Correspondance

Cette lettre a été adressée à diverses personnes et entre autres aux gens de Théorie Communiste. En ce qui concerne T.C., la réponse à cette lettre, ne porte pas, bien-sur, sur la critique qui est faite d’une certaine complaisance dans l’extériorité face à la grève de 95 et aux luttes quotidiennes en général (cf “Le journal d’un gréviste” et T.C.13), mais sur l’analyse générale de la période et des cycles de luttes.

 

LETTRE A QUELQUES AMI(E)S

...et à ceux qui voudraient s’y reconnaître.

A propos du mouvement social de Nov./Décembre 95 en particulier et des luttes quotidiennes en général.

 Bonjour,

 Les grèves de la fonction publique de Nov/Décembre 95 ont fait apparaître pour la première fois sur ce type de sujet (en tout cas à ma connaissance) un clivage entre certains d’entre nous. Le phénomène est suffisamment important pour le noter et en parler, d’autant plus que ce clivage ne recoupe pas toujours les clivages antérieurs qui ont parcouru le petit milieu “ultra-gauche” qui est encore le nôtre. Il porte sur deux points : l’appréciation du mouvement lui-même et, plus pratiquement, notre rapport à celui-ci.

En ce qui concerne le premier point, vous avez le plus souvent identifié le mouvement de décembre à une lutte défensive de salariés face à la remise en cause de leurs acquis par le gouvernement Juppé. Vous avez décidé qu’il ne vous concernait pas. D’autres, dont je fais partie, ont considéré qu’ils s’agissait d’un mouvement porteur de caractéristiques nouvelles --et, pourquoi pas, osons le mot, d’espoir --- spécifiques à la période actuelle (même si, sur les motifs de cette spécificité et son contenu les avis peuvent différer) . Ceux-là ont participé activement au mouvement au sein des manifestations et des A.G., même si c’est sans illusions sur son avenir immédiat. Ils sont salariés du secteur public et en tant que tels directement concernés par ce qui se passait. La relation de la grève faite par L. Martin dans “Journal d’un gréviste” illustre bien cette attitude. Pour moi et pour d’autres, salariés du privé, nous avons dû nous contenter de gérer notre frustration “de ne pas en être”, à travers les limites d’un suivi bienveillant du mouvement par média interposés, de sa défense contre les collègues de bureau -- il y en eut malgré la popularité des grèves-- crachant sur ces “fonctionnaires planqués”, ou d’un accompagnement systématique sur le terrain. Pour ma part, lors d’une manifestation de la mi-décembre, j’ai fait un bout de chemin avec un groupe d’ouvriers cégétistes de la R.A.T.P. dans lequel m’avait introduit un ami. Pourtant, malgré le bon accueil des manifestants du groupe, plutôt contents de voir “un camarade du privé” se joindre à eux, je ne suis pas resté très longtemps, ressentant rapidement le caractère volontariste et artificiel  de ma présence et j’ai repris mes déambulations le long de la manifestation. Re-frustration. mais la question n’est pas que là, même si cet aspect des choses indique clairement le caractère limité du mouvement : si j’avais eu la possibilité d’y participer sur une base salariale adéquate, j’y aurai participé.

Je sais ce que vous allez me répondre : “Tu vois bien que ce n’était pas la peine d’y aller...tu reconnais toi-même les limites du mouvement, et tu sais bien que la révolution ne se fera pas sur la base du salariat, alors...”  C’est justement là le problème ! J’ai pu répondre à certains d’entre vous de manière vive, que si ils attendaient d’être sûrs du caractère “vraiment révolutionnaire” d’un mouvement pour y participer, ils risquaient fort de se trouver dépassés le jour où cela arriverait. C’était pas très sympathique et surtout faux. Une anecdote : lors de la manifestation parisienne des enseignants annoncée sur le parcours Odéon / Assemblée Nationale, je suis allé avec un ami attendre le passage du cortège confortablement installé à la terrasse du Flore. Nous attendions son arrivée par la gauche du Bd St Germain, malheureusement pour nous, il est parti en sens inverse par le Bd St Michel via le Luxembourg et nous avons dû courir après la manif pour la rattraper ! Forts de notre auto-dérision habituelle, cela nous a fait beaucoup rire...sur le moment ; mais je crois que notre rire était plutôt jaune.

Ce type d’attitude n’est pas gratuit. Je pense qu’il trouve son origine dans une “vision du monde” que nous nous sommes forgés par le passé : en gros dans les années 70 et 80. Nous avons procédé au cours de ces années à une critique du programme prolétarien et de son appendice syndical et, pour ce faire, nous avons, entre autre, développé le thème de “l’implication réciproque entre le prolétariat et le capital” comme fondement de cette critique. Et nous avons eu raison ! On peut résumer nos thèses en ce qui concerne les luttes quotidiennes et la révolution, à travers des formules telles que “la défense de la condition prolétarienne n’est pas le marchepied de la révolution”, ou : “il n’y a pas de transcroissance entre les luttes quotidiennes du prolétariat et la révolution”. De façon cohérente, il n’était donc pas possible de participer à quelque mouvement social que ce soit et, à l’exception de Mai 68 pour les plus agès d’entre nous, nous ne l’avons pas fait...jusqu’à ces semaines de Décembre 95 pour certains. Je crois que c’est cette “vision du monde” qui explique aujourd’hui votre attitude face à la grève de décembre. Le problème est que celle-ci, sortie de son contexte politique et théorique --la critique du programme prolétarien-- se transforme en idéologie ; ceci d’autant plus que cette critique est aujourd’hui globalement achevée ou, au moins, doit être poursuivie et reprise sur des bases théoriques nouvelles et dans de nouvelles perspectives. Les analyses théoriques au travers desquelles nous avons critiqué le programme prolétarien doivent être remises en question sur la base des transformations qui ont depuis marqué la contradiction entre le prolétariat et le capital (je vais y revenir).

La théorie communiste telle qu’elle s’est élaborée jusqu’à ces dernières années, l’a été strictement comme théorie critique du programme prolétarien, et uniquement comme cela, c’est-à-dire comme une théorie critique négative de la révolution sur la base de la critique du programme, pour laquelle la critique de la “transcroissance” et partant de la défense de la condition prolétarienne comme marchepied de la révolution, sont les axes essentiels. Ainsi s’est construite ce que l’on peut appeler aujourd’hui une “théorie contreprogrammatique” de la révolution. Mais, il faut bien s’en rendre compte désormais, cette théorie contreprogrammatique tend à devenir un frein en même temps que s’épuise la problématique qui lui a donné naissance. Au coeur de cette problématique, je l’ai dit plus haut, on trouve l’implication réciproque du prolétariat et du capital et, plus généralement, la mise en avant du thème de l’autoprésupposition du capital qui fonde cette dernière. Je ne dis pas que le prolétariat et le capital ne s’implique plus ; je ne dis pas non plus que le MPC ne se présuppose plus ; je dis que la façon dont la théorie contreprogrammatique développe ces deux notions et les utilise, est une façon unilatérale marquée par sa problématique. Ces modes unilatéraux de l’implication réciproque et de l’autoprésupposition, pertinents pour la critique du programme construite en théorie, deviennent réducteurs dans un autre cadre, dans la mesure où ils sont amenés à mettre l’accent sur l’unité du rapport entre le prolétariat et le capital et sur le fait qu’il est subsumé par l’un de ses pôles (le capital) au détriment du fait que ce rapport est une contradiction en acte, une activité spécifique de deux classes. Par moment, cette vision des choses flirte d’ailleurs avec la mystification induite par l’autoprésupposition du MPC selon laquelle le capital est la source unique de toutes les richesses...Elle court le risque, en tout cas, de dériver vers une perception du mouvement social pour laquelle le sujet de l’histoire devient, par défaut , au mieux la contradiction prolétariat / capital, au pire le capital lui-même. Dans les deux cas, l’histoire devient un processus quasi automatique, objectif, qui se déroule sous nos yeux comme un long fleuve turbulent : on perd le sujet vivant de l’histoire et il peut devenir effectivement difficile de le reconnaître quand on le rencontre dans la rue...Al’époque, “Théorie Communiste” a critiqué cette dérive sous le nom de “CinémaScope” ; mais je crois qu’elle est consubstantielle à la théorie contreprogrammatique et que la seule façon de la critiquer véritablement réside dans le dépassement de celle-ci dans une théorie positive de la révolution communiste.

Dit rapidement, mais ça sera suffisant pour la question qui m’occupe ici, une théorie positive de la révolution communiste est une théorie qui considère que c’est la détermination du contenu du communisme qui permet l’analyse de la crise du MPC...et qui met ce programme de travail en application. Ce contenu du communisme, on ne le tire ni de son chapeau, ni des oeuvres du “jeune Marx”...mais du rapport de subordination qu’entretiennent le prolétariat et le capital au moment de la crise, ainsi que du mode dominant d’exploitation ; lesquels rapports de subordination et d’exploitation déterminent l’activité du prolétariat dans la crise, donc le contenu du communisme. Ce qui rend possible cette théorie positive et qui fait aujourd’hui de la théorie contreprogrammatique une théorie limitée, c’est le retournement qui s’est produit dans le cycle de l’accumulation capitaliste autour des années 1968 / 70, le contenu de la crise de Mai 68 et le sens que l’on donne à ceux-ci.

En résumé également : comme la Commune de Paris et les crises insurrectionnelles d’Allemagne et d’Italie en 1917 / 18, la crise de Mai 68 est une crise de “haute conjoncture” de l’accumulation capitaliste qui précède une longue période d’affaiblissement du rythme d’accumulation du capital en raison d’une diminution de sa rentabilité. A contrario, les crises de 1848 en France, de 1905 en Russie et 1936 en Espagne, sont des crises de “basse conjoncture”qui président à une reprise de l’accélération de l’accumulation capitaliste. Chaque fois, entre les deux, le MPC s’est restructuré, c’est-à-dire a révolutionné ses rapports sociaux (rapports de subordination et d’exploitation) non seulement pour rétablir le taux d’exploitation, mais encore pour le rétablir à un niveau supérieur. En tout cas, c’est comme cela que ça s’est passé entre 1810 / 1817 et 1844 / 51, entre 1870 / 75 et 1890 / 96 (restructuration qui porte le passage de la subordination formelle à la subordination réelle) et entre 1914 / 20 et 1939 / 45. Le problème, c’est qu’après la crise de 1968 / 70 et jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de restructuration et qu’il n’y en aura pas ou, tout au moins, pas de restructuration au sens strict de bouleversement radical des rapports sociaux capitalistes : confrontée à la crise de la subordination réelle et du rapport d’exploitation fondé sur l’exclusivité de la plus-value relative, la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est porteuse d’aucune nouveauté. Ce à quoi l’on assiste depuis le retournement de 68 / 70 n’est qu’une réorganisation des relations inter-capitalistes sur le plan du taux de profit et de la concurrence et de la sphère de la circulation, pour traduire plus rapidement et plus universellement des gains de productivité en production de plus-value relative. Mais de restructuration des rapports d’exploitation (comme ce fut le cas dans toutes les précédentes restructurations du MPC), on n’en voit point venir...Comme le montre l’histoire des restructurations du capitalisme, du moins jusqu’à la dernière restructuration de 1914 /20 -- 1939 / 40, il n’existe pas de restructuration du MPC sans défaite prolétarienne. La raison en est que le capital ne possède aucune dynamique endogène de réforme en dehors de son rapport conflictuel au prolétariat -- contrairement à ce que peut laisser penser sa mystification induite par son autoprésupposition...lorsque la restructuration est acquise. Mais pour que le conflit ait un contenu restructurateur pour le capital...et qu’il y ait défaite du prolétariat, encore faut-il que celui-ci soit en mesure --sur la base de la contradiction qui l’oppose au capital-- de développer au travers de son activité dans la crise, une perspective qui lui permette de prétendre résoudre de son propre point de vue, la contradiction qui éclate dans la crise. Ce n’est que dans de telles circonstances que celle-ci possède un contenu restructurateur pour le MPC et qu’il est effectivement en mesure de procéder à une restructuration de lui-même. Une fois le prolétariat défait, le capital peut en effet retourner d’un point de vue capitaliste les limites historiques de l’alternative prolétarienne en conditions d’une restauration du rapport de subordination et du taux d’exploitation.

A partir de l’achèvement de la subordination réelle du capital sur le travail avec le passage à l’exclusivité de la plus-relative (à partir de la fin de la restructuration de 1914 / 20 -- 1939 / 45), c’est la possibilité même de toute restructuration capitaliste qui disparait dans son principe : à partir de la contradiction qui l’oppose au capital, le prolétariat n’est plus en mesure de développer sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du MPC. Aujourd’hui, alors que la période de ralentissement de l’accumulation capitaliste inaugurée avec la crise de 68 / 70 n’a toujours pas débouché sur la restructuration du rapport social capitaliste et une reprise de l’accélération de l’accumulation, cette impossibilité devient pratique. Elle se manifestera concrètement dans la crise qui vient, qui clora le cycle présent...et par là-même, le cycle historique du MPC. Pour le prolétariat, entrer en conflit avec le capital sur la base de la contradiction qui l’oppose à celui-ci, revient immédiatement à dépasser le MPC et à se nier lui-même dans le mouvement de ce dépassement. En l’absence de toute restructuration possible, les luttes quotidiennes du prolétariat prennent donc un tout autre contenu. Pour appréhender celui-ci, il n’est plus possible de continuer à fonctionner à partir des analyses de la théorie contreprogrammatique de la non-transcroissance des luttes quotidiennes vers la révolution. La “défense de la condition prolétarienne” se réduit désormais à l’affirmation du prolétariat contre le capital, sans que cette affirmation soit la base d’une négociation des termes de l’implication réciproque du prolétariat et du capital (le niveau du partage du surproduit entre travail et capital) et tend à remettre en question l’implication elle-même à travers celle de ses deux protagonistes. Les modalités particulières de cette remise en question sont propres à chacun des conflits. Les grèves de décembre 95 étaient, à leur manière, l’une de ces modalités : les prolétaires qui ont céssé le travail “ont eu raison” de défendre leurs acquis, parce qu’ils n’ont défendu que leurs acquis, en s’affirmant contre le capital, sans manifester une volonté de négociation et sans se poser en force de proposition alternative “progressiste” pour sortir du conflit. Ceux d’entre-nous qui ont participé à cette grève ont également eu raison : notre attitude face à des mouvements de ce type doit changer.

Le mouvement de décembre 95 ne vous a “rien dit” ; vous n’avez pas ressenti le désir d’y participer parce que vous n’avez pas eu envie de vous associer aux collègues de votre établissement (pour les enseignants) dans la mesure où, dit simplement, vous en avez ras-le-bol de votre boulot. Vous n’avez pas considéré que l’objet de la grève était ce qui vous rend la société du capital insupportable. Pourtant, d’autres l’ont fait que l’on ne peut pas vraiment suspecter d’un attrait particulier pour la Sécu, ou pour leur retraite, et se sont précipités dans la brèche pour dire plus que “Non à la loi Juppé” et, comme l’ensemble des manifestants, ils ont crié “Tous ensemble”. Je ne suis pas, moi non plus, un fanatique de la Sécu et de la retraite, pourtant, malgré les limites que j’ai évoquées au  début de cette lettre, j’ai trouvé dans le mouvement autre chose que le simple refus du plan Juppé : peut-être le sentiment d’appartenir à une classe, sentiment d’une socialité autre lorsque la classe s’affronte à elle-même à travers le capital. Je crois que le “Tous ensemble” ne doit pas être réduit à un appel à la solidarité salariale ou à l’unité...peut-être s’adressait-il à “ceux du privé”, mais surtout j’y vois l’expression d’une affirmation de la classe contre le capital : “Tous ensemble”, ce n’est pas que “venez nous rejoindre”, c’est aussi un constat, l’affirmation que l’on est  “tous ensemble”, qu’ “on est là...” et que l’on se reconnaît contre ceux qui nous exploitent. D’accord, décembre 95, c’était la défense du “bout de gras”, mais la défense du “bout de gras”, ce n’est plus la simple défense du “bout de gras”comme j’ai essayé de l’expliquer plus haut...Dans notre rapport aux luttes quotidiennes il faut dépasser deux attitudes également fausses : la première c’est l’attitude militante qui “y va” ou “n’y va pas” sous la pression d’une “obligation historique objective” ; la seconde c’est l’attitude esthétique, ou existentielle qui règle son rapport au mouvement selon que celui-ci raisonne ou non avec ses positions d’individu singulier sur la société, son boulot, sa vie quotidienne, etc. La question de la participation à une lutte ne se pose pas (et la poser comme je le fais ici, c’est encore se situer à l’extérieur d’un mouvement qu’il n’est pas question de précéder, de suivre, ou de rattraper / rater). Mais cela suppose que nous dépassions les schémas de la théorie contreprogrammatique : le travail théorique peut nous y aider, mais aussi sa socialisation : sa diffusion “grand public” (sic), les discussions, le débat...c’est-à-dire tout ce qui peut permettre de sortir de notre isolement actuel --d’où entre autre cette lettre.

Voilà, en quelques mots, les motifs qui, selon moi, nous obligent désormais à reconsidérer radicalement notre approche des luttes quotidiennes, aussi bien du point de vue de l’interprétation que l’on peut en faire par rapport à la révolution à venir, que du point de vue de notre rapport à celles-ci. Je crois, au-delà de nos sensibilités personnelles, que c’est ce que vous n’avez pas vu suffisamment à propos du mouvement de décembre 95.

Cette lettre s’adresse à diverses personnes qui, sur le détail, ont manifesté des points de vue différents par rapport au mouvement de décembre. J’ai essayé une synthèse et je sais bien que personne ne s’y retrouvera complètement : ce n’était pas le but et de toutes façons ce sont les limites du genre...Pour les personnes que je n’ai pas rencontrées, j’imagine que cela peut les intéresser, sans anticiper sur leurs positions. Je suis donc prêt à en parler avec toi si tu le souhaites.

 Amicalement

Paris, octobre 96

Christian C.

  Réponse à Christian C. (Novembre 96)

 Salut

 Je distinguerai dans ta lettre deux parties : la première va du début à “dans une théorie positive de la révolution communiste” ; la seconde de là, à la fin.

Pour la première partie, j’étais très content de lire quelque chose qui recoupe beaucoup de mes interrogations depuis la rédaction et surtout la relecture du “Journal d’un gréviste”, texte qui oblige à remettre en chantier la problématique “des luttes actuelles à la révolution”. Je suis tout à fait d’accord que l’on ne peut plus se contenter de dire que “la révolution ne se fera pas sur la base du salariat”, même si c’est vrai, c’est justement là le problème, car la classe révolutionnaire c’est justement celle des travailleurs salariés, avec quelques “précisions”. Je suis d’accord qu’il faille reprendre les notions d’implication réciproque et d’autoprésupposition et que la critique du “Cinémascope” n’est pas allé assez loin, mais je doute personnellement qu’elle puisse s’achever en tant que formulation théorique. Attention de ne pas tirer à ces notions un coup de chapeau au passage et ensuite de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Ta critique concorde en grande partie avec la problématique de l’activité de la classe mise en oeuvre dans le “Journal...” Cependant est-ce-que l’insuffisance de la critique du “cinémascope” et de la compréhension de l’activité de la classe, permet de construire l’idée d’une “théorie contreprogrammatique”, opposée à une nouvelle théorie à produire maintenant? J’aurai plutôt tendance à penser que c’est cette même théorie critique du programme qui s’approfondit, et qui se produit comme plus que la critique du programme, ce plus elle l’était en outre déjà dans les concepts qu’elle met en oeuvre. Les concepts d’implication réciproque ; d’autoprésupposition ; d’identité entre le prolétariat classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire ; d’identité entre la contradiction prolétariat-capital et le développement du capital ; de cycle de luttes ; de désobjectivation de la contradiction prolétariat-capital comme exploitation ; d’historicisation de la révolution et du communisme ; de capacité révolutionnaire et communiste du prolétariat comme situation dans un rapport contradictoire historiquement défini et non comme nature ou être ; d’identité entre abolition du capital et des classes dont le prolétariat..., sont toujours ceux qui fondent la théorie que nous produisons et que nous avons à produire. Une “théorie positive de la révolution communiste”, en ce qu’elle doit fonder cette positivité, ne peut procéder que de l’approfondissement de ces concepts, approfondissement dépendant, on vient d’en faire l’expérience, du cours de la lutte de classes.

Je sais bien que pour la plupart ce ne sont pas en eux-mêmes ces concepts que tu critiques, mais comme tu le dis : “la façon dont la théorie contreprogrammatique les développe”. Mais justement ce que je conteste c’est de construire comme totalité achevée en tant que “théorie contreprogrammatique”, le développement de ces concepts jusqu’à présent, totalité opposée à la “théorie positive”. J’ai plutôt, quant à moi, tendance à insister sur la continuité, dans la mesure où ce sont les mêmes concepts que nous utilisons et approfondissons. Bien-sur, nous continuons à parler de prolétariat et de capital, et nous ne faisons plus de théorie programmatique, tu pourrais me rétorquer que ce qui compte c’est la totalité qu’organisent ces concepts. La répartie serait pertinente si la poursuite de leur utilisation donnait vraiment une totalité théorique différente (un autre paradigme), mais je ne pense pas que ce soit le cas. Dans ce que j’entrevois de la production théorique actuelle, soit on poursuit ces concepts et on les approfondit, soit on construit une autre théorie (comme tu cherches à le faire), mais alors on est en grande partie contraint de les abandonner. On a peut être développé ces notions de façon unilatérale, mais la limite de ce développement unilatéral est vite apparue, ce qui pourrait témoigner de la vitalité de ces concepts et de la théorie qui les organise. De toute façon je pense que la production théorique se débattra toujours avec le programmatisme, non seulement de par le fait qu’elle est la théorie d’une classe, mais encore de par sa spécificité “intellectuelle”.

La deuxième partie de ta lettre vient en grande partie chercher à fonder cette coupure que tu institues entre une “théorie contreprogrammatique” et une “théorie positive de la révolution communiste”, car pour produire cette coupure il faut la fonder sur une compréhension et un découpage des cycles de luttes, ce qui éclaire notre désaccord précédent. Je ne peux m’empêcher de penser en lisant cette deuxième partie à ce que de façon ironique et un peu acerbe, tu me disais au printemps dernier à Paris : “T.C. a découvert la lutte de classe et la grève”. C’était, j’en conviens, une jolie remarque polémique, mais qui pourrait avoir un effet boomerang.

J’ai du mal à suivre le premier § de cette partie. D’abord, il commence par ce qui me paraît être une tautologie : “C’est la détermination du contenu du communisme qui permet l’analyse de la crise du M.P.C”, mais alors d’où tires-tu cette détermination du contenu du communisme ? “du rapport de subordination qu’entretiennent le prolétariat et le capital au moment de la crise.” Donc on tire de l’analyse de la crise,...ce qui permet l’analyse de la crise. Il te faut le contenu du communisme pour analyser la crise et l’analyse de la crise pour déterminer le contenu du communisme. Tu ne sais toujours pas “d’où tu parles du communisme” (cf notre correspondance de l’année dernière). Ensuite cette “théorie positive” est rendue possible par “le retournement qui s’est produit dans ce cycle de l’accumulation capitaliste autour des années 68/70, le contenu de la crise de Mai 68, et le sens que l’on donne à ceux-ci”. Ce “retournement” et cette “crise” n’est-ce pas plutôt ce qui a rendu possible ce que tu appelles la “théorie contreprogrammatique”, la coïncidence et la chronologie le laisseraient penser. Il semble que l’on retrouve la même tautologie que précédemment : ce qui rend possible la “théorie positive”, c’est le sens que l’on donne à ce retournement, c’est à dire la “théorie positive” elle-même. Cependant tout cela n’a d’intérêt et ne trouve son explication que par ce qui suit.

Tu établis une chronologie des crises et tu en tires que “chaque fois entre les deux, le M.P.C s’est restructuré”. Donc il y a eu plusieurs restructurations. Or dans ta compréhension générale, il ne peut il y en avoir qu’une : celle du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle. Ou alors il faut expliquer que ce que tu admets pour la subsomption formelle, des restructurations à l’intérieur d’elle-même, ne peut plus exister en subsomption réelle. Je sais bien que tu considères que les crises à l’intérieur de la subsomption formelle sont dues au fait que le mode relatif d’extraction de la plus-value se développe en son sein, et que de “l’exclusivité de la plus-value absolue” on passe à des phases de plus ou moins équilibre entre les deux, d’où des crises et des restructurations.  Rien n’empêche d’imaginer qu’il y ait de même une histoire de la plus-value relative, non que se répèterait des situations d’équilibre, mais en considérant que la plus-value relative est la dynamique d’une histoire de la domination réelle.  Il ne peut dans cette histoire s’agir d’un mélange de pl absolue et relative même si les deux continuent toujours à coexister, ce n’est pas de là que peut provenir la dynamique historique, mais des propres modalités selon lesquelles la pl relative a organisé la subsomption réelle. On pourrait même, à la limite, en acceptant “l’exclusivité”, considérer que cette “exclusivité” a une histoire. On ne passe pas comme cela des abstractions (exclusivité de la pl relative) à l’histoire du mode de production  capitaliste.

Ton refus de considérer la restructuration actuelle repose sur un raisonnement par l’absurde, résultant d’une construction formelle qui évacue a-priori la possibilité même de cette restructuration : nous sommes dans l’exclusivité de la pl relative, il n’y a pas d’autres modes d’extraction de la pl, donc il ne peut il y avoir de restructuration. Tout d’abord, comme je le disais “l’exclusivité de la pl relative” demeure largement à démontrer. “L’exclusivité de la pl relative” dont tu parles est une illusion, ou un effet de système théorique. Je préfère, quand on en vient aux délimitations historiques et chronologiques, parler de dominance et de principe dynamique du système, mais même en admettant cette “exclusivité”, cela ne supprimerait pas ipso facto la question de l’histoire de cette “exclusivité”. Il est vrai que cela nuirait au bel ordonnancement du système, et cette belle architecture vaut bien des entorses à l’histoire.

Ce refus a-priori te conduit à deux types de considérations assez étranges. La première se rapporte à la façon dont tu rends compte des changements “économiques” dont tout de même tu acceptes l’existence depuis le début des années 70. “Une réorganisation des relations inter-capitalistes sur le plan du taux de profit et de la concurrence et de la sphère de la circulation pour traduire plus rapidement et plus universellement les gains de productivité en production de plus-value relative.” Donc il n’y aurait eu “réorganisation” (mais pas restructuration) qu’au niveau du rapport des capitaux entre eux. Pas de transformations dans le procès de travail, dans le marché du travail, dans les modalités de fixation du prix de la force de travail, dans la reproduction globale de la force de travail face au capital, dans l’extension de la salarialisation au niveau mondial. Tu avoueras tout de même que passer cela sous silence est un peu gros, tout comme au niveau théorique de la compréhension du mode de production capitaliste, le fait de considérer la réorganisation du rapport des capitaux entre eux de façon autonome, indépendamment d’une “réorganisation” du rapport entre prolétariat et capital. D’où viennent ces gains de productivité dont tu parles, et cet accroissement de la plus-value relative qui en résulte. On dirait que la modification du rapport des capitaux entre eux est susceptible de générer un accroissement de la plus-value.

Non seulement les modifications dont tu parles sont une restructuration du rapport d’exploitation à l’intérieur de la subsomption réelle ayant la plus-value relative comme dynamique (exclusivité de la pus-value relative, tout comme de la plus absolue, ne veut pas dire grand chose), mais encore, la plus-valus relative, comme principe dynamique restructurant la subsomption réelle, insuffle une vigueur nouvelle à l’extraction de plus-value absolue : allongement de la durée réelle du travail ; en même temps augmentation des heures supplémentaires qui, flexibilité aidant, ne sont plus compter comme telles ; flexibilisation et annualisation du temps de travail revenant à un accroissement de l’intensité du travail, ce qui est de la plus-value absolue ; allongement des durées de cotisation retraite ; modification des normes sociales de consommation modifiant la composante historique de la valeur de la force de travail, l’abaissant de façon bien supérieure aux gains de productivité, ce qui équivaut à une augmentation sur le mode absolue de la plus-value ; répartition du salaire destiné à la reproduction d’une famille ouvrière sur la vente de plusieurs forces de travail (c’est le secret des dernières statistiques américaines -- oct 96-- où coexistent une baisse des salaires moyens et une augmentation légère des revenus des ménages). Il faut être enfermé dans un système absolument formel où les formes de la plus-value ne sont que des “Lego” que l’on combine, pour écrire : “de restructuration des rapports d’exploitation on n’en voit point venir”. Il devient difficile de considérer tout cela comme la crise de l’ancien et non comme restructuration, encore faudrait-il avoir la problématique qui permette de le prendre en considération. Pourquoi ne parles-tu pas de cela au même titre que les modifications dans les rapports entre les capitaux ? Serait-ce parce que se pencher sur, et évoquer le procès immédiat, la reproduction de la force de travail, la valeur de la force de travail, ce seraient montrer qu’il y a des “modifications” qui touchent au coeur de la production de plus-value ? A ce moment là, la pente vers la restructuration deviendrait très glissante.

La seconde considération est celle concernant les luttes depuis la fin des années 60. “Il n’existe pas de restructuration du M.P.C. sans défaite ouvrière.” Malgré ce que peut amener à penser “la mystification induite par l’autoprésupposition du capital”, je suis tout à fait d’accord avec cette vision du cours du capital, j’ajouterai même que la restructuration du capital n’en est une que si elle inclut en elle même, dans ces caractéristiques capitalistes, d’être une réponse au communisme, c’est ainsi que sur la base du passage dans les “Fondements de la critique de l’économie politique” (Ed Anthropos, T.2, p 222) où Marx décrit le capital comme “une contradiction en procès”, je comprends la signification historique du mode de production capitaliste.

Pour toi depuis 1945, toute possibilité de restructuration aurait disparu du fait que le prolétariat “n’est plus en mesure de développer, sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du M.P.C”. Là je ne suis plus d’accord (en dehors du fait que, sur sa base, dans le programme, ce ne sont pas les contradictions du M.P.C que le prolétariat se propose de résoudre). D’abord après avoir placée la limite en 1945, tu sembles la déplacer vers 68/70, et laisser dans le flou la période 45-70. Cette dernière appartient-elle à la phase que tu définis comme celle où : “la défense de la condition prolétarienne se réduit désormais à l’affirmation du prolétariat contre le capital” ? Quel est le contenu de cette affirmation? Ne confonds-tu pas affirmation du prolétariat et existence comme classe, constitution en classe? C’est dur à deviner. De toute façon, la vision maximaliste (qui s’accorde bien avec l’exclusivité de la plus-value relative pour nous donner une période actuelle où l’histoire semble être comme suspendue) que tu présentes : “Pour le prolétariat entrer en conflit avec le capital sur la base de la contradiction qui l’oppose à celui-ci, revient immédiatement à dépasser le M.P.C. et à se nier lui-même dans le mouvement de ce dépassement.”, au vu des conflits depuis 45 et même depuis 68, est une déclaration bien optimiste pour ne pas dire irréelle. Si cela était, comme le développement du capital c’est le cours de sa contradiction avec le prolétariat, il faudrait en déduire qu’il n’y aurait plus ni cours historique, ni développement, ni même reproduction du capital.

D’un point de vue plus terre à terre : disparus de cette période l’identité ouvrière, les partis communistes, le syndicalisme ; disparues l’autogestion, l’auto-organisation ; disparu ce que comportait comme projet social (humanité, individu) l’autonégation. Tout un cycle de lutte passe à la trappe d’un totalitarisme théoriciste formel. On peut même se poser des questions sur la façon de concevoir la période 17 à 45. Peux-tu concevoir un cycle de luttes en subsomption réelle? il semblerait que non, si ce n’est comme un résidu du programmatisme de la subsomption formelle. A moins de n’y voir qu’un achèvement-essoufflement du programmatisme, il te faudra faire remonter ta proposition maximaliste à la période de l’entre-deux guerres en la matinant de programmatisme.

C’est un seul cycle de luttes qui s’étend de 1917 au début des années 70, comportant une césure considérable en 45. Cycle qu’il faudrait lui-même articuler avec les dynamiques antérieures du programmatisme. Lorsque tu dis que “le prolétariat n’est plus en mesure de développer sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du M.P.C.”, je pense, quant à moi, que ces perspectives étaient tellement grosses, qu’elles en deviennent aveuglantes. Les conditions de la subsomption réelle du travail sous le capital fonde le prolétariat à disputer au capital la gestion du mode de production selon des modalités qui lui seraient spécifiques s’il y parvenait. Plus encore et différemment qu’en subsomption formelle, il est légitimé à cela par le capital lui-même. Que cela soit irréalisable, impossible (non formellement mais dans les termes et conditions mêmes de ce “projet”) ne change rien à l’affaire, cela a toujours été le cas. En confirmant à l’intérieur de lui même une identité ouvrière, en intégrant la reproduction du prolétariat dans son propre cycle, en subsumant sa contradiction avec le prolétariat comme sa dynamique même, le cours de la contradiction entre le prolétariat et le capital en subsomption réelle, fonde le premier à proclamer : “la contradiction n’a plus lieu d’être”. Ce qui est un projet de dépassement du mode de production capitaliste. Le capital fait du travail son propre rival à l’intérieur de lui-même : rapport conflictuel tout à fait différent, il est vrai, de celui du programmatisme (encore que la tendance à la prise en charge du développement du capital existe dans la social-démocratie classique, mais c’est une autre problématique générale, on peut toujours trouver, sorties de leur contexte, des formes embryonnaires de n’importe quoi), mais si massif, si total, qu’il peut aveugler. Cette rivalité est même pour le capital la grande faiblesse intrinsèque de cette première phase de la subsomption réelle, qui éclatera dans la crise de la fin des années 60 / début des années 70, sous diverses formes plus ou moins radicales, et que la restructuration a pour contenu essentiel d’éliminer, après avoir dans un premier temps retourner contre le mouvement ses propres caractéristiques transformées en limites.

C’est à partir de cela que l’on peut situer la dynamique persistante du programmatisme dans cette première phase de la domination réelle. La relation programmatique classique entre la montée en puissance de la classe et son affirmation autonome s’en trouve bouleversée. Dans un premier temps, entre 17 et 39, les termes sont dans une situation de violente conflictualité tout en s’impliquant. En effet au moment où l’affirmation autonome de la classe trouve sa légitimité absolue dans une montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital telle qu’elle est incluse dans celui-ci, elle ne peut qu’affronter cette montée en puissance qui est la négation de son autonomie. La violence de ce processus entre 17 et 39, à l’intérieur même du prolétariat, dans sa contradiction avec le capital, laisse place, après 45, à une période où l’affirmation autonome se situe et se considère elle-même comme extérieure et différente de la montée en puissance, devenue simple rivalité (le plus souvent dans le cadre de la revendication de la démocratie) à l’intérieur de la reproduction du capital, même si elle ne peut que se référer sans cesse à cette montée en puissance. C’est la période de “notre” marginalisation.

Cette possibilité de la rivalité, cette légitimation même de la rivalité, c’est la faiblesse intrinsèque de cette première phase de la subsomption réelle. Et cette faiblesse intrinsèque éclate dans la crise de la fin des années 60, où le prolétariat va décliner de la façon la plus réformiste à la façon la plus révolutionnaire son projet de réorganisation de la société “sur la base du travail”, qui n’est pas encore à ce moment là, un projet alternativiste, mais la révolution telle qu’elle se présente alors. Ce mouvement fut brisé, il y eut défaite ouvrière. Mai 68 est battu, l’automne chaud italien (qui dura trois ans) aussi, les vagues de grèves sauvages américaines également, le mouvement assembléiste espagnol, etc, sans oublier toute l’insubordination sociale qui avait gagné toutes les sphères de la société (à ma connaissance, l’histoire de cette période n’a pas encore été écrite). La défaite n’a pas l’ampleur de celle de 17-36, mais la restructuration en jeu n’est pas non plus de même ampleur, on reste dans le même mode de subsomption. Il y a défaite et contre-révolution. Dit de façon un peu abrupte et exagérée : le capital reprend le pouvoir dans les usines et dans l’ensemble de la reproduction sociale. On peut même parfois dater cette défaite comme avec la manifestation anti-grévistes de la F.I.A.T en 1980, ou la reprise en main patronale et syndicale dans l’automobile en France à la suite des grèves extrêmement violente et massive de 81-84. J’avance là sans avoir dèrrière moi un travail plus étoffé qu’il serait peut-être urgent de réaliser.

Le capital (la classe capitaliste) brise tout ce qui confortait cette identité ouvrière et légitimait le prolétariat en rival du capital (cf “problématiques de la restructuration” T.C.12). J’ai pas mal travaillé sur toute la période 17-45 et un peu après, dans mon projet d’histoire du programmatisme, et je pense avant la fin Juin, arriver à mettre de l’ordre dans toute mes notes et mes développements déjà écrits.

Ce que j’appelle ta conception maximaliste de l’activité du prolétariat n’est concevable que dans la phase actuelle, c’est à dire dans la période de restructuration, et même une fois celle-ci globalement achevée. Ce que tu reconnais plus ou moins, quand tu reviens plusieurs fois sur les transformations actuelles qui visiblement ne renvoient ni à 1945 ni même à 1970. Cependant, sans jamais dire ce dont il s’agit, ce que sont ces transformations. En fait, je pense que tu extrapoles de la situation présente à une période beaucoup plus vaste où ce contenu de l’activité du prolétariat n’existait pas, tu es contraint de le faire de par ton a-priori d’absence de restructuration, donc de coupure, de reformulation présente du rapport contradictoire entre prolétariat et capital. Il te faut alors considérer que la contradiction telle qu’elle se présente depuis 45 (exclusivité de la plus-value relative) est celle qui dans sa crise porte la révolution communiste. En même temps que la restructuration, il te faut faire disparaître le cycle de lutte antérieur. Admettre son existence, admettre que c’est lui que l’on voit à l’oeuvre dans la crise de la fin des années 60, serait admettre qu’il a été défait et tout ce qui s’en suit.

Mais, même ce contenu maximaliste, que tu autonomises de l’ensemble de la lutte comme quelque chose que l’on pourrait dégager pour lui-même, s’il est bien une caractéristique essentielle du nouveau cycle (c’est en fait la fameuse coalescence de T.C.7), ne peut recouvrir la totalité du contenu des luttes. Tant qu’il n’y a pas révolution, il y a encore implication réciproque et autoprésupposition du capital. Cette détermination actuelle de la lutte de classe, sur laquelle tu insistes, est ce qui permet de concevoir dans ce cycle le dépassement du cours quotidien de la lutte de classe, à partir de ce cours quotidien, mais elle n’est pas devenue tout ce cours quotidien. C’est dans les luttes actuelles ce qui permet de poser à partir de la lutte salariale, le dépassement de la lutte salariale, mais elle ne fait pas de chaque conflit une mini-révolution. Je pense que tu es contraint à ce maximalisme par ton fondement théorique général consistant à ne plus prendre en considération la reproduction des rapports capitalistes et l’implication réciproque, cela dans la mesure où cette phase du capital n’est plus qu’une attente de la révolution communiste, dans la mesure où l’histoire paraît comme suspendue : il n’y a plus de dynamique capitaliste, le rapport contradictoire entre prolétariat et capital, tel que nous le connaissons, est donc celui là même de la révolution.

Je terminerai sur la conception d’ensemble de la révolution et du communisme qui résulte de ta lettre. C’est une conception qui relève de ce que j’appellerai une révolution par défaut, et qui ne produit pas l’activité révolutionnaire du prolétariat faisant la révolution (cf là dessus le petit texte joint : texte publié dans T.C.13 sous le titre “Des luttes actuelles à la révolution”). Tu ne déduits pas l’activité révolutionnaire du cours quotidien de la lutte de classe, tu ne construis pas son dépassement comme activité de la classe. Tu dis simplement que dans la situation actuelle, l’activité “revendicative” du prolétariat a une caractéristique révolutionnaire. Ce n’est pas un dépassement dans l’activité de la classe que tu cherches à analyser, le dépassement est déjà produit, en dehors de cette activité, par la situation du capital. Ainsi, non seulement le capital ne se restructure pas, mais encore vu la façon dont tu considères cette caractéristique centrale du cycle de luttes, si tu avais raison, les rapports sociaux capitalistes se reproduiraient à peine. Le cours quotidien de la lutte de classes, l’action revendicative, l’implication réciproque, l’autoprésupposition du capital, ont quasiment disparu de ton champ d’analyse. Cela confirme ce que j’avançai au début de cette lettre sur le fait que le refus de reconnaître actuellement la restructuration du capital conduit non à reprendre ces concepts dans une autre totalité théorique, mais tout bonnement à les abandonner, après leur avoir tirer un coup de chapeau. L’histoire suspendue ne peut plus les admettre.

Le communisme par défaut se construit de la façon suivante. L’impossibilité du programme nous donne l’impossibilité de la restructuration, qui est l’impossibilité immédiate du capital, ce n’est qu’une question de temps et en fait on ne sait pas trop pourquoi ça dure. A partir de là, “l’impossibilité devient pratique”, c’est à dire que le prolétariat ne peut faire autre chose, vu la situation, que faire la révolution et produire le communisme. C’est là que tu es contraint de violenter quelque peu la lutte de classe par ton maximalisme. En développant les choses ainsi, tu ne peux parvenir à dépasser ce que nous appelions le cinémascope, parce que tu n’as pas produit le dépassement du cours quotidien de la lutte de classe dans la révolution, en tant qu’activité de la classe, mais comme simple changement de situation générale, dont la lutte de classe n’est qu’une conséquence : “En l’absence de toute restructuration possible, les luttes quotidiennes du prolétariat prennent un tout autre contenu.” L’impossibilité du capital n’est pas ici la révolution comme phase ultime du rapport entre prolétariat et capital, mais le résultat du petit jeu de “Lego” des formes de la plus-value, déterminant, arrivé à son ultime agencement logique, la lutte révolutionnaire.

Ce dépassement révolutionnaire, tu ne le produits pas positivement, ce qui était ton intention, mais par une série d’impossibilités qui ne laisseraient qu’une voie ouverte : celle du communisme. En fait ce que tu entends par “théorie positive” du communisme, c’est de proclamer qu’il ne se passe plus rien d’autre que son attente. Tout est là et pourtant le communisme tarde, c’est bien la preuve, diras-tu, qu’il faut le promouvoir, l’assigner comme but.

Malgré tout cela, ce que j’apprécie énormément dans ta lettre (et ce n’est pas la pommade de la fin) ce sont : le sujet même de celle-ci, les questions que tu soulèves dans la première partie et, malgré mes critiques, les termes dans lesquels tu les poses. Nous sommes sollicités par les mêmes problèmes. Il en résulte que plus qu’à la suite de ta lettre de septembre 95, nous avons la possibilité de confronter nos positions, sans ramener la “philosophie” sur le tapis.

 Roland. S

  De Christian B. à TC (Novembre 97)

 Salut,

 Dans le texte “ Remarques à propos du communisme ” publié dans TC13, revient sans cesse le terme “ Réseau(x) ”, il est même à la base de toutes les descriptions concrètes du communisme qui sont tentées. L’emploi de ce terme semble relever d’un effet de mode bien plus que d’un changement de contenu par rapport au vieux terme d’organisation. Le transfert métaphorique de termes vers le registre théorique est toujours risqué. Le terme de réseau emprunté au domaine des technologies de l’information jouit d’une connotation d’informalité et de liberté. Dans ce domaine l’informalité et la liberté participent de l’illusion entretenue (les réseaux sont administrés et ont des maîtres). Il est étrange de constater que dans le domaine théorique vous reprenez le terme de réseau, alors que dans les technologies du “ net ” on emploie celui de “ communauté ”.

Bien souvent dans ces “ Remarques... ”, on peut remplacer le terme de réseau par celui d’organisation sans rien changer au contenu du texte, si ce n’est une connotation moderniste génante. Génante principalement parce que le renouvellement du vocabulaire se substitue au renouvellement de la  pensée elle même.

S’il ne s’agit pas que d’une question de vocabulaire, l’emploi du terme de réseau sert peut-être à atténuer toute la difficulté qu’il y a  à décrire une organisation et une société qui ne seraient ni une organisation, ni une société. C’est une des grandes difficultés de la description du communisme et c’est bien que vous vous y soyez accrochés.

 Christian B.

  Deux Livres

 Louis Janover, “ Nuit et brouillard du révisionnisme ”, Ed. Paris Méditerranée

 Nous signalions dans le numéro 13, la parution de cet ouvrage, en indiquant nos nombreuses divergences. Louis Janover remet bien des pendules à l’heure, ça fait plaisir, c’est clair, c’est roboratif. Le point principal est sa description et analyse de l’antifascisme comme idéologie minimaliste de la recomposition actuelle de la gauche et de l’extrême gauche. Cette idéologie permet de faire haro sur les “archaïques oppositions de classes”.

L’antifascisme verrouille l’espace que “ la mort du stalinisme ” et l’affaiblissement des appareils avaient ouvert à l’extrême gauche. Ce que Janover appelle “ l’accident  révisionniste ” de certains ultra-gauche, a servi à démoniser toute critique de la démocratie et de l’antifascisme. Les ultra-gauche qui avaient servi de supplétifs dans la critique de l’URSS, ne sont plus présentables.

Janover souligne deux points essentiels, l’antifascisme n’a plus le capitalisme pour ennemi, il est parfaitement adapté, il est l’idéologie adéquate à la mondialisation tranquille.

Cependant cette critique de l’antifascisme présente quelques limites de taille.

  1. a) Il ne s’agit pour Janover que d’une recomposition politique, il ne relie pas cet antifascisme actuel aux limites du cycle de luttes (cf éditorial). L’antifascisme comme défense militante de la démocratie et du capitalisme est un élément constitutif de cet horizon indépassable que devient le capital lorsque dans les luttes quotidiennes est devenue impossible la perspective d’affirmation autonome de la classe.
  2. b) Janover a très souvent tendance à distinguer un bon antifascisme d’un mauvais antifascisme. Ce bon antifascisme aurait été celui des gauches dans les années trente, en ce qu’il lie antifascisme et antistalinisme. C’est à la limite de la sollicitation de texte que de qualifier d’antifasciste le combat de la Gauche contre le capitalisme allemand ou russe dans les années trente.
  3. c) Janover ne justifie la dérive révisionniste de certains ultra-gauche que par leur goût pour le roman policier et le “ délire soixante-huitard ”. Marcuse et le verbiage petit-bourgeois, c’est un peu court pour expliquer mai 68 et les impasses de l’ultra-gauche.
  4. d) Janover ne se pose jamais la question des raisons de la dérive révisionniste à partir de la problématique ultra-gauche et de son impasse (cf TC13). Se considérant comme l’héritier de la vraie ultra-gauche sortie indemne de mai 68, il ne peut le faire sans remettre en cause ses propres bases théoriques.
  5. e) La critique de la démocratie est ambigüe. Elle laisse la place au déploiement d’une démocratie vraie (les soviets, les conseils), elle est formaliste. La démocratie pourrait présenter des dangers pour le capitalisme si le “peuple souverain” la prenait à la lettre (mais il y a l’article 16 de la constitution).
  6. f) Sur le nazisme lui-même, Janover conserve la notion de “rentabilité économique” par rapport à l’extermination des juifs, rentabilité que la grande bourgeoisie aurait sacrifiée à son alliance avec la petite bourgeoisie. Comme les révisionnistes, il confond la reproduction des rapports de production capitalistes avec la comptabilité d’un boutiquier. L’idéologie vient justifier ce sacrifice. La conception de l’idéologie est complètement psychologique, c ‘est une affaire de volonté (la finalité de l’extermination ne devrait rien à la guerre), un retour du refoulé, une irrationalité, une conscience inadéquate. Psychologisation de l’idéologie corrolaire d’un déterminisme historique rigide.

En résumé, Janover demeure ultra-gauche et ne parvient pas à concevoir ce qui fut le contenu de la grande rupture des années 68-70: la révolution n’est pas l’affirmation du prolétariat et ce n’est pas la faute de “ l’intelligentsia ”.

 Karl Nesic, “ Fragments d’analyse à l’usage des jeunes générations ”

tome 1: “ Un autre regard sur le “communisme et son devenir ”

tome 2: “ Crise sociale mythes et réalités ”

 Nesic mène un réflexion systématique sur le prolétariat comme producteur du communisme: organisation, réformisme, luttes de libération nationales, bolchévisme, démocratie, antifascisme. Nésic insiste sur la révolution comme négation du prolétariat, qui constitue le fond de tout son travail critique. La critique est générale. Cependant le besoin du communisme est souvent ramené dans le prolétariat à un besoin humain.

Mais en même temps sur cette base, il ne dépasse pas les problématiques du début des années soixante dix, il fait une critique systématique du programmatisme (affirmation de la classe) sans en posséder le concept, le terme n’a pas d’importance. Il ne perçoit pas qu’il y a eu échec du cycle de luttes dont il répète la synthése théorique. Quant parfois il reconnaît cet echec, il cherche à l’expliquer avec la théorie de cet échec lui-même, ce qui donne un aspect étrange à son livre : le gauchisme demeure l’ennemi principal ; Keynes demeure le nec plus ultra du capitalisme. Nésic reste sur une conception sous-consommationiste des crises et demande à la restructuration actuelle d’avoir la même ampleur que celle du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle.

Les deux livres sont une excellente mise au point des conceptions de base après la grande rupture des années soixante-dix et permettent d’avoir un ouvrage de référence actuellement disponible à proposer dans nos discussions et comme point de départ de la critique et du dépassement de la formalisation théorique des impasses du programmatisme au début des années 70.