Meeting 2, non-journal texts

Critique révolutionnaire des milieux de l’autonomie: Les limites de l’autonomie / première partie - Calvaire

jeudi, 26 août 2004

L’autonomie est un courant en vogue en Europe et en Amérique latine surtout. Il est un courant d’auto-organisation. C’est sa beauté et sa force. Il présente des alternatives intéressantes au mode de vie de la société de consommation capitaliste(centres sociaux, squats, usines et terres occupées et autogérées, info-kiosques, bibliothèques, etc. ). Il constitue des îlots de résistance dans un monde gouverné par le totalitarisme de plus en plus accompli du capitalisme néo-libéral.

Le hic est que souvent dans sa dissémination, il s’isole et se constitue en
fractions autosuffisantes qui, bien souvent ne dépassent pas le stade de
l’alternativisme. L’alternativisme est la politique des alternatives qui existent par et pour elles-mêmes, qui font l’économie des conditions dominantes qui demeurent capitalistes et des conditions de la révolution générale, qui se font vite encercler par la répression, les dangers de l’intégration et les pressions capitalistes et qui finissent soit par s’intégrer par le légalisme ou disparaître sous les coups de la répression policière, judiciaire...
Ce courant de l’autonomie se veut la révolution immédiate mais se résorbe dans l’isolement et plus souvent qu’autrement se fait démanteler. D’où le nombre impressionnant de ses projets avortés.

L’autonomie est dissémination par définition à moins que le courant se constitue en réseaux puissants qui créent des synergies collectives par la convergence et la généralisation de ses projets et qu’ils s’arment pour faire face à la répression et espérer passer parfois à l’offensive. Mais si l’isolement groupusculaire qui le caractérise se poursuit tôt ou tard chacune de ses composantes se voient confiner à l’échec. Alors, il faut reprendre. Ce qui exige une énergie folle qui en désespère beaucoup. S’il se maintient, ses alternatives peuvent se penser ou se comporter comme la révolution faite et négliger la puissance de l’ordre-désordre autoritaire et dictatorial qui caractérise l’Empire capitaliste, gestionnaire, technologique, policier, militaire, gouvernemental, syndical, médiatique, écocidaire, etc..., qui caractérise le monde capitaliste maintenant globalisé.

Il est immédiatiste et néglige donc la lutte générale et l’analyse des conditions de la révolution. Il se perd dans sa ferveur juvénile à vouloir faire tout, tout de suite et néglige l’adversité de ses ennemis qui puissants [1] et souvent fins stratèges finissent plus souvent qu’autrement par l’emporter. ( a suivre ...)

[1] autant physiquement par leurs armées et leurs polices nombreuses avec des moyens de répression incommensurables que parce qu’ils possèdent les moyens de production et de diffusion de presque tout, de l’alimentation jusqu’à la culture

Commentaires :

  • Critique de la critique révolutionnaire des milieux de l’autonomie, Un naturaliste de passage, 12 avril 2005

    Cuistre.


    • > Critique de la critique révolutionnaire des milieux de l’autonomie, Calvaire, 15 avril 2005

      Argumente ! La discussion en sera plus intéressante, enfin elle sera.


La recomposition du mouvement révolutionnaire: Les limites de l’autonomie / deuxième partie - Calvaire

vendredi, 10 septembre 2004

la communisation et l’hétérogénéité des formes de luttes et de vie révolutionnaires

Un courant existe en France surtout qui se nomme courant de la communisation (ou courant communisateur). Essentiellement, ce courant est celui qui prolonge le discours, ou théorie, du prolétariat dans le sens de la révolution comme abolition par le prolétariat des classes, du capitalisme et, dans la continuité logique, de lui-même. Mais, il le ferait comme classe unifiée, on pourrait y voir la continuité de la réification catégorielle des individus (alors qu’une de ses fractions Théorie communiste en appelle contradictoirement à l’immédiateté sociale de ceux-ci dans la communisation que devra produire un jour la révolution, on n’est vraiment pas très loin non plus, dans cette attente, du grand soir et, plus ironiquement, de l’attente des conditions réunies pour le jugement dernier ou pour la venue du messie, jugement dernier ou messie que serait la révolution dans une vision athéiste). De plus, comment le prolétariat pourrait-il s’abolir comme sujet révolutionnaire si celui-ci est disparu ? Ce courant ne déclare-t-il pas lui-même faire partie de la théorie ’’post-prolétarienne’’ ? Bref ce courant semble ignorer la donne fondamentale de la disparition d’une culture prolétarienne vraiment généralisée et unificatrice et de la dissémination du prolétariat en couches diversifiées à l’infini ou presque d’individus aux conditions et identités diverses, aux formes de travail diverses (du travailleur autonome au bureaucrate, du technocrate au gestionnaire, du salarié plus traditionnel à l’organisateur...) ou de non-travail, des couches diversifiées et par ailleurs largement intégrées, des masses plurielles et difformes, à la logique production-circulation-consommation qui n’ont plus rien à voir avec ce noble sujet révolutionnaire dont parlait Marx. On peut dire qu’il regrette sa belle époque du prolétariat comme sujet relativement commun et unifié. Et ne fait que maugréer l’époque postmoderne. Même si c’est pour dire ensuite que la révolution sera l’abolition des classes par le prolétariat qui s’y abolira lui-même également. L’histoire a servi ce courant : le prolétariat fut aboli comme classe unifiée et comme réification catégorielle des individus. Mais tout le reste est à faire et à venir.

Nous, nous abandonnons la théorie du sujet révolutionnaire. Le mouvement révolutionnaire ne peut tenir compte du fantôme du prolétariat uni pour se recomposer. Mais je reprendrai volontiers les points forts du courant de la communisation car je pense également que ’’la théorie de la révolution comme COMMUNISATION IMMEDIATE DE LA SOCIETE (sans période de transition) est le principal acquis du cycle théorique désormais clos de la théorie post prolétarienne de la révolution’’. Mais par ailleurs, si la phase de transition marxiste étatiste nous paraît également dépassé (accomplie et achevée comme contre-révolution sociale-démocrate ou du capitalisme d’État à la soviétique), nous pensons que nous ne pouvons pas être que dans l’attente théorisante des conditions objectives de la révolution générale, du grand soir, et espérer la production du communisme. La production du communisme ne peut pas être comme apparition magique d’une conscience et d’une pratique unifiées un jour que des conditions seules seront là. Le mouvement révolutionnaire n’est pas de la sorcellerie, dirais-je ironiquement. Il ne peut s’agir ici de réduire la révolution à un mouvement qui s’accomplirait parce que déterminé par les crises du capitalisme, celui-ci ayant montré à plus d’une reprise qu’il sait survivre aux contradictions sociales qu’il engendre et à ses crises. L’histoire n’est pas si déterministe que cela.

L’histoire n’est par contre pas indéterministe non plus. Rarement les révolutions arrivent-elles avant que les conditions soient réunies pour qu’elles s’engendrent. Il s’agit de rompre ici avec le déterminisme implacable de Théorie communiste et avec l’indéterminisme de Gilles Dauvé et de ses camarades, qui sont les deux fractions majeures de la communisation. Il y a le déterminisme des conditions historiques qui est relatif et la construction du mouvement révolutionnaire qui est tout à la fois volonté, pratiques, critique, théorisation... C’est de l’ordre de la dialectique historique entre les déterminations et la praxis révolutionnaire. C’est la base même du matérialisme historique quand il ne sombre pas dans les vulgates que sont le marxisme prétendument scientifique quasi absolument déterministe entre autres stalinien ou le spontanéisme.

’’La communisation est à la fois la « mise en commun » c’est-à-dire l’instauration de ces rapports sociaux non médiés et par extension une manière de désigner le processus tout entier de la production du communisme. [...] le communisme est un rapport social qui est à créer.’’ (extrait d’un texte signé Denis qui s’intitule Trois thèses sur la communisation paru dans le premier numéro de Meeting et disponible sur le site web à http://meeting.senonevero.net)

La communisation comme le dit la dernière citation est mise en commun, instauration des rapports sociaux non médiés, processus et le communisme est le rapport social général qui est à créer qui serait la résultante du processus de communisation. La communisation qui engendrera ce communisme se construit (ou se compose) à travers la confrontation dialectique entre l’état praxiologique du mouvement révolutionnaire et les conditions sociales historiques de chaque moment historique et particulièrement la constellation impériale des formes de domination, disons qu’ici la communisation et le mouvement révolutionnaire se recoupent pratiquement totalement, tout au moins ils sont organiques l’un à l’autre.

Comme nous l’avons vu la condition générale du mouvement révolutionnaire de notre époque est la dissémination de la diversité des formes révolutionnaires de luttes et de vie et la communisation n’existe que comme pratiques particulières de communautés particulières et n’existe pas comme processus général de production du communisme. À moins de confondre le communisme généralisé avec l’expérimentation particulière de la communisation comme des membres du collectif TIQQUN le faisaient en affirmant qu’’’il n’y a pas de transition vers le communisme, la transition est la catégorie du communisme , du communisme EN TANT QU’EXPÉRIMENTATION .’’ C’est ici la principale limite des actuelles formes révolutionnaires de vie et de luttes. Il y a des mouvances révolutionnaires prisonnières de tous les dangers insurmontables qui les menacent dans leur autosuffisance et il n’y a pas de mouvement révolutionnaire comme processus général. Nous avons l’hétérogénéité des formes de luttes et de vie révolutionnaires qui demande à s’étendre et à se développer (comme le disaient TIQQUN, entre autres ’’une constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d’habitations collectives, de rassemblements fine a se stesso, de radios, de techniques et d’idées. L’ensemble relié par une intense circulation des corps, et des affects entre les corps.’’), mais nous n’avons pas de mouvement révolutionnaire comme processus général de communisation, de communisation notamment de cette diversité de formes de vie et de luttes révolutionnnaires en développement, qui se parachèverait dans la production du communisme global comme révolution. Ce processus est à créer et à venir.

Et sans se penser dans ce processus général de communisation autant comme courant présent (sa théorisation, ses pratiques) que comme future réalité de la révolution, toutes les formes de luttes et de vie que nous présentons comme étant révolutionnaires sont condamnées à se maintenir dans l’alternative et, dans leur prolongement idéologique, l’alternativisme, à s’intégrer et par le fait même à devenir contre-révolutionnaires ou encore à disparaître (voire entre autres la première partie de cet article qui s’intitule Critique révolutionnaire des milieux de l’autonomie).

À la globalisation impériale des formes de la domination, opposons la communisation généralisée, c’est-à-dire le communisme global !

’’La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Communisation - Christian Charrier

Commentaires :

  • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 20 septembre 2004

    ma thèse serait qu’il y a continuité entre d’une part ce que tu appelles surgescences ponctuelles de l’autonomie, expérimentations, voir création d’un milieu plus ou moins subsistant mais exposé à se figer en alternativisme douillet, et, d’autre part, processus révolutionnaire. les expérimentations ne sont rien d’autre que la pédagogie de ce processus. elles étendent le réseau m^me des dispositions qui les fondent, elles sont la réticulation croissante de ces aptitudes. le besoin de former l’organisation ne s’étanche que dans une expérimentation nouvelle, qui marque certes un seuil qualitatif. la question n’est pas du quand et du comment, ce besoin se manifestera dans la croissance des expérimentations pour élever d’un cran le niveau des luttes, c’est-à-dire de ce qui consiste à soutirer quelque chose à l’Etat et aux patrons. ce soutirage peut s’interpréter comme affirmation paradoxale et aberrante du prolétariat, sans provoc à l’égard des communisateurs : aberrante, précisément eu égard à la reconduction de sa polarité m^eme dans le système, c’est-à-dire affirmative jusqu’à sa destruction - joyeuse s’entend.


    • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 21 septembre 2004

      Je pense que ces expérimentations forment un mouvement social potentiellement révolutionnaire mais qu’entre l’expérimentation particulière de la communisation et la communisation comme processus révolutionnaire d’ensemble, il n’y a pas de transcroissance. Ce sont deux logiques comme deux mouvements qui se parachèvent mais qui ont leur logique propre, relativement autonome : la communisation et l’hétérogénéité des formes de luttes et de vie révolutionnaires. Il va falloir d’une manière complémentaire que se développent les fondements du mouvement de la destruction : grève humaine, grève sauvage illimitée, sabotage systématique, arrêt généralisé et permanent du travail, destruction des processus de restructuration du capitalisme (destruction des formes suivantes entre autres : démocratisme radical, réformisme, citoyennisme, alternativisme...)... À venir : la communisation, la destruction créatrice, la communisation comme destruction créatrice...


      • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 22 septembre 2004

        oui pour l’autonomie relative de la constitution du réseau des réseaux, de la coordination des expériences ou du mouvement des mouvements (désolé si cette expression tutebianchiste excède la sensibilité des anars de mutines séditions, cf. leur brochure sur le negrisme, assez remarquable, d’ailleurs), mais relative précisément. quand je dis continuité, je veux dire qu’il n’y a pas de seuil de continuité entre la dispersion et l’unification du dispersé, entre la résistance et l’offensive, mais que de l’un à l’autre il y a concrescence des moments, sans béance entre la pratique non-révolutionnaire du quotidiennisme et la théorie rêvée du grand bond rassembleur. sans faire de l’hégélisme de comptoir, le quantitatif débouche sur des propriétés émergentes, le passage du privé à la constitution d’une force publique, avec laquelle l’Etat ne peut pas ne pas compter comme on compte avec un ’partenaire social’, à ceci près évidemment qu’il s’agirait de jouer l’inintégrabilité tout en maintenant la pression jusqu’à l’asphyxie de l’adversaire. la notion de transcroissance reste obscure à mes yeux. si son refus signifie que le passage ne se fait pas tout seul, c’est à la fois évident et faux, car cela revient à cliver la pseudo spontanéité du quotidiennisme (quelle foutaise, il s’agit d’un -isme ! pas de la quotidienneté) et l’interventionnisme volontariste des révolutionnaires : faux problèmes. ce qui devrait aller de soi, c’est que les quotidiennistes ou résistants sont en soi révolutionnaires pour parler comme hegel, que le communisme est là embryonnairement. c’est pourquoi si la coordination, le passage à l’offensive est un moment distinct (certes, pas d’alternativisme béat, pas de révolution par submersion progressive sans moment unificateur du négatif, si j’ose dire, mais à l’envers, un pour soi du négatif comme négatif), mais ne sort pas du chapeau d’une poignée de théoriciens patentés décidés, comme par le jeu concordant de leurs libre-arbitres, à passer à l’attaque, espérant entraîner le reste des troupes derrière eux.


        • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 24 septembre 2004

          Franchement Jeff, vous pourriez faire un petit effort en ce qui concerne la clarté de vos propos. Ce dernier commentaire dépasse les bornes. Votre commentaire utilise un langage imprécis, ampoulé, bref digne d’une élite petite-bourgeoise très obscurantiste. Je m’excuse de répondre aussi sèchement, mais franchement... Je répondrai à votre commentaire plus tard, mais je vous encourage à faire un petit effort en ce qui concerne la lisibilité de votre écriture.


          • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 25 septembre 2004

            imprécis, ampoulé, petit-bourgeois, obscurantiste. ça y va crescendo.
            jusqu’ici, je me disais chouette, pas d’injures, pas d’anathèmes, on est chez des gens sérieux, courtois, affables.

            alors calvaire, explique moi ce que signifie : matérialisme historique, et aussi : dialectique.
            je n’en rajoute pas, tu vois, deux toutes petites choses. je voudrais partager ma palme d’obscurantisme avec tous ; magnanime le mec.


            • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 27 septembre 2004

              ’’alors calvaire, explique moi ce que signifie : matérialisme historique, et aussi : dialectique.’’

              Une de mes activités actuelles est de réfléchir à la recomposition du matérialisme historique à partir de l’analyse descriptive de la diversité relativement unie des modes de domination et les luttes qui se jouent contre, dont les perspectives révolutionnaires qui se développent autant au niveau théorique que pratiques (comme illustrées entre autres par les deux présents textes sur Meeting), de leur dialectique et de la complexité de ce mouvement conflictuel, de confrontation, qui permettent de penser stratégiquement et comme organisation du mouvement leur dépassement (contre-révolutionnaire vs révolutionnaire, domination vs destruction créatrice du monde des modes de domination, monde que certains nomment Empire)... Je me permets donc de prendre un peu de temps avant de te répondre, mais c’est promis que je vais le faire. En attendant, ne soit pas trop insulté par ma remarque sur l’obscurantisme, c’est juste qu’il serait bien de se comprendre pour bien débattre et permettre aux autres de débattre ave nous également.


              • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 28 septembre 2004

                voilà qui se précise, m^eme si le matérialisme historique relève si j’ai bien compris du courant universaliste à la Astarian (cf. charrier à ce sujet ^o combien didactique). donc : science de l’histoire (dont la lutte des classes est le moteur), téléologisme, esprit hégélien, intér^et de classe et tutti quanti, bref, marxisme. là où je vois le virtuel du communisme comme ce que maler appelle une possibilité contrariée, en voie de contrariation, de disparition, mais toujours réactivable. hmm. le dialogue entre marxistes et antimarxistes s’annonce dur, comme toujours.


                • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 29 septembre 2004

                  Une chose est tout au moins certaine, comme Marx lui-même, je ne suis pas marxiste. Si je réarticule les perspectives du matérialisme historique, c’est aussi pour me distancer de cette affirmation qui énonce ’’que la seule perspective révolutionnaire actuelle est celle de la destruction du capitalisme et indissociablement de toutes les classes’’. Je considère qu’un nombre important de formes de dominations coexistent (patriarcat, capitalisme, États, domination/destruction quasi systématique de l’écologie...) qui ne sont pas entièrement réductibles les unes aux autres. Et comme je l’inscris dans le texte qui précède cet échange, ou débat, je considère que le prolétariat est disparu comme classe unitaire seule porteuse par nature ou par les contradictions de la révolution (même de celle de la communisation qui comprend son autoabolition). Rien ici qui fasse de moi un marxiste et encore moins un hégélien, je considère également que l’histoire est toujours en jeu et que ses formes ne sont pas rigidifiées absolument par des finalités qu’elle comprendrait en elle-même ou par déterminisme rigide des formes sociohistoriques qui la font (pas d’histoire comme mue par le presque unique moteur de la lutte des classes ou par les contradictions principales quasi uniques du capitalisme, pas d’essence communiste/humaine à réaliser, comme il est écrit dans le texte je ne suis pas rigidement déterministe comme TC ou indéterministe à la Dauvé...) Ma pensée est ailleurs. Bientôt viendra ce texte sur la refondation du matérialisme historique... Ceci dit, je ne pense pas qu’un seul théoricien du Meeting soit vraiment marxiste. Le marxisme ne fait-il pas d’ailleurs partie de l’histoire révolue du programmatisme ?


                  • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 29 septembre 2004

                    la pomme de discorde, c’est le refus de l’essence à réaliser, qui tient au malentendu relatif à la notion m^eme d’essence humaine. le communisme est bel et bien une essence à réaliser, mais qui ne se tiendrait pas tapie de tout temps dans les décombres de la domination. c’est l’essence à inventer, bien plut^ot, qui certes rejoue des éléments empruntés au pré-capitalisme, l’immédiateté sociale de l’individu, notamment, qu’il n’y a pas lieu de ’choisir’ depuis l’apesanteur d’un libre-arbitre quelconque, mais auxquels il s’agit d’^etre fidèles dans leur réagencement m^eme, réagencement forcé par les conditions propres au capital : le communisme serait ainsi la persévérance du pré-moderne à travers le procès d’individualisation proprement moderne, la survivance de l’immédiateté sociale à travers la dissolution des rapports de pouvoir personnels jadis : à la fois contre l’individualisation bourgeoise, l’apparence de cette forme spécifique d’individualisation des rapports humains, et contre ses conditions, les rapports sociaux capitalistes.
                    mais je suis découragé, à constater qu’il suffit de mentionner chavez pour ^etre rayé du forum. ou bien la révolution tient compte de la pédagogie de l’effectif et joue avec, ou bien on donne dans l’émeutisme godino-gloup-entartiste.


                    • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 2 octobre 2004

                      ’’Une essence à inventer’’, qu’est-ce que c’est ?

                      S’il y a nature communiste de l’humanité, celle-ci existe de tout temps mais n’a jamais pu se réaliser. C’est une essence qui transcende l’histoire et qui donc n’a surtout pas à être inventée. C’est une essence au sens philosophique du terme. Cela peut être aussi parler du mouvement historique en termes d’essences/idéaux qui se réalisent. C’est fondamentalement faire de l’histoire idéaliste dans un sens similaire à l’hégélianisme. Attribuer une nature communiste et révolutionnaire au prolétariat suivrait le même type de trajectoire idéaliste. C’est un type de discours théorique en régression par rapport à Marx et au matérialisme historique. Et je pense qu’en revenir à Marx ou au marxisme, ce serait déjà une régression, alors ?(!)

                      Dans ce cadre, qu’est-ce que serait une essence à inventer ?


                    • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 4 octobre 2004

                      retire mes propos découragés, et tiens pour un accident technique la disparition de tel message. soit dit en passant, l’émeutisme est bien sympathique, en attendant que l’effectivité du procès général prenne son envol, décolle du folklore éducatif, j’en conviens (même si surtout auto-éducatif en fin de compte, et y a-t-il autre chose ? la révolution est-elle pédagogique ? oui et non. elle doit savoir parler toutes les langues pour procéder, c’est-à-dire pour s’approfondir. grande question, la posture du savoir est-elle celle du révolutionnaire ? si le savoir est demandé, et donné ’gratuitement’, oui, la formation du nouveau sujet n’est rien d’autre ; le savoir va d’aileurs dans tous les sens et est échangé. donc la critique du pédagogisme n’est justifiée que si ce qu’on vise est ce qui n’existe plus depuis longtemps, le catéchisme à l’usage des foules ignorantes. cf.www.anticapitalisme.net)


                  • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 30 septembre 2004

                    rien ne vient démentir mon diagnostic d’apotropaïsmes caractérisés


                    • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 2 octobre 2004

                      ’’Diagnostic d’apotropaïsmes caractérisés’’, quoi ?

                      Tu excuseras mon ignorance, mais quelle sorte de maladie diagnostiquée est l’``apotropaïsme caractérisé`` ?

                      Sérieusement, peux-tu parler pour te faire comprendre ? SVP...


                      • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, jef, 5 octobre 2004

                        il y a un grave problème d’affichage des messages dans ce forum, leur succession n’a rien de chronologique : mes réponses n’en sont pas, et par conséquent les tiennes non plus ; c’est ce satané filtrage. on va reprendre à zéro sur l’essence à inventer.
                        d’abord les essences changent.
                        si je dis que l’essence de ce monde c’est le capital, tu ne seras pas très impressionné ni scandalisé, non ?
                        si je dis encore : pourtant, telle n’a pas été de tout temps l’essence du monde, et il est fort probable que telle elle ne sera pas toujours ; toujours d’accord ?
                        ça veut dire que l’essence naît et se dissout, m^me si chez spinoza les essences passent pour être éternelles, ce qui ne se trouve nulle part chez lui et qui signifie de toute manière autre chose : puisque l’essence est à la fois détermination et effort ou persévérance dans ladite détermination, elle est, pendant qu’elle est, indifférente au temps, donc éternelle : elle est auto-finalisée, seul son présent lui importe, et les futur-passé ne l’inquiètent qu’en tant que dimensions du présent servant le présent du présent. tout ça se trouve au reste dans le manifeste communiste, dans une phrase où marx dit que le communisme est la domination du présent sur le passé.
                        ce qui ne signifie pas qu’elle puisse être détruite par le biais de ses parties extensives ;
                        bon le communisme est une invention, tu me diras oui da. mais pas une essence ? alors quoi ? un accident ?
                        qunt au matérialisme historique, c’est-à-dire le marxisme, c’est—à-dire l’idéologie de gouvernement tirée des quelques bribes de marx parmi les plus malheureuses, pour quelqu’un qui veut se débarrasser du marxisme et de marx, c’est très fort. c’est un peu le pcf, ou les verts, quelque chose comme ça. la "science" sans la révolution, non ?


                        • > La recomposition du mouvement révolutionnaire, Calvaire, 7 octobre 2004

                          Je ne parlerais pas d’essences, mais d’histoire, de formes, de structures et de forces en présence, de luttes et de nouvelles formes de vie...

                          Pourquoi vouloir utiliser un terme aussi idéaliste que celui-ci d’essence ?

                          Quant à cela,

                          ’’bon le communisme est une invention, tu me diras oui da. mais pas une essence ? alors quoi ? un accident ?’’

                          Ni une essence, ni un accident. Mais quelque chose dont les possibilités et les conditions émergent historiquement, dans des conditions définies. Ce peut être vu aussi comme une création sociale-historique, fruit de l’imaginaire instituant, au sens de Castoriadis...

                          Le matérialisme historique au sens stalinien est bien ’’l’idéologie de gouvernement tirée des quelques bribes de marx parmi les plus malheureuses’’. Mais comme théorie et philosophie rigoureuses ayant des visées synthétiques en ce qui concerne l’analyse et la théorisation de l’histoire, c’est un travail de la pensée qui nous permet de nous-même nous saisir historiquement et de penser les modes de domination qui sont à combattre. C’est une pensée enracinée et enracinante.

                          Quant à cette dernière phrase,
                          ’’c’est un peu le pcf, ou les verts, quelque chose comme ça. la "science" sans la révolution, non ?’’

                          C’est juste de la calomnie. Je dirais plus que refonder le matérialisme historique avec la pensée des conditions sociohistoriques de notre époque et les acquis théoriques de l’histoire, c’est continuer la lutte théorique que menait Marx contre les illusions idéalistes et autres dérives bourgeoises de la pensée qui toujours nous font reculer dans l’obscurité, c’est poursuivre le volet théorique de la lutte contre la domination.


  • > La recomposition du mouvement révolutionnaire ?, un ouvrier du batiment , 5 octobre 2004

    Abracada la révolution demain on rase gratos....?
    et bien sûr la bourgeoisie nous apportera de quoi nous couper les cheveux....?!
    La faiblesse théorico-pratique (Plus pratique car embourgeoisée sociologiquement / coupée de la réalité de la lutte des classes / sur-théorisante sur son in-action) des composantes de la gauche-communiste (et de l’ultra-gauche historique)
    et l’absence de contestation de masse doit-elle nous faire retomber dans la pensée magique ?
    Quid de la redistribution ? de la production ? du pouvoir ?

    Pierre Laneret disais que " le socialisme c’est lorsque le vin coule au robinet " j’ai bien peur nous ayons
    au bout du fil théorique de nouveau Jésus-Christ.

    La théorie de l’appel de la Forêt ou après avoir bien hurlé (Le Loup) celui si re-intégre sa famille (de classe).

    Son malheur son hyper-lucidité / accuité : voila la meilleurs arme de pacification.

    Ou sont les ouvriers / théoriciens à la Paul Mattick ?

    Jamais vu !


    • > La recomposition du mouvement révolutionnaire ?, Calvaire, 7 octobre 2004

      ’’dans la pensée magique ?’’ De quoi parles-tu ? Quel discours est de la pensée magique ? Définies les limites de cette pensée que tu appelles magique et exprime clairement ce qui la combattrait, ce qui serait d’une pertinence théorique plus féconde. Là nous pourrons débattre. Sinon, tu restes dans l’unique calomnie. Et là, le débat est impossible.

      Les conditions de lutte, de vie et de théorisation de ma propre existence sont très loin d’être bourgeoises. Je suis plus pauvre que la plupart des travailleurs, car je refuse d’aliéner ma vie à l’existence laborieuse au profit de la domination capitaliste, étatiste et autres. Je m’autoorganise par la communisation particulière pour vivre mieux et m’autonomiser face aux logiques des marchés, du travail, de l’État... Je ne peux plus supporter la vie dominée du travail que j’ai vécue pendant 19 ans (et je suis âgé de seulement 30). Et tout mon temps ou presque est engagé dans la transformation du monde. À venir : la destruction créatrice, la communisation...


      • > La recomposition du mouvement révolutionnaire ?, , 10 octobre 2004

        Cher Calvaire,
        A vrai dire je pense qu’il ne faut pas te sentir visé...(ou bien bingo ?).
        C’est le triste constat de mon expérience entre le milieu anar et ultra-gauche. Entre les fonctionnaires de la FA et cadres sup / prof de Fac de l’ultra-gauche.
        Je n’ai jamais vu des prolos sociologique dans ses micro-structures politiques informelles.
        La pensée magique quest-ce donc ?
        Cette manière de théoriser l’absence et une action révée. Le mot phantasme peut-être s’occorde t_il plus avec mon propos.
        Il y a quelque chose d’incantatoire presque de l’ordre du rituel (et obligatoire) de nos milieux à absolument "fairequelquechose".
        Est-ce de la culpabilité ? Les conséquences d’un vie chiante et monotone ? ou peut-être d’un hobby du dimanche ?

        En faisant l’ouvrieriste de service et de la provoc je dirai qu’il reste encore trop de temps à ses gens pour théoriser l’inaction.
        Mais mon expérience n’a rien d’un enquête de type scientifique je puis le concéder.
        Mais qui s’occupe de theoriser la science de son exploitation ? toujours les mêmes ! est-ce bien, mal ?

        A vrai dire ceci me donne à penser que c’est déja un mauvais début.

        Des solutions ?
        Ah l’eternel argument moraliste du que faire ou du que fais tu / proposes tu ?

        - Déja si tu peux me donner ta recette pour me débarasser du salariat : et de ce fameux salaire qui me permet de payer des charges fixes (Loyer, bouffe,vetements, chauffage ) fais moi signe !
        par ce que franchement cela me pèse aussi ! Bref celui qui te permet de payer ta connexion internet et ton ordinateur ?
        Bon ok c’est pas sympa...
        Si tu est un focntionnaire de la révolte / communisation alors la.

        Je dirais rien. Ou en fait si...

        Je me débarasserai de
        - La gangue théorique décomposée de l’ultra-gauche historique.
        - Des pseudo théoriciens du mouvement-communiste ou de la communisation automotique par l’opération du saintespritAMEN qui n’est pas sans me rappeler des visions de la IIeme internationale communiste (Voir le Débat Kautsky/Bernstein) n’est-ce pas un nouveau Millénarisme que cette vision la ?
        - Des visions confusionnistes qui flottent entre anarchisme fossile et bordiguisme psychédélique.
        - Se questionner sur la sociologie de la gauche communiste
        et c’est déja pas mal pour un début.

        Depuis le temps ou les prolétaires vivent le capitalisme et ou Marx l’a magistralement décrit je me pose de questions
        sur ma/notre capacité à accepter les coups. Je crois que l’homme a une capacité a encaisser qui est phénoménale !

        A vrai dire que pouvons vraiment faire ?
        Des livres ? des brochures, distribuer des tracts ?
        Les bourgeois savent mieux le faire que nous ! et puis chui pas imprimeur ou libraire !
        Je n’ai pas envie de distribuer des tracts à mes potes qui vivent dans ma cité, ni devant chez Flins.

        Quant à l’ici et maintenant je pense que ce type c’est le type d’action qui commence bien mais qui fini toujours mal.
        Histoires de culs (souvents), problèmes de tunes, de propriété etc etc.... Et puis j’aime pas la tyranie du collectif à tout prix.
        Le scouat ou la solution des vraiement dans la dèche (Mais qui veulent rapidement trouver une solution stable) ou alors un truc de bobo de l’ENS qui s’encanailles en faisant les gauchistes tendance artisto-negriste.

        Alors c’est quoi ta solus ?
        Intégration ou désintégration ?


        • > La recomposition du mouvement révolutionnaire ?, Calvaire, 15 octobre 2004

          Bon, ce commentaire est très long. Je crois qu’essentiellement le texte y répond ainsi que mes commentaires à sa suite.

          Avec des questions plus précises, j’y ajouterai des éléments de réponse.

          Disons pour l’instant que je pense une dynamique destruction-création, destruction des formes du monde actuel et fondation à court, moyen et long termes d’un monde autre de communisation, de circulation intensive des affects entre les corps, d’autoproduction, d’autogestion, de réharmonisation et de défense des formes multiples de la vie...

          Les formes concrètes sont un peu connues mais reste encore pour beaucoup à les imaginer et, surtout, à les expérimenter ensemble.


Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie: matérialisme historique et dissémination - Calvaire

lundi, 4 octobre 2004

La dissémination s’impose comme seule condition vraiment généralisée. C’est ainsi qu’une méthode matérialiste historique (postmarxiste) renouvelée et mise à jour permet de voir notre époque.

Partons donc de cette dissémination pour entrevoir sa possible synthèse théorique et son dépassement révolutionnaire...

Dans les deux premiers articles publiés ici sur le site web de Meeting, j’ai abordé le développement des nouveaux modes d’organisation, des nouvelles formes de vie et de luttes, qui selon moi peuvent s’articuler en lien avec la problématique théorique et pratique de la communisation généralisée comme révolution. J’esquisserai ici les fondements d’une refondation du matérialisme historique qui fondent la théorie de la communisation telle que je la formule. Cet article est le premier d’une série sur cette question.

Il y a ce qui fait en déterminations/dominations le monde postmoderne dans lequel nous vivons. Il y a d’un autre côté ce qui le conteste.

La constellation postmoderne des déterminations se constitue en une pluralité relativement autonome mais aussi relativement unitaire de formes de domination : le patriarcat toujours bien vivace, le capitalisme (actualisé d’une manière ultime sous sa forme néolibérale mondialisée), l’étatisme (de la droite conservatrice et réactionnaire à la gauche plurielle sociale-démocrate collabo), le règne de la gestion impériale et généralisée des modes et formes de vie (de la famille et de l’école à l’entreprise, de la psychiatrie à la prison, du syndicalisme à l’ordre communautaire démocrate radical et citoyenniste, l’écocide, le nouvel impérialisme guerrier, le racisme, l’hétérosexisme, les médias de masses...)...

La constellation postmoderne de la contestation radicale s’affirme comme généralisation des militantismes particuliers (des diverses formes de l’altermondialisme radical qui ne font que contester le grand capital et les organisations mondiales du capitalisme aux luttes radicales contre les ogm, les déportations, le sexisme, l’hétérosexisme, l’homophobie, le racisme...) ou dans sa frange d’autoorganisation dans les mouvements des autonomies (à travers les mouvements autonomes surtout en Europe et en Amérique latine), autodéterminations (les différentes luttes autonomistes), autogestions et modes de vie particularisés et atomisés (du punk aux néo-hippies, des écologistes radicaux des écovillages aux redskins...). Il existe des modes de radicalité mais disséminés. Il n’existe plus de véritable sujet (au singulier) révolutionnaire conscient de lui-même. D’où la critique incisive de la notion de prolétariat et l’affirmation du concept des multitudes comme forces disséminantes. Il n’existe plus non plus de mouvement (au singulier également) révolutionnaire qui ne serait qu’essentiellement unitaire (qui pourrait donc faire fi des singularités, des différences, de l’hétérogénéité du mouvement, de la complexité...).

Contre cette parcellisation et cette dissémination des luttes et formes de vie se posant comme changements radicaux, il existe un retour de la vieille gauche désuète qui se vit comme marxisme-léninisme, maoïsme, anarcho-communisme de la tradition (de la tradition des Bakounine, Kropotkine, Malatesta, etc.)... Cette impossible vieille gauche voudrait faire fi de la dissémination opérée qui existe comme conditions et déterminations actuelles. Elle s’enfonce dans le programmatisme de la révolution comme affirmation du prolétariat, programme prolétariste unificateur, bref comme volonté de réalisation de la société autogérée du travail et de la consommation, comme le communisme d’antan avec phase de transition étatiste ou non. Elle semble ignorer la donne fondamentale de la disparition d’une culture prolétarienne vraiment généralisée et de la dissémination du prolétariat en couches diversifiées à l’infini ou presque d’individus aux conditions et identités diverses, aux formes de travail diverses (du travailleur autonome au bureaucrate, du technicien au gestionnaire, du salarié plus traditionnel au pigiste, de l’employé de soutien à l’organisateur...) ou de sans emplois (heureux ou malheureux d’être sans emplois, sans emplois d’une manière temporaire ou plus ou moins permanente...). Elle ne fait trop souvent que contester la domination/exploitation du travail et penser son communisme. Elle regrette sa belle époque du prolétariat comme sujet relativement commun et unifié.

Il y a aussi ceux qui contestent la vieille gauche (sous le nom de programmatisme) au seul nom de la lutte révolutionnaire du prolétariat qui viserait sa propre abolition dans le mouvement de destruction du capitalisme et des classes et qui se heurtent ou se heurteront tôt ou tard aux problèmes similaires concernant la disparition du prolétariat comme classe unifiée. Cette classe unifiée que nous nommions prolétariat n’a pas à s’abolir car l’histoire l’a déjà anéantie.

Bref, la dissémination s’impose comme seule condition vraiment généralisée. C’est ainsi qu’une méthode matérialiste historique renouvelée et mise à jour permet de voir notre époque. Un matérialisme historique de la complexité, pluraliste, qui ne centralise pas son analyse autour des seules contradictions socioéconomiques dont des classes sociales vues comme assez mécaniquement antagoniques, un matérialisme historique renouvelé et mis à jour, forcément postmarxiste donc...

Partons donc de cette dissémination pour entrevoir sa possible synthèse théorique et son dépassement révolutionnaire...

Commentaires :

  • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Lola, 8 octobre 2004

    Je veux bien qu’il faille être postmarxiste ou même postmarxien, mais il me semble que, même si le prolétariat a disparu comme "classe unifiée" et comme "sujet commun" et "conscient", les classes existent encore bel et bien, puisqu"il y a toujours rapport d’exploitation. Même si la plus value a changé de forme et que les activités non manufacturières engendrent aussi de la valeur (et de plus en plus), je ne vois pas comment tu peux réduire l’analyse du rapport d’exploitation à la "seule contradiction socioéconomique (..) des classes sociales vues comme assez mécaniquement antagoniques".

    La "dissémination" comme "seule condition généralisée" reflète, selon moi, la décomposition-recomposition d’une classe que, faute de mieux, j’appellerai encore prolétariat, et dont il me semble impossible de nier l’existence.

    Comment sinon, par quel miracle, ces sujets "disséminés" et qui ne seraient donc pas unis face à la classe des oppresseurs-exploiteurs pourraient parvenir à une "pratique de la communisation généralisée comme révolution" ?

    Lola


    • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 10 octobre 2004

      ’’je ne vois pas comment tu peux réduire l’analyse du rapport d’exploitation à la "seule contradiction socioéconomique (..) des classes sociales vues comme assez mécaniquement antagoniques".’’

      Le rapport d’exploitation me semble juste plus complexe qu’un rapport mécanique entre deux classes, ou entre le prolétariat et le Capital. Comme je l’écris dans La recomposition du mouvement révolutionnaire et dans ce texte, il m’apparaît y avoir une diversité disséminée de conditions subjectives et objectives, entre autres des rapports d’exploitation et bien d’autres formes de domination.


      • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, lilou, 25 janvier 2005

        En gros c’est quoi le materialisme parce que la j’ai bo vous lire je comprend pas !!!


        • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 29 janvier 2005

          Partir des conditions actuelles des déterminations ainsi que de l’état des luttes ainsi de leur histoire pour resituer la problématique révolutionnaire, faire l’histoire du point de vue des dominations ainsi que des facteurs de la reproduction de la vie sociale et des forces en présence pour situer la reconstruction du mouvement révolutionnaire... c’est ce que je résumerais comme étant faire une analyse matérialiste historique.

          ’’Le matérialisme historique est tout d’abord une explication, une conception de l’histoire, et surtout, des grands événements, des grands mouvements des peuples, des grands renversements sociaux. Chaque événement historique est composé d’actions d’hommes, d’hommes qui transforment ou luttent pour transformer le monde. Quelles sont les forces qui les poussent ? Explication de l’histoire, cela signifie donc explication des motifs, des causes qui ont obligé les hommes à agir.’’

          - Anton Pannekoek

          voir son texte sur le matérialisme historique à http://www.marxists.org/francais/pa...

          Il y aurait bien d’autres choses à dire, je reviendrai donc sur ce sujet bientôt.


  • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, leckert, 10 octobre 2004

    Camarade , tu est tombé dans le négrisme le plus total !

    En effet, il n’existe plus de sujet révolutionnaire conscient de lui-même mais ce n’est pas pour ça qu’il n’existe plus d’OBJET révolutionnaire .

    Ta théorie (qui est la même que Négri ), mettant la subjectivité comme facteur central, n’est ni "post"-marxiste ni (encore moins) matérialiste.

    Un des plus grands apports de Marx (un des seuls d’ailleurs) est la méthode d’analyse en conditions objectives et conditions subjectives.

    Force est de constater que les conditions subjectives (perceptions unitaires et commune du monde,etc...) ont bien changées . Mais ce n’est parceque la perception du monde a changée que celui-ci a changé . Tout au plus le système capitaliste à évoluer (en suivant d’ailleurs dans les grandes lignes ce que Marx avait plus ou moins démontré : destruction de la force de travail, baisse du taux de profit, etc....) . Pour ce qui est de la création de valeur par les acivités "immatérielles" excuse-moi mais c’est une grosse connerie ; l’extension de la marchandisation de tout comportement humain et l’extension mondiale du capitalisme n’est que la tentative de résister à la crise d’un système non-viable ... et là on reste toujours dans ce que Marx avait démontré.

    Comme le dit Tiqqun , on est passé du moment économique du capitaliste à un moment politique du capitalisme. Cad que toute l’organisation sociale revisitée par les cyberneticiens a pour but de maintenir politiquement le système face à son impossibilité économique . C’est dans ce sens , je crois, qu’il faut comprendre le developpement de l’économie immatérielle.

    Ce que tu appelles "disséminations" est , à mon avis (mais aussi à celui des situs, et post-situs) , une straté"gie politique de destructions des conditions subjectives du communisme .

    Ca a d’ailleurs si bien marché que même les "penseurs" de gauche radicale (comme Négri ou toi apparement ) claironnent la fin du prolétariat et donc des contradictions objectives pour mettre en avant la subjectivité .

    Le processus de communisation est à l’inverse de toute ces thèses, le processus qui visent à l’abolition du prolétariat en tant que catégorie OBJECTIVE et non en tant que catégorie SUBJECTIVE . C’est le processus qui met fin au régime de séparation généralisé qui organise la société capitaliste post-moderne .

    N’etant pas un grand théoricien et ne m’exprimant que rarement par écrit , j’espère avoir été assez clair .


    • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 10 octobre 2004

      Je te répondrai en détails plus tard. Mais en attendant disons que tu me cherches des poux negristes. Tu me fais même parler de travail immatériel alors que je n’en parle pas.

      Et affirmer, n’est pas prouver :

      ’’Ce que tu appelles "disséminations" est , à mon avis (mais aussi à celui des situs, et post-situs) , une straté"gie politique de destructions des conditions subjectives du communisme.’’

      ’’Le processus de communisation est à l’inverse de toute ces thèses, le processus qui visent à l’abolition du prolétariat en tant que catégorie OBJECTIVE et non en tant que catégorie SUBJECTIVE . C’est le processus qui met fin au régime de séparation généralisé qui organise la société capitaliste post-moderne ."

      Expliques, comment tu en arrives là et on pourra débattre, cela aura moins l’air de sortir d’affirmations dogmatiques sans poids autres que l’autorité.

      ’’En effet, il n’existe plus de sujet révolutionnaire conscient de lui-même mais ce n’est pas pour ça qu’il n’existe plus d’OBJET révolutionnaire .’’

      Quel objet et quels processus ?

      "Ta théorie (qui est la même que Négri ), mettant la subjectivité comme facteur central, n’est ni "post"-marxiste ni (encore moins) matérialiste.’’

      Ce n’est pas la subjectivité qui est au centre de ma pensée mais plutôt justement quelque chose comme le rapport entre les conditions subjectives et les conditions objectives. D’ailleurs, plus que toute autre chose, la dissémination me semble la condition objective la plus flagrante de ce monde au niveau des luttes politiques. C’est que je montrais dans ce texte plus particulièrement.

      Et comme je l’exprime dans La recomposition du mouvement révolutionnaire, il existe encore des mouvements même si cette classe unitaire-sujet révolutionnaire qu’on appelait le prolétariat, fruit de l’imaginaire théorique de Marx et des autres, me semble morte et enterrée depuis déjà un certain temps.


      • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 13 octobre 2004

        En ajout à la discussion, je reprends ce passage d’un autre échange.

        ’’bon le communisme est une invention, tu me diras oui da. mais pas une essence ? alors quoi ? un accident ?’’

        Ni une essence, ni un accident. Mais quelque chose dont les possibilités et les conditions émergent historiquement, dans des conditions définies. Ce peut être vu aussi comme une création sociale-historique, fruit de l’imaginaire instituant, au sens de Castoriadis...

        Le matérialisme historique au sens stalinien est bien ’’l’idéologie de gouvernement tirée des quelques bribes de marx parmi les plus malheureuses’’. Mais comme théorie et philosophie rigoureuses ayant des visées synthétiques en ce qui concerne l’analyse et la théorisation de l’histoire, c’est un travail de la pensée qui nous permet de nous-même nous saisir historiquement et de penser les modes de domination qui sont à combattre. C’est une pensée enracinée et enracinante.

        Quant à cette dernière phrase, ’’c’est un peu le pcf, ou les verts, quelque chose comme ça. la "science" sans la révolution, non ?’’

        C’est juste de la calomnie. Je dirais plus que refonder le matérialisme historique avec la pensée des conditions sociohistoriques de notre époque et les acquis théoriques de l’histoire, c’est continuer la lutte théorique que menait Marx contre les illusions idéalistes et autres dérives bourgeoises de la pensée qui toujours nous font reculer dans l’obscurité, c’est poursuivre le volet théorique de la lutte contre la domination.


      • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Marx_en_liberté, 23 novembre 2004

        Je crois que le centre du problème dont cette théorie souffre, et dont toutes les variantes post-modernes sont pitoyablement affligées, est la classification du capitalisme comme une forme d’oppression alors que le trait fondamental du capitalisme est plutôt l’exploitation.

        C’est avec la richesse issue de l’exploitation et centralisée dans les mains de quelques-uns que le système d’oppression et d’exploitation est construit. Là réside la base matérielle la plus solide de n’importe quelle théorie révolutionnaire : pas de pouvoir sans contrôle des ressources par les gens au pouvoir. Si la bourgeoisie peut se payer la police, les prisons, les tribunaux, l’armée, les médias et toutes les autres instutions de répression et de contrôle social, c’est uniquement grâce aux richesses immenses qu’elle vole quotidiennement aux travailleurs et aux travailleuses du monde entier. Dans ce vol réside tout le pouvoir de l’ennemi.

        En ce sens, vouloir "un matérialisme historique de la complexité, pluraliste, qui ne centralise pas son analyse autour des seules contradictions socio-économiques (...)" exige de démontrer que le contrôle des ressources et des richesses n’est pas l’élément central de tout pouvoir.

        En l’absence de cette démonstration pour l’instant, force m’est de constater que puisque les travailleurs produisent toute la richesse et qu’ils ne la contrôlent pas toute, ils sont collectivement l’objet de l’exploitation capitaliste. D’où mon accord avec Leckert pour constater qu’il existe effectivement un groupe social - une classe - qui est un objet révolutionnaire, puisqu’il peut par une action communiste priver les oppresseurs et les exploiteurs de leurs ressources et de leurs richesses.

        Ayant posé que le prolétariat existe comme objet - donc tout ce qu’il y a de plus matériellement -, examinons maintenant sur quelles bases se situe la prétendue "refondation" du matérialisme historique que l’auteur semble avoir à coeur.

        Constatons d’emblée que ce que l’auteur nomme "la constellation post-moderne des déterminations" ressemble plutôt à un fourre-tout revendicateur néo-gauchiste qu’à une conception cohérente des phénomènes sociaux. On y trouve pêle-mêle l’étatisme (une idéologie), la gestion impériale (une technique de pouvoir), le capitalisme et le patriarcat (deux formes d’exploitation) sans que ne soient expliqué comment et pourquoi "ces formes de dominations" constituent "une pluralité relativement autonome mais aussi relativement unitaire".

        Fait encore plus intriguant, l’État est déconstruit en deux concepts : « l’étatisme », donc en définitive une idéologie, et « la gestion impériale et généralisée des modes et formes de vie », donc une pure et simple technique de pouvoir. On est en droit de se demander où se trouve le matérialisme dans cette conception de l’État ? On pourrait croire qu’elle est entre parenthèses (« ...de la famille et de l’école à l’entreprise, de la psychiatrie à la prison,... »), mais même cette énumération agglutine des institutions matérielles (la prison) avec des idées (le racisme) et des phénomènes sociaux (écocide).

        Avec une telle confusion sémantique, pas surprenant qu’on ne soit pas capable de définir les forces sociales en présence autrement que comme une « constellation » de « pluralités » « autonomes »et « unitaires ». Ou que l’auteur s’autorise à qualifier de « radicale » la « généralisation des militantismes particuliers » sans se demander si ces particularismes ne sont pas justement ce qui fait que la vague de contestation actuelle n’a rien de radicale. Rien de radical parce qu’on ne peut pas poser le problème de la révolution mondiale sans unifier les forces qui s’opposent matériellement à la société.

        La seule force matérielle connue capable d’unifier toutes les oppositions, l’auteur l’analyse comme s’il était un publicitaire éperdu de « market segmentation » qui croûle sous les différentes catégorisations identitaires dont les sondeurs électoraux se font une joie d’analyser le comportement dans l’isoloir. Ainsi, le prolétariat ne serait plus qu’une successions de « couches diversifiées à l’infini ou presque d’individus aux conditions et identités diverses, aux formes de travail diverses ou de sans emplois ».

        D’un côté, nous l’avons vu, on défini l’ennemi comme un ensemble de forces autonomes mais unitaires, sans expliquer où réside ni leur unité ni leur autonomie. Sans expliquer les liens que ces forces entretiennent entre elles. Sans expliquer leur provenance historique. Sans expliquer que ces forces ennemies ont, elles, ce programme honni qu’elle suivent partout dans le monde.

        D’un autre côté, on fait disparaître le prolétariat sous la baguette magique de la diversité alors que partout au monde les conditions de travail et de vie se nivellent par le bas. Alors que partout au monde les « classes moyennes » disparaîssent, les écarts de richesses se creusent, le salariat se généralise. Alors que le prolétariat, plutôt que de disparaître comme l’affirment certains, a plutôt tendance à se généraliser, alors que de plus en plus de couches sociales peu identifiées au mouvement ouvrier ont subi une prolétarisation accélérée. Les employés, le secteur des services, les enseignants, les travailleuses et travailleurs du secteur de la santé voient de plus en plus leur condition s’approcher de la condition ouvrière, au point où ces couches sociales vivent aujourd’hui dans les mêmes conditions générales que les couches ouvrières.

        Privé de conscience révolutionnaire, le prolétariat est constamment tenté par des dérives identitaires, nationales et raciales, qui paraissent pouvoir lui fournir des garanties de sécurité et de stabilité. Tant que ne renaîtra pas une conscience de classe forte, une compréhension globale de ce qui unit nécessairement les travailleurs entre eux, le prolétariat sera tenté par une fermeture et une division identitaire, malgré les forces matérielles qui de plus en plus nivellent sa condition.

        C’est là le danger de cette pseudo-théorie que des intellectuels de droite ont répandu dans les universités et qui est tellement vide de substance qu’elle est même incapable de se nommer sans faire référence à ce à quoi elle réagit. Post-moderne, post-gauchiste, post-marxiste, autant d’appellation pour « ces moutons qui se prennent et qu’on prend pour des loups (*) ».

        * Karl Marx, dans la préface de l’Idéologie Allemande


        • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 23 novembre 2004

          La réponse du Marx en liberté est lumineuse et il me fait plaisir d’y répondre car elle me permet de confronter radicalement mes idées. Mais elle est vaste, souvent de mauvaise foi ou marquée par l’incompréhension mais très pertinente dans le cadre de son horizon de pensée communiste plutôt traditionnel. Une réponse demandera plus de temps.

          ’’Ainsi, le prolétariat ne serait plus qu’une successions de « couches diversifiées à l’infini ou presque d’individus aux conditions et identités diverses, aux formes de travail diverses ou de sans emplois ».’’ Le contraire demanderait également à être prouvé. Qu’est-ce que l’unité de condition et de luttes du ’’prolétariat’’ aujourd’hui ?

          Le capitalisme est effectivement un système central d’accaparement et d’exploitation de la vie en général. Mais est-il le seul mode de domination ?

          L’étatisme n’est pas dans le cadre de cette théorie une simple idéologie mais un mode de contrôle, d’accaparement, de domination, d’exploitation, par l’État, sa gouvernance et ses classes dirigeantes. « La gestion impériale et généralisée des modes et formes de vie » n’est pas seulement une technique de pouvoir mais un ensemble pluriel mais relativement autonome dans ses sphères (ceux qui en contrôlent, qui y travaillent et assurent la pérénité des institutions ne sont pas les mêmes et n’instituent pas les mêmes modalités de pouvoir et ne vaquent pas nécessairement aux mêmes intérêts : pouvoir des humainEs sur l’écologie des autres formes de vie, pouvoir sur l’instruction, pouvoir sur les malades, pouvoir sur les dits délinquants, pouvoir sur les dits fous...). Le racisme n’est pas non plus une simple idéologie. Il l’est le concret de l’oppression de catégories de personnes basée sur la catégorisation et la gestion/domination d’un groupe identitaire dominant de même que pour le sexisme, une partie du nationalisme... Et il y aurait encore tant à dire... Et certainement le capitalisme s’est construit en englobant une partie des autres formes de domination, en n’en profitant, mais la simple abolition du capitalisme à mon avis ne peut être l’abolition de toutes les formes de domination. L’Union Soviétique en est un des plus beaux exemples qui ont aboli le capitalisme comme système d’exploitation d’entreprises et d’intérêts privés (conception qui était limitée j’en conviens) pour faire perdurer un enfer de tendance totalitaire marqué par une pluralité organique mais également autonome de formes de domination.

          Je n’ai pas dit non plus que le mouvement révolutionnaire est la « généralisation des militantismes particuliers ». Mais qu’il n’existe aujourd’hui, et j’ai dit ailleurs que cela va contre le mouvement révolutionnaire, qu’une « généralisation des militantismes particuliers ». Ces militantismes posent des questions parfois radicales contre les modes de domination mais ont leur limite dans la dissémination et dans leur impuissance à détruire ces formes. Seul le communisme des formes de vie et des individus pourra détruire l’univers de la domination, le communisme comme abolition de toutes les formes de domination et de toutes les séparations hiérarchiques. Et le mouvement social de la communisation ne pourra s’unir parce que pluriel que dans la lutte révolutionnaire contre toutes les formes de domination.

          Effectivement, le qualificatif de néogauchiste me va bien. Car les gauchistes sont ceux qui de tout temps comme disait l’un des plus célèbres gauchistes (avant qu’il ne sombre dans le réformisme écologiste) sont ceux qui se sont opposés à toutes les formes de centralisation, d’exploitation et de domination. Mais le gauchisme a vue sa limite comme dissémination des formes de luttes en luttes parcellaires : la nouvelle gauche. Ma critique est aussi une tentative de compréhension et de dépassement de ce gauchisme en reprenant ces acquis.

          Mais je ne revendique pas souvent. J’exige et affirme.

          Je suis de plus en plus enclin à penser que le type de discours tenu par le soi-disant Marx en liberté est un discours de mâle blanc occidental hétérosexuel écocidaire incapable de voir plus loin que la dynamique capitaliste parce que son existence n’est pas assez visiblement encagée par les autres formes de domination.

          Suite à venir comme la deuxième partie de La refondation... qui répondra plus la question du lien entre unitaire et autonome qui caractérisent de mon point de vue les formes de domination.

          Mais disons simplement comme exemple pour l’instant que le patriarcat n’est pas la même chose que le capitalisme, qu’il a une existence propre, une relative autonomie, mais qu’il est unitaire avec le capitalisme dans la concrétisation historique du monde de la domination dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ils sont imbriqués l’un dans l’autre. Un constat semblable est la base d’un discours qui dit, comme celui que je tiens, qu’il existe une pluralité unitaire mais aussi relativement autonome de formes de domination. C’est aussi la base d’un travail généalogique des formes de pouvoir qui habitaient des pensées comme celles attribuées à Nietzsche, à Michel Foucault et à bien d’autres, mais repris dans le contexte d’une théorie de la communisation.


  • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, jef, 25 octobre 2004

    qu’est-ce que post-moderne ?
    capitalisme à côté d’étatisme, empire disciplinaire, etc.? que toutes ces ’sphères’ soient relativement autonomes à l’intérieur du capital, à la limite...
    le prolétariat unifié a été anéanti, mais a-t-il seulement jamais été unifié ?
    qu’est-ce que le post-marxisme ? marx ? ou l’écolo-féminisme, ou les deux ?
    peut-on clarifier cette notion de dépassement ?
    toutes ces parcelles ne se désunifient-elles pas précisément parce qu’elles sont déjà la communisme, même inconséquent, là où le communisme prétendûment conséquent des organes de la classe unifiée ne représentaient celle-ci sans communisme aucun ?


    • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 3 novembre 2004

      Je pense qu’en effet le dit prolétariat n’a jamais été unifié véritablement, qu’il est lui-même traversé par des conflits, des identités, des conditions et des formes diverses... Que le prolétariat uni ne fut qu’un rêve jamais actualisé et réalisable... Que seule la communisation pourrait réaliser les conditions d’une convergence révolutionnaire des multitudes. Le post-marxisme est dans ce cadre l’ouverture du cadre du matérialisme historique à l’analyse et à la contestation révolutionnaire de la diversité des conditions et des formes de la domination.

      Sur cette dernière question : « toutes ces parcelles ne se désunifient-elles pas précisément parce qu’elles sont déjà la communisme, même inconséquent, là où le communisme prétendûment conséquent des organes de la classe unifiée ne représentaient celle-ci sans communisme aucun ? »

      Je ne sais pas vraiment où tu veux en venir ?


      • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, jef, 4 novembre 2004

        1. j’ai du mal à saisir la différence entre marxisme et matérialisme historique, dès lors, je vois mal en quoi réside le post-du post-marxisme pressenti à la relève. quant à la dissémination des formes de domination, ne sont-elles pas ordonnées au maintien du dispositif central de la modernité, à savoir le salariat, qui consituerait donc le mode de domination spécifique de la modernité, eu égard auquel tous les autres ne seraient vivifiés et arrangés qu’à la fin de son maintien (sexisme, racisme, intolérance religieuse, etc.) ?
        2. les luttes dans leur dissémination me^me attestent la destruction de toute identité assimilable à l’intérieur du cadre de la société capitaliste : fini donc le prolétariat, comme la classe ouvrière, le salariat, les travailleurs et tout ce qu’on voudra dans cet ordre. c’est pourquoi elles sont le communisme en acte, mais sans la force de son hégémonisation, qUI NE PEut provenir que de leur concaténation, ou coordination. tandis que toutes les représentations passées de la classe des travailleurs (de la social-démocratie à l’extr^eme gauche) n’ont jamais visé qu’à la reconnaissance, la légalisation de la classe, comme dit edelman.


        • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 6 novembre 2004

          Je suis relativement d’accord avec ton point 2, alors comment tu peux penser que les formes diverses de la domination s’articulent pour le maitien de la forme dominante que tu supposes centrale du salariat ?

          Le postmarxisme tel que je le définis se pose comme un matérialisme historique qui tend à vouloir saisir le développement matériel de l’histoire comme premier, mais qui le pense comme s’articulant dans un réseautage de formes de dominations qui conservent une certaine autonomie mais qui s’imbriquent les unes dans les autres et réalisent l’histoire de la vie dominée, exploitée, déterminée... Celle de la majorité des individus comme celle des espèces extra-humaines. Ainsi, antipatriarcat, anticapitalisme, communisme, écologisme, luttes contre les États, contre le nationalisme, contre le racisme, contre l’hétérosexisme... s’articulent aussi d’une manière autonome mais imbriquées comme luttes générales et potentiellement révolutionnaires contre l’ensemble des formes de domination, d’exploitation, de détermination...

          Marx apparaît comme celui qui a véritablement réalisé la critique révolutionnaire du capitalisme mais qui a laissé en chemin la critique théorique et en actes des autres formes de domination. Même si certains de ses premiers ouvrages furent certaines fois des critiques radicales de l’État, du droit, de la religion... Le postmarxisme hérite de Marx la critique historique et révolutionnaire de la domination mais porte la critique plus radicalement contre l’ensemble des formes de domination. De plus, contre le programmatisme de l’affirmation du prolétariat dans lequel se situait Marx, pense la révolution de la vie en général.

          Et pourquoi postmoderne ? Parce que la postmodernité est cette époque de relatif éclatement des formes de domination et des formes de luttes. Contre laquelle, tout révolutionnaire doit s’élever pour reconduire l’idéal théorique et en actes de la révolution comme synthèse de l’émancipation et comme communisation. Mais de cette époque, il m’apparaît nous devons partir car elle est l’espace/temps historique de nos vies.


          • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, jef, 8 novembre 2004

            marx ne se soucie pas de faire la critique des formes de domination non-capitalistes, parce que le capital lui-me^me se charge de le faire ! cf. le seul Manifeste. l’éclatement dont tu parles est apparent seulement. le capital dissout la pérennité des attaches traditionnelles (les décode, disaient Deleuze-Guattari) ou, mieux, les lève, pour pouvoir s’en jouer à son gré (recoder) lorsque le besoin s’en fait sentir, c’est-à-dire quand le ressort de son procès est mis à nu par les forces susceptibles dès lors de le faire sauter : la seule domination est celle de la valeur, ou travail abstrait (travail-monnaie). ex : le sexisme : il n’y a plus d’adhésion naïve au sexisme qui ne soit de mauvaise foi, et la mauvaise foi est la méthode coué négative, la lâcheté auto-castratrice. dans les périodes de forte croissance, les femmes sont promues à l’égalité avec les hommes, tout au moins accèdent au marché de la force de travail, dans les périodes de récession, il s’agit de renvoyer toute cette armée de réserve au foyer, c’est-à-dire de jouer la division hommes-femmes et de promouvoir toute une culture de culpabilisation de la femme qui prétendrait s’émanciper de son métier de mère, d’épouse et tout le tremblement. les re-codages actuels ne sont que les cache-sexes produits directement par le capital et la peur qu’il inspire, tendant non pas à dissimuler mais à faire oublier (période de réaction oblige) qu’il n’y va plus que d’une seule affaire : la valorisation de la valeur, si possible le plus fétichiste possible (dominance du A-A’ dans le cycle APM) : revivification des rapports non-capitalistes à l’intérieur de ceux-ci et aux seules fins de leur consolidation par leur escamotage. retour des rapports abstraits plus fétichisme de la marchandise porté à son comble, telle me semble être la combinaison gagnante de cette fin de tout monde.


            • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 10 novembre 2004

              La foi que la seule forme de domination centrale est celle du capitalisme me semble négligée abondamment le fait que le marxisme historique (de fait surtout le marxisme-léninisme peu importe ses formes) qui défendait cette thèse, c’est noyé (avec des degrés différents) dans la continuité du patriarcat, la destruction technoindustrielle des formes de vie, la continuité de l’étatisme, le nationalisme, l’hétérosexisme, le racisme... et qu’il a suscité la réaction que fut la nouvelle gauche, l’éclatement des luttes (écologistes, féministes, gaies et lesbiennes, antiracistes...) et que cet éclatement fut un des moteurs du morcellement postmoderne de la contestation et de la perte de la théorie et du mouvement unificateurs que sont le mouvement et la théorie révolutionnaires. Ce que je cherche en conséquence, c’est de repenser ce mouvement et cette théorie comme mouvement général contre toutes les formes de domination et compréhension de la relative autonomie de ces formes et des luttes forcément qui s’y opposent. Plutôt que de continuer l’orthodoxie marxiste en négligeant tout ce qui n’est pas la critique, en actes ou non, du capitalisme.


              • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, jef, 13 novembre 2004

                ni foi ni orthodoxie marxiste qui tienne ici. que le marxisme se soit fait en gros la voix de son maître, c’est un fait, c’est me^me précisément la raison pour laquelle il a joué des divisions dont le capital même a fait ses choux gras sans y ’croire’ : racisme, sexisme, et tutti quanti. le capital se fout des races, des sexes, des religions. mais s’il les a perpétués, en réalité bien plutôt recréés, aggravés, c’est qu’il a trouvé à sa disposition toute une série de ressorts susceptibles de faire s’étriper entre soi la chair à canon de valeur. c’est pourquoi l’unification dont tu parles est capitale : celle des vélocyclistes, des ornithophiles, des homos, mais aussi des noirs états-uniens, des paysans sans terre du brésil et des femmes battues en europe et en islam ; mais tant que cette unification n’aura pas lieu sur la base de la guerre au capital, qui produit l’ensemble des conditions d’insupportabilité de la vie sous toutes ses formes, à savoir la guerre généralisée, toutes ces luttes seront au mieux l’appoint d’arrivistes en quête de strapontins gouvernementaux chargés de les relayer sans rien toucher aux conditions qui les produisent.


                • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 16 novembre 2004

                  Tu es visiblement très ironique. Je ne pense pas que cela facilite la discussion. Mais disons que je pense que l’unification révolutionnaire des luttes ne peut se faire que comme guerre révolutionnaire contre toutes les formes de domination dont le Capital, avec le patriarcat, est sans doute la forme plus hégémonique et centrale. Guerre qui se joue comme autoorganisation toute autant que comme destruction des conditions de la reproduction des formes de la domination, comme pillage et utilisation des ressources capitalisées (décapitalisation) autant que comme socialisation immédiate des individuEs qui se défont de leurs identités de domination (autodestruction de ses prédicats de femmes, d’hommes, de travailleurs et de travailleuses, de sans emplois, de prolétaires, de citoyens et de citoyennes, de nos identités nationales et culturelles, de nos styles marginaux de vie...), comme réalisation et actualisation de la communisation...


                  • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, , 17 novembre 2004

                    nulle ironie, je t’assure, ma tendresse est réelle pour toutes ces formes de décalage. je ne crois d’ailleurs qu’à ça, le décalage, mais le décalage généralisé seul met en danger le pouvoir, la domination, plus exactement. je dis seulement que le capital, s’il est central comme tu dis, réarticule en les subordonnant à sa propre logique les formes de pouvoir et de domination antérieures à sa propre domination. le capital n’a pas inventé l’oppression de la femme, mais il est évident que la libération de la femme qui ne soit pas en même temps articulée à l’ensemble des luttes contre toute diminution (sic) ne peut signifier que la promotion de la femme au rang de bourgeois, de même que la légalisation de la classe ouvrière a transformé ce qui n’était rien en forme dégradée et subordonnée de la bourgeoisie. je ne fais que répéter le b-a-ba du féminisme beauvoirien, le seul qui ait un sens pour les révolutionnaires. ou bien le féminisme est révolutionnaire ou bien il est un lobby pour la parité dans les listes électorales.


                    • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Calvaire, 19 novembre 2004

                      C’est pourquoi les luttes particulières doivent être liées aux luttes générales contre toutes les formes de domination. Que la communisation comme réalisation de l’immédiateté sociale des individus, de leurs relations, de leurs activités... ne pourra que détruire les catégories sociales en actes (classes, États, nations, races, sexes...) qui divisent et unir dans le communisme libertaire, libertaire comme purgé de toute forme de médiation identitaire, hiérarchique, autoritaire, centralisée et centraliste...


  • > Conditions de la refondation du matérialisme historique 1ère partie, Un naturaliste de passage, 12 avril 2005

    La dissémination, un vieux concept puisé dans l’analogie biologique. Un atavisme. Déjà Pierre Larousse dans son ambition encyclopédique l’avait choisie comme emblème. Stratégie r l’appelle-t-on dans la classification que les spécialistes des populations ont établi des modes de reproduction. La stratégie du pauvre, du prolétaire en son sens premier (le bourgeois serait lui plutôt cas si nous filons la métaphore K, c’est à dire soucieux des ressources et économe mais ce n’est qu’une métaphore). La première richesse, primordiale - car si on professe encore un matérialisme ce ne peut être que celui qui n’oublie pas l’ontologie phylogénétique de l’homme - est la progéniture. Disséminer est un pouvoir. Il y a la sélection aussi donc il ne faut pas non plus trop rêver. Petit poisson ne deviendra pas forcément grand. Cela rejoint une question que pose une autre contribution de ce site à l’expérience très attachant. Celle de l’unité. De l’unité du prolétariat et de la diversité des individus. La politique est-elle un art des populations ? Les gérer. Beaucoup ont ce terme en horreur qui n’en ambitionnent pas moins de participer à la programmation de notre futur. La vieille question de la téléologie est entre nos mains. Nous devrions pouvoir dans une démocratie adaptée au nouveau moyens de communication pouvoir décider s’il faut débrancher le Pape ou revendiquer nos droits historiques sur la Floride à la suite de la mort de son dernier Prince souverain. Qu’a à nous proposer le communisme en regard ? Ce qu’il y a de bien dans le capitalisme comme dans l’ancien régime c’est qu’on ne s’y ennuie pas. Enfin jamais trop longtemps. Bien sûr il y a le colonialisme, les guerres et plein d’autres choses dont l’évocation seule m’est pénible. Mais enfin voilà on est toujours là. On a même Internet. On en découvre les charmes et les joies et on écrit, on écrit. On a enfin trouvé son public. Important le public. Plus envie de prêcher dans le désert. Pas le temps. Donc disséminons, disséminons. Dieu retrouvera les siens. Il faudra que je lise ton article (devons-nous nous tutoyer ?). Je te connais peut-être. Décidément cette partie de cache cache électronique est très amusante.


La théorie autonomiste italienne des années 70: L’analyse de classe de Negri : / Traduction tirée de la revue Reconstruction n°8 (hiver/printemps 1996) - Steve Wright

vendredi, 5 novembre 2004

Au cours des dix dernières années, la collaboration de Toni Negri avec Deleuze et Guattari a rendu son nom familier aux lecteurs anglophones de tendance radicale. Mais comme le montre STEVE WRIGHT, les idées spécifiques de Negri furent d’abord débattues au sein du mouvement italien des années 70.

Je ne crois pas que tout ce que je dis soit autre chose que du marxisme orthodoxe. C’est la vérité, de toute façon, fût-elle non orthodoxe ; l’orthodoxie a très peu d’importance pour moi... [1]

A la fin des années 70, le courant qui devait à la fois avoir la plus grande influence politique et susciter le plus de controverses théoriques au sein de l’ultra-gauche italienne fut celui associé à l’analyse de la classe et de l’Etat développée par Antonio Negri. L’hypothèse d’un nouveau prolétariat disséminé dans toute la société, rassemblé à la fois dans les sphères de la production et de la reproduction, un ‘ouvrier social’ dont l’ouvrier masse de la chaîne fordiste n’était au mieux qu’un pauvre prototype, devait être la contribution la plus controversée de Negri à l’exploration de la composition de classe entreprise par la variété italienne du marxisme connue sous le nom d’ ‘opéraïsme’ [operaismo] [2].
Depuis lors, la compréhension du conflit social par Negri a connu une série d’inflexions et de tournants. Dernièrement, son œuvre a énormément insisté sur l’émergence du ‘travail immatériel’ au sein de l’actuelle crise de ce pacte social keynesien qui caractérisait tant de sociétés occidentales après le seconde guerre mondiale. Ce qui est resté constant dans sa pensée, pourtant, c’est l’idée que l’ ‘ouvrier social’ est au cœur de la composition de classe d’aujourd’hui.
Une bourgeoisie multinationale et basée sur la finance ( qui ne voit pas de raison de porter le fardeau d’un système national de protection sociale ) s’affronte à un prolétariat socialisé, intellectuel, qui, d’une part, est riche de nouveaux besoins, et, d’autre part, n’est pas capable de maintenir une continuité avec l’articulation du compromis fordiste. [3]
Une telle description de la dynamique sociale contemporaine continue d’alimenter le débat au sein de la gauche radicale italienne [4]. Dans le texte qui suit, je veux tenter quelque chose d’assez différent : à savoir, explorer les origines du concept d’ ‘ouvrier social’ de Negri dans les circonstances spécifiques qui l’ont d’abord inspiré, afin d’évaluer dans quelle mesure il a pu représenter un outil pour comprendre les péripéties du conflit de classe.

Le dernier tango à Mirafiori
Depuis le début, le développement des analyses de Negri sur l’ ‘ouvrier social’ devait était inséparable de celui d’une tendance politique nouvelle : Autonomia Operaia. Comprendre l’ Autonomia dans son ensemble n’est pas une chose simple. Idéologiquement hétérogène, territorialement dispersée, organisationnellement fluide, politiquement marginalisée : La comparaison de Giorgio Bocca avec un archipel est juste. Jamais organisation unique, encore moins aile de masse des groupes armés, l’ ‘Aire’ des organisations et collecifs autonomistes devait commencer à se désintégrer juste après être devenue hégémonique au sein de l’extrême gauche italienne. [5]
L’autonomie s’était d’abord cristallisée comme entité politique distincte en mars 1973, quand quelques cent militants venus de tout le pays se rassemblèrent à Bologne pour prendre les premières mesures en vue de constituer une nouvelle organisation nationale de la gauche révolutionnaire [6]. Un certain nombre des gens rassemblés à Bologne étaient, comme Negri lui-même, membres de l’aile vénitienne de Potere Operaio (Potop) ; mais la majorité avait déjà abandonné les groupes d’extrême-gauche, irritée par leur engagement croissant dans les syndicats et la politique institutionnelle. Les termes du rapport introductif de la conférence résumaient clairement l’orientation stratégique qui unissait les participants : ‘ le seul chemin possible est celui de l’attaque’. En outre, une telle offensive ne pouvait se fonder que sur ces besoins de classe que les divisions idéologiques artificielles introduites à la fois par la gauche traditionnelle et la nouvelle gauche tendaient à obscurcir. Pour articuler de tels besoins, il fallait que l’organisation soit enracinée directement dans les usines et leurs alentours, dans des corps capables à la fois de promouvoir les luttes gérées directement par la classe elle-même, et de restituer à celle-ci cette ‘conscience du pouvoir prolétarien que les organisations traditionnelles ont détruit’ [7]
Pendant les dix-huit mois suivants, le programme de l’Autonomie devait toucher une corde sensible parmi un nombre réduit - mais croissant - de gauchistes italiens. A la fin de 1973, la majorité des membres de Potere Operaio choisirent de ‘se dissoudre’ dans l’Aire, exemple bientôt suivi par quelques groupes plus petits. Le plus important de ceux-ci devait être le Gruppo Gramsci, lui-même une organisation mineure avec une certaine influence dans la gauche du mouvement syndical à Milan. Reconstitué en tant que Collettivi Politici Operai, le groupe devait produire la plus profonde auto-critique de tous les courants léninistes qui entrèrent dans l’Autonomie. Selon les termes du numéro de décembre 1973 du journal Rosso, ce dont on avait maintenant besoin, ce n’était rien d’autre qu’une nouvelle forme de pratique politique, qui rompît avec la ‘logique’ des groupes d’extrême gauche et
le langage provincial des ‘experts’ politiques, qui savent l’ABC - et même le L et le M - du marxisme-léninisme, sans être capables de parler concrètement de nous-mêmes et de nos expériences.
Plutôt qu’une politique qui s’occupe d’un ouvrier abstrait,
Mâle, adulte, normal, pas encombré par les sentiments et les émotions, rationnel, démocrate ou révolutionnaire, toujours prêt à assister à un meeting sur l’histoire ou les tendances du capitalisme,
Rosso cherchait une perspective nouvelle qui aborde les questions de la domination sexuelle et émotionnelle, de la nature de la famille et de la marginalisation des gens considérés comme ‘anormaux’, à travers lesquelles ‘se manifeste l’esclavage imposé par le capital à l’usine et dans la vie’ . C’est cette tendance, la plus libertaire des tendances majeures de l’Aire, que Negri et les gens les plus proches de lui devaient rejoindre l’année suivante, contribuant à en faire la plus puissante formation autonomiste au Nord. [8]
A la différence de Rosso, néanmoins, la majorité des collectifs autonomes devaient garder les yeux solidement fixés sur les vicissitudes de la force de travail industrielle durant les années 1973 et 1974. Tout comme Negri lui-même, dont l’essai majeur de la période était centré sur l’usine en tant que ‘site privilégié à la fois du refus du travail et de l’attaque contre le taux de profit’ [9]. A cet égard, l’aspect le plus intéressant de l’essai devait être son effort pour clarifier la relation souvent posée par l’ouvriérisme entre la lutte de la classe ouvrière et le procès d’accumulation. Tandis que Potop avait conçu la relation entre composition de classe et crise économique dans les termes émoussés et mécaniques d’un jeu à somme zéro entre salaires et profits, dans ’Partito operaio contro il lavoro’ , Negri traçait en détail la voie ‘longue’ mais ‘qualitativement homogène’ reliant les conflits sur le terrain de la production aux problèmes de la reproduction du capital. [10]
La possibilité de l’effondrement capitaliste, et le rôle de la lutte de la classe ouvrière par rapport à celle-ci, avait d’abord été soulevée de manière systématique parmi les opéraïstes avec l’exploration de Negri dans ’Marx sur le Cycle et la Crise’. Bien qu’écrit avant les troubles dans l’industrie de l’ ‘Automne Chaud’ de 1969, cet essai préfigurait certains des thèmes centraux abordés plus tard par la tendance. Il représentait de la sorte la première tentative de l’operaismo d’offrir une lecture poitique de cette partie de la critique de l’économie politique de Marx qui est traditionnellement la plus exposée àu reproche d’objectivisme. Mais son aspect le plus intéressant était son examen des efforts de John Maynard Keynes et Joseph Schumpeter pour offrir une solution aux difficultés rencontrées par le capital pour garantir sa propre reproduction en tant que rapport social. Suivant Mario Tronti contre Lukacs, Negri ne croyait pas qu’une telle entreprise fût inaccessible à la ‘conscience critique’ du capital ; certes, Schumpeter et Keynes étaient tous deux capables de percevoir que le développement capitaliste était un processus sans limites préétablies menacé par ses contradictions internes. [11] Negri affichait une admiration particulière pour Schumpeter, qui ne se cachait pas que l’économie capitaliste était dépourvue de toute tendance interne à l’équilibre. Mieux, en saisissant le moment de la crise non seulement comme inévitable, mais encore comme ‘un stimulant fondamental du système’ qui était ‘productif de profit’, Schumpeter avait aperçu les rapports de force entre classes qui sont sous-jacents au mouvement apparemment autonome des catégories économiques. [12]
Negri développa son approche du problème de la crise dans ’Partito operaio contro il lavoro’, une œuvre qui faisait ressortir les profonds changements dans l’accumulaton et de la lutte de classe apportés par le passage à la subsomption réelle du travail sous le capital. S’appuyant à la fois sur les Grundrisse et sur les ‘Résultats du Procès immédiat de Production’ de Marx, Negri s’attaquait à la tendance centrale du développement capitaliste, c’est à dire ‘le raccourcissement de cette partie de la journée de travail qui est nécessaire à la reproduction de la valeur de la force de travail’ [13]. La division de la journée de travail entre travail nécessaire et surtravail, insistait-il, était devenue une lutte entre deux variables indépendantes : non seulement le mécanisme disciplinaire traditionnel de l’armée de réserve industrielle ne fonctionnait plus, avec un nombre croissant de jeunes refusant le travail d’usine, mais le salaire revêtait de plus en plus une rigidité indifférente aux besoins de l’accumulation. [14]
Une telle analyse, comme tant d’autres avancées par l’opéraïsme, avait peu de choses à voir avec les préceptes marxistes conventionnels. D’autre part, avec son concept du travail comme variable indépendante dans le rapport de classe, Negri était clairement en contradiction avec la lettre du livre I du Capital, mais il pouvait invoquer le livre III du même magnum opus de Marx. [15] Mais plus important que la confirmation par les textes sacrés, il y avait le témoignage éloquent des problèmes de productivité et de rentabilité de plus en plus graves de l’économie italienne. Plus tard, dans Marx au-delà de Marx, Negri devait mettre en lumière le caractère nodal du rapport travail nécessaire - surtravail dans la lutte de classe, montrant qu’à travers la rigidité du procès de travail, la classe ouvrière pouvait entamer le potentiel de profit du capital [16]. Dans ’Partito operaio contro il lavoro’, cette tendance restait implicite, avec la description de la journée de travail comme terrain d’une guerre civile permanente entre les deux classes principales [17]. Plutôt que de développer ce point, l’essai choisissait de poursuivre sur la base de l’analyse mise en place par Negri dans l’ouvrage Crisi dello Stato-piano : l’entreprise restait le cœur de son procès de valorisation, mais le capital exerçait une pression continuelle pour une plus grande socialisation du travail, allant au-delà d’une simple extension du procès de production immédiat, vers une redéfinition complète de la catégorie travail productif. Les limites de cette catégorie, concluait-il, ne pouvaient être appréhendées que dans un sens spécifiquement historique, car elles étaient liées au niveau atteint par le procès de subsomption du travail sous le capital...nous pouvons maintenant dire que le concept de salarié et le concept de travaileur productif tendent à devenir homogènes, ce qui a pour résultat la constitution de ‘la nouvelle figure d’un prolétariat unifié’ [18]
’Partito operaio contro il lavoro’ était donc clairement une étape transitoire de la compréhension du capital et de la classe par Negri : En introduisant les formules opéraïstes classiques dans un discours fondé sur la tendance dégagée dans les Grundrisse, il avançait déjà vers l’hypohèse de l’ ‘ouvrier social’ [operaio sociale]. Comme dans la plupart des œuvres de transition, l’auteur ne semblait pas du tout conscient des contradictions que recélait son texte. Negri fit peu de choses, par exemple, pour justifier sa définition du travail productif par la dynamique de l’histoire ;ce qui l’intéressait, c’était plutôt l’idée que, dans la conjoncture actuelle, l’attaque de l’ouvrier masse contre le taux de profit restait le point de ralliement du prolétariat dans son ensemble. Negri concluait donc avec satisfaction que l’usine et la société, la production et la reproduction, n’étaient pas encore identiques, mais continuaient à exister dans une relation ‘dialectique - une relation que le capital lui-même cherchait à maintenir en tentant d’isoler la chute du taux de profit dans l’usine (et ses agents) du procès de socialisation du travail productif qui se déployait sur toute la société’ - les ouvriers des grandes usines, comme ‘sujet privilégié de l’exploitation’, restaient ‘absolument hégémoniques’ politiquement et théoriquement par rapport au reste de la classe. [19]
La grêve massive avec piquet et occupation à l’usine FIAT de Mirafiori en mars 1973 devait apporter un signal encourageant aux vues de Negri. Au même moment, sa discussion du ‘Parti de Mirafiori’ offrait effectivement un aperçu sur cette notion d’un prolétariat socialement homogène, qui, écartée dans les derniers jours de Potere Operaio, devait bientôt redevenir pré-éminente dans sa pensée. S’il existait une limite pour l’avant-garde de masse formée pendant les années écoulées depuis l’Automne chaud, elle résidait selon lui, dans la répugnance à s’aventurer au-delà des portes de l’usine et se joindre à la lutte pour l’appropriation dans la sphère sociale. Cherchant à surmonter cette faiblesse, Negri devait préconiser une forme radicale de réduction à la valeur qui effaçait toutes les spécificités de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre. Reprenant le thème de Potop de la crise de la loi de la valeur comme crise du commandement sur le travail, Negri affirma que la base commune pour la recomposition de classe se trouvait dans une ’‘unité du travail social abstrait’ qui avait la priorité sur les problèmes ‘spécifiques’ des divers secteurs de la sphère sociale ( jeunes, femmes, éléments marginalisés, etc )’ et de l’usine [20]. Le terrain de la valeur, comme Crisi dello Stato-piano l’avait déjà affirmé, ne pouvait plus être interprété qu’en termes de pouvoir. On ne pouvait donc subsumer les particularités des espaces où surgissait une telle organisation, et le contenu des besoins dont la non-satisfaction poussait à sa formation, que sous un projet de ‘contre-pouvoir’ contre l’Etat. De cette manière, le nœud gordien de l’unité de classe, qui ne pouvait être démêlé qu’en identifiant lentement et avec précautions les éléments communs aux secteurs souvent divergents de la lutte, devait en fait être tranché avec l’arme de la lutte armée de masse. Dans un essai de 1974 consacré à la stratégie de classe dans un contexte global, Negri assurait le lecteur que la lutte armée représente le seul moment stratégique fondamental - c.à.d. la seule possibilité pour parvenir à une recomposition du prolétariat et à une consolidation des luttes, et pour détruire, du même coup, les armes capitalistes de la provocation et de la répression destinées à isoler et à re-compartimenter les divers secteurs de la classe . [21]
Et pourtant, quand Negri n’était pas en train de fondre la complexité du conflit social dans une thématique uni-dimensionnelle du pouvoir, il lui arrivait de poursuivre la démarche de l’enquête qui met l’accent sur les contenus matériels de la lutte. Dans ’Partito operaio contro il lavoro’, par exemple, il devait affirmer que la libération des besoins individuels doit maintenant être considérée comme partie intégrante de la lutte de classe :
Pour la première fois peut-être, en dehors de l’utopie et de ces moments formidables d’enthousiasme que sont les insurrections, l’objectif que propose la classe dans son intensité, dans sa totalité - inclut les besons individuels. On ne peut remettre la libération au communisme. Les nouveaux besoins introduits dans les dernières générations de la classe ouvrière sont des besoins de libération. Il n’y a rien de plus riche et de plus magnifique que la capacité à relier les besoins immédiats des individus aux besoins politiques de la classe. [22]
La position de Negri est ici fort éloignée de ses vues de 1971, quand il prêchait qu’ ‘Aujourd’hui, le seul plaisir de la classe réside dans sa relation à l’organisation de classe et sa confrontation au dispositif de haine du pouvoir capitaliste’ [23].Par ailleurs, la nouvelle vision de Negri restait enveloppée dans le vieux bagage théorique, puisqu’il continuait à tenter de coincer toute sa thématique des besoins dans le modèle du salaire, posant ‘la structure historique du salaire’ comme expression privilégiée ‘du niveau objectif des besoins’ au travers duquel il faut passer au crible les luttes dans et hors de l’usine. [24]

‘Nous paierons ce que paye Agnelli’

Durant l’année 1974, alors que la crise de l’énergie en Occident exacerbait l’inflation intérieure, la société italienne explosait sous l’effet de nouvelles luttes qui poussèrent ces tendances ‘sociales’ déjà en action dans la pensée de Negri au centre de sa conscience. Le thème commun de la nouvelle agitation était la pratique de l’ ‘auto-réduction’, à travers laquelle les travailleurs s’organisaient pour se protéger contre l’augmentation des prix des services déclenchée par le gouvernement Rumour. Partie de Turin, où les ouvriers de l’usine FIAT de Rivalta refusèrenr de payer une augmentation des tarifs de bus, l’auto-réduction des prix se répandit bientôt dans toute les villes du Nord et à Rome, où elle devint particulièrement populaire comme moyen de combattre les augmentations des tarifs de l’électricité et du téléphone.
Alors que de telles activités prenaient rapidement les dimensions d’un mouvement de masse capable de mobiliser 180 000 familles dans le seul Piémont, le mouvement ouvrier se trouva divisé sur la question . Tandis que de nombreux permanents syndicaux communistes ( PCI ) mettaient en cause l’efficacité et la valeur de cette nouvelle forme de lutte, d’autres considérèrent sa défense comme cruciale pour le maintien de leur légitimité. ‘Ces derniers mois, la crédibilité des syndicats a atteint son niveau le plus bas’, affirmait le secrétaire du Conseil du Travail de Turin. ‘Ce qui est en jeu ici, c’est notre rapport avec le peuple ; ce qui est remis en cause, c’est notre capacité à construire une alternative’. La pratique de l’auto-réduction s’avéra aussi un terrain fertile pour les colectifs autonomes. Avec suffisamment de membres à la commission de l’électricité ENEL contrôlée par l’Etat pour rétablir le courant à ceux à qui on l’avait coupée pour avoir défié les nouveaux tarifs, il n’était pas difficile pour les romains des Comitati Operai Autonomi — connus communément comme les ’Volsci’ - de convaincre beaucoup de gens de la population locale de payer le tarif industriel (environ un quart du prix domestique ) au lieu des 50% de réduction proposés le plus souvent par les syndicats. Même sans une telle carte dans leur jeu, les groupes autonomistes en Vénétie et partout ailleurs étaient pourtant au premier rang dans la lutte, bien que par force plus prudents que leurs collègues romains. [25]
Et ce n’étaient pas non plus les seules luttes se déroulant hors de l’usine. A la menace de coupes dans les dépenses et les effectifs de l’éducation, un nouveau mouvement parmi les lycéens répondit par des manifestations et des occupations. A Turin, les lycéens organisèrent une marche sur Mirafiori pour assister à la première assemblée ouverte de l’usine. Une nouvelle vague d’occupations de logements commença également au début de l’année, partant de Rome et se s’étendant à Turin dès octobre. Les squats de Rome furent dominés par les membres du groupe Lotta Continua, mais il y avait aussi place pour la participation des autonomistes romains, et l’un d’entre eux devint en septembre le premier de l’Aire à être tué dans des heurts avec la police. A Turin, par ailleurs, les occupations se firent remarquer par la présence numériquement importante d’ouvriers d’usine engagés dans une activité qui par le passé avait principalement impliqué des gens marginaux par rapport à la production et des ‘pauvres’ [26]. Enfin, le 12 octobre vit les premiers exemples de ‘shopping politique’, où des manifestants entrèrent dans un supermarché de Milan et forcèrent le directeur à vendre à des prix réduits. [27]
Des changements avaient lieu aussi dans l’Autonomie elle-même. Au milieu de l’année 1974, un débat sur le salaire garanti révéla des différences majeures de perspective. La cassure centrale passait entre ceux qui privilégiaient le refus du travail comme base de la stratégie révolutionnaire, et l’Assemblea Autonoma dell’Alfa Romeo, pour qui le développement de la conscience de classe - et des potentialités humaines - était inséparable de l’expérience du travail.
Par salaire garanti, nous entendons le droit à la vie conquis par la garantie d’un emploi. Parce que dans une société communiste, chacun doit contribuer selon ses capacités et recevoir de la société selon ses besoins... Les camarades de Marghera disent : quand les hommes seront libérés de la nécessité du travail, parce qu’ils n’auront plus besoin de travailler pour manger ou s’habiller ou satisfaire leurs désirs, alors nous aurons la vraie liberté ! A ceci nous répondons que nous ne sommes pas contre le travail, mais contre l’organisation capitaliste du travail dont la fin n’est pas le progrès social mais le profit.... [dans le Sud] les masses prolétariennes cherchent à résoudre leurs problèmes par des emplois. [28]
Se trouvant isolés sur ce sujet, les militants d’Alfa devaient quitter l’Autonomie quelques mois plus tard. Mais les différences au sein de l’Aire ne disparurent pas avec leur départ. Tout en étant sensibilisés au concept du communisme comme libération des individus du travail, les autres participants au débat étaient de plus en plus inquiets du poids politique des opéraïstes et de leurs alliés au sein de l’ Aire. Pour les romains en particulier, ni les anciens membres de Potere Operaio ni ceux du Gruppo Gramsci n’avaient semblé établir ‘un nouveau rapport avec le mouvement’. Au contraire, prétendirent les Volsci, ces militants restaient particulièrement sujets à la ‘tentation’ de reconstruire l’Autonomie selon la ligne désuète et bureaucratique des groupes formés à partir du mouvement étudiant de la fin des années 60. [29]
Ces craintes devaient rapidement se révéler prophétiques. Dès 1975, les composantes ‘organisées’ de l’Autonomie, allant du groupe autour de Negri et des vestiges de la minorité de gauche d’Oreste Scalzone au sein de Potop à un certain nombre d’organisations marxistes-léninistes et aux romains eux-mêmes, avaient déjà commencé à se transformer en un ensemble de ’micro-fractions’ politiques [30].Tandis que leur mépris pour la politique institutionnelle les amenait à travailler sur un terrain différent de celui choisi par les principaux groupes en-dehors du PCI (Lotta Continua, Avanguardia Operaia et le PDUP), le style politique des autonomistes s’alourdit de plus en plus, ce qui contribua à leur aliéner de nombreux sympathisants déjà désillusionnés par les ‘Trois grands’ (triplice) de l’extrême-gauche italienne. [31]
Il serait facile, avec le recul, de voir dans ce processus quelque chose d’inévitable, étant données les faiblesses inhérentes à cette culture ‘anti-révisionniste’ que les autonomistes partageaient avec la majorité des marxistes à gauche du PCI : en particulier le fait de greffer régulièrement les nouveaux aperçus sur le corpus marxiste-léniniste existant, au lieu de les utiliser pour remettre en question la prétention de celui-ci à être toujours la vérité révolutionnaire. Pourtant, ce serait une erreur de voiler quels étaient, particulièrement dans sa première période, les éléments absolument distinctifs que l’Autonomie apporta à la culture de l’extrême-gauche italienne. En refusant de séparer les sphères politiques et économiques de la lutte, et en choisissant au contraire de renverser la dichotomie traditionnelle parti-syndicat qui avait été la norme organisationnelle de la gauche depuis l’époque de la Seconde Internationale, l’Aire devait aller beaucoup plus loin que n’importe lequel de ses principaux rivaux en Italie dans la contestation de la sensibilité pragmatique de la politique communiste traditionnelle. Sous sa forme initiale de réseau essentiellement basé sur l’usine, l’ Autonomia avait représenté une expérience limitée mais significative de politique révolutionnaire fondée sur l’auto-organisation de cette génération de militants sur le lieu de travail révélés par les luttes des années 60. Que la poursuite d’un tel projet ait immédiatement échoué au sein de l’Aire témoigne à la fois du poids mort des idéologies passées et du changement de plus en plus profond dans les forces sociales attirées sous la bannière de l’Autonomie. Ainsi, malgré la critique des préceptes léninistes traditionnels exprimée dans leurs premières années par les formations autonomistes les plus diverses, aucune ne devait tenter une critique aussi fondamentale que celle qui émergea de certains cercles féministes [32]. Au contraire, en opposition à la politique de plus en plus conformiste de la triplice, la plupart des tendances de l’Autonomie devaient formuler une version du léninisme qui, tout en critiquant souvent durement la compréhension de la tactique chez les groupes armés, sanctifiait néanmoins la lutte armée comme le couronnement de la lutte de classe. Confronté avec l’apparente détermination de l’Etat italien à criminaliser la protestation sociale, qui au milieu de l’année 1975 vit les fascistes et la police tuer six manifestants gauchistes en autant de semaines, un tel ‘léninisme en armes’ acquérait une certaine pertinence pratique aux yeux de nombreux jeunes lycéens activistes formés dans la nouvelle période des auto-réductions et des batailles de rue. Alors que l’Autonomie commençait, à travers la désaffection politique ou les licenciements, à perdre une bonne partie de sa base dans les grandes usines italiennes, c’est parmi cette nouvelle génération, impressionnée par l’état de préparation des autonomistes à affronter physiquement les attaques des carabinieri et des fascistes, que l’Aire devait recruter le plus fortement. [33]
Ecrivant début 1976, Negri avait identifié une des contradictions fondamentales auxquelles faisaient face l’Aire et les forces sociales qu’elle cherchait à organiser : entre ceux qui privilégiaient ‘le mouvement’ et les champions d’ ‘une conception « léniniste » de l’organisation’ [34]. Malheureusement, la confiance qu’il avait placée dans la capacité de l’Autonomie à surmonter ce problème devait bientôt se révéler injustifiée. Choisissant au contraire d’ ‘agir come un parti’ dans la tradition de Potere Operaio et Lotta Continua, les forces dominantes de l’Autonomie devaient se condamner sans le savoir à répéter la trajectoire de ces groupes dont elle avait autrefois si violemment critiqué les échecs. [35]

Adieu à l’ouvrier masse
’Gasparazzo n’est pas éternel . . . ’ [36]
C’est dans ce contexte que Proletari e Stato de Negri parut au milieu de l’année 1975. Œuvre courte, la brochure débordait d’hypothéses sur le changement de nature de la lutte de classe. Toute hésitation à évoquer la nouvelle composition de classe étant finalement abandonnée, le thème dominant était le renouvellement dans la crise, la continuité dans la rupture à la fois pour la critique de l’économie politique et pour le processus d’antagonisme social. Pour Negri, les tentatives du capital, à la suite de l’Automne chaud, de diviser la classe par une altération de sa composition technique et la socialisation plus poussée du rapport salarial, avait gravement échoué. Comme un moderne apprenti sorcier, les efforts du capital pour reprendre le contrôle avaient seulement multiplié ses difficultés , car, tandis que l’offensive de l’ouvrier masse était stoppée, de nouvelles couches prolétatiennes - une nouvelle figure de classe sans aucun doute - étaient entrées dans la bagarre à sa place. SI cette nouvelle figure de classe était le rejeton du précédent cycle de lutttes, c’est la crise du développement capitaliste qui était son accoucheuse. Comme ’Partito operaio contro il lavoro’, Proletari e Stato cherchait à situer son analyse de la composition de classe dans le cadre d’une discussion sur la baisse tendancielle du taux de profit. Mais, tout en reprenant les arguments du journal opéraïste Primo Maggio, Negri appelait maintenant à une modification substantielle de la théorie des crises. Certes, admettait-il, la ‘tendance marxiste’ s’était vérifiée, et les problèmes associés au taux de profit étaient exacerbés par la lutte de la classe ouvrière. Mais précisément pour cela, jusqu’ici, les classiques contre-tendances du capital n’avaient pas agi :
malgré la plus grande flexibilité imposée à la force de travail, malgré les tentatives de désarticulation territoriale de la production ( à tous les niveaux : local, régional, national, multinational ), malgré la nouvelle mobilité du capital sur le marché mondial, malgré les effets déconcertants du processus d’inflation, malgré tout cela et de nombreuses autres tentatives, la rigidité globale du rapport entre plus-value et capital total - c’est à dire le taux de profit - n’avait pas été dissoute...Le profit ‘stagne’ ...même avec l’inflation et toutes les autre interventions antagonistes [37].
A la place de ces contre-tendances, le capital était forcé de compter de plus en plus sur les propriétés spécifiques offertes par la forme monnaie pour rétablir une proportion correcte entre masse et taux de profit. En conséquence, la critique de l’économie politique devait maintenant s’élargir pour appréhender la nouvelle fonction de l’argent. en tant que commandement. Au même moment, les difficultés du capital ne l’avaient pas empêché de réorganiser sa composition organique et avec elle, la composition technique de la classe ouvrière. Mais si la restructuration avait ‘dévasté’ l’ouvrier masse, elle avait aussi entraîné une plus grande socialisation du capital, avec une ‘massification accrue ’ consécutive ‘ du travail abstrait, et donc du travail socialement diffus prédisposé à la lutte’. Alors que ‘la catégorie « classe ouvrière » est entrée en crise’, concluait Negri, ‘elle continue à produire tous ses effets propres sur l’ensemble du terrain social, en tant que prolétariat’ [38]
C’est l’opéraïste non-conformiste Roman Alquati qui avait, un an auparavant, créé le terme d‘ ‘ouvrier social’ entendant par là un nouveau sujet politique dépassant l’ouvrier masse, et lié en tant que tel à la prolétarisation et à la massification du travail intellectuel [39]. La définition de Negri, au contraire, à la fois englobait cette strate et s’étendait bien au-delà. Dans son esprit, comme il devait le dire en 1978, ‘la thèse fondamentale sous-jacente à la théorie de l’opéraïsme est précisément celle d’une abstraction consécutive du travail parallèle à sa socialisation’ [40]. Si l’ouvrier masse était la ‘première concrétisation massive’ de cela, [41] sa figure était pourtant liée à des secteurs déterminés de la classe, en particulier à ceux produisant des biens de consommation durables. Ce n’était pas le classe ouvrière mais son avant-garde : ‘l’ouvrier masse, et même auparavant, l’ouvrier qualifié par rapport aux paysans’ , dirait plus tard Alquati, ‘nous a appris que l’hégémonie ne réside pas dans le nombre, mais dans le rapport qualitatif à l’accumulation’ [42] . Comme conclusion logique de l’orientation initialement postulée par Negri dans Crisi dello Stato-piano, sa théorie de l’ouvrier social représentait donc une rupture radicale dans la généalogie des figures de classe inventoriées par l’opéraïsme italien, celle de l’ouvrier social étant la première à n’avoir pas été forgée par un remodelage qualitatif du procès immédiat de production. L’ operaio sociale était encore moins lié à un secteur industriel particulier : c’était plutôt le prolétariat dans son ensemble, sujet en tant que travail abstrait, constitué à travers tout l’arc du procès de valorisation. Pour la première fois, insistait Negri, c’etait la continuité et la généralisation de la lutte se développant de pair avec la socialisation du rapport capital, plutôt qu’une défaite technologique, qui avaient produit une nouvelle composition de classe [43].
Proletari e Stato abordait son sujet d’une façon très générale, générique même ; après avoir affirmé sa nature profondément sociale, le texte devait dire très peu de choses sur les changements de configuration de l’ouvrier masse qui ont conduit à la formation de la nouvelle figure de classe. Pour Negri, les questions les plus importantes tournaient autour de ce qu’il voyait comme le ‘potentiel révolutionnaire massif’ de l’ouvrier social, et un processus de recomposition se déployant avec ‘un souffle et une intensité extraordinaires’. Le projet capitaliste de restructuration n’avait pas détruit, mais plutôt vivifié la composition politique du prolétariat, unifiant les diverses strates qu’il avait cherché à diviser. Il y avait maintenant, expliquait Proletari e Stato aux lecteurs, ‘une unique loi d’exploitation présente sur tous le procès de planification de la société capitaliste’, qui obligeait ‘à lire dans la restructuration la formation d’un potentiel de luttes unitaire de plus en plus vaste’ [44].
Les pages de Rosso aident à concrétiser les éléments constitutifs de la nouvelle figure de classe un peu mieux que Proletari e Stato lui-même : En 1975, un nouveau cycle de conflits s’était ouvert dans l’industrie pour le renouvellement des contrats ; comme en 1972-1973, les autonomistes mirent l’accent sur la nécessité pour les ouvriers de prendre l’offensive sur le prix de la force de travail. Ainsi, espéraient-ils, la lutte de classe aggraverait ce que de nombreux hommes d’affaire et dirigeants politiques continuaient à voir comme le problème principal de l’économie italienne : le gonflement de sa facture salariale. Sur le terrain fondamental de la division entre travail nécessaire et surtravail, affirmait le journal, la seule réponse possible pour la classe ouvrière était une campagne pour une nouvelle réduction de la journée de travail sans perte de salaire, revendication que l’organisation de Negri entreprit de propager parmi les chauffeurs de car milanais [45].
Tandis que les grandes usines étaient restées le sommet de la pyramide industrielle italienne, la large dispersion territoriale de nombreux procès de travail, en même temps que l’importance traditionnelle des petites entreprises produisant des composants, donna de plus en plus de poids aux ouvriers des lieux de travail de petite taille. Dans la ligne de ce changement, Rosso commença à publier des informations sur les premiers efforts d’auto-organisation parmi les jeunes ouvriers dans les petits ateliers de Milan et de Turin. Connus sous le nom de ‘cercles de jeunes prolétariens’, ces groupes locaux tentaient de coordonner les conflits dans différentes entreprises, tout en s’engageant aussi dans de nouvelles formes d’auto-réduction comme l’occupation de cinémas pour des concerts ou d’autres activités culturelles [46].
Sortant du lieu de travail, le journal gardait un œil vigilant sur le mouvement des ‘chômeurs organisés’ de Naples. Combinant l’action directe et le lobbying dans une ville synonyme à la fois de conditions de vie sordides et de clientélisme, le mouvement napolitain mobilisa des milliers de chômeurs, devanant le point de référence central de la région pour l’activité militante [47]. Ailleurs, le mouvement féministe qui était en train d’éclore commença à passer du problème du divorce, sur lequel il fit tomber le gouvernement en 1974, à la contestation de tous les aspects de la domination. Comme les chômeurs, les féministes étaient considérées par Rosso comme une composante à part entière du nouveau sujet social, et le journal commençait à présent à parler de l’émergence d’ ‘un nouveau prolétariat féminin’ [48]. Finalement, Negri voyait dans la poursuite de la pratique de l’auto-réduction, et en particulier les exemples de plus en plus nombreux de pillage organisé, un des fils rouges reliant ces couches dans un processus de recomposition unificateur [49].
Toutes ces luttes, selon Negri, cherchaient à satisfaire les besoins de leurs protagonistes en dehors de la logique des rapports sociaux capitalistes. Puisque les besoins sont par nature historiquement déterminés, ceux de l’ operaio sociale ne pouvaient être constitués, selon lui, qu’à l’intérieur de l’univers du capital. Encore une fois, et sans surprise, sa lecture portait la marque des Grundrisse. Une seule valeur d’usage pouvait éventuellement briser le cercle vicieux de la reproduction du capital : le travail vivant. C’est lui, sa substance vitale même, qui serait capable de subvertir le rapport de classe quand il deviendrait refus du travail, créativité dirigée vers la reproduction du prolétariat comme sujet antagoniste. Ce qui était urgent, par conséquent, c’etait de substituer au système existant des besoins un ‘systême de luttes’, dont la mise en avant restait la justification majeure d’un parti révolutionnaire [50]. Là encore, comme les Grundrisse, Negri insistait sur le fait de formuler ce débat en termes de dialectique entre les forces productives et les rapports de production. Au moment même où ‘la vieille contradition’ semblait s’être apaisée, et le travail vivant s’être subsumé sous le capital, toute la force d’insubordination se coagule dans ce front final qu’est le caractère antagoniste et constamment général du travail social. A partir de là, la force productive - la seule force productive qui est le travail social vivant - s’oppose en tant que lutte aux ‘rapports de production’ et aux ‘forces productives’ incorporées dans ceux-ci.
De cette manière, la formule classique de Marx se trouvait reprise comme antagonisme direct entre prolétaires et Etat [51].
Si Proletari e Stato donnait ici une simple inflexion, typiquement ‘à la Negri’ , au schéma de Marx, ailleurs l’essai subvertissait une des catégories centrales de l’ opéraïsme [ ? ? ] - le salaire. Alors que celui-ci avait été longtemps le moment privilégié de la recomposition de classe, Negri critiquait à présent le mouvement ouvrier officiel pour avoir compris uniquement en ces termes les rapports de classe. Pendant toute une période, affirmait-il, le salaire dans le procès immédiat de production, et l’appropriation dans la sphère sociale avaient marché séparément mais frappé ensemble ; mais aujourd’hui, le premier tendait à devenir le second, quand la classe ouvrière visait ‘l’appropriation directe des forces productives de la richesse sociale’. Certes, pour Negri, la réappropriation directe n’était plus ‘un vague appendice du programme communiste , mais son essence’. La lutte pour le salaire avait autrefois subordonné toutes les autres luttes à sa logique ; maintenant, elle ne gardait un sens que comme partie de l’attaque contre l’Etat à l’échelle de la société. A la lutte contre la division entre travail nécessaire et surtravail, était venue s’ajouter la lutte pour réduire le travail nécessaire lui-même, le prolétariat s’efforçant d’accélérer la tendance du capital et ainsi de hâter la chute du règne tyrannique de l’économie [52].
Selon Proletari e Stato, l’hypothèse de l’ operaio sociale ne pouvait être confirmée ou infirmée que dans la pratique. Dans quelle mesure, alors, sa description d’un processus massif de recomposition - un saut qualitatif dans l’unité de la classe - concordait-elle effectivement avec l’expérience italienne de cette époque ? Dans la brochure elle-même, Negri ne proposait qu’une très bref examen du problème de la ‘désarticulation marginale’, terme sous lequel il désignait les idiosyncrasies associées aux nouvelles couches socialement ‘marginalisées’. Même ici, les besoins de sujets comme les femmes ou les chômeurs ne semblaient avoir une signification politique que dans la mesure où ils ne pouvaient être réduits à ‘ la revendication d’un salaire’ [53]. Pourtant, alors qu’il n’est vraiment pas difficile de mettre en évidence la continuité temporelle dans les luttes depuis l’ouvrier masse de l’Automne chaud jusqu’au nouveau sujet social du milieu des années 70, il est bien plus ardu de trouver des traces de cette unification concrète entre secteurs sur laquelle reposait toute l’argumentation de Negri. Au contraire, dans la plupart des cas, malheureusement, cette potentialité ne devait pas tenir ses promesses, le front des luttes les plus acharnées dans l’industrie - celui des petites usines du Nord - se trouvant lui-même presque hermétiquement isolé des autres secteurs de la classe. Si plus tard, en 1977, on put trouver un exemple d’un tel moment d’agrégation dans le rôle de l’université. en 1975 -76, seule la pratique des auto-réductions - spécialement celle mise en avant par les ‘cercles de jeunes prolétarien’ - pouvait fournir un lien entre les couches de plus en plus diversifiées de la classe ouvrière italienne. [54]
Les divisions les plus dramatiques et les plus significatives de cette période servirent à la fois à isoler les ouvriers des grandes usines du Nord des autres sujets reproupés dans la figure de classe de Negri, et à imposer une cassure de plus en plus large à l’intérieur de l’ouvrier masse lui-même. Après une demi-décade de lutte, les principaux protagonistes de l’Automne chaud se trouvaient au mieux dans le monde incertain d’une ‘trêve productive’ dans l’usine, au pire engagés dans des conflits industriels à la fois défensifs et subordonnés aux ambitions institutionnelles du mouvement ouvrier officiel. Principalement du fait de leur capacité à garantir la rigidité de la force de travail dans une arène contractuelle de plus en plus centralisée, les confédérations syndicales avaient réussi après 1973 à gagner le soutien de la grande majorité des comités d’usine, tout en les bureaucratisant dans le même processus. En pratique, cela avait signifié deux choses : premièrement, la reprise, sous une nouvelle forme, du discours syndical traditionnel pour une hiérarchie des salaires fondée sur la qualification, parmi des ouvriers qui exerçaient une forte pression contre l’esprit égalitaire des années récentes ; deuxièmement, un engagement explicite des syndicats dans le sens de l’ajustement des revendications des travailleurs aux exigences de l’accumulation [55]. Le centre-gauche des années 60 ayant été évincé par des gouvernements de plus en plus autoritaires, et compte-tenu de l’expérience chilienne, les dirigeants du PCI s’engageaient maintenant sur la voie du ‘compromis historique’ avec le parti dominant des Chrétiens-démocrates, un objectif que les succès du parti aux élections régionales de 1975 semblaient rendre encore plus proche. Même s’il utilisait la confédération syndicale de gauche (CGIL) pour se reconstruire une présence sur les lieux de travail perdue au cours des années précédentes, ces projets politiques ne faisaient que renforcer l’hostilité traditionnelle du Parti Communiste vis-à-vis de ce qu’il considérait comme des luttes ‘corporatistes’ contre la nécessaire restructuration de l’économie. [56]
Sur le front industriel lui-même, il y avait des signes que beaucoup d’employeurs, loin d’être effarouchés par les luttes de l’ouvrier masse, avaient seulement intensifié leur quête de moyens pour subjuguer le ‘facteur travail’. A la FIAT, par exemple, la direction avait entamé une guerre de manœuvre élaborée visant à saper le pouvoir sur la production qu’avaient acquis les ouvriers dans les luttes de l’Automne chaud. Utilisant le fonds national d’aide au chômage de la Cassa Integrazione pour réorganiser tout le cycle de production, la direction réduisit la production dans certains ateliers, tout en la poussant dans d’autres par l’utilisation extensive des heures supplémentaires. En même temps, de plus en plus de composants étaient confiés à des usines plus petites du conglomérat, y compris celles récemment installées hors d’Italie. Une telle désarticulation du cycle de production mina fortement la capacité de perturbation et de communication que les ateliers les plus militants de Mirafiori avaient utilisée à leur avantage les années précédentes, tout en permettant simultanément à la direction d’expérimenter de nouveaux processus de production basés sur la robotique. Tandis que les départs naturels et les mises à la porte pour absentéisme se combinaient pour réduire la force de travail totale de la FIAT de 13% au cours des deux années jusqu’à Septembre 1975, de plus en plus d’employés de FIAT furent contraints par l’inflation montante de se tourner vers le travail au noir, une pratique qui devait par la suite bloquer la transmission du militantisme. Comme si tout cela ne suffisait pas, en juillet 1975 la direction de FIAT devait obtenir l’accord des syndicats quant à son droit de contrôler la mobilité à l’intérieur de la firme, une victoire qui provoqua une orgie de transferts entre ses divers sites, et réduisit par la suite la rigidité des employés. Comme Marco Revelli devait plus tard l’indiquer
Ce fut une période où la FIAT fut utilisée par les employeurs plus comme un moyen de reproduction élargie de la médiation politique ( et du consensus social ) que comme un moyen de production de marchandises, et il était clair que le syndicat était capable de survivre, comme une ombre, une forme fétichisée d’un ‘pouvoir ouvrier’ hypostasié. Mais il était également clair que, à mesure que la composition de classe qui avait constitué la base matérielle et sociale de ce modèle syndical se brisait, le moment approchait où le patron chercherait à régler ses comptes. [57]
Quels que fussent les autres problèmes auxquels ils faisaient face, le noyau de l’ouvrier masse formé à la FIAT restait encore suffisamment fort ces années-là pour conserver son emploi.Mais ailleurs, les ouvriers dans la production ne devaient pas être autant en sécurité. En Lombardie, par exemple, des centaines de firmes commençaient maintenant à décentraliser et rationaliser leur processus de production. Le cas le plus emblématique - celui de l’usine Innocenti propriété de British Leyland - offre aussi un aperçu des divisions qui traversaient le corps de la classe ouvrière dans l’industrie. Le premier cycle de troubles à Innocenti s’était ouvert en Avril 1975, quand la direction mit à la Cassa Integrazione certains ouvriers et introduisit des augmentations de cadence pour les autres. La situation empira fin Aoùt, quand les employés se trouvèrent affrontés à la perspective de licenciements pour un tiers d’entre eux, et à une augmentation permanente des temps de travail et des rythmes de production pour ceux qui restaient. L’opposition la plus intransigeante à ces attaques devait venir d’un petit nombre de militants qui, ayant pris leurs distances par rapport aux groupes d’extrême-gauche, avaient formé une organisation de base possédant un certain nombre de partisans dans les ateliers clés de l’usine. Face à une majorité hostile dans le comité d’entreprise dominé par le PCI, de plus en plus pris de vitesse à mesure que la lutte se déplaçait de l’atelier vers le terrain des négociations entre syndicat et entreprise, le Coordinamento Operaio Innocenti se trouva bientôt, selon les termes d’un ancienmembre, ‘dans l’œil du cyclone’ . Les chosesenarrivèrentà un point critique fin Octobre, quand des délégués PCI et CGIL en vinrent aux mains avec le groupe et ses partisans. Le jour suivant, six de ses membres furent virés, ce qui détruisit effectivement la Coordinamento en tant que force dans l’usine, et avec elle, toute possibilité d’une lutte qui ne fut pas hypothéquée par la participation de la gauche historique à la ‘gestion’ des difficultés économiques de la nation. [58]
Salué comme le nouveau programme de l’Autonomia dans certains cercles, Proletari e Stato devait recevoir un accueil orageux dans d’autres pour son désintérêt vis-à-vis de semblables revers de l’ouvrier masse. Si certains opposants d’autrefois à Negri adoptaient maintenant beaucoup de ses préceptes [59], la brochure ne devait guère satisfaire ceux de ses associés de toujours qui étaient restés à l’écart de l’aile ‘organisée’ de l’Autonomia. Sergio Bologna, un éditeur de Primo Maggio qui avait continué à collaborer avec Negri dans un certain nombre de projets de recherche, fut particulièrement déçu. Avec Proletari e Stato, disait Bologna, Negri avait saisi certains des ‘mécanismes objectifs de la composition politique’ présents dans la société italienne, mais complétement négligé les non moins substantielles tendances qui allaient à leur encontre :
Combien d’ouvriers, combien d’usines, se sont trouvés dans les deux dernières années affrontés au problème de la fermeture, et combien de luttes se sont épuisées dans le choix entre la défense d’un salaire indépendant de l’échange de la force de travail, et les coopératives de production ? Entre salaire garanti et auto-gestion, fermeture de l’usine et acceptation de la restructuration ? Dans de telles circonstances, la gauche révolutionnaire soit n’a pas su comment offrir d’autre alternative, soit, dans le meilleur des cas, s’est contentée de dire que le problème était mal posé et devait être rejeté en tant que tel. Quand elle était la plus cohérente, la gauche révolutionnaire a dit que la destruction de l’ouvrier en tant que force de travail était une bonne chose qui ne pouvait qu’aider au recrutement et à la sélection de l’avant-garde. Il y a eu de nombreuses petites (ou grandes) batailles, mais pendant qu’elles se déroulaient, la composition politique de la classe a substantiellement changé dans les usines, et certainement pas dans le sens indiqué par Negri. Non seulement c’est cela, mais aussi l’opposé de l’unité plus grande dont il parle, qui a eu lieu. Au contraire, une plus grande division s’est produite : non pas entre usine et société, mais à l’intérieur de l’usine elle-même, entre la droite et la gauche de la classe ouvrière. En somme, il y a eu une réaffirmation de l’hégémonie réformiste sur les usines, brutale et implacable dans ses efforts pour démembrer la gauche de la classe et l’expulser de l’usine. [60]
Plutôt que de se confronter à un tel désarroi et une telle confusion, déplorait Bologna, Negri avait préféré se livrer à l’activité traditionnelle du théoricien en possession de quelque grandiose synthèse. En réalité, en choisissant d’inventer ‘une figure sociale à laquelle imputer le processus de libération de l’exploitation’, Negri s’était tout simplement lavé les mains devant les difficultés récentes de l’ouvrier masse, et l’incapacité de sa propre organisation à s’y développer. Loin d’en être au début d’une nouvelle ère, concluait Bologna,
Nous n’en sommes pas à l’an I , nous ne sommes pas revenus au réveil de la ‘nouvelle gauche’ des années 60, nous n’en sommes même pas à la redéfinition d’une figure différente de l’ouvrier masse. Même s’il était vrai que la relation entre operaio sociale et parti est différente, que la société civile n’existe plus, que la théorie de la conscience de classe a aussi changé, pourquoi continuer à exercer le métier consommé de théoricien et d’idéologue ? La forme du discours politique est obsolète, le langage milénariste n’est qu’un ‘casse-couilles’, et cette forme de théorie mérite d’être rejetée comme toute autre ‘théorie générale’...pour conclure, disons que sur ce terrain le débat n’est plus possible, il est assommant. Mieux vaut trouver un nouveau terrain. Assurément, ‘grand est le désordre sous le soleil, la situation est donc excellente’ [61]

L’aile romaine de l’Autonomie fut tout aussi acerbe dans sa critique. Après un an de participation à la production de Rosso, les Comitati Autonomi Operai en avaient finalement eu assez fin 1976. D’accord avec Bologna sur le fait que l’abandon de la sphère de la production directe comme terrain central de la lutte de classe ne pouvait avoir que des conséquences ‘désastreuses’ [62], les romains pensaient que de telles oppositions étaient sous-tendues par une divergence - plus profonde - de méthode.
Déplorant que la contribution milanaise à l’analyse de la composition de classe de l’Autonomie fût de plus en plus caractérisée par des affirmations ‘aussi catégoriques que peu convaincantes’, ils reconnaissaient que
Nous avons toujours partagé et nous partageons encore votre intérêt pour les ‘couches émergentes’ (jeunes prolétaires, féministes, homosexuels ) et pour des sujets politiques ( l’ ‘operaio sociale’ ) nouveaux et reconceptualisés. Mais précisément l’indéniable importance politique de ces phénomènes exige une extrême rigueur analytique, une grande prudence dans l’investigation, une approche soldement empirique ( des faits, des données, des observations et encore d’autres faits, d’autres données et d’autres observations ) .... [63]
Tournant le dos à cette recommandation, Negri devait dès lors consacrer la plus grande partie de son énergie au développement d’un nouveau ‘mode d’enquête’ approprié à l’ouvrier social.

Negri au-delà de Marx
Si, à la fin des années 60, Negri, comme les autres opéraïstes de l’époque, avait couru le risque de subsumer la spécificité des différentes strates de la classe ouvrière sous celles de l’ouvrier masse, dans la seconde moitié des années 70, ses oeuvres menacèrent de dissoudre jusqu’à cette compréhension partiellement concrète de la classe dans un prolétariat générique. A mesure que le débat sur l’ operaio sociale se déployait, le caractère indéterminé de l’abstraction de Negri devait devenir de plus en plus clair. Alquati fut peut-être le critique le plus modéré : pour lui, l’ operaio sociale restait une catégorie ‘suggestive’ ; même lui, pourtant, mettait en garde contre le danger de construire une idéologie autour d’une figure de classe qui avait encore besoin d’ apparaître comme un sujet politique mature. [64] Pour Roberto Battagia, écrivant dans les colonnes de Primo Maggio , le nouveau sujet de Negri était une catégorie dérivée par simple analogie de celle d’ouvrier masse, mais privée de l’aspect ‘le plus caractéristique’ de cette dernière : un lien étroit entre ‘les conditions matérielles d’exploitation’ et ‘les comportements politiques’. Dans la réalité, par conséquent, la notion d’ouvrier social, pot-pourri de différents sujets ‘aux motivations totalement autonomes’, n’avait qu’une valeur heuristique limitée [65]. Vittorio Dini devait enfoncer le même clou, considérant que la façon dont Negri avait évacué tout contenu de son appareil conceptuel était tout particulièrement fautive. Auparavant, Negri avait parlé de façon suggestive de la nature historiquement déterminée de cette catégorie ; maintenant, en considérant comme productifs de plus-value tous les moments du procès de circulation, il résolvait la tension existant depuis longtemps dans l’opéraïsme autour de la relation usine-société par un tour de passe-passe théorique. De la même façon, la définition d’une nouvelle figure de classe, projet qui exigeait beaucoup de temps et de précautions, avait été réalisée en fusionnant purement et simplement tendance et actualité. [66]
Un autre aspect décevant de la nouvelle analyse de la composition de classe de Negri était la partie relative au PCI. Tout en mettant à juste titre l’accent sur la nature souvent agressive des efforts du parti communiste pour gagner la bataille des esprits sur le lieu de travail, Negri choisissait de ne pas explorer ce que Lapo Berti devait appeler la disjonction croissante entre les ‘comportements de lutte et les ‘attitudes’ ‘ de nombreux ouvriers formés au cours de l’Automne Chaud : entre la critique en actes persistante de l’organisation du travail, évidente dans de nombreuses usines, et le soutien de la classe ouvrière à une direction du parti qui considérait les rapports de production existants comme l’ordre des choses naturel. [67] Insistant, au contraire, sur le fait que le projet réformiste n’avait plus aucune base matérielle dans une période de crise capitaliste, Negri se contentait de peindre le rapport entre les ouvriers et le PCI comme une relation de pure répression, ou sinon de faire des allusions énigmatiques à la nature parasitaire de la force de travail dans les grandes usines. [68]
Une des contributions à l’édition spéciale de Rosso de juin 1976 consacrée au PCI se tenait plus près de la vérité : elle analysait le portrait de son parti par l’intellectuel communiste Badaloni comme représentatif d’une facette de l’existence de la classe ouvrière : celle de la force de travail ‘marchandise organisée’ préparée à accepter sa place subordonnée dans la société. Mais même dans ce cas, comme les romains des Comitati Autonomi Operai devaient le faire remarquer, leurs contributions au même numéro étaient les seules à proposer une discussion concrète de la politique communiste et de son implantation, particulièrement dans ce secteur où le PCI fonctionnait déjà comme un parti de gouvernement - l’administration municipale de certaines des principales villes d’Italie. [69]
Ainsi, malgré la complexité croissante de la politique de classe en Italie à la fin des années 70, la simplification du schéma d’analyse de Negri allait se poursuivre à un rythme soutenu. Alors qu’il continuait de rejeter les conceptions marxistes classiques de la crise, sa perspective générale ne devenait pas moins catastrophiste. ‘L’équilibre du pouvoir a été inversé’, écrivait-il dans une brochure de 1977 qui se vendit à 20 000 exemplaires :
la classe ouvrière, son sabotage, sont le pouvoir le plus fort - par dessus tout, la seule source de rationalité et de valeur. A partir de maintenant, il devient impossible, même en théorie, d’oublier ce paradoxe produit par les luttes : plus la forme de domination se perfectionne, plus elle devient vide, plus le refus de la classe ouvrière s’accroît, plus il est empli de rationalité et de valeur.... Nous sommes là ; on ne peut pas nous écraser ; et nous sommes dans la majorité. [70]
Du fait de ce millénarisme, les éléments les plus créatifs de la lecture subjectiviste de Marx par Negri devaient être réduits à néant. Privé des déterminations contradictoires de la réalité italienne, le concept prometteur - emprunté lui aussi à Alquati - d’une classe ouvrière ‘auto-valorisant’ ses propres besoins à l’intérieur de et contre le rapport capital perdait toute substance. De la même façon, la dénonciation par Negri du capitalisme d’Etat dans le bloc de l’Est, sa recherche d’une nouvelle mesure de la production au-delà de la valeur, et sa description limpide du processus révolutionnaire comme processus fondé sur le pluralisme des organes de masse de l’autonomie du prolétariat, tout cela était perpétuellement neutralisé par une perspective générale décrivant la lutte de classe comme le combat mortel de deux Titans. [71] Bien que Negri reconnût le concept de différence comme un attribut positif au sein des mouvements de changement social, sa propre conception de l’ operaio sociale continuait à s’imposer, à travers tous les discriminants spécifiques et contradictoires qu’elle contenait, ne conservant que leur attribut commun : être des incarnations du travail abstrait. Comme ce dernier , à son tour, n’était compris que comme une forme de pur commandement, la saisie du problème de la recomposition politique chez Negri finissait par être surdéterminée par une mise au premier plan de la violence qui, comme le démontrait maintenant la pratique d’une grande partie de l’Autonomie, n’était pas moins pauvre que celle des Brigate Rosse - même si elle en était profondément éloignée par la culture et par la forme. [72]
On pourrait supposer raisonnablement que pour une vision aussi inspirée par le triomphalisme, la relative facilité avec laquelle l’Autonomie devait être écrasée par les arrestations en masse de 1979 - 80 ne pouvait être vécue que comme un choc immense. Mais loin de réintroduire un peu de prudence dans la pensée de Negri, la défaite politique de l’Aire de l’Autonomie ne devait servir qu’à exacerber l’applatissemnt de son cadre conceptuel. Rompant en 1981 avec le groupe dominant de l’Autonomie dans le nord-est de l’Italie, Negri devait accuser ses représentants de s’accrocher à la fois à ‘un modèle bolchevique d’organisation en dehors du temps et de l’espace’ et à un sujet - l’ouvrier masse - qui était, ‘sinon anachronique, du moins partiel et corporatiste’. Ce faisant, affirmait-il, ils avaient choisi d’ignorer une nouvelle génération politique ( pas seulement les enfants ) qui se situe dans les grandes luttes pour la communauté, pour la paix , pour une nouvelle façon d’être heureux. Une génération sans mémoire et donc plus révolutionnaire. [73]
Développant plus complètement cette ligne d’argumentation dans les colonnes du journal Metropoli la même année, Negri insista encore sur le fait que la mémoire ne pouvait être comprise que comme un moment de la logique de la domination capitaliste :
La composition de classe du sujet métropolitain contemporain n’a pas de mémoire parce que seul le travail peut construire pour le prolétariat un rapport à l’histoire passée....la mémoire prolétarienne n’est que la mémoire d’une séparation passée.... La mémoire existante de 1968 et de la décade qui a suivi n’est plus maintenant que celle du fossoyeur....les jeunes de Zurich, les prolétaires napolitains et les ouvriers de Gdansk n’ont pas besoin de mémoire....la transition communiste est absence de mémoire. [74]
‘Votre mémoire est devenue votre prison’, avait dit Negri à ses anciens camarades de façon accusatrice. [75] Mais dans son propre cas, cette étreinte d’un éternel présent n’était qu’un refus de ses responsabilités passées. La même année, tirant un bilan de la défaite de la tendance opéraîste - une défaite qui avait jeté Negri et des milliers d’autres activistes en prison en tant que ‘terroristes’ - Sergio Bologna devait identifier clairement la nature du problème :
J’ai à la fois un sentiment de crainte et de dégoût quand je vois des camarades qui haïssent leur passé, ou pire encore, qui le mystifient. Je ne renie pas mon passé, par exemple mon passé opéraïste ; au contraire, je le proclame. Si nous jettons tout par-dessus bord, nous vivrons dans un état de schizophrénie permanente. [76]
Retracer l’itinéraire de Negri jusqu’à ce point désespérant au-delà de l’opéraïsme aussi bien que du marxisme est une tâche déprimante. Derrière la hâte évidente qui a caractérisé une grande partie de son œuvre, il y a ce qu’il devait plus tard lui-même reconnaître comme ce damné faux-semblant, qui parcourt tous nos écrits ; c’est le langage de la tradition marxiste, mais cela comporte un reste de simulation qui engendre une tendance à la déformation et à la redondance. [77]
Une telle aberration était le résultat de ce mode de pensée particulier dont Negri avait hérité des mains du père de l’opéraïsme italien, Mario Tronti, et qu’il avait porté à la perfection, un mode de pensée qui ne partait des processus sociaux réels que pour se replier rapidement sur lui-même. Cherchant pour sa part à éviter un tel destin, Marx avait abandonné les hauteurs éblouissantes de l’envolée conceptuelle déployée dans les Grundrisse pour les passages sombres, mais historiquement spécifiques, de Das Kapital. Ne croyant pas à la nécessité d’un tel choix, Negri aurait gagné à tenir compte du conseil de Tronti lui-même, dont l’ouvrage sur la composition de classe, tout autant que celui de Negri, est devenu une preuve vibrante de la pertinence de cette mise en garde d’Operai e capitale : ‘Un discours qui se développe sur lui-même court le danger mortel de se vérifier toujours et seulement à travers les cheminements successifs de sa propre logique formelle’. [78]

Steve Wright

[1] H. Partridge, ’Interview with Toni Negri. November 1980’, Capital & Class 13, Printemps 1981, p.136.

[2] Pour une brêve introduction à l’operaïsme et à des concepts tels que celui de ’travail immatériel’, voir S. Wright, ’Confronting the Crisis of Fordism : The Italian debates’, Reconstruction 6, Eté 1995/96.

[3] A. Negri, ’Constituent Republic’, Common Sense 16, Décembre 1994, p.89.

[4] Voir M. Melotti, ’Al tramonto del secolo’, vis-a-vis 4, Hiver 1996.

[5] Voir G. Bocca, Il caso 7 aprile : Toni Negri e la grande inquisizione, Feltrinelli, Milan, 1979, Ch.5.

[6] Le nombre de participants à la conférence de Bologne donné par l’organisation romaine est ’plus de 400’ [Comitati Autonomi Operai (eds), Autonomia Operaia, Savelli, Rome, 1976, p.33], et celui donné par Negri est ’trois cents personnes au maximum’ ( dans G. Soulier, ’AUTONOMIE-AUTONOMIES’, Recherches 30, Novembre 1977, p.88).

[7] ’Dalla relazione introduttiva’, Autonomia Operaia, pp.40, 43. On trouvera un aperçu des premiers collectifs d’usines autonomes en même temps que des débuts du mouvement féministe italien dans E. Cantarow, ’Women’s Liberation and Workers’ Autonomy in Turin and Milan’, Liberation, Octobre 1972 and Juin 1973.

[8] ’Una proposta per un diverso modo di fare politica’, Rosso 7, Décembre 1973, maintenant dans L. Castellano (ed) Aut.Op. La storia e i documenti, Savelli, Milan, 1979, pp.96, 92.

[9] A. Negri, ’Partito operaio contro il lavoro’, dans S. Bologna, P. Carpignano, A. Negri, Crisi e organizzazione operaia, Feltrinelli, Milan, 1974, p.126.

[10] A. Negri, ’Marx au sujet du Cycle et de la Crise’, maintenant dans son Revolution Retrieved, Red Notes, Londres, 1988, p.65.

[11] A. Negri, ’ Marx au sujet du Cycle...’, p.57.

[12] A. Negri, ’Marx au sujet du Cycle...’, p.54.

[13] A. Negri, ’Partito operaio...’, p.109.

[14] A. Negri, ’Partito operaio...’, pp.123-4.

[15] Comparer K. Marx, Le Capital, Volume I, Penguin, Harmondsworth, 1976, p.770 et Le Capital, Volume III, Penguin, Harmondsworth, 1981, p.486.

[16] A. Negri, Marx au-delà de Marx, Bergin & Harvey, South Hadley, 1984, pp.100-1.

[17] A. Negri, ’Partito operaio...’, pp.114-5.

[18] A. Negri, ’Partito operaio...’, pp.126, 127, 129.

[19] A. Negri, ’Partito operaio...’, pp.126, 128.

[20] A. Negri, ’Le parti de Mirafiori’, maintenant dans Red Notes (eds), Working Class Autonomy and the Crisis : Italian Marxist Texts of the Theory and Practice of a Class Movement. 1964-1979, CSE Books, London 1979, p.64.

[21] A. Negri, ’Thèses sur la Crise’, dans Red Notes (eds), p.53.

[22] A. Negri, ’Partito operaio...’, p.159.

[23] A. Negri, ’Crise de l’Etat-Plan’, now in Revolution Retrieved, p.138.

[24] A. Negri, ’Partito operaio...’, p.143.

[25] B. Ramirez, ’Self-reduction of prices in Italy’, maintenant dans Midnight Notes (eds) Midnight Oil, Autonomedia, New York, 1992, p.190.

[26] Les occupations centrées sur les logements privés de San Basilio, un des pires quartiers de taudis de Rome. Les divisions dans l’extrême-gauche étaient telles que des squats séparés furent organisés par les différents groupes. On trouvera des descriptions dans Autonomia Operaia, pp.205-11, 214-9, et à travers les numéros de Septembre du journal Lotta Continua.

[27] ’Milano : la spesa politica’, Controinformazione 5-6, 1974, pp.12-3.

[28] ) A.A. Alfa Romeo, ’Rivoluzione e lavoro’, Rosso 11, Juin 1974, p.15.

[29] Comitato Politico ENEL & Collettivo Policlinico, ’Centralizzazione e responsabilita ’ delle avanguardie’, Rosso 11, p. ll , et ’Autonomia operaia organizzata : rapporto da Milano’, Autonomia Operaia, pp.71-4.

[30] 0. Scalzone et G. Vignale, ’la congiuntura del movimento e i malanni della soggettività’, Pre-print 1, Décembre 1978.

[31] Un premier exemple des rapports difficiles de l’Autonomia avec les autres activistes aliénés par la triplice fut la participation de certains de ses représentants romains aux efforts des militants mâles de Lotta Continua pour s’introduire de force dans une manifestation nationale réservée aux femmes en Decembre 1975. On trouvera la description par Franco Berardi de cet incident, qui poussa son groupe de Bologne à couper tous liens formels avec l’ ‘aile organisée’ de l’Autonomie, dans ’AUTONOMIE-AUTONOMIES’, p.93.

[32] Sur la signification des critiques féministes du léninisme, voir C. Bermani et B. Cartosio, ’Dieci anni di "Primo Maggio"’, Primo Maggio 19-20, Hiver 1983-84, p.5.

[33] Voir M. Lombardo-Radice et M. Sinibaldi, ’"C’e’ un clima di guerra..." Intervista sul terrorismo diffuso’, dans L. Manconi (ed), La violenza e la politica, Savelli, Rome, 1979.

[34] Documento Politico della Segretaria dei Collettivi politici di Milano’, Rosso 7 (13.3.76), maintenant dans G. Martignoni et S. Morandilli (eds), Il diritto all’odio : dentro/fuori/ai bordi dell’area dell’autonomia, Bertani, Verona, 1977, p.229.

[35] Comme cela avait été prédit dans ’Organismi autonomi e "area dell’autonomia"’, Collegamenti 6, Décembre 1974, maintenant dans Martignoni et Morandilli, p.262.

[36] B. Longo, ’Meno salario, piu’ reddito : la Cassa integrazione’, Primo Maggio 5, Printemps 1975, p.30. Gasparazzo était un personnage d’une bande dessinée du journal Lotta Continua qui incarnait les ‘ouvriers masse’ masculins formés durant l’Automne Chaud.

[37] A. Negri, Proletari e Stato : Per una discussione su autonomia operaia e compromesso storico, Feltrinelli, Milan, Deuxième édition, 1976, pp.12-3.

[38] A. Negri, Proletari e Stato, pp.14, 15. Au delà de ses propres œuvres comme Crisi dello Stato-piano, on peut trouver une anticipation des thèses de Negri dans les réflexions d’un autre ancien membre de Potop, Franco ’Bifo’ Berardi. Pour ce militant Bolognais, écrivant en Avril 1973, l’occupation de la FIAT de cette année était un signe de la crise à la fois du léninisme et de l’ouvrier masse, qui était maintenant supplanté par une nouvelle composition de classe au sein de laquelle ’le travail intellectuel et technique, l’intelligence productive (wissenschaft-tecknische-intelligenz) tend à devenir déterminante - Mirafiori e’ rossa’, maintenant dans F. Berardi, Scrittura e Movimento, Marsilio, Venise 1974, p.8.

[39] La version d’Alquati’s de l’ hypothèse de l’operaio sociale et son rapport avec les autres figures de classe de l’operaismo est présenté dans R. Alquati, N. Negri et A. Sormano, Universita’ di ceto medio e proletariato intellettuale, Stampatori, Turin n.d ., pp.90-3 .

[40] A. Negri, Dall’operaio massa all’operaio sociale : Intervista sull’operaismo, Multhipla, Milan 1979, p.11.

[41] A. Negri, Proletari e Stato, p.15.

[42] R. Alquati, ’Universita’, formazione della forza lavoro intellettuale, terziarizzazione’, dans R. Tomassini (ed ), Studenti e composizione di classe, Edizioni aut aut, Milan, 1977, pp.75-6.

[43] A. Negri, Proletari e Stato, p.36.

[44] A. Negri, Proletari e Stato, pp.36-7, 37.

[45] ’Alfa Romeo 35 X 40’ et ’La proposta operaia’, Rosso III/l, 9 Octobre 1975.

[46] Pour un aperçu de ces expériences, voir le roman de Nanni Balestrini The Unseen, Verso, Londres, 1989.

[47] Autonomia Operaia, pp.156-8.

[48] ’Un diverso 8 marzo’ et ’Note del sesto anno’, Rosso III/8, 24 Avril 1976.

[49] Autonomia Operaia, pp.246-8, 364-5.

[50] A. Negri, Proletari e Stato, pp.45, 46.

[51] A. Negri, Proletari e Stato, pp.45, 37, 32, 31, 6.

[52] A. Negri, Proletari e Stato, pp.51, 47-8.

[53] A. Negri, Proletari e Stato, pp.9, 64.

[54] Les luttes dans les petites entreprise au cours de l’année 1975 sont bien documentées dans les pages de Lotta Continua. Selon un rapport à la conférence ouvrière de cette organisation de Juillet 1975,, rien qu’à Milan 116 usines avaient été touchées par des licenciements, avec 3 000 à 5 000 ouvriers en Cassa Integrazione, et 7 000 de plus ( y compris 1,500 chez Innocenti) destinés à les rejoindre en Septembre. Entre cinquante et soixante de ces lieux de travail avaient été occupés par leurs employés - ’La lotta politica delle piccole fabbriche’, Lotta Continua, 24 Juillet 1975, p.3.

[55] Voir P. Lange, G. Ross et M. Vannicelli, Unions, Change and Crisis : French and Italian Union Strategy and the Political Economy, 1945-1980, George Allen & Unwin, Londres, 1982, p.155 ; A. Graziosi, La ristrutturazione nelle grande fabbriche 1973-1976, Feltrinelli, Milan, 1979, Chapitre 1 ; M. Regini, ’Labour Unions, Industrial Action and Politics’, dans P. Lange et S. Tarrow (eds), Italy in Transition : Conflict and Consensus, Frank Cass, Londres, 1980 ; G. De Masi et. al., Consigli operai e consigli di fabbrica : L’esperienza consiliare dalle origini a oggi, Savelli, Rome, Deuxième édition ,1978.

[56] Voir S. Hellman, ’Il Pci e l’ambigua eredita’ dell’autunno caldo’, il Mulino 268, Mars-Avril 1980 ; Redazione romana di Rosso (eds), Compromesso senza operai, Librirossi, Milan, 1976.

[57] M. Revelli, ’Défaite à la Fiat’, Capital & Class 16, Printemps 1982, p.99.

[58] ’Lotta all’Innocenti’, Primo Maggio 7, n.d.

[59] ’Nelle lotte vive gia’ una cooperazione antagonistica al processo di valorizzazione : occore trasformarla in cooperazione comunista’, Chiamiamo comunismo O, Mars 1977.

[60] S. Bologna, ’"Proletari e Stato" di Antonio Negri : una recesione’, Primo Maggio 7, p.27. On peut trouver une traduction partielle de ce texte et la citation qui suit dans B. Lumley, ’Review Article : Working Class Autonomy and the Crisis : Italian Texts of the Theory and Practice of a Class Movement. 1964-79’, Capital & Class 12, Hiver 1980/81, pp.132, 133.

[61] S. Bologna, ’"Proletari e Stato"...’, p.28. La réponse plutôt vicieuse de Negri au scepticisme de Bologna se trouve dans l’éditorial ’Dopo il 20 giugno autonomia per il partito. Spariamo sui corvi’, Rosso III/10-11, p.2.

[62] Comme deux autonomistes romains le dirent alors dans une lettre aux éditeurs de Primo Maggio, ’A chaque fois que l’usine a été abandonnée dans l’histoire du mouvement ouvrier, les défaites les plus désastreuses ont suivi...’ - cité dans Bermani et Cartosio, , p.11.

[63] ’Letter aperta alla redazione milanese di "Rosso"’, Rivolta di classe 1, Octobre 1976, maintenant dans Castellano, pp.135, 136.

[64] R. Alquati, Universita’ di ceto medio, pp.90-1.

[65] R. Battaggia, ’Operaio massa e operaio sociale : alcune considerazioni sulla "nuova composizione di classe"’, Primo Maggio 14, Hiver 1980-81, pp.75, 74.

[66] V. Dini, ’A proposito di Toni Negri : note sull’operaio sociale’, Ombre Rosse 24, Mars 1978, pp.7, 5 ; cf. A. Negri, Dall’operaio massa, p.149.

[67] L. Berti, ’Tra crisi e compromesso storico’, Primo Maggio 7, p.8.

[68] A. Negri, ’Le sabotage de la classe ouvrière et la domination capitaliste’, maintenant dans Red Notes (eds), pp.110, 117.

[69] ’Il partito della merce organizzata per una nuova etica del lavoro’ and ’Inchiesta sul P.C.I.’, Rosso III/10-11 ; ’Lettera aperta...’, p.137.

[70] A. Negri, ’ Le sabotage de la classe ouvrière...’, pp.137, 118. Les chiffres de vente de la brochure sont dans C. Mariolti, ’Caso Negri, Scalzone, Piperno’, L’Espresso 22 Avril 1979, p.11.

[71] A. Negri, ’ Le sabotage de la classe ouvrière...’. La description de la vision de la lutte de classe chez Negri comme un combat entre ’deux Titans’ est celle de A. Lipietz, ’Crise et inflation : Pourquoi ?’, Communisme 2 (n.d.), cité dans le compte-rendu de lecture par G. Boismenu de A. Negri, La classe ouvrière contre l’Etat, Galilée Paris 1978, dans le Canadian Journal of Political Science 13/1, Mars 1980, p.192.

[72] Un passage parmi tant d’autres de ’Le sabotage de la classe ouvrière...’ (p.134) : ’Nous ne pouvons rien imaginer de plus totalement déterminé et empli de satisfaction que la violence de la classe ouvrière’.

[73] A. Negri, ’Cari compagni di Autonomia’, Autonomia 26, Novembre 1981, p.8.

[74] A. Negri, ’Elogia dell’assenza di memoria’, Metropoli 5, 1981.

[75] A. Negri, ’Cari compagni di Autonomia’.

[76] S. Bologna, ’Per una "societa’" degli storici militanti’, dans S. Bologna et al., Dieci interventi sulla storia sociale, Rosenberg & Sellier, Turin, 1981, p.17.

[77] Cité dans A. Portelli, ’Oral Testimony, the Law and the Making of History : the "April 7" Murder Trial’, History Workshop Journal 20, Automne 1985, p.12.

[78] M. Tronti, Operai e capitale, Einaudi, Turin, Deuxième édition, 1971, p.16.

Commentaires :

  • > La théorie autonomiste italienne des années 70, , 29 novembre 2004

    quelqu’un pourrait-il donner une définition précise du concept de composition de classe ?

    nicolas


    • > La théorie autonomiste italienne des années 70, , 3 décembre 2004

      Ce passage de Kolinko est significatif dans l’horizon de la pensée sur le concept de composition de classe.

      ’’5. Le cœur de la notion de composition de classe est la thèse selon laquelle il existe une forte relation entre la forme de lutte et la forme de production.
      Les travailleuses ne se battent pas ensemble parce qu’elles ont conscience d’être toutes exploitées. Les luttes ouvrières résultent de conditions de travail concrètes, des situations réelles d’exploitation. Les luttes ouvrières prennent des formes différentes (dans le passé, dans des régions ou des secteurs différents, etc.), parce que le processus de travail concret et donc la forme matérielle d’exploitation diffère. Le mode de production et la position dans le processus social de production détermine la forme et les possibilités d’une lutte : les luttes des routiers diffèrent de celles des ouvriers du bâtiment, les grèves d’usines qui produisent pour le marché mondial ont des résultats différents des grèves dans les centres d’appel. Dans l’analyse de la cohérence du mode de production et des luttes ouvrières, nous distinguons deux notions de composition de classe différentes :
      * La composition de classe technique décrit comment le capital rassemble la force de travail ; cela signifie les conditions dans le processus immédiat de production (par exemple la division du travail dans des départements différents, la séparation de l’administration et de la production, l’utilisation de machines particulières) et la forme de la reproduction (la communauté de vie, la structure de famille, etc.)
      * La composition de classe politique décrit comment les ouvriers retournent la composition technique contre le capital. Ils prennent leur cohérence comme force de travail collective comme le point de départ de leur organisation et emploient les moyens de production comme moyens de lutte. Nous discutons toujours la question pour savoir à partir de quel le point particulier le processus de lutte des ouvriers peut être décrit en termes de composition de classe politique. Certains emploient le terme aussitôt que les ouvriers d’une entreprise ou une branche organisent leur lutte hors des conditions de production. D’autres prennent comme condition nécessaire pour une nouvelle composition de classe politique, l’existence d’une vague de luttes ouvrières unifiées dans un mouvement de classe par des luttes dans les secteurs centraux du processus social de production (par exemple dans les années 60/70, le centre du mouvement de classe était principalement la lutte dans les usines automobiles).’’


La révolution sera communiste ou ne sera pas la divergence à "Revolution Internationale" (Août 1974)

vendredi, 7 janvier 2005

Malgré toutes les critiques que l’on peut faire maintenant de ce texte vieux de 30 ans, il demeure une référence incontournable dès que l’on s’attaque à la question de la communisation. C’est pour cela que je pense que sa présence est indispensable sur le site de Meeting.
R.S.

La version que nous donnons ici de ce texte est bourrée de fautes et coquilles. Une version plus propre existe dans le recueil "Rupture dans la théorie de la révolution, textes 1965-75", publié par les éditions Senonevero.

Août 1974

Une tendance communiste "Notre terrain, ce n’est pas le terrain juridique, c’est le terrain révolutionnaire"(Nouvelle gazette rhénane, 9/12/1848).

Formés en "tendance" il y a quelques mois, nous prenons aujourd’hui la capacité de nous exprimer de manière autonome au sein de Révolution Internationale et du courant international, en continuité avec la plate-forme de l972 dont nous affirmons en même temps la nécessite de la dépasser. Le cours actuel de la lutte de classe d’une part, l’orientation prise par le groupe international d’autre part, ont montre en effet son insuffisance : la cohérence révolutionnaire dont elle a été un moment est en passe de se retourner contre les groupes dont elle est le corps d’orientation et, en fin de compte, contre le prolétariat et la révolution communiste. Nous récusons par avance toute discussion sur le statut juridique ou le caractère organisationnel de notre groupe. Ainsi, toute comparaison qui nous serait adresse quant à l’impossibilité" de constituer une "fraction" dans une "fraction" si l’on se reporte aux conditions historiques dans lesquelles surgirent les fractions communistes s’effondreraient d’elle-même : elle se situeraient sur le faux terrain de l’académisme ou de l’historiographie. Un seul débat nous intéresse, un seul débat est fondamental : quelles critiques formulons-nous contre le courant international ? Quel bilan portons-nous de son évolution, quel diagnostic de son avenir ? et quelles positions défendons-nous ? Prendre la capacité politique et matérielle ce s’exprimer en groupe "autonome" au sein du courant international n’est pas une mince affaire : nous aurons donc également nous expliquer de cela ; l’approfondissement sans cesse plus prononce de nos divergences, la nécessite ou nous sommes de les porter des maintenant dans leur intégralité à la connaissance du mouvement dans son ensemble, voilà qui concerne immédiatement la révolution communiste. De ces divergences, les publications et interventions extérieures de R. I. n’ont donne qu’une image fort réduite : sur le saut qui mène des luttes revendicatives aux luttes révolutionnaires , sur la question de l’état et de 1a "période transitoire", sur le sens des interventions actuelles des révolutionnaires dans les mobilisations de la classe ouvrière. Prendre sur nous de sortir des canaux "organisationnels" pour défendre nos positions n’a qu’une raison : l’incapacité de la "majorité" de RI à reconnaître l’importance du débat et, sous des prétextes divers, sa constance à le différer ou l’éviter. des lors que les besoins d’une organisation justifient un tel comportement, c’est qu’elle a commence à ne plus répondre aux besoins réels qu’elle exprimait, ceux du mouvement ouvrier. et seul cela prime pour nous : prendre acte de cet événement, historique à cette échelle, en tirer toutes les conséquences révolutionnaires, demander une fois pour toutes au Courant international quelle voie il entend choisir : celle qui va le mener dans les basses fosses d’un gauchisme radical, ou celle de la révolution communiste.

LA REVOLUTION SERA COMMUNISTE OU NE SERA PAS.

PREMIERE PARTIE : QUELQUES PRECISIONS SUR NOS CONCEPTIONS
Ou est la force du prolétariat ?
La maturation à travers l’échec des luttes revendicatives
Signes précurseurs
Le mouvement communiste.
Tâches sociales et militaires
Affirmation et négation du prolétariat
Pourquoi "Invariance" n’est plus révolutionnaire’
La perspective des communistes au XIX° siècle
Limites des mouvements révolutionnaires de 1917-1920

DEUXIEME PARTIE : LES CONTRADICTIONS DE LA MAJORITE DE R. I.
La nature révolutionnaire du prolétariat.
Revendications et besoins matériels
Une vision eu XlXe à l’époque de la décadence du capitalisme
Une conception gradualiste de la lutte de classe
Marxisme révolutionnaire ou évolutionnisme marxoïde

- Le destin tragique de la nature révolutionnaire selon Victor

- la révolution est-elle une question de formes ?
Communisme ou salariat

- Le mouvement révolutionnaire est-il des le. départ un mouvement de dissolution du salariat ?

- Y a-t-il des le départ un processus d’auto-dissolution du prolétariat et d’intégration des sans-réserves aux rapports communistes ?

- La dictature du prolétariat coexiste-t-elle avec l’échange et l’exploitation ?

FRACTIONS ET PARTI
Les fractions pendant la contre-révolution
Ce qui change avec 1968
La plate)forme, notre fraction et les tâches nouvelles
Le développement des fractions communistes

NOTES SUR GDANSK
La situation polonaise antérieure à décembre
1970La réalité du décembre polonais : la lutte révolutionnaire
Le mouvement de négation du capital :
le mouvement communiste
Le déclin des luttes révolutionnaires
Les luttes revendicatives de janvier
71La leçon des événements de Gdansk
Gdansk vu par Victor

REPONSE AUX TEXTES DE LA MAJORITE

LA REVOLUTION SERA COMMUNISTE OU NE SERA PAS

Août 1974
"Le communisme n’est pas un état qu’il faut créer, ni un idéal vers lequel la réalité doit s’orienter. Nous nommons communisme le mouvement réel qui abolit l’ordre actuel"
Marx, ’"l’Idéologie allemande"

Ce texte s’inscrit dans le travail de la tendance "minoritaire" de "Révolution internationale" et a pour fonction à la fois de préciser nos positions, de montrer, à partir d’une critique du texte de Victor : "comment le prolétariat est la classe révolutionnaire" (R. I. , n° 9), les racines des erreurs de la "majorité" et de mettre en évidence ce à quoi conduisent les divergences entre les deux tendances.

INTRODUCTION

comme tous ceux qui ont lu nos textes attentivement le savent déjà, nous, philosophes de la négation, affichons un "dédain transcendantal" à l’égard de la lutte de classe ; nous concevons la classe ouvrière pour-le-capital et la classe révolutionnaire comme deux entités complètement séparées sans aucune continuité, et la rupture entre les deux comme une pure négation abstraite, que rien dans la pratique de la première ne prépare ; d’ailleurs, nous disons que le prolétariat n’est pas le sujet de l’histoire et qu’il doit se débrouiller pour se "nier" avant même d’avoir commence à lutter ; en outre, nous affirmons que ce ne sont pas les besoins sociaux et matériels qui poussent les ouvriers à lutter, mais le "désir conscient" d’abolir le salariat. enfin, bien confortablement installés dans le ’"monde simpliste des abstractions", nous disons aux travailleurs : "Abandonnez vos luttes, car elles ne servent à rien. "

Que le camarade Victor (dans son article précité) en arrive à présenter ainsi les positions de la tendance, alors qu’il suffit de lire en diagonale nos textes pour savoir que ce n’est pas ça - voilà qui manifeste le désarroi complet de la "majorité". Pourquoi Victor veut-il à tout prix projeter une image caricaturale de nous ? pourquoi a-t-il choisi délibérément d’oublier" tout ce que nous avions dit et écrit, en particulier le texte "Luttes revendicatives et surgissements de la classe-pour-soi" (R. I. n° 9), dont il avait depuis longtemps connaissance ? Pourquoi s’est-il acharne avec complaisance sur trois pages relativement abstraites, écrites avant la polémique actuelle, en ignorant totalement tous les articles précédents de Hembe, ainsi que les huit pages d’analyse de la lutte de classe en Grande-Bretagne qui les précédaient (R. I n° 8), sur lesquels la majorité n’a rien trouve à redire ? Pourquoi isole-t-il en les déformant quelques formulations floues au lieu de répondre au problème réel que nous posons ?

Le sectarisme que manifeste cette façon de discuter est une réaction de peur et de conservatisme face à une vision que la majorité ne comprend pas, mais dont elle pressent qu’elle remet en cause la direction dans laquelle elle- Face au dépassement que nous, tendance, voulons effectuer, la majorité de R. I- ne peut pas faire une vraie critique, parce que pour cela, il faudrait d’abord qu’elle comprenne ce que nous racontons. et elle ne peut comprendre parce qu’elle est en train de se couper du mouvement réel de la lutte de classe en ignorant royalement le processus actuel, les questions auxquelles il faut répondre, la définition du mouvement social de notre époque. Quand on cesse d’exprimer le mouvement réel (ce que R. I- avait contribue à faire au début), on fige la conscience révolutionnaire en une idéologie, une somme de positions statiques, et on transforme la pratique en la répétition de ce qui distingue 1’"organisation". Comme l’organisation n’a plus réellement une fonction dans un processus vivant, elle acquiert une dynamique propre : défendre "son" idéologie , pour "se" développer. Bientôt l’organisation devient un écran, et la "plate-forme" une assurance-vie contre les nouveaux problèmes que fait apparaître le mouvement, c’est là l’histoire de la dégénérescence de tous les courants communistes qui ont à un moment apporte quelque chose (gauches allemande, italienne, etc. ), et c’est ce qui est en train d’arriver à RI. Le tract sur le Portugal et le dernier numéro de la revue (n° 10) en sont des manifestations concertes.

Le drame des camarades de la majorité, c’est que le processus de la lutte de classe et le communisme comme mouvement les intéressent moins que la répétition des "acquis", qui de moments de la pense tendent à devenir de véritables abcès de fixation de la pense. C’est pourquoi, complètement enfermés dans ce qu’ils ont "toujours dit", ils s’imaginent sans arrêt que nous sommes en train de sortir les bêtises qu’ils ont "toujours entendue" [S ou B, Proudhon, etc. ). Ainsi, ils croient que nous disons 1e contraire de la sacro-sainte "plate-forme", sans voir que nous la dépassons en prenant appui sur elle.

Un exemple : Victor est habitue à réfuter l’humanisme et ceux qui, "niant" les classes dans le capitalisme, voient la révolution comme la lutte de l’humanité abstraite contre le "capital" abstrait (Invariance " dernière manière). Mais il a une vision finalement aussi idéaliste, puisqu’il ne parvient pas à rompre avec l’idée que la dissolution de la classe serait un "but", un "résultat", une "mission", un "aboutissement", un "résultat final". Cette négation que les humanistes considèrent comme un préalable à la révolution, Victor n’arrive pas à se débarrasser de l’idée qu’elle est un ’"objectif" que le prolétariat atteint comme quelque chose qui lui serait extérieur. Il ne parvient pas à comprendre le communisme comme mouvement de communisation, la négation du prolétariat comme mouvement d’auto négation des le départ du processus, etc. Comme il a cesse d’exprimer le mouvement réel, il pose tous problèmes en termes statiques. C’est Pourquoi, avec toute la bonne volonté du monde, il pense que si nous parlons de négation, c’est que, comme les humanistes, nous "nions" la classe avant la "révolution". en bon Aristote du matérialisme mécaniste, il nous explique qu’il y a 1) la classe, 2) la révolution, 3) plus de classe. et comme il pense que nous faisons de la dissolution du prolétariat le point de départ de la lutte, il répond à cette absurdité (qu’il nous prête) une absurdité de son propre cru :
"Sa dissolution comme classe n’est pas le point de départ de sa lutte, mais son aboutissement, le résultat final" (p. 63 ; nous soulignons).

Victor fait tellement du surplace dans la logique formelle que notre tentative de cerner le mouvement contradictoire d’affirmation simultanée de la classe communiste et de négation du travail salarie lui apparaît du charabia. C’est pourquoi il est même incapable de recopier nos textes et nous fait dire que "le prolétariat doit commencer PAR se poser comme négation de son rapport avec le capital" (p. 39), alors que nous avons écrit "commencer A" (n° 8, p, 7).
(et franchement, même si nous avions laisse passer une telle bêtise, tout ce que nous avons écrit indique que c’est cela que nous voulons dire. ) Si la majorité n’arrive pas à comprendre la différence entre "commencer par faire quelque chose" et "commencer à faire quelque chose", elle n’est pas au-delà de la philosophie mais en deçà. Pour elle, ou bien le travail est dissous tout de suite et c’est 1"’humanité" qui fait la révolution, ou bien le prolétariat fait la révolution comme quelque chose d’extérieur à son propre processus de négation - et se dissout "après" (l) Il est vrai que Victor décrit certains aspects d’un véritable mouvement de dissolution (p 42-43). Mais nous essaierons de montrer qu’il ne le comprend pas.
Si nous disons : le travail salarie se nie en faisant la révolution, c’est-à-dire en commençant à détruire l’échange mondial et en menant simultanément une guerre civile, elle va s’écrier : "vous, voyez, vous niez le prolétariat avant la révolution !". Si nous lui disions qu’à l’échelle mondiale, en transformant les rapports sociaux, le mouvement prolétarien se heurte aux états bourgeois et que, réciproquement, en s’étendant militairement, il transforme les rapports sociaux, elle va s’écrier : "Ah ! pris en flagrant délit d’invariantisme, mes gaillards ! Vous instaurez le communisme avant 1"insurrection" Si nous lui disons : dictature du prolétariat, affirmation de la classe associe pour soi, instauration de rapports communistes et négation du travail salarie, de la classe-pour-le-capital, des rapports marchands ne sont que des mots pour exprimer un même processus, elle va s’écrier : "Alors, les Philosophes, on nie la classe avant qu’elle s’affirme ... Pas sérieux tout ça..."
On peur hurler, chanter, danser, faire des mimes ou des dessins, peine perdue, on n’es, pas sur la même longueur d’onde. Il y a un temps que la majorité n’entend. ; pas, c’est le participe pressent, et une notion qu’elle ne saisit pas, c ’est le MOUVEMENT.

Les positions que nous développons répondent à un besoin d’apporter une réponse aux problèmes du mouvement actuel. C’est parce que la majorité ne ressent pas ce besoin qu’elle ne voit dans les problèmes que nous soulevons que bavardage, philosophie et déviations "proudhonienne" : Il s’agit pour nous de comprendre le lien entre l’analyse du développement de la crise historique du capitalisme, les points de rupture avec l’ancien mouvement ouvrier dégages par un demi-siècle de contre-révolution (syndicats, parlementarisme, etc.) ET LES TENDANCES CONCRETES MANIFESTDES PAR LA LUTTE DE CLASSES (2) et tout révolutionnaire qui se gausserait d’une telle "prétention", qui ne comprendrait pas que sa tâche est de tenter de dégager les voies positives que le mouvement prendra, et non plus seulement de garder les impasses contre-révolutionnaires, ne ferait que camoufler, sous son ricanement embarrasse, son incapacité à comprendre, donc à jouer, son rôle d’avant-garde, et se condamnerait d’avance à rester, dans le meilleur des cas, dans une position de flanc-garde spectateur.
C’est-à-dire qu’il s’agit de ne plus seulement défendre les positions révolutionnaires comme de simple points négatifs qui, dans leur caractère partiel, exprimaient le mouvement de décantation au court de la période de contre-révolution (1920-1968), mais de les relier en une cohérence supérieure en posant le problème de la révolution. Dès qu’on comprend la décadence du capitalisme comme un mouvement de développement de l’accentuation à la fois des forces productives et de l’inadéquation des rapports sociaux, et non comme une espèce de cercle vicieux statique partant d’un point d’arrêt (1914), après lequel il n’y aurait plus vraiment d’histoire réelle — dès lors, on comprend qu’il faut partir des conditions propres à notre époque pour y définir le mouvement social communiste. Or toute l’expérience quotidienne la. classe tend à démontrer que ces "conditions déterminent l’impossibilité de s’unifier, de se définir autrement que de façon directement révolutionnaire, c’est-à-dire communiste. C’est la seule façon de comprendre ce qui unit, relie et donne leur sens aux différentes positions partielles qui nous ont servi jusqu’ici. Du coup, les énigmes apparentes de notre temps (le silence de la classe, l’absence totale d’organisation, les brusques surgissements, etc.) _peuvent être perces.
De ces énigmes, Marcuse donne une explication, fausse, mais qui a le mérite de ne pas éviter le problème (le prolétariat est intègre, etc.). Le PCI en donne une autre, également fausse (rien n’a vraiment change, il y a simplement une défaite très profonde, mais le prolétariat retrouvera son programme invariant, etc.). enfin, les trotskistes donnent aussi une explication ; ouvertement contre-révolutionnaire : il n’y a pas vraiment de défaite, le même mouvement ouvrier continue de façon déformée, avec des mauvais chefs, etc.
La majorité, elle, ne donne pas d’explication cohérente, et juxtapose une vision qui reste celle de l’ancien mouvement ouvrier du XIXe siècle et des positions qui la remettent implicitement en cause. Ces camarades reconnaissent que les ouvriers ne peuvent plus créer d’organisations, de défense du salaire (syndicats) sans que celles-ci se transforment immédiatement en défenseurs du salariat et donc en organes du capital ’(3) Toute la différence avec le XIX° siècle, c’est qu’à cette époque les communistes Ont pu mener un combat pour tenter de les en empêcher, et en faire ainsi, au moins en partie, un terrain de développement de la conscience révolutionnaire.
Victor aborde la question d’une façon différente et, dans son texte, ne souffle mot de ces absurdités ; cependant, tout en reconnaissant certains aspects du mouvement communiste, le fond de sa pensée le conduit à cela.
et pourtant, quand nous tentons de .
donner une explication de la façon dont se déroule le mouvement en l’absence de ce maillon organisationnel (maturation à travers les tentatives défaites de se défendre comme travail salarie / surgissements communistes), au lieu de nous opposer une autre .explication, ils nous assènent des citations de Marx sur les "coalitions", "associations" et autres organisations permanentes pour la défense du salaire (Victor, p 33-34). Ils reconnaissent que le salariat est devenu décadent, mais quand nous disons que la manifestation concrète de cette vérité, c’est que les ouvriers ne peuvent plus s’organiser et s’unifier qu’en le détruisant, ils nous accusent d’être des philosophes. Ils reconnaissent que les ouvriers ne peuvent plus utiliser la "démocratie", le frontisme, les alliances et compromis interclassistes, mais lorsque nous tentons de montrer comment le prolétariat intègre les couches semi-prolétariennes et petites-bourgeoises en communisant la société, ils nous répondent que ce n’est pas cela, qu’il y a une "période de transition" pu des rapports "démocratiques", des "compromis", des "alliances" et un "état négociateur" sous le contrôle des ouvriers régleraient les "rapports" entre les classes (4)Victor aborde la question d’une façon différente et, dans son texte, ne souffre mot de ces absurdités ; cependant, tout en reconnaissant certains aspects partiels du mouvement communiste, le fond de sa pensée le conduit à cela.).
Ils reconnaissent dans l’abstrait qu’il n’y a plus de "programme de transition", mais ils attribuent aux revendications la possibilité de porter les "germes" d’une dynamique révolutionnaire, expliquent que si le prolétariat allemand n’a pu consommer la révolution, c’est parce que la bourgeoisie lui a ôté sa revendication de la bouche, et commencent à parler comme les trotskistes de "dynamique objective" (sic) qui mène à l’affrontement avec l’état (la dynamique du massacre !) Ils se moquent, "à juste titre" de ceux qui parlent de "mode de production transitoire" ni capitaliste ni communiste, de ceux qui séparent lutte économique et politique, des utopistes qui font du communisme un idéal - et ils font exactement de même lorsqu’ils reproduisent la vision nationale, social-démocrate, purement "politique" et idéaliste des "stades" : luttes revendicatives qui "deviennent politiques" / insurrection nationale contre l’état national / mesures purement administratives et politiques (tantôt appelées "collectivisation" tantôt appelées "salariat collectif") Pour tenir en échangeant avec les autres "pays" / contrôle du prolétariat sur l’état qui l’exploite... puis - après l’insurrection dans tous les pays - le "but" : le communisme. Ils reconnaissent que le prolétariat est une toute petite minorité de la population mondiale et qu’en période de crise il risque, avec le chômage, d’en représenter 10 % ; ils reconnaissent que la décadence a fragmente la classe - et la seule solution qu’ils apportent au problème des deux milliards de sans-reserves non salariables (chômeurs, lumpens, petits producteurs ruinés, salariés improductifs, scolaires sans débouchés, etc. ), c’est tantôt la réponse frontiste de Lenine (négociation- compromis - alliance), qui mène au capitalisme, tantôt la réponse impuissante de Gorter ("on est tous seuls"), qui mène au massacre.

Ce qui distingue fondamentalement la vision de la majorité de la nôtre, c’est que, pour nous, le contenu social de la révolution est le point dont découle "ce que le prolétariat sera contraint de faire" et donc les moments contradictoires du mouvement (périodes de maturation, cycles de luttes revendicatives, expériences négatives, phases d’atomisation, brusques surgissements, unification sur le terrain social général, impossibilité d’organisations permanentes, etc. ) - alors que, pour la majorité, il s’agit là d’un point, qu’elle peut, à la rigueur, "ajouter" aux autres positions de la plate-forme sans que, cela change fondamentalement le processus et les tâches du prolétariat par rapport au XIXe siècle, époque à laquelle le communisme n’était pas à l’ordre du jour comme perspective immédiate.

Cette contradiction entre une vision social-démocrate du mouvement et une somme de positions communistes partielles (la plate-forme) est de plus en plus insoutenable. La majorité devra la dépasser, ou régresser et remettre en cause dans les faits ses propres positions, faute d’avoir compris à quoi elles menaient.
Pour l’instant, en niant l’impasse ou elle se trouve et en continuant à chanter "rien de nouveau sous le soleil"’, elle s’est engagée dans une véritable involution. Nous voulons, nous, quoi qu’il en coûte à la précieuse "organisation", dépasser cette contradiction pour répondre aux questions brûlantes du mouvement, à celles qu’ont poses Mai 68, Ferrola, Gdansk, Turin, le silence du prolétariat, le creux actuel, les leçons des échecs, l’existence de plus de sans-reserves que de prolétaires productifs, les conséquences de la crise historique du capitalisme. Voilà la vraie divergence dans Révolution Internationale.

C’est pour que cette divergence apparaisse clairement que nous avons décide de diviser le texte qui suit en trois parties :

- la première partie développe nos positions, déjà formules dans le texte :"Luttes revendicatives et surgissements de la classe-pour-soi" (R.I. n° 9) ;

- la seconde répond au texte de Victor : "comment le prolétariat est la classe révolutionnaire" (R. I. n° 9)

PREMIERE PARTIE : QUELQUES PRECISIONS SUR NOS CONVICTIONS

OU EST LA FORCE DU PROLETARIAT ?
L’un des phénomènes, les plus nets du XIX° siècle, c’est l’apologie généralisée du prolétariat. Tout le monde ne jure que par la classe ouvrière. C’est évidemment le capital qui, ayant l’intérêt le plus évident à maintenir le prolétariat tel qu’il est ; bat tous les records en ce domaine. Cela nous oblige, nous ’révolutionnaires, à nous poser la question : ou est donc la force révolutionnaire du prolétariat ? Au XIXe siècle, on pouvait répondre : dans l’organisation grandissante, l’association permanente, le développement des fractions communistes au sein du mouvement ouvrier,, Aujourd’hui, la force du capital est dans l’absence totale de continuité organisationnelle, l’atomisation croissante, la réduction fractions communistes à de minuscules groupes. Le prolétariat est-il donc battu, définitivement décomposé ?
Le propre de notre époque, c’est le développement de l’antagonisme entre le travail associé moderne et le rapport salarié (qui est devenu le premier moment de l’échange). Ce déchirement, le prolétariat, le vit jusque dans son être social tout entier, dans les faits les plus simple de sa vie quotidienne, C’est bien pourquoi il peut s’attaquer à la contradiction entre valeur d’usage et valeur, forces productives et échange, etc. Le travail n’est pas assez associé pour le communisme (usines, nations, inégalités de développement, nature capitaliste des forces productives, division du travail, etc. ), mais il l’est trop pour les rapports marchands (interdépendance mondiale, caractère social et mondial de la production).
Plus la société humaine devient matériellement associée et tend à ressembler potentiellement à un travailleur collectif, à un seul atelier - et plus les rapports de l’échange et de la concurrence deviennent barbares et antagonistes à ce travail associé, destructeurs. Il n’y a plus, comme au XIX° siècle, coexistence relative de l’association et du salariat, il y a incompatibilité permanente et grandissante. Alors que Marx pouvait constater que les ouvriers s’associaient et tendaient donc à devenir une classe-pour-soi autour de la lutte pour le maintien du salaire, aujourd’hui le rapport salarié est devenu complètement aberrant, contre-révolutionnaire, caduc, et les ouvriers ne peuvent plus se constituer en véritable association qu’en remettant en cause ce rapport. Qu’on prenne , une chaîne, une usine, une nation ou le monde entier, tant que les ouvriers tentent de défendre leurs besoins matériels en négociant le prix de la force de travail, en se concurrençant les uns les autres, en s’identifiant chacun à la place et aux intérêts localistes et corporatifs que leur assigne la fragmentation des rapports sociaux, ils tendent à se montrer de plus en plus incapables de s’unir, de s’associer, et ce, jusque dans les moindres détails de leur vie.
L’impasse historique ou se trouve le capitalisme contraint chaque capital (national ou d’usine) à la fois à "rationaliser" l’extraction de plus-value en associant toujours davantage le travail, et à décomposer la classe, à la dissoudre en une mosaïque de morceaux épars, étrangers les uns aux autres et réunis par lui. Dans l’usine même, alors qu’il y a une force de travail collective, le capital la tronçonne en catégories, corporations, soi-disant "qualifications", paies différentes. Dans la production sociale, alors qu’il uniformise la condition prolétarienne, il émiette pour ses besoins décadents le travail associé en unités étrangères, secteurs indépendants, usines concurrentes. Il accumule les poches de sous développement, les non-salariables, c’est-à-dire des prolétaires qui ne pourront jamais vendre leur force de travail, les secteurs parasitaires, etc.
Le capital n’unifie plus le prolétariat, au contraire, il l’atomise, créant ainsi les conditions ou le prolétariat n’aura plus pour solution que de s’unir en le détruisant, c’est-à-dire en se niant. Le rapport salarié n’est plus le terrain d’un début de processus d’unification du prolétariat, il est le marécage ou viennent s’embourber les moindres tentatives des ouvriers de s’unir.
L’atelier, l’usine ou la nation, comme entités isolées, enserrées dans le réseau de l’échange, ne sont plus le cadre d’une organisation des ouvriers, ils sont le lieu ou s’effectue impitoyablement la dictature du capital (que le mouvement révolutionnaire parte de ces endroits, qui sont les centres du travail associe, c’est évident, mais parce qu’il est un mouvement et parce qu’il est communiste, il les fait éclater contre unités juridiques autonomes). L’anarchie marchande produit le despotisme (même autogéré, contrôlé ou démocratique) de la fabrique, car plus la compétition devient impitoyable, plus la domination du capital sur le procès de production devient réelle - et, donc, plus le travail salarie est émietté, déchiqueté et ressaie par le capital lui-même. Donc, l’anarchie de la crise historique, les travailleurs salariés la retrouvent en leur sein, dans leur être, dans leur incapacité à s’associer sans remettre en cause le rapport qui les lie pour le capital et les divise pour eux-mêmes. Le salariat tend à détruire toute communauté et donc le prolétariat ne peut se former en communauté qu’en détruisant le salariat.
Le capital ne crée pas l’unité du prolétariat. Il développe une contradiction qui force le prolétariat à s’unir. Cette contradiction est celle qui oppose une force de travail potentiellement communautaire et des forces productives potentiellement unifiées à la perpétuation du travail salarie.

La force du prolétariat n’est pas dans sa qualité de travail salarié. Les ouvriers n’ont plus aucune marge pour développer leur puissance comme somme de vendeurs d’une force de travail ; sur ce terrain, ils se retrouvent impotents.
Leur rapport actuel aux moyens de production et à eux-mêmes les atomise, étouffe leurs besoins réels collectifs en valeurs d’usage, sapant toute tentative d’unification. Ils sont obligés, tant qu’ils ne s’attaquent pas aux rapports marchands en s’appropriant collectivement les valeurs d’usage et les moyens de production, de satisfaire leurs besoins matériels tels qu’ils sont divisés, détermines, modelés par le capital (l’un a des traites, l’autre des enfants, celui-ci une position "privilégiée", celui-là une carte de séjour qui expire, etc. ). Tant qu’on accepte la logique marchande, on est oblige de satisfaire ses besoins en ces termes ; or la plupart des besoins élémentaires du prolétariat (manger autre chose que des aliments falsifiés, respirer, avoir des rapports sociaux, par exemple) ne peuvent être achetés par les prolétaires. Pour commencer à les satisfaire, il faut commencer à se répartirai toute la vie sociale. Le salariat n’est pas simplement une forme extérieure aux ouvriers, à leur action, à leurs besoins, à leurs désirs, à leurs rapports réciproques. Ou bien on entre, sous une forme ou une autre, dans un processus de destruction de l’ échange et d’association non marchande pour des besoins communistes, ou bien on retombe très vite dans l’anarchie inhérente à l’échange. Tant qu’on ne commence pas ce mouvement, on étouffe ses besoins et on essaie de survivre en satisfaisant les seuls besoins que le capital peut encore satisfaire (au compte-gouttes) : la "maison de campagne", du fric pour s’acheter de la nourriture "garantie" un peu moins truquée, des objets fétiches pour compenser l’absence de rapports sociaux, etc. ). Il ne suffit pas d’être contre la division, l’individualisme, la corporatisme, l’usinisme, le racisme, las faux besoins, la concurrence, le nationalisme - il faut être contre l’échange et donc pour la communisation, seul processus dans lequel s’affirment, se définissent et triomphent les besoins sociaux du prolétariat (le premier étant de disparaître en tant que tel !). Il faut le dire carrément : 1"’unité" des travailleurs salariés", c’est au mieux un vœu pieux et au pire une utopie capitaliste. La "solidarité" des avec- et sans-emploi, c’est un programme réactionnaire d’institutionnalisation de la division entre le bagne salarié et l’enfer du chômage, avec partage de la misère, alors que le vrai mot d’ordre, c’est détruire le salariat, intégrer à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber. en préconisant , 1"’unité" des salariés ou la "solidarité’" avec les chômeurs, au lieu de stimuler, d’accélérer l’assaut des prolétaires contre l’échange. , seul moyen d’intégrer les, chômeurs dans d’autres rapports, on fige chaque ouvrier, corporation, usine, employé, chômeur dans "sa" situation particulière et dans une vision parcellaire de sa classe et du monde. Dans cette vision, 1"’unité" de la classe est envisagée comme quelque chose de non organique, comme nécessitant une norme extérieure ( parti considère comme extérieur et non comme sécrétion du mouvement, état, loi, "démocratie », principe moral, etc)
Mais ou est donc la force du prolétariat ? Ceux qui, comme Marcuse ou Chaulieu, n’ont vu que l’atomisation de la classe ont conclu que le prolétariat ne pouvait plus être révolutionnaire. Ils n’ont pas vu que cette atomisation n’est qu’une face de la contradiction, dont l’autre terme est l’interdépendance collective, matérielle du prolétariat, dont les besoins ne peuvent plus être satisfaits qu’en valeurs d’usage - contradiction qui produit les conditions du mouvement communiste. Ils ont saisi quelque chose que les crétins ouvriéristes nient, mais ils n’ont pas compris dans quel ensemble cela se situe. Du coup, ils nient la classe au lieu de comprendre la contradiction qui la pousse à se nier.

Parce qu’ils ne sont ni révolutionnaires, ni matérialistes, ni dialecticiens, Marcuse et Chaulieu théorisent un moment d’une contradiction en l’isolant, mais, eux, au moins, ont mis le doigt sur quelque chose de partiel. Que dire cependant des gauchistes qui s’obstinent à faire comme si le prolétariat était uni pour lui-même en tant que classe révolutionnaire par le salariat, tout en acceptant sa position marchande, alors que tout prouve le contraire ? (5) Il est vrai que le capital rassemble les ouvriers, les associe, Mais cette "unité" de la. pointeuse, de la chaîne, du métro est le contraire d’une véritable communauté, puisqu’elle reste déterminée par l’échange, c’est-à-dire l’isolement des individus. Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les "rassemble".
Le rapport capitaliste ne "donne" aucune force au prolétariat ; en rentrant en contradiction avec les forces productives qu’il a permis de développer, mais avec lesquels il ne se confond pas (technique, prolétaires avec des besoins universels et collectifs, population), il fait surgir une contradiction que seuls les hommes mis dans la position de prolétaires peuvent dénouer, en s’unifiant contre lui. L’unité du prolétariat n’est pas une donnée, elle est quelque chose que le prolétariat développe. Pour paraphraser Marx ("1’histoire ne fait rien, ce sont les hommes qui font l’histoire dans des conditions qu’ils n’ont pas choisies. . . "), le capital n’unifie personne, ce sont les prolétaires qui s’unifient (ou pas) à partir des contradictions qu’il a permis de développer et qu’ils n’ont pas choisies

Si le prolétariat est révolutionnaire, c’est parce qu’il ne peut devenir fort qu’en détruisant le rapport salarial (s’il pouvait devenir fort sans le détruire, pourquoi le ferait-il ? Par idéal ?). La force du prolétariat réside uniquement dans une potentialité que lui seul peut mettre en œuvre comme sujet créateur, comme ensemble d’hommes contraints de bouleverser leur position, leurs rapports, leur être. Cette potentialité trouve sa base matérielle dans deux qualités indissolubles :

1)SA QUALITE DE TRAVAIL TROP ASSOCIE POUR LE SALARIAT ET POTENTIELLMENT FORCE DE TRAVAIL COLLECTIVE MONDIALE.

2) SES BESOINS COLLECTIFS MATERIELS EN VALEUR D’USAGE (besoins universels, parce que suscités par le développement et la crise d’une industrie et d’un marché mondiaux ; besoins sociaux car ne pouvant être satisfait que socialement ; besoins concrets parce que ne pouvant plus s’accommoder de la forme valeur des produits)

C’est en affirmant ces propriétés que le prolétariat devient fort. L’arme du capital, c’est la force des rapports marchands, c’est la perpétuation dans la pratique et dans la tête des prolétaires de leur dynamique, qui tend constamment à associer les hommes de plus en plus, mais à les associer de telle façon qu’ils sont étrangers les uns aux autres. L’arme du prolétariat, c’est qu’il a la possibilité de se constituer, en se servant de l’interdépendance matérielle actuelle comme d’un tremplin, en classe, communauté, contre les rapports marchands. L’arme du capital, c’est sa capacité de fixer les besoins collectifs du prolétariat sur des « revendications » posées en termes marchands, et donc à tarir la source de l’énergie révolutionnaire de la classe : ses besoins matériels qui font éclater la forme marchande. L’arme du prolétariat c’est sa capacité d’affirmer et d’imposer la dictature de ses besoins. L’arme du capital c’est l’écœurante apologie ouvriériste de la classe telle qu’elle est. L’arme du prolétariat, c’est son besoin de ne plus être prolétariat. L’arme du capital, c’est l’usinisme ; l’arme du prolétariat, c’est qu’il constitue une force de travail collective qui tend à faire éclater les murailles de ce château fort féodal qu’est devenue l’usine. L’arme du capital, c’est de « définir » le prolétariat comme une « catégorie économique », et au même moment, de le diluer dans la « somme des salariés » (6) Victor : "Or qu’est-ce que la classe ouvrière sinon une somme de travailleurs salariés ? (p 39)... la "Classe-pour-soi" ne correspond en rien à une "négation" de la "classe-en-soi", de la classe en tant que "catégorie économique", de la "classe-vis-à-vis du capital" (P40) ;
L’arme du prolétariat, c’est sa possibilité de se définir comme un mouvement contre cet emprisonnement dans le salariat et contre cette dilution de ses besoins propres dans les « revendications » marchandes . L’arme du capital, c’est de garder le prolétariat bien « à part » pour qu’il ne puisse communiser la société et reste donc soumis à la logique des autres classes ; l’arme du prolétariat, c’est d’imposer la dictature, oui ! mais la dictature avant tout des rapports communistes inférieurs en dissolvant les autres classes en eux, ou, ce qui revient au même, en se dissolvant.

On va encore faire hurler la majorité, mais tant pis : l’arme du capital, c’est cette fameuse « autonomie » du prolétariat en tant que « catégorie économique » dont on nous rebat les oreilles ; l’arme du prolétariat, c’est de refuser cette « autonomie » juridique de sa position marchande et, en détruisant l’échange, d’amorcer un processus d’abolition de toute sphère autonome, y compris l’économie. L’arme du capital, c’est l’acceptation des hommes prolétarisés de rester prolétaires, de réprimer leur « revendication » collective du communisme, de nier leur nature de plus grandes forces productive qui soit, leur besoin matériel de nouveau rapports sociaux ; l’arme du prolétariat réside dans cette « revendication », cette nature, et ce besoin qui n’est autre que celui de la communauté humaine.

LA MATURATION A TRAVERS L’ECHEC DES LUTTES REVENDICATIVES

Au siècle dernier, la lutte de classe autour de la défense du salaire produisait des organisations ouvrières dans lesquelles les communistes ont pu mener une activité jour développer la conscience révolutionnaire et combattre les tendances réformistes. Aujourd’hui, même les luttes en apparence victorieuses ne produisent plus la tendance à l’association des travailleurs, on a une situation déconcertante : en apparence, il n’y a plus de mouvement ouvrier. Si l’on avait demande à un communiste du XIX° siècle : ’Qu’est-ce que le mouvement ouvrier ?", il aurait montré les grèves, les syndicats, les coalitions, l’internationale, l’influence des communistes. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus montrer un mouvement ouvrier organise, explicite, visible et continu. Il est facile de se moquer des sociologues cardanistes qui ont décrété la disparition du mouvement prolétarien, il est plus difficile de leur répondre. Une chose est certaine : si le mouvement ouvrier ne se présente plus sous la même forme qu’au XIXe siècle (partis permanents, syndicats, etc. ), c’est parce que les conditions de son action sont différentes.

Ce qui nous fait dire que le mouvement prolétarien non seulement existe mais que, de plus, il est en train de forger les conditions d’une pratique directement communiste qui lui était interdite au XIX°, c’est à la fois l’accentuation des contradictions qui poussant la classe vers une pratique révolutionnaire, son refus négatif mais grandissant de marcher dans les mêmes conneries que dans les années 1920 et 1930, et sa capacité à surgir, démontrée plusieurs reprises.
Mais qu’est-ce que ce mouvement qui semble absolument discontinu (7) Une discontinuité absolue est évidemment aussi absurde qu’une continuité absolue. Le mouvement est à la fois continu et discontinu. Il n’y a pas d’évolution graduelle qui ne connaisse de sauts qualitatifs, de ruptures, et il n’y a pas de saut sans processus quantitatif, etc. Ce que nous reprochons à la majorité, c’est de ne pas lier le processus évolutif continu et la rupture révolutionnaire discontinue, et de ne pas comprendre le passage de l’un à l’autre comme une négation.
puisqu’il n’y a plus de continuité organisationnelle ? Qu’est-ce que ce mouvement qui, en dehors de brèves explosions, ne semble se manifester que par des signes négatifs ? N’y a-t-il donc rien, en dehors de l’affirmation communiste, qui la prépare ? Notre hypothèse est qu’il y a un mouvement de maturation, qui prépare les conditions du saut révolutionnaire, mais qu’il est radicalement diffèrent de celui du XIXe siècle.
Il faut partir du la contradiction qui est au cœur de la situation du prolétariat pour comprendre le mouvement de maturation qui précède les surgissements révolutionnaires et comment la lutte de classe forge les conditions de sa propre négation, Le conflit entre, d’une part, les besoins matériels en valeurs d’usage de la force de travail collective et sociale et, d’autre part, la domination des rapports marchands contraint les ouvriers à tenter désespérément de . satisfaire leurs besoins dans la chemise étriquée des revendications salariales, (8) C’est d’ailleurs la dessus que s’appuie la publicité. Vance Packard a bien montré qu’il s’agit de faire consommer des illusions de biens sociaux, des marchandises-substituts à des relations qu’on ne peut avoir, des images de valeurs d’usage inaccessibles sous leur forme marchande aux prolétaires (l’air pur, la "nature", le naturel, etc. ). C’est un détournement et un étouffement des besoins par le totalitarisme de la logique marchande.
Le prolétariat ne se présente évidemment pas avec la volonté de communiser la société mais il a des besoins irréductibles (manger, respirer, s’associer, créer, etc.) qui entrent en conflit avec ses propres tentatives de les satisfaire dans son état de collection de marchand de force de travail et d’échangistes (9))Ce ne sont pas des besoins purement "naturels" mais sociaux car 1) le sujet qui ressent est un sujet collectif forgé et qui se forge dans l’histoire ; 2) les moyens de les réalisés sont donnés historiquement. Il serait faux d’ailleurs de séparer la nature humaine et l’histoire car "l’histoire est un processus de transformation de la nature humaine". en ce sens, on a des besoins humains naturels d’une classe donnée historiquement.

Nous appelons ce processus d’un mot qui demande encore à être précisé : mouvement de maturation (essentiellement silencieuse et non organisée). Il va de soi- que si nous considérons le prolétariat comme produisant sa propre conscience et comme sujet de sa pratique (sujet encore fragmente, en formation), _ nous-estimons que cette expérience est indispensable. Mais il faut répéter avec force que c’est un faux problème que de se demander s’il faut "préconiser" ou "condamner’ les luttes revendicatives, car çà ne change rien. ELLES ONT LIEU, UN POINT C’EST TOUT. La seule chose qui compte, c’est si oui ou non à travers les cycles de luttes, qui comprennent aussi les moments d’apathie apparente, de silence, de non-lutte, de refus de lutter comme des parties intégrantes, les prolétaires produisent leur propre capacité de dépasser la lutte revendicative dans une lutte supérieure.

A travers ces tentatives défaites d’aménager leurs conditions salariales, les ouvriers, avec l’intensification de la crise, se trouvent acculés à un mur : plier l’échine où se battre différemment, reconstituer sur d’autres bases leur unité, affirmer leurs véritables besoins collectifs etc. Peut importe ici l’événement qui joue le rôle de catalyseur de ce saut. Même lorsqu’il s’agit d’un point précis (hausse des prix, répression, accident du travail etc..), la révolte qui surgit utilise cet événement partiel qui concentre en lui tous ceux dont on a souffert auparavant. Si on est matérialiste et qu’on comprend la vie sociale comme un tout, ont saisi sans peine que le mouvement déborde de très loin le fait précis qui l’a provoqué et qu’il est un surgissement contre toute la dégradation de la vie des ouvriers. Parce qu’il est révolutionnaire et vise, sans le savoir explicitement, les rapports sociaux dans leur ensemble, le mouvement prolétarien, soit ne formule pas de revendications, soit utilise les revendications dont tout le monde sait qu’elles sont un prétexte, dans la mesure où elles ne représentent qu’une infime partie des causes profondes de la lutte, pour aller au-delà.

Les ouvriers, en luttant, contraignent à le capital à les diviser encore plus, à les défaire, poussant ainsi à l’extrême l’insupportable écartèlement entre leurs besoins et leurs divisions marchande. Les ouvriers ne sortent pas unifiés des luttes, sinon ils tendraient à maintenir au-delà de la lutte l’association. Par contre, ce qui s’est infiltré lentement dans la conscience (et dans la notre bien plus vite !), ces que les rares instant ou ils ont pu sentir leurs forces, c’est au cours des surgissements unificateurs qui dépassait la revendication. Par contre, les moment où le marchandage et la négociation reviennent au premier plan laisse à un souvenir pénible de division et d’émiettement. Le contraste entre leurs fragmentations insurmontables comme "somme de travailleurs salariés" et leur unité comme association au-delà de et donc contre le salariat, voilà ce que, à travers les cycles de lutte, les processus silencieux et moléculaire, les défaites, les surgissements étouffés par des revendications, mis en relief la leçon de choses de notre époque.

Nous répétons : il n’y a pas de "dynamiques objectives des luttes " (10) c’est avec ce type d’arguments que certains camarades justifiaient l’absence de toute critique de la lutte de classe au Portugal dans le tract : "au Portugal, le capital affronte le prolétariat mondial " (voire R.I.. N° 10).. Il y a des prolétaires qui, en luttant de façon revendicative, se contraignent, par l’effet de ces luttes sur le capital et sur eux-mêmes, à lutter différemment. Ce qui est objectif, c’est la contradiction entre le salariat et les forces productives. Mais si on transforme la lutte de classe en un processus ayant une dynamique "objective" et le prolétariat en un acteur pris dans cette dynamique comme une courroie de transmission de cette "dynamique", on nie la nécessité pour le prolétariat d’engager un processus de rupture, de négation, des critiques, de dépassement de son ancien être et de son ancienne façon de lutter ;

on nie le saut qualitatif que prépare toute évolution’ ; on nie ce qu’il y a de potentiellement révolutionnaire dans la contradiction qui le travaille et dans la conscience (d’abord négative) qui est en gestation à travers les échecs. ON NIE LE SUJET CREATEUR au nom d’une vision objectiviste et réifiée. Et on finit par se retrouver, à coté de tous les gauchistes, à ne pas accomplir la critique nécessaire, qu’accomplit chaque jour dans la pratique la lutte de classe, des luttes revendicatives, et à nous répondre : "Mais elles ont une dynamique objective. . . " Cet oubli du sujet mène droit au programme de transition ("les revendications mènent objectivement à la révolution"), à l’apologie du prolétariat-travail salarié, au trade-unionisme et au gradualisme. Quant à la. "dynamique objective" d’une lutte de classe revendicative poussée jusqu’au bout sans que les prolétaires soient capables de la dépasser et de se nier, nous la connaissons bien. La voici : luttes revendicatives, luttes revendicatives, luttes revendicatives...émiettement, division, embrigadement et écrasement.

SIGNES PRECURSEURS. . . .
Nous voulons bien qu’on nous parle d’un processus vers la formation de la classe-pour-soi permanent à travers les luttes revendicatives, à condition qu’on saisisse correctement le processus concret de cette formation : le développement du heurt entre les besoins réels du prolétariat et sa façon démodée, archaïque, conservatrice de lutter, développement qui accumule les conditions d’une rupture avec cette façon de lutter. Nous ne prétendons pas avoir exploré toutes les sources par lesquelles suinte la conscience communiste, ni tous les canaux par lesquels elle s’infiltre, car la manifestation de ce heurt, il y en chaque jour un nombre quasi infini. Ce que nous disons, c’est qu’on ne peut commencer à analyser les formes variées et complexes que revêt le mouvement de maturation si on n’a pas saisi sa nature contradictoire et le saut qualitatif vers lequel elle tend.

Une fois qu’on s’est mis d’accord sur cela, la discussion est ouverte sur la question des signes concrets de la maturation et ses moments. Nous reconnaissons volontiers que nous avions insuffisamment développé ce point. Aussi voulons-nous apporter quelques indications sur les signes précurseurs de la rupture révolutionnaire qui apparaissent au sein même des luttes actuelles.

Il y a, même dans certaines luttes très limitées, des pratiques qui traduisent une poussée vers l’action révolutionnaire, une tendance permanente vers le surgissement de la classe communiste. Mais, contrairement à ce que pensent beaucoup de conseillistes, il ne s’agit pas avant tout de ’nouvelles formes’ d’organisation et autres tartes à la mode ; ce sont : le déclenchement à partir d’une minorité qui exprime et cristallise ce que ressentent collectivement les travailleurs, leur tendance à se constituer en communauté d’action pratique (occuper,. envahir les bureaux, manifester, étendre la lutte par tous les moyens, etc.) l’absence de revendications ou leur mise au second plan ou l’adoption de mots d’ordre intentionnellement vagues pour ne pas geler le mouvement ("du pain", à Gdansk, "tous en grève pour que ça change"’, en 68, "solidarité ouvrière", à Barcelone ; souvent, même dans de petites grèves, le seul mot d’ordre, c’est "tous en grève"), le refus de la "démocratie" des votes bidons, la défiance à l’égard des syndicats ou l’affrontement avec eux, etc. il faut savoir déceler ce qu’il y a de formidable dans le fait qu’aucune de ces manifestations ne formule de programme "positif", de proposition d’aménagement. C’est que le prolétariat ne peut proposer de positif que le communisme. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de comprendre que si ces tendances à la constitution de la classe-pour-soi, ces poussées restent étouffées et cèdent très rapidement la place à la division salariale c’est d’abord parce qu’elles ne parviennent. pas à trouver leur. véritable piste de développement : ce qu’ "Internationalisme" appelait le "terrain social général".

Le plus souvent, c’est leur isolement, leur incapacité de détruire les barrières de l’entreprise qui expliquent leur avortement. Ce localisme plonge ses racines dans le faible niveau de maturation de la crise, de la conscience, etc. Cependant, les moments d’unification, aussi brefs et partiels qu’ils soient, laissent un souvenir de communauté, d’unanimité, de force qui contraste violemment avec la fin en eau-de-boudin des grèves "revendicatives", avec leur atmosphère bien connue d’éparpillement, d’impuissance, d’amertume, de discussions interminables, de reproches, de cartes déchirées. . . C’est le une image vivante, une situation que n’importe quel ouvrier a déjà vécue, du décalage entre la force du prolétariat lorsqu’il "oublie" les déterminations du salariat et amorce un mouvement d’association sur d’autres bases - et sa faiblesse lorsqu’il s’empêtre à nouveau dans les mailles des rapports marchands.

Ceux qui ne voient que les "revendications" passent à coté de ce qu’il y a d’important dans ces moments, brefs mais non rares, et. ils se contentent de faire l’apologie de telle ou telle forme dure (séquestration, comité de grève, violence, etc. ),contribuant ainsi à fixer le mouvement sur des aspects partiels pour en masquer l’essence. Pour eux, toute lutte est revendicative, et son degré de "radicalisé" se mesure aux formes utilisées pour aménager les. conditions d’exploitation.

Mais lorsque les travailleurs entrent brusquement ; sans revendication, dans un irrésistible mouvement qui balaie toutes les frontières marchandes, brûlant d"un apparent irréalisme, manifestant une apparente "folie" et dépensant une énergie sans commune mesure avec les raisons apparentes, partielles et immédiates du combat, 1es idéalistes s’imaginent qu’ils se battent pour "autre chose que des besoins matériels". Pour eux, les besoins ne peuvent s’exprimer que dans le langage étroit de la "réalité" existante : revendiquer, vendre, acheter, négocier, faire pression, calculer ses "intérêts" tels qu’ils se présentent dans cette société marchande, sous une forme particularisée, individuelle, corporative, divisée et soumise à la dictature de l’échange. Par contre, ils pensent que toute lutte qui ne se plie pas à cette logique ne peut être que la manifestation d’une aspiration idéelle. Comme si le besoin de communauté entre des morceaux d’humanité pulvérisés par 1’ "unité" de la chaîne de montage n’était pas aussi matériel que quelques francs de plus avec lesquels on ne peut plus s’acheter que de la camelote ou des spectacles-illusions de rapports sociaux. Une des plus grandes ruses de l’idéologie bourgeoise, c’est de poser toutes les questions en ses termes et de supposer comme évident que : besoins = revendication et que : lutte sans revendication = lutte purement "politique", pour un idéal, etc. Ce qui est effarant, c’est de voir un révolutionnaire comme Victor reprendre sans sourciller l’identification : "matériel" = "économique" = revendication. Il contribue ainsi à emprisonner les ouvriers dans l’idée que ce qu’ils font de plus profond serait fou, utopique, sans rapport avec leurs besoins, ou, au mieux, la manifestation d’une "idée", et que, par contre, les revendications soi-disant précises, concrètes, ça c’est du solide, du vrai.

Face à ce réalisme rabougri, nous n’hésitons pas à affirmer, avec la certitude joyeuse de faire pousser des cris d’écorchés à tous les matérialistes vulgaires qui encombrent les rayons des librairies, que, loin d’exprimer les besoins de la classe ouvrière, les revendications, si elles ne sont pas immédiatement dépassées ou reléguées au second rang, les masquent. Et nous trouvons une confirmation du matérialisme vrai, c’est-à-dire dialectique et subversif, dans le fait que les fractions les plus avancées dans les luttes sont celles qui ressentent tellement de besoins matériels et sociaux frustrés, si collectifs, si concrets, si universels qu’elles ne peuvent les faire entrer dans aucune revendication précise. Il faut être resté, en mai 1968, à l’université ou dans un local syndical pour ignorer que les plus radicalisés, ceux qui ont déclenché les grèves, affronté les syndicats étaient ceux qui sont partis sans revendications, qui n’ont jamais calculé ce qu’ils en retireraient individuellement. Et une fois qu’on sait cela, il faut avoir les oreilles bouchées par les boules de cire de l’ouvriérisme pour ne pas comprendre que, lorsque les prolétaires disaient : "On ne s’est pas battu pour quelques francs de plus mais pour que ça change, pour la dignité, etc. ", ce n’est pas parce qu’ils étaient de chouettes gars bien idéalistes, au-dessus des contingences et moins exigeants matériellement que les autres. C’est, au contraire, parce qu’ils ont une tolérance moindre aux privations qu’ils ont exprimé, ne fût-ce qu’un instant, des besoins de rapports sociaux, de valeurs d’usage (Il) c’est la même chose pour les révolutionnaires. On n’est pas communiste parce qu’on a une idéologie, mais parce qu’on a des besoins (conscients ou non) communistes tout à fait matériels et sociaux qui nous poussent à exprimer le mouvement qui satisfera ces besoins, afin de l’accélérer. Il est tout à fait normal qu’on retrouve le même processus chez les révolutionnaires actifs en permanence et dans les fractions qui surgissent temporairement au cours des luttes. C’est le contraire qui serait inquiétant, puisqu’il s’agit des fractions d’un même mouvement, qui sont mille fois plus matériels que les illusions de survie que représentent les revendications, qu’on n’obtient d’ailleurs presque jamais. Par contre, ceux qui calculent encore les conséquences pour leur situation marchande particulière expriment moins de besoins, puisqu’ils se satisfont d’aménagements illusoires à la dégradation continue et effroyable de leur vie. Peu importe ici que, devant l’absence de conditions pour aller plus loin, tous finissent par se replier sur des revendications "réalistes" et se défendent comme ils peuvent, c’est-à-dire mal. Ce qui nous intéresse c’est de déceler comment, de façon confuse, non explicite, à peine conscience, les prolétaires commencent à exprimer pratiquement l’histoire de notre époque : les besoins matériels entrant en conflit avec le rapport salarial. Ce qui nous intéresse, c’est comment les prolétaires commencent à saisir ce qui, pour la majorité, reste un mystère "philosophique" très compliqué : que la classe n’est pas une somme de travailleurs salariés.

Mais on ne peut déceler ces signes encore imprécis et partiels de la formation de la classe-pour-soi à travers les luttes quotidiennes que si on comprend qu’elles ne font que préfigurer ce qui apparaît clairement au grand jour lors du saut qualitatif que représentent les surgissements généraux de la classe. Là, il ne s’agit plus de signes d’une maturation et de l’exacerbation des contradictions qui approfondissent cette maturation : il s’agit de 1’apparition d’un mouvement révolutionnaire. Dans un quartier, dans une ville, une ’région, un pays, etc. , les cadres de l’usine et de la corporation sont brisés, ce qui conduit directement à un début d’affirmation communiste. Donc, quelle que soit l’importance des symptômes partiels que nous venons d’évoquer, il faut bien se représenter que le surgissement révolutionnaire est, pour l’essentiel, une négation de ce que la classe faisait auparavant, d’une nouvelle qualité, d’une rupture. c’est cela que nous allons développer à présent

LE MOUVEMENT COMMUNISTE - TACHES SOCIALES ET MILITAIRES

Nous avons vu que, au fur et à mesure que se déploie la crise, les ouvriers sont confrontés à l’impossibilité de satisfaire leurs besoins matériels ) collectifs en valeurs ’ n continuant à se battre comme porteurs d’une force de travail-marchandise. c’est pourquoi ils sont poussés à utiliser la seule arme qui leur reste : leur nature de force de travail associée, potentiellement universelle SANS TENIR COMPTE DE LEUR QUALITE DE SALARIES.. Ce moment - le surgissement de la classe-pour-soi - est véritablement effrayant quand on se représente la nouvelle contradiction dans laquelle se situent d’emblée les prolétaires. Ils prennent des mesures qui sont le début de l’instauration d’une communauté universelle sans échange, alors que toute la vie sociale, la division du travail, l’organisation du travail, la nature même des valeurs d’usage, la situation particulière et partielle dont ils se dégagent, sont entièrement modelés par les lois de l’échange. De plus, ils ont évidemment face à eux toute la contre-révolution armée jusqu’aux dents, des centaines de millions de semi-prolétaires qu’il faut intégrer si on ne veut pas qu’ils forment les corps francs de la bourgeoisie.

Pourtant, aussi partiel, minuscule, embryonnaire soit-il, ce mouvement est déjà mondial et communiste. Le communisme n’est pas un simple "but" idéal pour "le jour ou" tout sera résolu, ou "adviendra" [comme dit Victor page 46) l’Abolition, avec un grand A, de l’exploitation, mais un mouvement social. Jusqu’à nouvel ordre, tout mouvement réel commence en un ou des endroits précis, limités et se heurte à des contradictions qui le poussent de l’avant. c’est parce que les premières mesures du prolétariat sont anti-échangistes, c’est-à-dire Communistes, qu’il entre dans un antagonisme avec l’ensemble des rapports mondiaux et se trouve forcé d’en prendre d’autres, plus vastes, plus étendues. L’universel, le mondial sont le processus d’universalisation, de socialisation de l’humanité, c’est-à-dire une histoire bien concrète qui commence par de pauvres petites mesures de destruction de l’échange et de communisation de la pauvreté dont nous héritons et se poursuit avec la transformation des forces productives elles-mêmes, c’est-à-dire du rapport de l’homme à la nature.

Marx avait raison de parler du communisme inférieur pour caractériser "le communisme tel qu’il sort de la société capitaliste". Seul le communisme peut détruire l’échange (car il n’y a pas de no man’s land, toute destruction d’un rapport social est l’instauration d’un autre rapport social, et seuls les trotskistes ou S ou B peuvent s’imaginer qu’il y a d’autres rapports sociaux que capitalistes ou communistes). Et la destruction de l’échange, ce n’est pas un décret du soviet suprême "après qu’on aura réussi la révolution mondiale" ; ce sont des ouvriers attaquant les banques ou se trouvent leurs comptes et ceux , des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs produits directement et sans marché, ce sont les sans-logis occupant les logements, "obligeant" ainsi les ouvriers du bâtiment à produire gratuitement, les ouvriers du bâtiment puisant dans les magasins librement, obligeant toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à collectiviser, etc.

Qu’on s’entende bien. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le "communisme". Distribuer des valeurs d’usage, faire circuler directement moyens de production et matières premières, utiliser la violence contre l’Etat en place, des fractions du capital peuvent accomplir une partie de ces choses dans certaines circonstances. Ce qui est communiste, ce n’est pas la "violence" en soi, ni la "distribution" de la merde que nous lègue la société de classes, ni la "collectivisation" des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé. Le mouvement s’effectue à travers ses mesures, il est ses mesures, mais il est aussi plus que la somme des mesures envisagées statiquement. Chaque action du prolétariat s’annonce comme nécessaire et se révèle, dès qu’elle est effectuée, comme insuffisante, comme exigeant immédiatement une autre mesure nécessaire. Tout, (dans le monde de l’échange, se tenait, et chaque domaine était une infime partie du réseau de la division mondiale du travail. Au fur et à mesure que le prolétariat s’attaque aux rapports sociaux et aux forces militaires de la classe dominante, il se rend compte que tout se tient pour lui aussi. Si nous parlons de mouvement communiste, c’est que désormais tout le mouvement est déterminé par la contradiction vécue par le prolétariat-sujet entre ses premières mesures communistes inférieures et l’impossibilité de les maintenir sans les élargir, sans s’attaquer à toute la vie sociale, par tous les moyens.

Dès qu’elle surgit, la classe ouvrière-pour-soi se heurte à des taches sociales et militaires. Le seul "pouvoir" qu’elle a est celui des nouveaux rapports qu’elle peut instaurer, et elle ne peut les instaurer sans s’affronter militairement au capital. Les tâches militaires et sociales sont indissolubles, simultanées et s’interpénètrent. On ne peut mener une guerre civile sans prendre de mesures communistes, sans dissoudre le travail salarié, communiser l’alimentation, le vêtement, le logement, se procurer toutes les armes (destructrices, mais aussi les télécommunications, la nourriture, etc. ), intégrer les sans-réserves (y compris ceux que nous aurons réduits nous-mêmes à cet état), les chômeurs, les paysans ruinés, les étudiants paumés et sans attache. Parler de guerre civile menée par une "catégorie" qui représentera 10% de la population et qui sera en train de faire des "grèves" pour quémander de l’état qu’il satisfasse ses "intérêts", c’est une plaisanterie.

D’un autre coté, les moindres mesures de communisation se heurtent à la violence déchaînée du capital. Même si les ouvriers ne voulaient pas de guerre, ils y sont contraints parce que, une fois qu’ils se sont attaqués à l’échange, ils ne peuvent plus reculer, et le capital use de tous les moyens pour leur rendre la vie impossible : terreur, sabotage, blocus, etc, Donc, pas de révolution sociale sans guerre, pas de guerre sans révolution sociale ; cependant, il faut bien comprendre que c’est un mouvement social qui fait la guerre et que le prolétariat ne se bat pas pour faire la guerre et ne prend pas les mesures sociales parce qu’il a l’idée que sa "mission" est de détruire l’Etat.

En s’affirmant comme travail ré associé, communauté, les ouvriers amorcent un processus qui ne peut que s’étendre. En effet, à partir du moment ou on [, commence à consommer gratuitement, il faut reproduire les valeurs d’usage consommées (ou d’autres) ; pour les reproduire, on manque de matières premières, de pièces détachées, de nourriture. Il faut donc s’emparer des moyens de transport, des télécommunications et entrer en contact avec les autres secteurs ; ce faisant on se heurte aux bandes armées adverses. L’affrontement avec l’Etat pose immédiatement le problème de l’armement, qui ne peut se résoudre qu’en mettant sur pied un réseau de distribution de valeurs d’usage pour entretenir une armée. A partir du moment ou les prolétaires défont les lois marchandes, ils ne peuvent plus s’arrêter (d’autant moins que le capital est ainsi privé de biens essentiels et contre-attaque). La nature même du prolétariat, classe associée mondialement, lui impose d’étendre le mouvement géographiquement (nouvelles régions), socialement (nouveaux secteurs de la division du travail, nouvelles mesurés de ré association), militairement.

Chaque approfondissement social, chaque extension donnent chair et sang aux nouveaux rapports, permettent d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communiste en train du se constituer et de se dissoudre simultanément, de réorganiser les forces productives, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires, d’acquérir une position militaire. Et vice versa

Résumons-nous.

l) La force du prolétariat réside dans son caractère de classe associée, liée matériellement par la division mondiale du travail. C’est pourquoi la moindre mesure de ré association pour satisfaire ses besoins la pousse vers la mondialisation de son action, car, d’une part, toute mesure en exige une autre (12),Le travail associé est un fil qui, en se dévidant, parcours tout le réseau inextricable des relations humaines à l’échelle mondiale, d’autre part, elle provoque une réaction militaire du capital qui ne lui permet pas de sa localiser. Par contre, si la classe s’affirme comme travail salarié, par usines, sans détruire l’échange, en restant enfermée dans sa catégorie-prison, avec une simple organisation purement "politique", son mouvement se fige, elle régresse et perd toute forcé militaire.

2) Le moteur du mouvement d’extension révolutionnaire est donc à chercher, non dans la lutte "revendicative" contre les effets de l’exploitation, mais dans le heurt entre, d’une part, les mesures communistes qui s’imposent à la classe et, d’autre part, las rapports marchands qui les entourent, tendent à étouffer le mouvement - et à l’écraser .

3) On n’affaiblit pas militairement la classe en disant qu’elle s’auto dissout. Bien au contraire. La transformation des rapports sociaux est une arme militaire formidable (bien qu’elle doive être forcée, imposée, consolidée à l’aide de canons). car elle précipite 1’afflux des dépossédés au prolétariat communiste, elle renforce l’unité de la classe - et elle atteint l’ennemi au cœur de sa force sociale (l’inertie atomisation des rapports marchands). Ce n’est pas par hasard ni la social-démocratie reportait le communisme aux calendes grecques et refusait du poser concrètement tout problème militaire.

L’une des forces les plus remarquables du prolétariat, c’est sa capacité à faire de l’attaque contre les rapports marchands une véritable arme de guerre. En détruisant le secteur commercial, les banques, les titres du propriété, il pousse les capitalistes à la faillite, contraint les petits-bourgeois, représentants, petits rentiers à se rallier autour des centres de production de valeurs d’usage. La classe capitaliste et ses innombrables couches périphériques reposent sur un enchevêtrement compliqué, paperassier, bureaucratique, vulnérable au plus haut point, du liens financiers, de crédits, d’obligations. Sans ces l,iens, sa cohésion interne s’effondre. Cette classe n’est pas une communauté fondée sur une association matérielle, elle est un conglomérat de concurrents unis par l’échange. L’échange, c’est la communauté abstraite (l’argent). C’est pourquoi les communistes devront être au premier rang pour pousser énergiquement à toutes les mesures de démantèlement des liens qui unissent nos ennemis et leurs supports matériels, destruction rapide, sans possibilité de retour, et, simultanément, à toutes les mesures de communisation.
4) Ce ne sont là que des indications encore partielles sur un travail faire. Mais, en tout cas, nous avons absolument rompu avec l’imagerie sociale-démocrate de la révolution, "politique"" puis sociale

AFFIRMATION ET NEGATION DU PROLETARIAT
L’affirmation du prolétariat, c’est sa propre négation. En fait, il s’agit simplement là de deux termes qui désignent le même mouvement envisagé sous deux angles différents. La constitution des prolétaires en libre ré-association, c’est le processus de destruction du travail salarié. L’instauration de la communication directe des valeurs d’usage, c’est la dissolution des rapports d’échange et la fin de toute médiation entre les hommes et la production de leur vie sociale, entre les producteurs eux-mêmes, entre la production et la consommation. La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation de la classe associée par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches semi-prolétariennes à rejoindre la classe communiste elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement ou le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine.

Ceux qui préconisent : d’abord la dictature purement "politique" du prolétariat, puis, après une mythique destruction, toujours "politique", du capital mondial, la transformation communiste de la société, aboutissant soit à l’idée que, au cours du mouvement, les rapports resteraient capitalistes et que la "dictature" du prolétariat "contrôlerait" le capitalisme en attendant d’avoir achevé les taches "politiques" censées "préparer" sa destruction (13) Nous verrons dans la seconde partie que c’est à cela que risque d’aboutir. . la majorité avec sa théorie de l’état "contrôlé" ; il est ironique, et attristant, qu’après s’être tant moqués du "contrôle ouvrier" des trotskistes, ces camarades en prennent le chemin... soit à l’aberration selon laquelle il existerait des rapports "neutres", "intermédiaires", "transitoires", ni capitalistes ni communistes, ni marchands ni collectivement ré-associés (14) c’est pour éviter cette interprétation que nous abanuonnons l’ex ?ression ambigue de "période de transition", qui est souvent comprise comraÈ "mode de Production transitoire". La révolution bourgeoise pouvait connaître un relatif décalage entre révolution sociale et révolution politique parce que la bourgeoisie portait ses rapports avec elle et n’avait plus qu’à établir une sphère politique correspondante. Mais le prolétariat ne porte pas en tant que travail salarié le communisme, il ne possède rien sinon sa propre capacité potentielle à cesser d’être prolétariat. Il ne peut en aucune façon asseoir son pouvoir sur une sphère politique séparée, mais seulement effectuer son pouvoir de transformer les rapports existants par tous les moyens : sociaux :, militaires, etc. Ce qu’instaure la classe ouvrière, ce n’est pas un pouvoir au-dessus de la société pour geler et consolider des rapports déjà existants, mais le pouvoir réel, concret de produire de façon créatrice de nouveaux rapports en devenant autre que ce qu’elle est. Si les gauchistes ce gargarisent tant avec les mots "dictature", "pouvoir", "violence" sans indiquer à quel mouvement sont subordonnés ces moments, c’est parce que, ne sortant pas des rapports capitalistes, ils sont obligés de masquer le conservatisme de leurs misérables Programmes revendicatifs, "transitoires", par de la phraséologie sanguinolente et purement "politique". Mais les communistes comprennent la violence comme violence des nouveaux rapports contre les anciens, et les tâches militaires, de dictature, comme découlant, dans leurs formes spécifiques, du contenu social de la révolution. Chaque classe mène la guerre à sa façon, en fonction de la nature du mouvement qu’elle effectue.

Pourquoi l’association du prolétariat pour lui-même est-elle non le prélude "organisationnel" ou "politique" à sa dissolution mais le processus même de cette dissolution ? Pour le comprendre, il faut saisir ce qu’est le travail associé par le capital. Prenons le prolétariat aujourd’hui : il n’est pas complètement et mondialement associé, car le capital ne peut s’unifier complètement. Si la société formait un seul atelier unifié, il n’y aurait pas besoin de médiation pour la communication des produits, donc pas d’échange, pas de salariat. S’il y a encore échange, c’est parce que le travail n’est associé que jusqu’à un certain point et reste en même temps fragmenté par le capital. D’une part celui-ci tend à le rendre de plus en plus interdépendant à constituer une seule force de travail et, d’autre part, -dans le même mouvement, il sécrète des barrières, des limites, et le maintient divisé. L’ouvrier de Renault, le mineur sud-africain et le travailleur agricole brésilien font partie d’une force de travail collective mais, entre eux, il y a les frontières, les grilles des entreprises, l’échange, leurs positions respectives et concurrentes de vendeurs d’une force de travail individuelle, corporative ou nationale, les secteurs commerciaux etc. Le travail humain est quasi associé, mais la logique du capital le morcèle et oppose ses parties entre elles - et c’est le capital qui réunit les fils dispersés de la division du travail à travers l’échange. La crise historique du capitalisme pousse à un extrême insupportable l’écartèlement entre une association de plus en plus poussée et la forme marchande qui, tout en effectuant cette association, la fragmente du plus en plus. La décadence, c’est le dévaloppement de cette contradiction jusqu’à l’alternative : comunisme, c’est-e-dire ré-association_sans échange ou destruction de la relative association déjà atteinte par l’échange, c’est à dire destruction de l’humanité. Les ouvriers sont de plus en plus associés par le capital et fragmentés par lui. Il y a un réseau inexctricable de liens d’interdépendance et, au même moment, un isolement cauchemardesque des individus les uns vis-à-vis des autres. "La dépendance mutuelle et universelle des individus, alors qu’ils restent indifférents les uns aux autres, telle est actuellement la caractéristique de leurs liens sociaux" Marx, "Fondements. . . ).

Donc le travail associé par le capital ne peut s’unifier et faire la révolution tel qu’il est (divisé en usines absurdes, déchiré par la division du travail, rendu étranger à lui-même par l’échange, etc. )- Il faut qu’il pousse jusqu’au bout l’association déjà réalisée par le capita1 mais en la détruisant, en la renversant, en la dissolvant et en se RE-ASSOCIANT. C’est là qu’on se rend compte que même l’association du travail actuelle n’est pas un "germe" de communisme dans la société capitaliste (c’est là une vision évolutionniste), mais qu’elle fait partie d’une contradiction qui pousse les hommes à bouleverser cette association en s’appuyant sur elle. Le comnunisme, c’est avant tout la remise en question pratique de leur propre être, de leur ancienne association pour-le-capital par les prolétaires, c’est-à-dire la suppression par le prolétariat de sa propre existence. Tous ceux qui parlent de dictature du prolétariat ou de pouvoir ouvrier sans préciser parlent de la dictature du travail salarié c’est-e-dire du capital.

La nouvelle association est une rupture avec l’ancienne mais, tout en étant sa négation, elle y trouve les éléments de sa base de départ (pour produire de nouvelles valeurs d’usage, il faut consommer les anciennes ; pour produlre de nouvelles forces productives, il faut utiliser, au début, les machines barbares dont nous héritons ; pour précipiter l’afflux des couches semi-prolétarisées à l’association, il faut mener une politique qui joue précisément sur les liens d’échange qu’elles avaient auparavant et ne peuvent plus avoir ; etc. ). Encore une fois, les hommes font l’histoire (ici, en produisant de façon créatrice des choses et des rapports nouveaux, en se réassociant de façon nouvelle) dans des conditions objectives qu’ils n’ont pas choisies (puisque la réassociation se fait à partir d’un état matériel forgé par le capitalisme). Ainsi, le conflit entre le travail associé et le travail salarié ne se traduit pas simplement par la victoire du travail associé-par-le-capital, par le travail tel qu’il a été modelé, éclaté par le capital, mais par une qualité nouvelle, qui dissout les deux termes de la contradiction. La révolution, ce n’est pas la généralisation du travail décomposé, parcellaire, des forces productives produites par le . En brisant les chaînes de l’échange, LE TRAVAIL CHANGE DE NATURE , SE TRANSFORME EN ASSOCIATION SOCIALE , CESSE D’ETRE DU « TRAVAIL » AU SENS D’UNE ACTIVITE SEPAREE. La révolution, c’est la constitution par les hommes placés dans la situation de prolétaires d’une communauté humaine, produite en prenant appui sur le réseau mondial des liens matériels qui résultent de . l’appropriation mondiale de la nature qu’a développée le capitalisme. Cette réassociation est la négation de l’association actuelle, la transformation d’une somme d’intérêts réunis par l’échange en une communauté humaine.

POURQUOI « INVARIANCE » N’EST PLUS REVOLUTIONNAIRE

On nous a dit que nous, la "tendance", défendions les mêmes positions qu"’Invariance" ; Nous voulons répondre rapidement et montrer que les camarades qui font cet amalgame n’ont compris ni l’évolution d’ « Invariance » ni la nôtre.
Précisons tout de suite que nous ne pouvons, dans le cadre de ce texte, faire une véritable critique approfondie d"’Invariance". Nous nous fixons ici un double objectif trés limité et immédiatement pratique : 1) démythifier "Tnvariance", qui sert de repoussoir trop commode à la majorité ; 2) nous démarquer de tous les idéologues de la négation, afin d’éloigner tous les humanistes qui seraient tentés de projeter leur camelote sur nos positions. Nous savons que nous ne pouvons donc, pour l’instant, qu’être schématiques et relativement injustes à l’égard d"’Invariance". La critique radicale nécessaire de l’évolution de ce courant devra être plus nuancée, saisir plus la richesse deson apport, etc

"Invariance" a été un moment de la pensée révolutionnaire, puisque rien ne pourra se faire qui ne reprenne de façon critique certains de ses apports. Au cours de son évolution, il a affirmé toute une série de points communistes essentieis en deçà desquels on ne peut plus rester (la dictature du prolétariat n’est qu’un moment de sa négation, l’affirmation du travail saiarié est celle du capital, le mouvement révolutionnaire est celui de l’instauration de la communauté) et d’autres qui, tout en étant partiels, permettent une critique féconde (domination réelle/formelle, définition du prolétaire comme sans-réserves (Bordiga), etc. ).

Cependant, "Invariance" n’est jamais sorti du terrain de l’idéologie. Au lieu de tenter de cerner le processus réel de négation, Camatte s’est tenu sur un terrain idéologique. Du prolétariat se niant, on est passé à la négation abstraite, puis, dans le dernier numéro de la revue (on le sentait venir avant) au prolétariat nié (dans la tête de Camatte). Ainsi, il a pris la position sociale-démocrate (le prolétariat fait la révolution sans se nier et se nie après) et après l’avoir démolie, il la retourne (il faut "nier" le proiétariat avant la révolution, et c’est 1"’humanité" qui détruit le capital). L’humanité n’est plus quelque chose qui se constitue à travers un mouvement actif de transformation qui est l’oeuvre du proétariat en train de s’élargir : ELLE PREEXISTE A LA REVOLUTION.

Cette vision métaphysique à laquelle Camatte a fini par arriver découle, à notre avis, de l’analyse fausse selon laquelle le capital aurait une communauté matérielle achevée. D’une tendance contradictoire jamais achecée il a fait un résultat. D’ou l’incapacité de saisir les véritables contradictions de la période de crise historique (tendance exacerbée à la domination réelle du capital se heurtant aux limites de l’échange, tendance à la prolétarisation de toute l’humanité contrecarrée par l’incapacité eu rapport salarial à intégrer les sans-réserves). Le capital devient abstraitement "unifié", complétement abstrait et se dépasse lui-même dans la communauté matérielle. D’ou le conflit parfaitement immédiat entre corrrrrunauté humaine et matérielle.

L’absurdité d’un combat de 1"’humanité" contre le "capital" vient de ce qu’on présuppose évidemment que l’humanité existe déjà - et nous voilà en pleine vision réformiste a-classiste. Par un autre chemin, la "négation" abstraite du prolétariat rejoint l’apologie du prolétariat ! C’est que tout cela se passe au niveau de la pensée pure : concepts de "négation", "communauté", etc. sont devenus autonomes par rapport aux telndances réelles qu’ils tentaient à l’origine d’exprimer. Alors que les gauchistes ne comprennent pas comment le prolétariat se supprime, se dissout Camatte saisit bien qu’il ya dissolution mais ne comprend pas qu’elle est l’oeuvre du prolétariat. Le mouvemen communiste est effectivement d’emblée tendance à la constitution de la communauté humaine, mais ce mouvement n’est pas désincarné, n’est pas une pure essence qui ne revêtirait pas de forme phénoménale, n’est pas quelque chose qui s’effectue dans le vide. Cammatte ne voit pas que le prolétariat, en tant que sujet délimité (en train de perdre ses limites antérieures), partiel (classe en train de devenir humanité), n’englobe pas, au départ de son mouvement, tout le monde, mais mène une action concrète à travers laquelle il tend à intégrer tout le monde - que c’est le prolétariat qui détruit les rapports capitalistes forme ainsi la communauté. Ce n’est pas 1’ humanité qui fait la révolution, mais la révolution qui fait l’humanité, parce que tant qu’il y a capital il n’y a pas d’humanité, et celle-ci se forme précisément dans et par la révolution prolétarienne. Ce n’est pas non plus le travail salarié qui fait la révolution, parce que tant qu’il y a travail salarié il y a capital. Ce sont les prolétaires en train de devenir, de travailleurs salaries, une communauté humaine.

Camatte ne saisit pas la contradiction du prolétariat. C’est pourquoi il ne peut comprendre concrètement que son affirmation comme travail se réassociant sera en même temps sa négation. En fait, il ne saisit la dissolution de la classe que sous une forme idéelle. Il ne s’intéresse pas véritablement au déroulement concret de ce processus, et lorsqu’il a tenté de lire des signes de sa "négation" devenue abstraite dans la réalité, il est tombé dans tous les panneaux à la mode (marginaux, hyppies, nationalistes noirs, etc. ).

Mais, contrairement à ce qu’on pense généralement, ce n’est pas parce q"’Invariance" a trop rompu avec le gauchisme qu’il est sorti du communisme. C’est parce que, n’ayant pas assez rompu, il ne peut que le rejeter de façon idéologique, en restant dans sa propre logique (le prolétariat n’est pas le sujet de sa propre négation). Comme il fait l’équation : prolétariat = somme de travailleurs salariés, il ne sort pas du faux dilemme : ou bien l’affirmation du travail salarié (c’est-à-dire du capital) ou bien la négation abstraite (l’humanité)

Sur la question du parti, "Invariance’’ est parti de la thèse bordigo-sociale-démocrate : la classe n’existe que dans le "parti" (sinon c’est purement et simplement une somme d’individus). Quand il a rejeté cette vision méta-physique, il a énoncé que le parti, c’est la classe, et, comme la classe est entre-temps devenue l’humanité, le parti, c’est. . . l’humanité. Et puis, finalement, franchement dans ces conditions pourquoi un parti ? Ce pur jeu de l’esprit pourrait s’intituler : du culte du parti à sa négation.

Même renversement de l’idéologie gauchiote sur le plan de l’organisation, Les gauchistes, conformes à leur nature bourgeoise, fétichisent l’organisation. "Invariance" effectue une critique souvent profonde du "rackett". Mais ce fétichisme, il le trans£orme en fétichisme anti-organisationnel. Dans cette vision, toute organisation autre que celle de la Communauté Humaine devient rackett, et, comme la communauté n’est conçue que comme une abstraction et non comme un processus réel qui part de la lutte ouvrière en des endroits précis, avec des tâches immédiates, des fractions, des regroupements, il n’y a pas d’organisation de tâches particulières. Ainsi le mouvement devient-il une générilité transcendentale au nom de laquelle toute tentative de fractions concrètes d’organiser des tâches précises devient un « rackett ». Un mouvement sans tâches circonstancielles et donc organisation de ces tâches n’existe pas. Un mouvement sans parties avancées qui ressentent le besoin d’accélérer et d’influencer les actions des autres et qui s’organisent en conséquence, ça n’existe pas. Le Combat titanesque entre l’Humanité et le Capital, c’est une fiction. Le mouvement a des tâches concrètes, partielles, locales, qui de plus, ne se posent pas à tous ses membres de façon homogène. Ce qui rend révolutionnaires les éléments qui accomplissent ces tâches, c’est la nature de celles-ci et pas le fait qu’ils s"’organisent" en soi. L’organisation est pour le prolétariat un moment de son processus. Pour les gauchistes, il est un fétiche - et pour "Invariance", un tabou.

C’est parce qu’il ne s’intéresse pas à ce qui est concrètement révolutionnaire qu"’Invariance" a peur de l’organisation. Il ne comprend pas vraiment la thèse fondamentale qu’il répète pourtant à satiété : que la révolution n’est pas un problème d’organisation. D’ou sa peur de l’organisation. L’organisation est un problème réel, mais une question parmi d’autres, et, bien qu’elle ait, comme tout phénomène, certaines lois spécifiques, elle n’en est pas moins fondamentalement déterminée par la nature des tâches.

Résumons. il faut lire et faire lire "Invariance", dont les écrits passés (maintenant, c’est fini) ont aidé et aideront à rompre avec les conceptions sociales-démocrates. Mais il s’agit, en faisant sa critique, de montrer sa trajectoire du gauchisme à son alter ego : le marginalisme a-classiste. Toute critique qui ne s’attaque pas à ces deux tendances en profondeur laisse la porte ouverte à l’une d’entre elles. Si on ne saisit pas ce qu’il y a de juste et de profond dans "Invariance"" à sa meilleure période (n° 6-7), on retombe dans le gauchisme. Si on ne montre pas comment "Invariance" s’est mis à dérailler, et si on cède à sa façon idéaliste de raisonner, on s’embourbe dans la gadoue humaniste (idéologies du marginalisme, de l’individualisme, de la "vie quotidienne")

LA TENDANCE MEPRISE-T-ELLE L’HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER ?

On nous a accusé de mépriser l’histoire du mouvement ouvrier. Nous voulons très brièvement compléter les indications partielles que nous avons données dans le texte "Fractions et Parti" à ce sujet. Il va de soi que ceci n’est qu’un résumé de nos positions de base sur quelques questions. Nous traiterons trois problèmes qui ont trait à la polémique actuelle : la perspective des communistes au X1Xe siècle concernant les luttes salariales, les leçons de la révolution russe et celles de la révolution allemande.

LA PERSPECTIVE DES COMMUNISTES AU XIX° SIECLE
Au siècle dernier, le communisme n’est pas immédiatement à l’ordre du jour (voir l’article sur la « période de transition » in R.I., N° 8). Pourtant, il existe un mouvement ouvrier (grèves, syndicats, coopératives, surgissements politiques autonomes de la classe). Pour Marx et Engels , le problème est de comprendre comment ce mouvement tend concrètement vers une pratique communiste, comment se constitue la classe-pour-soi.
Après la défaite de la perspective qui envisageait que la révolution prolétarienne politique prenne en main l’achèvement de la révolution bourgeoise dans les pays les plus avancés et instaure une dictature du prolétariat assise sur les mesures transitoires préconisées par le « manifeste », il s’agit de voir comment le mouvement ouvrier prépare les conditions de la nouvelle crise révolutionnaire.

C’est dans la tendance à l’association permanente des travailleurs produite au cours des luttes salariales que Marx et Engels décèlent le processus de constitution de la classe révolutionnaire. Dans cette perspective, les syndicats et autres formes d’organisation des prolétaires sont un premier moment de la constitution du prolétariat en parti ( D’où l’adhésion de syndicats à l’AIT et l’expression d’Engels : les syndicats doivent « devenir un parti pour l’abolition du salaire »)

Pourquoi l’association des travailleurs autour du maintien du salaire est-elle un moment de la constitution de la classe en parti contre le salariat, en classe-pour-soi ? Les communistes répondent :
« Ils sont une première tentative pour supprimer la concurrence . S’il ne s’agissait vraiment pour ces
associations que ce qui les fait agir en apparence, à savoir la fixation des salaires (....)
ils échoueraient piteusement devant le cours inéluctable des choses. En fait, elles représentent un moyen d’unifier la classe ouvrière, qui se prépare ainsi à renverser la vieille société »

Ce qui est important pour les communistes, c’est que l’association née dans le feu de la lutte revendicative devient pour les prolétaires « plus importante que le maintien du salaire lui-même ». le prolétariat ne peut, il est vrai, commencer ces tâches sociales révolutionnaires mais, dans cette période d’ascendance du capitalisme, il dispose d’une marge de manœuvre pour améliorer relativement et temporairement sa situation matérielle, s’unifier jusqu’à un certain point, sans remettre en cause le rapport capitaliste. Il y a une place pour une certaine communauté permanente des ouvriers.

C’est donc une vision toute entière tendue vers l’avenir, l’abolition du salariat, que Marx et Engels tentent de comprendre et d’agir au sein du mouvement qui est « l’école de guerre ou les ouvriers se préparent au grand combat ». Ils voient parfaitement le saut, la discontinuité, entre les luttes pour le salaire et les luttes pour « l’abolition du salaire », mais ils perçoivent la préparation et la maturation vers ce bond dans l’organisation au sein de la société capitaliste. Ils ne disent pas abstraitement : « il faut lutter », ils constatent que les ouvriers luttent et que, à travers les luttes revendicatives, existent des tendances à l’association pour soi, les tendances à ce que, même lorsque l’objet apparent de la lutte est passé, demeurent les liens permanents de solidarité entre les travailleurs. Ils ne se posent pas en doctrinaires qui opposeraient à ces tendances la lutte « pure », ils ne plaquent pas de façon sectaire leurs « positions » sur le mouvement réel ; ils appuyent, explicitent et expriment ce qui dans ces tendances va dans le sens de cette rupture.

Contrairement à ce que laissent entendre à présent certains camarades de la majorité, Marx et Engels n’ont jamais « soutenu le réformisme ». Les syndicats n’étaient pas, à leurs yeux, des organes réformistes dès le départ, ils étaient des organes de lutte pour les réformes qui pouvaient devenir soit des moments de la constitution du parti de classe (pour l’abolition du salaire), soit des organes de conservation du salariat, des organes réformistes et, finalement, des organes capitalistes. Il y a une contradiction dans les syndicats que les communistes doivent contribuer à dénouer ; s’ils en restent à la défense du salaire, ils deviendront réformistes ; si l’association qu’ils contiennent en germe se développe, s’élargit, ils se transformeront qualitativement en parti ouvrier. Le rôle des communistes est de lutter contre les réformistes au sein de ce mouvement ; ils font passer des résolutions dans les statuts, les font adhérer à l’Internationale, prennent leur tête. Que, dans les conditions matérielles de l’époque, les réformistes aient été prépondérants à la longue et que les marxistes aient sous-estimé les tendances à l’intégration, c’est absolument vrai. Mais on n’a pas le droit d’écrire l’histoire à rebours et de dire que dès le départ l’association des travailleurs était « réformiste ».

Le pari des communistes était que, lorsqu’éclaterait la crise révolutionnaire, la classe serait armée organisationnellement et du point de vue de sa conscience. Il y a un saut, mais ce dernier est préparé par l’unification au sein de la société. Le tout est de savoir si le développement de la conscience et des fractions communistes sera suffisant pour que l’association devienne un parti de classe. Ou bien l’organisation des travailleurs salariés est un tremplin pour l’organisation de la destruction du travail salarié, par l’intermédiaire de l’association grandissante - ou bien elle devient capitaliste, par l’intermédiaire des réformistes, gradualistes, possibilistes et autres tendances qui exprimaient les processus d’intégration.

Que signifie d’appeler les syndicats à inscrire l’abolition du salariat sur leur bannière, à rejoindre l’Internationale, à s’attaquer aux « causes » plutôt qu’à s’en tenir aux « effets », sinon les appeler à se transformer en parti ? C’est ainsi que s’explique ce passage d’Engels, étrange en apparence, à propos des syndicats anglais (in « le Syndicalisme », Maspero) :

« Si l’on compte comme parti ouvrier les chambres syndicales et les associations de grève qui luttent exclusivement, comme les syndicats anglais, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs, se moquent du mouvement, on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire et non pour son abolition. »
« (...) on ne peut parler ici de véritable mouvement ouvrier, puisque les grèves qui se déroulent ici, qu’elles soient victorieuses ou non, ne font pas avancer les mouvement d’un seul pas. A mon avis, elles ne peuvent être que nuisibles, les grèves... qui ne font pas avancer d’un pouce en direction des luttes ayant une portée universelle et historique, bref des grèves qui se font dans la ‘liberté’ telle qu’elle existe ici. »

Combien profond, révolutionnaire et déchiré est ce diagnostic d’Engels. Il assiste concrètement au processus de la victoire du réformisme sur la minorité communiste, de la victoire du corporatisme sur l’unification, de la victoire du conservatisme salarial sur les tendances à l’association-pour-soi. Il dénie donc (ô sacrilège pour les ouvriéristes de toujours) aux grèves qui renforcent ces tendances-là jusqu’au terme de mouvement ouvrier. Qu’on est loin de la démagogie contre ceux qui « méprisent » les luttes, qu’on est loin des sornettes fadasses sur l’air de « toutes les grèves ont quelque chose de potentiellement révolutionnaire ». Pour Engels ; seul importe ce qui prépare, mûrit et développe la possibilité de luttes « universelles et historiques ». Il y a dans ces quelques lignes et leur formidable exaspération l’intuition de 1914, où se consomme la victoire du réformisme et où la tendance à la transformation des organes pour la défense du salaire en organes de défense du salariat se révèle irréversible. Ce passage se fera sur la cadavre de l’association, qu’avaient encouragée et soutenue les communistes. Désormais, l’association ne se fera plus que dans la destruction directe du rapport salarial.

La perspective des communistes sera défaite et de qu’Engels décrit là se révélera la règle générale. En effet, l’intérêt commun et l’association autour du maintien du salaire provoquait deux tendances contradictoires : d’une part, une relative suppression de la concurrence entre les prolétaires, un relatif développement des positions communistes, etc, mais, d’autre part, dans les conditions du capitalisme ascendant, des tendances beaucoup plus fortes au corporatisme, à la naissance d’une aristocratie ouvrière, au réformisme.

En 1914, cette période du mouvement ouvrier est révolue. Mais la preuve de la validité de la perspective des communistes, malgré leurs innombrables erreurs précises, c’est que de ce mouvement sortiront des fractions, petites mais communistes : blochéviks, gauches d’Allemagne, socialistes italiens, tribunistes, etc. Ces fractions ont été largement contaminées par la régression sociale-démocrate, mais, dans la rupture entre le mouvement du XIXe siècle et du XXe, elles constitueront le lien, la base d’une nouveau départ.

LIMITES DES MOUVEMENTS REVOLUTIONNAIRES DE 1917-1920

Au cours des révolutions russe et allemande, nous avons deux moments d’un même processus révolutionnaire défait. Ces tentatives prolétariennes révèlent, chacune à leur façon et sous des formes en partie différentes, l’incapacité du prolétariat à rompre avec la vision sociale-démocrate et la pratique du XIXe siècle. Nous ne reviendrons pas ici sur les raisons de cette immaturité [1] nous voulons simplement indiquer un certain nombre de traits saillants et de leçons de ces défaites.

LA REVOLUTION RUSSE

Le mouvement des ouvriers russes est un moment partiel et local du processus mondial révolutionnaire d’après guerre. C’est à ce titre que nous sommes parfaitement en droit de le considérer comme une tentative de révolution qui échoue. Contrairement à ceux qui parlent de « révolution bourgeoise », nous pensons qu’il s’agit d’un mouvement en train de tenter de rompre avec l’ancienne pratique, mais qui ne parvient à dépasser le réformisme que sur le terrain purement politique. Cela tient, pour la plus grande partie, au caractère arriéré et à l’isolement de la Russie, mais pas seulement, puisqu’on retrouve le même problème en Europe de l’Ouest. Il y a un lien entre l’immaturité des ouvriers russes qui font fonctionner les soviets comme des « parlements ouvriers », qui tentent d’autogérer les usines », qui ne remettent pas en cause le salariat et les conceptions sociales-démocrates que les bolchéviks ne parviennent pas à dépasser : étatisme, capitalisme d’Etat , tactiques transitoires, front unique avec les classes moyennes, positions sur les questions agraire et nationale, etc.

Il y a la remise à l’ordre du jour de la destruction de l’Etat bourgeois, de la dictature politique du prolétariat - mais, arrivé à ce point, le mouvement ne parvient pas à aller plus loin.

Jusqu’en octobre, la révolution est montante parce qu’elle parvient à se développer sur un terrain politique (contre la guerre essentiellement). Si, en Russie, l’unité de la classe parvient à se réaliser sur ce terrain, sans devenir directement communiste et bouleverser les rapports marchands, c’est parce qu’elle s’affronte à un capital faible, un Etat banqueroutier, une armée décomposée et qu’elle peut s’appuyer et flotter sur un double mouvement d’une ampleur formidable : le désir de paix des soldats et le mouvement social agraire de la petite paysannerie. Cela lui permet de ne pas affronter directement les problèmes de la destruction des rapports marchands et de se concilier temporairement les classes moyennes. Mais ce qui est au début sa force va se retourner plus tard contre la classe ouvrière russe.

En octobre, la classe ouvrière détruit l’Etat moribond de la bourgeoisie. C’est la crête du mouvement. Le prolétariat prend effectivement le « pouvoir » à travers le parti, mais ce pouvoir reste purement politique, presque formel : socialement, le prolétariat n’a le pouvoir de rien faire pratiquement. Non parce que les bolchéviks sont méchants, mais parce que les conditions du passage à la révolution sociale ne sont pas réunies. Toutes les mesures sociales qu’il prend lui sont imposées : la nationalisation des industries, les concessions aux paysans, l’organisation d’une armée permanente, les fameuses grèves ; le pouvoir social, c’est à dire la possibilité de transformer les rapports sociaux, lui échappe. Il est à la barre, mais il ne peut que dériver aux aléas des courants puissants que lui impose le pouvoir social réel : celui de la production marchande des cent millions de paysans-soldats, dont le désir de paix et de terre paralyse toute tentative de s’attaquer aux rapports marchands.

C’est pourquoi, malgré les appels désespérés au prolétariat occidental et les tentatives d’étendre le processus révolutionnaire à l’Europe, le mouvement commence à décliner dès décembre 1917, après l’échec des tentatives auto-gestionnaires. Dès que le prolétariat a accompli l’insurrection il est dos au mur. Les grèves, Kronstadt, l’opposition ouvrière ne sont pas une avance de la révolution, mais une réaction des travailleurs qui restent salariés au processus contre-révolutionnaire en train de s’engager. La seule chose qui pouvait inverser ce processus et réamorcer une remontée révolutionnaire, c’était la jonction avec une révolution sociale en Europe de l’Ouest. Le « communisme de guerre » n’est pas un processus de communisation de la société en train de s’étendre, c’est un ensemble de mesures de rationnement dans une forteresse assiégée et minée par la décomposition sociale du prolétariat.

Lorsque les camardes de la majorité nous disent : « vous soyez, en Russie, les ouvriers ont mené des grèves contre l’Etat », ils oublient de dire que c’est parce que le prolétariat n’a jamais commencé un mouvement de communisation. Mais on peut mesurer encore mieux la régression de la majorité dans sa tendance à vouloir plaquer les insuffisances et les erreurs de la révolution russe sur la révolution à venir. Ainsi, alors que, auparavant, on critiquait l’idéalisme organisationnel des bolchéviks, leurs mots d’ordre de la « paix » et de la « terre », leur tactique « frontiste » à l’égard des paysans, leur conception capitaliste d’Etat, ou de « salariat collectif » (et le salariat sans grèves, ça n’existe pas), aujourd’hui, on reprend tout cela comme s’il s’agissait de la préfiguration de la révolution future. Ainsi, Victor, qui rejette pourtant la tactique transitoire par toutes les fibres de son corps, ne craint pas d’écrire :

La revendication de la paix « possède toutes les qualités ( ?) pour porter immédiatement la lutte sur un terrain révolutionnaire, (...) La bourgeoisie russe ne l’accorde pas : le prolétariat russe sera contraint, pour l’obtenir, de pousser son combat jusqu’à la destruction de l’Etat » (p 37)

L’ennui, c’est que cette « revendication », le prolétariat ne l’a pas « obtenue » et qu’il s’est d’emblée trouvé confronté à une nouvelle guerre (civile). Lénine passe son temps, en 1914-1917 à lutter contre le mot d’ordre trompeur de la « paix » et préconise la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Posons alors la question à Victor : Lénine a-t-il eu raison d’abandonner cette position et d’avancer le mot d’ordre transitoire de la « paix », dont il savait qu’il n’était pas obtenable, mais qui pouvait mobiliser la masse des paysans. Fallait-il également reprendre le mot d’ordre petit-bourgeois « mobilisateur » de la « terre » ? Mais, dans ce cas, pourquoi pas celui du droit des nations opprimées, tout aussi « efficace » à court terme et désastreux à long terme ?

Si on veut comprendre la question complexe de la révolution russe, il faut partir de son incapacité à dépasser le terrain purement politique - et ce terrain ramène inévitablement aux alliances interclassistes et à la défaite. La régression des bolchéviks démontre l’impossibilité pour les ouvriers de garder le « pouvoir » si celui-ci ne devient pas le pouvoir effectif de communiser la société. Au-delà de la question de savoir ce que les ouvriers russes pouvaient faire et de ce qui leur était impossible, il s’agit de tirer les conséquences du fait qu’une révolution qui reste au stade purement « politique » signe son arrêt de mort parce que les ouvriers ne peuvent pas contrôler le salariat et l’anarchie marchande.

Mais si, en Russie, la révolution a pu se développer partiellement pendant un court moment sans s’attaquer aux rapports sociaux parce que la révolte agraire lui a laissé une marge de manoeuvre, en Allemagne, il n’y aura pas d’insurrection victorieuse parce que le prolétariat ne s’attaque pas simultanément aux rapports capitalistes. Pas de pouvoir sans mouvement communiste. Pas d’unité sans destruction du salariat, intégration des chômeurs, etc.

LA REVOLUTION ALLEMANDE

Nous rejetons toutes les explications unilatérales et idéalistes de l’échec de la révolution allemande du style « les spartakistes étaient mal organisés », « il n’y avait pas de parti », et autres fumisteries qu’on a pu entendre du côté de la majorité. Les groupes, les individus ont leur responsabilité, mais leurs erreurs et impuissance doivent être expliquées à partir de l’incapacité générale du prolétariat allemand de s’unir en attaquant les rapports marchands et de s’affirmer comme mouvement de communisation.

En Allemagne, les problèmes de la révolution communiste à l’époque de la décadence sont mis en lumière dans toute leur clarté. C’est en Allemagne, et non en Russie, que sont posés les problèmes de la révolution sociale et qu’apparaissent les conséquences dramatiques de l’application de l’ancien schéma social-démocrate à la nouvelle période : luttes revendicatives, insurrection purement « politique », dictature des travailleurs salariés. C’est justement pour cela que le KAPD, même défait, approfondit bien plus les problèmes de la révolution que les bolchéviks victorieux, mais empêtrés dans leur victoire à la Pyrrhus.

Le problème des syndicats. Parce que les syndicats ne sont pas simplement des appareils formels, mais ont des racines dans l’ancienne pratique de la classe, la critique radicale de ces organes comme organisations d’aménagement de la condition salariale se fait jour.

L’unité du prolétariat. La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les avec-emploi, entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division. Faute de cela, le capital jouera tout au long du mouvement sur cette fragmentation. Le KAPD a bien vu comment la crise est utilisée pour décomposer la classe.

La guerre civile. Pour mener avec succès les tâches militaires, il est apparu clairement qu’il fallait s’attaquer simultanément aux rapports marchands pour affaiblir l’adversaire et cimenter l’unité précaire de la classe.

Les classes moyennes. En Allemagne, on ne pouvait pas, comme en Russie, bénéficier de la neutralité temporaire des paysans défendant leurs intérêts marchands. Gorter saisit bien qu’il n’y a pas d’alliance possible avec les petits producteurs. Mais, d’une prémisse juste, il tire une conclusion qui n’en est pas une et qui évite le problème : « le prolétariat est seul » Ainsi, il ne propose aucune solution au problème de la nourriture sinon celle de la violence militaire pure,
et , en cela, il est en deçà de Lénine qui comprend très bien qu’on ne peut vaincre les petits propriétaires en les fusillant. Ni l’un ni l’autre n’ont dépassé le dilemme tragique : dictature purement politique et militaire ou frontisme. En fait, la révolution allemande montre qu’il s’agit de les dissoudre en tant que classe moyennes en prenant des mesures communistes concrètes qui les contraignent à commencer à entrer dans le prolétariat, c’est à dire d’achever leur « prolétarisation ». [2]

Entre 1919 et 1923, à chaque fois qu’il y aura une insurrection, les ouvriers resteront repliés sur l’usine ou la région, sans s’attaquer aux rapports marchands, lançant des appels abstraits aux autres prolétaires et trouvant devant eux la masse contre-révolutionnaire des petits-bourgeois enserrés dans leur situation dépendante du capital.

Et face à ces problèmes, dont nous ne faisons que résumer quelques uns, quel est la diagnostic de Victor sur l’échec de la révolution allemande ?
« Le capital signe la paix sous la menace d’une effervescence révolutionnaire qui gagne tout le pays, et le mouvement révolutionnaire s’en ressent immédiatement. En privant le mouvement de sa principale REVENDICATION, la bourgeoisie le prive de sa plus grande force « UNIFICATRICE » (p.37-38) »

C’est un gag ou quoi ? En éliminant le problème de la guerre, le capital confronte directement le prolétariat avec le problème de la crise sociale épouvantable qui en résulte, ce qui l’oblige à aller au-delà de la revendication politique de la paix. C’est alors que se posent, contrairement à ce qui se passe en Russie, les vrais problèmes de la révolution sociale à notre époque. Conclusion de Victor ? Il faut souhaiter que la bourgeoisie nous laisse une « revendication unificatrice » politique et trompeuse, la « paix ».

Entre 1918 et 1923, les ouvriers connaissent une misère extrême, des millions de travailleurs sont au chômage, mais, voyez-vous, les ouvriers n’auraient pas assez de « revendications » pour s’unir ! On connaissait déjà les thèses idéalistes du genre « la révolution est une question d’organisation, de formes », mais personne, à part les trotskystes, n’avait encore osé dire qu’elle était une question de « revendications ». Eh bien ! voilà qui est fait.

Il n’y a pas de « revendication unificatrice » (et surtout pas la « paix ») parce que la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. En Allemagne, les chômeurs revendiquent du travail, les ouvriers revendiquent le contrôle sur leur usine, la majorité des prolétaires revendiquent que les sociaux-démocrates et indépendants prennent en main le capitalisme, partout les prolétaires se heurtent les uns aux autres dans une infinité de mouvements disparates. Mais, pour Victor, cette division est la faute... de la bourgeoisie qui empêche tous ces braves travailleurs salariés de revendiquer la « paix ». Corporatisme, localisme, révoltes désespérées, affrontements internes, illusions réformistes, voilà le tableau de la « somme des salariés » dont nous parle Victor. Mais attention, tout cela n’est pas dû à l’incapacité des ouvriers de transformer leurs rapports réciproques, c’est-à-dire leur être, non, c’est parce qu’on n’a pas de revendication commune. Et devant cette fragmentation infinie, cette horrible absence d’IDENTITE de la classe, cette « catégorie » pulvérisée par l’entrée dans une période qu’elle ne saisit pas, Victor se lamente qu’on n’ait pas pu revendiquer ensemble la « paix ». Ça c’est du matérialisme « concret » !

Tout le monde s’accorde à dire : plus jamais l’Allemagne de 1918-1921 ! Mais, de la défaite, la majorité tire comme conclusions : 1) qu’il faut « construire » le parti, être bien organisé ; 2) qu’il faut prier le ciel que le capital nous laisse une revendication unificatrice. Quand à nous, nous en déduisons qu’il faut pousser d’emblée aux mesures sociales, dépasser l’usinisme, le conseillisme, intégrer les chômeurs, lier le plus possible la guerre civile à l’accomplissement des tâches communistes. Pendant que la majorité disserte sur « l’absence de parti » et les « revendications », nous disons, nous, qu’il faut dénoncer ceux qui veulent plaquer sur une classe salariée décomposée l’unité formelle de la « politique » pure, la violence en soi, le fétichisme des formes, de la « démocratie ouvrière », des conseils et de l’usine.

Plus jamais l’Allemagne ! La révolution sera sociale ou ne sera pas !

DEUXIEME PARTIE : LES CONTRADICTIONS DE LA MAJORITE DE R.I.

Le lecteur peut à présent mesurer le gouffre qui sépare ce que nous disons de la caricature qu’en a présentée le camarade Victor. Nous voulons maintenant tenter de montrer où se situe la vraie divergence, à travers la critique de l’article de ce camarade : « Comment le prolétariat est la classe révolutionnaire », publié dans « R.I. » n°9 [3].

Si nous décortiquons ce texte, ce n’est pas pour le plaisir de « démolir » la « majorité ». Ce qui nous intéresse, c’est de tenter de mettre en évidence les contradictions dans lesquelles s’enfoncent ces camarades et la régression dans laquelle ils se sont engagés. Si nous sommes « violents » dans notre critique, c’est parce que, pour nous, cette involution mènerait, à terme, la « majorité » au gauchisme. On comprendra que nous tenions à nous démarquer clairement de cette tendance et à exposer de la façon la plus tranchante possible les conséquences de la discussion actuelle. Nous espérons développer dans des textes ultérieurs la question des conséquences et de la divergence sur les problèmes de l’activité des révolutionnaires et de leur organisation.

LA NATURE REVOLUTIONNAIRE DU PROLETARIAT
« Qu’est-ce qu’une classe si ce n’est une « catégorie économique » déterminée ; et qu’est-ce que la classe ouvrière, si ce n’est une « somme de travailleurs salariés » ? » (Victor p 39).
Tout le texte du camarade Victor est destiné à démontrer non comment le prolétariat devient révolutionnaire mais qu’il est révolutionnaire. Et comme pour lui, l’être est une catégorie statisque, il prend la classe comme un objet, l’analyse et cherche à déterminer de façon sociologique ce qu’il y a de révolutionnaire dans les déterminations « objectives » de cette « catégorie ». Evidemment, il parvient à des résultats tout à fait aberrants, car s’acharner à trouver dans une catégorie économique figée le mouvement de destruction de la valeur et de l’économie [4], c’est tout aussi absurde que de demander à Ricardo, « économiste », d’écrire « le Capital » (critique de l’économie politique).

Pour Victor, le prolétariat révolutionnaire, ce n’est pas des prolétaires en mouvement, agissant pratiquement de façon révolutionnaire et se constituant, par et dans cette action, comme classe, c’est une « somme » de salariés qui trouvera dans sa « situation » envisagée de façon contemplative et passive des attributs révolutionnaires. POUR LUI, LA CLASSE REVOLUTIONNAIRE N’EST PAS PRODUITE PAR LA LUTTE DE CLASSE, ELLE EST UNE REALITE PUREMENT OBJECTIVE, INDEPENDANTE DE CE QUE FONT CONCRETEMENT LES OUVRIERS. Comme le disait Marx à propos de matérialistes bourgeois :
« Ils ne saisissent le monde que sous forme d’objet, mais non en tant qu’activité humaine concrète, praxis » (Thèses sur Feuerbach)

Il est vrai que Victor se contredit en affirmant par ailleurs (p.31) que ce sont les « bourgeois » qui considèrent la classe comme une « catégorie économique ». Mais nous allons pouvoir le vérifier, à plusieurs reprises, que c’est bien de cette façon-là qu’il conçoit le prolétariat.

Puisque la classe est une « catégorie », le travail de Victor n’est pas de nous démontrer sa capacité potentielle de se transformer en se niant, il devient de nous démontrer qu’elle a une « nature » permanente et fixe qui est « déterminée » par sa « situation » (p.37)

Qu’il existe une contradiction objective, cela va de soi. Mais Victor ne cherche pas dans le caractère contradictoire de cette situation le conflit qui constitue les conditions du surgissement (actif) de la classe. Non, il veut que le prolétariat soit déterminé par les conditions. Il renverse ainsi la proposition de Marx, qui disait que les « conditions » ne « déterminent » rien en elles-mêmes et que ce sont les hommes qui font l’histoire. On a là tout simplement de l’objectivisme :

« Le prolétariat trouve les déterminations de sa nature révolutionnaire dès sa naissance, 1 : dans les rapports matériels qui le lient aux moyens de production, objets et moyens de travail ; 2 : dans les rapports sociaux qui le lient au capital (...) en tant que rapport social » (p.44)

Personne ne peut nier que travail salarié et travail associé sont, d’un point de vue purement descriptif et statique, les deux faces de la situation du prolétariat en tant que « catégorie économique ». Mais justement, dans notre débat, cette « description » ne nous dit rien sur « comment la classe est révolutionnaire » (titre de l’article de Victor) parce que, pour comprendre la constitution du prolétariat en sujet révolutionnaire par cette « activité humaine concrète » dont parle Marx, il faut comprendre sa situation objective comme une contradiction et non comme une juxtaposition d’attributs figés. Victor ne nous dit pas que la classe est contrainte de DEVENIR révolutionnaire parce que les rapports matériels et sociaux objectifs dans lesquels elle vit sont entrés dans une contradiction, mais il nous explique qu’elle est révolutionnaire parce que 1) elle est exploitée (salariée) ; 2) elle est associée (par le capital).

Si on suit le raisonnement purement formel de Victor, on arrive à ce résultat extraordinaire que l’association + le travail salarié donnent, non le capitalisme, la chaîne de montage, le despotisme de la fabrique, l’anarchie du marché mais... la classe révolutionnaire.

Victor ne comprend pas le travail salarié et l’association du travail comme une CONTRADICTION qui tend à pousser les ouvriers à se constituer en classe en se réassociant de façon différente. Non ! Il les voit, description de type sociologique, comme une juxtaposition de deux déterminations, comme deux aspects qui coexistent et qui, en fusionnant, « rendent » le prolétariat révolutionnaire. Ainsi, pour lui, la classe révolutionnaire n’est pas le produit de sa propre action, à partir du conflit qui la contraint à se déterminer, elle n’est pas une oeuvre des hommes qui poussent à bout ce conflit en créant une association nouvelle, non ! Pour Victor, elle est, triste « catégorie », deux déterminations qui s’additionnent harmonieusement, comme bleu et rouge donnent violet, posées sagement l’une à côté de l’autre, comme deux qualités inertes qu’elle possède de par sa « situation économique ». Pour Victor, la classe ne se constitue pas en classe révolutionnaire en supprimant l’exploitation et donc en dissolvant l’association capitaliste du travail, elle « est simultanément CLASSE REVOLUTIONNAIRE et CLASSE EXPLOITEE (p. 33-34).

Victor nous dit : le fait de vendre sa force de travail et de produire de façon « collective » détermine la nature révolutionnaire de la classe. Mais en quoi le fait d’être des salariés et de travailler au sein d’une association capitaliste détermine-t-il les ouvriers à être révolutionnaires ? En fait, envisagés de manière immobile, ces deux rapports ne « déterminent » rien d’autre que... le cycle de valorisation du capital. Ce qui offre la possibilité au prolétariat sujet de faire la révolution, ce n’est pas l’addition de ces deux rapports, c’est au contraire leur entrée en guerre l’un contre l’autre. Au cours de la crise historique, ils deviennent de moins en moins compatibles (contradiction interne du capital, dont une face, l’association, entre en conflit avec l’autre, l’échange). Et c’est à partir de la crise matérielle qu’engendre le développement de ce conflit que les prolétaires sont obligés de détruire à la fois le rapport salarial et l’organisation « collective » du travail (car celle-ci est entièrement modelée par les nécessités décadentes du salariat).

Derrière l’aspect un peu abstrait de cette discussion se cachent deux visions diamétralement opposées : Victor nous dit, en résumé : le travail à la chaîne et l’exploitation salariale déterminent une catégorie révolutionnaire. Nous disons, quant à nous : les hommes qui vivent au coeur du conflit entre ces deux moments du capital sont poussés à les détruire et c’est dans ce mouvement qu’ils s’associent en classe, en communauté révolutionnaire. Et la position matérialiste n’est pas celle de Victor, mais la nôtre !

Quand ce camarade nous explique que le prolétariat révolutionnaire, c’est 1) du travail salarié + 2) du travail associé, il noie dans une description sociologique la contradiction révolutionnaire de notre époque. Car ces deux « déterminations » sont les deux termes d’une contradiction qui, en entrant en collision, permettent à la classe de devenir révolutionnaire en se réassociant SANS LE SALARIAT, c’est à dire en dépassant dans une SYNTHESE SUPERIEURE A LA FOIS LE TRAVAIL SALARIE ET L’ASSOCIATION ACTUELLE.

La majorité défend une théorie de la « double nature » (p.34) statique du prolétariat, qui conduit le camarade Victor à des conclusions ahurissantes concernant les luttes de la classe. Car tenter de comprendre le mouvement à partir d’une catégorie inerte dont la nature est « double », au lieu de partir de la contradiction, c’est se condamner à l’échec. Et c’est pourquoi il est contraint de se lancer dans un verbiage métaphysique sur la « forme » et le « moteur » du mouvement (plus récemment « causes » et « effets » de l’exploitation ; cf. « Bulletin de discussion » n°8)

Car, en partant, non de la nature contradictoire du prolétariat, mais de sa « double nature », où aboutit Victor ?
« Le combat contre l’exploitation est le moteur de toutes les actions du prolétariat ; le caractère de travailleur collectif en détermine les formes » (p.45)

On pourrait souscrire à cette phrase si Victor voulait dire par là que la lutte contre le salariat et l’échange poussait les ouvriers de l’avant et que c’est sur la base de l’association créée par le capital que les ouvriers s’unifiaient pour eux-mêmes dans une nouvelle association, encore que cette séparation entre « moteur » et « forme » soir fausse. Mais ce n’est pas cela que Victor cherche à nous dire. Car, pour lui, c’est très clair, la « lutte contre l’exploitation », le « moteur », c’est la « lutte pour la plus-value », le « combat contre l’extraction de la plus-value » (p. 45) [5]

C’est là qu’est le noeud du problème. Car, comme cette lutte, ce « moteur » n’a évidemment rien de révolutionnaire, Victor sera obligé de se réfugier dans le deuxième attribut : la « forme » de travailleur collectif. Ainsi, il se retrouve à chercher dans la « forme » collective ce qui rend « la lutte pour la plus-value » révolutionnaire.

Mais là aussi, pas de chance ! Car de quelle association collective parle-t-il ? Ce ne peut être de celle QUI SE CONSTITUE CONTRE LE SALARIAT, puisqu’alors les ouvriers n’en seraient pas à lutter « pour la plus-value » ! Or, il ne peut s’agir que du « travail collectif » de la CHAINE A PRODUIRE DE LA PLUS-VALUE, c’est à dire de l’association CAPITALISTE de la FABRIQUE. Et tout ce que Victor écrit à ce sujet (p. 44-45) prouve qu’il considère cette « forme collective » comme déjà réalisée, comme la force de travail collective telle qu’elle est aujourd’hui, le travail collectif du capital.
« (Le prolétariat) est un rapport objectivement collectif » (p. 44)

Tout le renversement révolutionnaire, le saut, la rupture entre la collectivisation capitaliste, sous le fouet de la compétition marchande - et la collectivisation communiste est masqué par ce « objectivement » (souligné par nous). Tout est « objectivement » collectif : la chasse à l’éléphant, la construction des pyramides, une équipe de football et la chaîne moderne. Mais qu’est-ce qui distingue l’association collective révolutionnaire du prolétariat de la chaîne ? C’est cela le problème, et Victor ne peut le voir parce que, pour lui, il s’agit d’une « forme » neutre. (Et comme cette « forme » collective n’est visiblement pas plus révolutionnaire que la lutte « pour la plus-value », il faudra lui ajouter encore une forme supplémentaire : « « l’organisation », les « conseils », etc.)

On a le résultat suivant : les ouvriers restent salariés (pour lutter « pour la plus-value », il le faut bien !) et ce qui les rend révolutionnaires, c’est... la « forme » collective dans laquelle ils travaillent. Que cette « forme » soit déterminée par le capital ne gêne pas ce camarade, qui confond systématiquement l’association capitaliste (déterminée par l’anarchie du marché) et l’association révolutionnaire qui la dissout.

Bref, si Victor voulait trouver les « déterminations » qui rendraient sa catégorie à double nature révolutionnaire, c’est raté, puisque, de quelque côté qu’on se tourne, on trouve... le capital.

Si Victor tourne en rond à la recherche de ce qui « détermine » la nature révolutionnaire du prolétariat et finit par la trouver dans une « forme » capitaliste, c’est parce que, dans sa vision, il n’y a ni contradiction objective, ni sujet, ni mouvement, ni négation, ni dépassement. La classe reste toujours la même, une véritable « catégorie » réifiée (transformée en chose) traînant ses deux « attributs » qui se développent parallèlement. Victor préfère retourner en deçà des philosophes dont il se moque tant et comprendre la « forme » et le « moteur » comme deux déterminations qui coexistent à partir de deux attributs qui s’additionnent au lieu de répondre aux questions concrètes :

- Les ouvriers peuvent-ils s’associer collectivement pour eux-mêmes sans dissoudre le rapport salarial ?

- Peuvent-ils s’attaquer au rapport salarial s’ils restent associés comme ils l’étaient par le capital (par usines indépendantes, nations, catégories, qualifications, etc.)

- Bref, « sont »-ils révolutionnaires, comme le ciel « est » bleu, parce qu’ils sont « salariés + associés », ou deviennent-ils révolutionnaires en dénouant la contradiction dans laquelle ils sont, EN TRANSFORMANT LEUR ETRE ? « Sont »-ils une classe révolutionnaire ou se constituent-ils en classe révolutionnaire à travers les différents moments de leur devenir (qui comprend leur histoire passée) ?

- Comment cette « somme de travailleurs salariés » trouve-t-elle la « forme » de sa lutte dans l’association, sans engager un mouvement pour briser l’atomisation et la division inhérentes au rapport salarial ? La classe révolutionnaire, serait-ce le travail salarié devenant « collectif » ? Les prolétaires instaurant le « SALARIAT COLLECTIF » [6] ?

Et après, c’est nous qui sommes accusés de faire du proudhonisme !

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Puisqu’il pense que la classe est une « catégorie », il ne parvient pas à comprendre comment elle se constitue en se transformant (c’est-à-dire en cessant d’être ce qu’elle était). Aussi Victor affirme-t-il que la classe est toujours la même, et cela avec une inconscience déconcertante :
« La classe qui commence à exister « pour-soi », pour elle-même, n’est rien d’autre que cette même classe prenant conscience ( ?) de son existence, des intérêts communs qui la caractérisent face au reste de la société et d’abord face au capital » (p. 40, soulignés par nous)
« La classe qui existe « pour soi » (...) est une classe économique en train de prendre conscience de son existence comme telle » (p. 40, idem)

Ainsi, c’est la même classe, « rien d’autre », et le mouvement, c’est la... « conscience » ! L’être reste « comme tel », comme ses « intérêts » marchands de « somme de travailleurs salariés » le « caractérisent », mais il a en plus la conscience. Tout à l’heure, on plaquait la « forme » sur un être statique, figé, à présent, on lui ajoute la « conscience ». Comme la catégorie reste identique à elle-même, il faut lui trouver un nouvel attribut et c’est la « conscience » de... son état de « catégorie » économique. Bref, la classe-pour-soi, c’est une somme de salariés prenant conscience d’être... des salariés. Mais si, comme le disait Marx, la conscience n’est que l’être conscient, on se demande pourquoi et comment la classe acquiert une nouvelle conscience si son être ne devient « rien d’autre ». La conscience déterminerait-elle l’existence, camarade « matérialiste » ?

Des salariés « conscients » d’être une catégorie du capital, voilà la classe révolutionnaire de Victor. Pour lui, cette classe divisée par la forme marchande de l’association capitaliste n’aurait nullement besoin de nier cette situation, elle deviendrait « pour-soi » en acquérant la « conscience ». Comment la « conscience » d’une somme de marchands concurrents (car c’est cela être salariés) et associés par le capital pourrait être révolutionnaire, mystère et boule de gomme !

Pour Victor, ce n’est donc pas l’autotransformation de l’être même des ouvriers qui leur permet de forger une nouvelle conscience, c’est la « conscience » qui leur vient, comme la montagne à Moïse. Et après ça, on se moque de Lénine et de sa séparation idéaliste entre l’être et la conscience ! Lénine, au moins, cherchait un dépassement de la « lutte pour la plus-value » dans cette séparation !

Concrètement, si on suivait le raisonnement du camarade Victor, les ouvriers pourraient continuer à vendre leur force de travail, accepter la logique du capital et de sa division en entreprises, défendre leurs « intérêts » sous une forme marchande et concurrentielle, laisser les chômeurs (ceux qui ne peuvent défendre leurs « intérêts » de salariés ni bénéficier de la collectivité « objective » de la chaîne) crever de faim - l’essentiel, c’est qu’ils prennent « conscience ». Mais, bon sang, QUI prend conscience de QUOI ? Des concurrents exploités, rivaux, enchaînés par l’association de l’exploitation, dominés par le travail mort, ou des prolétaires s’attaquant à ces rapports, les dissolvant, s’unissant dans cette action et prenant conscience, par les implications de leurs actes du caractère de ce qu’ils font ? S’agit-il de prendre conscience de notre « existence face au capital » ou de notre mouvement de destruction du capital ?

En fait, cette « conscience » de catégorie économique que nous décrit Victor, c’est... l’idéologie du travail salarié, c’est-à-dire une idéologie bourgeoise. Et cette idéologie est parfaitement consistante avec la perspective des camarades de la majorité, pour lesquels la classe ne pourra dissoudre le salariat... qu’après la révolution (comme si la révolution était autre chose que ce processus) et devra donc se constituer en TRAVAIL SALARIE COLLECTIF, c’est-à-dire les ouvriers prenant en main leur « nature » de « catégorie économique ».
« La classe ne nie pas sa nature de classe économique face au capital, elle l’assume » (p. 40)

Et c’est nous, la « tendance », qui sommes accusés de verser dans l’autosuggestion ! Mais qu’est-ce que cette prise en charge de la « classe économique » par elle-même sinon l’auto-exploitation ? Qu’est-ce que les ouvriers doivent « assumer » ? Leur situation « spécifique au sein des rapports de production » actuels ? Leur association « objectivement collective » sous la férule de la pointeuse et du chronomètre ? Qu’on ne dise pas que nous « exagérons ». C’est à cela qu’aboutit la « majorité » lorsqu’elle explique (« Bulletin de discussions » n°8) que le prolétariat ne pourra instituer, au cours de la « période de transition », qu’un « SALARIAT COLLECTIF », c’est-à-dire, si on appelle un chat un chat, un capitalisme d’Etat sous « contrôle ouvrier ». Ainsi nous voilà prévenus. Non seulement la classe reste salariée mais, de plus, elle « généralise sa condition économique à toute la société » (p. 40). Le super-salariat, super-« associé », voilà la base matérielle de la « conscience révolutionnaire » des prolétaires.

La vision de la majorité est logique. Si le communisme est un « but » et non un mouvement social réel, le prolétariat ne peut, dès le début du mouvement, commencer pratiquement à détruire ses deux « attributs » de travail salarié et de travail associé-par-le-capital en se réassociant ; dans ces conditions, la seule chose qu’il peut faire, c’est gérer « collectivement » son exploitation. Son être reste le travail salarié, sa « forme » est collective et sa « conscience » est le reflet idéologique de sa situation de « classe économique face au capital », de « catégorie économique », de « somme de travailleurs salariés » [7]

Comprendre le mouvement sans comprendre la contradiction (vécue quotidiennement par les prolétaires) à partir de laquelle il se constitue, c’est impossible. La société crève de l’association « objective » du capital, qui n’est rien d’autre que la soumission des sujets vivants aux objets morts et à la valorisation du travail mort. La société crève de l’anarchie inhérente au rapport salarial, de la persistance de la classe ouvrière qui a pour tâche non de « s’assumer » comme telle, mais de précipiter consciemment sa propre disparition. Et si l’association capitaliste et les rapports marchands sont en crise, c’est parce que ces deux faces du même rapport sont en contradiction insurmontable.

Le prolétariat n’a pas une « double nature ». Si on veut employer ce mot ambigu de « nature », il faut dire qu’il a une nature contradictoire et de plus en plus intenable. C’est cette contradiction qui le pousse à produire une nouvelle nature (humaine). C’est parce qu’il ne voit pas cela que Victor ne saisit pas l’unification de la classe comme un mouvement. Nous disons que la révolution n’est rien d’autre que le mouvement de la classe cessant d’être une « catégorie économique de travailleurs salariés ». Victor considère la classe comme un objet ; il cherche alors désespérément dans sa lutte, comme « catégorie salariée », pour la plus-value », son caractère révolutionnaire. Echec. Puis il cherche dans sa « forme » objectivement collective. Nouvel échec. Enfin, désespéré de n’avoir pas fait avancer l’objet d’un millimètre, il ajoute la « conscience ». Résultat : le salariat sous « forme » collective et « consciente ».

Décidément, le camarade Victor aurait dû s’en tenir à son affirmation de départ : « Dans la vision bourgeoise du monde, la classe ouvrière apparaît « comme une simple catégorie économique... » (p. 31)

REVENDICATION ET BESOINS MATERIELS

Parce que les camarades de la majorité comprennent la classe comme une somme de travailleurs salariés, ils comprennent le contenu de sa lutte de classe comme le « combat pour la plus-value » (l’association étant la « forme » de ce combat). C’est pourquoi ils confondaient systématiquement besoins matériels et revendications. Ils pensent que quand nous parlons de dépassement des luttes salariales, nous « nions » les besoins matériels. Il ne s’agit pas là d’une simple question de mots, mais de l’incapacité de ces camarades de voir qu’il y a des façons différentes de lutter pour satisfaire les besoins matériels et sociaux et qu’il existe un lien dialectique entre les rapports que nouent les hommes pour satisfaire leurs besoins et la nature de ces besoins [8].

Au fond, pour la « majorité », les besoins du prolétariat ne peuvent s’exprimer que sous une seule forme : la lutte salariale, en tant que « somme de salariés ». Elle ne voit pas que la transformation des rapports sociaux (qui est aussi un besoin) est une façon très concrète de satisfaire les besoins.

Qu’est-ce qu’un besoin ? Il n’existe pas de besoin sans pratique et sans moyen pour le satisfaire. La façon même dont les hommes posent leurs besoins est déterminée par les rapports au sein desquels ils luttent. Il est évident que le prolétaire atomisé par la crise a pour premiers « besoins » de réclamer du « travail », de l’argent pour survivre, etc. L’ouvrier salarié menacé dans sa position corporatiste ressent un besoin très concret de la protéger. Le chômeur a besoin de manger et s’embauchera comme flic s’il le faut pour se nourrir. Cette somme de besoins disparates, contradictoires, le capital sait parfaitement les jouer les uns contre les autres, au nom, s’il le faut, des « intérêts » des ouvriers.
Les besoins des ouvriers ne sont pas quelque chose d’étranger à ce qu’ils sont et font. C’est parce que leurs besoins en tant que force associée, collective s’opposent radicalement à leurs besoins en tant que marchands de ka force de travail qu’ils doivent remettre en cause le salariat et les besoins éclatés, égoïstes, divergents qu’il engendre. Parler des besoins matériels en général, sans spécifier de quels besoins il s’agit, de comment on les satisfait, de comment les hommes entrent en rapport pour les satisfaire, c’est tomber dans l’abstraction et ne pas voir ce qui distingue les formes différentes.
Aujourd’hui, on n’arrive plus à satisfaire les besoins les plus élémentaires que tolérait partiellement le capital ; même les besoins les plus étriqués qu’on pouvait assouvir sous forme marchande sont de plus en plus écrasés. La seule voie ouverte est l’affirmation de nos besoins communautaires sous la forme de valeurs d’usage, de rapports sociaux transparents et sans la médication de l’échange, de l’argent. Si « la plus grande force productive, c’est la classe révolutionnaire » (Marx), c’est aussi parce que son plus grand besoin est celui de rapports sociaux nouveaux. Il faut opposer les besoins révolutionnaires du prolétariat à ses besoins comme « somme de travailleurs salariés » et montrer dès maintenant comment la lutte défaite pour les seconds contraint les prolétaires à prôner les premiers.
Tout se tient dans la vision de la majorité. Si la classe est une « catégorie », elle ne peut ressentir et poser pratiquement ses besoins qu’en termes marchands et à l’intérieur du rapport capitaliste. Et si elle reste une « catégorie », au cours de la « période de transition » et ce jusqu’à l’avènement de la fin de l’exploitation, elle ne pourra défendre ses « intérêts » que de façon catégorielle, revendicative, par des « grèves » et la préservation de la misérable « autonomie » des groupes d’ouvriers parqués derrière les grilles des usines.
A cause de sa vision économiste et sociologique, de ce qu’est la classe ouvrière, la majorité tend à nier ce qui est potentiellement révolutionnaire dans les contradictions qui travaillent les prolétaires : la tension grandissante entre les besoins sous forme marchande et l’impossibilité de les satisfaire ; le conflit entre ces besoins divisés et les besoins collectifs en valeurs d’usage. Elle ne peut donc comprendre le dépassement de ce conflit par le mouvement de réassociation communiste, qui à son tour produit de nouveaux besoins. Et elle passe à côté du moteur de l’extension de ce mouvement qui se trouve dans le heurt entre cette réassociation communiste et les rapports marchands qui subsistent (autres régions, secteurs de petite production).
Faut-il croire que le besoin social et matériel de communisme reste étranger à ces camarades ? En tout cas, faute de pouvoir le comprendre et l’exprimer, la « majorité » est contrainte de chercher la révolution non dans les besoins que crée la crise (la contradiction) du capital, mais dans des qualités sociales, des rapports réifiés, des attributs fixes d’une « catégorie économique », et, quand cet « objectivisme » révèle son inconsistance, dans des « formes » et une « conscience » séparés de tout mouvement réel.

UNE VISION DU XXe SIECLE A L’EPOQUE DE LA DECADENCE DU CAPITALISME :

Parce qu’il ne reconnaît pas véritablement comment la nouvelle période développe l’antagonisme entre travail salarié et travail associé, Victor transforme la théorie de la crise historique (ou décadence du capitalisme en un aimable hochet sans aucune conséquence pratique pour le développement concret du mouvement prolétarien. Les seules différences qui existent pour lui entre la marche du mouvement au XIXe et de nos jours ne sont pas purement qualitatives (plus ; ... moins...), ou relèvent de la pure « forme » d’organisation.

Il est vrai qu’il reconnaît superficiellement que les conditions dans lesquelles s’effectue le mouvement ne sont plus les mêmes. Mais cette reconnaissance reste, on va le voir, toute platonique. Comme il ne voit pas ce qui a fondamentalement changé, il tend sans cesse à régresser et à retomber dans l’ancienne vision [9].

Voyons ce qu’écrit ce camarade à ce sujet.
1) « Le prolétariat ne peut plus se donner de partis politiques ou d’organisations économiques de façon permanente au sein de la société. »

En apparence, ceci peut passer pour une affirmation de l’impossibilité de l’organisation de la fameuse « classe salariée » et indiquer implicitement qu’il faut un mouvement de rupture avec le salariat pour sécréter une organisation de la classe (ce à quoi nous souscririons entièrement). Mais en fait, que signifie ce « de façon permanente » (c’est Victor qui souligne) ? Y aurait-il la possibilité d’organisations économiques de la classe façon « non permanente » ? Des « syndicats » temporaires, des organes « provisoires » du style « comité de grève » formés pour négocier le prix de la force de travail et défendre les salaires et qui ne dépasseraient pas cette fonction seraient-ils des organes prolétariens ? (cf. notre article dans RI n°9, p. 26, note). Qu’on ne s’imagine pas que nous pinaillons. Victor laisse de côté toute la question de fond pour s’en tenir à un aspect important mais secondaire (la permanence ou non des organes unitaires de classe). Nous demandons, nous : si les ouvriers ne peuvent s’organiser en permanence, n’est-ce pas d’abord parce qu’ils ne peuvent s’organiser sans remettre en cause le travail salarié et que le contenu d’une telle action radicale est évidemment incompatible avec une « forme » permanente ? L’organisation du prolétariat révolutionnaire est-elle autre chose que l’organe du mouvement de dissolution du travail salarié ? N’est-ce pas ce qu’on fait qui détermine comment on le fait ?

Il faut être conséquent : on ne peut expliquer aux ouvriers, d’un côté, qu’il est interdit de le faire en permanence parce que le capital happe toute organisation « permanente ». S’il happe toute organisation permanente, c’est d’abord parce qu’il intègre toute organisation qui se fixe pour objectif de « négocier » les revendications d’aménagement de l’exploitation, y compris celles qui ne seraient pas permanentes. Un syndicat non permanent est un syndicat quand même. S’il est vrai que toutes les organisations permanentes sont syndicales, il n’est pas vrai que toutes les organisations permanentes sont syndicales. Il faut apprécier les contenu de ce qu’elles font : sont-elles des instruments revendicatifs ou des moments d’un mouvement contre le travail salarié ?

Et nous demandons à la majorité : reprochez-vous au syndicat d’être « permanents » en-soi ou d’être des organisations de défense des salariés et donc, organisations « économiques » du travail salarié (donc au sein de la société) à condition qu’elles ne deviennent pas « permanentes » ? Bref, votre opposition aux syndicats est-elle une opposition de fond qui exprime l’opposition révolutionnaire du prolétariat à sa situation « économique » à son état de « catégorie » marchande - ou est-elle une opposition « démocratique » au caractère « permanent », « bureaucratique » et « incontrôlé » de ces organes ? [10]

2) « La classe ouvrière ne peut plus exister comme classe POUR-SOI de façon permanente au sein du capitalisme ; c’est qu’elle ne peut plus s’affirmer comme classe que de façon ponctuelle, au cours de ses luttes ouvertes (p.41)

Ici encore, on pourrait croire que nous sommes d’accord. Mais cette expression « de façon permanente au sein de la société capitaliste » masque à nouveau le vrai problème. Alors puisque Victor ne les pose pas, posons-les pour lui : le prolétariat comme classe-pour-soi peut-il exister tout court au sein de la société capitaliste, sans s’attaquer au rapport salarial ? Que signifie « luttes ouvertes » ? Sont-ce des luttes « au sein » du rapport capitaliste ou contre ce rapport ? Et là le texte de Victor est catégorique : « ponctuellement » ou pas, la classe-pour-soi est la classe salariée, au sein de la société capitaliste :
« La classe qui commence à exister « pour soi » n’est rien d’autre que cette même classe, etc » (p.40) ; il y a en elle (quelque chose) de révolutionnaire à chaque instant de son existence » (p.33) ; la classe est « simultanément révolutionnaire et exploitée » (p.33-34), etc.

Nous allons voir que le fond de la pensée de ce camarade est que la classe peut devenir classe révolutionnaire tout en restant classe salariée et, à ce titre, il préconise très logiquement une organisation du travail salarié, de la « catégorie économique ».

3) « La tâche des syndicats n’est pas d’organiser la classe en tant que catégorie économique, mais D’EMPECHER QUE DE TELLES ORGANISATIONS EXISTENT... » (p.41)

Ainsi, Victor est pour des organisations de la classe « en tant que catégorie économique » (la seule réserve étant leur caractère non-permanent0). Il veut des organisations de défense du salaire, mais qui n’aient pas les « défauts » apparents des syndicats (intégration à l’Etat, bureaucratie, etc.) Sa critique n’est donc pas une critique de la fonction des syndicats mais des conséquences les plus visibles des syndicats. Et c’est bien pourquoi, après avoir décrit le caractère policier des syndicats à notre époque, il y oppose « les comités de grève en dehors des syndicats « comme forme de lutte, sans préciser en rien le contenu de leur action. Mais on sait très bien quel rôle peuvent jouer ces « comités », qui tendent à n’être que des syndicats de secours lorsque les flics permanents sont débordés. Nous disons nous que toute organisation qui n’est pas un moment du dépassement révolutionnaire devient un syndicat et que ce dernier soit « temporaire », « démocratique », « révocable » ou en dehors des vieilles boutiques ne change rien à l’affaire.

La meilleure preuve que la perspective de Victor est syndicale (sans la « forme syndicale permanente »), c’est qu’il ne trouve rien de mieux à nous opposer que la citation de Marx sur l’organisation de la classe au sein de la société capitaliste au XIXè siècle, extraite de « Misère de la Philosophie » :
« Les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus important que celui du salaire... » (p.33)

Ainsi, d’un côté on reconnaît qu’il n’y a plus « d’organisations permanentes » mais de l’autre on nous assène le processus décrit par Marx et qui se fonde sur l’existence d’organisations permanentes des travailleurs salariés. Et Victor de nous expliquer que certes, la décadence change bien des choses, mais pas « la définition de Marx de comment se forge la classe-pour-soi, qui resterait encore valide ». Touchez à tout sauf à ma vertu ! Nous disons nous : si vous vous acharnez à garder la même vision de l’organisation et du processus qu’au XIXè siècle, malgré votre opposition formelle aux syndicats, vous finirez inéluctablement par préconiser des syndicats sous d’autres formes. Car, il n’y a pas d’autre base pour le processus que vous reprenez de Marx que ce sur quoi il le fondait : l’organisation de la classe au sein de la société capitaliste autour de la défense du salaire.

4) « Les luttes revendicatives ne peuvent pas aboutir à de véritables conquêtes matérielles au sein du capitalisme décadent ».
« Les luttes revendicatives ne peuvent pas aboutir à de véritables conquêtes matérielles au sein du capitalisme » (p.47) [11]

Bravo ! Mais, dans ce cas-là, comment pouvez-vous vous réclamer de la « définition de Marx de comment se forge la classe-pour-soi ». La perspective de Marx au XIXè siècle se fondait sur une situation où il était relativement possible d’arracher des concessions matérielles et de les défendre jusqu’à un certain point en tant que conquêtes. C’est dans ce sol de la société que prenaient racine aussi bien la tendance à l’association-pour-soi au sein de la société que le réformisme. Et vous vous moquez du monde quand, après avoir reconnu qu’il n’y a plus aucun aliment matériel pour l’unification de la classe à travers les luttes revendicatives, vous écrivez :
« C’est à travers ces combats parcellaires que se forge l’unité de la classe... »
Alors expliquez-nous un peu, sans faire de philosophie, comment la classe peut forger son unité à travers des luttes qui ne laissent ni amélioration matérielle, ni organisation, mais qui aboutissent 95 fois sur 100 à la dispersion, l’amertume et l’aggravation des conditions matérielles.

Quelle est cette « unité » mythique qui n’a pour fondement la satisfaction aucun besoin, qui ne reçoit aucune forme organisée et se manifeste par aucune pratique, même informelle ? L’unité serait-elle une affaire de pure « conscience » ? Mais « conscience » de quoi ?

Si Victor avait écrit : « c’est à travers ce luttes partielles que se forgent les conditions du saut d’unification de la classe et de leur dépassement », nous aurions été d’accord. Mais en fait, Victor veut que bien sûr tout change par rapport au XIXè siècle sur le plan des manifestations (plus de syndicats authentiquement prolétariens, plus de conquêtes, etc.), mais il veut que le processus reste le même. C’est pourquoi il parle d’ »unité » en l’air, sans pouvoir en rien préciser la forme concrète qu’elle revêt.

Alors qu’il fait preuve d’une légèreté évidente à l’égard du déroulement concret de la lutte de classe aujourd’hui, le camarade Victor vient nous servir son couplet « anti-intellectuels-qui-méprisent-les-luttes », avec clin d’œil au lecteur « réaliste ». Et il cite Marx :
« Marx dénonce (...) le « dédain transcendantale » qu’affichent ces mêmes « socialistes » quand il s’agit de rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe... » (p.34)
Comment Victor peut-il reprendre sans la moindre réserve une telle citation ? Si Victor avait fait ce compte dont il parle, il n’oserait pas citer froidement ce passage de Marx, sans préciser ce qui a changé depuis ! Il n’y a même pas besoin de faire ce compte exact, bien qu’il ait été fait pour s’apercevoir qu’il n’y a plus ni « coalitions », ni « organisations de classe », ni « forces organisées ». Il suffit d’avoir respiré l’air de la lutte de classe actuelle, pour sentir à quel point cette phrase de Marx est devenue dans la bouche des « répétiteurs » d’aujourd’hui, creuse et abstraite, une pure incantation verbale comme les ouvriers en lisent tous les jours dans les tracts syndicaux et gauchistes.

Le « dédain transcendantal » n’est pas du côté où le voit le camarade Victor ! Il es le fait de ceux qui plaquent sur le mouvement ouvrier réel d’aujourd’hui la « répétition de ce qu’ils ont toujours dit », et qui semblent les dispenser, eux, de « faire le compte de ce qui se déroule sous leurs yeux ». Il est du côté de la majorité de RI, qui, incapable de fournir la moindre analyse sérieuse de la lutte de classe aujourd’hui, peut écrire, alors que tout ouvrier sait que c’est faux, que, dans les luttes revendicatives, se forge « l’unité » de la classe, les « armes » de la révolution (p.33 et 40), et citer à tout de bras Marx sur les coalition et autres organisations de la classe.
Il est certain que notre analyse est encore incomplète, mais la grande « supériorité » de l’ironie de la majorité, c’est que les problèmes concrets soulevés par l’absence d’organisation, d’unification, de conquêtes matérielles à travers les luttes revendicatives, elle s’en moque. La force de la « majorité », c’est de faire comme si l’inexistence quasi-absolue de toute organisation indépendante des travailleurs à travers les luttes salariales ne changeait en rien le problème du processus de passage de ces dernières aux luttes contre le salariat.

La « majorité » peut se rassurer elle-même en ricanant sur les « philosophes » que nous serions, nous attendons, nous, qu’elle explique comment, sans gagner de conquêtes matérielles, sans satisfaire en rien ses besoins, sans exister pour-soi en permanence, sans s’organiser, sans même tendre à produire une « association qui devient plus importante que le salaire » (Marx). Comment, dans ces conditions, les ouvriers « effectuent leur organisation comme classe », développent « à travers » les luttes salariales leur « unité », sont « simultanément exploités et révolutionnaires », et enfin, « voient clairement apparaître ( ?) devant leurs yeux les forces ( ?) nécessaires à la réalisation du projet ( ?) révolutionnaire... » (p. 47)

En attendant, permettez-nous de nous en tenir à notre vision : les ouvriers se forgent comme classe révolutionnaire. En révolutionnant les rapports sociaux, c’est-à-dire leur propre être. Dans les luttes salariales, ils ne voient « apparaître » à leurs yeux ni « forces », ni « projet », mais l’impossibilité de se constituer en classe-pour-soi sans attaquer leur propre « situation économique », sans engager une pratique révolutionnaire. Et du haut de notre « académisme », nous disons : la seule force révolutionnaire depuis 1914, c’est le communisme.

Résumons-nous : c’est une véritable fraude, qui est dévoilée tous les jours par les défaites et les divisions amères des travailleurs (ainsi que par les surgissements discontinus) que de reprendre la vision de Marx, mais sans les syndicats, sans l’association permanente, sans suppression partielle de la concurrence entre les ouvriers. Les totskystes et les programmistes (PCI), eux, au moins sont cohérents : ils reprennent, chacun à leur façon, la vision classique et soutiennent, préconisent et renforcent les syndicats. Et, à leur façon, ils ont raison : si dans les luttes revendicatives se forge l’ « unité » de la classe, il faut contribuer à donner une expression organisée à cette « unité » des travailleurs salariés autour du maintien du salaire, car elle constituerait une véritable association des travailleurs.

Il est vrai qu’il est facile aux gauchistes d’être « cohérents », puisque leur fonction réactionnaire est de défendre sans broncher les anciennes positions du mouvement ouvrier devenues depuis 1914 bourgeoises, en les liant avec la sauce du marxisme transformée en idéologie. Mais si la « majorité » de RI continue de rester assise entre deux chaises, elle tendra de plus en plus à régresser vers cette « cohérence »-là. Car sa contradiction actuelle n’est pas tenable.

L « majorité » actuelle ne veut pas réfléchir jusqu’au bout aux conséquences de la décadence sur la lutte de classe et lier cette réflexion aux tendances actuelles du mouvement (en ce sens, elle est en retrait par rapport à la dynamique d’ »internationalisme » des années 1945-50). QUAND MARX PARLAIT DE L’UNITE, DES ARMES, DE L’ORGANISATION EN CLASSE ET AUTRES « LEVIERS » (p. 34) PRODUITS A TRAVERS LES LUTTES SALARIALES ; QUAND IL DECRIT LES COALITIONS COMME PREMIER MOMENT DE L’ASSOCIATION DES OUVRIERS POUR EUX-MEMES QUI DOIT AJOUTER AU PARTI DE CLASSE, IL DECELE ET EXPRIME DES TENDANCES FAIBLES MAIS REELLES, ET SE DONNE AINSI LES MOYENS PRATIQUES D’INTERVENIR POUR HATER CE PROCESSUS. LA « MAJORITE » DE RI, ELLE, REPETE DES PHRASES MORTES QUI LUI MASQUENT LE PROCESSUS REEL A NOTRE EPOQUE.

Cela la conduit à défendre une conception gradualiste, mécaniste, du passage des luttes revendicatives aux luttes révolutionnaires et à abandonner la pierre de touche du « marxisme » dont elle se réclame (pierre qui, elle, ne change pas : la classe sujet de sa propre reconstitution communiste à partir de la réassociation des prolétaires qu rentre en conflit à la fois avec leur être de salariés et avec leur association-par-le-capital.

UNE CONCEPTION GRADUALISTE DE LA LUTTE DES CLASSES

Parce qu’il ne part pas de la nature contradictoire du prolétariat, le camarade Victor passe à côté de son mouvement d’auto-transformation (auto-négation). Le passage révolutionnaire d’une façon déterminée de satisfaire ses besoins comme « somme de salariés » à une autre, comme réassociation communiste. Tout ceci demeure pour lui de la « philosophie ». C’est pourquoi, malgré ses affirmations, il ne voit aucun véritable saut qualitatif dans la lutte de classe, qui reste salariale et revendicative, et qui se développe, selon lui, de façon évolutive, graduelle et quantitative.

Marxisme révolutionnaire ou évolutionisme marxoide ?

Victor commence par attaquer ceux qui, comme nous, ne comprendraient pas « ce qu’il y a de révolutionnaire dans les luttes immédiates de la classe ouvrière pour la défense des conditions de vie » (p. 34). Donc, « il y a » quelque chose de révolutionnaire dans ces luttes. Quoi ? Victor ne nous le dira jamais.

Sentant que cette affirmation est pour le moins légère, il affirme juste après que ces luttes ont la possibilité d’engendrer par « elles-mêmes », de « porter en elles les germes de luttes révolutionnaires contre le système ».

Notons au passage que dans la nuit de l’ « anti-philosophie », « avoir quelque chose de révolutionnaire », « porter les germes de luttes révolutionnaires », tout cela, c’est la même chose. Mais ce qui nous intéresse, c’est de mettre en lumière la conception évolutionniste, anti-dialectique que recouvre cette apparente confusion. Victor veut bien dire n’importe quoi, que les grèves « sont révolutionnaires », qu’elle le sont « potentiellement », qu’elles ont « quelque chose » de révolutionnaire, qu’elles portent des « germes » de révolution, etc. Tout ceci n’a qu’une fonction : ne pas reconnaître le saut, la négation, la rupture et éviter de critiquer les luttes salariales.

Même au XIXè siècle, Marx n’a jamais sombré dans une telle apologie des luttes salariales. Il n’a jamais soutenu qu’elles engendraient « par elles-mêmes » la lutte contre le salariat. C’est parce que les ouvriers pouvaient maintenir l’association qui s’était créée dans la lutte au-delà de la grève et que cette association constituait la base pour une transformation et un dépassement de l’unité et de la conscience prolétarienne, la sève du parti ouvrier, que les communistes, tout en critiquant les luttes revendicatives, les soutenaient et accéléraient par leur intervention la formation de la classe-pour-soi. Marx n’est pas un de ces économistes du « Rabotchié Diélo » qui disaient que les « grèves sont révolutionnaires » et contre lesquels Lénine avait raison (même si ces arguments étaient souvent faux). Marx, comme tous les révolutionnaires, voyait un saut, une négation. La différence avec aujourd’hui, c’est que l’association permanente permettrait d’envisager la possibilité d’une continuité organisée d’une phase à l’autre. Marx n’est pas Darwin, et il n’est pas à la recherche de prétendus « germes » révolutionnaires dans les luttes salariales, qui évolueraient et « engendreraient » les luttes contre le salariat. Au contraire, il explique sans arrêt que si les ouvriers n’utilisent pas leur association pour faire autre chose, pour s’attaquer au salariat, ils n’engendreront rien du tout. C’est l’auto-transformation du sujet, la négation par le prolétariat de sa position de défenseur d’une force de travail que Marx essaye de dégager. Victor, lui, cherche dans la défense du prix de la force de travail « quelque chose » des « germes », des « potentialités » de révolution.

Pour ce camarade, ce n’est pas le sujet qui est pris dans une contradiction entre ces besoins et sa façon de lutter, ce qui le force à créer des rapports d’association supérieurs, c’est la « lutte qui « engendre » par « elle-même » une autre lutte.
Les « luttes » ne sont pas des moments de l’activité des hommes que ceux-ci dépassent et nient, ce sont des phénomènes qui s’enchaînent graduellement, une lutte portant les germes d’une autre lutte. Mais une lutte salariale, ce n’est pas un « embryon » de lutte révolutionnaire, c’est des prolétaires tentant de satisfaire leurs besoins comme travailleurs salariés. Et en cela il n’y a jamais rien eu de révolutionnaire. Il n’y a rien de révolutionnaire dans les grèves parce que ce qu’il y a de révolutionnaire est à créer, il n’est qu’une potentialité à réaliser à partir de la contradiction de ces prolétaires luttant : et cette contradiction est précisément celle qui oppose les besoins révolutionnaires (source de création et de bouleversements) à la façon conservatrice de lutter que constitue la grève. Ce ne sont pas les luttes salariales qui « engendrent » la révolution, ce sont les prolétaires, qui, parce qu’ils font l’expérience du fait que ces luttes n’engendrent que défaites et divisions, sont poussés à lutter différemment.
Marchander le prix d’une force de travail décomposée par la crise du capital « n’engendre » pas la communisation de la société ; ce qui se passe : les ouvriers n’arrivent plus à marchander et donc sont contraints de nier, dépasser, refuser cette façon préhistorique de survivre et de commencer la communisation du monde. Se battre par catégorie « n’engendre » pas l’unité de la classe ; là encore, il y a rupture, les ouvriers, parce qu’ils constatent que ça ne mène à rien, accomplissent un saut et brisent ce cadres, etc.

Bref, le lien entre les « luttes », c’est le sujet, l’être se transformant qui l’effectue de façon négative. Ce lien est donc dialectique, et non évolutif.

LE DESTIN TRAGIQUE DE LA « NATURE » REVOLUTIONNAIRE SELON VICTOR

Comment s’effectue pour ce camarade, cette « génération » de la révolution par les « germes » présente dans les luttes salariales ? Comment ces germes éclosent-ils ? C’est simple : ces germes sont toujours présents, ils surgissent « plus » ou « moins » rapidement :
« Les luttes revendicatives sont toujours potentiellement des luttes révolutionnaires (p. 37). La nature révolutionnaire des luttes économiques est obligée de surgir beaucoup plus rapidement qu’au siècle dernier » (p. 41)

Ainsi, les luttes « salariales » ont une « nature » révolutionnaire et sont toujours « potentiellement » révolutionnaires. Des grèves pour demander du travail, des grèves pour protéger des intérêts corporatistes, des grèves où les ouvriers qu’on construise des usines inutiles, ont une « nature » révolutionnaire qui n’attendrait que de surgir. Mais alors, pourquoi cette « nature » ne surgirait-elle jamais ? Pourquoi les luttes les plus « dures » des ouvriers dans les années 1920-1938 n’ont-elles jamais fait passer la potentialité des luttes salariales à la réalité ? Pourquoi les « germes » de révolution ont-ils toujours produits des monstres contre-révolutionnaires (CIO, shop-stewards, embrigadement dans la « démocratie » de la république espagnole ) ? Tout ce que Victor trouvera à répondre, c’est que les ouvriers sont « mystifiés », ce qui est vrai, mais n’explique pas pourquoi des luttes dont la « nature » est révolutionnaire sont tellement bêtes qu’elles se font avoir à chaque fois. Faute de comprendre la mystification à partir de l’incapacité des prolétaires à dépasser les luttes salariales, on tombe dans une vision idéaliste et policière de l’histoire. Une « nature » révolutionnaires prête à surgir, des « germes » prêts à « engendre », une « potentialité » « prête » à être réalisée... Toujours des mystificateurs, des agents de l’Etat pour empêcher ce qui devait arriver d’arriver. Misère et impuissance de la « catégorie » révolutionnaire qui trouve toujours quelque chose d’extérieur sur son chemin !

LA REVOLUTION EST-ELLE UNE QUESTION DE NORMES

Le camarade Victor se rend certainement compte que la bouillie qu’il nous sert là est du gradualisme un peu trop visible. Alors, il fait marche arrière. Il glisse insensiblement de la première affirmation (les luttes revendicatives ont une nature révolutionnaire, sont « potentiellement révolutionnaires », etc) à l’idée que :

« Les luttes revendicatives peuvent à tout moment se transformer en véritable combat révolutionnaire » (p. 43)
Ce n’est déjà plus la même chose. A présent, on nous laisse entendre : les luttes revendicatives ne seraient pas « vraiment » des luttes révolutionnaires, mais elles devraient se transformer pour le devenir. Et, oubliant complètement ce qu’il dit sur la « nature révolutionnaire » des luttes salariales, Victor de reconnaître :
« Il y a quelque chose de profondément différent entre ces deux types de luttes, un changement qualitatif, dans le contenu d’une lutte qui cesse d’être revendicative pour devenir révolutionnaire » (p. 36)

Bien. Essayons de nous y retrouver. Tout à l’heure, la lutte revendicative avait une nature révolutionnaire prête à surgir, à présent ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? cesse d’être revendicative pour devenir révolutionnaire. D’un côté, on se moque de nous quand nous parlons d’une rupture, d’une négation, et de l’autre on nous parle d’un « changement qualitatif », il montre que pour lui, il n’y en a pas, qu’il s’agit de différences de degré (« plus », « moins »), de formes, de moyens, mais jamais d’essence.

A- Première explication

Suivons le raisonnement de ce camarade. Il y a, entre les luttes révolutionnaires et les luttes revendicatives, un changement qualitatif. Comment ? C’est très simple : il y a une « double nature permanente de la classe » (p. 34) (pas une contradiction, misérables philosophes, une « double nature permanente » !) Mais alors, si toutes les luttes ont à la fois une nature révolutionnaire et une nature revendicative, quelle est la différence qualitative ? La voici : « Dans ses luttes, c’est TANTOT l’aspect (révolutionnaire) de la classe qui prime, tantôt l’aspect de la classe exploitée » (p. 34)
Eh bien, Victor nous donne là une intéressante définition d’un changement qualitatif. Les choses ont une double nature et elles subissent une transformation qualitative quand un des aspects de cette nature « prime » sur l’autre. Un peu plus d’aspect révolutionnaire dans un cas, un peu plus d’aspect exploité dans l’autre. Franchement, on préfère être des philosophes que d’adhérer à ces considérations dignes d’un grand prêtre de la Byzance décadente. Car, enfin, à quel moment la classe commence-t-elle à détruire l’exploitation et à s’affirmer comme révolutionnaire ?

B- Deuxième explication

Le camarade Victor nous donne une autre définition de ce « fameux changement qualitatif » : une lutte devient révolutionnaire... Quand elle s’affronte à l’Etat et conteste le pouvoir.
« Qu’une grève se heurte à une résistance trop forte du patronat local, qu’elle soit contrainte d’affronter l’appareil de répression de l’Etat, sous une forme ou sous une autre, et elle se transforme en une contestation ( ?) du pouvoir (p. 37)

Que la répression puisse placer les ouvriers dans une situation où ils doivent affronter l’Etat, cela va de soi. Mais ceci ne produit pas en soi une lutte contre le capital ! Pour Victor, une lutte révolutionnaire serait une lutte salariale qui « conteste » l’Etat. La lutte reste la même, les ouvriers continuent de vendre leur force de travail, rien ne change sauf qu’on affronte l’appareil de répression, qu’à la grève s’ajoute... la « violence ». « Fais la grève et prends ton fusil », voilà le contenu concret de ce que dit la « majorité de RI. Lutte revendicative plus violente, voilà ce qu’elle trouve à avancer après cinquante ans de répétitions lancinantes de ce schéma qui a conduit partout le prolétariat à subir la violence parce qu’il était incapable de sortir du cadre étroit, décadent et en détérioration accélérée de la « défense du salaire » et à lutter sur son terrain : le communisme. Aucun fusil ne fera surgir de ce cadre-là une nature révolutionnaire qui ne peut plus s’y développer ! Et, comme à chaque fois, cette superposition de l’affrontement « politique », « violent » à classe revendiquant des salaires, du travail, et du capital « collectif » entraîne la défaite de la grande classe. A chaque fois, la « majorité » crie à la mystification. Mais y a-t-il plus grande mystification que de croire que les ouvriers pourraient exercer la violence avec succès en continuant à faire des grèves salariales, sans transformer les rapports sociaux, sans attaquer le salariat ? La révolution, ce n’est pas une grève prenant des fusils (ou sinon, il y a eu des centaines de « révolutions » depuis 1920), c’est la transformation des rapports sociaux par des prolétaires (avec des fusils), qui en ont marre des luttes salariales, parce qu’ils les ont faites et refaites jusqu’à la nausée, en long, en large, tournantes, décalées, générales, partielles, perlées, bouchon, « thrombose », dures, molles, avec des fusils et sans des fusils, etc.
Pour nous, il y a changement qualitatif quand les ouvriers s’unissent au-delà de leur nature de salariés, intègrent les sans-réserves, déglinguent les mécanismes marchands. Pour la « majorité » de RI, il y a changement qualitatif quand une grève se « transforme » en « contestation » du pouvoir. De quel côté est le bavardage creux ?

C) Deuxième explication bis

Là où cela devient vraiment triste, c’est quand Victor tente de nous expliquer plus « précisément » ce qui distingue une lutte révolutionnaire d’une lutte revendicative. Dans un cas, on « reconnaît » le pouvoir ; dans l’autre, on le « bouleverse » [12]. Ainsi, ce camarade, à la recherche de la différence qualitative perdue, rencontre la lutte éternelle des « opprimées » contre le « pouvoir ». Témoin ce passage digne de Chaulieu-Cardan-Castoriadis :
« Revendiquer, c’est demander, exiger son dû. Une lutte est revendicative dans la mesure où son but est de demander, d’exiger de quelqu’un quelque chose. Elle implique par conséquent la reconnaissance du pouvoir de celui qui en mesure de répondre à ses demandes, ses exigences... Une lutte révolutionnaire par contre, s’attache à bouleverser un Etat de choses, un pouvoir. Dans ce cas, loin de reconnaître un pouvoir à quiconque, on met en question le pouvoir lui-même » (p. 36)

Qu’est-ce que c’est que ce langage ? Une définition du « Larousse » ? « Quelqu’un » ? « Quelque chose » ? Un « état de choses » ? « Un pouvoir » ?... Mais de quoi parle-t-il donc ? D’un clan demandant au chef de la tribu une redistribution des terrains de chasse ? De serfs demandant une diminution de l’impôt en nature ? De corporations réclamant des privilèges ? De villes demandant au roi de franchises ? De grenouilles demandant un roi ? Avec de pareilles généralités abstraites sur le « pouvoir » de « quelqu’un » qu’ « on » « accepte » ou « qu’on remet en question », Victor noie le poisson et évite la question brûlante de notre époque, celle qui frappe furieusement à la porte de sa scholastique desséchée : celle des travailleurs salariés. Mais puisque Victor évite soigneusement cette phrase à la société capitaliste, nous allons le faire pour lui. Remplaçons donc les « quelqu’un », « quelque chose » et autres amabilités indéfinies par ce qui est l’objet du débat : les ouvriers, le salaire, le capital. Nous obtenons :

« Pour les prolétaires salariés modernes, revendiquer, c’est exiger un juste prix de leur force de travail. Une lutte est revendicative dans la mesure où son but est d’exiger du capital un aménagement des conditions dans lesquelles s’effectue cette vente et de l’utilisation par le capital de cette force. Elle implique donc, de la part des ouvriers l’acceptation du rapport capitaliste (et par conséquent du pouvoir de la classe qui personnifie le capital), c’est-à-dire, l’acceptation de leur propre position de porteurs concurrents de marchandises (et, au XXème siècle, contrairement au XIXème, cette position ne tolère aucune association. Une lutte révolutionnaire, par contre, s’attache à bouleverser les rapports marchands, l’Etat et l’appareil militaire au capital. Dans ce cas, loin de reconnaître les rapports capitalistes et de revendiquer à leurs fonctionnaires, ils dissolvent ces rapports et renversent ces fonctionnaires ».

Est-ce cela, camarades majoritaires, que vous appelez « langage aussi obscur que prétentieux » (p. 35) ? Est-ce nous qui « pataugeons prétentieusement dans le monde simpliste des abstractions ? (p. 46)

D) 3ème et dernière explication

On n’a toujours pas trouvé, où se trouve le passage « qualitatif » « une lutte qui cesse d’être revendicative pour devenir révolutionnaire ». Alors, Victor nous en offre encor une. La différence serait... une différence de « moyens » plus « politiques ».

CE qui fait la spécialité de Gdansk ( ), c’est qu’elle a été amenée à avoir recours à des moyens de lutte POLITIQUE beaucoup plus importante que ceux qu’utilise une grève isolée (...) Plus une lutte revendicative est contrainte d’utiliser des moyens politiques et plus elle pend un caractère de lutte révolutionnaire. Mais elle ne perd pas pour autant son caractère de lutte revendicative." »(p. 33) En somme, la lutte révolutionnaire c’est une grève salariale plus « des moyens politiques » Ce n’est pas par ce qu’elle fait socialement qu’elle se caractérise, c’est par « l’importance » des moyens politiques qu’elle emploie. Cela est très conséquent avec l’idée que le contenu de la lutte, reste le combat « pour la plus-value », et que ce qu compte c’est que la « forme » de la lutte soit associée. Et c’est du verbiage gauchiste. Car qu’entend-on par « moyens politiques » ? Si ce n’est ni le zoo parlementaire (ouvrier ou non, peu importe) ni les alliances avec d’autres classes, ça ne peut être que la « forme » du combat, c’est-à-dire la violence contre l’Etat et le mode d’organisation. En quoi des conseils ouvriers avec délégués élus et révocables + la violence transforment une lutte salariale en lutte contre le salariat, nous attendons encore que la majorité nous l’explique.

Ce fétichisme de la « forme » et des « moyens », c’est à dire de la « politique » dans le sens d’une sphère séparée de l’action sociale des hommes, réduit la révolution prolétarienne au rang des révolutions bourgeoises, où il s’agissait de consolider les rapports sociaux existants par le « moyen » d’une violence au-dessus de la société et d’une sphère « politique » mystificatrice. Pour nous, ce ne sont ni la « violence », ni les « conseils », ni les « moyens » extrêmes mis au service de la « lutte pour la plus-value » qui rendent une lutte révolutionnaire - - au contraire, c’est le contenu de ce que fait la révolution qui assigne à chacun de ses instruments, moments ou moyens, leur place. La révolution communiste a des problèmes politiques, militaires, d’organisation, de moyens, de formes, mais elle n’est pas un problème de politique, de guerre ou d’organisation ; elle est un problème de contenu social. Et ces moments transitoires sont traversés par un mouvement de dépérissement de la politique, des formes juridiques, etc.

Nous n’avons rien à faire de la violence, des « moyens » ou des « conseils » en soi. CE que nous demandons c’est : pourquoi les ouvriers s’affrontent-ils à l’Etat ? Pour des « intérêts » catégoriels ou nationaux ? Pour foutre les immigrés dehors ? Contre les Yankees ou les Russes ? Ou parce que l’Etat se dresse comme défenseur des rapports marchands, et dons de toutes les divisions catégorielles, nationales, « revendicatives » contre leur mouvement COMMUNISTE ?

Pourquoi les ouvriers forment-ils des conseils ? Pour gérer l’usine, déléguer des ouvriers à un parlement « prolétarien » qui administrera le fameux « salariat collectif » dont nos parle la majorité ? Ou pour détruire le cadre de l’usine, recomposer l’unité de la classe en détruisant l’échange et en étendant la guerre civile ? Ce sont là les véritables questions que masque la rhétorique gauchiste sur les « moyens politiques ».

En conclusion, il est clair que nous avons affaire ici à une conception gradualisée de la révolution. Si le camarade Victor s’enlise dans les « formes », les « moyens », la « politique », la « lutte contre l’Etat », la « remise en question du pouvoir », et s’il ne parvient ni à relier ces moments entre eux ni à les subordonner au bouleversement des rapports sociaux, c’est parce qu’il part pas du contenu du mouvement social qui les traverse et les dépasse. Dès qu’on s’écarte de la conception matérialiste et historique de la contradiction qui lie et oppose communauté et échange, valeur d’usage et valeur, travail associé et salariat, on se braque sur des aspects certes réels mais partiels du mouvement.

Et nous allons voir que, du fait qu’il n’y a pas dans la vision de véritable mouvement, de rupture entre le procès de valorisation du capital et le mouvement de dissolution de ce rapport, elle conserve une vision sociale-démocrate de ce qu’elle appelle la « période de transition ».
On retrouve en effet dans ses écrits la vieille idée de Kautsky et de Lénine d’ « un stade » où les ouvriers instaurent un « salariat collectif » (c’est-à-dire un capitalisme d’état), véritable « mode de production transitoire » où les ouvriers seraient « exploités » tout en exerçant leur dictature « politique » par un « contrôle » sur l’Etat, vis-à-vis duquel ils seraient contraints de faire grève et de revendiquer.

C’ets là, fondamentalement, la conception que défendent la plupart des camarades de la majorité et elle a pour nom : le contrôle ouvrier sur le capital et l’Etat. Nous y retrouvons la même absence de vision du mouvement révolutionnaire, de bouleversement des rapports sociaux et la même tentative de plaquer sur une catégorie qui reste la même (le travail salarié) des « formes » et des « moyens » purement politiques dont on ne sait par quel mystère ils la rendraient communiste [13]

Nous ne pensons pas déformer la vision de ces camarades, et nous voulons montrer qu’ils ont beau « ajouter » artificiellement certaines affirmations partielles qui rejoignent les nôtres sur les mesures sociales su mouvement, il s’agit là d’une concession toute formelle qui ne change pas le fond de leur raisonnement ; en outre, en ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? social-démocrate de petits bouts de communisme, ils s’enfoncent dans des contradictions insolubles.

COMMUNISME OU SALARIAT

Le camarade Victor entreprend une tâche impossible : concilier la vision du XIXe siècle la période de transition, avec une reconnaissance partielle de certaines communistes immédiates. Il aboutit ainsi à un embrouillamini inextricable, où côtoient des positions isolées qui rejoignent celles de notre tendance et des affirmations qui n’ont rien à voir avec le communisme.

1) LE MOUVEMENT REVOLUTIONNAIRE EST-IL DES LE DEPART UN MOUVEMENT DE DISSOLUTION DU SALARIAT ?

Sur cette question, Victor nous explique des choses parfaitement antinomiques. Il commence par nous expliquer que :
« Dans les premiers pays où le prolétariat sera parvenu à détruire l’appareil d’Etat capitaliste (...), le premier but sera donc de créer UN SECTEUR COLLECTVIVISE le plus large possible (...). La collectivisation s’y traduira par la généralisation de la gratuité des biens » (p. 42).
Et il ajoute :
« Le commencement du processus de dissolution du travail salarié, sera donc marqué par la création de ce premier secteur collectivisé (...) (La classe) est en train de perdre sa spécificité principale, c’est-à-dire le fait d’être exploitée par le salariat, puisqu’elle tend à se dissoudre au sein d’une masse de producteurs égaux » (p. 43)

Voilà une bouffée d’air frais bien venu... Et qu’on est loin du « salariat collectif »... Si le camarade Victor s’en tenait fermement à cette conception et en développait jusqu’au bout toutes ses conséquences, nous l’accueillerions avec enthousiasme dans notre tendance, et nous lui ferions même grâce de l’expression « négation du prolétariat » qui l’effraye tant. Malheureusement, cette éclaircie de dialectique dans le ciel sombre des catégories se révèle de courte durée et, de cette vision très juste mais fugitive, d’un « processus de dissolution du travail salarié », nous retombons à nouveau dans la fausse alternative formelle : ou bien le travail salarié est « aboli » tout de suite, partout, ou bien il existe partout.

« Abolir le salariat, c’est abolir la vente et l’achat de la force de travail. Pour que ce soit possible, il faut que simultanément rien dans la société ne soit vendu ni acheté, car abolir le salariat, c’est ELIMINER LA MARCHANDISE EN GENERAL. Donc l’abolition du salariat ne pourra devenir effective ( ?) que lorsque l’échange marchand aura été éliminé sur toute la surface de la planète... » (p. 42)

Notez le glissement. Tout à l’heure, Victor liait le processus de dissolution du salariat à la destruction de l’échange, maintenant, tenez-vous bien, il faut d’abord que l’échange marchand soit éliminé partout avant qu’on puisse « abolir » effectivement le salariat. Tout à l’heure, il y avait un processus de dissolution du salariat qui commençait sans quelque pays, maintenant que rien ne soit vendu ni acheté à l’échelle mondiale. Et le glissement se poursuit :

« Des mesures effectives en vue de cette abolition du salariat peuvent et doivent être prises dès le début de la dictature du prolétariat » (p. 43).

Fini le « processus de dissolution du salariat », désormais, on prévoit des « mesures en vue de » son abolition, expression que pourrait signer n’importe quel social-démocrate. Il faut s’y résoudre : la « collectivisation » que nous décrit Victor n’est pas un processus communiste, il est un ensemble de mesures socialement neutres, purement administratives et politiques qui « prépareraient » le communisme. Et au bout de ce dérapage, quoi de plus naturel que de se planter dans le décor du « salariat collectif » (Bulletin d’Etude n°8) ? Admirable logique de la majorité qui commence le processus de dissolution du salariat en le « collectivisant » et qui, « lorsque l’échange aura été éliminé sur toute la planète », l’ « abolira » !

On peut ainsi voir que la véhémence avec laquelle ces camarades ont attaqué nos positions sur le processus inévitable de dissolution du travail salarié n’a pas pour cause un malentendu. La « majorité » peut bien décorer ses textes d’une reconnaissance platonique d’un processus de dissolution du salariat ; en fait, elle n’y croit pas. C’est pourquoi elle évite soigneusement de caractériser les rapports sociaux de sa fameuse « période de transition » pour réserver le terme « communisme » au monde qui « adviendra » (p. 46).

Il est impossible de saisir des opportunistes. Ils diront toujours, en position délicate : « Mais, bien sûr... » et ne craindront pas de défendre des choses complètement incompatibles. Nous disons nous : choisissez ! Ou bien le mouvement prolétarien, dès le départ, est un mouvement d’abolition du salariat, ou bien il est le mouvement d’instauration du salariat collectif. La casuistique sur les « mesures en vue de », « qui ne sont pas effectivement », peut détourner de ce choix, qui est la pierre de touche de la révolution à venir, quelques lecteurs hâtifs. Quant à nous, nous ferons tout pour qu’il apparaisse clairement.

2) Y a-t-il dès le départ un processus d’autodissolution du prolétariat et d’intégration des sans-réserves aux rapports communistes ?

On retrouve la même absence de principe sur la question de la dissolution du prolétariat (et l’absence de principes conduit toujours aux principes en place, aux principes dominants). En effet, le camarade Victor commence par nous dire que (toujours dans quelques pays) « le processus de dissolution du travail salarié se confondra (...) avec l’intégration de toute la population dans la production collectivisée » (p. 42) ; et, par ailleurs, il se paie littéralement la tête du lecteur en se contredisant explicitement : « la dissolution de la classe n’est pas le point de départ de sa lutte, mais son aboutissement, le résultat final ».

De même, Victor se sent obligé (p. 44), lorsqu’il parle des « nouveaux travailleurs » que le prolétariat transforme en « prolétaires » de leur accoler des guillemets. Ce souci très louable laisserait supposer qu’il s’agit pour le moins de prolétaires en train de se nier comme travailleurs salariés. CE qui ne l’empêche, par ailleurs, de piquer une sainte colère ouvriériste lorsque nous parlons du prolétariat en train de se dissoudre et nous sermonne :

« Le prolétariat ne se « nie » pas face aux autres classes, mais au contraire, il s’affirme de telle façon qu’il est contraint de généraliser sa condition économique à toute la société » (p. 40)

De deux choses l’une : ou bien ce qu’on généralise, c’est le salariat, auquel cas Victor n’a pas à mettre des guillemets à « prolétaires » ; ou bien, ce sont des rapports communistes, auquel cas Victor devrait le dire clairement.

Ne jouons pas sur les mots. Un secteur « collectif » où les biens sont gratuits, qui intègre toute la population, où le travail salarié se dissout et qui s’élargit aux dépens du secteur marchand, c’est un MOUVEMENT DE COMMUNISATION DE LA SOCIETE. Pourquoi, diable, Victor tourne-t-il autour du « communisme » comme un chat affamé autour d’un bol de lait brûlant ?

PARCE QU’IL NE PARVIENT PAS A ROMPRE AVEC LA VISION SOCIAL-DEMOCRATE POUR LAQUELLE LA COLLECTIVISATION N’EST PAS LE COMMUNISME EN MOUVEMENT, MAIS L’INSTAURATION D’UN RAPPORT CAPITALISTE « OUVRIER ». C’est de là que découle la théorie de la majorité selon laquelle le prolétariat, au cours de la « période de transition » demeure une classe exploitée et que c’est la lutte revendicative face à l’Etat (son nouvel exploiteur) qui constitue le moteur de son action.

3) La dictature du prolétariat coexiste-t-elle avec l’échange et l’exploitation ?

Nous allons avoir encore la preuve que, lorsque Victor parlait de dissolution du travail salarié, ce n’était qu’une concession purement verbale. Car, lorsque Victor aborde le problème de la nature du prolétariat au cours de sa dictature et du moteur de l’extension de la lutte révolutionnaire à l’échelle mondiale, il défend une conception qui découle logiquement de son idée du « salariat collectif » sous contrôle politique ouvrier.

Mais laissons-le expliquer son point de vue. Lorsque les ouvriers ont pris le pouvoir politique dans une région du monde, leur secteur collectif sera « dépendant du reste des pays, ainsi que des secteurs non collectivisés de cette région (...) le prolétariat pourra s’aménager de meilleurs conditions de travail (...) mais il ne pourra le faire qu’à l’intérieur des limites que lui impose les nécessités de l’échange avec le reste du monde (...) Tant que l’échange marchand subsiste quelque part dans le monde, le prolétariat ne pourra cesser d’être une classe exploitée dans aucune zone. La fin de l’exploitation capitaliste n’adviendra qu’avec l’intégration de tous les travailleurs du monde au prolétariat révolutionnaire, c’est à dire avec la dissolution du prolétariat dans l’humanité. » (p. 46). De là découle évidemment que la classe resterait exploitée par le capital mondial et les paysans privés (échange, rationnement, compromis, etc.), qu’elle pourrait, à la rigueur, assurer un contrôle « politique » sur la masse des biens que daigneraient lui accorder les secteurs marchands mais qu’elle ne pourrait que résister à cette exploitation par des grèves et autres luttes revendicatives. Dans ces conditions, et c’est logique, surgirait un organe de conciliation, de statu quo, de négociation, un organe chargé de faire accepter les nécessités imposées par le marché mondial : un Etat face auquel les ouvriers devraient se défendre.

Cette argumentation en apparence impeccable repose sur plusieurs postulats que Victor nous impose et que nous refusons :

-  que la révolution est arrêtée dans un secteur donné et que la communisation ne s’étend plus ;

-  que, dans une telle situation, le prolétariat pourrait conserver le « pouvoir » tout en se pliant à l’échange avec le secteur marchand et en coexistant de façon pacifique et statique avec le capital.

Une fois qu’on peut accepter de poser le problème en ces termes, le raisonnement a une certaine logique formelle. Mais, justement, parce que la façon même dont Victor aborde le problème est viciée à la base, il aboutit à des résultats absolument absurdes.

A- Le contrôle ouvrier sur son exploitation ?

Nos pensions qu’une idée au moins était claire à RI : que le prolétariat ne peut gérer ou contrôler son exploitation. En bref, que la classe ouvrière ne peut être son propre capitaliste. Or, c’est à cela qu’aboutit Victor : les ouvriers « échangent » avec les secteurs marchands qui les exploitent et « s’imposent des rationnements, ou augmentent leur temps de travail » (p.46). En somme, ils gèrent leur exploitation par le capital mondial. (Comment parviennent-ils à rester « en plein exercice de leur dictature » (p.46) tout en s’auto-exploitant, c’est une subtilité tout à fait digne du trotskysme.) Evidemment, les camarades de la majorité sentent que cette fable des ouvriers contrôlant « eux-mêmes » l’échange avec le capital et les paysans privés, c’est-à-dire la dictature du marché, est une plaisanterie.
C’est pourquoi, ils sont contraints de déléguer cette tâche entre les mains d’un Etat.

B- Un « Etat neutre » ?

Une fois qu’on a accepté le postulat de l’échange entre le secteur « collectif » et les secteurs marchands, il faut un organe qui transmette les rudes nécessités de l’exploitation mondiale aux ouvriers, un intermédiaire entre le marché mondial et le secteur collectif. Toujours dans cette vision, les ouvriers demanderaient des améliorations matérielles et les représentants « ouvriers » à l’échange, véritables fonctionnaires-satrapes du capital de tel pays « Non, ce n’est pas possible, les paysans exigent ceci, le capital de tel pays cela... » Il se passe dans le secteur collectif ce qui se passait dans certaines communautés primitives qui échangeaient entre elles : la communauté est incapable de s’imposer collectivement les nécessités de l’échange, il émerge un roi marchand au-dessus de la communauté. Mais dans le cas présent, quelle est la nature de cet Etat ? S’io y a Etat dans le sens classique du terme, il ne saurait être que le représentant des lois du marché capitaliste mondial... et donc un Etat capitaliste, exploiteur, anti-prolétarien. Il ne peut, en effet, en même temps défendre les nécessités de l’échange et être un organe de destruction de l’échange. D’où on aurait la situation suivante caractérisée par un « double pouvoir » : l’Etat fonctionnant au service de l’échange et exerçant sur les ouvriers l’exploitation qui en découle, et les ouvriers faisant des « grèves » pour revendiquer de cet Etat des améliorations. En u mot, nous avons la coexistence d’un Etat capitaliste qui exploite les ouvriers et de la dictature du prolétariat. Et après, on se moque des trotskystes ! [14]

C- Des « grèves » pour étendre la révolution ?

Mais, dans ces conditions, comment font les ouvriers pour dessérer l’étreinte de l’échange ? Détruisent-ils l’Etat capitaliste, poussent-ils la communisation dans le secteur marchand en passant par-dessus les cadavres des échangeurs et autres compradores du statu quo ? Non, nous explique la « majorité », ils « gardent les armes et... revendiquent par des grèves. Comment les ouvriers vendant leur force de travail, enfermés dans leurs usines demandant des camarades échangeurs qu’ils augmentent leur « salaire collectif » en nature - comment ces mêmes ouvriers pourraient détruire l’échange dans les autres pays, voilà encore un des secrets de la « période de transition ». Comment des grèves contre l’Etat pour aménager la vente « collective » de la force de travail pourrait-elle hâter le processus de dissolution du travail salarié ? Les voies de la « mission historique » du prolétariat sont impénétrables.

Il est clair que cet imbroglio plonge ses racines dans la vision statique que ces camarades ont du secteur collectif, leur conception présuppose en fait un échec de l’extension de la révolution et un équilibre possible entre ce secteur et le marché. Alors que Victor nous explique très justement que, d’un côté, qu’ « une fois le processus (d’élargissement de ce secteur collectif) engagé, la moindre stagnation signifiera le retour à l’exploitation capitaliste [15] en passant par un massacre contre-révolutionnaire » (p. 42) ils abandonnent d’un autre côté cette idée fondamentale et nous parlent de la « période de transition » comme d’un moment qui admet l’échange [16], l’institutionnalisation de l’exploitation capitaliste par l’Etat... Le tout n’entraînant nullement une contre-révolution et coexistant avec la dictature du prolétariat.

La « logique » de cette dernière position se résume finalement à la lapalissade suivante : si le mouvement s’arrête et qu’un équilibre s’instaure entre la révolution et la contre-révolution, il cesse d’être un mouvement. Si le secteur « collectif » cesse de dissoudre l’ échange, d’intégrer de nouveaux secteurs, il tombe sous les lois marchandes et, inévitablement, le prolétariat cesse de détruire l’exploitation. La forme en nature de la rémunération devient donc une forme de salariat collectif. Bref, si le mouvement de communisation, s’arrête, il n’est plus un mouvement de communisation. Merci de cette vérité profonde !

Alors tout le reste s’ensuit et dans le petit univers figé de la majorité, l’ordre des choses est sauf. Le prolétariat reste une catégorie, une « somme de travailleurs collective exploités », qui font des grèves et qui restent dominée par le capital. Avant même d’avoir tenté de voir ce qu’est la mouvement de destruction du capital on suppose qu’il s’est arrêté. Avant même d’avoir tenté de voir comment le prolétariat s’attaque à l’échange, on suppose qu’il ne pourra s’y attaquer et qu’il devra subir ses lois. On ne cherche pas à comprendre comment le mouvement se développe, quelles mesures il prend pour que le mouvement de destruction de l’échange triomphe sur l’échange, on suppose un statu quo impossible et on appelle les ouvriers à se replier frileusement dans leurs usines en gardant leurs « fusils » et leur misérable « droit de grève » [17].

En fait, le « truc » de Victor consiste à nous enfermer dans le cercle vicieux suivant : c’est le capital et l’échange qui resteraient déterminants face à un mouvement communiste localisé et arrêté à une région du monde. On suppose que le prolétariat n’a aucun moyen d’étendre son mouvement ; que le capital accepte de négocier, de garder sagement ses bombes thermo-nucléaires dans ses silos et d’échanger ; que l’idée de coexister pacifiquement à travers un Etat échangeur l’emporte parmi les ouvriers, réduits à revendiquer aux entremetteurs du capital international le prix de leur force de travail « collective ». Et on nous dit : c’est cela la dictature du prolétariat...

Nous voulons bien discuter de « comment sauver les meubles » dans une période tendant à la contre-révolution, mais nous ne pouvons discuter que de ce problème qu’avec des gens d’accord sur la manière de développer la révolution.
Car nous, avant que le triomphe de cette position nationaliste de coexistence avec l’échange et le « contrôle ouvrier » sur... le recul de la révolution ait amené une telle catastrophe - nous voulons savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les petits paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la valeur d’usage. Avant que les prolétaires en soient réduits à mendier de l’Etat les croûtons de pain que les koulaks et le capital mondial daigneront leur laisser, nous voulons savoir comment on évite cette « stagnation » dont Victor disait très bien qu’elle « signifiera le retour à l’exploitation capitaliste en passant par un massacre contre-révolutionnaire ». Et nous savons que la meilleure manière d’en arriver à un tel massacre, c’est de se préparer à l’idée de l’échange avec le capital, de compromis avec la logique marchande des petits propriétaires, de contrôle ouvrier sur l’Etat. Nous savons que ce sont les forces conservatrices qui défendront cette perspective qui veut dire l’arrêt de mort du processus.

A force de répéter le passé, vous risquez de répéter les défaites du passé. Ces défaites nous disent :

-  les prolétaires qui, face à la perspective de l’affrontement et de la guerre civile, tenteront l’échange avec le capital ,se priveront de toute force et s’empêtreront dans les filets de la contre-révolution ;

-  Les prolétaires qui, au lieu de pousser à bout la lutte de classe à la campagne, au lieu d’intégrer sans relâche les sans-réserve, choisiront l’alliance démocratique, les compromis et l’échange avec les petits propriétaires, creuseront leur propre tombe et seront réduits à revendiquer de leurs « négociateurs » qu’ils leur fournissent ce que les marchands e leur donneront pas ;

-  Ceux qui, au lieu de communiser la société en utilisant tous les moyens militaires, sociaux, destructeurs, désorganisateurs, organisateurs, pour étendre le communisme, se réfugieront dans leur « intérêt » catégoriel, localiste et salarial ;

-  Ceux-là auront droit d’abord à un « contrôle » sur l’ « Etat » (qui ne saurait être que capitaliste) puis à la mitraille et, enfin, à la perpétuation de leur éternelle nature de catégorie.

Alors, ils seront la « même classe », comme le dit le camarade Victor...

REPONSES A LA MAJORITE
Malgré son caractère un peu trop étroitement polémique, nous pensons que ce texte peut éclairer certains aspects particuliers de la polémique entre "majorité" et "minorité" de R.I.
Quel est l’enjeu de ce texte ? Démontrer à la "majorité" de R.I. que sa soi-disant Défense de la Plate-forme contre ses "liquidateurs" - la tendance "minoritaire" la pousse inexorablement à la piétiner avec une allégresse suicidaire et à se frayer à elle-même, dès maintenant, les voies de sa propre régression.
Premier paradoxe dans cette polémique : dans ses attaques contre la tendance, la "majorité" s’arc-boute à la plate-forme de 1972 qu’elle baptise programme pour la circonstance : corps programmatique, unanimité organique sur le "programme". Mais l’argument se recoupe lui-même : après avoir vilipendé la tendance ("Vous vous rendez compte ! la tendance ne considère la plate-forme que comme un marchepied !"), la "majorité" précise que ladite plate-forme est, dans ses principes, une "étape du processus que le prolétariat entreprend pour sa libération’’. Coincée entre un marchepied et une étape, la "majorité" perd de vue ce qu’elle (ou plutôt le groupe R.I.) écrivait en 1972 : "Nous considérons ces textes comme provisoires (...) conscients de la nécessité d’apporter de nombreux points plus précis à ceux à peine ébauchés. Ainsi le groupe se donne comme tâche la rédaction d’une plate-forme plus élaborée". Aujourd’hui, cette plate-forme est gelée, transformée en un corps programmatique, et ce tour de passe-passe permet de dénoncer dans nos positions un renoncement aux principes.

Le véritable intérêt de cette querelle est ailleurs : les récents développements de la lutte de classe contraigne ceux qui les méconnaisse à de piteuses contorsions :
1) ils transforment peu à peu le matérialisme dialectique en un bouquet de recettes logico-formelles : ainsi, ils doivent s’enferrer dans de subtiles distinctions entre les "effets" et les "causes" (bulletin d’Etude et de Discussion n° 8 de R.Victor).
2) ils reviennent en arrière par rapport au mouvement qu’incarnait "Internationalisme", et, du coup, se préparent à produire une interprétation de type trotskyste/bordighiste du mouvement ouvrier.
3) ils éditent aujourd’hui des textes et des tracts (tract sur le Portugal par exemple) où les ouvriers peuvent lire qu’ils doivent s’unir, s’organiser et lutter, intervention qui, nul doute, contribue puissamment à indiquer à la classe le sens de son émancipation.
De bilan, de condensé en positif des expériences négatives de la classe ouvrière au cours de cinquante ans de contre-révolution, notre plate-forme demande impérativement à être réécrite pour la période révolutionnaire qui s’ouvre aujourd’hui. Nous devons la refondre dans une cohérence supérieure : ce mouvement, nous tendance "minoritaire", n’en matérialisons que le début, et sommes même en retard par rapport aux leçons fournies par les derniers affrontements de la classe contre le capital.

La tendance, voyez-vous, serait malhonnête, car elle identifie revendicatif et syndical, elle confond nature et structure. Bref, elle nie les luttes, elle a déjà, entamé la trajectoire qui la projettera dans le nihilisme, dans le rejet de la lutte des classes, elle rejoindra donc les cohortes de la marginalité, du socialisme de chaire, etc.
Intéressant ! Camarades en matérialisme dialectique, pourriez-vous nous expliquer ce qu’est une structure en dehors de la nature, ou la nature sans structure ? Ce qu’est une forme qui n’est pas la forme de son fond ? Et nous expliquer comment les syndicats seraient les organisations qui sabotent les luttes revendicatives qui seraient, elles, nécessairement révolutionnaires" ? Au passage ; veuillez noter que les trotskystes ne justifient pas autrement leur travail syndical.

En effet, nous faisons nôtre la phrase que vous citez du N.C., quittes à critiquer le terme de nature parce qu’il est impropre à rendre compte de l’être d’une classe sociale. Et nous affirmons de plus que l’entrée du capitalisme dans sa phase de décadence a irrémédiablement poussé les organismes revendicatifs permanents, quels qu’ils soient, dans le camp du capital. Non que la bourgeoisie les ait soudoyés (encore qu’elle le fasse), non qu’elle les ait travestis de force en flics pour ouvriers (encore qu’à l’Est...), mais parce qu’à l’ère où le rapport salarial est rentré en contradiction insoluble avec les intérêts historiques de la classe ouvrière et de l’humanité entière, toute négociation en vue de son aménagement est condamnée, dans sa racine, à se retourner contre la classe dans son ensemble quand le mouvement ne dépasse ce moment et s’y enferme.

C’est pourquoi toute dénonciation des appareils syndicaux qui s’arrête à l’apparence de leur fonction
anti-prolétarienne sans chercher à comprendre le mécanisme historique qui les y a poussés, ne dépasse en aucun cas les accès de fièvre anti-syndicale des gauchistes les plus radicaux, comme ceux de Lotta Continua. Et comme toute dénonciation partielle, superficielle, elle se retourne contre ses auteurs, et leur joue de très vilains tours.

Premier point, cela n’engage à rien d’affirmer que toute lutte revendicative est "nécessairement révolutionnaire". Sur une telle expression, n’importe qui, ou presque, peut se déclarer d’accord. Tout ce qui est réel est rationnel et, en ce sens, "nécessaire" ; tout ce qui est rationnel est réel et, en ce sens, "potentiel". La synthèse de l’eau est un processus fort différent de son hydrolyse : toutes deux relèvent pourtant de la même nécessité : les lois de combinaison des atomes d’hydrogène et d’oxygène entre eux. Une telle formule empêche donc de comprendre le sens du processus réel et encore plus les conditions concrètes dans lesquelles la classe ouvrière fait l’expérience de l’impasse des luttes revendicatives. Si l’on prend le cas de 1905, surgissement révolutionnaire antérieur au renversement de la tendance historique du capitalisme, il éclate dans le "maillon le plus faible de la chaîne impérialiste", en réaction à une guerre, et bien plus comme la répétition anticipée de 1917 que comme l’épanouissement d’un cycle ascendant de luttes revendicatives à l’échelle européenne, luttes avec lesquelles 1905 tranche par ses objectifs et ses formes organisationnelles. Le surgissement de 69 en Italie par contre est précédé par tout un mouvement de luttes revendicatives croissantes, de même que un certain nombre de grèves de plus en plus "dures" apparaissent rétrospectivement comme annonciatrices de mai 68 en France. Autrement dit, votre "nécessairement révolutionnaire" est déjà faux sur le simple plan chronologique.

Sur le plan de la logique dialectique-matérialiste, il l’est aussi. A l’ère des guerres, des crises et des révolutions, il faut manipuler l’histoire pour faire des luttes révolutionnaires la prolongation des luttes revendicatives, il faut, en outre, nier que la décadence de la société capitaliste ait un quelconque effet sur la place du travail salarié en son sein. Il faut rompre avec la perspective révolutionnaire pour affirmer en même temps le caractère non contradictoire pour la société de la forme privée dans laquelle se développent les forces productives (de plus en plus socialisées), et d’autre part le caractère non contradictoire pour la classe ouvrière des luttes qui ne remettent pas en cause cette forme privée. Voilà ce qui vous échappe : vous affirmez, d’une part, "les forces productives de la société ont atteint un trop grand développement pour continuer à être contenues dans le cadre étroit constitué par les rapports de production capitalistes (production en vue de l’accumulation du capital, salariat, cadre national, etc.) "(plate-forme de 72, p. 4). Vous mêmes, donc, en 1972, incluiez à juste titre le rapport salarial parmi les rapports de production qui ont emprisonné le "développement (des forces productives) dans la BARBARIE d’un cycle infernal de RECESSION, GUERRES et RECONSTRUCTION."

D’autre part, vous affirmez aujourd’hui que la révolution prolétarienne instaurera un régime de "salariat collectif" ; ce que trois siècles n’ont pu faire en mode de production capitaliste, vous chargez le prolétariat de l’accomplir. Brusquement, vous vous mettez à affirmer que la révolution communiste devra abolir les frontières, l’Etat, 1a propriété privée, etc., mais étendre cette forme de propriété privée (du capital sur la force de travail) qu’est le salariat.
Bien sûr, on ne peut pas afficher une telle incohérence. Allons donc voir de plus près de quelles armes vous garnissez votre arsenal théorique.
Avec l’apparence irréprochable de la logique formelle, vous expliquez :
1) avant la décadence, le capitalisme, en expansion, pouvait encaisser les coups de la lutte prolétarienne, les amortir et les recracher sous la forme des réformes.

2) pendant la décadence, le capitalisme, en crise chronique, ne peut plus céder aux revendications des ouvriers.
3) Voyant cela, dites-vous, les ouvriers, qui se heurtent de plus en plus dans leurs luttes revendicatives à l’Etat tout entier, se rendent compte que pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, il s doivent se hisser à des formes de lutte qualitativement supérieures. Comme cela a déjà été dit ils doivent se "donner les moyens politiques de leurs revendications". Une fois de plus, on retombe dans la même distorsion : la fin est la même, seuls les moyens diffèrent. "...Toute pratique vise un certain but et emploie des moyens adéquats
à ce but. Si elle change, alors le but change. La fin n’est pas extérieure aux moyens, elle en est la résultante". Mouvement _Communiste, n° 4, p.7. "La forme est sans valeur, si elle n’est la forme de son contenu". Marx, ouvres philosophiques, Ed. Costes, t.V, p. 182.
4.) "Logiques" avec vous-mêmes, vous en concluez que les luttes révolutionnaires et les luttes revendicatives sont "donc" bien "liées" (mais COMMENT sont-elles liées ?), plus, que l’accumulation des secondes engendre l’apparition des premières.
5) Conséquence pratique : l’appel aux ouvriers du monde entier à "étendre leurs luttes" (tract sur le Portugal).
Dans une telle analyse, l’entrée du capitalisme dans sa période de décadence ne joue plus le rôle que d’"un aimable bibelot. De même que votre régression politique vous amène à concevoir de "mauvais" syndicats sur de "bonnes" revendications, ou bien une structure sans nature, de même votre régression théorique vous amène à admettre les effets de la décadence sur le capital organique, les luttes de libération nationale, etc., mais en aucun cas sur la place du travail salarié dans la formation sociale, ni sur les conditions matérielles de la prise de conscience révolutionnaire du prolétariat
Qu’expliquons-nous là-dessus ? Rien qui ne soit "potentiellement" contenu dans notre plate-forme commune.
Ce qui vous empêche -entre autres- de comprendre aujourd’hui le développement que nous effectuons de la théorie de la décadence, c’est fondamentalement votre postulat métaphysique selon lequel la classe ouvrière est révolutionnaire. De même que dans un abus d’abstraction le Mouvement Communiste parle de sa nature capitaliste, de même -et c’est le symétrique de l’erreur précédente-, vous parlez de sa nature révolutionnaire, hors de toute situation historique, hors de, tout processus concret (1). Ainsi, dites-vous : "... Marx a toujours défini le prolétariat comme une classe révolutionnaire". Parions que, dans votre élan, vous avez raté de peu un joli lapsus et que vous avez failli écrire : "Marx a défini le prolétariat comme une classe toujours révolutionnaire". L’interprétation n’est pas forcée, puisque vous tracez, vous, un signe égal entre les luttes des canuts lyonnais, des ouvriers silésiens, des communards et, pourquoi pas, des ouvriers russes de 1917 et des ouvriers polonais de 1970. Une telle métaphysique vous fait d’ailleurs emprunter un langage religieux : vous parlez de la"mission" du prolétariat comme vous lui parlez de sa "responsabilité" dans le tract sur le Portugal. On trouve la même vision dans les deux textes de R. Victor.
Le prolétariat n’a aucune nature (fixe, métaphysique), ni capitaliste, ni révolutionnaire. Le prolétariat est dans un mouvement ; dans les pires moments de la contre révolution il tend à l’atomisation, au morcellement, il est bien plus un agrégat des producteurs vendant leur force de travail au prix le moins bas possible, il tend, sans jamais y aboutir, à ce que le capital tente de faire de lui dans la réalité : du capital variable ; mais il ne tombe jamais à ce degré zéro de l’aliénation et de la dépossession de son humanité, et entretient toujours, au moins sourdement,la rébellion contre le rapport salarial (d’où les explosions qui jalonnent, malgré tout, toute période de contre-révolution : Berlin-Est 1953, Budapest 1956, Italie 1948. A coup sûr, c’est dans cette tension permanente que la révolution_ prolétarienne a son foyer et son énergie. Mais pour s’y engendrer, elle doit parcourir ce mouvement en sens inverse, relier entre eux ces producteurs, bouleverser leur conscience, leur montrer qu’ils sont non des compléments de machine à visage humain, mais des travailleurs associés, élargir de défait lutte en lutte-défaite cette conscience et, l’élargissant, former pour eux-mêmes les ouvriers en une classe agissante et consciente, cette fois-ci en train de s’approprier pratiquement sa "mission", ses tâches historiques. La révolution elle-même n’est pas une personne, une entité : c’est la pratique sociale de la classe qui l’oblige à se poser autrement face au capital.

(1) Un être n’a de "nature" que dans son devenir. Mais la majorité n’aime pas les philosophes.
Le prolétariat n’a pas de nature (immuable) : il vit un processus qui, d’individus atomisés et bestialisés (la chaîne, le H.L.M.) de la classe-en-soi les transforme en membres actifs de la classe-pour-soi, ou, dans et après la défaite, annihile tous les acquis révolutionnaires, tant dans la conscience que dans l’organisation de la classe.
Ce processus n’est pas extérieur au prolétariat, pas plus qu’il n’est "passage" d’une "catégorie" à une autre. Fondamentalement, ce qui contraint les mêmes prolétaires à passer de la concurrence entre eux à la lutte révolutionnaire, c’est que cette dernière est la forme supérieure et négatrice de celles dans lesquelles le capital les avait associés. C’est pourquoi le prolétariat est la seule classe révolutionnaire jusqu’au bout : dans les noyaux qui inaugurent un surgissement révolutionnaire (les marins de Kiel par exemple), le reste de la classe reconnaît tôt ou tard, dans ce mouvement, ce qu’elle doit faire elle-même, parce qu’elle ne peut sentir, dans l’avant-garde d’une usine ou d’une région que le détachement d’une seule et même collectivité, parce qu’en s’opposant à l’organisation capitaliste du travail, les insurgés pressent le reste de la classe de commettre la même négation de la même condition et parce qu’ils tiennent eux seuls de cette condition la capacité de gérer la société dans son universalité.
Dans tout ce processus, il n’y a pas la moindre nature, mais la réappropriation consciente par une classe en devenir, dans le tracé matériel de sa pratique sociale (les usines, les quartiers) des rapports qu’au soin du capital elle a elle-même produits quand c’était le capital qui l’organisait et l’encadrait, avec ou sans syndicats.
Seulement, et cela vous l’oubliez, entre l’un et l’autre moments du cycle révolution/contre-révolution, entre le moment de la dispersion des individus et celui de leur rassemblement en classe historique, il y a le long travail de la prise de conscience, visible à l’instant même où la classe nie le rapport salarial et, dans cette négation qu’est l’affirmation de sa fonction historique effectue le saut qualitatif qui vous semble si incompréhensible, si "funambulesque", si "philosophique". C’est bien la même classe et ce n’est déjà plus la même classe : à un moment, elle se présente dans la forme de groupes séparés les uns des autres, demandent du travail (plus, moins ou mieux) ou du pain, à l’autre moment elle refuse le travail capitaliste-salarié et prend le pain, les armes à la main. Ce n’est pas là une quelconque finasserie de philosopheur, c’est ce que vous ne comprenez pas : la dialectique du concret.
Mais il y a plus grave. En contradiction avec l’acquis fondamental de la décadence, vous refusez en fait de voir radicalement les luttes revendicatives aujourd’hui des luttes menées dans la phase ascendante du capitalisme. Ou plutôt, comme pour la question syndicale, vous n’en tirez qu’une conséquence partielle qui, une fois de plus, vous amène à des absurdités.
Vous voyez bien les conséquences de la décadence sur le non-aboutissement des luttes : "elles restent sans issue", mais vous refusez obstinément de concevoir les conséquences concrètes de cette situation sur le prolétariat, sur les conditions dans lesquelles il va s’approprier ses tâches révolutionnaires. Et vous tracez allégrement un signe égal entre les luttes revendicatives avant et pendant la décadence : "Aujourd’hui plus qu’hier, les luttes du prolétariat pour ses revendications de classe, et non pas les prétendues luttes téléguidées par la bourgeoisie (syndicats) passent par la lutte politique".
Pour vous, toute la décadence se réduit à ce "plus" : aujourd’hui, le prolétariat doit faire plus de politique pour des revendications de classe. C’est très exactement la "théorie sur laquelle Pouvoir Ouvrier et la Gauche Marxiste s’étaient formés, ce qui les amenait à soutenir des revendications "frontales", "unifiantes", comme les 200 Frs pour tous. C’était aussi le cas de Potere Operaio et son mot d’ordre de salaire politique. Ceci n’est pas une injure : nous vous montrons à quoi vous tendez.
La facilité croissante avec laquelle vous tombez dans une vision policière de la fonction syndicale devrait vous faire réfléchir. La bourgeoisie "téléguide" les luttes : ainsi, vous pouvez ne pas vous demander pourquoi la classe "piétine" dans "des luttes revendicatives". Evidemment, il est toujours commode de balayer ces problèmes en déclarant que les syndicats et les gauchistes sont des agents de la bourgeoisie, sans expliquer comment ils le sont devenus, au cours de quels processus historiques, et pourquoi depuis cinquante ans les ouvriers, qui savent très bien qui sont les bourgeois eux-mêmes, n’ont que très lentement commencé à reconnaître les agents des bourgeois, pourquoi ils ont fait des leurs des agents des bourgeois, comme les délégués du personnel. Apparemment, ces détails ne vous gênent pas, et ce que hier encore vous dénonciez à juste titre chez nos adversaires, vous commencez à le reproduire : ces symptômes ont bien une raison plus profonde.
Au XIXème siècle, la loi de la valeur s’étend à tout le globe, ensanglante les colonies, provoque les crises nécessaires à son extension et à son élargissement, jette à l’usine des millions d’individus. Mais elle a son espace social : la concurrence la relance dans un marché non saturé, permettant aux principaux capitaux nationaux un développement généralisé des forces productives et du rapport salarial, la reproduction élargie du capital ; les crises ne fouettent qu’une partie des bourgeoisies au profit de l’ensemble du mode de production. Dans de telles conditions :
1) Les "luttes revendicatives permettaient à la fois le développement du capital et de la classe ouvrière, l’un progressant par action de l’autre et réciproquement".
2) Les luttes revendicatives vont dans le sens des intérêts historiques de la classe ouvrière. Elles lui permettent de survivre au sein du système, et elles ne font pas rentrer profondément en conflit entre eux les ouvriers des différentes bourgeoisies nationales, toute relative qu’elle soit, ne peut se faire que dans le mouvement mondial généralisé d’ascendance.
Ainsi dans ses luttes revendicatives, la classe se découvre comme classe par et dans les organisations qu’elle secrète et contrôle pendant un certain temps, mais, de plus, à l’échelle de la société toute entière, elle ne se livre pas bataille à elle-même : le développement du rapport salarial, l’étend toujours plus numériquement comme classe de travailleurs productifs. Si ces luttes exercent un effet positif stimulant sur le capital dans le cadre de l’antagonisme entre taux d’exploitation et productivité, elles ne font que remplir, simultanément, leur fonction négative, hâtant le moment où la tendance va se renverser dès la saturation du marché mondial et dès la rébellion de la loi de la valeur contre elle-même.
Bref, le trait décisif des luttes revendicatives, dans cette période, c’est que leur état de non-contradiction absolue avec le capital - elles demandent l’aménagement d’un rapport social on réelle extension - se confond avec la conscience ouvrière. La classe ouvrière veut s’unifier dans l’affirmation de son être de travail salarié : elle le peut, et d’ailleurs elle le fait. Dans cette période, la tendance à l’homogénéité de la conscience de la classe avec son être social et matériel est à l’oeuvre. Mais elle se heurte en permanence à l’autre tendance : le caractère, révolutionnaire à l’échelle historique, négateur de l’atomisation salariale, qui est contenue dans toute pratique ouvrière de rassemblement, de coalition. En se formant en associations de toutes sortes, les ouvriers sont déjà en
même temps en train de miner l’état d’individualisation auquel le capital les pousse.
C’est la première de ces deux tendances, cette situation de non-contradiction entre l’existence et la conscience de la classe qui permet la décantation lente, puis la cristallisation d’un réformisme issu de l’osmose pacifique entre les fractions les plus avancées du capital et les premiers déchets idéologiques de ce processus dans son cours d’autonomisation relative (social-démocratie, syndicats). Jaurès en est un des produits les plus, significatifs.
On ne comprendrait rien au mouvement communiste et à l’histoire en général si l’on se bornait à isoler cette tendance. Elle prédomine dans une aire historique dont l’évolution a pour condition de fabriquer sa contradiction : la formation d’une aristocratie ouvrière européenne ne se fait que parallèlement à la genèse décalée du prolétariat des bourgeoisies retardataires de Russie et d’Europe centrale ; ici, entre les deux classes, aucun compromis transitoire n’est possible.
La première guerre mondiale inaugure l’entrée du système entier dans sa décadence et bouleverse complètement les lois du processus En bref, l’installation du système dans un état de crise chronique généralisée, le dérèglement fonctionnel dans la reproduction des rapports marchands renversent la tendance, bloquant l’extension du capital productif (il ne s agit, bien entendu, que de la tendance à ce blocage) : la base matérielle sur laquelle la classe s’unifiait au XIXème siècle entame son mouvement d’auto-détérioration sans que le processus soit visible , perçu consciemment avant la crise mondiale des années 30.
Pour la classe ouvrière, il s’agit d’une passe historique extrêmement ardue, dont les écueils ne sont vus que par éclairs avant 1917 (R. Luxembourg sur les luttes de libération nationale, Lénine sur l’actualité de la révolution prolétarienne) ; en effet, elle ne peut elle-même percevoir le renversement de la tendance historique que dans un après coup, dans le constat que désormais la révolution est réellement à l’ordre du jour parce que le rapport salarial, l’ensemble des rapports marchands sont devenus contradictoires avec le développement de la société dans son ensemble. A son tour, le processus a deux conséquences fondamentales :
1) les luttes revendicatives ne débouchent plus sur des conquêtes positives durables.
2) Mais leur maintien lui-même, s’il exprime toujours la combativité de la classe, lui cache en même temps, sur le moment leur "impossibilité".
Certes, il est toujours "possible" de revendiquer. Par contre, il n’est plus possible d’obtenir. Et cette situation ou l’être de la classe rentre en contradiction avec sa conscience est matériellement beaucoup plus difficile à saisir pour l’ensemble de la classe. Au lieu que les luttes la révèlent à soi dans l’affirmation de son existence, elles ne prennent plus de sens que comme "pédagogie" à rebours de la nécessité de la révolution. Tout en conservant nécessairement leur caractère conscient d’affirmation violente du travail salarié et de sa défense, elles doivent montrer à ceux qui les mènent qu’ils ne peuvent objectivement plus s’affirmer comme salariés. Objectivement : cette affirmation n’a plus d’objet, puisque, répétons-le, le rapport salarial comme tous les rapports marchands ne peut plus se développer que vers la barbarie.
Autrement dit, le renversement de la tendance de la société capitaliste - l’objet - doit contraindre la classe ouvrière - le sujet - à se concevoir non plus dans son affirmation, mais dans sa négation. L’être de la classe - le salariat - se prépare de sa première conscience historique, formée au cours de la période d’ascendance (et ceci dans le cours de la contre-révolution !).
Outre le caractère dramatique d’une situation où, pour s’affirmer le sujet doit se constituer dans la négation de son être actuel, l’histoire tend sans cesse à masquer au prolétariat cette inéluctabilité, et ne lui montrequ’aumomentoùellecommence de fait à crier dans les guerres et les crises ce qu’elle ne faisait que chuchoter.

Le processus d’involution dans lequel le capitalisme est entré depuis plus de cinquante ans a marqué, "majorité" et tendance s’accordent là-dessus, le caractère des rapports marchands autres que le rapport salarial : sous-développement, descente vers le Moyen Age des zones ex-colonisées, guerre permanente depuis les années 36, etc. Mais la."majorité" refuse paisiblement de voir que le rapport salarial n’échappe pas à la règle lui non plus : elle vient encore nous parler de "revendications de classe" : alors que pris à la gorge le capital enlève aux prolétaires chinois ce qu’il a pu accorder aux prolétaires anglais : alors que telle concession sur l’emploi en Allemagne se traduit par des licenciements au Brésil ! Alors que le capital pourra lutter contre le chômage quand il décidera d’augmenter la fabrication d’armes de guerres ! Alors que la défense de l’emploi en Europe refoule des centaines de milliers de prolétaires vers les bidonvilles africains ! La "majorité" ne voit pas qu’aujourd’hui ces objectifs ne sont plus des objectifs prolétariens, que tout combat pour les atteindre, s’il est un échec, puisqu’il est un échec, démontre à contrario, négativement, 1a nécessité de la lutte révolutionnaire. Elle ne voit pas que les luttes revendicatives à l’époque de la décadence, démontrant à la classe sa division matérielle, lui démontre par la même que son unification n’est désormais possible que sur le terrain de la révolution et de l’abolition du salariat.
La"majorité" est déjà obligée de renier plus que la plate-forme, l’acquis dégagé par Internationalisme en 1947. Oh ! Non pas ouvertement de le déclarer aujourd’hui caduc ou erroné ! Mais en bonne casuistique de se jeter dans l’histoire de l’oeuf et de la poule : la position dégagée par Internationalisme ne peut plus valoir, dites-vous, pour la nouvelle période, à partir des années 67. Selon vous, parce que la période était celle de la contre-révolution (ce qui est vrai), les luttes revendicatives étaient condamnées à l’échec.
Pouvez-vous nier que l’écrasante majorité des luttes revendicatives de notre nouvelle période n’ait pas été un échec ?
Et surtout, camarades, comment reconnaissez-vous, comment distinguez-vous la révolution de la contre-révolution ? Qu’est-ce qui caractérise cette nouvelle période, si ce n’est précisément le surgissement de la classe cette "période de rupture avec la contre-révolution amorcées depuis Mai 68" (Plate-forme de 72, P.3), si ce n’est précisément l’apparition de luttes proto-révolutionnaires, non pas potentielles, mais ouverte, comme à Gdansk ? La différence de période que vous croyez nous retourner confirme avec éclat l’analyse d’Internationalisme et son caractère prophétique puisqu’elle exprimait clairement, en 1947, que la mobilisation réelle, pour son unification, de la classe, ne pouvant plus se faire sur le terrain revendicatif, ne se ferait plus sur ce terrain. Et alors qu’aujourd’hui ces luttes, ces surgissements marquent la charnière entre les deux périodes, alors que nous rappelons que notre courant avait formulé cela même il y a vingt cinq ans, vous venez nous dire : "Attention ! Vous ne comprenez rien ! Nous sommes dans une nouvelle période !".
Mais oui, nous sommes dans une nouvelle période, celle de la reprise de la classe, et il est plus que cocasse qu’à ce moment précis, biffant notre acquis, vous vous empressiez d’aller chercher "ses" revendications au prolétariat
Nous n’avons jamais dit, nous ne dirons jamais que les ouvriers sont "intégrés" au capital quand ils se "contentent" de revendiquer. Un tel langage, une telle pensée n’appartiennent qu’aux pitres dangereux à la Martinet, aux sociologues de la Consommation, aux métaphysiciens de l’Aliénation. Seuls ceux qui conçoivent les ouvriers comme une somme d’individus ont la trouille de leur "intégration". Et leur trouille est l a conséquence directe de leur conception fausse. Le mot ne vous faisait d’ailleurs pas peur en 1952 : "le prolétariat n’a pu ni su prendre conscience de cette transformation de l’économie. Plus même, il se trouve intégré à l’Etat" (Bulletin d’Etude et de Discussion n°8 p.17). Seulement, à l’époque, Internationalisme avait une claire vision du cycle contre-révolution / révolution ...
Comme quoi, derrière les mots, se profilent les tendances réelles ; et la polémique honnête est celle qui les met à jour, pour saisir le mouvement de la pensée.
Nous disons qu’aujourd’hui le rôle des révolutionnaires est de hâter la conscience, déjà en formation au sein du prolétariat, de l’insolvabilité des luttes revendicatives ; nous affirmons que ce moment négatif de la maturation du prolétariat est la condition de sa transformation en praxis révolutionnaire, et que c’est à partir de cette position que se définit l’ensemble des tâches des révolutionnaires. Le prolétariat se présente d’abord le dos tourné à ses tâches historiques : il doit pratiquement réaliser le lien profond qui unit les syndicats dans leur fonction de gérant du capital à ce qui leur permet de se perpétuer dans cette fonction ; il doit réaliser ceci contre des dizaines d’années de tradition, contre la pression quotidienne de l’exploitation qui commence toujours, dans un premier mouvement, par travestir "naturellement" le syndicat en défenseur-avocat de l’ouvrier. Il doit réaliser ceci, cette nécessité, qui n’est inscrite nulle part sur les murs de l’usine.
Telle est la voie que nous appelons le dépassement des luttes revendicatives : non leur addition ni leur accumulation, mais la contradiction qui pousse le prolétariat, parce qu’en elles-mêmes elles n’ont pas de solution dans le système du salariat, à lutter autrement, et à s’affirmer, quand il surgit, contre ce système, moment du mouvement social communiste.

GIEL


(suite de la note de la p,3) nombreux point’s à peine ébauchés. Aussi le groupe se donne comme tâche la rédaction d’ une plate-forme plus élaborée".

ERRATA
P.7
 : « le travail salarié » au lieu de « travail »

P.9, §4, ligne 2 : « deux » au lieu de « trois »
P.18, §4, ligne 1 : note : Qu’on nous comprenne bien. Nous ne faisons pas l’apologie de la « grève sans revendication ». Toute tendance à transformer une manifestation partielle du mouvement en une « forme » prétendue révolutionnaire contribue à la vider du contenu qui la traverse (de même que l’apologie du pillage, de la subversion, etc.) et à se placer sur le terrain du capital. Ce que nous cherchons à saisir c’est le sens que revêtent ces manifestations, à l’intérieur du mouvement de maturation.
P.24, §2, ligne13 : « sans préciser cela »
P.28, §5, ligne 4 : « ses tâches sociales » au lieu de « ces »
P.42, dernier §, ligne 5 : « sociologiques » au lieu de « sociales »
P.43, §4, ligne 13 : supprimer de « n’est-ce pas ... » à « permanence »
P.44, ligne 1  : « toutes les organisations syndicales sont permanentes »
P.45 ; note, ligne 1  : « Même au XIXème » au lieu de « sans avoir en mains une vision claire du processus ... capitalisme »
P.49, §5, ligne 4 : « les ouvriers demandent »
P.52, §2, ligne 11 : « évite soigneusement d’appliquer cette phrase »
P.59, §3, ligne 2 : « nous ne pouvons discuter de ce problème » au lieu de « que de ce problème »
P.64, §2, ligne 1 : « on est saisi par son ampleur et ses limites »
P.65, §2 : Il s’agit, bien entendu, de la plateforme de RI de 1972 (RI n°1 - nouvelle série).

[1] Voir, entres autres, l’article sur le KAPD : « La ‘gauche allemande’ : apports et limites » (R.I. n°6, nouvelle série).

[2] Démanteler le réseau marchand des banques, du crédit agricole, des réseaux capitalistes de distribution ; pour cela, il fallait sortir de l’usine, faire appel aux ouvriers agricoles et aux paysans ruinés, s’appuyer sur leur dépendance à l’égard de l’industrie pour leur proposer de s’intégrer au travail ré-associé en bénéficiant des « privilèges » que cela implique (machines, matières premières, biens de consommation gratuits, etc)

[3] Sauf indication particulière, les références de pages renvoient à ce texte.

[4] L’économie, comme moment détaché, séparé de la vie sociale, est une sphère qui naît avec le mouvement de la valeur et dépérira avec lui. Le prolétariat peut, à certains moments, se trouver réduit à agir temporairement comme une « catégorie économique », il n’est, heureusement, jamais identifiable à cela !

[5] Comment la lutte « pour la plus-value » est une lutte « contre le salariat », comme l’affirme Victor (p. 45), nous lui laissons le soin d’expliquer.

[6] C’est ce qui est maintenant affirmé par Victor (cf. « Bull de discussion n°8)

[7] Victor croit démontrer l’absurdité de notre position en la résumant ainsi : la classe exploitée et la classe révolutionnaire sont une seule classe, « mais qui est tellement différente dans un cas et dans l’autre qu’elle n’est pour ainsi dire plus la même » (p. 43). Mais oui, c’est bien cela, et cela s’appelle le mouvement ! Nous dirions même plus : le mouvement étant celui de la dissolution du travail salarié et de la constitution de la communauté humaine, la classe révolutionnaire est encore une classe et n’est déjà plus une classe au sens classique du terme. Et seuls des non-matérialistes, non-dialecticiens s’en étonneront.

[8] Voir première partie, page

[9] Nous pensons que cette incompréhension est liée à une interprétation statique et unilatérale de la décadence, mais nous ne pouvons pas développer ce ici.

[10] En fait, la logique de tout organe revendicatif est de devenir permanent.

[11] Sans même avoir en mains une vision claire du processus historique de la décadence du capitalisme, Marx attachait déjà plus d’importance au gain en conscience et en rassemblement organique de la classe que représentaient les syndicats et toutes les formes d’association de la période. Ces organisations étaient alors des conquêtes matérielles mille fois plus sérieuses que les conquêtes économiques mille fois remises en cause.

[12] Après avoir remplacé lui-même luttes salariales par luttes qui « reconnaissent » le pouvoir et lutte contre le salariat par lutte qui « remet en question le pouvoir », il aura beau jeu de nous expliquer ensuite que pour reconnaître le pouvoir, il faut déjà le distinguer, et donc avoir commencé à le « mettre en question » et que, inversement, pour mettre « en question » le pouvoir, il faut le reconnaître. Donc, lutte salariale et lutte contre le pouvoir sont la même chose, C.Q.F.D. La « majorité » semble d’ailleurs aimer attraper les gens dans les rets de sa propre métaphysique, puisqu’elle recommence la même opération avec les « causes » et les « effets » (voir « Bulletin de Discussion » n°8). L’ennui, c’est que c’est elle qui emploie ses oppositions complètement creuses, ce n’est pas nous.

[13] Il y a des camarades de la « majorité » qui ne sont pas d’accord avec cette conception. Il serait bon qu’ils s’expriment.

[14] Il est vrai qu’on souci révolutionnaire anime les camardes de la « majorité » que ne peuvent avoir les trotskystes. Ils voient bien que l’Etat ne peut être un organe de transformation sociale. Mais nous voulons montrer que, parce qu’ils ne voient pas comment s’effectue la transformation révolutionnaire de la société, et l’extension simultanée de la dictature du prolétariat, ils réduisent ce dernier à des « grèves » et ouvrent ainsi le champ à un Etat au sens classique du terme sui, évidemment, comme tout l’Etat, ne pourra que conserver les statu quo.

[15] Elle avait donc disparu ?

[16] Notre position ne découle pas d’un souci de purisme. Nous pouvons parfaitement envisager, dans certaines conditions précises, des actes d’échange occasionnels, exceptionnels et marginaux. Ce que nous mettons en cause, c’est l’hypothèse selon laquelle l’échange pourrait constituer un rapport fondamental et déterminant pour le prolétariat au cours de l’extension de la révolution mondiale.

[17] Si Victor s’acharne à parler d’exploitation sous le communisme inférieur et à voir dans la résistance à l’exploitation le moteur de son action, c’est parce que, s’il reconnaissait que le moteur est ailleurs (précisément dans la contradiction entre les rapports communistes inférieurs et les rapports marchands qui le forcent à aller de l’avant), il devrait reconnaître qu’il ne s’agit plus de la même « catégorie », mais du travail salarié en train de se nier et donc d’un mouvement communiste - et, ô horreur ! il succomberait sous le charme du charabias philosophique.

« La révolution sera communiste ou ne sera pas » (trente ans après) - R.S.

vendredi, 7 janvier 2005

Le texte qui suit est simultanément un plagiat et une réécriture souvent critique (et même contraire) du texte de la Tendance de RI, publié en 1974 : La révolution sera communiste ou ne sera pas. Les chartistes trouveront le texte original intégral dans Rupture dans la théorie de la révolution - textes 1965-1975, Ed. Senonevero.

Le cycle de luttes actuel contraint de rompre avec l’idée que l’abolition de toutes les classes serait un « but », un « résultat », une « mission », un « aboutissement », un « résultat final ». La révolution communiste est, dès le départ, mouvement de communisation, abolition des rapports capitalistes et négation du prolétariat. Nous sortons de l’alternative : ou bien le travail est dissous tout de suite et c’est l’ « humanité » qui fait la révolution, ou bien le prolétariat fait la révolution comme quelque chose d’extérieur à son propre processus de négation et se dissout « après ». Le prolétariat abolit les rapports capitalistes, c’est-à-dire commence à détruire l’échange mondial, la valeur et le salariat en menant une guerre civile dont le contenu social est sa disparition.
Le Mouvement Communiste, Echanges, les textes de Raoul dans le Cercle de discussions de Paris, L’oiseau Tempête, Aufheben, ou même Trop Loin, en bref tous les tenants actuels de l’Autonomie juxtaposent une vision qui reste celle de l’ancien mouvement ouvrier du XIXe siècle et de la majeure partie du XXe et des positions qui la remettent explicitement en cause. Ils demeurent dans une problématique caduque : la classe doit exister pour elle-même, s’unifier pour faire la révolution. Or toute l’expérience des luttes quotidiennes tend à démontrer que les « conditions » mêmes qui définissent ces luttes comme revendicatives (le salariat) déterminent l’impossibilité de s’unifier. Le prolétariat ne s’unifie que de façon révolutionnaire, en abolissant ses conditions d’existence. Les ouvriers ne peuvent plus s’unifier qu’en détruisant ce qui les divise, le salariat. S’ils ne peuvent plus utiliser la démocratie, la politique, le frontisme, les alliances et compromis interclassistes, reprendre la proclamation de Gorter « le prolétariat est seul » ne sort pas des fausses questions du programmatisme. Le prolétariat n’est qu’une minorité de la population mondiale et en période de crise sa partie échangeant sa force de travail pour sa valeur d’usage de travail productif de plus-value risque, avec le chômage, d’en représenter encore moins, en outre le salariat lui-même fragmente la classe et permet d’en opposer toutes les fractions (nationales, statutaires, ethniques ...). Face à plus de deux milliards de sans-réserves non salariables (chômeurs, lumpens, petits producteurs ruinés, salariés improductifs, scolaires sans débouchés, etc. ), la réponse frontiste de Lenine (négociation- compromis - alliance), mène à la contre-révolution capitaliste, la réponse impuissante de Gorter (« on est tous seuls ») mène au massacre. A partir du mouvement social en Argentine, on peut dire que prendre la posture radicale pour condamner l’interclassisme en prônant l’action du prolétariat tout seul ne revient qu’à choisir entre deux types de défaites et de contre-révolution. Ce mouvement a posé concrètement le problème : le prolétariat ne peut intégrer les « exclus » et les couches petites-bourgeoises qu’en communisant la société. Il n’y aura pas de « période de transition » où, maîtres de la société, les ouvriers régleront les rapports entre les classes.
Le propre du cycle de luttes actuel, c’est le déchirement du prolétariat qui voit dans chacune de ses luttes son existence comme classe s’objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger. Cette perte d’identité, il la vit jusque dans les faits les plus simples de sa vie quotidienne, de sa propre reconnaissance immédiate. C’est bien pourquoi il peut s’attaquer à la subordination des individus, comme individus moyens, sous leur appartenance de classe. La production par le prolétariat de son existence comme classe, comme une contrainte extérieure objectivée dans le capital est la nature même de l’activité révolutionnaire. C’est le dépassement du cours quotidien des luttes revendicatives produit à partir de ces luttes elles-mêmes et en leur sein. C’est la perspective offerte par ce cycle de luttes, non comme une transcroissance mais comme un dépassement produit. Pour comprendre la production du communisme, c’est au contenu de cette remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe qu’il faut s’intéresser. La classe trouve alors, dans ce qu’elle est contre le capital, la capacité de communiser la société, au moment où simultanément, elle traite sa propre nature de classe comme extériorisée dans le capital. La contradiction entre les classes est devenue la « condition » de sa propre résolution comme immédiateté sociale de l’individu.
Le prolétariat, défini dans l’exploitation est la dissolution des conditions existantes en ce qu’il est non-capital, il trouve là le contenu de son action révolutionnaire comme mesures communistes  : abolition de la propriété, de la division du travail, de l’échange, de la valeur.
C’est parce que le prolétariat dans son rapport contradictoire au capital est la dissolution des conditions existantes que la contradiction qu’est l’exploitation peut, à un moment de sa propre histoire, prendre cette forme de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure dans le capital. Cette structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est que ce contenu de la contradiction (le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes) en mouvement, ce contenu comme forme. Cette structuration de la contradiction n’est pas le cadre dans lequel se manifesterait un contenu immuable, une nature révolutionnaire de la classe, une définition préexistante. C’est de par ce qui est au coeur de cette situation de dissolution des conditions existantes dans le rapport contradictoire au capital, c’est-à-dire de par la non-confirmation du prolétariat dans la contradiction, de par le fait qu’aucun des éléments de sa définition ne soit quelque chose qui le confirme dans ce rapport, que la contradiction entre prolétariat et capital, qu’est l’exploitation, peut se structurer comme extranéisation de l’appartenance de classe. Cette structure de la lutte de classe est alors en elle-même un contenu, c’est à dire une pratique. Etre la dissolution des conditions existantes comme classe s’impose dans l’extranéisation de l’appartenance de classe comme quelque chose à dépasser, en même temps qu’elle s’impose comme le présupposé de ce dépassement, qu’elle fournit les axes de celui-ci comme pratique, comme mesures communistes dans la révolution.
Le prolétariat est la dissolution de la propriété sur la base de la propriété. Comme propriété, c’est son activité elle-même qui se dresse face à lui. Sur la base de la propriété, il est la dissolution de la forme autonome de la richesse. En tant que négation de la propriété comme rapport interne à la propriété, le prolétariat est la présupposition nécessaire du dépassement de l’appropriation sur le mode de l’avoir, dissolution de l’objectivité face à l’activité comme subjectivité, dépassement de la détermination contradictoire de la richesse comme objectivité et subjectivité.
Le prolétariat est la dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail. L’aliénation que représente la division du travail n’est pas en soi dans le fait de fixer chaque individu dans un développement unilatéral, mais dans le fait que cette fixation n’existe qu’en corrélation avec l’accession à l’indépendance du caractère social de l’activité humaine. Dans le mode de production capitaliste la division du travail parvient à un stade où une classe peut être sa dissolution interne, et comme activité révolutionnaire, la présupposition de son dépassement.
En tant que travail vivant le prolétariat fait face à l’enchaînement du travail social objectivé dans le capital social. Producteur de plus-value, le prolétariat se rapporte à chaque capital en tant que partie aliquote du capital total. La capacité du prolétariat à traiter cet enchaînement comme totalité ne résulte pas seulement de ce que producteur de valeur, son travail n’est par là même attaché à aucune production particulière, mais encore être producteur de valeur cela implique le total développement de la division manufacturière. L’extrême division manufacturière du travail se rapporte au travail concret, mais elle n’existe que parce que ce travail concret doit se prouver comme travail abstrait, que par le double caractère du travail. Ainsi pour le prolétariat, être la dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail, parce qu’il est travail vivant producteur de valeur et de plus-value, le fonde à produire le communisme parce qu’il est à même de traiter l’activité humaine comme totalité. En outre la relation, dans le prolétariat, entre la division sociale et la division manufacturière du travail, le fonde à traiter l’activité humaine comme totalité à partir de chaque activité particulière qui inclut cette totalité. Il ne s’agit plus alors de concevoir l’activité humaine en tant qu’elle est traitée comme totalité, au travers d’une réorganisation de la production, d’une globalisation, d’une planification, qui à nouveau ne ferait que définir les parties comme des accidents de la totalité (cf. la division du travail dans le mode de production asiatique ou la communauté traditionnelle). C’est là que gît, dans ce double aspect du travail qui est divisé (double aspect qui se détermine l’un l’autre dans la production capitaliste de la valeur), la capacité à produire cette immédiateté de l’enchaînement général du travail social dans chaque activité concrète, et non comme une globalisation, ou une résultante de ces activités. En fait cela signifie que l’activité humaine n’a alors d’autre but qu’elle même et son objet, sur lequel elle s’applique, et non plus une finalité externe (capital, valeur, reproduction de l’unité supérieure etc...).
Le prolétariat est la dissolution de l’échange et de la valeur sur la base de l’échange et de la valeur. Dans le système de la valeur, la négation d’elle-même passe nécessairement par sa forme en mouvement : l’échange.
Le premier aspect par lequel le prolétariat est négation de l’échange sur la base de l’échange repose sur l’échange du travail vivant contre du travail objectivé, échange dans lequel en définitive le capitaliste ne fait que remettre à l’ouvrier une partie de son travail précédemment objectivé. De là, contre le capital, le prolétariat trouve, dans ce qu’il est, la capacité, abolissant le capital, de produire et traiter l’activité humaine comme son propre processus de renouvellement en dehors de toute autre présupposition.
Le second aspect par lequel le prolétariat est la négation de l’échange sur la base de l’échange repose sur le fait que le capital est une contradiction en procès, en ce que pour se valoriser, il met en oeuvre du travail promu au rang de travail social mais qui n’est tel qu’ayant son caractère social objectivé en face de lui, ce n’est que dans ce rapport qu’on peut le qualifier de travail directement social. Les caractéristiques de l’accumulation du capital, l’universalisation et la socialisation du travail comme antagonisme au travail lui-même, fondent pour le prolétariat la capacité, abolissant le capital, de produire la situation dans laquelle toute activité trouve sa fin en elle-même, en ce qu’elle est présupposée par l’ensemble des activités singulières et les concentre.
Le prolétariat est donc la négation de l’échange sur la base de l’échange, en ce que l’échange est l’affirmation du caractère social de toute activité dans l’aliénation, comme extérieure à elle-même. Le processus de production et d’exploitation capitaliste ne peut mettre en oeuvre qu’un travail socialisé en vue de la création de valeur, c’est là une contradiction en procès qui dans le mode de production capitaliste, prend l’existence bien réelle de l’incapacité pour le travail vivant à valoriser la masse croissante du capital fixe où s’objective, séparé de lui, son caractère social.
Le prolétariat est en tant que classe, la dissolution des classes. Etre la dissolution des classes n’est pas être autre chose que la dissolution des conditions existantes, mais il ne s’agit pas du même niveau, être la dissolution des classes c’est être la dissolution des conditions existantes comme pratique, comme lutte de classe, c’est la dissolution des conditions existantes en ce que comme classe particulière cette dissolution est un sujet, une pratique révolutionnaire. Le prolétariat n’est jamais confirmé dans sa situation de classe par la reproduction du rapport social dont il est un des pôles. Il ne peut donc triompher en devenant le pôle absolu de la société.
Contre le capital, dans l’aspect le plus immédiat de sa pratique, de ce qu’il fait, le prolétariat ne veut pas rester ce qu’il est ; il ne s’agit pas là d’une contradiction interne. Il agit bien en tant que classe : se changer soi même et changer ces conditions coïncident. On a, à ce niveau, la dissolution des conditions existantes comme action d’un sujet, comme pratique résumant la dissolution des conditions existantes dans une classe, qui est la dissolution des classes simplement parce qu’elle lutte en tant que telle. C’est dans sa contradiction avec le capital que le prolétariat est une classe qui ne se détermine jamais positivement en elle-même, ce n’est donc que contre le capital et non en lui-même qu’il est la dissolution des classes.
L’appartenance de classe n’est pas en soi une aliénation par rapport à un individu isolé, une personne, qui devrait se définir, ou non, comme socialement membre d’une classe. L’appartenance de classe, être un individu particulier, est une aliénation dans la mesure où c’est nécessairement poser la classe antagonique, la séparation d’avec la communauté, comme sa propre définition d’être de la communauté.
Analyser le prolétariat comme dissolution des classes en tant que classe particulière n’aboutit qu’à comprendre comment abolissant le capital, le prolétariat trouve dans ce qu’il est, dans cette contradiction, la capacité à produire le communisme comme développement de l’humanité ne considérant rien de ce qui a été produit comme limite : auto-production de l’humanité ne posant aucun rapport social comme présupposition à reproduire, auto-production comme manque, passion, destruction et création constante, posant sans cesse le devenir comme prémisse. De la même façon que, dans le prolétariat comme classe particulière qui est la dissolution des classes, on avait la synthèse de toutes les autres dissolutions qu’est le prolétariat (propriété, échange, valeur, division du travail), dans son abolition comme classe, qui est produite dans la révolution, on retrouve le contenu positif du dépassement de toutes les aliénations, qui dans leurs diversités constituent le contenu des mesures communistes prises par le prolétariat au cours de la révolution..
L’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie fondamentalement l’abolition de la division de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère à l’individu. On peut alors approcher positivement ce que sont les individus immédiatement sociaux, ou plutôt ce que sont les rapports d’individus immédiatement sociaux dans leur singularité (à ce point des choses le terme lui-même de « social » est ambigu, il n’est peut-être plus nécessaire). Leur auto-production dans leurs rapports réciproques n’implique jamais une reproduction dans un état qui serait une particularisation de la communauté, ce qui est impliqué par la division du travail, la propriété, et les classes. Les individus immédiatement sociaux traitent consciemment tout objet comme activité humaine et dissolvent l’objectivité en un flux d’activités (dépassement du prolétariat comme dissolution de la propriété sur la base de la propriété) ; ils traitent leur propre activité comme particularisation concrète de l’activité humaine (d° pour la division du travail) ; ils considèrent pratiquement leur production et leur produit, dans leur coïncidence, comme étant leur propre fin en soi et incluant leurs déterminations, leurs possibilités d’effectuation et leurs finalités (d° pour l’échange et la valeur) ; et finalement ils posent la société comme étant à produire constamment dans le rapport entre individus, et chaque relation comme prémisse de sa transformation (d° pour les classes).
Le dépassement des conditions existantes, c’est le dépassement de l’objectivation de la production. En cela le communisme est le dépassement de toute l’histoire passée, il n’est pas un nouveau mode de production et ne peut se poser la question de la gestion de celle-ci. C’est une rupture totale avec les notions d’économie, de forces productives, de mesure objectivée de la production. L’homme est un être objectif (qui se complète avec des objets extérieurs qu’il fait devenir pour lui) ; tout au long de son histoire, la non-coïncidence entre l’activité individuelle et l’activité sociale qui est le fait même de son histoire et qui n’a ni à être prouvée, ni produite abstraitement, prenait la forme chez cet être objectif de la séparation ( de l’objectivation) de l’acte productif et de la production d’avec lui-même, devenant le caractère social de son activité individuelle. Séparation, aliénation, objectivation, au cours de l’histoire de la séparation de l’activité d’avec ses conditions, constituèrent celles-ci en économie, en rapport de production, en mode de production.. Dissolution des conditions existantes du mode de production capitaliste, comme classe, le prolétariat, sans se figurer que toute l’histoire passée n’avait comme but que de parvenir à cette situation est la présupposition, dans sa contradiction avec le capital, du dépassement de toute cette histoire.

Le prolétariat est la dissolution des conditions existantes, mais il l’est sur la base de ces conditions, comme mouvement interne de celles-ci. C’est le mouvement du capital comme contradiction en procès qui est devenu dans le capital restructuré actuel et dans le cycle de luttes présent une contradiction entre les classes au niveau de leur reproduction respective.
Pour être une classe révolutionnaire, le prolétariat doit s’unir, mais il ne peut maintenant s’unir qu’en détruisant les conditions de sa propre existence comme classe. L’union n’est pas un moyen rendant la lutte revendicative plus efficace comme le voudrait Raoul, Echanges, l’Oiseau Tempête ou le Mouvement Communiste, elle ne peut exister qu’en dépassant la lutte revendicative, l’union a pour contenu que les prolétaires s’emploient à ne plus l’être, c’est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe : la communisation des rapports entre les individus. En tant que prolétaires, ils ne trouvent dans le capital, c’est-à-dire en eux-mêmes, que toutes les divisions du salariat et de l’échange et aucune forme organisationnelle ou politique ne peut surmonter cette division.
Marx, Engels et les meilleurs théoriciens (surtout anarchistes) de la révolution ouvrière programmatique voyaient parfaitement le saut, la discontinuité, entre les luttes pour le salaire et les luttes pour « l’abolition du salaire », mais ils percevaient la préparation et la maturation vers ce bond dans l’organisation au sein de la société capitaliste, sauf certains anarchistes individualistes au tournant du siècle précédent (cf. Jean-Yves Bériou, Théorie révolutionnaire et cycles historiques, in Rupture dans la théorie de la révolution - textes 1965-1975, Ed. Senonevero). Le pari des communistes était que, lorsqu’éclaterait la crise révolutionnaire, la classe serait armée organisationnellement et du point de vue de sa conscience. Il y a un saut, mais ce dernier est préparé par l’unification au sein de la société. Le tout est de savoir si le développement de la conscience et des fractions communistes sera suffisant pour que l’association devienne un parti de classe. « Si l’on compte comme parti ouvrier les chambres syndicales et les associations de grève qui luttent exclusivement, comme les syndicats anglais, pour un haut salaire et une réduction du temps de travail, mais par ailleurs, se moquent du mouvement, on forme en réalité un parti pour la conservation du salaire et non pour son abolition. » « (...) on ne peut parler ici de véritable mouvement ouvrier, puisque les grèves qui se déroulent ici, qu’elles soient victorieuses ou non, ne font pas avancer le mouvement d’un seul pas. A mon avis, elles ne peuvent être que nuisibles, les grèves... qui ne font pas avancer d’un pouce en direction des luttes ayant une portée universelle et historique, bref des grèves qui se font dans la ‘liberté’ telle qu’elle existe ici. » (Engels). Il y a dans ces quelques lignes et leur formidable exaspération l’intuition de la tendance à la transformation irréversible des organes pour la défense du salaire en organes de défense du salariat. Avec la fin de la révolution programmatique, l’association ne se fera plus que dans la destruction directe du rapport salarial, sinon, il n’y a pas d’association.
Alors que Marx pouvait constater que les ouvriers s’associaient et tendaient donc à devenir une classe-pour-soi autour de la lutte pour le maintien du salaire, aujourd’hui les ouvriers ne peuvent plus s’associer qu’en remettant en cause le rapport salarial et toutes les conditions existantes dans lesquelles ils sont inclus. Auparavant, le prolétariat était la dissolution des conditions existantes comme une négativité qu’il opposait aux conditions existantes, ne parvenant par là qu’à travailler à leur généralisation. Le dépassement de la division du travail était une juxtaposition d’activités, celui de la propriété une appropriation universelle, celui de la valeur et de l’échange une planification, et celui des classes une affirmation du prolétariat.
Le capital n’unifie plus le prolétariat pour lui-même, au contraire, il l’atomise, le rapport salarié n’est plus le terrain d’un début de processus d’unification du prolétariat, il est le marécage ou viennent s’embourber les moindres tentatives des ouvriers de s’unir sous quelque forme que ce soit (autonome ou politique), le terrain qu’il est contraint de dépasser pour affronter le capital et satisfaire ses besoins dont le premier, qui résume tous les autres, est sa propre disparition.
L’atelier, l’usine ou la nation, comme entités isolées, enserrées dans le réseau de l’échange, ne sont plus le cadre d’une possible organisation révolutionnaire des ouvriers, ils sont le lieu où s’effectue la dictature du capital. Le mouvement révolutionnaire partira de ces endroits, qui sont les centres de l’exploitation du travail, c’est évident, mais il ne sera communiste qu’en les faisant éclater. La nécessité actuelle de dépasser leur situation, les travailleurs salariés la retrouvent en leur sein, dans leur être, dans leur incapacité à s’associer sans remettre en cause le rapport qui les lie pour le capital et les divise pour eux-mêmes.
Le capital ne crée l’unité du prolétariat que contre lui-même, comme valeur se valorisant, le capital est l’unité du travail social sur la base de son morcellement dans l’échange, comme coopération le travailleur social est une fonction du capital face au travailleur isolé, comme division du travail son unité en dehors de lui. Il n’y a aucune force de travail potentiellement communautaire pas plus que de forces productives potentiellement unifiées en contradiction avec la perpétuation du travail salarié et de l’échange car elles ne sont, l’une et les autres, communautaires ou sociales que comme capital.
Si la force du prolétariat est dans sa situation de travail salarié, c’est que le caractère social de la production ne réside pas dans des conditions objectives étouffant dans les rapports de l’échange et du salariat, mais dans l’universalité aliénée des rapports sociaux dans le mode de production capitaliste. Cette universalité des rapports capitalistes ne peut être abolie qu’en l’affrontant dans son autonomisation, c’est-à-dire comme capital. Cela implique que seule la classe qui vit cette universalité des rapports comme autonomisation et objectivation, parce qu’elle est la classe du travail salarié est en contradiction avec elle et peut l’abolir parce que, dans sa contradiction, elle la reconnaît comme telle. C’est alors sa propre misère qu’elle abolit. Seule l’activité d’une classe, le prolétariat, peut connaître et abolir l’universalité des rapports capitalistes au niveau même de leur universalité, c’est-à-dire comme forme autonomisée des rapports que les individus entretiennent entre eux, et peut par conséquent les abolir comme tels tout en conservant toute la richesse du développement antérieur qu’ils présupposent. Ce n’est qu’ainsi, au cours de la lutte d’une classe contre le capital, qu’est produit l’individu immédiatement social. Il est produit par le prolétariat dans l’abolition du capital (ultime rapport entre le capital et le prolétariat) parce que la contradiction qui l’oppose à lui est l’exploitation, parce qu’il est travail salarié.
Mais, tant que leurs luttes demeurent dans le cadre du salariat, le rapport actuel des prolétaires aux moyens de production et à eux-mêmes les atomise, sapant toute tentative d’unification. Ils sont obligés, tant qu’ils ne s’attaquent pas aux rapports marchands en s’emparant collectivement de tous les biens en détruisant leur distinction de biens de consommation ou de production, de satisfaire leurs besoins matériels tels qu’ils sont divisés, déterminés, modelés par le capital (l’un a des traites, l’autre des enfants, celui-ci une position « privilégiée », celui-ci appartient au secteur public, celui-là au secteur privé, celui-là a une carte de séjour qui expire, etc. ).
Il faut le dire carrément : l’ « unité des travailleurs salariés », c’est au mieux un vœu pieux et au pire une utopie capitaliste. La « solidarité » des avec et sans-emploi, c’est un programme réactionnaire d’institutionnalisation de la division entre le bagne salarié et l’enfer du chômage, avec partage de la misère, alors que la seule perspective, c’est détruire le salariat, intégrer à la production communautaire ceux que le salariat ne peut absorber. Une théorie et une pratique qui préconisent, 1’ « unité des salariés » ou la « solidarité » avec les chômeurs, au lieu de comprendre que seul l’assaut des prolétaires contre l’échange est le moyen d’intégrer les chômeurs dans d’autres rapports, figent chaque ouvrier, corporation, usine, employé, chômeur dans « sa » situation particulière et dans une vision parcellaire de sa classe et du monde. Dans cette vision, l’ « unité » de la classe est envisagée comme quelque chose sans contenu, une forme extérieure : parti, Etat, loi, vraie démocratie, principe moral, autonomie et auto-organisation, etc.
Ceux qui voient que la révolution ne peut être que communisation (abolition de toutes les classes), parce qu’ils se contentent de théoriser dès à présent l’atomisation du prolétariat et/ou l’inessentialisation du travail comme une tendance accomplie, concluent que le prolétariat soit n’existe plus comme classe, soit qu’il ne peut plus être révolutionnaire. Ils n’ont pas vu que cette atomisation et cette inessentialisation ne sont qu’une face de la contradiction qu’est l’exploitation, ils n’ont vu dans le capital restructuré que la disparition de l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, mais ils n’ont pas vu le mouvement d’ensemble qui produit le moment isolé qu’ils aperçoivent. Ils ont saisi quelque chose que les idéologues de l’unité auto-organisée du prolétariat nient, mais ils n’ont pas compris la raison d’être de ce qu’ils voient. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus montrer un mouvement ouvrier organisé, explicite, visible et continu, c’est pourquoi s’il est facile de se moquer de ceux qui ont décrété la disparition du mouvement prolétarien, il est plus difficile de leur répondre.
Leur répondre en prenant aux sérieux leurs objections, c’est revenir sur les trois moments de l’exploitation. Dans le premier moment (l’achat-vente de la force de travail), le travail productif fait face au capital comme travail du travailleur individuel isolé. Dans le deuxième moment, le capital est le procès de consommation de la valeur d’usage de la force de travail : le travail vivant. Cette valeur d’usage appartient au capital et développe ses forces sociales comme forces sociales du capital, sa socialisation n’est pas celle du travailleur mais propriété du capital, qui ne paie pas cette force de travail sociale, cela est inhérent au salaire. Le travail individuel exprimé en général, le rapport même de la valeur, est devenu rapport entre des classes. Le troisième moment est celui de la transformation de la plus-value en capital additionnel. Ce moment est celui où l’augmentation de la composition organique du capital transforme une partie de la classe ouvrière en surnuméraire, où du travail nécessaire est libéré et transformé en surtravail. C’est le moment où l’objectivation toujours croissante des forces sociales du travail dans le capital contredit le travail immédiat comme mesure de la valeur et le vol du temps de travail comme celle de la valorisation, mais il ne faut pas oublier la connexion interne des deux premiers moments.
Dans le cycle de luttes actuel, la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur reproduction. Ce niveau est un développement nécessaire du capital, ce fut même la façon dont le capital, contre le cycle de luttes précédent, dépassa les limites de la valorisation dans la première phase de la subsomption réelle en s’appropriant de façon adéquate cette force de travail sociale qu’il avait lui-même créée. Aucun des trois moments ne peut alors être séparé et fournir la substance de la lutte du prolétariat contre le capital. Ni le premier moment sous la forme du pauvre et du dépossédé, ni le second sous la forme de l’ouvrier collectif revendiquant la gestion du capital et l’appropriation de sa socialité objectivée face à lui dans le capital, ni bien sûr le troisième moment en tant que transformation du prolétariat en classe universelle, ce qui serait une sorte d’immédiatisme du communisme dans ce cycle de luttes.
Dans la mesure donc où les trois moments apparaissent comme indissociables, comme le procès unique de la définition de la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans la mesure même où la contradiction acquiert comme contenu l’unité de ses trois moments, pour le prolétariat, le capital est devenu réellement ses propres forces sociales objectivées, sa propre existence sociale en dehors de lui-même et elles n’existent qu’en tant que telle. Son existence propre, immédiate, pour lui-même, s’exprime comme collection de vendeurs individuels de force de travail. Si nous en restions là, nous n’aurions obtenu qu’une contradiction interne au prolétariat ou au travail salarié. Valeur d’échange individuelle de la force de travail comme salaire, et valeur d’usage de la force de travail comme force de travail sociale objectivée dans le capital, si elles constituent bien un antagonisme dans la reproduction du capital ne forment pas pour autant une contradiction. Leur antagonisme demeure une bataille sur le partage de la valeur produite et ne porte son dépassement que comme réappropriation des moyens de production, comme salariat généralisé et collectif. Nous n’avons là que les deux aspects corollaires de la force de travail face au capital comme valeur d’échange et comme valeur d’usage.
Mais il y a le troisième moment qui fait et boucle l’unité de la contradiction : la propre existence sociale du prolétariat objectivée dans le capital, face et contradictoirement à lui (c’est-à-dire une contradiction de classes) rend caduque son existence immédiate pour lui-même au travers des lois-mêmes de l’accumulation qui font du capital une contradiction en procès (se fondant sur le travail / supprimant le travail). Lorsque le prolétariat, produisant tout ce qu’il est comme force sociale dans le capital, affronte celle-ci comme force du capital (et qu’il se situe dans sa lutte à ce niveau, comme ce fut le cas dans la lutte de chômeurs et précaires de l’hiver 97 / 98), il ne développe pas une contradiction interne avec son existence immédiate de travailleurs individuels, car cette force sociale est bien celle du capital face à lui, mais il développe une contradiction avec le capital, où les deux aspects corollaires de la force de travail intègre le troisième terme. Sa lutte fait sien le troisième terme comme inessentialisation de son existence immédiate de travailleur productif individuel, c’est la capacité de la lutte de classe à s’élever au niveau de la revendication, contre le capital, de cette inessentialisation qui fait que le prolétariat se remet alors en cause tant comme travailleur productif individuel que comme force sociale objectivée dans le capital.
Le travail socialisé ne l’est que sur une base contradictoire. Tout d’abord, il s’oppose au travail immédiat productif de plus-value qui est toujours, parce que travail productif de valeur, travail de l’individu isolé devenant activité du capital. Ensuite, il est socialisé, non en lui-même comme travail, ou comme relation avec un autre travail, mais comme élément constitutif du capital, en tant que force sociale du travail objectivée et en tant que coexistence des travaux dans le capital circulant. Il devient travail social en opposition au travail immédiat, mais dans un rapport dont la valeur assure la connexion interne. Enfin, la transformation de la plus-value en capital additionnel, au travers de la baisse tendancielle du taux de profit, oppose à nouveau le travail immédiat à l’accumulation de la valeur, c’est l’inessentialisation du travail immédiat comme procès.
On construit ainsi la contradiction entre le prolétariat et le capital, dans les trois moments du cours de l’exploitation. Lorsque la contradiction se situe au niveau de la reproduction, dans cette unité des trois moments, la lutte du prolétariat, comme force de travail productive immédiate exploitée comme force sociale, est la remise en cause par elle-même de la classe dans sa lutte contre le capital. Le rapport du travail social au travail productif de valeur et de plus-value est devenu lutte de classes en intégrant la remise en cause du travail productif par le travail social lui-même. Dans ses propres forces sociales objectivées dans le capital, c’est sa propre existence de travail productif que le prolétariat reconnaît (la valeur constituant la connexion interne des éléments), dans la mesure même où elles sont activité du capital et non lui-même à l’extérieur de lui-même, et par là, du fait de cette médiation, c’est cette existence même, c’est-à-dire sa propre définition qui se dresse face à lui, qui est devenu, dans la lutte, une détermination à abattre. Le capital est, de façon contradictoire au prolétariat, objectivation nécessaire des forces sociales du travail, parce que le travail productif est travail individuel (c’est le rapport de la valeur), et la négation du travail productif immédiat individuel, parce que celui-ci n’est efficient qu’objectivé comme travail social. Pour le prolétariat, sa propre existence sociale objectivée dans le capital face à lui et contradictoirement à lui dans sa reproduction, rend caduque son existence immédiate pour lui-même.
Le prolétariat ne peut et ne veut rester ce qu’il est. Il faut le cycle de luttes actuel pour que le fait que le prolétariat ne se trouve jamais confirmé dans sa contradiction avec le capital, devienne quelque chose non pas que la classe combatte, mais la propre manifestation d’elle-même contre le capital. Le prolétariat prend lui-même en charge, à ce moment là, le mouvement qui est celui de sa propre caducité. Le prolétariat ne peut se rapporter au capital que comme à ses propres forces sociales objectivées, que comme à sa propre existence sociale à l’extérieur de lui-même et à son existence propre immédiate pour lui-même, que comme collection de vendeurs individuels de force de travail. Dans le troisième moment de l’exploitation qui boucle la reproduction du rapport entre les classes dans la baisse du taux de profit, la contradiction entre le prolétariat et l’existence de ses forces sociales comme capital ne s’achève qu’en incluant la caducité de son existence immédiate pour lui-même. Le prolétariat développe une contradiction avec le capital où les deux aspects corollaires du travail, d’être face au capital et d’être détermination du capital (individuel, forces sociales objectivées), intègre le troisième moment et par là sa remise en cause dans sa contradiction avec le capital. Quand le prolétariat entre en contradiction avec le caractère social de son activité objectivée face à lui, c’est de sa propre activité vivante de valorisation du capital dont il s’agit dans cette force sociale objectivée face à lui. Cela, dans le cycle actuel, ne peut prendre la forme d’une réappropriation car la contradiction n’est telle (contradiction), qu’en intégrant le moment de l’accumulation, de la reproduction du rapport comme caducité du rapport d’exploitation entre travail vivant et travail mort. C’est l’inessentialisation du travail qui devient l’activité même, la « revendication » du prolétariat.
En résumé, tant que l’on a une contradiction entre le prolétariat et le capital qui se limite aux deux premiers moments de l’exploitation, elle se résout comme programme de réappropriation par le prolétariat de ses forces sociales extranéisées. Le fait que ces forces sociales impliquent sans cesse sa propre inessentialisation en tant que travail productif était pour le prolétariat un phénomène extérieur à lui, une conséquence, non inclus dans sa propre définition ; il s’agissait de réguler à son profit. Quand la contradiction se situe au niveau de la reproduction, c’est-à-dire au niveau des trois moments de l’exploitation pris de façon synthétique, la contradiction entre les deux premiers moments devient une connexion, parce que le troisième moment, celui du retour du travail social contre le travailleur productif en tant que travailleur individuel, devient un moment de la contradiction en ce qu’il apparaît comme nécessaire à la reproduction de ce travailleur productif dans le moment même où il l’inessentialise (et ne le rend nécessaire qu’ainsi). L’unité des trois moments fait que les deux premiers apparaissent dans leur unité et que le troisième est inclus par là dans leur contradiction. Le travail productif dans sa contradiction avec l’objectivation des forces sociales du travail non seulement se voit en elles, mais encore les considère réellement comme capital, c’est-à-dire se voit en elles en ce qu’elles sont sa propre négation et se considère comme corollaire de ce qui le nie, considère ce qui le nie comme sa propre raison d’être à lui. L’activité du prolétariat est retour sur lui-même parce qu’elle est réflexion sur autre chose, apparaît alors que le prolétariat a son être en une autre chose. Celui-ci n’est pas une réflexion sur soi mais sur autre chose et sa propre raison d’être n’est telle que parce qu’elle est raison d’être d’autre chose. Le capital comme contradiction en procès devient luttes des classes au moment où le prolétariat contre le capital se remet lui-même en cause.
Tout cela peut bien sûr n’être vu que de façon négative, comme segmentation infinie et même atomisation du prolétariat, mais alors, en creux, cette vision négative ne peut s’empêcher de définir tout ce qui fait la radicalité de la lutte de classe actuelle. Dans Les métamorphoses de la question sociale, Robert Castel soumet la réussite, pour la classe capitaliste, de la restructuration du marché du travail, à la condition que les « victimes » continuent à se résigner à subir la situation qui leur est faite. « L’histoire du mouvement ouvrier permet de comprendre a contrario ce qui peut étonner dans l’actuelle acceptation le plus souvent passive d’une condition salariale de plus en plus dégradée. La constitution d’un force de contestation et de transformation sociale suppose que soit réunies au moins trois conditions : une organisation structurée autour d’une condition commune, la disposition d’un projet alternatif de société, et le sentiment d’être indispensable au fonctionnement de la machine sociale. Si l’histoire sociale a gravité pendant plus d’un siècle autour de la question ouvrière, c’est que le mouvement ouvrier réalisait la synthèse de ces trois conditions : il avait ses militants et ses appareils, il portait un projet d’avenir, et il était le principal producteur de la richesse sociale dans la société industrielle. Les surnuméraires d’aujourd’hui n’en présentent aucune. Ils sont atomisés, ne peuvent entretenir d’autre espérance que d’être un peu moins mal placés dans la société actuelle, et ils sont socialement inutiles. Il est dès lors improbable, en dépit des efforts de groupes militants minoritaires comme le Syndicat des chômeurs, que cet ensemble hétérogène de situations sérialisées puisse donner naissance à un mouvement social autonome. » (op cit., p. 441). En fait, l’analyse de Robert Castel est à la fois très pénétrante et totalement myope. Très pénétrante pour ce que furent les caractéristiques et la force du mouvement ouvrier ; totalement myope en ce qui concerne la situation actuelle. R. Castel passe à côté du fait que les chômeurs et les précaires sont loin d’être inutiles dans l’organisation actuelle de l’exploitation, ensuite il considère leur situation comme totalement étrangère à celle de l’ouvrier en activité, enfin et c’est l’essentiel, il ne conçoit la lutte du prolétariat que comme développement et affirmation du « mouvement ouvrier ». La classe ouvrière produit toute son existence sociale dans le capital ; elle pose dans cette recomposition l’abolition de la société capitaliste non comme la montée en puissance de sa situation actuelle et l’affirmation d’un projet de société à partir de cette situation qui est la sienne au sein de l’ancienne, mais parce que dans la lutte contre elle c’est sa propre situation qu’elle remet en cause et dont elle pose l’abolition. On passe totalement à côté du rapport contradictoire entre les classes maintenant, si on pense que « les inutiles au monde ont le choix entre la résignation et la violence sporadique, la “rage” qui le plus souvent s’autodétruit » (d°, p 413). Ce qui s’est effondré dans le capital, tel qu’il ressort de la restructuration, c’est une forme historique du rapport salarial. La continuité entre les diverses positions de salariés, leur relative stabilité, les voies reconnues à l’intérieur du salariat de promotions sociales, les protections et les conventions, le développement des professions à statut, avaient même conduit certains sociologues ou économistes à définir la société comme « société salariale » (Castel, Aglietta...).
C’est dans la situation actuelle du rapport entre le prolétariat et le capital, dont l’atomisation n’est que la manifestation partielle et empirique, que se noue la capacité pour le prolétariat, dans la lutte de classes, de se remettre en cause contre le capital. L’inessentialisation du travail est devenue une détermination interne du travail productif dans son rapport au capital, et peut être maintenant reconnue comme telle. A propos de la lutte des chômeurs et précaires de l’hiver 1997 / 1998, Pierre Bourdieu, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger écrivaient dans Le Monde du 17 janvier 1998 : « Le mouvement des chômeurs remet en cause les divisions méthodiquement entretenues entre “bons” et “mauvais” pauvres, entre “exclus” et chômeurs, entre chômeurs et salariés. (...) Parce qu’il oblige à voir qu’un chômeur est virtuellement un chômeur de longue durée, et un chômeur de longue durée un exclu en sursis, que l’exclusion de l’Unedic est aussi la condamnation à l’assistance, à l’aide sociale au caritatif, le mouvement des chômeurs remet en cause la division entre “exclus” et “chômeurs... ». Dans cette situation, le prolétariat trouve la capacité à faire sienne, à revendiquer, contre le capital, son inessentialisation. Celle-ci en effet n’est plus un à-côté, une fonction dérivée du travail salarié selon les lois de l’accumulation du capital créant sans cesse une armée industrielle de réserve. Le chômage et la précarité d’un côté, l’emploi salarié de l’autre dans ses multiples « statuts », ne constituent plus deux instances séparées.
Ceux qui maintenant nient l’existence du prolétariat en tant que classe ou en tant que classe révolutionnaire, au lieu de comprendre sa contradiction avec le capital qui la pousse à l’abolir et à se nier, théorisent un moment d’une contradiction en l’isolant. Ils laissent de côté l’unité objectivée de la classe dans le capital et, par là, ne comprennent pas que la seule unité aujourd’hui envisageable n’est pas un préalable à la révolution, la reconstitution d’une sorte de mouvement ouvrier radical et autonome, mais celle des mesures communistes, c’est-à-dire que cette unité se confondra avec la dissolution du prolétariat abolissant dans le capital sa propre existence de classe (unité) qu’il aura à affronter. Mais, eux, au moins, ont mis le doigt sur quelque chose de partiel. Que dire cependant des révolutionnaires de l’autonomie qui s’obstinent à faire comme si le prolétariat était uni pour lui-même en tant que classe révolutionnaire par le salariat, dans le cadre de sa position marchande, alors que tout prouve le contraire ? Il est vrai, comme le dit Henri Simon d’Echanges contre Carlos d’Etcetera dans le débat sur le « fordisme dispersé » que le capital rassemble les ouvriers, les associe, mais cette « unité » de la pointeuse, de la chaîne, du métro, du lotissement ou de la cité reste déterminée par l’échange, c’est-à-dire l’isolement des individus. Pour s’unir, les ouvriers doivent briser le rapport par lequel le capital les « rassemble », et un des signes les plus courants de ce que leurs luttes dépassent le cadre revendicatif et que les ouvriers commencent à s’unir pour eux-mêmes, c’est-à-dire commencent à s’attaquer à leur propre condition, c’est qu’ils subvertissent et détournent ces cadres productifs, urbains, géographiques, sociaux de leur « unité » pour le capital, comme en 1982 et 1984 dans la pointe de Givet dans les Ardennes françaises, ou en Argentine plus récemment. On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution comme communisation, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition. Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition.
Si le prolétariat est révolutionnaire, c’est parce qu’il ne peut devenir fort qu’en détruisant le rapport salarial (s’il pouvait devenir fort sans le détruire, pourquoi le ferait-il ? Par idéal ?). La force du prolétariat réside uniquement dans une contradiction avec le capital (qui est le mouvement même du capital) que lui seul peut dépasser comme sujet créateur de l’abolition de sa situation, comme ensemble d’hommes que leurs rapports, leur position dans cette contradiction contraignent de bouleverser. Il ne suffit pas d’être contre la division, l’individualisme, le corporatisme, l’usinisme, le racisme, les faux besoins, la concurrence, le nationalisme, il faut être contre l’échange et donc pour la communisation, seul processus dans lequel se définissent, s’affirment, et triomphent les besoins sociaux du prolétariat nés de son propre rapport au capital (le premier étant de disparaître en tant que tel ).
L’arme du prolétariat, c’est qu’il a la possibilité de se constituer en classe révolutionnaire, c’est-à-dire de s’unifier (c’est-à-dire de s’abolir) en se servant de l’interdépendance matérielle (le travail associé, le caractère social des forces productives) actuelle comme d’un tremplin. Cependant, il n’y a pas de potentialité communautaire du travail et des forces productives qui seraient, potentiellement, déjà trop sociales et collectives pour le cadre du salariat et de l’échange. Le caractère social du travail que le capital met en oeuvre n’est pas une caractéristique propre du travail en lui-même face au capital. C’est dans le capital fixe que s’objective ce caractère social, le prolétariat ne trouve rien en lui-même qui fasse éclater le capital et qui soit la base d’un développement communiste et rien non plus dans les forces productives telles qu’elles existent comme capital. La socialité du travail mis en oeuvre n’existe que dans le rapport contradictoire au capital dans lequel elle s’objective et par ce rapport seulement.
Historiquement, seul le capital se fixe comme but le développement des forces productives et ne vit qu’en les révolutionnant en permanence. Considérer le développement des forces productives comme une loi fondamentale de toutes les sociétés humaines historiques jusqu’à aujourd’hui en arrive à conclure que le développement actuel des forces productives est en tant que tel le fondement de la possibilité de la révolution et même de sa nécessité. Le postulat fondamental, que l’on rencontre dans les plus « mauvais » textes de Marx, est celui d’une tendance inhérente au développement des forces productives, une sorte de fatalité pré-sociale, d’ordre anthropologique. Les forces productives jouiraient d’un statut particulier de neutralité vis-à-vis des rapports sociaux. Celles-ci se développeraient de façon autonome, selon une loi pour ainsi dire « neutre » et leur mouvement développerait de façon causale les rapports de production. Est plus que transparente, ici, la position gradualiste, évolutionniste et mécaniste du « passage au socialisme » selon le schéma : le mode de production capitaliste développe les forces productives ; à un certain niveau de leur production, les forces productives déterminent les nouveaux rapports de production. Par le fil du développement des forces productives, le communisme est intégré à la succession des modes de production. A regarder aujourd’hui le développement des forces productives, n’importe quel « socialiste utopique » ou « communiste scientifique » serait stupéfait d’apprendre que nous ne vivons pas dans une Harmonieuse Icarie.
La contradiction entre forces productives et rapports de production se résout en une contradiction interne des rapports de production, contradiction dont le contenu, la forme et le déroulement sont l’exploitation (et de façon immédiate, la lutte entre les classes qui n’est pas une conséquence de la fatalité objective de la contradiction). La contradiction entre forces productives et rapports de production n’est que la forme sous laquelle apparaît la contradiction interne de la valorisation du capital (une contradiction en procès), celle-ci est donnée tant dans le développement des forces productives que dans les rapports de production. Les forces productives sont la forme matérielle des rapports de production, c’est comme travail social séparé du travail individuel qu’elles sont cette puissance contradictoire qui peut porter l’éclatement du mode de production capitaliste. Il ne s’agit pas, en ce qui concerne le développement des forces productives, d’un procès trans-historique, relevant d’une dynamique parcourant les modes de production qu’elles feraient l’un après l’autre disparaître, et relevant d’une définition de l’humanité, de l’homme dans son rapport à la nature.
Dans les Fondements de la critique de l’économie politique, Marx, avec le concept de capital comme contradiction en procès, donne l’essentiel de la critique de la conception objectiviste de cette contradiction : « Le capital est une contradiction en procès, d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et, d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l’accroître sous sa forme de surtravail. » (Ed. Anthropos, t. 2, p. 222). L’opposition de la croissance des forces productives et des rapports de production est une manifestation de la contradiction du temps de travail et de la dynamique de cette contradiction. En effet, la « principale force productive » c’est la classe ouvrière elle-même (cela quelles que soient les transformations du procès de production induites par le passage à la subsomption réelle du travail sous le capital : c’est toujours le travail vivant qui ramène à la vie le travail mort), elle n’est cette force productive que dans la mesure où précisément son activité est constamment nécessaire et toujours de trop, dans la mesure où son activité est en elle-même « la contradiction du temps de travail ». Quel est en définitive le contenu de cette fameuse contradiction entre les forces productives et les rapports de production ? D’un côté la capacité pour le travail à valoriser le capital, de l’autre la remise en cause de cette capacité que la propre effectuation du travail implique. C’est pour cela que lorsque Marx qualifie la classe ouvrière de principale force productive, il la qualifie en tant que classe révolutionnaire. La « principale force productive » ne fait « éclater » des rapports de production trop étroits qu’en s’abolissant elle-même.
Ce n’est pas le développement des forces productives qui rapproche le moment de la révolution, mais l’histoire de la contradiction qui produit ce mouvement. Toute cette mythologie des forces productives est un véritable fétichisme : la contradiction entre les classes prend la forme d’une accumulation de choses et c’est cette accumulation qui revient la déterminer.
En résumé : c’est une période historiquement définie de la contradiction entre le prolétariat et le capital qui définit le développement des forces productives de cette période comme son tremplin, sa capacité à unifier l’humanité, c’est-à-dire à faire que toute activité trouve sa fin en elle-même. On ne répartit plus le temps de travail social disponible (ce qui par là même est la disparition de ces notions) entre des activités existant comme mesurables selon une norme commune, c’est l’effectuation même des activités, l’activité productive dans son procès qui est répartition du temps, elle contient et rend effectives et nécessaires ses déterminations, c’est-à-dire l’existence de toutes les autres activités. C’est en transformant un développement des forces productives en moyens de son action révolutionnaire que le prolétariat identifie sa contradiction avec le capital et ce niveau de développement. C’est parce qu’il est dans une contradiction qui porte l’abolition du capital et la sienne propre que le prolétariat peut traiter le développement actuel des forces productives comme une arme sociale faisant éclater les cadres du salariat et de l’échange (et non l’inverse).
L’arme du prolétariat, c’est sa possibilité de se définir comme un mouvement contre cet emprisonnement dans le salariat et dans les « revendications » marchandes . L’arme du capital, c’est de garder le prolétariat bien « à part » pour qu’il ne puisse communiser la société et reste donc soumis à la logique des autres classes ; l’arme du prolétariat, c’est d’imposer la dictature, oui ! mais la dictature des mesures communistes qui dissolvent les autres classes dans le prolétariat, ou, ce qui revient au même, qui dissolvent le prolétariat. L’arme du capital, c’est cette fameuse « autonomie » du prolétariat en tant que « catégorie économique » dont on nous rebat les oreilles ; l’arme du prolétariat, c’est de refuser cette « autonomie » de sa position marchande et, en détruisant l’échange, d’amorcer un processus d’abolition de toute sphère autonome, y compris l’économie, y compris son autonomie.

Le prolétariat ne se présente évidemment pas avec une volonté préméditée de communiser la société mais il a des besoins irréductibles (manger, habiter, aimer, respirer, s’associer, créer, etc.) qui entrent en conflit avec ses propres tentatives de les satisfaire dans son état de collection de marchands de force de travail et d’échangistes, parce que sa propre existence comme classe est devenue la limite de son action en tant que classe. Ce sont des besoins sociaux car d’une part le sujet qui ressent est un sujet collectif forgé et qui se forge lui-même dans l’histoire (comme dirait E.P. Thompson) et, d’autre part les moyens de les réaliser sont eux aussi produits historiquement. Souvent, le mouvement prolétarien, soit ne formule pas de revendications, soit se trouve enfermé dans son caractère revendicatif, soit utilise des revendications dont tout le monde sait qu’elles sont un prétexte, dans la mesure où elles ne représentent qu’une infime partie des causes profondes de la lutte, pour aller au-delà, en cela il peut être révolutionnaire parce qu’il vise, sans le savoir immédiatement de façon explicite, les rapports sociaux dans leur ensemble. Les rares instants ou les prolétaires ont pu sentir leurs forces, c’est au cours des surgissements unificateurs qui dépassaient la revendication.
Il y a, même dans certaines luttes très limitées, des pratiques qui traduisent une poussée vers l’action révolutionnaire, une annonce du surgissement de la classe communisatrice. Mais, contrairement à ce que pensent beaucoup, il ne s’agit pas avant tout de « nouvelles formes d’organisation » ; ce sont : le déclenchement à partir d’une minorité qui exprime et cristallise ce que ressentent collectivement les travailleurs, leur tendance à se constituer en communauté d’action pratique (occuper, envahir les bureaux, manifester, étendre la lutte par tous les moyens, etc.), l’absence de revendications ou leur mise au second plan ou l’adoption de mots d’ordre intentionnellement vagues pour ne pas geler le mouvement, le refus de la démocratie des votes bidons, la défiance à l’égard des syndicats ou l’affrontement avec eux, etc. Il faut savoir déceler ce qu’il y a de formidable dans le fait qu’aucune de ces manifestations ne formule de programme « positif », de proposition d’aménagement et qu’aucun parti ou syndicat n’en propose plus de crédibles pour les travailleurs en lutte. Soyons grandiloquents : le prolétariat ne peut proposer de positif que le communisme. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est de comprendre que si ces tendances, ces poussées restent étouffées et cèdent très rapidement la place à la division salariale c’est d’abord parce qu’elles ne trouvent pas leur véritable piste de développement : les mesures communisatrices.
Cela ne signifie pas qu’il existe quelque chose comme une « dynamique objective des luttes ». Avec ce type d’arguments on justifie l’absence de toute critique des luttes de classe et l’on considère le prolétariat comme un acteur pris dans cette « dynamique » comme une courroie de transmission de cette « dynamique », on nie la nécessité pour le prolétariat d’engager un processus de rupture, de négation, de dépassement de son ancienne façon de lutter, de son ancienne situation. Il y a des prolétaires qui, en luttant de façon revendicative, se contraignent, par l’effet de ces luttes sur le capital et sur eux-mêmes, à lutter différemment. Le prolétariat ne devient sujet de la révolution qu’en se transformant lui-même, l’oubli de cela mène droit à toutes les formes de programmes ou de périodes de transition : « les revendications mènent objectivement à la révolution ». Quant à la « dynamique objective » » d’une lutte de classe revendicative poussée jusqu’au bout sans que les prolétaires soient capables de la dépasser, nous la connaissons bien. La voici : luttes revendicatives, luttes revendicatives, luttes revendicatives...émiettement, division, embrigadement et écrasement. A travers ces tentatives d’aménager leurs conditions salariales c’est leur propre existence comme classe que la reproduction du capital leur renvoie comme la limite de leur lutte, les ouvriers se trouvent acculés à se battre différemment, reconstituer sur d’autres bases leur unité, affirmer leurs besoins collectifs, etc. Peu importe ici l’événement qui joue le rôle de catalyseur de ce saut.
Cependant, les moments d’unification, aussi brefs et partiels qu’ils soient, laissent un souvenir de communauté, d’unanimité, de force qui contraste violemment avec la fin en eau-de-boudin des grèves revendicatives, avec leur atmosphère bien connue d’éparpillement, d’impuissance, d’amertume, de discussions interminables, de reproches, de cartes déchirées. Lorsqu’il arrive que les travailleurs entrent brusquement, sans revendication, dans un irrésistible mouvement qui balaie toutes les frontières salariales et marchandes qui les divisent, brûlant d’un apparent irréalisme, manifestant une apparente « folie » et dépensant une énergie sans commune mesure avec les raisons apparentes, partielles et immédiates du combat, 1es idéalistes s’imaginent qu’ils se battent pour « autre chose que des besoins matériels ». Comme si le besoin de communauté entre des morceaux d’humanité pulvérisés par 1’ « unité » de l’usine, du bureau ou de la situation commune de chômeurs, n’était pas aussi matériel que quelques francs de plus avec lesquels on ne peut plus s’acheter que de la camelote ou des spectacles-illusions de rapports sociaux. Les fractions les plus avancées dans les luttes sont celles qui ressentent tellement de besoins matériels et sociaux frustrés, si collectifs, si concrets, si universels qu’elles ne peuvent les faire entrer dans aucune revendication précise. Quand des travailleurs européens disent « On ne s’est pas battu pour quelques francs de plus mais pour que ça change, pour la dignité, etc. » ou que des prolétaires algériens n’ont comme objectif que la fin de la « hogra », ce n’est pas parce qu’ils sont de chouettes gars bien idéalistes, au-dessus des contingences et moins exigeants matériellement que les autres. C’est, au contraire, parce qu’ils ont une tolérance moindre aux privations qu’ils ont exprimé, ne fût-ce qu’un instant, des besoins de rapports sociaux, de gratuité, donc d’abondance, qui sont mille fois plus matériels que les illusions de survie que représentent les revendications, qu’on n’obtient d’ailleurs presque jamais.
Quelle que soit l’importance des symptômes partiels que nous venons d’évoquer (ici et dans l’ensemble de ce texte), il faut bien se représenter que le surgissement révolutionnaire est, pour l’essentiel, une négation de ce que la classe faisait auparavant, une autotransformation du prolétariat, une rupture. Les prolétaires sont poussés à utiliser la seule arme qui leur reste : être la dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes, comme mouvement de ces conditions. Le prolétariat n’est pas potentiellement une force de travail sociale universelle étouffant dans le cadre du salariat et de l’échange, finissant par révéler et utiliser cette potentialité comme une arme contre le capital. Il n’est pas le lieu d’une contradiction interne entre l’universalité potentielle et son cadre présent. Quand ils sont associés, les prolétaires ne s’appartiennent plus et leur association est une détermination du capital. Nous avons vu que le prolétariat était la dissolution de la propriété, de la division du travail, de l’échange et de la valeur, des classes. Il est la négation des conditions existantes sur la base de celles-ci et non en lui-même en opposition à elles. Exprimer positivement, cela signifie, à partir du mouvement même du capital comme contradiction en procès, la capacité des prolétaires et la nécessité pour eux de produire l’association universelle concrète des individus dans leur singularité.
A suivre les défenseurs de l’autonomie et de l’auto-organisation ouvrières, on peut se demander si leur opposition aux syndicats est une opposition de fond qui exprime l’opposition révolutionnaire du prolétariat à sa situation « économique » à son état de « catégorie » marchande ou si elle est une opposition « démocratique » au caractère « permanent », « bureaucratique » et « incontrôlé » de ces organes. On sait très bien quel rôle peuvent jouer ces « comités », qui tendent à n’être que des syndicats de secours lorsque les flics permanents sont débordés. Toute organisation qui n’est pas un moment du dépassement révolutionnaire devient un syndicat et que ce dernier soit « temporaire », « démocratique », « révocable » ou en dehors des vieilles boutiques ne change rien à l’affaire. Si dans les luttes revendicatives se forgeait l’ « unité » de la classe, il faudrait contribuer à donner une expression organisée à cette « unité » des travailleurs salariés autour du maintien du salaire.
Ainsi, comme Mouvement Communiste, d’un côté on reconnaît qu’il n’y a plus « d’organisations permanentes » mais de l’autre on nous assène le processus décrit par Marx et qui se fonde sur l’existence d’organisations permanentes des travailleurs salariés : « Les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus important que celui du salaire... ». Si on s’acharne à garder la même vision de l’organisation et du processus qu’au XIXe siècle, malgré une opposition formelle aux syndicats, on finit inéluctablement par préconiser des syndicats sous d’autres formes, fussent-elles politiques. Car, il n’y a pas d’autre base pour le processus qui est repris de Marx que ce sur quoi il le fondait : l’organisation de la classe au sein de la société capitaliste autour de la défense du salaire. On peut proclamer que « c’est à travers ces combats parcellaires que se forge l’unité de la classe... », mais alors il faut expliquer comment la classe peut forger son unité à travers des luttes qui ne laissent le plus souvent ni amélioration matérielle, ni organisation, mais qui aboutissent 95 fois sur 100 à la dispersion, l’amertume et l’aggravation des conditions matérielles. Quelle est cette « unité » ?
On veut que bien sûr tout change par rapport au XIXe siècle sur le plan des manifestations (plus de syndicats authentiquement prolétariens, plus de conquêtes, etc.), mais on veut que le processus reste le même. C’est pourquoi Mouvement Communiste ou d’autre hagiographes des luttes revendicatives parlent d’ « unité » en l’air, sans pouvoir en rien préciser la forme concrète qu’elle revêt, si ce n’est l’unité formelle du politique ou des formes d’organisation venant coiffer ce qui est divisé et le reste tant que la classe demeure dans la lutte revendicative. Cette unité est toujours ce qu’il faudrait ajouter aux luttes.
Les ouvriers se forgent comme classe révolutionnaire, en révolutionnant les rapports sociaux, c’est-à-dire tout ce qu’ils sont dans les catégories de l’échange et du salariat. Dans les luttes salariales, ils ne voient apparaître ni « forces », ni « projet », mais l’impossibilité de s’unifier sans attaquer leur propre existence comme classe dans la division du travail et toutes les divisions du salariat et de l’échange, sans se remettre en cause comme classe, sans engager une pratique révolutionnaire.
On peut bien dire n’importe quoi, que les grèves « sont révolutionnaires », qu’elle le sont « potentiellement », qu’elles ont « quelque chose » de révolutionnaire, qu’elles portent des « germes » de révolution, etc. Tout ceci n’a qu’une fonction : ne pas reconnaître le saut, la négation, la rupture et éviter de critiquer les luttes salariales. Cela conduit à défendre une conception gradualiste, mécaniste, du passage des luttes revendicatives aux luttes révolutionnaires et à abandonner que la classe est le sujet de son activité communiste en entrant en conflit avec son ancienne situation. Marx, comme tous les révolutionnaires, voyait un saut, une négation, mais la différence avec aujourd’hui, c’est que l’association permanente permettait d’envisager la possibilité d’une continuité organisée d’une phase à l’autre. Marx n’était pas à la recherche de prétendus « germes » révolutionnaires dans les luttes salariales, qui évolueraient et « engendreraient » les luttes contre le salariat de par leur dynamique interne. Au contraire, il explique sans arrêt que si les ouvriers n’utilisent pas leur association pour faire autre chose, pour s’attaquer au salariat, ils n’engendreront rien du tout. C’est l’autotransformation du sujet, la négation par le prolétariat de sa position de défenseur d’une force de travail que Marx essaye de dégager. Actuellement, les militants de l’autonomie cherchent dans la défense du prix de la force de travail « quelque chose » des « germes », des « potentialités » de révolution. Dans cette attente de la dynamique des luttes revendicatives, c’est la lutte qui engendrerait par elle-même une autre lutte. Mais les « luttes » ne sont que des moments de l’activité des prolétaires que ceux-ci dépassent et nient, ce ne sont pas des phénomènes qui s’enchaînent graduellement, une lutte portant les germes d’une autre lutte. Bref, le lien entre les « luttes », c’est le sujet se transformant qui l’effectue de façon négative. Ce lien n’est pas évolutif.
La vision évolutive de la dynamique est toujours celle d’un manque. Lutte revendicative plus violence, lutte revendicative plus politique, lutte revendicative plus autonomie, lutte revendicative plus projet, plus conscience, plus nécessité, etc. Mais la répétition lancinante de ces schémas ne sort pas du cadre de la « défense du salaire », on peut ajouter toutes les modalités formelles imaginables, aucune ne signifie que le prolétariat lutte sur son terrain, celui du communisme. Aucun fusil, ni aucune politique ne feront surgir de ce cadre-là une activité révolutionnaire qui ne peut plus s’y développer. Et, comme à chaque fois, cette superposition de l’affrontement « politique », « violent » à la classe revendiquant des salaires, du travail, et du capital « collectif » entraîne la défaite, à chaque fois, on crie à la mystification. Mais y a-t-il plus grande mystification que de croire que les ouvriers pourraient exercer la violence avec succès en continuant à faire des grèves salariales, sans transformer les rapports sociaux, sans attaquer le salariat ? La révolution, ce n’est pas une grève prenant des fusils (ou sinon, il y a eu des centaines de « révolutions » depuis 1920), c’est la transformation des rapports sociaux par des prolétaires (avec des fusils), qui en ont marre des luttes salariales, parce qu’ils les ont faites et refaites jusqu’à la nausée, en long, en large, tournantes, décalées, générales, partielles, perlées, bouchon, « thrombose », dures, molles, avec des fusils et sans des fusils, etc. Il y a changement qualitatif quand les ouvriers s’unissent contre leur nature de salariés, intègrent les sans-réserves, déglinguent les mécanismes marchands et non quand une grève se « transforme » en « contestation » du pouvoir.
Les tenants de la dynamique des luttes prétendent que les ouvriers, qui se heurtent de plus en plus dans leurs luttes revendicatives à l’Etat tout entier, se rendent compte que pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, ils doivent se hisser à des formes de lutte qualitativement supérieures. Ils doivent se donner les moyens politiques ou organisationnels de leurs revendications. Une fois de plus, on retombe dans la même distorsion : la fin est la même, seuls les moyens diffèrent. Toute pratique vise un certain but et emploie des moyens adéquats à ce but. Si elle change, alors le but change. La fin n’est pas extérieure aux moyens, elle en est la résultante. Nous n’avons rien à faire de la violence, des « moyens » ou des « conseils » en soi. Ce que nous demandons c’est : pourquoi les ouvriers s’affrontent-ils à l’Etat ? Pour des « intérêts » catégoriels ou nationaux ? Pour foutre les immigrés dehors ? Contre les Américains ? Ou parce que l’Etat se dresse comme défenseur des rapports marchands, et donc de toutes les divisions catégorielles, nationales, « revendicatives » contre leur mouvement communiste ?

Le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail, comme capital, valeur autonomisée face à lui et ne le demeurant qu’en se valorisant (c’est la baisse tendancielle du taux de profit). C’est ainsi qu’il est amené à s’attaquer à sa propre situation. Dissolution des conditions existantes, le prolétariat ne l’est qu’en tant que travail vivant, en tant que valeur d’usage face au capital. Il est la négation des conditions existantes sur la base de celles-ci et non en lui-même en opposition à elles. En supprimant les conditions existantes, les rapports sociaux capitalistes, il se supprime lui-même comme leur dissolution interne en se servant de cette situation comme d’un tremplin pour la communisation des rapports entre les individus.
Exprimer concrètement, cela signifie que la destruction de l’échange, ce n’est pas un décret du soviet suprême « après qu’on aura réussi la révolution mondiale » ou la libération de ce qu’est potentiellement, en lui-même, le prolétariat : ce sont des ouvriers attaquant les banques ou se trouvent leurs comptes et ceux , des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs produits directement et sans marché, ce sont les sans-logis occupant les logements, « obligeant » ainsi les ouvriers du bâtiment à produire gratuitement, les ouvriers du bâtiment puisant dans les magasins librement, obligeant toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à collectiviser, etc. Qu’on s’entende bien. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le « communisme ». Distribuer des valeurs d’usage, faire circuler directement moyens de production et matières premières, utiliser la violence contre l’Etat en place, des fractions du capital peuvent accomplir une partie de ces choses dans certaines circonstances. Ce qui est communiste, ce n’est pas la « violence » en soi, ni la « distribution » de la merde que nous lègue la société de classes, ni la « collectivisation » des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé. Le mouvement s’effectue à travers ses mesures, il est ses mesures, mais il est aussi plus que la somme des mesures envisagées statiquement. Chaque action du prolétariat s’annonce comme nécessaire et se révèle, dès qu’elle est effectuée, comme insuffisante, comme exigeant immédiatement une autre mesure nécessaire.
Les tâches militaires et sociales sont indissolubles, simultanées et s’interpénètrent. On ne peut mener une guerre civile sans prendre de mesures communistes, sans dissoudre le travail salarié, communiser l’alimentation, le vêtement, le logement, se procurer toutes les armes (destructrices, mais aussi les télécommunications, la nourriture, etc. ), intégrer les sans-réserves (y compris ceux que nous aurons réduits nous-mêmes à cet état), les chômeurs, les paysans ruinés, les étudiants paumés et sans attache. Parler de guerre civile menée par une « catégorie » qui représentera 10% de la population et qui sera en train de faire des « grèves » pour demander à l’Etat qu’il satisfasse ses « intérêts », c’est une plaisanterie.
En prenant des mesures communisatrices, c’est-à-dire en produisant des rapports entre individus comme individus singuliers, les ouvriers amorcent un processus qui ne peut que s’étendre. En effet, à partir du moment où on commence à consommer gratuitement, il faut reproduire les valeurs d’usage consommées (ou d’autres) ; pour les reproduire, on manque de matières premières, de pièces détachées, de nourriture (j’utilise dans ce chapitre, faute de mieux, le concept insatisfaisant de « valeur d’usage » qui est une notion intrinsèque à l’existence de la marchandise). Il faut donc s’emparer des moyens de transport, des télécommunications et entrer en contact avec les autres secteurs ; ce faisant on se heurte aux bandes armées adverses. L’affrontement avec l’Etat pose immédiatement le problème de l’armement, qui ne peut se résoudre qu’en mettant sur pied un réseau de distribution de valeurs d’usage pour soutenir les combats sur une multiplicité de lieux quasiment infinie (la constitution d’un front ou de zones de combat délimitées c’est la mort de la révolution). A partir du moment ou les prolétaires défont les lois marchandes, ils ne peuvent plus s’arrêter (d’autant moins que le capital est ainsi privé de biens essentiels et contre-attaque). Chaque approfondissement social, chaque extension donnent chair et sang aux nouveaux rapports, permettent d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communisatrice en train de se constituer et de se dissoudre simultanément, de réorganiser les forces productives, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires, d’acquérir une position militaire et de faire de cela le contenu et le déroulement de son affrontement armée contre ceux que la classe capitaliste peut encore mobiliser, intégrer et reproduire dans ses rapports sociaux.
La classe capitaliste et ses innombrables couches périphériques reposent sur un enchevêtrement compliqué, paperassier, bureaucratique, vulnérable au plus haut point, de liens financiers, de crédits, d’obligations. Sans ces liens, sa cohésion interne s’effondre. Cette classe n’est pas une communauté fondée sur une association matérielle, elle est un conglomérat de concurrents unis par l’échange. L’échange, c’est la communauté abstraite (l’argent). C’est pourquoi toutes les mesures de communisation devront être une action énergique pour le démantèlement des liens qui unissent nos ennemis et leurs supports matériels, destruction rapide, sans possibilité de retour. La communisation n’est pas la paisible organisation de la gratuité et d’un mode de vie agréable entre prolétaires. La dictature du mouvement social de communisation est le processus d’intégration de l’humanité au prolétariat en train de disparaître. La stricte délimitation du prolétariat par rapport aux autres couches, sa lutte contre toute production marchande sont en même temps un processus qui contraint les couches de la petite bourgeoisie salariée, de la « classe de l’encadrement social » (Alain Birh) à rejoindre la classe communisatrice elle est donc définition, exclusion et, en même temps, démarcation et ouverture, effacement des frontières et dépérissement des classes. Ce n’est pas là un paradoxe mais la réalité du mouvement où le prolétariat se définit dans la pratique comme le mouvement de constitution de la communauté humaine. Le mouvement social en Argentine, parce qu’il y a été confronté, a posé la question des rapports entre prolétaires en activité (salariés), chômeurs et exclus, couches moyennes. Il n’a apporté que des réponses extrêmement parcellaires dont la plus intéressante est sans doute son organisation territoriale. Dans cette situation, les pourfendeurs radicaux de l’interclassisme ou les propagandistes de l’unanimité nationale démocratique sont les militants de deux types différents de défaite. La révolution qui ne peut plus être dans ce cycle de luttes que communisation dépasse le dilemme entre les alliances de classes léninistes ou démocratiques et « le prolétariat seul » de Gorter : l’une et l’autre des expressions de la défaite de la révolution ouvrière programmatique et de sa liaison nécessaire avec sa contre-révolution.
La seule façon de dépasser les conflits entre les chômeurs et les avec-emploi, entre les qualifiés et les non-qualifiés est d’effectuer d’emblée, au cours de la lutte armée, des mesures de communisation qui suppriment la base même de cette division (ce que, confrontées à la question, les entreprises récupérées en Argentine n’ont tenté que très marginalement, se contentant le plus souvent - cf. Zanon - de quelques redistributions charitable aux groupes de piqueteros). Faute de cela, le capital jouera tout au long du mouvement sur cette fragmentation. Les crises du mode de production capitaliste ne sont pas une assurance du processus révolutionnaire, la classe capitaliste sait parfaitement les utiliser pour décomposer la classe ouvrière. « Le prolétariat est seul », Gorter saisit bien qu’il n’y a pas d’alliance possible avec les petits producteurs, mais, d’une prémisse juste, il tire une conclusion qui n’en est pas une et qui évite le problème. Ainsi, il ne propose aucune solution au problème de la nourriture sinon celle de la violence militaire pure, et, en cela, il est en deçà de Lénine qui comprend très bien qu’on ne peut vaincre les petits propriétaires en les fusillant. Ni l’un ni l’autre n’ont dépassé le dilemme tragique : dictature purement politique et militaire ou frontisme. En fait, ce que déjà avait montré la révolution allemande c’est qu’il s’agit de les dissoudre en tant que couches moyennes en prenant des mesures communistes concrètes qui les contraignent à commencer à entrer dans le prolétariat, c’est-à-dire d’achever leur « prolétarisation ». De nos jours dans les pays développés, la question est à la fois plus simple et plus dangereuse, d’un côté l’immense majorité de ces couches moyennes est salariée et n’a donc plus de fondement matériel à sa position sociale, son rôle d’encadrement et de direction de la coopération capitaliste est essentiel mais précarisé en permanence, sa position sociale dépend de mécanisme de prélèvement de fractions de la plus-value très fragile, mais d’un autre côté, pour ces mêmes raisons, sa proximité formelle avec le prolétariat la pousse à présenter dans les luttes de celui-ci des « solutions » gestionnaires alternatives, nationales ou démocratiques qui préserveraient ses propres positions. Elle pourra prendre en charge et se trouver à l’aise dans le démocratisme radical exprimant les limites des luttes. Il n’y aura pas de solution miracle car il n’y a pas de revendication unificatrice, la classe ne s’unifie qu’en brisant le rapport au sein duquel les revendications ont un sens : le rapport capitaliste. La question essentielle que nous aurons à résoudre est de savoir comment on étend le communisme, avant qu’il soit étouffé dans les tenailles de la marchandise ; comment on intègre l’agriculture pour ne pas avoir à échanger avec les petits paysans ; comment on défait les liens échangistes de l’adversaire pour lui imposer la logique de la communisation des rapports et de l’emparement des biens. Les prolétaires qui, au lieu de pousser à bout la lutte de classe à la campagne entre les prolétariat agricole et les propriétaires tout en faisant éclater l’illusion actuelle de la propriété individuelle (déjà l’exploitant individuel n’est plus le rentier), au lieu d’intégrer sans relâche les sans-réserve, choisiront l’alliance démocratique, les compromis et l’échange avec les petits propriétaires, creuseront leur propre tombe.
Au delà de mouvements essentiels pour nous mais minoritaires et relativement fugaces (cf. le chapitre Argentine : une lutte de classe contre l’autonomie), en Argentine, les chômeurs revendiquent du travail, les ouvriers revendiquent le contrôle sur leur usine, la majorité des prolétaires revendiquent que les démocrates plus ou moins nationaliste prennent en main le capitalisme, partout les prolétaires finissent par se heurter les uns aux autres ou se démobiliser dans une infinité de mouvements disparates. Corporatisme, localisme, révoltes désespérées, affrontements internes, illusions réformistes, voilà le tableau de l’unité revendicative du prolétariat, de l’unité de la classe comme « somme des salariés » dont nous parle les réalistes de la lutte ouvrière. C’est en transformant leurs rapports réciproques, leurs rapports entre eux, que les prolétaires s’autotransforment. La lutte révolutionnaire se reconnaîtra à ce qu’elle passera d’emblée aux mesures sociales, elle dépassera l’usinisme, le conseillisme, l’auto-organisation, intégrera les chômeurs, liera la guerre civile à l’accomplissement des tâches communistes. Il ne s’agira pas de plaquer sur le prolétariat tel qu’il existe comme fractionné l’unité formelle de la politique, de la violence, du fétichisme des formes de la « démocratie ouvrière », des conseils et de l’usine.
Plus on se gargarise avec les mots de « dictature », « pouvoir », « violence » sans indiquer à quel mouvement sont subordonnés ces moments, moins on sort des rapports capitalistes, plus on masque son incapacité à concevoir la rupture révolutionnaire et son contenu par de la phraséologie sanguinolente et purement politique. La violence révolutionnaire est la violence des nouveaux rapports contre les anciens, et leur dictature découle dans sa forme spécifique, du contenu social de la révolution. Chaque classe mène la guerre à sa façon, en fonction de la nature du mouvement social qu’elle effectue. La constitution du prolétariat en classe communisatrice, c’est-à-dire son autotransformation, n’est pas le prélude « organisationnel » ou « politique » à sa dissolution mais le processus même de cette dissolution.
C’est là qu’on se rend compte que même être la dissolution des conditions existantes ne recouvre pas des « germes » de communisme dans la société capitaliste, cette situation n’est comme classe que le mouvement interne de ces conditions, le mouvement interne du capital comme contradiction en procès, le prolétariat est le terme actif de cette contradiction qui pousse à son dépassement en s’appuyant sur sa situation dans cette contradiction. La communisation, c’est avant tout la remise en question pratique par les prolétaires de ce qu’ils sont et de toutes les formes par lesquelles le capital les relient entre eux, c’est-à-dire la suppression par le prolétariat de sa propre existence. Le prolétariat ne peut s’unifier et faire la révolution tel qu’il est : divisé en usines absurdes, déchiré par la division du travail, rendu étranger à lui-même par l’échange, etc. Il faut qu’il pousse jusqu’au bout sa situation dans le mode de production capitaliste (la dissolution des conditions existantes) mais en la détruisant, en s’unifiant par les mesures de communisation contre les rapports sociaux capitalistes, c’est-à-dire en se dissolvant. Si l’on ne précise pas cela, on ne parle que de la dictature du travail salarié, c’est-à-dire du capital.

En considérant l’exploitation comme le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, nous pouvons affirmer que ce qui fait du prolétariat une classe du mode de production capitaliste en fait identiquement une classe révolutionnaire. L’exploitation est la contradiction portant le communisme comme sa résolution, et la contradiction reproductrice et dynamique du capital.
Le concept d’exploitation permet de construire la lutte des classes comme contradiction, c’est-à-dire implication réciproque non symétrique (subsomption), procès en contradiction avec sa propre reproduction (baisse du taux de profit), totalité dont chaque élément n’existe que dans sa relation à l’autre et se définissant dans cette relation comme contradiction à l’autre et par là à soi même tel que le raport le définit (travail productif et accumulation du capital ; surtravail et travail nécessaire). Il ne suffit pas de distinguer des intérêts opposés, il faut comprendre pourquoi ces intérêts sont opposés. Le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. En ce sens, c’est un jeu qui peut amener à l’abolition de sa règle, nous n’avons plus affaire au processus du « capital seulement », mais à la lutte des classes. Elle est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; elle définit le procès de l’accumulation du capital qualitativement comme inessentialisation du travail, comme « contradiction en procès » ; elle définit l’accumulation du capital comme sa nécrologie.
Dans cette contradiction c’est son aspect non symétrique qui nous donne le dépassement. En effet, cette contradiction ne porte son dépassement que de par la place et l’activité spécifiques du prolétariat dans cette contradiction. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité du prolétariat. Définir ainsi la contradiction nous amène à ne pas laisser le cours historique de l’accumulation en dehors ou comme simple réalisation de la contradiction. C’est là que le cours de la contradiction, parce qu’elle ne relie pas symétriquement ses pôles, devient l’histoire du mode de production capitaliste, parce que le capital est le pôle qui subsume l’autre et reproduit en lui la totalité. Ce qui explique pourquoi dans ce drôle de jeu qu’est la lutte des classes c’est toujours le même qui gagne à moins que le jeu n’amène à l’abolition de sa propre règle. Défini comme classe dans le rapport d’exploitation, le prolétariat n’est jamais confirmé dans son rapport au capital : l’exploitation est subsomption. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est à dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant. Il en résulte que le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe car la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu’il trouve face à lui représentée par le capital, il ne trouve jamais sa confirmation dans la reproduction du rapport social dont il est pourtant un pôle nécessaire. La contradiction est historicisée et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles des luttes qui scandent le développement de la contradiction. On passe alors d’une perspective où le prolétariat trouve en lui-même face au capital sa capacité à produire le communisme, à une perspective où cette capacité n’est acquise que comme mouvement interne de ce qu’elle abolit. C’est la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital).
Bref, s’il y a identité entre ce qui fait du prolétariat une classe de ce mode de production et ce qui en fait une classe révolutionnaire, cela ne signifie pas que les prolétaires « sont » révolutionnaires comme le ciel « est » bleu, parce qu’ils « sont » salariés, exploités, ni même la dissolution des conditions existantes. Cela signifie que la reproduction du capital n’occulte pas la contradiction par laquelle ils peuvent devenir révolutionnaires en la dépassant. En s’autotransformant, à partir de ce qu’ils sont, ils se constituent eux-mêmes en classe révolutionnaire. Les prolétaires ne trouvent pas dans leur situation envisagée de façon contemplative et passive des attributs révolutionnaires. Se constituer en classe révolutionnaire est un produit de la lutte de classe, être une classe révolutionnaire n’est pas une réalité objective de la situation du prolétariat, indépendante de ce que font concrètement les ouvriers. Etre dans le mouvement du capital comme contradiction en procès, la dissolution des conditions existantes (nous n’avons là rien d’autre que le rapport d’exploitation) pousse le prolétariat à se constituer en clase révolutionnaire en abolissant ses conditions d’existence, mais ce qui est là son autotransformation est le produit de sa propre action à partir de sa contradiction avec le capital devenue dans ce cycle de luttes la contradiction avec sa propre existence comme classe. Contradiction qui contraint le prolétariat à se déterminer, devenir cette classe révolutionnaire c’est l’oeuvre d’hommes qui poussent à bout cette contradiction en s’autotransformant. Ce qui offre la possibilité au prolétariat de devenir le sujet révolutionnaire, ce ne sont pas des caractéristiques qu’il possèderait dans son être de classe du mode de production capitaliste, c’est au contraire son entrée en guerre contre tout ce qui le définissait antérieurement. Les hommes qui vivent au coeur du conflit du capital comme contradiction en procès et qui n’y trouvent jamais aucune confirmation d’eux-mêmes sont poussés à le détruire en se constituant en communauté révolutionnaire. Demandons-nous comment, après quelques siècles de rapports communistes, nous considèrerons la société capitaliste. Comme une immense période révolutionnaire de production du communisme.

Commentaires :

  • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), Calvaire, 8 janvier 2005

    ’’Les hommes qui vivent au coeur du conflit du capital comme contradiction en procès et qui n’y trouvent jamais aucune confirmation d’eux-mêmes sont poussés à le détruire en se constituant en communauté révolutionnaire. Demandons-nous comment, après quelques siècles de rapports communistes, nous considèrerons la société capitaliste. Comme une immense période révolutionnaire de production du communisme.’’ R.S.

    Ici, je ne pense pas que nous développions de manière si divergente, je pense l’exact même phénomène. Mais vous appelez prolétariat ces hommes qui ne trouvent pas de confirmation d’eux-mêmes, moi je vois plutôt une bonne partie de la classe que constituent les travailleurs et les travailleuses occidentaux surtout se confirmés et se mirés dans le faste aliénant, dominé et destructeur de la société de consommation, en vivre et le reproduire souvent gaiement. Une fraction large assez complètement intégrée à la production du Capital et une fraction plus large mais aussi plus divisée (en catégories de travail et de sans emplois, en catégories raciales, nationales, de sexe...) qui ne se voit pas confirmée et qui est plus portée à se constituer en communautés de vie et de luttes et d’une manière ultime en communautés révolutionnaires. Nous pourrions appelés tous ces gens prolétaires et dire que des fractions du prolétariat se divisent en tendances politiques et sociales, mais je ne vois pas l’intérêt de travailler cette segmentation comme une classe révolutionnaire, je vois plutôt la disparition d’une classe qui se révèlerait unitaire dans sa constitution comme pôle de la contradiction révolutionnaire et des mouvements pluriels qui se constituent comme révolutionnaires.


  • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), , 8 janvier 2005

    Ce texte est dans les matériaux du n°2 pour donner du grain à moudre à la réflexion, il est dans son état actuel absolument inadapté à une publication dans la version papier du n°2. je pense en proposer seulement deux ou trois pages pour cette version papier.
    R.S., 8 janvier


    • > « La révolution sera communiste ou ne sera pas » ( trente ans après ), Philippe, 16 janvier 2005

      A mon avis, il faudrait éviter de trop réduire ce texte qui me parait très important.
      On peut imaginer une synthèse de la partie "le prolétariat est dissolution de ............ sur la base de........", mais j’ai peur qu’une réduction trop drastique n’en diminue la portée générale. En meme temps, il est évident qu’il est trop long en l’état pour Meeting. A moins qu’un "trois pages" ne constitue le contre point d’une publication in extenso "ailleurs"...
      Pépé. Marseille


  • > que faire ?, Patlotch, 1er février 2005

    Je place ici cette intervention, bien qu’elle n’ait pas un rapport explicite avec le texte. Elle est assez générale.

    Quelques semaines après avoir découvert le corpus théorique dont il est question ici, je voudrais faire part de quelques réflexions. Elles ne portent pas sur la pertinence de la théorie "au sens restreint", telle que formalisée dans les textes. Au stade d’accumulation primitive d’une compréhension de ces textes, j’aurais du mal à dire quelque chose de sérieux et d’utile.

    Mes remarques concernent, à partir de ce que me fait cette ’théorie’, le rapport entre elle -et donc l’activité de ceux qui l’élaborent ou la diffusent, dont ce site- et mon expérience dans trois champs : la perception de la situation et du champ politique, l’activité militante et particulièrement syndicale, mon rapport au travail.

    Je part de mon expérience, parce que cela rejoint une discussion que j’ai vue quelque part sur l’intérêt d’être ou non dans les luttes actuelles, et comment.

    1) Sur la perception de la situation, je constate que j’étais largement pris dans l’idéologie du démocratisme radical, bien que de façon assez complexe (peut-il en être différemment sauf à être encagoulé ici ou là ?), car critique, ou se croyant critique, et qui plus est avec Marx (voir Carrefours des émancipations, dans lequel je me suis embourbé jusqu’en décembre dernier). Ni un marxisme vulgaire, ni même un marxisme élaboré : ’contre les marxismes’, comme disait l’autre. Je synthétise mon "autocritique" : en voulant placer toutes les dominations, aliénations, oppressions et y compris l’exploitation, sur le même plan, j’avais oublié "la contradiction principale". Alors certes, je ne l’aurais pas fait que cela aurait pu me renvoyer au "programmatisme", mais j’en étais largement vacciné... Je ne pouvais pas non plus accepter la reconversion des "communistes" dans les "alternatives". D’où un flottement, un mélange du meilleur et du pire, mais le manque patent d’une théorisation solide, de "fondements critiques" pour resituer d’autres approches. Donc si j’avais bien en tête l’exploitation, c’était un peu une clause de style. Quand à la "lutte de classes" je commençais seulement à y revenir... toujours est-il que j’étais coincé, sentant mes inconséquences mais pas comment en sortir, puisque je ne saisissais pas à quoi elles tenaient.

    Voilà, c’est un premier point qui me donne à penser que faire connaître cette ’théorie du communisme’ peut sûrement rencontrer des échos favorables chez des personnes qui pataugent dans leur quête d’autre chose que l’offre politique sur le marché alternatif, et qui, faute de mieux, s’investissent ’politiquement’ ici ou là alors qu’elles pourraient être pour le moins averties des tenants et aboutissants.

    2/3) Sur le plan militant, et n’ayant plus d’activité qu’à la CGT (que je viens de quitter pour diverses raisons), je suis perplexe. D’un côté je vois l’inutilité d’avancer bille en tête avec des concepts qui tomberaient complètement à plat, du fait de la nature de la posture syndicale. D’un autre (je suis contractuel dans une administration centrale de l’Etat), je sens possible une critique de "l’idéologie de service public", et par là sans doute une prise, la possibilité d’enfoncer un coin dans le consensus qui fait de sa défense le piège que l’on sait, tant pour la population, que pour les fonctionnaires mêmes. Où l’on voit que le conte de fée du salarié fonctionnaire défendant le service public, mais empêché de le faire bien (effectifs, salaires...) fonctionne à merveille dans ce pays. Mieux vaut pas être Alice, de l’autre côté du miroir, pour peu que vous ne doutiez pas que "les missions du service public" servent la reproduction du capital, et que cela ne vous pousse pas à boucher les trous comme tous vous poussent à le faire : discours ministériels (plutôt rusés), hiérarchie, collègues vertueux et... camarades à la fine dialectique de collaborateurs zélés (en tant que salariés, être les meilleurs, prouver ses bonnes intentions). Ne pas "vouloir faire carrière" (comme le suggérait Bram Van Velde), dans l’administration, ça passe assez mal... d’où la défense du catégoriel, le clientélisme d’autant plus en vogue que c’est la seule bonne raison objective d’adhérer à un syndicat, en les mettant en concurrence.

    Cette idéologie du service public, je la vois d’où je suis comme un pont concret entre le vécu dans le travail et sa définition dans l’idéologie plus large du démocratisme radical. Par conséquent une possibilité de casser de l’idéologie en évitant les états d’âmes. Je sais bien que ce n’est pas qu’une lutte d’idées, mais bon... voir les collègues s’emmerder la vie par conscience professionnelle ou comme bonnes soeurs du service public, alors que la pression est celle d’un harcèlement moral comme règle générale, ça ne passe plus.

    3) Sans m’étendre sur ma propre situation je dois dire que ça me fait drôlement du bien de savoir un peu mieux dans quel état j’erre, du fait d’une meilleure compréhension à partir de cette théorie. Cela ne peut être sans effet sur la façon dont on se situe, se positionne, et agit.

    En conclusion, il me semble

    - qu’une tâche prioritaire est de faire connaître les idées de la communisation, dans la mesure justement où elles ne sont à ce stade que des idées, mais qui peuvent avoir un fort impact.

    - qu’il n’y a pas de lieu privilégié pour les diffuser ; du moins en ce qui me concerne, je n’ai guère le choix, et bien que je ne sois pas dans le milieu par excellence de l’extraction de la plus-value, je ne peux plus me considérer qu’en tant que prolétaire.

    En retour, il me semblerait utile d’aller vers des textes plus concrets démultipliant les possibilités de produire de la théorie en situation, mais aussi de préciser certains points, notamment, et sans entrer dans le bourbier sociologique, les différenciations dans le prolétariat : en quoi l’on est prolétaire dans une situation donnée, doublement, par son appartenance au capital comme classe participant à sa reproduction, dans sa potentialité de s’inscrire dans le mouvement du communisme comme lutte explicite.

    CHABARDEMENT

Appel

samedi, 5 février 2005

Sommaire

Proposition I Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politiqué ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent.

Proposition II L’inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités politiques n’est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Proposition III Ceux qui voudraient répondre à l’urgence de la situation par l’urgence de leur réaction ne font qu’ajouter à l’étouffement. Leur façon d’intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l’urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu’il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l’envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Proposition IV Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l’intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu’il vit et ce qu’il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Proposition V A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l’élaboration collective d’une stratégie. N’est mauvais que ce qui nuit à l’accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n’est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Proposition VI D’un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l’autre, nous voulons répandre l’anarchie.

Proposition VII Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C’est cette suspension qu’il nous faut, à son tour, suspendre.

APPEL

Proposition I

Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politiqué ni la misère affective. Ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent.

Scolie

CECI EST UN APPEL. C’est-à-dire qu’il s’adresse à ceux qui l’entendent. Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence.

L’évidence n’est pas d’abord affaire de logique, de raisonnement.

Elle est du côté du sensible, du côté des mondes. Chaque monde a ses évidences. L’évidence est ce qui se partage ou partage.

Après quoi toute communication redevient possible, qui n’est plus postulée, qui est à bâtir.

Et cela, ce réseau d’évidences qui nous constituent, ON nous a si bien appris à en douter, à le fuir, à le taire, à le garder pour nous. ON nous l’a si bien appris que tous les mots nous manquent quand nous voulons crier.

Quant à l’ordre sous lequel nous vivons, chacun sait à quoi s’en tenir : l’empire crève les yeux.

Qu’un régime social à l’agonie n’ait plus d’autre justification à son arbitraire que son absurde détermination - sa détermination sénile - à simplement durer ;

Que la police, mondiale ou nationale, ait reçu toute latitude de régler leur compte à ceux qui ne filent pas droit ; Que la civilisation, blessée en son cœur, ne rencontre plus nulle part, dans la guerre permanente où elle s’est lancée, que ses propres limites ;

Que cette fuite en avant, déjà centenaire presque, ne produise plus qu’une série sans cesse plus rapprochée de désastres ;

Que la masse des humains s’accommode à coups de mensonges, de cynisme, d’abrutissement ou de cachetons à cet ordre des choses,

Nul ne peut prétendre l’ignorer.

Et le sport qui consiste à décrire sans fin, avec une complaisance variable, le désastre présent, n’est qu’une autre façon de dire : « C’est ainsi » ; la palme de l’infamie revenant aux journalistes, à tous ceux qui font mine de redécouvrir chaque matin les saloperies qu’ils avaient constatées la veille.

Mais ce qui frappe, pour l’heure, ce ne sont pas les arrogances de l’empire, c’est plutôt la faiblesse de la contre-attaque. Comme une colossale paralysie. Une paralysie de masse, qui dit tantôt qu’il n’y a rien à faire, quand elle parle encore, tantôt qui concède, poussée à bout, qu’ « il y a tant à faire » - ce qui n’est pas différent. Puis, en marge de cette paralysie, le « il faut bien faire quelque chose, n’importe quoi » des activistes.

Seattle, Prague, Gênes, la lutte contre les OGM ou le mouvement des chômeurs, nous avons pris notre part, nous avons pris notre parti dans les luttes des dernières années ;

et certes pas du côté d’Attac ou des Tute Bianche.

Le folklore protestataire a cessé de nous distraire.

Dans la dernière décennie, nous avons vu le marxisme-léninisme reprendre son monologue ennuyeux dans des bouches encore lycéennes.

Nous avons vu l’anarchisme le plus pur nier aussi ce qu’il ne comprend pas.

Nous avons vu l’économisme le plus plat - celui des amis du Monde diplomatique - devenir la nouvelle religion populaire. Et le négrisme s’imposer comme unique alternative à la déroute intellectuelle de la gauche mondiale.

Partout, le militantisme s’est remis à édifier ses constructions branlantes,

ses réseaux dépressifs,

jusqu’à l’épuisement.

Il n’a pas fallu trois ans aux flics, syndicats et autres bureaucraties informelles pour avoir raison du bref « mouvement anti-mondialisation ». Pour le quadriller. Le diviser en « terrains de lutte », aussi rentables que stériles.

A l’heure qu’il est, de Davos à Porto Alegre, du Medef à la CNT, le capitalisme et l’anti-capitalisme décrivent le même horizon absent. La même perspective tronquée de gérer le désastre.

Ce qui s’oppose à la désolation dominante n’est en définitive qu’une autre désolation, moins bien achalandée. Partout c’est la même bête idée du bonheur. Les mêmes jeux de pouvoir tétanisés. La même désarmante superficialité. Le même analphabétisme émotionnel. Le même désert.

Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s’approfondit sans cesse. Cela, par exemple, n’est pas de la poésie, c’est une évidence. Une évidence qui en contient beaucoup d’autres. Notamment la rupture avec tout ce qui proteste, tout ce qui dénonce et glose sur le désastre.

Qui dénonce s’exempte.

Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c’est-à-dire avec la même jouissance.

Le désert est le progressif dépeuplement du monde. L’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde. Le désert est dans la prolétarisation continue, massive, programmée des populations - comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l’éprouver.

Que le désert de l’époque ne soit pas perçu, cela vérifie encore le désert.

Certains ont essayé de nommer le désert. De désigner ce qu’il y a à combattre non comme l’action d’un agent étranger mais comme un ensemble de rapports. Ils ont parlé de spectacle, de biopouvoir, d’empire. Mais cela aussi s’est ajouté à la confusion en vigueur.

Le spectacle n’est pas une abréviation commode de système mass-médiatique. Il réside aussi bien dans la cruauté avec laquelle tout nous renvoie sans cesse à notre image.

Le biopouvoir n’est pas un synonyme de Sécu, d’Etat providence ou d’industrie pharmaceutique, mais se loge plaisamment dans le souci que nous prenons de notre joli corps, dans une certaine étrangeté physique à soi comme aux autres.

L’empire n’est pas une sorte d’entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L’empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.

C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face - au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient - que l’on s’enferme dans la lutte contre I’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes.

Nous sommes, à tout moment, partie prenante d’une situation. En son sein, il n’y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l’ensemble des relations, l’ensemble des flux qui la traversent.

Il y a un contexte général - le capitalisme, la civilisation, l’empire, comme on voudra -, un contexte général qui non seulement entend contrôler chaque situation mais, pire encore, cherche à faire qu’il n’y ait le plus souvent pas de situation. ON a aménagé les rues et les logements, le langage et les affects, et puis le tempo mondial qui entraîne tout cela, à ce seul effet. Partout ON fait en sorte que les mondes glissent les uns sur les autres ou s’ignorent. La « situation normale » est cette absence de situation.

S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques. C’est ce que fait n’importe quelle grève dans n’importe quel bureau, dans n’importe quelle usine. C’est ce que fait n’importe quelle bande. N’importe quel maquis. N’importe quel parti révolutionnaire ou contre-révolutionnaire.

S’organiser veut dire : faire consister la situation. La rendre réelle, tangible.

La réalité n’est pas capitaliste.

La position prise au sein d’une situation détermine le besoin de s’allier et pour cela d’établir certaines lignes de communication, des circulations plus larges. À leur tour, ces nouvelles liaisons reconfigurent la situation.

La situation qui nous est faite, nous l’appellerons « guerre civile mondiale ». Où rien n’est plus en mesure de borner l’affrontement des forces en présence. Pas même le droit, qui entre plutôt en jeu comme une autre forme de l’affrontement généralisé.

Le NOUS qui s’exprime ici n’est pas un NOUS délimitable, isolé, le NOUS d’un groupe. C’est le NOUS d’une position. Cette position s’affirme dans l’époque comme une double sécession : sécession avec le processus de valorisation capitaliste d’une part, sécession, ensuite, avec tout ce qu’une simple opposition à l’empire, fût-elle extraparlementaire, impose de stérilité ; sécession, donc, avec la gauche. Où « sécession » indique moins le refus pratique de communiquer qu’une disposition à des formes de communication si intenses qu’elles arrachent à l’ennemi, là où elles s’établissent, la plus grande partie de ses forces.

Pour faire bref, nous dirons qu’une telle position emprunte aux Black Panthers pour la force d’irruption, à l’autonomie allemande pour les cantines collectives, aux néo-luddites anglais pour les maisons dans les arbres et l’art du sabotage, aux féministes radicales pour le choix des mots, aux autonomes italiens pour les autoréductions de masse et au mouvement du 2 Juin pour la joie armée.

Il n’y a plus d’amitié, pour nous, que politique.

Proposition II

L’inflation illimitée du contrôle répond sans espoir aux prévisibles effondrements du système. Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités politiques n’est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale. Cet appel énonce sur quelles bases.

Scolie

ICI, ON EXPÉRIMENTE des armes inédites pour disperser les foules, des sortes de grenades à fragmentation mais en bois. Là - en Oregon - on propose de punir de vingt-cinq ans de prison tout manifestant qui bloque le trafic automobile. L’armée israélienne est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la pacification urbaine ; les experts du monde entier courent s’y émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles, en fait d’élimination des subversifs. L’art de blesser - en blesser un pour en apeurer cent - y atteint, paraît-il des sommets. Et puis il y a le « terrorisme », bien sûr. Soit « toute infraction commise intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d’un pays ». C’est la Commission européenne qui parle. Aux Etats-Unis, il y a plus de prisonniers que de paysans.

A mesure qu’il est réagencé et progressivement repris, l’espace public se couvre de caméras. Ce n’est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c’est surtout qu’elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d’administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout positon en remplacement des commères et des flâneurs, figures d’un autre âge. Un ancien chef de la CIA, une de ces personnes qui, du côté adverse, s’organisent plutôt qu’elles ne s’indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu’une guerre contre le terrorisme, l’enjeu est d’étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons oeuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide - ou troisième guerre mondiale. »

Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d’habitude. Une intimité presque. De mémoire d’homme, l’actualité n’a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l’idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu’à s’effondrer au milieu d’autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s’effondrent à leur tour, dans l’indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l’époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu’en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.

Beaucoup s’étonnent qu’aucune fraction de la gauche ou de l’extrême gauche, qu’aucune des forces politiques connues ne soit capable de s’opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s’étonner longtemps : rien de ce qui s’exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l’avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n’est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l’Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.

Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d’identités finalement conciliables n’y change rien. L’anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d’Attac et le député de l’UMP partent d’une même amputation. Propagent le même désert.

La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L’assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L’économie, la sphère de l’économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l’on a laissé à la porte de l’assemblée, de tout ce que l’on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.

C’est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde, en les détachant du réseau de choses, d’habitudes, de paroles, de fétiches, d’affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.

La politique classique, c’est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l’assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu’elle est. Il n’y a pas de société humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d’autant plus réels qu’ils sont partagés. Et qui coexistent.

La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l’alliance entre ceux qui sont compatibles et l’affrontement entre les irréconciliables.

Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu’il s’est déroulé dans une couche du réel si profonde qu’elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu’en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s’élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c’est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l’on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l’idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l’engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n’est qu’un moyen de s’entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d’un côté, de choses à gérer et de l’autre, d’un océan de moi-je. Qui ont d’ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.

Bien entendu, le cynisme n’est qu’un des traits possibles de l’infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l’apathie, la déficience immunitaire - tout système immunitaire est d’emblée collectif -, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l’insatisfaction chronique, les attachements déniés, l’isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.

A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert que c’est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. « Nous reconstruirons une société égalitaire à laquelle chacun apporte sa contribution et dont chacun retire les satisfactions qu’il en attend. [ ... ] En ce qui concerne les envies individuelles, il pourrait être égalitaire que chacun consomme à mesure des efforts qu’il est prêt à fournir. Là encore il faudra redéfinir le mode d’évaluation de l’effort fourni par chacun », écrivent les organisateurs du Village alternatif, anticapitaliste et anti-guerre contre le G 8 d’Evian dans un texte intitulé Quand on aura aboli le capitalisme et le salariat ! Car c’est là une clef du triomphe de l’empire : parvenir à tenir dans l’ombre, à entourer de silence le terrain même où il manoeuvre le plan sur lequel il livre la bataille décisive : celui du façonnage du sensible, du profilage des sensibilités. De la sorte, il paralyse préventivement toute défense dans le moment où il opère, et ruine jusqu’à l’idée d’une contre-offensive. La victoire est remportée chaque fois que le militant, au terme d’une dure journée de « travail politique », s’affale devant un film d’action.

Lorsqu’ils nous voient nous retirer des pénibles rituels de la politique classique - l’assemblée générale, la réunion, la négociation, la contestation, la revendication -, lorsqu’ils nous entendent parler de monde sensible plutôt que de travail, de papiers, de retraite ou de liberté de circulation, les militants nous regardent d’un oeil apitoyé. « Les pauvres, semblent-ils dire, ils sont en train de se résigner au minoritarisme, ils s’enferment dans leur ghetto, ils renoncent à l’élargissement. Ils ne seront jamais un mouvement. » Mais nous croyons exactement le contraire : ce sont eux qui se résignent au minoritarisme en parlant leur langage de fausse objectivité, dont le poids n’est que celui de la répétition et de la rhétorique. Personne n’est dupe du mépris voilé avec lequel ils parlent des soucis « des gens », et qui leur permet d’aller du chômeur au sans-papiers, du gréviste à la prostituée sans jamais se mettre enjeu - car ce mépris est une évidence sensible. Leur volonté de « s’élargir » n’est qu’une façon de fuir ceux qui sont déjà là, et avec qui, par-dessus tout, ils redouteraient de vivre. Et finalement, ce sont eux, qui répugnent à admettre la signification politique de la sensibilité, qui doivent attendre de la sensiblerie leurs pitoyables effets d’entraînement.

A tout prendre, nous préférons partir de noyaux denses et réduits que d’un réseau vaste et lâche. Nous avons suffisamment connucette lâcheté.

Proposition III

Ceux qui voudraient répondre à l’urgence de la situation par l’urgence de leur réaction ne font qu’ajouter à l’étouffement. Leur façon d’intervenir implique le reste de leur politique, de leur agitation. Quant à nous, l’urgence de la situation nous libère juste de toute considération de légalité ou de légitimité, devenues de toute façon inhabitables. Qu’il nous faille une génération pour construire dans toute son épaisseur un mouvement révolutionnaire victorieux ne nous fait pas reculer. Nous l’envisageons avec sérénité. Comme nous envisageons sereinement le caractère criminel de notre existence, et de nos gestes.

Scolie

NOUS AVONS CONNU, nous connaissons encore, la tentation de l’activisme.

Les contre-sommets, les campagnes contre les expulsions, contre les lois sécuritaires, contre la construction de nouvelles prisons, les occupations, les camps No Border ; la succession de tout cela. La dispersion progressive des collectifs répondant à la dispersion même de l’activité.

Courir après les mouvements.

N’éprouver au coup par coup sa puissance qu’au prix de retourner chaque fois à une impuissance de fond. Payer chaque campagne au prix fort. La laisser consommer toute l’énergie dont nous disposons. Puis aborder la suivante, chaque fois plus essoufflés, plus épuisés, plus désolés.

Et peu à peu, à force de revendiquer, à force de dénoncer, devenir incapables de simplement percevoir ce qui est pourtant supposé être à l’origine de notre engagement, la nature de l’urgence qui nous traverse.

L’activisme est le premier réflexe. La réponse conforme à l’urgence de la situation présente. La mobillisation perpétuelle au nom de l’urgence, avant de sembler un moyen de les combattre, est ce à quoi nous ont habitués nos gouvernements, nos patrons.

Des formes de la vie disparaissent chaque jour, espèces végétales ou animales, expériences humaines, et combien de relations possibles entre formes vivantes et formes de vie. Mais notre sentiment de l’urgence n’est pas tant lié à la vitesse de ces disparitions qu’à leur irréversibilité, et plus encore à notre inaptitude à repeupler le désert.

L’activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l’urgence demeure elle-même à l’intérieur du régime de l’urgence, sans espoir d’en sortir ou de l’interrompre.

L’activiste veut être partout. Il se rend en tout lieu où le conduit le rythme des détraquements de la machine. Partout, il apporte son inventivité pragmatique, l’énergie festive de son opposition à la catastrophe. Incontestablement, l’activiste se bouge. Mais jamais il ne se donne les moyens de penser comment faire. Comment faire pour entraver concrètement l’avancée du désert, pour établir sans attendre des mondes habitables.

Nous désertons l’activisme. Sans oublier ce qui fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une façon d’appréhender la lutte, non par l’angle moral ou idéologique, mais par l’angle technique, tactique.

Le vieux militantisme donne l’exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable dans l’imperméabilité des militants aux situations. Nous nous souvenons de cette scène, à Gênes : une cinquantaine de militants de la LCR brandissent leurs drapeaux rouges labellisés « 100% à gauche ». Ils sont immobiles, intemporels. Ils vocifèrent leurs slogans calibrés, entourés d’un service d’ordre. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, certains d’entre nous affrontent les lignes de carabiniers, renvoyant les lacrymos, défonçant le dallage des trottoirs pour en faire des projectiles, préparant des cocktails Molotov à partir de bouteilles trouvées dans les poubelles et d’essence tirée des Vespa retournées. A ce propos, les militants parlent d’aventurisme, d’inconscience. Ils prétextent que les conditions ne sont pas réunies. Nous disons que rien ne manquait, que tout était là, sauf eux.

Ce que nous désertons, dans le militantisme, c’est cette absence à la situation. Comme nous désertons l’inconsistance à laquelle l’activisme nous condamne.

Les activistes eux-mêmes éprouvent cette inconsistance. Et c’est pourquoi, périodiquement, ils se tournent vers leurs aînés, les militants. Ils leur empruntent des manières, des terrains, des slogans. Ce qui les attire, dans le militantisme, c’est la constance, la structure, la fidélité qui leur manquent. Aussi les activistes en viennent à de nouveau à contester, à revendiquer - les « papiers pour tous », la « libre circulation des personnes », le « revenu garanti » ou les « transports gratuits ».

Le problème, avec les revendications, c’est que, formulant des besoins dans des termes qui les rendent audibles par les pouvoirs, elles ne disent d’abord rien de ces besoins, de ce qu’ils appellent de transformations réelles du monde. Ainsi, revendiquer la gratuité des transports ne dit rien de notre besoin de voyager et non de se déplacer, de notre besoin de lenteur.

Mais aussi, les revendications ne font le plus souvent que masquer les conflits réels dont elles énoncent les enjeux. Réclamer les transports gratuits ne fait qu’ajourner dans un certain milieu la diffusion des techniques de fraude. En appeler à la libre circulation des personnes ne fait qu’éluder la question d’échapper, pratiquement, au resserrement du contrôle.

Se battre pour le revenu garanti, c’est, au mieux, se condamner à l’illusion qu’une amélioration du capitalisme est nécessaire pour pouvoir en sortir. Quoi qu’il en soit, l’impasse est toujours la même : les ressources subjectives mobilisées sont peut-être révolutionnaires, elles demeurent insérées dans ce qui se présente comme un programme de réforme radicale. Sous prétexte de dépasser l’alternative entre réforme et révolution, c’est dans une ambiguïté opportune que l’on s’installe.

La catastrophe présente est celle d’un monde rendu activement inhabitable. D’une espèce de ravage méthodique de tout ce qui demeurait de vivable dans la relation des humains entre eux et à leurs mondes. Le capitalisme n’aurait pas pu triompher à l’échelle planétaire sans des techniques de pouvoir, des techniques proprement politiques - des techniques, il y en a de toutes sortes, avec ou sans outils, corporelles ou discursives, érotiques ou culinaires, jusqu’aux disciplines et aux dispositifs de contrôle ; et cela n’aide en rien de dénoncer le règne de la technique ». Les techniques politiques du capitalisme consistent d’abord à briser les attaches où un groupe trouve les moyens de produire d’un même mouvement les conditions de sa subsistance et celles de son existence. A séparer les communautés humaines des choses innombrables, pierres et métaux, plantes, arbres aux mille usages, dieux, djinns, animaux sauvages ou apprivoisés, médecines et substances psycho-actives, amulettes, machines, et tous les autres êtres en relation avec lesquels les groupes humains constituent des mondes.

Ruiner toute communauté, séparer les groupes de leurs moyens d’existence et des savoirs qui y sont liés : c’est la raison politique qui commande l’incursion de la médiation marchande dans tous les rapports. Comme il a fallu liquider les sorcières, c’est-à-dire à la fois les savoirs médicinaux et les passages entre les règnes qu’elles faisaient exister, il faut aujourd’hui que les paysans renoncent à semer leurs propres semences, afin d’assurer la mainmise des multinationales de l’agroalimentaire et autres organismes de gestion des politiques agricoles.

Ces techniques politiques du capitalisme, les métropoles contemporaines en forment les points de concentration maximale. Les métropoles sont ce milieu où il n’y a presque rien que l’on puisse, à la fin, se réapproprier. Un milieu dans lequel tout est fait pour que l’humain se rapporte seulement à lui-même, se produise séparément des autres formes d’existence, les côtoie ou les utilise sans jamais les rencontrer.

Sur fond de cette séparation, et pour la rendre durable, on s’est appliqué à rendre criminelle la plus petite tentative de passer outre les rapports marchands.

Le champ de la légalité se confond depuis longtemps avec celui des contraintes multiples à se rendre la vie impossible, par le salariat ou l’auto-entreprise, le bénévolat ou le militantisme.

En même temps que ce champ devient toujours plus inhabitable, on a fait de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie possible un crime.

Là où les activistes clament « No one is illegal », il faut reconnaître exactement l’inverse : une existence entièrement légale serait aujourd’hui une existence entièrement soumise.

Il y a les fraudes au fisc et les emplois fictifs, les délits d’initié et les fausses faillites ; il y a les fraudes au RMI et les fausses fiches de paye, les arnaques aux APL et les détournements de subventions, les restaus aux frais de la princesse et les amendes qu’on fait sauter. Il y a les voyages dans la soute d’un avion pour franchir une frontière, et les voyages sans ticket pour faire un trajet en ville ou à l’intérieur d’un pays. La fraude dans le métro, le vol à l’étalage, sont les pratiques quotidiennes de milliers de gens dans les métropoles. Et ce sont des pratiques illégales d’échange de graines qui ont permis de sauvegarder bien des espèces de plantes. Il y a des illégalismes plus fonctionnels que d’autres au système-monde capitaliste. Il y en a qui sont tolérés, d’autres qui sont encouragés, d’autres enfin qui sont punis. Un potager improvisé sur un terrain vague aura toutes les chances de se voir rasé au bulldozer avant la première récolte.

Si l’on prend en compte la somme des lois d’exception et des règlements coutumiers qui régissent chacun des espaces que traverse n’importe qui en un jour, il n’est pas une existence, désormais, qui puisse être assurée d’impunité. Les lois, les codes, les décisions de jurisprudence existent qui rendent toute existence punissable ; il suffirait pour cela qu’ils soient appliqués à la lettre.

Nous ne sommes pas prêts à parier que là où croît le désert croît aussi ce qui sauve. Rien ne peut arriver qui ne commence par une sécession avec tout ce qui fait croître ce désert.

Nous savons que construire une puissance de quelque ampleur prendra du temps. Il y a beaucoup de choses que nous ne savons plus faire. A vrai dire, comme tous les bénéficiaires de la modernisation et de l’éducation dispensée dans nos contrées développées, nous ne savons presque rien faire. Même cueillir des plantes pour en faire non pas un usage décoratif mais culinaire, ou médical, passe désormais au mieux pour archaïque au pire pour sympathique.

Nous faisons un constat simple : n’importe qui dispose d’une certaine quantité de richesses et de savoirs que le simple fait d’habiter ces contrées du vieux monde rend accessibles, et peut les communiser.

La question n’est pas de vivre avec ou sans argent, de voler ou d’acheter, de travailler ou non, mais d’utiliser l’argent que nous avons à accroître notre autonomie par rapport à la sphère marchande.

Et si nous préférons voler que travailler, et auto-produire que voler, ce n’est pas par souci de pureté. C’est parce que les flux de pouvoir qui doublent les flux de marchandises, la soumission subjective qui conditionne l’accès à la survie, sont devenus exorbitants,

Il y aurait bien des manières inappropriées de dire ce que nous envisageons : nous ne voulons ni partir à la campagne ni nous réapproprier des savoirs anciens et les accumuler. Notre affaire n’est pas seulement celle d’une réappropriation de moyens. Ni non plus celle d’une réappropriation de savoirs. Si l’on mettait ensemble tous les savoirs et les techniques, toute l’inventivité déployée dans le champ de l’activisme, on n’obtiendrait pas un mouvement révolutionnaire. C’est une question de temporalité. Une question de construire les conditions où une offensive peut s’alimenter sans s’éteindre, d’établir les solidarités matérielles qui nous permettent de tenir.

Nous croyons qu’il n’y a pas de révolution sans constitution d’une puissance matérielle commune. Nous n’ignorons pas l’anachronisme de cette croyance.

Nous savons qu’il est trop tôt, et aussi bien, qu’il est trop tard, c’est pourquoi nous avons le temps.

Nous avons cessé d’attendre.

Proposition IV

Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l’intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu’il vit et ce qu’il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.

Scolie

CHACUN EST QUOTIDIENNEMENT sommé d’admettre combien la question de la « relation entre la vie et la pensée » est naïve, dépassée, et témoigne au fond d’une pure et simple absence de culture. Nous y voyons un symptôme. Car cette évidence n’est qu’un effet de la redéfinition libérale, si fondamentalement moderne, de la distinction entre le public et le privé. Le libéralisme a posé en principe que tout devait être toléré, que tout pouvait être pensé, dès lors que reconnu comme étant sans conséquence directe au niveau de la structure de la société, de ses institutions et du pouvoir d’État. N’importe quelle idée peut être admise, son expression doit même être favorisée, dès lors que les règles du jeu social et étatique sont acceptées. Autrement dit, la liberté de pensée de l’individu privé doit être totale, sa liberté de s’exprimer doit en principe l’être tout autant, mais il ne doit pas vouloir les conséquences de sa pensée -pour ce qui concerne la vie collective.

Le libéralisme a peut-être inventé l’individu, mais il l’a inventé d’emblée mutilé. L’individu libéral, qui ne s’exprime jamais mieux, de nos jours, que dans les mouvements pacifistes et citoyens, est cet être qui est censé tenir à sa liberté dans l’exacte mesure où cette liberté n’engage à rien, et ne cherche surtout pas à s’imposer aux autres. Le précepte stupide « ma liberté s’arrête où commence celle des autres » est aujourd’hui reçu comme une vérité indépassable. Même John Stuart Mill, pourtant l’un des relais essentiels de la conquête libérale, a noté qu’une conséquence fâcheuse s’ensuivait : il est permis de tout désirer, à la seule condition que ce ne soit pas désiré trop intensément, que ça ne déborde pas les limites du privé, ou en tout cas celles de la « libre expression » publique.

Ce que nous appelons libéralisme existentiel, c’est l’adhésion à une série d’évidences au coeur desquelles apparaît une essentielle disponibilité du sujet à la trahison. Nous avons été habitués à fonctionner dans cette sorte de sous-régime qui nous rend quittes par avance de l’idée même de trahison. Ce sous-régime émotionnel est le gage que nous avons accepté comme garantie de notre devenir-adulte. Avec, pour les plus zélés, le mirage d’une autarcie affective comme idéal indépassable. Il n’y a pourtant que trop à trahir pour ceux qui se décident à garder un lien avec les promesses, portées sans doute depuis l’enfance, qui continuent de les accompagner.

Parmi les évidences libérales, il y a celle de se comporter, même à l’égard de ses propres expériences, comme un propriétaire. C’est pourquoi ne pas se conduire en individu libéral, c’est d’abord ne pas tenir à ses propriétés. Ou alors il faut donner un autre sens à« propriétés » : non plus ce qui m’appartient en propre, mais ce qui m’attache au monde, et qui à ce titre ne m’est pas réservé, n’a rien à voir ni avec une propriété privée ni avec ce qui est supposé définir une identité (le " Je suis comme ça" et sa confirmation : « Ça c’est bien toi ! »). Si nous rejetons l’idée de propriété individuelle, nous n’avons rien contre les attachements. L’exigence de l’appropriation ou de la réappropriation se réduit pour nous à la question de savoir ce qui nous est approprié, c’est-à-dire adéquat, en termes d’usage, en termes de besoin, en termes de relation à un lieu, à un moment de monde.

Le libéralisme existentiel est l’éthique spontanée adéquate à la social-démocratie envisagée comme idéal politique. Vous ne serez jamais meilleur citoyen que lorsque vous serez capable de renier une relation ou un combat pour garder votre place. Ça n’ira pas toujours sans douleur, mais c’est précisément là que le libéralisme existentiel est efficace : il prévoit même les remèdes aux malaises qu’il génère. Le chèque à Amnesty, le paquet de café équitable, la manif contre la dernière guerre, boire Daniel Mermet sont autant de non-actes déguisés en gestes qui sauvent. Faites exactement comme d’habitude, c’est-à-dire promenez-vous dans les espaces livrés et faites-y vos courses, les mêmes que toujours, mais en plus, en supplément, donnez-vous bonne conscience ; achetez no logo, boycottez Total Fina Elf, cela doit suffire à vous persuader que l’action politique, au fond, ne demande pas grand-chose, et que vous aussi, vous êtes capables de vous « engager ». Rien de neuf dans ce commerce d’indulgences, mais la difficulté se fait sentir de trancher dans la confusion ambiante. La culture invocatoire de l’autre-monde-possible, la pensée Max Havelaar laissent peu d’espace pour parler d’éthique autrement que sur l’étiquette. La multiplication des associations environnementalistes, humanitaires, « de solidarité » vient opportunément canaliser le mal-être généralisé et contribue ainsi à la perpétuation de l’état des choses, par la valorisation personnelle, la reconnaissance et son lot de subventions « honnêtement » perçues, par le culte, en somme, de l’utilité sociale.

Surtout plus d’ennemis. Tout au plus des problèmes, des abus voire des catastrophes, autant de dangers desquels seuls les dispositifs du pouvoir peuvent nous protéger.

Si l’obsession des fondateurs du libéralisme était l’élimination des sectes, c’est parce qu’en elles se joignaient tous les éléments subjectifs dont la mise au ban formait la condition d’existence de l’Etat moderne. Pour un sectaire, avant tout, la vie est exactement ce qui peut se rendre adéquat à ce qu’une pensée reconnue comme vraie est à même d’exiger - à savoir, une certaine disposition à l’égard des choses et des événements du monde, une façon de ne pas perdre de vue ce qui importe. Il y a une concomitance entre l’apparition de « la société » (et de son corrélat : « I’économie ») et la redéfinition libérale du public et du privé. La collectivité sectaire est par elle-même une menace pour ce que désigne le pléonasme « société libérale ». Et ce dans la mesure où elle est une forme d’organisation de la sécession. Là résidait le cauchemar des fondateurs de l’Etat moderne : un pan de collectivité se détache du tout, ruinant ainsi l’idée d’une unité sociale. Deux choses que la « société » ne peut supporter : qu’une pensée puisse être incorporée, c’est-à-dire qu’elle puisse prendre effet sur une existence en termes de conduite de vie ou de manière de vivre ; que cette incorporation puisse être non seulement transmise, mais partagée, communisée. Il n’en faut pas plus pour que FON ait pris l’habitude de disqualifier comme « secte » toute expérience collective hors contrôle.

Partout s’est insérée l’évidence du monde marchand. Cette évidence est l’instrument le plus opérant pour déconnecter les buts et les moyens, pour sécréter ainsi la « vie quotidienne » comme un espace d’existence qu’il nous incombe seulement de gérer. La vie quotidienne est ce à quoi nous sommes censés vouloir retourner, comme à l’acceptation d’une nécessaire et universelle neutralisation. Elle est la part toujours grandissante de renoncement à la possibilité d’une joie non différée. Comme dit un ami : elle est la moyenne de tous nos crimes possibles.

Rares sont les collectivités qui peuvent échapper au gouffre qui les attend, à savoir l’écrasement sur l’extrême platitude du réel, la communauté comme comble de l’intensité moyenne, retour des lents délitements maladroitement remplis par quelques banals marivaudages.

La neutralisation est une caractéristique essentielle de la société libérale. Les foyers de neutralisation, où il est requis qu’aucune émotion ne déborde, où chacun est tenu de se contenir, tout le monde les connaît et surtout, tout le monde les vit comme tels : entreprises (mais qu’est-ce qui, aujourd’hui, n’est pas « entreprise » ?), boîtes de nuit, lieux d’activités sportives, centres culturels, etc. La véritable question est de savoir pourquoi, étant entendu que chacun sait à quoi s’en tenir quant à ces lieux, pourquoi, donc, peuvent-ils être malgré tout si courus ? Pourquoi vouloir de préférence, toujours et avant tout le « que rien ne se passe », que rien n’arrive en tout cas qui serait susceptible de provoquer des ébranlements trop profonds ? par habitude ? par désespoir ? par cynisme ? Ou encore : parce que l’on peut ainsi éprouver le délice d’être quelque part tout en n’y étant pas, d’être là tout en étant essentiellement ailleurs ; parce qu’ainsi ce que nous sommes au fond serait préservé au point de n’avoir plus à exister.

Ce sont ces questions « éthiques » qui doivent avant tout être posées, et surtout, ce sont elles que nous retrouvons au cœur même de la politique : comment répondre à la neutralisation affective, à celle des effets potentiels de pensées décisives ? Et aussi : comment les sociétés modernes jouent-elles de ces neutralisations ou plutôt les font jouer comme un rouage essentiel à leur fonctionnement ? Comment nos dispositions à l’atténuation relaient-elles en nous et jusque dans nos expériences collectives l’effectivité matérielle de l’empire ?

L’acceptation de ces neutralisations peut bien sûr aller de pair avec de grandes intensités de création. Vous pouvez expérimenter jusqu’à la folie, à condition d’être une singularité créatrice, et de produire en public la preuve de cette singularité (les « oeuvres »). Vous pouvez encore savoir ce que signifie l’ébranlement, mais à condition de l’éprouver seul, et à la limite de le transmettre indirectement. Vous serez alors reconnu comme artiste ou comme penseur, et, pour peu que vous soyez « engagé », vous pourrez jeter à la mer toutes les bouteilles que vous voudrez, avec la bonne conscience de qui voit plus loin et aura prévenu les autres.

Nous avons, comme beaucoup, fait l’expérience de ce que les affects bloqués dans une « intériorité » tournent mal : ils peuvent même tourner en symptômes. Les rigidités que nous observons en nous viennent des cloisons que chacun s’est cru obligé d’édifier pour marquer les limites de sa personne, et pour contenir en elle ce qui ne doit pas déborder. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, ces cloisons viennent à se fissurer et à se briser, alors, quelque chose arrive, qui peut être effroyable, qui a peut-être même essentiellement à voir avec la frayeur, mais une frayeur capable de nous délivrer de la peur. Toute mise en question des limites individuelles, des frontières tracées par la civilisation peut s’avérer salvatrice. Une certaine mise en péril des corps accompagne l’existence de toute communauté matérielle : lorsque les affects et les pensées ne sont plus assignables à l’un ou à l’autre, lorsqu’une circulation s’est comme rétablie, dans laquelle transitent, indifférents aux individus, affects, idées, impressions et émotions. Il faut seulement bien comprendre que la communauté comme telle n’est pas la solution : c’est sa disparition, partout et tout le temps, qui est le problème.

Nous ne percevons pas les humains isolés les uns des autres ni des autres êtres de ce monde ; nous les voyons liés par de multiples attachements, qu’ils ont appris à dénier. Cette dénégation permet de bloquer la circulation affective par laquelle ces multiples attachements sont éprouvés. Ce blocage, à son tour, est nécessaire pour que l’habitude soit prise du régime d’intensité le plus neutre, le plus terne, le plus moyen, celui qui peut faire désirer les vacances, le retour des repas ou les soirées-détente comme un bienfait - c’est-à-dire comme quelque chose de tout aussi neutre, moyen et terne, mais librement décidé. De ce régime d’intensité, il est vrai très occidenté, l’ordre impérial se nourrit.

On nous dira : en faisant l’apologie des intensités émotionnelles expérimentées en commun, vous allez à l’encontre de ce que les êtres vivants réclament pour vivre, à savoir la douceur et le calme - d’ailleurs aujourd’hui vendus au prix fort, comme toute denrée raréfiée. Si l’on veut dire par là que notre point de vue est incompatible avec les loisirs autorisés, même les fanatiques des sports d’hiver pourraient reconnaître que ce ne serait pas une grande perte, de voir brûler toutes les stations de ski et de redonner l’espace aux marmottes. En revanche, nous n’avons rien contre la douceur que tout vivant en tant que vivant porte avec lui. « Il se pourrait que vivre soit une chose douce », n’importe quel brin d’herbe le sait mieux que tous les citoyens du monde.

Proposition V

A toute préoccupation morale, à tout souci de pureté, nous substituons l’élaboration collective d’une stratégie. N’est mauvais que ce qui nuit à l’accroissement de notre puissance. Il appartient à cette résolution de ne plus distinguer entre économie et politique. La perspective de former des gangs n’est pas pour nous effrayer ; celle de passer pour une mafia nous amuse plutôt.

Scolie

ON NOUS A VENDU ce mensonge : ce que nous aurions de plus propre serait ce qui nous distingue du commun.

Nous faisons l’expérience inverse : toute singularité s’éprouve dans la manière et dans l’intensité avec laquelle un être fait exister quelque chose de commun. Au fond, c’est de là que nous partons, là

que nous nous retrouvons.

Le plus singulier en nous appelle un partage.

Or nous constatons ceci : non seulement ce que nous avons à partager n’est à l’évidence pas compatible avec l’ordre dominant, mais celui-ci s’acharne à pourchasser toute forme de partage dont il n’édicte pas les règles. Dans les métropoles, par exemple, la caserne, l’hôpital, la prison, l’asile et la maison de retraite sont les seules formes admises d’habitation collective. L’état normal est l’isolement de chacun dans son cube privé C’est là qu’il retourne invariablement, quelque bouleversantes que soient les rencontres qu’il fait par ailleurs, les répulsions qu’il éprouve.

Nous avons connu ces conditions d’existence, et jamais nous n’y reviendrons. Elles nous affaiblissent trop. Nous rendent trop vulnérables. Nous font dépérir.

L’isolement, dans les « sociétés traditionnelles », est la peine la plus dure à laquelle on puisse condamner un membre de la communauté. C’est maintenant la condition commune. Le reste du désastre suit logiquement.

C’est en vertu de l’idée bornée que chacun se fait de son chez-soi qu’il paraît naturel de laisser la rue à la police. ON n’aurait pas pu rendre le monde si résolument inhabitable ni prétendre contrôler toute socialité - des marchés aux bars, des entreprises aux backrooms - si l’ON n’avait préalablement accordé à chacun le refuge de l’espace privé.

Dans notre fugue hors de conditions d’existence qui nous mutilent, nous avons trouvé les squats ou plutôt la scène squat internationale. Dans cette constellation de lieux occupés où s’expérimentent, quoi qu’on en dise, des formes d’agrégation collective hors contrôle, nous avons connu, dans un premier temps, un accroissement de puissance. Nous nous sommes organisés pour la survie élémentaire - récup’, vol, travaux collectifs, repas en commun, partage de techniques, de matériel, d’inclinations amoureuses - et nous avons trouvé des formes d’expression politique concerts, manifs, action directe, sabotage, tracts.

Puis, peu à peu, nous avons vu ce qui nous entourait se transformer en milieu et de milieu en scène. Nous avons vu l’édiction d’une morale se substituer à l’élaboration d’une stratégie. Nous avons vu des normes se solidifier, des réputations se construire, des trouvailles se mettre à fonctionner, et tout devenir si prévisible. L’aventure collective s’est muée en morne cohabitation.

Une tolérance hostile s’est emparée de tous les rapports. On s’est arrangé. Et nécessairement, à la fin, ce qui se figurait être un contre-monde s’est réduit à n’être plus qu’un reflet du monde dominant : les mêmes jeux de valorisation personnelle sur le terrain du vol, de la baston, de la correction politique ou de la radicalité -, le même libéralisme sordide dans la vie affective, les mêmes soucis de territoire, de mainmise, la même scission entre vie quotidienne et activité politique, les mêmes paranoïas identitaires. Avec, pour les plus chanceux, le luxe de fuir périodiquement sa misère locale en la portant ailleurs, là où elle est encore exotique.

Nous n’imputons pas ces faiblesses à la forme squat. Nous ne la renions ni ne la désertons. Nous disons que squatter n’aura à nouveau un sens pour nous qu’à condition de s’entendre sur les bases du partage dans lequel nous sommes engagés. Dans les squats comme ailleurs, la confection collective d’une stratégie est la seule alternative au repli sur une identité, à l’intégration ou au ghetto.

En matière de stratégie, nous retenons toutes les leçons de la « tradition des vaincus ».

Nous nous souvenons des débuts du mouvement ouvrier.

Ils nous sont proches.

Parce que ce qui fut mis en oeuvre dans sa phase initiale se rapporte directement à ce que nous vivons, à ce que nous voulons aujourd’hui mettre en oeuvre.

La constitution en force de ce qui allait être appelé « mouvement ouvrier » a d’abord reposé sur le partage de pratiques criminelles. Les caisses noires de solidarité en cas de grève, les sabotages, les sociétés secrètes, la violence de classe, les premières formes de mutualisation visant à sortir de la débrouille individuelle se sont développées en toute conscience de leur caractère illégal, de leur antagonisme.

C’est aux Etats-Unis que l’indistinction entre formes d’organisation ouvrières et criminalité organisée fut la plus tangible. La puissance des prolétaires américains au début de l’ère industrielle tenait au développement, au sein de la communauté des travailleurs, d’une force de destruction et de représailles contre le Capital autant qu’à l’existence de solidarités clandestines. La réversibilité constante du travailleur en malfaiteur appelait en réponse un contrôle systématique, la « moralisation » de toute forme d’organisation autonome. ON marginalisa comme gang tout ce qui excédait l’idéal de l’honnête travailleur. Jusqu’à obtenir la mafia d’un côté et, de l’autre, les syndicats, tous deux produits d’une amputation réciproque.

En Europe, l’intégration des formes d’organisation ouvrières à l’appareil de gestion étatique - fondement de la social-démocratie - fut payée du renoncement à assumer la moindre capacité de nuisance. Ici aussi, l’émergence du mouvement ouvrier relevait de solidarités matérielles, d’un urgent besoin de communisme. Les « maisons du peuple » furent les derniers refuges de cette indistinction entre nécessités de communisation immédiate et nécessités stratégiques liées à la mise en oeuvre du processus révolutionnaire. Le « mouvement ouvrier » s’est ensuite développé comme progressive séparation entre le courant coopératif, niche économique coupée de sa raison d’être stratégique, et, par ailleurs, des formes politiques et syndicales projetées sur le terrain du parlementarisme, de la cogestion. C’est de l’abandon de toute visée sécessionniste qu’est née cette absurdité - la gauche. Le comble en est atteint quand des syndicalistes dénoncent le recours à la violence, clamant à qui veut l’entendre qu’ils collaboreront avec les flics pour maîtriser les casseurs.

Le raidissement policier des Etats dans les dernières années prouve seulement ceci : que les sociétés occidentales ont perdu toute force d’agrégation. Elles ne font plus que gérer leur inéluctable décomposition. C’est-à-dire, essentiellement, empêcher toute réagrégation, pulvériser tout ce qui émerge.

Tout ce qui déserte.

Tout ce qui sort du rang.

Mais rien n’y fait. L’état de ruine intérieure de ces sociétés laisse apparaître un nombre croissant de lézardes. Le ravalement continu des apparences n’y peut rien : là, des mondes se forment. Squats, communes, groupuscules, cités, tous essaient de s’extraire de la désolation capitaliste. Le plus souvent, ces tentatives avortent ou meurent d’autarcie, faute d’avoir établi les contacts, les solidarités appropriées. Faute aussi de se percevoir comme partie prenante dans la guerre civile mondiale.

Mais toutes ces réagrégations ne sont encore rien au regard du désir de masse, du désir sans cesse ajourné de tout lâcher. De partir.

En dix ans, entre deux recensements, cent mille personnes ont disparu en Grande-Bretagne. lis ont pris un camion, un ticket, des acides ou le maquis. Ils se sont désaffiliés. Ils sont partis.

Nous aurions aimé, dans notre désaffiliation, avoir un endroit à rallier, un parti à prendre, une direction à emprunter.

Beaucoup, qui partent, se perdent. Et n’arrivent jamais.

Notre stratégie est donc la suivante : établir dès maintenant un ensemble de foyers de désertion, de pôles de sécession, de points de ralliement. Pour les fugueurs. Pour ceux qui partent. Un ensemble de lieux où se soustraire à l’empire d’une civilisation qui va au gouffre.

Il s’agit de se donner les moyens, de trouver l’échelle où peuvent se résoudre l’ensemble des questions qui, posées à chacun séparément, acculent à la dépression. Comment se défaire des dépendances qui nous affaiblissent ? Comment s’organiser pour ne plus travailler ? Comment s’établir hors de la toxicité des métropoles sans pour autant « partir à la campagne » ? Comment arrêter les centrales nucléaires ? Comment faire pour n’être pas forcé d’avoir recours au broyage psychiatrique lorsqu’un ami en vient à la folie, aux remèdes grossiers de la médecine mécaniste lorsqu’il tombe malade ? Comment vivre ensemble sans s’écraser mutuellement ? Comment accueillir la mort d’un camarade ? Comment ruiner l’empire ?

Nous connaissons notre faiblesse : nous sommes nés et nous avons grandi dans des sociétés pacifiées, comme dissoutes. Nous n’avons pas eu l’occasion d’acquérir cette consistance que donnent les moments d’intense confrontation collective. Ni les savoirs qui leur sont liés. Nous avons une éducation politique à mûrir ensemble. Une éducation théorique et pratique.

Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux où s’organiser, où partager et développer les techniques requises. Où s’exercer au maniement de tout ce qui pourra se révéler nécessaire. Où coopérer. Si elle n’avait renoncé à toute perspective politique, l’expérimentation du Bauhaus, avec tout ce qu’elle contenait de matérialité et de rigueur, évoquerait l’idée que nous nous faisons d’espaces-temps aménagés pour la transmission de savoirs et d’expériences. Les Black Panthers aussi se dotèrent de tels lieux, à quoi ils ajoutèrent leur capacité politico-militaire, les dix mille déjeuners gratuits qu’ils distribuaient chaque jour, leur presse autonome. Bientôt, ils formèrent une menace si tangible pour le pouvoir que FON dut envoyer les services spéciaux pour les massacrer.

Quiconque se constitue ainsi en force sait qu’il devient un parti dans le déroulement mondial des hostilités. La question du recours ou du renoncement à « la violence » n’est pas de celles qui se posent pour un tel parti. Et le pacifisme lui-même nous apparaît plutôt comme une arme supplémentaire au service de l’empire, à côté des contingents de CRS et de journalistes. Les considérations qui doivent nous occuper portent sur les conditions du conflit asymétrique qui nous est imposé, sur les modes d’apparition et d’effacement adéquats à chacune de nos pratiques. La manifestation, l’action à visage découvert, la protestation indignée sont des formes de lutte inadéquates au régime de domination actuel, le renforcent même, en nourrissant d’informations mises à jour ses systèmes de contrôle. Il paraîtra judicieux, par ailleurs, au vu de la friabilité des subjectivités contemporaines, même de nos dirigeants, mais au vu aussi du pathos larmoyant dont on a réussi à entourer la mort du moindre citoyen, de s’attaquer plutôt aux dispositifs matériels qu’aux hommes qui leur donnent un visage. Cela par souci stratégique. Aussi bien, c’est vers les formes d’opération propres à toutes les guérillas qu’il nous faut nous tourner : sabotages anonymes, actions non revendiquées, recours à des techniques aisément appropriables, contre-attaques ciblées.

Il n’y a pas de question morale de la façon dont nous nous procurons nos moyens de vivre et de lutter, mais une question tactique des moyens que nous nous donnons et de l’usage que nous en faisons.

« La manifestation du capitalisme dans nos vies, c’est la tristesse », disait une amie.

Il s’agit d’établir les conditions matérielles d’une disponibilité partagée à la joie.

Proposition VI

D’un côté, nous voulons vivre le communisme ; de l’autre, nous voulons répandre l’anarchie.

Scolie

L’ÉPOQUE QUE NOUS TRAVERSONS est celle de la plus extrême séparation. La normalité dépressive des métropoles, leurs foules solitaires expriment l’impossible utopie d’une société d’atomes.

La plus extrême séparation enseigne le sens du mot « communisme ».

Le communisme n’est pas un système politique ou économique. Le communisme se passe très bien de Marx. Le communisme se fout de l’URSS. Et l’on ne pourrait s’expliquer que l’ON fasse mine depuis cinquante ans, chaque décennie, de découvrir les crimes de Staline pour s’écrier « Voyez ce que c’est le communisme ! », si l’ON ne pressentait qu’en réalité tout nous y pousse.

Le seul argument qui ait jamais tenu contre le communisme, c’était que l’on n’en n’avait pas besoin. Et certes, pour bornés qu’il soient, il y avait bien encore, jusqu’à une date récente, çà et là, des choses, des langages, des pensées, des lieux, communs, qui subsistaient ; assez en tout cas pour ne pas dépérir. Il y avait des mondes, et ceux-ci étaient peuplés. Le refus de penser, le refus de se poser la question du communisme, avait ses arguments, des arguments pratiques. Ils ont été balayés. Les années 80, les années 80 telles qu’elles perdurent, restent en France comme le repère traumatique de cette ultime purge. Depuis lors, tous les rapports sociaux sont devenus souffrance. Jusqu’à rendre toute anesthésie, tout isolement, préférables. En un sens, c’est le libéralisme existentiel qui nous accule au communisme, par l’excès même de son triomphe.

La question communiste porte sur l’élaboration de notre rapport au monde, aux êtres, à nous-mêmes. Elle porte sur l’élaboration du jeu entre les différents mondes, de la communication entre eux’ Non sur l’unification de l’espace planétaire, mais sur l’instauration du sensible, c’est-à-dire de la pluralité des mondes. En ce sens, le communisme n’est pas l’extinction de toute conflictualité, ne décrit pas un état final de la société après quoi tout est dit. Car c’est par le conflit, aussi, que les mondes communiquent. « Dans la société bourgeoise, où les différences entre les hommes ne sont que des différences qui ne tiennent pas à l’homme même, ce sont justement les vraies différences, les différences de qualitéquinesontpasretenues.Lecommuniste ne veut pas construire une âme collective. Il veut réaliser une société où les fausses différences soient liquidées. Et ces fausses différences liquidées, ouvrir toutes leurs possibilités aux différences vraies. » Ainsi parlait un vieil ami.

Il est évident, par exemple, que l’ON a prétendu trancher la question de ce qui m’est approprié, de ce dont j’ai besoin, de ce qui fait partie de mon monde, par la seule fiction policière de la propriété légale, de ce qui est à moi. Une chose m’est propre dans la mesure où elle rentre dans le domaine de mes usages, et non en vertu de quelque titre juridique. La propriété légale n’a d’autre réalité, en fin de compte, que les forces qui la protègent. La question du communisme est donc d’un côté de supprimer la police, et de l’autre d’élaborer entre ceux qui vivent ensemble des modes de partage, des usages. C’est cette question que l’ON élude chaque jour au fil des « ça me soûle !", des « te prends pas la tête ! ». Le communisme, certes, n’est pas donné. Il est à penser, il est à faire. Aussi bien, tout ce qui se prononce contre lui se ramène-t-il le plus souvent à l’expression de la fatigue. « Mais jamais vous n’y parviendrez... Ça ne peut pas marcher... Les hommes sont ce qu’ils sont... Et puis, c’est déjà suffisamment dur de vivre sa vie... L’énergie est finie, on ne peut pas tout faire. » Mais la fatigue n’est pas un argument. C’est un état.

Le communisme, donc, part de l’expérience du partage. Et d’abord du partage de nos besoins. Le besoin n’est pas ce à quoi les dispositifs capitalistes nous ont accoutumés. Le besoin n’est jamais besoin de chose sans être dans le même temps besoin de monde. Chacun de nos besoins nous lie, par-delà toute honte, à tout ce qui l’éprouve. Le besoin n’est que le nom de la relation par quoi un certain être sensible fait exister tel ou tel élément de son monde. C’est pourquoi ceux qui n’ont pas de monde - les subjectivités métropolitaines, par exemple - n’ont aussi que des caprices. Et c’est pourquoi le capitalisme, là où il satisfait pourtant comme aucun autre le besoin de choses, ne répand universellement que l’insatisfaction : car pour ce faire, il doit détruire les mondes.

Par communisme, nous entendons une certaine discipline de l’attention.

La pratique du communisme, telle que nous la vivons, nous l’appelons « Le Parti ». Lorsque nous parvenons à dépasser ensemble un obstacle ou que nous atteignons un niveau supérieur de partage, nous nous disons que nous « construisons le Parti ». Certainement que d’autres, que nous ne connaissons pas encore, construisent aussi le Parti, ailleurs. Cet appel leur est adressé. Aucune expérience du communisme, dans l’époque présente, ne peut survivre sans s’organiser, se lier à d’autres, se mettre en crise, livrer la guerre. « Parce que les oasis qui dispensent la vie sont anéanties lorsque nous y cherchons refuge. »

Tel que nous l’appréhendons, le processus d’instauration du communisme ne peut prendre la forme que d’un ensemble d’actes de communisation, de mise en commun de tel ou tel espace, tel ou tel engin, tel ou tel savoir. C’est-à-dire de l’élaboration du mode de partage qui leur est attaché. Tel que nous l’appréhendons, le processus d’instauration du communisme ne peut prendre la forme que d’un ensemble d’actes de communisation, de mise en commun de tel ou tel espace, tel ou tel engin, tel ou tel savoir. C’est-à-dire de l’élaboration du mode de partage qui leur est attaché. L’insurrection elle-même n’est qu’un accélérateur, un moment décisif dans ce processus. Tel que nous l’entendons, le Parti n’est pas l’organisation - où tout est inconsistant à force de transparence - et le Parti n’est pas la famille - où tout fleure l’arnaque à force d’opacité.

Le Parti est un ensemble de lieux, d’infrastructures, de moyens communisés et les rêves, les corps, les murmures, les pensées, les désirs qui circulent entre ces lieux, l’usage de ces moyens, le partage de ces infrastructures.

La notion de Parti répond à la nécessité d’une formalisation minimale, qui nous rende accessibles tout en nous permettant de demeurer invisibles. Il appartient à l’exigence communiste de nous expliquer à nous-mêmes, de formuler les principes de notre partage. Afin que le dernier arrivé soit, en cela au moins, l’égal du plus ancien.

A y regarder de près, le Parti pourrait n’être que cela : la constitution en force d’une sensibilité. Le déploiement d’un archipel de mondes. Que serait, sous l’empire, une force politique qui n’aurait pas ses fermes, ses écoles, ses armes, ses médecines, ses maisons collectives, ses tables de montage, ses imprimeries, ses camions bâchés et ses têtes de pont dans les métropoles ? Il nous paraît de plus en plus absurde que certains d’entre nous soient encore contraints de travailler pour le Capital - hors de diverses tâches d’infiltration, bien sûr.

De là vient la puissance offensive du Parti, de ce qu’il est aussi une puissance de production mais qu’en son sein les rapports ne sont des rapports de production que de manière incidente.

Le capitalisme aura consisté dans la réduction de tous les rapports, en dernière instance, à des rapports de production. De l’entreprise à la famille, la consommation elle-même apparaît comme un épisode de plus dans la production générale, dans la production de société.

Le renversement du capitalisme viendra de ceux qui seront parvenus à créer les conditions d’autres types de rapports.

En cela, le communisme dont nous parlons s’oppose terme à terme à ce que l’ON a appelé « communisme », et qui ne fut le plus souvent que socialisme, capitalisme monopoliste d’Etat.

Le communisme ne consiste pas dans l’élaboration de nouveaux rapports de production, mais bien dans l’abolition de ceux-ci.

Ne pas avoir avec notre milieu ou entre nous des rapports de production signifie ne jamais laisser la recherche du résultat prendre le pas sur l’attention au processus, ruiner entre nous toute forme de valorisation, veiller à ne pas disjoindre affection et coopération.

Être attentif aux mondes, à leur configuration sensible, c’est très exactement rendre impossible l’isolement de quelque chose comme des « rapports de production ».

Dans les lieux que nous ouvrons, autour des moyens que nous partageons, c’est cette grâce que nous recherchons, que nous éprouvons.

Pour nommer cette expérience, on entend souvent revenir, en France, le mot de « gratuité ». Plutôt que de gratuité, nous préférons parler de communisme - car nous ne parvenons pas à oublier ce que la pratique de la gratuité implique d’organisation et, à brève échéance, d’antagonisme politique.

Aussi bien, la construction du Parti, dans son aspect le plus visible, consiste pour nous dans la mise en commun, la communisation de ce dont nous disposons. Communiser un lieu veut dire : en libérer l’usage et, sur la base de cette libération, expérimenter des rapports affinés, intensifiés, complexifiés. Si la propriété privée est essentiellement le pouvoir discrétionnaire de priver qui l’on veut de l’usage de la chose possédée, la communisation c’est de n’en priver que les agents de l’empire.

De toute part on nous oppose le chantage d’avoir à choisir entre l’offensive et la construction, la négativité et la positivité, la vie et la survie, la guerre et le quotidien. Nous n’y répondrons pas. Nous voyons trop bien comment cette alternative écartèle puis scissionne et rescissionne tous les collectifs existants. Pour une force qui se déploie, il est impossible de dire si l’anéantissement d’un dispositif qui lui nuit est affaire de construction ou d’offensive, si le fait de parvenir à une relative autonomie alimentaire ou médicale constitue un acte de guerre ou de soustraction. Il est des circonstances, comme dans une émeute, où le fait de pouvoir se soigner entre camarades augmente considérablement notre capacité de ravage. Qui peut dire que s’armer ne participe pas de la constitution matérielle d’une collectivité ? Là où l’on s’entend sur une stratégie commune, il n’y a pas le choix entre l’offensive et la construction, il y a, dans chaque situation, l’évidence de ce qui accroît notre puissance et de ce qui l’entame, de ce qui est opportun et de ce qui ne l’est pas. Et là où cette évidence fait défaut, il y a la discussion et, dans le pire des cas, le pari.

D’une manière générale, nous ne voyons pas comment autre chose qu’une force, qu’une réalité apte à survivre à la dislocation totale du capitalisme pourrait l’attaquer véritablement, c’est-à-dire jusqu’à cette dislocation justement.

Ce dont il s’agira, le moment venu, c’est bien de faire tourner à notre avantage l’écroulement social généralisé, de transformer un affaissement à la manière argentine, ou soviétique, en situation révolutionnaire. Ceux qui prétendent séparer autonomie matérielle et sabotage de la machine impériale disent assez qu’ils ne veulent ni de l’une ni de l’autre. Ce n’est pas une objection contre le communisme que la plus grande expérimentation du partage dans la période récente ait été le fait du mouvement anarchiste espagnol entre 1868 et 1939.

Proposition VII

Le communisme est à tout moment possible. Ce que nous appelons « Histoire » n’est à ce jour que l’ensemble des détours inventés par les humains pour le conjurer. Que cette « Histoire » se ramène depuis un bon siècle à une accumulation variée de désastres, et seulement à cela, dit bien que la question communiste ne peut plus être suspendue. C’est cette suspension qu’il nous faut, à son tour, suspendre.

Scolie

« MAIS QU’EST﷓CE QUE VOUS voulez au juste.? Qu’est-ce que VOUS proposez ? »

Ce genre de question peut paraître innocent. Mais ce ne sont pas des questions, malheureusement. Ce sont des opérations.

Renvoyer tout NOUS qui s’exprime à un VOUS étranger, c’est d’abord conjurer la menace que ce NOUS m’appelle de quelque manière, que ce NOUS me traverse. Ensuite, c’est constituer qui ne fait que porter un énoncé - en soi inassignable - en propriétaire de celui-ci. Or, dans l’organisation méthodique de la séparation qui domine pour l’heure, les énoncés ne sont admis à circuler qu’à condition de pouvoir justifier d’un propriétaire, d’un auteur. Sans quoi ils menaceraient d’être un peu communs, et seul ce qu’énonce le ON est autorisé à la diffusion anonyme.

Et puis, il y a cette mystification : que, pris dans le cours d’un monde qui nous déplaît, il y aurait des propositions à faire, des alternatives à trouver. Que l’on pourrait, en d’autres termes, s’extraire de la situation qui nous est faite, pour en discuter de manière dépassionnée, entre gens raisonnables.

Or non, il n’y a pas d’espace hors situation. Il n’y a pas de dehors à la guerre civile mondiale. Nous sommes irrémédiablement là.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est y élaborer une stratégie. Partager une analyse de la situation et y élaborer une stratégie. C’est le seul NOUS possiblement révolutionnaire, le NOUS pratique, ouvert et diffus de qui oeuvre dans le même sens.

A l’heure où nous écrivons, en août 2003, nous pouvons dire que nous faisons face à la plus grande offensive du Capital depuis une vingtaine d’années. L’anti-terrorisme et la suppression des derniers aménagements conquis en d’autres temps par le défunt mouvement ouvrier donnent le ton d’une mise au pas générale de la population. Jamais les gestionnaires de la société n’ont si bien su de quels obstacles ils étaient affranchis et de quels moyens ils étaient détenteurs. Ils savent, par exemple, que la petite bourgeoisie planétaire qui peuple désormais les métropoles est bien trop désarmée pour offrir la moindre résistance à son anéantissement programmé. Comme ils savent que se trouve désormais inscrite par millions de tonnes de béton, à même l’architecture de tant de « villes nouvelles », la contre-révolution qu’ils dirigent. A plus long terme, il semble que le plan du Capital soit bien de détacher à l’échelle du globe un ensemble de zones sécurisées, incessamment reliées entre elles, et où le processus de valorisation capitaliste embrasserait d’un mouvement à la fois perpétuel et inentravé toutes les manifestations de la vie. Cette zone de confort impériale, citoyenne et déterritorialisée formerait une espèce de continuum policier où régnerait un niveau de contrôle à peu près constant, tant politiquement que biométriquement. Le « reste du monde » pourrait alors être brandi, au fur et à mesure de son incomplète pacification, comme repoussoir et, dans le même temps, comme gigantesque dehors à civiliser. L’expérimentation sauvage de cohabitation zone à zone entre enclaves hostiles telle qu’elle se déroule depuis des décennies en Israël offrirait le modèle de la gestion du social à venir. Nous ne doutons pas que l’enjeu réel de tout cela soit, pour le Capital, de se reconstituer depuis la base sa société à lui. Quelle qu’en soit la forme, et à quelque prix que ce soit.

On a vu avec l’Argentine que l’effondrement économique d’un pays entier n’était pas, de son point de vue, trop cher payer.

Dans ce contexte, nous sommes ceux, tous ceux qui éprouvent la nécessité tactique de ces trois opérations :

1. Empêcher par tous les moyens la recomposition de la gauche.

2. Faire progresser, de « catastrophe naturelle » en « mouvement social », le processus de communisation, la construction du Parti.

3. Porter la sécession jusque dans les secteurs vitaux de la machine impériale.

1. Périodiquement, la gauche est en déroute. Cela nous amuse mais ne nous suffit pas. Sa déroute, nous la voulons définitive. Sans remède. Que plus jamais le spectre d’une opposition conciliable ne vienne planer dans l’esprit de ceux qui se savent inadéquats au fonctionnement capitaliste. La gauche - cela tout le monde l’admet aujourd’hui, mais nous en souviendrons-nous encore après-demain ? - fait partie intégrante des dispositifs de neutralisation propres à la société libérale. Plus s’avère l’implosion du social, plus la gauche invoque « la société civile. » Plus la police exerce impunément son arbitraire, plus elle se déclare pacifiste. Plus l’Etat s’affranchit des dernières formalités juridiques, plus elle devient citoyenne. Plus l’urgence s’accroît de s’approprier les moyens de notre existence, plus la gauche nous exhorte à attendre, à réclamer la médiation, sinon la protection de nos maîtres. C’est elle qui nous enjoint aujourd’hui, face à des gouvernements qui se placent ouvertement sur le terrain de la guerre sociale, à nous faire entendre d’eux, à rédiger nos doléances, à former des revendications, à étudier l’économie politique. De Léon Blum à Lula, la gauche n’a jamais été que cela : le parti de l’homme, du citoyen et de la civilisation. Aujourd’hui, ce programme coïncide avec le programme contre-révolutionnaire intégral. Celui de maintenir en place l’ensemble des illusions qui nous paralysent. La vocation de la gauche est donc d’exposer le rêve de ce dont l’empire seul a les moyens. Elle forme le versant idéaliste de la modernisation impériale, la soupape nécessaire à l’insupportable train du capitalisme. ON ne répugne plus à l’écrire dans les publications mêmes du ministère de la Jeunesse, de l’Education et de la Recherche : « Désormais chacun sait que sans l’aide concrète des citoyens, l’Etat n’aura ni les moyens ni le temps de réussir les chantiers qui peuvent éviter à notre société d’exploser. » (Envie d’agir - Le Guide de l’engagement)

Défaire la gauche, c’est-à-dire maintenir constamment ouvert le canal de la désaffection sociale, n’est pas seulement nécessaire mais aujourd’hui possible. Nous sommes témoins, alors même que se renforcent à un rythme accéléré les structures impériales, du passage de la vieille gauche travailliste, fossoyeuse du mouvement ouvrier et issue de lui, à une nouvelle gauche, mondiale, culturelle, dont on peut dire que le négrisme forme la pointe la plus avancée. Cette nouvelle gauche est encore mal assise sur la récente neutralisation du « mouvement anti-mondialisation ». Les leurres qu’elle avance passent encore pour tels, tandis que les anciens n’agissent plus.

Notre tâche est de ruiner la gauche mondiale partout où elle se manifeste, de saboter méthodiquement, c’est-à-dire tant dans la théorie que dans la pratique, chacun de ses possibles moments de constitution. Ainsi, notre succès, à Gênes, n’aura pas tant résidé dans les spectaculaires affrontements avec la police ou dans les dommages infligés aux organes de l’Etat et du Capital que dans le fait que la diffusion des pratiques de confrontation propres au « Black Bloc » dans tous les cortèges de la manifestation ait sabordé l’apothéose annoncée des Tute Bianche. Aussi bien, notre échec depuis lors est de n’avoir pas su élaborer notre position de telle manière que cette victoire dans la rue devienne autre chose que le simple épouvantail agité désormais systématiquement par tous les mouvements dits « pacifistes ».

C’est maintenant le repli de cette gauche mondiale sur les forums sociaux - repli dû au fait qu’elle a été vaincue dans la rue - qu’il nous faut attaquer.

2. D’année en année s’accroît la pression pour que tout fonctionne. A mesure que progresse la cybernétisation du social, la situation normale se fait plus impérieuse. Et c’est tout à fait logiquement que se multiplient, dès lors, les situations de crise, les dysfonctionnements. Une panne d’électricité, une canicule ou un mouvement social ne diffèrent pas, du point de vue de l’empire. Ce sont des perturbations. Il faut les gérer. Pour l’instant, c’est-à-dire du fait de notre faiblesse, ces situations d’interruption se présentent comme autant de moments où l’empire survient, s’inscrit dans la matérialité des mondes, expérimente de nouvelles procédures. C’est là, surtout, qu’il s’attache plus fermement les populations qu’il prétend secourir. L’empire se donne partout pour l’agent du retour à la situation normale. Notre tâche, à l’inverse, est de rendre habitable la situation d’exception. Nous ne parviendrons à véritablement « bloquer la société-entreprise » qu’à condition de peupler ce blocage d’autres désirs que celui du retour à la normale.

Ce qui se produit dans une grève ou dans une « catastrophe naturelle », en un sens, est bien semblable. Une suspension intervient dans la régularité organisée de nos dépendances. Vient à nu, alors, en chacun, l’être de besoin, l’être communiste, ce qui essentiellement nous lie et ce qui essentiellement nous sépare. Le voile de honte dont tout cela se couvrait d’habitude se déchire. La disponibilité à la rencontre, à l’expérimentation d’autres rapports au monde, aux autres, à soi, telle qu’elle se manifeste là, suffit à balayer tout doute quant à la possibilité du communisme. Quant au besoin de communisme, aussi. Ce qui est alors requis, c’est notre capacité d’auto-organisation, notre capacité, en nous organisant d’emblée sur la base de nos besoins, de faire durer, de propager, de rendre effective la situation d’exception, sur la terreur de quoi repose le pouvoir impérial. Cela est particulièrement frappant dans les « mouvements sociaux ». L’expression même « mouvement social » semble être là pour suggérer que ce qui importe vraiment, alors, c’est ce vers quoi l’on va, et non ce qui se passe là. Il y a dans tous les mouvements sociaux, à ce jour, un parti pris de ne pas se saisir de ce qui est là, par quoi s’explique le fait qu’ils se succèdent sans jamais s’agréger, semblant plutôt se chasser l’un l’autre. De là la texture particulière, si volatile, de la socialité de mouvement, où tout engagement paraît si révocable. De là, aussi, leur invariable dramaturgie : un rapide essor dû à la résonance médiatique puis, partant de cette agrégation hâtive, la lente mais fatale usure ; enfin, le mouvement tari, le dernier carré d’irréductibles qui s’encarte à tel ou tel syndicat, fonde telle ou telle association, espérant par là trouver une continuité organisationnelle à son engagement. Mais ce n’est pas une telle continuité que nous recherchons : le fait de disposer de locaux où éventuellement se réunir et d’une photocopieuse pour tirer des tracts. La continuité que nous recherchons est celle qui nous permet, après avoir lutté pendant des mois, de ne pas retourner travailler, de ne pas reprendre le travail comme avant, de continuer à nuire. Et celle-là, nous ne pouvons la bâtir que durant les mouvements. Elle est affaire de mise en commun immédiate, matérielle, de construction d’une véritable machine de guerre révolutionnaire, de construction du Parti.

Il s’agit, comme nous le disions, de s’organiser sur la base de nos besoins - de parvenir à répondre progressivement à la question collective de manger, de dormir, de penser, de s’aimer, de créer des formes, de coordonner nos forces - et de concevoir cela comme un moment de la guerre contre l’empire.

C’est seulement de la sorte, en habitant les perturbations mêmes du programme, que nous pourrons contrer ce « libéralisme économique » qui n’est que la stricte conséquence, la mise en oeuvre logique du libéralisme existentiel qui est partout accepté, pratiqué, auquel chacun est attaché comme à son droit le plus élémentaire, y compris ceux qui voudraient défier le « néo-libéralisme ». C’est ainsi que le Parti se construira, comme une traînée de lieux habitables laissés derrière elle par chacune des situations d’exception que rencontre l’empire. On ne manquera pas, alors, de constater comme les subjectivités et les collectifs révolutionnaires deviennent moins friables, à mesure qu’ils se donnent un monde.

3. L’empire est manifestement contemporain de la constitution de deux monopoles : d’un côté, le monopole scientifique des descriptions « objectives » du monde et des techniques d’expérimentation sur celui-ci, de l’autre le monopole religieux des techniques de soi, des méthodes par quoi s’élaborent des subjectivités - monopole à quoi’ se rattache directement la pratique psychanalytique. D’un côté un rapport au monde pur de tout rapport à soi - à soi comme fragment du monde -, de l’autre un rapport à soi pur de tout rapport au monde - au monde en tant qu’il me traverse. Tout se passe dès lors comme si les sciences et les religions, dans leur écartèlement même, configuraient l’espace où l’empire est idéalement libre de se mouvoir.

Certes, ces monopoles sont diversement distribués suivant les zones de l’empire. Dans les contrées dites développées, les sciences constituent un discours de vérité auquel est reconnu le pouvoir de mettre en forme l’existence même de la collectivité, là où le discours religieux a perdu cette capacité. C’est donc là qu’il nous faut, pour commencer, porter la sécession.

Porter la sécession dans les sciences ne signifie pas se jeter sur elles comme sur une forteresse à conquérir ou à raser, mais rendre saillantes les lignes de fracture qui les parcourent, prendre le parti de ceux qui accentuent ces lignes, et qui pour cela, commencent par ne pas les masquer. Car de la même façon que des fêlures travaillent en permanence la fausse compacité du social, de la même façon chaque branche des sciences forme un champ de bataille saturé de stratégies. Longtemps, la communauté scientifique est parvenue à donner d’elle-même l’image d’une grande famille unie, consensuelle pour l’essentiel, et si respectueuse des règles de courtoisie. Ce fut même là l’opération politique majeure attachée à l’existence des sciences : voiler les déchirements internes, et exercer, depuis cette image lissée, des effets de terreur inégalés. Terreur vers le dehors, comme privation, pour tout ce qui n’est pas reconnu comme scientifique, du statut de discours de vérité. Terreur vers le dedans, comme disqualification polie, féroce, des hérésies potentielles. « Cher collègue ... »

Chaque science met en oeuvre un ensemble d’hypothèses ; ces hypothèses sont autant de décisions quant à la construction du réel. Cela est aujourd’hui largement admis. Ce qui est dénié, c’est la signification éthique de chacune de ces décisions, ce en quoi elles engagent une certaine forme de vie, une certaine façon de percevoir le monde (par exemple, éprouver le temps de l’existence comme déroulement d’un « programme génétique », ou la joie comme une affaire de sérotonine).

Ainsi, les jeux de langage scientifiques semblent moins faits pour établir une communication entre ceux qui en usent que pour exclure ceux qui les ignorent. Les agencements matériels, étanches, dans lesquels s’insère l’activité scientifique laboratoires, colloques, etc. - portent en eux le divorce entre les expérimentations et les mondes qu’elles pourraient configurer. Il ne suffit pas de décrire la manière dont les recherches dites « fondamentales » sont toujours connectées par quelque biais aux flux militaro-marchands, et dont réciproquement, ceux-ci contribuent à définir les contenus, les orientations mêmes de la recherche. La façon qu’ont les sciences de participer à la pacification impériale, c’est d’abord de mener les seules expérimentations, de tester les seules hypothèses qui sont compatibles avec le maintien de l’ordre dominant. Notre façon de ruiner l’ordre impérial ne peut que passer par l’ouverture d’espaces disponibles aux expérimentations antagonistes. Il dépend de l’existence de tels lieux de dégagement que des expérimentations accouchent de leurs mondes connexes comme il dépend de la pluralité de ces mondes que s’exprime la conflictualité étouffée des pratiques scientifiques.

Il s’agit que les praticiens de la vieille médecine mécaniste et pasteurienne rejoignent ceux qui pratiquent les médecines « traditionnelles », tout égarement new age mis à part. Que l’on cesse de confondre l’attachement à la recherche avec la défense judiciaire de l’intégrité des laboratoires. Que les pratiques agricoles non productivistes se développent hors du pré carré des labels bio. Que soient toujours plus nombreux ceux qui éprouve vent le caractère irrespirable des contradictions de « l’éducation nationale », entre défense de la République et atelier de l’auto-entrepreneuriat diffus. Que la « culture » ne puisse plus s’enorgueillir de la collaboration d’un seul inventeur de formes.

Partout des alliances sont possibles.

La perspective de briser les circuits capitalistes exige, pour devenir effective, que les sécessions se multiplient, et qu’elles s’agrègent.

ON nous dira : vous êtes pris dans une alternative qui, d’une manière ou d’une autre, vous condamne : soit vous parvenez à constituer une menace pour l’empire, et dans ce cas, vous serez rapidement éliminés ; soit vous ne parviendrez pas à constituer une telle menace, vous vous serez vous-mêmes détruits, une fois de plus.

Reste à faire le pari qu’il existe un autre terme, une mince ligne de crête suffisante pour que nous puissions y marcher, suffisante pour que tous ceux qui entendent puissent y marcher et y vivre.

Commentaires :

  • > Appel, , 14 février 2005

    tiqqun ?


    • > Appel, , 17 février 2005

      Non, anonyme...


      • > Appel, , 25 mars 2005

        Anonyme mais écrit par un ancien animateur de la revue ; revue qui a malheureusement cessée de paraitre après deux très denses numéros...


        • VU A LA TV, Lumières pour un Communisme Rédempteur, 27 mars 2005

          Exclusif !

          Un troisième numéro de VOTRE revue Tiqqun est en préparation.

          Tiqqun ? C’est pout toute la famille... et pour tous les autres.

          En attendant, lisez France-soir ou Le monde diplomatique

          Wait and see.

          P-S : une question : le communisme est-il un projet ou une expérience ?


          • > VU A LA TV, jef, 26 avril 2005

            excellent ;
            enfin une question.
            la réponse est, ne peut qu’être : le communisme est une expérience tendue.
            vous aurez la suite si ne fût-ce que l’un d’entre vous réagit à ceci.


            • > J’A PAS LA TV, Patlotch, 26 avril 2005

              Le communisme fut, pour le pire, un projet. Au fond, le communisme comme projet, c’est le programmatisme, non ? Expérience me semble froid et pas moins faux, comme si on y allait "pour voir", et dans ce cas, on risque de ne rien voir : d’ailleurs pas sûr que même « tendue », l’expérience ne soit compris comme la mise en oeuvre d’un projet... Ou alors, il faudrait entendre expérimentation comme ce qui est produit (de/par la lutte de classes), et non réalisation d’un chantier défini (par la théorie, entre autres). C’est toujours un problème, de poser un mot comme ça, qui définirait la chose. Les mots, on ne peut pas les gaver avec les choses : le « communisme », du Grand soir aux grandes oies et, leur courant au culte sur l’air du communisme, les petites ouailles... ail ail sans oeufs et sans coQuilles ?

              Faire attention :

              - expérience, expérimenter, cela peut tendre à faire rentrer par la fenêtre ce que la communisation faisant sortir par la porte : l’immédiatisme (rupturisme au sein du démocratisme radical). Des expériences, on en est friand aujourd’hui : autonomie ?

              - De plus, toute définition du communisme ne saurait être que transitoire, relative à l’état que nous gérons et trangressons vers des définitions ultérieures le moment venu, sans anticiper sur ce qui est du registre de l’inconnaissable qui sera produit d’une création.

              On ne fait pas l’homme lest sans casser/caser ses oeuvres : j’aime à considérer que le communisme est un oeuvre, au sens de la création artistique, quand elle tient ensemble le politique, le poétique, et l’éthique (Meschonnic). Un artiste ne réalise pas, en tant que sujet à l’oeuvre, un projet, pas plus qu’il ne fait une expérience, comme objet tenu à distance, ou le simple travail, technique, d’une forme. Oeuvre est à entendre ici comme produite collectivement dans une improvisation en temps réel. Cela suppose l’oubli d’un savoir sous condition de le savoir, qui libère l’attention au présent, favorise l’écoute dans l’action et l’attention aux surprises du réel pour faire dedans, contre/avec. Pragmatisme en un sens.

              Je précise, à toutes fins utiles, que cela est à l’encontre d’une esthétisation du politique, autant que cela dépasse là le renversement de la l’art dans la vie quotidienne des situationnistes, pour interroger la relation totale du rapport révolutionnaire, du rapport à la classe dans la lutte de classes comme rapport, comme production de la praxis en tant qu’unité contradictoire. C’est la question de la juste geste du communisme comme mouvement, dans la praxis...

              Un peu abscons j’en conviens, mais si l’on cherche une image, une métaphore, c’est pour moi la seule qui réponde, qui soit adéquate au rapport de la théorie et de l’action dans la praxis, qui évacue la raison fantasmatique d’une pureté scientifique appliquée à un objet extérieur, comme d’une spontanéité aléatoire sans distanciation, sans maîtrise des conditions du faire. Cette métaphore, par-delà ses limites, a une puissance. Elle devrait interpeller, ici, des débats amputés de la dimension poétique, du faire, alourdis qu’ils demeurent à mon avis de restes de pensée philosophante, au demeurant typiquement occidentale, et séparant ce qui serait le corps et l’esprit du communisme. Je sens comme un fossé entre élans romantiques, plutôt sympathiques, et rigorisme théoricien manquant de chair à connaître, au sens biblique. Un manque de swing ?

              Plus prosaïquement, ici, cela supposerait d’évacuer un certain nombre de malentendus, d’allusions totalement incompréhensibles pour qui n’est pas de la famille même éclatée, de fixations sur le passé, de flous pesants et de lourds flottements, faire tomber quelques murs psychologiques... En souhaitant qu’on puisse cerner plus clairement quelques objectifs "immédiats", bref, entrer plus librement dans le vif du sujet à mieux définir. Ensuite, nous pourrions peut-être, pour le meilleur, improviser.

              Patlotch, 26 avril

              Chabaroom

              • > J’A PAS LA TV, , 29 avril 2005

                Mais tu as déjà Internet. Le spontanéisme poétique ? J’adore mais bien préparé alors. Comme disait Confucius...

                L’anonyme animal


                • Réponse d’un membre de meeting à l’anonyme animal, , 28 mai 2005

                  Oui, le forum est un espace de débat. Mais ce n’est pas une décharge publique. Son objet vise l’exposition, la critique de contenus. Ceux qui ne comprennent pas cela instrumentalisent le forum pour y déverser leur bile ou leur néant. Les textes que nous critiquons sont écrits par des camarades, quand bien même nous ne ne partagerions pas les mêmes positions. La théorie n’a d’autre support que la pratique, et pour en juger il faut soi-même "en être". Quelles que soient les orientations théoriques, philosophiques, pratiques que nous critiquons, nous avons pour ligne de conduite de respecter le travail de tout camarade qui met en commun le fruit de ses recherches. Le contenu de l’Appel doit être critiqué comme toute autre position théorico-pratique. Les allusions, ragots, insinuations douteuses, sur la personne d’un "auteur" quelconque, correspondent à des rapports régressifs et malsains à la parole et au texte, mais plus généralement à la "vie" elle-même : le forum n’est pas pour vocation d’être une psychothérapie de groupe. Une revue comme Tiqqun, comme toute autre revue mérite des interventions à la hauteur des exigences qu’elle pose. Il s’agit de situer des positions. Jusqu’à présent, aucun des intervenants sur le forum n’a pris la peine d’exposer les points de divergence ou de convergence espitémologiques sur le contenu d’une revue telle que Tiqqun ou du texte Appel. L’exigence que nous posons, est à ce niveau là.


  • Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, , 12 avril 2005

    Un appel anonyme donc. Tiens, tiens... Destiné à qui ? Là aussi, le doute plane. Pourquoi moi d’abord, moi qui me suis déjà infligé le Tiqqun et qui n’en redemandait pas tant ! Et j’apprends que je ne suis pas tout seul dans ce cas. Comme on se retrouve ! Le cercle pour petit qu’il soit mérite d’être mis en avant (un peu de pub au passage). On peut mépriser le quantitatif (on a appris à se méfier de la masse), mais aspirer à la gloire, prôner le communisme ici et maintenant et ne pas négliger son porte-monnaie, mépriser l’époque et en connaître les ruses, les dénoncer et les pratiquer.

    Alors ? A quoi reconnaît-on un révolutionnaire ? Ton identité est-elle si importante ? La revue invite au débat avec une bonne volonté désarmante. L’effeuillage commence ? Coquette ! Qui es-tu, beLE inconnuE ? Car tu existe, auteurE, quoi qu’il en coûte à notre conscience communisatrice. Il en faut bien un dans ce triste monde qui ne nous appartient pas puisqu’ils ont tout, ces salauds, eux, ceux qui nous contrôlent, enferment nos camarades, etc.

    Le bon sens, toute Tiqqunerie mise à part, l’exige, la corporalité ne peut être niée. Et sans me moquer, la question se pose. Le Tiqqun malgré son allure de compilation de scholiastes en mal d’avenir comme de présent n’est pas ce qu’on a lu de pire dans la littérature militante de ces dernières années. Un peu de luxe, dense et élégant, dans le grand jeu de l’étouffement. Je garde un souvenir particulier des thèses sur la communauté terrible, émouvant témoignage adolescent, des formules brillantes, des intuitions théoriques aussi, surnageant d’un fatras qui ne cachait pas le sérieux de l’intention.

    Tes thèses et tes arguments dans l’Appel ? Ce n’est ni la timidité, ni une irrépressible paresse qui me retiens de t’en demander compte. Je me suis imposé de plus lourdes tâches. Je répéterai seulement ma question : pour qui tu prêches ? Pas pour moi en tout cas : je ne te suivrais pas sur la crête. Merci bien.

    Qui est ce nous dont tu uses avec tant de complaisance et de variété ? Nul besoin d’avoir un nez de sanglier pour soupçonner la part de supercherie d’une posture philosophique bien commode, si moeleuse qu’on s’y vautre, qu’on s’y enfonce. Nous pourrions goutter l’imposture littéraire si elle n’était au service d’une idéologie tout aussi rance que le choix de tes mocassins.

    Car usurper la position des précaires et des chomeurs pour mieux nous refourguer ton petit Debord, ne te suffit pas. Monsieur l’anonyme philosophe. Animateur à défaut d’auteur, ton orgueil est cependant moins misérable que ta tartuferie. La misère t’est-elle devenue si désirable que tu crois qu’en parer ta prose lui donne de la consistance ?

    Pour la plus grande gloire du Communisme, ici et maintenant (communisons tous en coeur, mes frères !), la Révolution vaut bien un pieux mensonge. Et quand on a plus lu que vu, ou vécu, les haillons et les ulcères imginaires donnent toujours l’illusion d’une contenance. Certains s’y laisseront prendre : tu t’adresses à tes pairs.

    Le capitalisme n’est pas la réalité, mais lui appartient. Certains en vivent même, paraît-il. Engels ne s’en cachait pas, ayant choisi de consacrer la sueur de ses ouvriers à l’oeuvre grandiose d’un cerveau qui promettait à tous des lendemains meilleurs. Le temps de potasser la science à sa portée, de laisser faire l’époque, la matière. Un peu de bonne volonté... On sait où tout cela a mené.

    Aujourd’hui, le communisme a vieilli. Embourgeoisés les doctrinaires. Renoncer ? Il n’en est pas question. Faire son époque, lancer ses théories à l’assaut. Toujours. Merci Internet, on propage sa rhétorique sans risquer sa tête. Le confort de son chez-soi vaut mieux que la tribune.

    Aujourd’hui le monde est devenue bien complexe et ce triste constat nourrit encore notre haine d’impuissant contre tous ceux qui font profession de post-modernisme. Une consolation : au moins nous sommes face à face. Marx raisonnait pour cinq pour cent de l’humanité, nous vivons dans une société globale, sans frontière. Seules sur les îles Adaman quelques tribus isolés par l’administration tirent encore des flèches sur les avions qui viennent s’assurer qu’ils vivent encore librement dans la forêt vierge de tout contact.

    L’issue est proche. Trop de misère. La pollution. Presque une divine surprise. La bêtise des autres est notre meilleure alliée ? Défendons-nous de la politique du pire. Il va encore falloir subir la masse mais notre civilsation court à sa perte et qui s’en plaindra ? Nous ne sommes pas nihilistes pourtant. Le tout est de savoir se préserver des éclaboussures.

    D’où les crêtes. C’est quand même mieux que les bas-fonds. S’enterrer ou planer ? Ne pas trop s’en mêler de toute façon. Démissioner ? Annoner. Réfléchir pour les moins cons. Comme le disait Confucius, le sage reclus fait tourner le monde dans sa main. Prions. Comprendre ? Qui lirait aujourd’hui de la politique économique ? L’écologie par dessus le marché. Tout est au-dessus de nos forces.

    La clandestinité est imposée à beaucoup. Une condition qui s’est banalisée. Comme le salariat et pas mal d’autres misères. Continue à t’en faire gloire dans tes pantoufles et prie : nous sommes avec toi.


    • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, , 15 avril 2005

      Il n’y aura pas de réponses à ta prose déliquescente sur ce site. Anonyme restera anonyme. Et tes pantoufles parles-en si ça te tente mais ça ne fera pas avancer grand chose. Tu me sembles un animal bien triste et surtout bien hargneux et sans arguments !


      • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, L’animal, 17 avril 2005

        Ô Anonyme,

        Ce sont des tiennes pantoufles dont je parles, me dispensant de ce genre d’ustensiles et dédaignant les mocassins qui entravent la marche. Encore une chose que je t’avais cachée : c’est moi le vrai Tiqqun.

        L’animal


        • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, Calvaire, 22 avril 2005

          Animal, je n’ai jamais porté de pantouffles et le confort froid du monde capitalisé que nous habitons ne m’habite pas.


          • > Rappel modéré aux camarades bourgeois sans a priori, L’animal anonyme, 25 avril 2005

            Porte ta croix (avec ou sans pantoufles).

            A+

            L’animal anonyme


  • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (message à K.), , 22 mars 2006

    Bonjour,

    Il y a un peu j’ai entendu K. dire quelque chose qui m’est resté en mémoire ; je cite de mémoire : « d’un côté, il y a les bourgeois, qui veulent l’être, la métaphysique, de l’autre, il y a les prolétaires, qui veulent l’avoir, la viande ».

    Mais je voudrais poser à K. (et, incidemment, aux autres participants de Meeting) la question suivante : la « viande », l’ « avoir », est-ce que ce n’est pas aussi une métaphysique qui ne veut pas dire son nom ? Et ce nom, est-ce que ça ne pourrait pas être le matérialisme, historique et dialectique ou pas ? Me vient alors à l’esprit cette phrase, trouvée dans Tiqqun n°1 et qui est manifestement une réminiscence de Heidegger et de la phénoménologie : la négation de la métaphysique est une métaphysique de la négation...

    J’imagine qu’on me qualifiera encore de « petit-bourgeois » existentialiste qui n’a jamais rien compris à la condition prolétaire, mais disons que j’assume provisoirement cette objection...

    N.


    • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (message à K.), jef, 23 mars 2006

      j’ignore quel est le crétin qui se dissimule sous le K mais je te recommande cher N de te mettre autre chose sous la dent pour te faire une idée sérieuse de ce qui se passe ici


    • Avoir ou être ? Avoir eu ou avoir été ? (réponse à N), , 23 mars 2006

      Cher N,

      Oui, la question de l’être et de l’avoir se conjuguent difficilement - sur le plan des énoncés théoriques et philosophiques - dans la société présente. Mais la réduction que tu opères (avec une intention très nette d’en retenir le côté absurde) n’engage pas vraiment au débat. Néanmoins, on peut trouver du côté de Marcuse, Lukacs ou Goldmann des tentatives de réconcilier ces deux faces de l’existence. Tu connais sans doute le crédo existentialiste qui veut que "l’existence précède l’essence", ce qui laisse, au moins pour les amoureux de la recherche, un chantier de questions ouvertes.

      Une mise au point rapide : Le réductionnisme est une déformation de la pensée dont la visée est de nuire. Enfin, comme tu sembles me connaître, ou m’avoir "entendu" sans vraiment me comprendre, je t’invite à venir me parler directement, sans médiation.
      Pour finir, la "viande" est une donnée matérielle de "l’avoir" mais ce n’est point la seule. L’avoir ne saurait se réduire à une donnée particulière de l’existence matérielle des humains. Il en contient d’autres, de nature psychologiques, affectives et symboliques.

      A bientôt. K.


      • Avoir ou être ? , N., 27 mars 2006

        Avoir ou être ?

        Je dois reconnaître que j’ai commis une erreur en me servant du forum de Meeting pour m’adresser directement à K. J’aurais dû m’en tenir à formuler mes questions de manière impersonnelle et générale, sans prendre à parti qui que ce soit. Je m’en excuse auprès de K. et de tous les participants au forum. En toute hypothèse, mon intention n’était pas de procéder à une « réduction » des propos tenus par K., et à plus forte raison, de lui « nuire » d’une manière ou d’une autre. Dorénavant, je ferai preuve de plus de prudence lorsque je déciderai d’intervenir sur ce site

        Cependant, si j’ai jugé utile de rapporter les propos de K. que j’avais saisi « à la volée » lors d’une discussion à laquelle je n’avais pas pris part, c’est qu’elle m’a semblé éclairer sous un certain angle l’opposition entre Tiqqun et Meeting sur ce que j’ai appelé, à tort ou à raison, et de manière sans doute trop emphatique, la question existentialle. Car je continue de penser que c’est une lacune, de la part de Meeting, de ne pas prendre en compte cette problématique, ou de la reléguer purement et simplement dans l’ordre de l’alternative, alors qu‘elle résiste absolument, me semble-t-il, à un tel traitement. Elle représente bien plutôt, selon moi, une alternative à l’alternative, si j’ose dire. Comme l’a exprimé hâtivement un intervenant à propos de cette discussion, Meeting « se situe ailleurs ». A moi, il me semble qu’à trop vouloir se situer ailleurs, on finit par se situer... nulle part !

        De ce point de vue, le reproche d’ « alternative » adressé à l’Appel dans le numéro 2 de la revue me paraît assez partial : cette accusation néglige ce fait non négligeable que l’une des propositions centrales de l’Appel est d’appeler, précisément, à la constitution d’une « force matérielle autonome », ce qui est parfaitement étranger à une quelconque doctrine de l’alternative, quelque soit son degré de subtilité.

        J’aimerais pouvoir formuler ces choses de manière plus précise et plus pertinente, mais je ne dispose pas des ressources théoriques suffisantes pour ce faire. Il est vrai que certains théoriciens cités par K. dans sa réponse (Marcuse, Goldmann, Lukacs, et bien d’autres) ont abordé ces questions existentialles mieux que je ne saurais jamais le faire, mais je ne les connais pas assez pour pouvoir y trouver un appui solide à mon argumentation. Ma critique de Meeting, destinée à mettre en évidence ce que l’on pourrait peut-être appelé, d’un terme un peu prétentieux, l’impensé de la théorie communiste ou communisatrice, reste donc largement intuitive et partielle - je m’en excuse... et je ne désespère pas de lui donner un jour une base théorique moins fragile.

        N.


        • Avoir ou être ? , F. , 23 mai 2006

          Je persiste et signe, en introduisant un autre point qui montrer bien que Tiqqun n’a rien à voir avec une quelconque alternative, pour autant que ce terme d’alternative ait un sens à peu près déterminé, en ce qu’il fait référence à une séquence historique qui a été théorisée en tant que telle (entre autres, par le négrisme), et non qu’il soit une espèce de mot-vedette dont la fonction serait de discréditer tout effort de penser et pratiquer le communisme à l’ère post-classiste.

          Ce point se trouve abordé en toutes lettres dans le texte Ceci n’est pas un programme (Tiqqun n°2, p 251 s.q.) : il y est expressément dit qu’une communauté doit faire coexister en elle, de manière indissociable, un vivre et un lutter. Une communauté qui hypertrophie la lutte au détriment de la forme de vie, des affects, du conatus, se transforme en milice, en organisation paramilitaire. Et, à l’inverse, une communauté qui unilatéralise la vie contre la lutte, perdant ce qu’on pourrait appeler un certain "sens de l’antagonisme", dégénère invariablement en alternative (précisément). L’accusation d’alternativisme lancée à l’encontre de Tiqqun et des éléments qui gravitent autour de sa mouvance est donc rien moins que fausse, plus exactement nulle et non avenue.

          Certes, on pourra encore objecter qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir de communautés ; qu’il n’y a qu’une société totale traversée par le principe dualiste de la lutte des classes. Mais c’est justement cette société comme totalité qui a cessé d’être. En lieu et place, s’affrontent dans la guerre civile des communautés contre le principe de leur dissolution continue dans le néant de l’ethos démocratiste.

          Bonjour chez vous

          F.


          • Avoir ou être ? , jef, 23 mai 2006

            l’accusation est rien moins que VRAIE, tu veux dire, j’imagine

            ou est-ce un joli lapsus freudien ?

            en tout cas cette caractérisation du communisme comme réalité bifide, vie et lutte, c’est pas la première fois que je le pense, mais la première fois que je le lis

            aurais intérêt à lire Tiqqun

            je te donne mon adresse postale ?

            à toi


            • Avoir ou être ? , F., 24 mai 2006

              je voulais dire : l’accusation d’ "alternativisme" à l’encontre de Tiqqun (lancée - entre autres - par Meeting) est fausse. Mais je me suis empêtré dans cette expression "rien moins que". Il ne faut pas confondre alternative et hétérogénéité. Et ceci n’est pas une subtilité sémantique de plus.

              F.


              • Tiqqun n’est pas l’Appel, Denis, 25 mai 2006

                F devrait lire les articles de Meeting plus attentivement, cela lui permettrait de se rendre compte que ce n’est pas Tiqqun, mais l’Appel qui est critiqué dans mon article de Meeting 2 : et que c’est ce texte que je considère comme alternatif et non pas la revue Tiqqun.

                On peut trouver beaucoup de liens de parenté entre Tiqqun et l’Appel. Il n’empeche qu’il ne s’agit pas de la même chose. L’Appel est bel et bien né de la volonté de concilier une tendance aux pratiques franchement alternatives avec une autre qui s’inscrit plus nettement dans la lutte : le compromis théorique qui en est résulté ne parvient pas à échapper à l’alternative telle que je l’ai définie (croire en la possibilité de vivre le communisme au sein de la société du capital), et le fait que ces alternatifs ne soient pas des pacifistes n’y change rien. Ne pas être pacifiste n’a jamais été un gage de radicalité.

                Le différent s’articule évidemment sur la question des classes : c’est quand on ne comprend plus la théorie du prolétariat, c’est quand comme F on la prend pour "un principe dualiste" qu’on croit possible de créer une communauté communiste qui lutterait contre sa "dissolution continue dans le néant de l’éthos démocratiste"...

                Quand à Tiqqun, il y aurait beaucoup de critiques à en faire également, mais effectivement je n’aurai pas spécialement choisi l’angle de l’alternative pour cela.


                • Tiqqun n’est pas l’Appel, F., 28 mai 2006

                  Le communisme est.

                  Je répondrais à Denis sur un seul point, le seul qui me paraisse vraiment décisif, à savoir que l’Appel serait un « texte alternatif » parce qu’il postulerait que le communisme peut être vécu dès à présent, dans la « société du capital ».

                  L’erreur fondamentale du marxisme en général, de Meeting en particulier, est de méconnaître ce fait métaphysique premier, originaire, qu’est l’existence comme être-là (mondanité et temporalité). J’affirme que tous les errements du marxisme et du post-marxisme ont cette mécompréhension, cet oubli, pour origine et principe. Avant d’être tel ou tel, ouvrier ou manager, noir ou blanc, homme ou femme, je suis. « L’existence précède l’essence ». C’est là, pour moi qui suis et ai à être, la donnée ontologique primaire. La méconnaissance de l’existence telle qu’elle est (« l’étant est ») condamne le marxisme à la superficialité et à l’impuissance, c’est-à-dire au militantisme. Dans Tiqqun n°2, il est écrit que la forme de vie est l’unité humaine élémentaire. En rattachant cela à ce que j’essaie de formuler, je dis : tandis que le libéralisme a sublimé la forme de vie sous les espèce de la fiction de l’individu déterminé par contrat, le marxisme, commettant pour ainsi dire l’erreur inverse, a sublimé cette même forme de vie sous le macro-concept de la classe, de telle sorte que l’existant humain est rapporté, en définitive, à un exemplaire interchangeable et sériel de la classe. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y a à la base de cela une mauvaise ontologie, car ce qui est perdu, oblitéré, c’est la compréhension de l’existence dans sa concrétude - la forme de vie -, dans ses caractères primordiaux. Et de ce point de vue, le marxisme s’inscrit bel et bien dans la tradition d’une métaphysique dont la fin a été déclarée irrévocablement, mais qui n’en finit pas de finir.

                  Le commun est l’essence de l’existence. Etre, c’est être-avec. Il n’y a d’existence que là où il y a du commun, et réciproquement. Conséquemment, le capitalisme, qui est la négation en acte de tout commun, est nihiliste. On peut même dire que le capitalisme n’existe pas ; je veux dire par cela : qu’il n’a aucune positivité ; qu’il n’existe qu’en tant qu’entrave posée à l’expression du commun. La domination du capital, pour parler comme les marxistes, n’est que le résultat de notre impuissance à faire consister ce commun, cet être-commun. Seul est réel le communisme Seul le communisme existe positivement, et ceci dès à présent, pour la simple raison qu’il est une expression du commun. Il y a du communisme chaque fois qu’il y des inclinations, des dispositions au partage, de la rencontre et du lien, du jeu entre des différences aussi. Le capital, lui, n’existe, comme fausse positivité, comme illusion réelle, qu’en vertu du communisme déjà là, en vertu de ce commun déjà là qui résiste à toute réduction, fait pièce à tout anéantissement. Le monde n’est-il pas suspendu à l’idée du communisme ? Si le vivre, dans le sens le plus large du terme, a pu cependant demeurer, alors même que le capital subsumait la totalité de ses caractères sous les espèces de la biopolitique impériale, c’est que ce vivre fût préservée par de multiples expressions communistes, quelques partielles et fragiles qu’elles aient pu être - et cela, non pas « à l’intérieur de la société du capital », (mal)comprise comme totalité réifiée de part en part sous le signe de la négativité absolue, mais comme autant de dehors irréductibles,de points d’extériorité. Autrement dit, le commun, essence de l’ « homme », est déjà là, non pas simplement comme tendance historique sous-jacente au capitalisme total (la « vieille taupe »), mais comme ce qui, dès à présent, fait vivre et demande à être porté à l’expression. Cette expression intacte du commun est le communisme. C’est pourquoi le communisme est déjà là et que nous avons à le vivre - immédiatement. De le vivre, il en va même de notre devoir le plus impératif et souverain. Car il n’y a pas de choix entre vivre et ne pas vivre - sauf à se suicider, soit participer au nihilisme du capital.

                  Denis écrit : l’alternative, c’est « croire en la possibilité de vivre le communisme au sein de la société du capital ». Je réponds : le communisme est le vivre lui-même, hic et nunc, et ce vivre est vouée à expulser hors de lui le nihilisme du capital (« anéantir le néant ») - le capital étant plus qu’une société ou un mode de production : une métaphysique. Le communisme est déjà là, pour ainsi dire devant nous, sous nos yeux, parce que la vie est là (l’existence comme être-là), parce que la vie vit malgré tout, et résiste à l’emprise du capital, de la quantification par la marchandise, du régime impérial. Je dis donc : non seulement nous voulons vivre le communisme, mais nous vivons déjà le communisme, et nous le devons ; nous vivons le communisme chaque fois que de l’existence surgit, chaque fois que du commun émerge et s’organise, s’élabore, s’intensifie.

                  Et peut-être, finalement, est-ce bien plutôt le marxisme, avec sa grande vision panhistorique, qui, en définitive, serait du côté de l’alternative, la meilleure preuve étant peut-être cette crainte obscure du théoricien comme de l’activiste de tomber du côté de cette autre innommable qu’est pour lui l’alternative. Mais sans aller jusque à une telle extrémité, qui pourrait ressembler à une provocation, nous pouvons bien affirmer que le marxisme est de ce monde, mais comme tout ce qui est faux, il est de ce monde sur le mode de l’absence et de la désaffection. Le marxisme est triste. Pour cela, il doit être combattu. Et, à mes yeux, une compréhension adéquate de l’existence dans toute son extension représente le point de départ d’une nouvelle politique communiste à expérimenter, une politique post-marxiste et post-classiste.

                  Pour résumer d’un mot : le communisme est - maintenant ou jamais.

                  P. -S. : Au-delà des intentions conciliatrices supposées que Denis prête aux rédacteurs de l’Appel, je vois une continuité assez évidente entre ce texte et Tiqqun, ne serait-ce que dans le souci de remettre au cœur d’une politique communiste la concrétude de notre présence immédiate au monde, conjuguant le sensible et l’intelligible, l’avoir et l’être, le besoin et le jugement ; c’est-à-dire le soi, la subjectivité, ou plus exactement la forme de vie, parce que le concept de subjectivité est considéré, à juste titre, comme par trop entaché de « fatras métaphysiques » ; donc de poser la question communiste en termes éthiques. Et un devenir communiste est plutôt un devenir quelconque qui renoue avec le sens de l’être, une désubjectivation et un arrachement à toute identité adjugée qu’une affirmation, quand bien même une telle affirmation, dialectiquement, se réaliserait sur le mode de la négation/dépassement. Cela dit, je serais assez intéressé par une critique de Tiqqun, cette fois, sous un angle différent que celui du leitmotiv un peu sidérant de l’« alternative ».

                  Bonjour chez vous

                  F.


                  • Le ventre se ramasse à l’Appel, Patlotch, 29 mai 2006

                    Il vont sauter de joie, les prolos qui mangent ce que d’autres produisent en même temps que de quoi être exploités, en apprenant que le communisme les appellent ici et maintenant, s’ils sont des hommes, des vrais, à « la concrétude de [leur] présence immédiate au monde, conjuguant le sensible et l’intelligible, l’avoir et l’être, le besoin et le jugement »

                    Dire que j’ai failli survivre, pré-situ avec trente ans de retard, pour l’amour d’une régression qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre (traduction : ne pas confondre mes questionnements sur le "moins strictement prolo s’abolissant que moi tu meurs dans le capital" de TC avec cette accumulation d’humanisme théorique pur et dur).

                    Chaque phrase ou presque de ce texte de F. serait un délice à se mettre sous la dent, découpée avec le triste couteau du so called marxisme. D’autres le feront mieux que moi, qui pense que la vie est ailleurs, avec le pudding.

                    Patlotch, 29 mai

                    PS : Tiens bon, Jef, plus que trois cent pages ou retour à l’Appel !


                  • Le communisme c’est l’amour du prochain, Mr Maurice, 29 mai 2006

                    "Il y a du communisme chaque fois qu’il y des inclinations, des dispositions au partage, de la rencontre et du lien, du jeu entre des différences aussi."

                    "Si le vivre, dans le sens le plus large du terme, a pu cependant demeurer, alors même que le capital subsumait la totalité de ses caractères sous les espèces de la biopolitique impériale, c’est que ce vivre fût préservée par de multiples expressions communistes, quelques partielles et fragiles qu’elles aient pu être - et cela, non pas « à l’intérieur de la société du capital », (mal)comprise comme totalité réifiée de part en part sous le signe de la négativité absolue, mais comme autant de dehors irréductibles,de points d’extériorité. Autrement dit, le commun, essence de l’ « homme », est déjà là, non pas simplement comme tendance historique sous-jacente au capitalisme total (la « vieille taupe »), mais comme ce qui, dès à présent, fait vivre et demande à être porté à l’expression. Cette expression intacte du commun est le communisme."

                    "Je dis donc : non seulement nous voulons vivre le communisme, mais nous vivons déjà le communisme, et nous le devons ; nous vivons le communisme chaque fois que de l’existence surgit, chaque fois que du commun émerge et s’organise, s’élabore, s’intensifie."

                    Ces trois citations extraites du textes précédent soulignent bien le principal problème que j’ai rencontré à la lecture de l’Appel. Quand la seule définition du communisme serait réduite à l’existance d’un penchant humaniste, une inclination vers l’autre... Alors il nous faudrait admettre que lorsque Bill Gates, satisfait du travail de sa boniche portoricaine, lui adresse un franc sourire il y a du communisme là-dedans. Que lors que Chirac embrasse Bernadette il y en a aussi, peut être même dans la haine du flic qui tabasse un bougnoule ? Qui sait ?
                    Le malaise vient du fait que dans l’Appel ne figure jamais le mot exploitation, que le terme salariat (qui lui y figure deux fois) n’y est employé que dans un sens très général recouvrant la condition commune aux Pdg et aux mineur de fond et pour n’y dénoncer que son côté aliénant. Le malaise vient du fait qu’on ne comprend pas très bien pourquoi c’est le vocable "communisme" qui est employé au lieu de "nèo-christianisme" ou "babacoolisme pédant". Car si le communisme n’est que cela, une "inclination" à garder une parcelle d’humanité en soi, qu’est-ce qui le distingue de tout autre projet : fascime, altermondialisme, social-démocratie, boudisme, franc-maçonnerie, animation socio-culturelle ?

                    Peut être que dans le terme communisme il y aurait inclus l’idée de la fin du rapport d’exploitation et l’abolition des classes sociales. Peut être que le projet communiste doit s’affronter à l’Etat, au rapport social capitaliste et à ceux qui ont intérêt à ce qu’il perdure.
                    Va savoir ?

                    En tout cas les plus tristes que j’ai rencontré sont bien ceux qui font du plaisir une idéologie, ceux qui tentent de formaliser des rapports humains "vraiment" super sympas en les figeants dans des recettes et une formalisation normative totalement abstraite. J’en ai beaucoup croisé des curés évangélisateurs qui prêchent l’intensité de la vie, à coup d’anathèmes et de sentances tirés de bouquins. En tout cas tu ne respire pas la joie de vivre et tu auras beau te répéter tous les matins devant ta glace "chaques jours de tout point de vue mes rapports humains sont de plus en plus riches et sympas", tu resteras un pisse-froid et un curé.


                    • Le communisme c’est l’amour du prochain, jef, 3 juin 2006

                      je constate que F/N me coupe l’herbe sous le pied, puisque je ne trouve l’occasion de poster le message suivant, pourtant ancien, que maintenant.
                      non seulement le sourire de Gates à la boniche, pas plus que les autres exemples que tu prends, ne recèle aucune parcelle de communisme, non seulement il est évident que ce n’est pas ça que visent nos humanistes pestiférés, mais on se demande quelle est la dose de mauvaise foi nécessaire pour seulement essayer de faire croire que le bouc émissaire désigné pense à ça, contre toute évidence, quand il parle de porosité des rapports sociaux à de l’héréogénéité communiste résiduelle. si VRAIMENT tu ne peux penser qu’au sourire de gates à la boniche philippine en guise de communisme de période prérévolutionnaire, en d’autres termes à rien, c’est que que je me suis trompé d’adresse en débarquant ici.
                      mais je continue de croire à la mauvaise foi expresse, visant à secouer le cocotier immédiatiste à juste titre. le communisme sans perspective stratégique, révolutionnaire, c’est de l’air, bien sûr. mais est-ce tout ce dont il s’agit avec les camarades de l’Appel ? telle est la question.


              • Avoir ou être ? , jef, 26 mai 2006

                le diable est dans le détail et si ce n’est pas une subtilité sémantique, ce n’est rien.
                sans doute n’est-ce pas gratuit, voilà skia comme dirait mon parrain.
                je suis parvenu à ne pas résoudre pleinement au terme de quatre cents pages la conjonction entre hétérogénéité et antagonisme
                mais je tiens bon


                • Se comprendre et/ou être compris ? , Patlotch, 26 mai 2006

                  Remarques d’impures formes

                  Je crois avoir trouvé ce que je reproche à certains post(eur)s : même quand je comprends littéralement ce qui est écrit, je ne sais pas toujours ce que ça veut dire, où ça veut en venir...

                  J’ai longtemps rapporté ce phénomène en totalité à mon inculture, considérant après tout que c’était à moi de faire quelques efforts. Avec le temps, je m’aperçois que ceux-ci n’ont résolu que très partiellement le problème, et que pour une bonne part, celui-ci tient au peu de souci que peuvent avoir les envoyeurs d’être compris, non seulement de leur interlocuteur apparent, comme dans un vrai dialogue, mais aussi, et je dirais surtout, de ceux supposés les lire et s’intéresser à leurs échanges. Ce souci pourrait avantageusement participer d’un objectif de ce forum, qui serait de sortir des joutes sur autoréférences croisées, pas forcément connues des visiteurs les plus motivés a priori.

                  Si je n’avais pas compris cet échange, ce n’était pour le coup pas même faute de connaître l’Appel, ou Tiqqun, ou l’article de Denis répondant au premier, mais d’avoir prêté aux échangistes une maîtrise parfaite de tout ça, derrière leurs allusions et leurs tons assurés. On a ici un bon exemple du genre de quiproquo qui peut tourner au ridicule. Me v’là donc décomplexé !

                  Le peu de souci d’être compris s’ajoutant au peu d’efforts pour comprendre, le résultat est un dialogue de sourds pour un public de muets. Pour peu qu’en plus certains retiennent une part variable mais essentielle de ce qu’ils pensent, ce qui n’est compréhensible sur ce forum en général que dans certaines limites largement dépassées pour des raisons dans lesquelles je n’ai pas à entrer, on obtient l’équivalent pour le forum du rapport travail improductif/travail productif et une plus-value relative, au sens le plus commun, débouchant sur une tendance à la baisse de l’intérêt des lecteurs inversement proportionnelle à la quantité de souci évoquée chez les intervenants. Ce n’est certes pas capital, et c’est pourquoi ce développement est purement fantaisiste, sauf que dans la vie, comme dit ma marraine, ya pas d’secret...

                  Moi aussi je sais faire : Jef, il te reste trois cent pages pour saisir que contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste ».

                  Merci à Denis pour ses lumières... et hâtons-nous de rendre la théorie bitable

                  Patlotch’ 26 mai


                  • arroseur arrosé ou crétinisme volontaire ?, jef, 29 mai 2006

                    "contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste »."

                    non seulement je ne comprends pas ce que tu veux dire malgré nos échanges a parte de ce WE, mais je suis sûr que personne à part moi n’est me^me censé piger l’adresse qui suppose le background desdits échanges. à part la bonne tranche de foutage de gueule public, je ne vois pas pourquoi tu joins ce morceau au message, incompréhensible aux autres participants du forum. ceci dit non sans un regard en coin au modérateur, qui a du boulot, sans doute.


                    • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, Patlotch, 30 mai 2006

                      Le « background desdits échanges » est plus haut :

                      Denis 25 mai, Le différent s’articule évidemment sur la question des classes : c’est quand on ne comprend plus la théorie du prolétariat, c’est quand comme F on la prend pour "un principe dualiste" qu’on croit possible de créer une communauté communiste qui lutterait contre sa "dissolution continue dans le néant de l’éthos démocratiste"...

                      Jef 26 mai : Avoir ou être ?
                      je suis parvenu à ne pas résoudre pleinement au terme de quatre cents pages la conjonction entre hétérogénéité et antagonisme mais je tiens bon

                      C’était de ta part :

                      1) une allusion aux Fondements... de Roland Simon ;

                      2) une interrogation sur l’hétérogénéité, que j’ai comprise comme le contraire d’endogène, pour le "dépassement produit sur la base de l’être prolétarien dans la contradiction du capital", ce qui n’est effectivement pas explicite ici, mais sans quoi on ne comprend pas tes positions ou questions.

                      A quoi j’ai répondu ça, arroseur s’arrosant volontairement, par l’absurde :

                      Moi aussi je sais faire : Jef, il te reste trois cent pages pour saisir que contradiction ne signifie, dans certaines conditions et nécessités matérielles, pas davantage processus endogène que « principe dualiste ».

                      Il me semble que la question de fond qui est derrière ces échanges, c’est effectivement celle de la part d’humanisme, nulle, partielle ou totale, qui est injectée dans le processus révolutionnaire communisateur. En d’autres termes, pour simplifier, cette part est nulle pour TC, totale pour l’Appel, et partielle pour toi comme pour moi. Dit inversement, c’est quel ’dosage’ de l’attaque de l’exploitation (et des déterminations fondant le mode de production capitaliste), entre condition nécessaire et condition suffisante dans les contenus et formes de la communisation, c’est-à-dire de la production de communisme.

                      *

                      Je saisis l’occasion pour préciser que mon "retour dans le giron TC-Meeting" ne s’entend pas comme alignement sur la thèse du dépassement produit strictement sur une base prolétaire dans et face au capital. A ce stade je pense qu’il faut distinguer entre :

                      1) la période qui nous sépare du déclanchement de la communisation, l’engagement des hostilités produisant le dépassement des limites de la contradiction essentielle de l’exploitation. A cet égard, la part d’humanisme me semble relever effectivement de l’alternativisme ou d’un immédiatisme quel qu’il soit.

                      2) la communisation engagée, ou la question est posée de la double composante négative (abolition du capital et du prolétariat) et positive (création de nouvelles relations inter-individuelles, d’immédiateté "sociale" entre individus) du communisme.

                      Je relierais cette distinction à l’« activité de crise » que Roland Simon reprend à Bruno Astarian pour la discuter pages 677-678 de Fondements critiques d’une théorie de la révolution, in "Abolir le capital / L’appartenance de classe devient une contrainte extérieure").

                      Au total je considère par conséquent, c’est de mon point de vue la cohérence de ma position, que la question de la part d’humanisme dans le processus révolutionnaire ne se pose pas immédiatement, et que cela ne vaut pas de rester en retrait du conflit essentiel, sur l’exploitation.

                      Patlotch, 30 mai


                      • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, jef, 2 juin 2006

                        1. je ne faisais nulle allusion à l’opus maximum de roland ; les pages de misère visées étaient les miennes propres ;
                        2.quant au dosage d’humanisme, ce n’est pas la question. l’important est la dualité principielle, l’ambivalence de la force de travail, comme vecteur d’une contrariété sans remède entre ce qui pousse (la nature littéralement) contre le capital et la fonction capitaliste dont on en voit pas comment, purement identique à soi, sans reste, elle serait le lieu d’une poussée hétérogène - puisqu’à être antagoniste, il faut au moins être hétérogène. le communisme est d’emblée cette part en développement d’hétérogénéité non pas irréductible (l’usinage complet de l’humain, de l’espèce, n’est pas à exclure de l’horizon du capital : ce serait la prise en charge capitaliste de la petite circulation, devenue grande, c’est-à-dire la production capitaliste de la force de travail, qui jusqu’ici est marchandise, mais pas encore marchandise capitaliste au sens de l’ouvrier célibataire à l’hôtel de Lipietz) mais résiduelle de la socialisation capitaliste, et ceux qui parlent de communisme strictement futur, c’est-à-dire rigoureusement absent, ignorent que passé et futur ne sont que des modalités du présent, ce dont même les bordiguistes italiens de chez n+1 font leur principe (il est vrai, en confiant au capital le soin de libérer son germe communiste, ce qui est l’aberration marxiste par excellence).
                        c’est pourquoi la question centrale de TC et peut-être de meeting (il est remarquable qu’elle est revient comme une litanie) : "comment le prolo s’abolit strictement en tant que prolo" est me semble-t-il dépourvue de sens. je dirais même que sa récurrence est un aveu d’impuissance, presque un déni, les questions qu’on martèle ad nauseam en espérant que grâce à Coué leur forme interrogative se convertira subreptiscement en affirmation sont des fausses questions. cela dit, le débat est par ailleurs passionnant.


                        • Quelle part de matuvisme dans l’activité de théorie vers la communisation ?, Patlotch, 2 juin 2006

                          Même si moi je parvenais à comprendre ce charabia intello qui en jette, je n’y répondrais pas. S’il y a plusieurs lignes qui séparent, quant au communisme et qu’on le prenne ici dans tous les sens qui nous sont communs, il en est une sur laquelle je ne transigerai jamais : ce qui est dit en son nom doit être compris de ma marraine.

                          J’ai le plus grand respect pour ceux qui élaborent, dans la peine et la patience, de quoi comprendre les choses dans des termes qui, pour être difficiles et complexes, n’en sont pas compliqués et impénétrables. Nous savons tous que si la théorie communiste veut sortir du bois pour s’embarquer dans la réalité sociale à transformer, elle devra en assumer les conditions de langage, au nom même de ceux qu’elle prétend, in fine, aider. Je vois bien que les théoriciens qui comptent sont plus conscients du problème que les mouches du coche "communisateur". Si les luttes reformulent les acquis de la théorie, ce ne sera pas en en sortant par le bas, qui se prend pour le haut, de l’hermétisme (en l’occurrence qui des luttes concrètes ne parle jamais, mais seulement des livres, et pas des plus récents). Il est donc clair que c’est dans les luttes, pas chez Meeting, que se forgera leur langage adéquat. Mais si Meeting c’est du charabia d’intellos, fussent-ils bien intentionnés, le revue comme le site iront à rebours.

                          J’ai peu d’estime, c’est peu dire, pour ceux qui alimentent à l’insu de leur plein gré l’idéologie populiste de la claire "communication". Je supporte assez mal, quotidiennement, les hauts fonctionnaires pour reconnaître par leur langage, dans le rapport humain, ceux qui fonctionnent selon les mêmes principes, à l’insu de leur plein gré.

                          Verbeux, encore un effort pour devenir communs.

                          Patlotch, 2 juin

                          (ici je ne dis rien de ce que je crois comprendre de l’intervention de Jef, ce serait trop cruel)


                        • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, Patlotch, 3 juin 2006

                          1. je ne faisais nulle allusion à l’opus maximum de roland ; les pages de misère visées étaient les miennes propres

                          Dont acte. Cela dit, ça ne change pas grand chose puisque la polémique tourne sur les thèses de TC qu’on trouve dans ce livre, et qu’on trouve ce livre, mais pas encore le tien.

                          quant au dosage d’humanisme, ce n’est pas la question.

                          Peut-être ai-je ramassé dans ce terme des positions qui devraient être critiquées plus spécifiquement (je ne suis pas philosophe). Est-il inutile de préciser que je parle d’humanisme théorique ? La question, pour autant que "dosage", que j’ai utilisé pour faire simple, soit pertinent, est davantage celui de l’exploitation que de l’humanisme.

                          (je souligne en italique)

                          l’important est la dualité principielle, l’ambivalence de la force de travail, comme vecteur d’une contrariété sans remède entre ce qui pousse (la nature littéralement) contre le capital et la fonction capitaliste dont on en voit pas comment, purement identique à soi, sans reste, elle serait le lieu d’une poussée hétérogène - puisqu’à être antagoniste, il faut au moins être hétérogène.

                          « dualité principielle », « contrariété », « hétérogénéité », « antagoniste »... C’est bien ce que j’avais compris : il n’est nulle part question de « contradiction », celle-ci étant supposée renvoyer à Hegel, chez Marx comme chez R. Simon.

                          Ici on a, mieux que de l’humanisme théorique, un naturalisme vitaliste, ça finira chez Vaneigem.

                          le communisme est d’emblée cette part en développement d’hétérogénéité non pas irréductible (l’usinage complet de l’humain, de l’espèce, n’est pas à exclure de l’horizon du capital [...] ceux qui parlent de communisme strictement futur...

                          Il faut avoir survolé les textes de TC/RS pour y trouver l’idée de communisme strictement futur. C’est précisément l’objet de controverses, en particulier avec Charrier de La Matérielle, qui fait le reproche inverse, si j’ai bien compris. Comme n’est comprise ni la dynamique de la contradiction, ni la notion de limite, on a besoin de déformer les thèses en cause, et on aboutit à une logique formelle et mécaniste (dualité, contrariété, etc.)

                          la question centrale de TC et peut-être de meeting [...] : "comment le prolo s’abolit strictement en tant que prolo" est me semble-t-il dépourvue de sens.

                          J’ai dit mes propres réserves sur le strictement, ce qui n’est pas une raison pour abandonner la contradiction de l’exploitation, tant que la lutte n’est pas engagée en son coeur, ce qu’on appelle ici "communisation" : problème que j’ai suggéré d’examiner avec la notion d’activité de crise. Le problème c’est qu’on voir bien comment il commence, cet abandon, et qu’on sait trop où il finit.

                          Pour que le débat devienne passionnant, encore faudrait-il que les positions soient discutées pour ce qu’elles sont.

                          Patlotch, 3 juin


                          • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, jef, 6 juin 2006

                            on se fout des philosophes professionnels. ils sont stipendiés pour défendre l’ordre, ne pas penser, pas faire de pli, de lien, ne pas intel-ligere. la bêtise savante est rétribuée par l’Etat : on appelle ça atelier protégé du travail mental.

                            ta contradiction est celle du capital. rien ne sort de la contradiction, qui est la contradiction capitaliste, que la contradiction capitaliste. le capital est, cherchais-tu à me le rappeler ?, la contradiction qui se supporte : baisse tendancielle et contre-tendances. je n’en parle pas ici, parce que ce qui m’intéresse plus que la connaissance de l’ennemi, c’est la fin de la connaissance, en l’occurrence la défaite de l’ennemi en question. si ton langage se borne a celui de l’ennemi, tu fais ce que nietzsche disait de ne pas faire : devenir monstre en combattant le monstre.

                            à force de répéter capital, contradiction, lutte des classes, il ne te restera que ça - comme disait Roland, tu finiras par l’aimer ta putain de contradiction, de lutte des classes. l’ennemi est grand. le respect se mue en admiration. prenons le pouvoir. "mon" communisme putatif est, j’avoue, quelque chose d’entièrement différent du capital. Ein ganz Anderes, disait Horkheimer.

                            finir chez vaneigem n’est certainement pas par les temps qui courent la pire chose qui puisse m’arriver. je ne parle pas de théorie, ici.

                            ton dosage. plus ou moins d’exploitation ? plus ou moins d’humanisme ? à quoi rimé-ce ? picon-bière ou bière-picon ? l’important est qu’il y ait autre chose que la contradiction, quelque chose d’extérieur (hétérogène) et qui affronte la contradiction (antagonisme). le communisme est antagoniste à la contradiction du capital et pousse ce dernier à redéfinir les termes de sa contradiction, sa composition organique.

                            l’instabilité de la contradiction se résorbe par la redéfinition des termes de la contradiction, qui traduit dans la langage de l’ennemi les effets externes de l’antagonisme (lutte des classes, crise, restructuration). s’il n’y avait pas d’externité même résiduelle au capital, on se serait pas là à gloser de sa fin. mais manifestement ce résidu est en voie de résorption définitive. on ne tolère plus que le langage de l’ennemi, on ne tolère plus que l’ennemi, étrange ennemi.

                            l’extériorité n’a rien de spatial, les individus qui supportent la contradiction et ceux qui supportent l’antagonisme sont les mêmes : ils sont clivés, schizés. ce qui se comprime en eux sont deux sujets, deux plis des ‘mêmes’ corps, en réalité, deux corps en un seul lieu : le capital et la singularité communiste. les mêmes parties extensives supportent des rapports antagonistes, simultanément comme virtuel et actuel, successivement comme actualités. les parties prises différemment dans le tout s’altèrent, mais non essentiellement : c’est leur combinaison alternée qui décide du changement essentiel. De la à définir les parties en question : les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration.

                            la relance de l’antagonisme relance la contradiction ipso facto (c’est-à-dire par la compression des contraires asymétriques en domination capitaliste), provoque la redéfinition de ses termes. c’est l’action antagoniste qui détermine le jeu de la contradiction, pas l’inverse. c’est parce qu’il y a de l’antagonisme que le jeu de la contradiction risque de mal finir pour la contradiction. la contradiction n’a pas de vertus révolutionnaires génétiques, au contraire, elle se supporte, à tel point que ce fait de se supporter comme contradiction définit le capital comme procès.

                            "Il faut avoir survolé les textes de TC/RS pour y trouver l’idée de communisme strictement futur. C’est précisément l’objet de controverses, en particulier avec Charrier de La Matérielle, qui fait le reproche inverse, si j’ai bien compris. Comme n’est comprise ni la dynamique de la contradiction, ni la notion de limite, on a besoin de déformer les thèses en cause, et on aboutit à une logique formelle et mécaniste (dualité, contrariété, etc.)"

                            j’espère que tu organises des cours de rattrapage. je ne peux pas arborer le pedigree du lecteur exhaustif, qui se serait farci comme toi les 19 volumes de tc, sans parler du reste. je n’ai lu que quelques centaines de pages de tout ce corpus, du pur survol, quoi.

                            "logique formelle et mécaniste", c’est vrai aussi que je n’ai jamais été fort en matérialisme dialectique, mais je compte sur toi. de la saine dialectique matérialiste, comme au bon vieux temps.

                            si tu me dis que ce qui te gêne dans la théorie meetécée, c’est le "strictement" du point 3 (sauf erreur) de la 4e de couverture, tu dis que je ne dis rien d’autre que toi.

                            quant à l’abandon de "la contradiction de l’exploitation", j’aimerais bien, comme tout le monde ici. de là à dire que je le fais, il y a que tu me prends pour un thaumaturge. abandonner la contradiction suppose qu’on théorise l’abandon, non ? donc qu’on théorise la contradiction de l’exploitation. Non, que je ne pige rien à rien, peut-être, mais ne t’y mets pas aussi, stp, en me prêtant des intention absurdes. si connaître ce qu’il y a à démonter exige qu’on ne connaisse que ça, on ne démonte que pour remonter - si tant est qu’on démonte quoi que ce soit.

                            grosses bises et prenons l’air si tu veux bien

                            4 juin


                            • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, Patlotch, 7 juin 2006

                              Notre différend s’éclaircit.

                              ta contradiction est celle du capital. rien ne sort de la contradiction, qui est la contradiction capitaliste, que la contradiction capitaliste. le capital est [...] la contradiction qui se supporte : baisse tendancielle et contre-tendances. je n’en parle pas ici, parce que ce qui m’intéresse plus que la connaissance de l’ennemi, c’est la fin de la connaissance, en l’occurrence la défaite de l’ennemi en question. si ton langage se borne a celui de l’ennemi, tu fais ce que nietzsche disait de ne pas faire : devenir monstre en combattant le monstre.

                              C’est ta conception de la contradiction qui me paraît étrange : en quoi serait-elle une contradiction essentielle du capitalisme, si elle ne faisait que le définir statiquement, ad vitam eternam, si elle n’est pas une histoire, une dynamique produisant son dépassement ? Tu sort d’Hegel, en refusant l’Aufhebung, très bien, mais tu n’entres pas chez Marx, dans le capitalisme produisant sa nécrologie, par la lutte de classes, comme identique à son expression dans la baisse tendancielle du taux de profit. En définissant cette contradiction, on n’est pas chez l’ennemi, et d’ailleurs sa vision, sa compréhension de ce qu’il fait, son langage, comme capitaliste, ne sont pas ceux-là. Et même s’ils l’étaient, ce n’est pas le langage (ni le sien ni le nôtre) qui produit la contradiction et son dépassement, mais la lutte.

                              à force de répéter capital, contradiction, lutte des classes, il ne te restera que ça - comme disait Roland, tu finiras par l’aimer ta putain de contradiction, de lutte des classes. l’ennemi est grand. le respect se mue en admiration. prenons le pouvoir. "mon" communisme putatif est, j’avoue, quelque chose d’entièrement différent du capital. Ein ganz Anderes, disait Horkheimer.

                              Tu confonds deux choses, le fait de remettre en cause ou pas l’essence du capital. Qui se traduit par exemple : 1. remettre en cause la règle du jeu de ce partage, donc des présuppositions de l’exploitation, la vente-achat de la force de travail comme marchandise. 2. par déplacer le curseur salarial par la lutte revendicative, et donc diminuer la plus-value à somme égale = « aimer la putain de contradiction » c’est ne vouloir que la lutte revendicative, justifiant le syndicalisme quel qu’il soit en imaginant la transcroissance, quantitative, vers la remise en cause. Essaye avec un variateur de lumière sur une ampoule de 100W : tu n’obtiendras jamais 200w et tu ne feras pas péter l’ampoule, même à fond. « Ton communisme putatif » il trouve de l’énergie ailleurs que dans le fil qui alimente l’ampoule. "ganz Anderes" = la vie est ailleurs. Bon voyage !

                              ton dosage. plus ou moins d’exploitation ? plus ou moins d’humanisme ? à quoi rimé-ce ? picon-bière ou bière-picon ? l’important est qu’il y ait autre chose que la contradiction, quelque chose d’extérieur (hétérogène) et qui affronte la contradiction (antagonisme)

                              J’aurais mieux fait de me taire plutôt que d’essayer cette simplification, même avec des guillemets à dosage, c’est pas très dialectique. Au temps pour moi. Mais ton schéma s’enfonce dans l’étrange : « un antagonisme qui affronte la contradiction »

                              le communisme est antagoniste à la contradiction du capital et pousse ce dernier à redéfinir les termes de sa contradiction, sa composition organique. / l’instabilité de la contradiction se résorbe par la redéfinition des termes de la contradiction, qui traduit dans la langage de l’ennemi les effets externes de l’antagonisme (lutte des classes, crise, restructuration). s’il n’y avait pas d’externité même résiduelle au capital, on se serait pas là à gloser de sa fin. mais manifestement ce résidu est en voie de résorption définitive. On ne tolère plus que le langage de l’ennemi, on ne tolère plus que l’ennemi, étrange ennemi.

                              Ce que tu décris me semble se passer au sein même de la contradiction, l’alimenter, dans une articulation de niveaux différents qui tous, dans le capital comme société, sont subsumés par la contradiction essentielle. Cela ne signifie pas qu’ils sont absents, qu’il n’y a nulle part de nature, de génétique, d’humain, de singulier et de contradictions en tant que particularités, dans cette société, qui participent de la lutte de classes, mais que ce n’est pas à partir d’elles que peut, de l’extérieur de la contradiction comme implication réciproque, sauter le verrou de l’exploitation. Pour moi, c’est en ceci que la formule "strictement en tant que prolétaire" peut s’ouvrir à d’autres dimensions attaquant le capital par la médiation d’autres niveaux (notamment l’Etat, la politique, les oppressions et doominations, mais aussi l’écologie par exemple), mais il faut voir dans quelles conditions, par quels processus, à quel moment cela peut jouer un rôle décisif du point de vue révolutionnaire, et il me semble que cette ouverture du strictement ne peut être effective que dans « l’activité de crise », dans le dépassement engagé des limites, c’est-à-dire les mesures communisatrices. Avant, tout se referme comme "récupération", alternative, impuissances diverses retombant dans la règle du jeu de l’ennemi. Question peut-être de quantité, mais qui pose celle de la qualité : à quoi tendent les luttes, de quoi s’arment-elles comme objectifs, et aussi comme stratégie, qui deviennent alors des enjeux théoriques et pratiques.

                              l’extériorité n’a rien de spatial, les individus qui supportent la contradiction et ceux qui supportent l’antagonisme sont les mêmes : ils sont clivés, schizés. ce qui se comprime en eux sont deux sujets, deux plis des ‘mêmes’ corps, en réalité, deux corps en un seul lieu : le capital et la singularité communiste. les mêmes parties extensives supportent des rapports antagonistes, simultanément comme virtuel et actuel, successivement comme actualités. les parties prises différemment dans le tout s’altèrent, mais non essentiellement : c’est leur combinaison alternée qui décide du changement essentiel. De la à définir les parties en question : les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration.

                              En disant cela, tu contredis ce que tu avances plus haut, sur l’antagonisme qui affronte de l’extérieur la contradiction. Il n’y a effectivement pas une double nature du prolétariat, classe du capital et sujet du communisme, mais deux points de vue sur la même contradiction de l’implication réciproque, dans sa dynamique. Je ne crois pas qu’on puisse même parler de "clivage", de "deux sujets", car c’est le même à travers en lui l’ensemble de ses rapports sociaux, comme classe, et non comme individus singuliers, ou pire sujet de la psychanalyse dans une sorte de néo-freudomarxisme collectif.

                              la relance de l’antagonisme relance la contradiction ipso facto (c’est-à-dire par la compression des contraires asymétriques en domination capitaliste), provoque la redéfinition de ses termes. c’est l’action antagoniste qui détermine le jeu de la contradiction, pas l’inverse. c’est parce qu’il y a de l’antagonisme que le jeu de la contradiction risque de mal finir pour la contradiction. la contradiction n’a pas de vertus révolutionnaires génétiques, au contraire, elle se supporte, à tel point que ce fait de se supporter comme contradiction définit le capital comme procès.

                              En fait cela revient à réinventer un sujet révolutionnaire qui ne serait pas le prolétariat (en tant que classe du capital), mais qui agirait sur une contradiction du capital en venant de l’extérieur, comme quoi ? comme homme ! On n’est peut-être pas chez Vaneigem, mais à minima chez Temps critiques, sauf que tu ne l’élabores pas théoriquement, ni de façon assez précise pour qu’on y comprenne quelque chose de concret, en particulier, que sont les luttes, qu’est-ce qui s’affronte en elles, que produisent-elles, dans quelle dynamique, avec quelles limites etc. ?

                              j’espère que tu organises des cours de rattrapage. je ne peux pas arborer le pedigree du lecteur exhaustif, qui se serait farci comme toi les 19 volumes de tc, sans parler du reste. je n’ai lu que quelques centaines de pages de tout ce corpus, du pur survol, quoi

                              Ce n’est pas un problème d’exhaustivité. Presque chaque texte de RS ramasse ce qui précède. Je n’ai lu que 5 ou 6 des numéros de TC, et pas de façon très approfondie. Les Fondements en contiennent ce qui est le plus actuel il y a 4 ou 5 ans. Les numéros de TC et qq articles ici actualisent. Voir dans TC20 les pages qui expliquent ce cheminement (vers la théorie de l’écart pour faire court, et les notations tirées des luttes plus récentes).

                              "logique formelle et mécaniste", c’est vrai aussi que je n’ai jamais été fort en matérialisme dialectique, mais je compte sur toi. de la saine dialectique matérialiste, comme au bon vieux temps.

                              Il y a un niveau de logique formelle toute bête qui te permettrait de voir que ton raisonnement est contradictoire en lui-même (voir plus haut). Ton problème est plus de la dialectique (héraclitéenne) que du matérialisme proprement dit, encore que, j’attends d’en savoir plus sur ta « combinaison alternée qui décide du changement essentiel [...] les organes, tissus, ossature ; sang, nerfs, squelette, digestion, respiration ».

                              si tu me dis que ce qui te gêne dans la théorie meetécée, c’est le "strictement" du point 3 (sauf erreur) de la 4e de couverture, tu dis que je ne dis rien d’autre que toi.

                              Non. Tu l’introduis de telle façon que tout s’effondre, et pas seulement chez TC/RS, mais

                              l’essentiel

                              chez Marx.

                              quant à l’abandon de "la contradiction de l’exploitation", j’aimerais bien, comme tout le monde ici. [...] abandonner la contradiction suppose qu’on théorise l’abandon, non ? donc qu’on théorise la contradiction de l’exploitation. [...] si connaître ce qu’il y a à démonter exige qu’on ne connaisse que ça, on ne démonte que pour remonter - si tant est qu’on démonte quoi que ce soit.

                              grosses bises et prenons l’air si tu veux bien

                              Que fait Le Capital (le livre), que fait TC, sinon « théoriser la contradiction de l’exploitation » ? Si tu veux en montrer les défauts, il faut l’affronter en tant que tel, y compris avec d’autres apports de connaissance ou de méthode, ou les tiens propres, et donc si cela suppose de connaître autre chose, cela suppose d’abord de connaître la théorie que tu critiques.

                              Et puis n’oublies pas les luttes. Tu n’en parles jamais, et tu ne les intègres pas dans tes constructions abstraites.

                              Nous ne devons pas prendre l’air aux mêmes endroits.

                              Amical’

                              Patlotch, 7 juin


                              • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, jef, 7 juin 2006

                                Dire le prolo en tant que prolo : est-ce qu’on ne désire pas se châtrer à toute force ? c’est une question d’accent, mais pas contradictoire, hégélien : contraire, spinozien.
                                Le prolo en tant qu’autre chose NE CESSE PAS D ETRE PROLO, RASsURE-TOI, je dis bien rassure-toi, ce qui est le comble. Comme s’il fallait s’assurer qu’on ne cesse pas d’^tre prolo quand on est autre chose.
                                Il y a qu’à mesure qu’on développe l’autre chose, on décompose le prolo qu’on ne cesse d’être tout à fait que quand on l’a entièrement décomposé. Révolution.

                                Réinventer un sujet qui ne soit pas le prolo, c’est exactement ça, le prolo n’a jamais été sujet que comme refus, arrachement de temps à la valorisation, attaque de la plus-value, les brutes ouvrières le disent superbement. SPQR, disait Lacan, ils sont dans le même camp, senatus populusque romanum.

                                Sauf à considérer le prolo du mouvement ouvrier comme le sujet : hélas, la grande affaire du mouvement ouvrier a été de gommer les effets de sujet surgis du prolétariat comme refus (je ne dis pas négation pour ne pas enferrer dans l’envoûtement hégélien de la dialectique, qui ne dit jamais que la différence du même, travail comme catégorie du capital, etc.)

                                Le prolo comme force de travail est irréductible au travail précisément parce qu’il parvient à attaquer la plus-value : il est le facteur de décomposition en tant que sa reproduction relève de la petite circulation, qui ne suppose pas l’usinage capitaliste. la force de travail comme irréduction au travail, voilà le seul sujet possible.

                                Le prolo en tant qu’autre chose n’agit pas ailleurs que dans la chaîne de valeur, là est le malentendu : c’est ce qui ne travaille pas dans la force de travail qui ramène sa fraise au turbin pour le faire fondre, le travail et son sujet-machine, dont l’individu est la prothèse.

                                Quand les OS turinois sortent des fiat 600 mumlticolores de la chaîne de montage en 1969, automne chaud si peu français, à Mirafiori, ils le font EN TANT qu’ils ramènent des compétences largement ectra-prolo sur le terrain même de la valorisation de la valeur par le prolo qu’ils ne devraient pas cesser d’être du point de vue du patron au sens le plus largement gramscien du mot (patron+syndicat+...+Etat=hégémonie cuirassée de domination).

                                Quand je dis que c’est un autre sujet.
                                Le prolo en tant que prolo, le pauvre ne peut pas grand chose, mais en tant qu’autre chose, qui ne cesse pourtant pas d’être prolo, parce qu’il n’a pas le choix, et qui ne peut pas ne pas ramener ce résidu d’autre forme d’espèce humaine sur le terrain de la valorisation, puisque ce terrain de ‘jeu’, le camp, est la planète, celui-là peut tout faire et défaire.

                                C’est le prolo en tant que l’autre chose qu’il est de manière contraire le bouffe qui dérègle la contradiction et la fait éclater. C’est ce dérèglement que j’appelle antagonisme. Quoi d’étrange ?
                                Pression sur la contradiction, dans la suspension de la contradiction dont on ne sort que pour n’y plus rentrer qu’à quatre pattes, depuis ce point de vue dont tu parles qui est non encore réduit au totalitarisme machinique du camp global. Ce n’est pas seulement un autre point de vue, c’est le point de vue non réduit. Nuance ? capitale si j’ose dire.


                                • hétérogénéité, antagonisme, contradiction, Patlotch, 8 juin 2006

                                  Tu causes bien, Jef, et t’es sympathique, mais tu noies le poisson dans la rhétorique, la phrase. Et tu ne fais que ressasser la même chose, comme si je n’avais pas compris, ni d’autres derrière la vitre. Tu n’es pas assez à ce que tu écris, ça se sent comme en jazz, cette absence de concentration, de présence à soi. Je sais, ça fait du bien, j’arrête pas. Mais tu devras un jour choisir, parce que ton élaboration ne tient pas. Tu m’obliges à reformuler, c’est usant parce que tu ne lis pas.

                                  - Soit tu gardes la loi de la valeur et la baisse tendancielle du taux de profit (ton ajout sur les contre-tendances relève du pléonasme, sinon il n’y aura pas ’tendance’ mais baisse effective), et donc tu as la contradiction de l’exploitation comme procès historique entre classes, contradiction comme mouvement, dynamique (c’est pourquoi j’ai dit que ton pb est du côté d’Héraclite)

                                  - Soit tu construis autrement ton système de représentation des choses. Me renvoyer discrètement au diamat comme ex-PC, ça va bien, une fois en interne, n fois en externe, je ne suis ni vexé ni rien, sauf que si ça sert d’argument rhétorique (dialectique à la Schopenhauer) contre la théorisation communiste dans le fil de Marx (comme Isabelle Stengers hurlant à l’hégélianisme dès que j’ai parlé de Roland Simon : mais quel Marx alors, sinon l’amour de ses filles et les citations de Shakespeare ?), ça ressemble étrangement à ce qu’on entend partout, In the Mood. Alors tant pis pour ceux qui en sont dupes, ce serait d’eux d’abord : Celui qui ne veut pas parler du capitalisme, qu’il se taise à propos du stalinisme

                                  Tu vas rencontrer, au niveau restreint du blabla, de l’abstraction théorique, dans ton type de démarche, deux obstacles :

                                  - le premier sera de nature théorique, de logique : vois Temps critiques, ça se tient parce qu’ils considèrent que les lois de la valeur et de la baisse tendancielle sont caduques, que la reproduction du capital se joue essentiellement ailleurs que dans la production matérielle de marchandises. Alors donc ils peuvent retrouver une relative cohérence dans la révolution produite à titre humain. Pour eux, la contradiction de l’exploitation n’est plus essentielle dans la reproduction du capital, on se retrouve quelque part ailleurs, pour ne pas dire nulle part, entre Marx et Camatte. Si : ta survie, le tilt de Mr Maurice, ta mégalomanie comme meilleure arme. Ton élaboration est d’abord incohérente en elle-même, et ta critique de TC en conséquence inconséquente sur le plan logique, comme raisonnement abstrait.

                                  - un obstacle concret : comment rends-tu comptes de ce qui se passe dans le cours quotidien de la lutte des classes, les luttes concrètes, ce sur quoi s’appuie TC, de l’Argentine à l’anti-CPE en passant les luttes suicidaires, les émeutes de novembre ? Comment tu fais le lien, comme disait Godard, avec « les choses, non les mots ?

                                  Prends tout ton temps, fais un effort, remets sur le métier sinon tu vas passer pour pas sérieux, et tu devras changer de pseudonyme.

                                  Prends l’air, si tu veux bien.

                                  Amical’

                                  Patlotch, 7 mai


                                  • quelle connerie les idées, jef, 9 juin 2006

                                    t’es sympa, parles bien, penses mal, etc. on distribue les bons et les mauvais points. tu possèdes l’art consommé de pousser le bouchon jusqu’à la ligne où tranche la modérateur du forum. je risque fort évidemment de me retrouver de l’autre côté.

                                    les idées n’ont aucune importance. seule la baston. ce que je dis, t’en tamponnes, zéro effort. passes juste d’un service d’ordre à l’autre. cherche la promotion et les galons de la hiérarchie, qui n’existe ici "malheureusement" pas. t’es trouvé une nouvelle église et recommence de psalmodier, de réciter ton nouveau talmud. sainte ventriloquie !

                                    la vangeance se mange froide, roquet qui mords moins que ne grognes et aboies fort, pends aux basques, obsessionnel. perso, tu m’as saoûlé avec tes remontrances de maître d’école. tu occupes 90% du volume des échanges sur ce forum et n’as rien à dire de neuf. et alors ? il y a de grands commentateurs ! et ils sont indispensables. "ne me reproches pas" mes piques concernant le pCF et le ML en général, qui DATENT DE MESSAGES PRECEDANT CELUI AUQUEL TU PRETENDS REPONDRE. belle antiphrase : rétorsion, oui.

                                    je te demande pardon pour t’avoir heurté, ou vexé. mon argument était ailleurs, dûment exposé. mais encore une fois, qui s’en soucie. "on a compris, ça va" que tu vas me fermer la gueule. ça y est, t’as gagné. je lâche prise.

                                    sache une chose, cela dit. je n’ai jamais cherché à humilier personne et n’ai pas de problème d’ego,contrairement à ce qu’imagines : la reconnaissance de la Société, ça fait longtemps que j’ai cessé de la chercher, quand j’ai compris de quoi se chauffent les reconnus. je ne serais pas ici, à penser librement avec les camarades, autrement. je suis ici pour construire une idée avec tous. le jeux de pouvoir, bon dieu, tirons la chasse veux-tu bien, j’en ai soupé. si j’engueule ou suis engueulé, ça fait partie du jeu fraternel, les agacements. si je lis que "le prolo veut la viande, le bourgeois, l’être", j’estime ne violenter personne outre mesure en demandant "d’arrêter de dire des conneries". je me trompe peut-être. encore une fois, s’il y a lieu, cendres sur la tête. en tout cas pas de rivalités en jeu. seule l’émulation, qui n’a rien à voir, libre coopération, croissance de la puissance commune.

                                    je ne prétends critiquer en bloc ni marx ni TC, ce serait le comble. tout ce qu’on peut faire, c’est chercher d’être à la hauteur de travaux pareils et éventuellement apporter un grain de nouveauté. TC est sans doute la meilleure revue d’analyse existante, toutes langues confondues. je pointe seulement ce qui à mes yeux est une faiblesse théorique (le fameux point 3 de meeting), et ce depuis le début. Camatte s’y intéresse, mais il doit être trop con pour toi.

                                    que les Temps Critiques prétendent à la fin de la loi de la valeur ne concerne qu’eux. quant à ton orthodoxie marxiste, elle n’est pas là où tu crois. marx était lui-même très ballotté, cfr. au moins la fameuse lettre à zassoulich. il n’était pas un monolithe. si tu prenais les choses d’un peu moins haut, de la hauteur de celui qui cherche à se tailler sa place à coup de castagne (je castagne donc je prouve mon monde), tu ne trouverais pas Bologna "bof bof, ton génie", ironisant après avoir lu 6 pages, me^me A4. ni Alquati.

                                    le besoin de reconnaissance doit être satisfait, certes, mais pas par n’importe qui. être promu au rang des maîtres ou reconnaître les non-maîtres qui sont les non-esclaves ? mais ton chemin de Damas a été long et la révélation ici de la théorie sans laisse semble ne pas suffire à t’y arrêter, parce que ce n’est pas elle (seulement) que tu cherches. les problèmes commencent avec trop d’identification imaginaire.

                                    jef n’est pas un pseudo, mais mon surnom ici à bruxelles. je n’en chercherai pas d’autre, sauf pour fuir la police politique.

                                    bonne route


                                    • quelle connerie les idées, patlotch, 9 juin 2006

                                      1) Je ne suis pas "vexé", ni "humilié" et quel que soit mon ego, ce n’est pas le problème dans cette discussion. Je n’ai aucune place à me tailler, je les refuse toutes, et je me prends bien moins au sérieux que tu n’as l’air de le croire, mais le débat oui. Quel besoin de reconnaissance ? à quoi bon et pour quoi faire ? Quel "aboiement" ? Quelle "vengeance" et de quoi ? Si je voulais me faire aimer, je m’y prendrais autrement : je ne fais toujours que le minimum pour être aimable, et ce qui est chez moi désagréable mérite de déplaire.

                                      Comme tout le monde je préfère avoir raison que tord, c’est clair, mais ce n’est pas un but en soi : quel intérêt ici ? Je ne cherche donc pas à te faire taire, mais à ce que le débat porte sur ce qui est en cause. Quoi qu’il en soit, le débat ne peut pas aller plus loin et je n’en porte pas la responsabilité. Continuer n’a strictement aucun intérêt, l’essentiel du différend est clair et incontournable. Dans ce que j’ai dit ici, je n’ai pas répété bêtement du TC, mais formulé ce que j’ai digéré et fait mien parce que ça me semble tenir la route, dans les limites de ce que j’ai compris et que je peux reformuler par moi-même au stade de ma compréhension, avec les désaccords ou le questionnement dont j’ai justement parlé : où ma pensée est-elle un "monolithe" ? Me prêter l’attitude que tu dis (nouvelle église etc) est ridicule.

                                      Une bonne polémique est une polémique qui porte sur le fond, les idées, précisément. Depuis le début de cet échange, tu as fuis ce débat en le déportant ailleurs, et in fine, il ne te reste que ça : personnaliser, confondre tes idées et ta personne, et prendre la critique des premières pour une attaque personnelle. Voilà la mauvaise polémique que tu fabriques pour n’avoir pas à affronter la bonne, qui est certes dure, mais c’est inévitable sur des enjeux de ce niveau.

                                      2) J’ai simplement constaté, parlant de dialectique, que tu me réponds "matérialisme dialectique" ce qui signifie en substance dans ta bouche et me concernant l’allusion "caca diamat" d’ex-PC. C’est pas vexant, c’est une simple connerie, ta petite projection et ton étiquetage de ce que tu ignores : ma vie. En disant "ta contradiction est étrange", j’ai été en-dessous de ce que j’aurais du dire : ce n’est pas une contradiction mais une opposition dans un tout statique, avec laquelle on ne pourrait selon toi que constater : « le capital est ». Or, et tu as beau le dénier, tu en arrives à refuser la contradiction de l’exploitation que tu affirmes par ailleurs comme celle du capital. Oui, pour toi, dialectique = caca diamat, à quoi tu préfères l’exposé littéraire flou qui n’a aucune rigueur théoricienne (j’ai payé pour le comprendre, et tout le monde n’est pas Debord qui veut, parvenu à un remarquable équilibre de ce point de vue). Ce qui est vrai, c’est que je ne fais pas de cadeau devant les prétextes évacuateurs, qui me sont beaucoup plus insupportables que les insultes ad hominem, pour autant que j’en use plus que toi, bien que ta manière soit policée (je ne vois pas en quoi cela concerne une éventuelle modération du forum, nous ne sommes pas des enfants de coeur). Tu devrais observer que j’ai pris soin d’ignorer la plupart de tes piques, sauf celle-ci, non parce qu’elle me touche personnellement, mais parce qu’elle a une fonction théorique : évacuer toute dialectique de la contradiction (au sens de Heraclite > Hegel > Marx > Simon, et pour moi de Bertell Hollman).

                                      Si j’ai fait référence à Temps critiques, c’est pour montrer que pour soutenir "la révolution à titre humain", ce qui est peu ou prou ce que tu fais (appelons un chat un chat, un homme un homme, un prolétaire un prolétaire etc.), ils sont obligés d’abandonner comme essentielle cette contradiction, donc la loi de la valeur et de la baisse tendancielle du taux de profit. Je dois à JW de me l’avoir fait remarquer, et c’est ce qui m’a conduit à me repositionner (lettre ouverte sous le titre précisément choisir c’est renoncer, car c’est l’un ou l’autre, mais pas un syncrétisme verbeux entre les deux). Je n’ai fait que montrer que ton raisonnement se mord la queue comme illogique, que ce soit formellement ou dialectiquement. Je comprends que ça ne te fasse pas plaisir, mais je ne suis même pas sûr à te lire que tu aies saisi de quoi il retourne.

                                      3) J’ai été amené à rappeler, tant bien que mal - ce qui n’engage pas ceux qui l’ont produite, ni moi à l’accepter entièrement, justement - ce qu’est en la matière la vision de TC, que tu défigures : comment débattre sur la base d’une déformation et d’une incompréhension ?

                                      Au passage, ceci, de TC20, p. 197 : « si l’on veut comprendre le concept de limite de façon non téléologique, c’est le communisme lui-même que l’on doit comprendre au présent. » ou encore « Le communisme est au présent, parce qu’il est la condition et le contenu des pratiques actuelles de la lutte de classse. ». Tu faisais toi le procès à TC du contraire, de n’envisager le communisme qu’au futur. Pas besoin de se farcir des centaines de pages de TC ou RS (ta pique stupide surl’exhaustivité de ma lecture... comme si’il avait suffi de connaître Marx par ceour pour éviter le "marxisme" : regarde Bidet...), cela est présent dans la plupart des textes, et bien connu comme un sujet polémique sur l’inéluctabilité, le déterminisme de TC etc. Nous voilà éclairés sur la valeur de ton affirmation, sous un texte de RS, après une invitation de BL à débattre : « Rien à redire ». Qui l’a pris alors pour argent comptant ? Qu’en avais-tu compris pour ne pas voir que tout ce que tu critiques ici y est présent ? Qui n’est ni cohérent, ni conséquent, ni même sérieux ? Pourquoi le débat devient-il sans intérêt ?

                                      4) Je pense que nous touchions là à des points clés des débats théoriques sur le communisme. Je regrette vraiment que tu l’entendes d’une autre oreille. Je n’accepte pas tes excuses parce que tu n’as pas à m’en présenter, c’est manifestement, à l’inverse, moi qui t’ai blessé, mais je ne présente aucune excuse parce que je ne m’en suis pris qu’à tes idées. Mais que veux-tu, si tu n’assumes pas le débats d’idées, si tu en fais une affaire personnelle, d’égo plus que tu ne l’affirmes justement bien que démontrant ici le contraire, tu n’avanceras pas toi, moi non plus, ni personne. C’est le pari de ce forum que d’essayer de creuser ces questions, ce que tu étais le premier à lui reprocher (certes en privé) de ne pas faire en abordant pas la théorie en son coeur battant de meeting, TC/RS. L’exercice est parlant.

                                      5) On peut à raison m’accuser d’une chose : utiliser beaucoup Internet, je fréquente des forums de discussion depuis des années, et j’ai énormément appris des autres, mais aussi démonté à peu près tous les mécanismes psychologiques des quiproquos et procédés manipulatoires. Très peu supportent d’avoir tord, moi oui, et c’est ma principale force, car même si j’affirme mes certitudes avec un peu trop d’assurance, je reconnais assez vite, d’abord pour mon compte, mes erreurs, ce que tout le monde peut constater. C’est d’ailleurs pourquoi je n’ai jamais été un adepte du diamat, ne t’en déplaise, ne serait-ce que parce que c’était inacceptable pour ma cervelle de matheux, bien que nulle en philosophie. Je n’ai pas à cet égard d’amour-propre mal placé, c’est pourquoi je ne suis pas vexé (erreur d’interprétation déjà commise par Denis). Je mets un point d’honneur à reconnaître mes erreurs parce que c’est la seule façon de pouvoir continuer à PENSER.

                                      Comme tous ceux qui prennent au sérieux leur objet de pensée, je préfère de loin celui qui me démontre en quoi je me trompe que celui qui me donne raison, qui ne m’apporte rien : voilà le potlatch positif. Tu as choisi le potlatch négatif et, tout bien pesé de cet échange sur la contradiction de l’exploitation et de la production du communisme, c’est sans doute préférable pour tout le monde.

                                      Amicalement, si tu es capable de l’entendre ainsi,

                                      Patlotch, 9 juin


                      • Quelle part d’humanisme dans « l’activité de crise » vers la communisation ?, F., 2 juin 2006

                        Bonjour,

                        Je m’abstiendrais de répondre aux insultes, insinuations et autres commérages d’arrière-boutique, au nom du souci le plus élémentaire de préserver ma santé mentale contre le bavardage à haute teneur psychiatrique qui forme la substance même de la communication sur le Web, là où aucune parole n’engage.

                        J’avais supposé que les forums de Meeting étaient un lieu d’expressions théoriques. Il faut bien reconnaître que je me suis trompé. L’anonymat en vigueur semble y autoriser tout un chacun à y épancher - démocratiquement, cela va de soi - son ressentiment et sa rancœur en les exhibant avec une satisfaction certaine comme les emblèmes de l’hypercritique. Il est assez singulier qu’on confonde, ou qu’on feigne de confondre, critique politique et morale du ressentiment. De fait, de la pensée, là où elle tente d’émerger, ne se heurte qu’à des formules apprises et des credo sans contenu, comme cela est très généralement le cas dans les cercles militants. Il est vrai que notre stérile individualité occidentale a les formes d’expression et de médiation qu’elle mérite : le blog et la pornographie pour les plus citoyens d’entre nous, le militantisme ultra-gauchiste ou apparenté pour les plus politisés, qui ne valent guère mieux. Dans ce dernier cas, la critique sera d’autant plus radicale, quitte à n’être plus qu’imprécations populistes, qu’elle ne prête guère à conséquence sur nos existences réelles. Bref, ici comme ailleurs, il est difficile de combattre le crétinisme ambiant avec pour seul arme le logos. Passé un certain point d’intensité, celui-ci ne fait plus que se heurter à un mur de stupidité ou de mutisme, sorte de stupidité qui ne trouve plus ses phrases.

                        Et il est assez remarquable que la liberté d’expression soit de fait reconnue comme n’étant plus soumise qu’aux seules entraves de la technologie, au moment même ou plus rien ne semble pouvoir et devoir être dit, où tous les dires s’équivalent au degré zéro de la signification. La parole - sans lien - s’est muée en information et communication.

                        Quoiqu’il en soit, l’hypothèse de la communisation, bien qu’erronée dès le départ selon moi, gagnerait à interdire purement et simplement ce genre d’implosions pathologiques.

                        Je prendrais cependant la peine de répondre sur quelques points :

                        - « le marxisme est triste ». Ce constat visait la doctrine en tant que telle, non ses supporters. Je confesse même une certaine admiration (mais rien de plus) pour ces militants qui invariablement, depuis des décennies parfois, reproduisent dans leur presse les même analyses, en tirent les mêmes conclusions, et esquissent les mêmes programmes, avec une constance et une opiniâtreté qui, en d’autres époques, auraient sans doute « déplacé des montagnes ». Et cela, quelque soit la situation. Et cela encore, en sachant qu’à peu près personne ne les lira, ni ne prendra même la peine de les écouter. Sur le mode tragi-comique, Don Quichotte lui-même, à force d’abjection, parvenait à un certain héroïsme.

                        - Quant aux exemples donnés par le dénommé Maurice dans son audacieuse reconstruction réductionniste, ils montrent seulement qu’il n’a rien compris à ce que je tentais de formuler. Dans les charmants tableaux, si « concrets », si « vécus » qu’il dépeint pour illustrer joliment, croit-il, le folklore de la lutte des classes (l’exploitation de la « boniche » portoricaine par le vilain milliardaire, les embrassades d’un Président de la République ou l’intolérable racisme policier), je ne vois que domestication, dressage et servitude, une complicité confiante et confortable entre dominants et dominés - une forme de mort. Les inclinations, les dispositions au partage en sont l’exact contraire : elles sont amour de la puissance, expression d’irréductibilité dans la guerre civile en cours, prises de parti. Par-là, elles composent une forme de vie. Le commun et la singularité se présupposent.

                        Quant aux notions d’humanité et d’humanisme, on les cherchera en vain dans mon texte. Quelques uns ont cru bon de les y débusquer pour mieux faire entrer mes développements dans un cadre théorique - celui de Meeting et de TC - que ces mêmes développements rejetaient a priori. Faut-il en conclure que nos jeux de langage soient si incommensurables que tout échange raisonnable dégénèrerait inéluctablement en ritournelle pour autistes ?

                        Cela dit, j’essaierai prochainement de répondre par quelques notes rapides sur deux points que je crois majeurs :

                        - existence et histoire (historialité)

                        - existence et humanité (humanisme)

                        Bonjour chez vous

                        N.


                        • Quelle part d’humanisme dans un blog quelconque ?, , 3 juin 2006

                          Cher F ou N,

                          Tu as tout dit : pourquoi perdre son énergie à échanger sur un forum ? Les points que tu soulève sont pour moi, et certains camarades de Meeting, des points importants, même vitaux pour la compréhension du rapport "expérimentation-vie" (expression négriste s’il en est, mais peu importe). Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler. Les questions abordées gagneraient en clarté et cela éviterait les déformations abusives. D’ailleurs à ce propos tu as pu constater que ce n’est pas internet qui est à l’origine des mensonges : les rumeurs et les ragots sont des formes naturelles du commerce entre les êtres sociaux. Si chacun disait la vérité en permanence, c’est la vie même qu’on tuerait. Il n’y a pas de vie sans fantasme. Toutes les formes d’adhésions en découlent. Tout le monde déforme, ment, invente, fantasme à seule fin de conforter son rapport au réel dans les meilleures conditions possibles. C’est aussi cela la vie. Aussi, n’importe quel individu peut intervenir sur ce forum, participant à Meeting ou non, il arrive donc qu’on y fasse de mauvaises rencontres. A partir de ce constat, toutes les manipulations sont possibles. Ne soyons pas naïfs.

                          Amicalement. Un camarade.


                          • « blog quelconque et mauvaises rencontres », Patlotch, 3 juin 2006

                            Chères et chers F. et N., "Un camarade", Jef et les autres,

                            Je m’abstiendrais de répondre aux insultes, insinuations et autres commérages d’arrière-boutique, au nom du souci le plus élémentaire de préserver ma santé mentale contre le bavardage à haute teneur psychiatrique qui forme la substance même de la communication sur le Web, là où aucune parole n’engage

                            Ces lignes répondant dans l’ordre du fil à une de mes interventions, je me sens concerné, bien que ce niveau ne m’intéresse guère. Je ne prétends pas personnellement avoir évité des simplifications, mais je vois surtout là une manière élégante d’évacuer la question posée, par M. Maurice aussi, de l’exploitation : ne pas prendre les enfants du prolétariat pour des canards de forum. Chacun sa pathologie, on a les fous qu’on peut. Il en existe même qui n’appartiennent à aucune classe sociale : heureux qui va « normal » en ce bon capital, car comme il est dit par Un camarade, personne n’échappe à « conforter son rapport au réel dans les meilleures conditions possibles ».

                            La parole n’engage partout que ceux qui y engagent leurs convictions, quelles qu’elles soient, avec un minimum d’honnêteté. Tout au plus est-ce plus difficile (ou facile, selon) sur le Web. Mais je ne considère pas que ce problème justifie de ne pas participer à ce forum. Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour ne pas y participer. Celle-ci est aussi mauvaise que certaines rencontres qu’on y fait.

                            pourquoi perdre son énergie à échanger sur un forum ?

                            Parce que bien utilisé c’est un lieu comme un autre de discussions, rien de plus, rien de moins.

                            Les points [...] importants, même vitaux pour la compréhension [...] Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler. Les questions abordées gagneraient en clarté et cela éviterait les déformations abusives.

                            Pourquoi opposer ces deux formes ? D’une part, la possibilité est offerte ici de publier des textes plus travaillés, l’Appel en est un, et de les faire connaître à ceux qui ne se trouvent pas où ils circulent. D’autre part les uns et les autres sont plus ou moins familiarisés avec chacune de ces formes d’expression. Grâce aux bons soins des machinistes, le forum de Meeting a une qualité paradoxale, car par le rythme de sa mise en ligne, il pourrait justement échapper aux bavardages, et d’ailleurs il le fait largement, sauf à mépriser tout ce qui ne relève pas du genre dissertation : il invite à tourner sept fois sa souris dans la main avant de cliquer, comme moi :) « bavard à haute teneur psychiatrique » ?, « crétin volontaire ? » et autres noms d’oiseaux qui glissent, sauf quand ils prennent mes « insultes » comme de bons prétextes pour éviter des questions de fond, ce qui est une forme d’insulte comme une autre, propre sur elle, très post-moderne.

                            Parlant de « déformation abusive », à propos de « triste marxisme », que penser de ceci, qui semblait m’être adressé dans l’ordre du fil (sinon il fallait répondre à "le communisme est l’amour du prochain") : « ces militants qui invariablement, depuis des décennies parfois, reproduisent dans leur presse les même analyses, en tirent les mêmes conclusions, et esquissent les mêmes programmes, avec une constance et une opiniâtreté qui, en d’autres époques, auraient sans doute « déplacé des montagnes ». Je ne vois même pas à qui cela s’adresse chez Meeting, sauf à mettre dans le même sac tous ceux qui ont une position de classe, ce qui bien souvent n’est plus le cas des militants esquissant des programmes etc.. Ce n’est pas une déformation abusive, et ce n’est pas moins un amalgame que celui qui concerne l’Appel.

                            L’inconvénient d’une telle critique des forums et autres blogs, sans parler de son côté "restons entre nous, gens de bonnes manières dissertantes ayant d’excellents « textes à faire circuler »" [sic, pour la critique du militantisme, beau retour du refoulé], c’est qu’elle renvoie à des textes qu’on ne peut discuter, sauf en situations, ce dont on a une idée qu’en y participant : d’où l’intérêt des forums pour en témoigner, et prolonger ainsi l’intérêt des textes qui « circulent ailleurs que sur internet ».

                            Chaque forme a donc ses avantages et inconvénients. Cercle vertueux, elles peuvent être complémentaires, tout en sachant, inutile de se raconter des histoires, que l’une n’est pas plus que l’autre proche des rapports sociaux concrets. Pour la théorie comme formulation abstraite, c’est effectivement une question, mais Meeting n’est pas que cela, et même cela, avec un effort...

                            ce n’est pas internet qui est à l’origine des mensonges

                            A la bonne heure, comme disait ma grand-mère, nous voilà rassurés.

                            Aussi, n’importe quel individu peut intervenir sur ce forum, participant à Meeting ou non, il arrive donc qu’on y fasse de mauvaises rencontres. A partir de ce constat, toutes les manipulations sont possibles.

                            Bonnes ou mauvaises, les rencontres, chacun les siennes, c’est comme les fous et les cons. Alors, un peu d’humanisme concret : les vôtres ne sont pas si mauvaises, si cela n’est pas pris pour une manipulation de ma part.

                            Je trouve assez détestable de dénigrer ce lieu de discussions sous quelque prétexte que ce soit, et d’autant plus si ça venait "de l’intérieur", puisque ce ne serait pas la première fois (voir échanges sur le site pour le numéro 2). Le forum de Meeting n’est pas le centre de ce qui nous concerne, qu’on s’inscrive ou pas dans le "courant communisateur". Il est améliorable, mais irremplaçable, car ce n’est justement pas un « blog quelconque ».

                            Patlotch, 3 juin


                          • Quelle part d’humanisme dans un blog quelconque ?, F., 4 juin 2006

                            Les points que tu soulève sont pour moi, et certains camarades de Meeting, des points importants, même vitaux pour la compréhension du rapport "expérimentation-vie" (expression négriste s’il en est, mais peu importe). Peut-être faudrait-il les développer ailleurs que sur internet, sous forme de textes à faire circuler

                            En réponse à Denis, j’ai rédigé une réponse immodestement intitulé Le communisme est . j’essaye en ce moment de retravailler ce texte pour en faire un texte autonome, suscpetible de circuler publiquement et autout duquel ceux qui son intéressés par le débat Alternative/ Communisation pourrait prendre position. Mais pour l’instant, je ne suis pas satisfait de la tournure qu’il prend. Je ressens vivement les lacunes théoriques qu’il y aurait à combler pour vraiment approfondir la question. Au fond, un tel texte doit être discuté et élaboré collectivement. Cela dit, je vais communiquer le texte à quelques amis de mon entourage pour en discuter, fût-ce pour conclure que le texte en question doit être jeté à la poubelle. Mais je suis prêt aussi à en discuter, par voie de mail, avec quiconque est intéressée. Je peux donc envoyer ce texte (en cours d’élaboration, je le répète) sur demande.

                            Cheers

                            F.


                        • On ne peut pas parler sérieusement de tout, Mr Maurice, 4 juin 2006

                          "Les inclinations, les dispositions au partage en sont l’exact contraire : elles sont amour de la puissance, expression d’irréductibilité dans la guerre civile en cours, prises de parti. Par-là, elles composent une forme de vie. Le commun et la singularité se présupposent."

                          En quoi l’amour de la puissance pour elle-même serait-il le nec plus ultra de la radicalité ? Je comprend bien ce désir, mais... je ne sais pas vraiment s’il est nécessaire d’expliquer. La haine de l’impuissance, OK, je percute ! Mais l’amour de la puissance j’ai du mal.

                          "L’irréductibilité dans la guerre civile" ? Késako ? Ah oui, tu parle de la guerre civile au sens Appelo-tiqqunien, c’est à dire du "libre jeu entre les formes de vie". Donc il faut lire de "l’irréductibilité dans le libre jeu entre les formes de vie", ça m’éclaire toujours pas.
                          En fait c’est toujours le même problème que j’ai : si le communisme c’est la (ou les) disposition au partage et que la guerre civile c’est "le libre jeu entre des formes de vie", alors je ne sais pas vraiment si on a des trucs à se dire.

                          Je pense, tout comme toi, que du communisme est déjà présent ici et maintenant, mais je ne pense pas qu’il réside dans des "inclinations" quelconques. Le communisme déjà présent dont je parle est un rapport de guerre, non pas un rapport de guerre qui s’instaurerait entre différentes inclinations, choix, dispositions ou "forme de vie", mais bien une inimitié absolue engendrée par la réalité matériel du "folklore de la lutte de classe" (il existe d’autres rapports de guerre engendrés par d’autres motifs, mais je ne vois pas bien pourquoi les nommer "communisme").
                          Comme d’habitude, et au risque de me répéter, ce qui me gêne c’est ce dont tu ne parles pas... de l’antagonisme de classe, de l’exploitation, du fait qu’il FAUT se vendre pour survivre. Il se trouve que je crois savoir où tu veux en venir, que je crois savoir d’où tu viens et où tu vas. Si je pouvais me tromper j’en serais le premier heureux, alors détrompe moi.
                          En attendant ce que j’ai compris globalement de la position affirmée par l’Appel c’est :
                          - il n’y a pas de classes sociales, il n’y a que des formes de vies ;
                          - l’exploitation ça n’existe pas, tout ça c’est dans ta tête, si tu vas bosser le matin c’est que tu est alièné par des dispositifs ;
                          - ces dispositifs sont avant tout psychologiques, par exemple la police ou la prison sont surtout des idées abstraites ;
                          - la puissance est le but, le communisme est un moyen, c’est une formule publicitaire pour épater les gogos pour qu’ils NOUS rejoignent afin d’accroitre notre puissance (demain on peut changer de formule) ;
                          - le rapport marchand aliénant et le méprisable rapport salarié sont pour l’instant ce qui NOUS empêche de déployer notre puissance, néanmoins si cela peut NOUS être utile NOUS ne devons pas un seul instant hésiter à les produire et à les reproduire ;
                          - le NOUS dont on parle n’est pas le prolétariat (on est pas des has been, et ça se vend pas bien), ce n’est pas non plus l’humanité (ou alors dans plusieurs génération), c’est le parti imaginaire, dont on se moque bien d’être pris pour une secte ou un ghetto, d’ailleurs c’est ce que c’est ;
                          - tous ce qui accroit la puissance du Parti est bon, si nous intervenons sur un terrain de lutte c’est pour recruter des adeptes ;
                          - il n’y a pas d’autre dynamique que celle du renforcement du parti, si NOUS éditons une affiche pendant un mouvement de lutte c’est pour y seriner NOS slogans invariables, intengibles. Le mouvement doit apprendre du Parti et pas l’inverse ;
                          - les rapports que NOUS tissons doivent servir les desseins du Parti/secte, parce qu’il n’existe pas d’autre dynamique possible en notre dehors, NOUS n’avons que des rapports d’utilisations tant des autres que des luttes ;
                          - les termes ouvriers, sans-papiers, pauvres, sdf, exploités, immigrés, balayeur, femmes de ménage, etc. n’existent pas. Ne rentrant pas dans le cadre de notre théotrie sur les formes de vie, il ne s’agit pas de les critiquer ni même d’affirmer qu’elles ne NOUS intéressent pas ou que NOUS ayons peu à en dire... non il faut tout simplement les occulter. Un sans-papier ? Où ça ? Un quoi ? non NOUS ne voyons pas ce que tu veux dire.
                          - quand NOUS volons un camembert dans un supermarché c’est le processus d’abolition du salariat qui est en marche (NOUS avons déjà commencé) ;
                          - chaque jour NOUS inventons l’eau tiède. NOUS avons inventé le squatt (malheureusement après il s’est perverti. cf l’Appel). Nous avons inventé le vol à l’étalage, le sabotage, le fun, la vie en communauté et les rapports cool entre les gens ;
                          - la mégalomanie est notre meilleure arme, en fait NOUS n’en connaissons pas d’autres.

                          Toujours aussi mauvaise langue, ce qui ne devrait tout de même pas t’empêcher de répondre à la question simple : alors l’exploitation, est-ce que tu crois que ça existe ? C’est pas très compliqué non.


                          • On ne peut pas parler sérieusement de tout, N., 5 juin 2006

                            « L’exploitation, est-ce que tu crois que ça existe ? C’est pas très compliqué non. »

                            Dans la question faussement naïve qui m’est adressé par le sieur Maurice sous forme d’ultimatum, ce qui importe est moins la question elle-même que la relation pragmatique qu’elle tente d’instaurer entre le questionnant et le questionné. N’ayant pas besoin d’ennemis pour exister, je ne me livrerai pas à cette mauvaise dialectique du Maître et de l’Esclave. Je me borne à faire ce que j’ai à faire.

                            J’ai hésité un moment à répondre, tant il est vrai que le ton employé par le sieur Maurice n’engage guère au débat. Pour l’heure, je ne peux que maintenir ce que j’ai dit dans mon précédent message, lorsque je parlais d’insinuations et de commérages d’arrière-boutique. Même si je ne prétends nullement que mes interventions sur ce site aient une haute valeur théorique (ce sont plutôt des minuscules expériences de pensée, à mon usage et à l’usage des quelques intéressés), il est clair que là où quelques uns tentent d’articuler quelque chose comme de la pensée en travaillant sur des différences et en élaborant de la complexité, la méthode du dénommé Maurice est de procéder systématiquement par réduction outrancière et simplification abusive - que ce soit par mauvaise foi ou par stupidité importe peu ici. Dans ces conditions, le dialogue me paraît peu viable - je m’en retire.

                            Je me permettrais seulement d’avoir la prétention de recommander au sœur Maurice de délaisser un moment la littérature para- et crypto-marxiste pour aller voir du côté de Spinoza et Nietzsche, Heidegger et Adorno, Schmitt et Agamben, et de bien d’autres. Ce sont de plus solides points d’appui pour inventer une nouvelle politique communiste que la vieille littérature socialiste.

                            Quant à l’exploitation, des esprits bien plus brillants que moi en ont parlé avec abondance ces dernières décennies : je l’y renvoie.

                            Je précise enfin que le terme de radicalité est absent de mon lexique ; je l’abandonne volontiers au militantisme gauchiste embarrassé par sa schizophrénie existentielle.

                            Game over

                            N.


                            • Tilt, Mr Maurice, 7 juin 2006

                              Tu as perdus !
                              La réponse à "l’exploitation, est-ce que ça existe ou non ?" n’était pas "tu devrais lire tel ou tel bouquin".
                              C’est d’ailleur étrange de ta part, toi qui parle de "compréhension de l’existence dans sa concrétude", à moins que... la concrétude de ton existence ne t’ais jamais amené à rencontrer l’exploitation comme phénomène réel. Car vois-tu, et là on découvre un truc incroyable, l’exploitation n’est pas avant tout un concept abstrait.
                              Ceux qui parlent de l’existence dans sa concrétude sans se référer explicitement à autre chose que les bouquins qu’ils ont lu doivent avoir plus qu’un cadavre dans la bouche.

                              Enfin moi, perso, ce que j’en disais n’était pas spécialement une étude universitaire de la question et ne doit pas grand chose à la littérature para et crypto-marxiste.

                              Same player shoot again.


                              • What about this ?, , 14 décembre 2007

                                exusez-moi si j’ecris en anglais, ce qui est beaucoup plus facile pour moi...
                                I have read a certain part of the above exchanges with interest. I would be curious to know, however, what the Messieurs think about Claude Lévi-Strauss’s conclusion—the only one he said he could draw after a lifetime of studying all sorts of human societies, from the most "primitive" to the most "advanced"—that no human community can have more than 500 members without somehow or another splitting in two. Regards, NC


De la grève générale à la communisation généralisée - Calvaire

mercredi, 9 février 2005

’’On arrête tout et on communise’’ pourrait être une affirmation communisatrice. Mais que voudrait dire On arrête tout et on communise ? L’arrêt serait de faire la grève contre tout ce qui nous détermine (identités et matérialisation de la condition d’hommes, de femmes, de travailleurs et de travailleuses, d’étudiants et d’étudiantes, de nos conditions nationales, raciales, sexuelles...). Ne plus être que des ’’singularités quelconques’’, des sans identités, des sans propriétés et des sans papiers, des singularités sans prédicats sociaux, des formes de vie qui se font et se défont, des affirmations communes-subjectives, des êtres qui ne travaillent pas mais qui vivent et par conséquent font des choses. Des lieux et rencontres d’affects, de circulation d’affects et des expressions de la vie entièrement communisée sans médiations (sans États, sans partis, sans corporations, sans entreprises, sans groupuscules...). Nous ne serions que sans propriétaires, sans patrons et sans propriétés.

Cet On arrête tout et on communise s’exprimerait par des grèves générales, des sabotages systématiques de la reproduction sociale (arrêt du travail, arrêt des études, fin des familles et des couples, fin de la déclinaison des identités nationales, raciales, sexuelles... fin des genres...). Nous ne ferions plus des grèves pour gérer mieux et plus justement le Capital, les États ainsi que les autres institutions sociales mais nous revendiquerions plus rien, nous éclaterions de rire aux appels des réformes et nous les refuserions. Nous n’écouterions plus personne qui se médiatise dans des rôles (plus de patrons, de professeurs, de maris et d’épouses, plus de polices...). Ces mouvements de rupture cesseraient de vouloir réintégrer la mécanique reproductrice du système des dominations. Ils seraient sans fin avec la multiplicité créatrice des sens, des formes de vie et des finalités. Nous ferions marcher les lieux de production tout en détruisant les inutiles et destructeurs (nous n’autogérerons jamais les usines nucléaires par exemple mais viseront plutôt à leur éradication), mais seulement pour nos besoins essentiels et nos désirs créateurs mais jamais pour accumuler et faire fructifier un capital quelconque, pas pour échanger non plus sur la base de la valeur (ni marchés, ni trocs...), toute valeur sera abolie par le processus de communisation. Des singularités sans marchandises et sans valeurs...

Du côté de l’écologie, nous laisserions la vie se libérer de sa marchandisation et de sa détermination rationaliste et utilitaire. Nous détruirions ces logiques de domination qui s’exercent contre tout y compris contre nous. Nous réapprendrions à vivre communistement avec l’ensemble du vivant, comme partie dynamique de cette affirmation plurielle qu’est la vie.

’’La question communiste porte sur l’élaboration de notre rapport au monde, aux êtres, à nous-mêmes. Elle porte sur l’élaboration du jeu entre les différents mondes, de la communication entre eux. Non sur l’unification de l’espace planétaire, mais sur l’instauration du sensible, c’est-à-dire de la pluralité des mondes.’’

Ces possibles même conditionnels ne sont pas hypothétiques. Ils nous engagent déjà dans des voies inattendues, inouïes, parcourues d’intensités, de fulgurances et d’aventures. Ils indiquent à partir de quelles bases nous nous livrons à la guerre civile et révolutionnaire qui ne peut que se généraliser dans tous les espaces et dans tous les temps.

’’Rien de ce qui s’exprime dans la distribution connue des identités politiques n’est à même de mener au-delà du désastre. Aussi bien, nous commençons par nous en dégager. Nous ne contestons rien, nous ne revendiquons rien. Nous nous constituons en force, en force matérielle, en force matérielle autonome au sein de la guerre civile mondiale.’’

’’S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques.’’

Nous nous organisons par ’’une constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d’habitations collectives, de rassemblements fine a se stesso, de radios, de techniques et d’idées. L’ensemble relié par une intense circulation des corps, et des affects entre les corps.’’ Entre autres...

Comme disent certainEs, nous avons déjà commencéEs.

’’La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Communisation - Christian Charrier

La prochaine révolution sera cela et bien d’autres choses (mais qui ne seront plus des ’’choses’’). Mais elle ne partira pas de nulle part. Ainsi donc la communisation comme révolution sera le processus généralisé, mais en attendant, nous construisons les fondements de cette communisation, nous livrons la guerre révolutionnaire (que nous pourrions appeler aussi ’’grève humaine’’) qui ne trouvera son aboutissement que dans la révolution comme communisation généralisée. Et encore là, ce ne sera qu’un début : le début d’une véritable nouvelle histoire comme le pensait Marx, une histoire commune créatrice...

’’Hasta la communisacion siempre !’’

Commentaires :

  • > De la grève générale à la communisation généralisée, goldfax, 2 mars 2005

    Programme ou vision prophétique ?
    Bon ! Je me présente brièvement. Je suis tout nouveau sur le site, mais je le fréquente régulièrement, lisant des textes, qui me paraissent toujours aussi intéressants et instructifs. Politiquement, j’ai fréquenté trotskystes et maoïstes et ai finalement fini par sympathiser avec le "milieu" ultra-gauche.
    Là, le texte de Calvaire est très clair et pourrait, me semble-t-il, servir de programme, ou de manifeste. Pas dans un sens péjoratif, mais dans le sens où les grandes lignes des ambitions communisatrices sont mises en évidence.
    D’un autre côté, j’ai ressenti une note très idéaliste dans ce texte, qui certes peut passionner les foules en manque de créativité. Mais, l’expérience des luttes communes ne nous dira-t-elle pas ce que le monde de demain sera ?
    D’ailleurs, ces luttes, est-ce que ce seront des luttes globales de prolétaires ou bien des luttes isolées de squats (auxquels tu fais référence) contre les forces de l’ordre (je caricature un peu, mais l’idée est là) ? Dans le premier cas, une question s’ajoute : quelles sont les conditions pour que tous les travailleurs s’unissent ensemble contre la classe dominante et la vainquent ? Dans le second cas, les squats ne risquent-ils pas d’être rapidement réprimés ? Puis, peuvent-t-ils vraiment compter sur la solidarité des prolétaires ?

    Au cas où ces luttes sont celles des prolétaires unis, que dire de plus que : l’union fait la force, sans vouloir plagier la devise belge. Mais qu’est-ce qui leur permettrait de s’unir dans un combat révolutionnaire contre l’ordre capitaliste mondial ? Certes, les conditions de vie permettraient une certaine prise de conscience, mais sera-t-elle suffisante ? De plus, nous ne pouvons pas le cacher, les prolétaires se laissent facilement séduire par les discours démagogiques de gauche comme de droite (extrêmes incluses). En parallèle, la paupérisation et le chômage quasi généralisé poussent les gens à accepter n’importe quelle condition d’existence et de travail. Plus on les saigne, plus ils se soumettent. Mon expérience en usine peut servir d’illustration. Je ne saurais dire combien de fois j’ai discuté avec des personnes résignées à vivre au jour le jour, sans oser se rebeller pour ne pas perdre les moindres miettes que les patrons donnent à contre-coeur, avec une sorte de dégoût, comme si cela les arrangerait mieux de ne pas nous payer...
    Jusqu’où la paupérisation ira-t-elle avant que les classes populaires lèvent la tête et combattent enfin leurs véritables ennemis ?

    En rapport avec mon allusion sur les squats, les réponses sont presque indiquées dans les questions. Personnellement, je ne crois pas que la solution des squats soit la meilleure des tactiques. D’une part, il est plus facile, pour la police, de réprimer des squats que la masse ouvrière. D’autre part, le squat tend à ghettoïser les individus qui le forment par rapport au reste de la population. Même, le squat tend à marginaliser ces personnes qui s’excluent d’eux-mêmes de la société. D’une part par le regard que porte sur eux la société. D’autre part, par le regard que souhaite donner l’ordre établi aux masses prolétaires.

    Alors, que faire ?
    1) animer des discussions au sein du prolétariat
    2) diffuser nos idées sur le monde tel qu’il est
    2 bis) diffuser nos ambitions communistes ou communisatrices
    3) faire le lien entre les discussions et nos ambitions
    En ce qui me concerne, sur mon lieu de travail, j’essaie autant que possible d’amener les ouvriers à réfléchir sur leurs conditions matérielles de vie et de travail. Cette tâche est la moins facile, car on est toujours plus ou moins surveillé par les patrons, petits chefs et autres mouchards. Cependant, lorsqu’on réussit à animer une discussion, aussi courte soit-elle, on peut glisser quelques arguments politiques, quelques idées... C’est le stade où je suis arrivé actuellement...
    A partir du 2 bis), il vaut mieux éviter de le faire sur le lieu de travail. Surtout quand l’entreprise est farouchement opposée à toute forme d’expression politique ! Mais, "pratiquer" ces deux derniers stades implique aussi qu’on est en relation de confiance avec les collègues et qu’il est possible d’exposer une certaine forme de propagande en toute sécurité.
    Certains me reprocheront de vouloir faire une activité propagandiste. Or, où se trouvent les limites de la paupérisation, les limites qui permettent d’établir si les prolétaires n’ont plus que la solution révolutionnaire. Or, les prolétaires sont-ils intuitivement révolutionnaires ? Je ne le crois pas pour deux raisons. La première est que les prolétaires sont baignés dans une atmosphère idéologique qui les détourne de la réalité. La deuxième : s’ils sont amenés à se révolter contre le système, ils seront simplement tentés par le réformisme, par l’aménagement du système à leur profit. Mais pour combien de temps ?...
    Je conclurais ainsi, que nos tâches immédiates en tant que révolutionnaires sont : diffuser nos idées et nos ambitions, combattre nos ennemis (les capitalistes et les réformistes, quoique ces derniers fassent partie des premiers...).


    • > De la grève générale à la communisation généralisée, Calvaire, 3 mars 2005

      Dans certains autres des textes parus sur ce site, j’ai justement pointé les limites de l’Autonomie et du mouvement squat plus particulièrement... La dynamique communisatrice doit forcément s’élargir et effectivement devenir une question plus large pour les milieux les plus favorables à l’organisation du mouvement révolutionnaire. Je suis d’accord essentiellement là-dessus. Alors je pense que les principales questions ne sont pas là mais plus sur le comment plus général. Comment faire, comment vivre, comment lutter, comment se penser comme mouvement et penser le mouvement ?

      Je pense que ton texte amène ces questions aussi et que c’est la force principale de Meeting et de la communisation en général que de poser ces questions et de penser la divergence dialogique comme constitutive.


      • > De la grève générale à la communisation généralisée (leçon n° ?), Un comtemporain, 12 avril 2005

        L’Autonomie est aussi devenu un poncif de tous les programmes d’encadrement officiels. Vous n’êtes pas les seuls à piller l’adversaire. Si vous étiez un peu plus sorti de vos squatts et de vos petits cénacles, vous le sauriez et vous vous étonneriez moins de l’agacement que déclenche votre première exposition publique à la faveur d’Internet. Vous pensiez être attendu comment ? Les sifflets vous gènent ? Je n’aurais pas fait boire la ciguë à Socrate mais le métier de philosophe n’est pas sans risque, surtout quand on prétend encore aussi naïvement vouloir changer le cours des choses par son activité consciente et volontaire, armés de mythes aussi désuets et d’une telle méconnaissance de la société humaine.


        • > De la grève générale à la communisation généralisée (leçon n° ?), , 15 avril 2005

          II y a de plus en plus de message d’insultes sur ce site. Sans arguments, ils ne font que sermonner. Pauvres curés !


          • > De la grève générale à la communisation généralisée (leçon n° ?), Le naturaliste de passage, 20 avril 2005

            Désolé, je n’ai tenu le compte des insultes échangées sur un site que je visite depuis peu et épisodiquement. Son nom nous promet quand même plus une tribune qu’un laboratoire d’idées et qui se plaindra de l’ouverture d’un tel espace en ces temps froidement policés ? La violence et la rigueur ne sont pas incompatibles, l’urgence et la réflexion non plus. Que parfois on dépasse les bornes dans l’échauffement des esprits, je le reconnais, moi-même m’étant laissé aller à une réflexion lapidaire et inutilement blessante dans l’exaspération où m’avait laissé la lecture d’un texte par trop conceptuel (OK Calvaire, j’argumenterai).

            Que le Contemporain fasse les frais d’un rappel à l’ordre que j’encourrais m’étonne en revanche et me chagrine. Dans son message, une vindicte qui frôle l’invective d’accord, mais des insultes ? Difficile de nier ses arguments (meilleur que les miens). Le concept d’Autonomie est mis à toutes les sauces. Une critique pertinente. Un nouveau poncif de la doxa sociale. Sûrement entendu dans un autre sens que vous mais quand même... Apparu ou pour le moins mis en avant depuis que qu’un mouvement révolutionnaire qui s’en revendiquait a fait un peu parler d’elle. - Il faudrait que je me documente, vérifie avant de m’avancer plus - mais voilà qui devraient quand même inquiéter ceux qui se réclament de ce principe et en font, si j’ose me permettre, un pivot de leur pensée et le de leurs pratiques. Aussi j’attendais autre chose. Son accusation de méconnaissance de la société humaine n’est pas étayée, et je n’y souscrirais pas sans plus ample vérification, sans parler des reproches contre vos pratiques, mais le profane que je suis, malgré toute la sympathie que peuvent m’inspirer certaines de vos thèses, se demande en effet parfois de quoi vous parlez. C’est beau, les théories s’enchaînent bien, on se laisse emporté mais où ? La société dans tout ça ?

            La seule analyse que j’ai trouvée pour l’instant d’une situation sociale un peu concrète et complète (en dehors d’expériences revendiquées mais qui manquent un peu de détails) est cet article sur un bien lointain pays : Argentine : Une lutte de classe contre l’autonomie (http://meeting.senonevero.net/artic... ?id_article=31). Deux choses m’inquiètent : Patin un médecin du siècle de Louis XIV dit d’un de ses collègues qu’il serait "un animal fort menteur et qui ment comme un moine qui se dit venir de Japon" (cité in Grmek Mirko D., La première révolution biologique, Payot, 1990, p. 309) et aujourd’hui le progrès n’a pas encore abolies toutes les distances géographiques. Pourquoi l’Argentine ? Qu’en pense les Argentins ? La revue promet d’être internationale et j’espère lire d’autres réactions que les éloges d’un animateur, et des demandes de précisions sur des points de doctrine qui m’effraient encore plus. L’unité, aïe ! Pour quelqu’un comme moi si attaché à l’observation de l’immense variété d’organisation des êtres vivants et de leur mode de vie, c’est assez choquant, même si on semble parler de toute autre chose. Mais c’est encore au nom de ce foutu principe d’Autonomie qu’on juge les luttes des antipodes ! Bigre !

            Le message incriminé est un peu court pour se faire taxer de sermon et si quelqu’un mériterait le surnom de curé, ne ce crains tu pas plutôt toi que ce soit toi, Calvaire, avec tout le respect que je te dois ? On arrête tout ? D’accord mais comment ? Idéalisme. La harangue est un genre dangereux. Tu dis : "Du côté de l’écologie, nous laisserions la vie se libérer de sa marchandisation et de sa détermination rationaliste et utilitaire. Nous détruirions ces logiques de domination qui s’exercent contre tout y compris contre nous. Nous réapprendrions à vivre communistement avec l’ensemble du vivant, comme partie dynamique de cette affirmation plurielle qu’est la vie." Bien beau programme, mais un peu expéditif. Nous sommes inclus dans la nature et nous en tirons notre subsistance. Aujourd’hui on court sinon à la catastrophe en tout cas vers de sérieux déboires. Des questions urgentes et désagréables vont se poser. Comment abolir toute détermination utilitaire ? Un nouvel âge d’or ? Excuse moi je ne te suis pas mais je suis en effet prêt à discuter avec toi.

            A+

            Un naturaliste de passage.


            • > De la grève générale à la communisation généralisée (leçon n° ?) (bonne version de la réponse présente), Calvaire, 22 avril 2005

              Voilà une réponse mieux argumentée qui donne à réfléchir, merci naturaliste.

              "La société dans tout ça ?"

              Considérant que cette société est l’ensemble des institutions sociales constiuées et de la culture instituée, toute forme sociale hétéronome qui font le tout qu’est la Société que nous n’avons aucunement fondé mais qui nous détermine, la Société se sont les médiations et comme le dit C. C. : La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...’’ Communisation - Christian Charrier

              "Du côté de l’écologie, nous laisserions la vie se libérer de sa marchandisation et de sa détermination rationaliste et utilitaire. Nous détruirions ces logiques de domination qui s’exercent contre tout y compris contre nous. Nous réapprendrions à vivre communistement avec l’ensemble du vivant, comme partie dynamique de cette affirmation plurielle qu’est la vie."

              Cette thèse amène la question du communisme du vivant au-delà de celle des individus, certaines communautés primitives et certaines tribus autochtones vivaient selon un ordre naturel qui faisait s’imbriquer tout le vivant dans un tout interdépendant qui laissait peu, voire pas du tout, de place à la domination du vivant, dont l’exploitation du vivant dans des buts d’accumulation, de maximisation des profits, d’industrialisation, de domination technoscientifique, d’économie politique, de toutes ces médiations destructrices de notre environnement naturel, nature vivante. La critique communiste en actes pour moi passe par l’abolition de ces médiations également ainsi que par l’abolition de la totalité naturelle mystique dans laquelle étaient enfermées ces communautés et tribus. On pourrait dire que je suis assez proche de Camatte là-dessus ainsi que de Bataille pour la critique radicale de toute économie politique d’ensemble, ensembliste.


  • dES exemples de communisation ? quand & comment ?, , 25 mars 2005

    Bonjour,
    S’il ne s’agit pas de proner l’autogestion dans le vieux monde.
    Il y a t-il une bonne âme qui puisse me donner des exemples de communisation ici et maintenant ?
    Avant le grand soir, la parousie marxienne ou le enieme appel à la grève expropriatrice du lycée autogéré de Paris.
    Donc :
    Nous éviterons les réponses du genre "librairies autogérés à la croix rousse" ou de la "fabrication de fromages
    dans le quartier de la butte aux cailles."
    Mais aussi les réponses évasives du genre : La taupe qui creuse, le mouvement communiste et sa dialectique ascendante.

    Quand, comment et ou ?

    Merci

    Un camarade/compagnon (Selon les jours)


    • > dES exemples de communisation ? quand & comment ?, Calvaire, 26 mars 2005

      Ceci est un début de réponse, mais il n’y a pas de programme pour la révolution. La question des puissances, de
      l’organisation, des stratégies de la communisation sont à voir, à venir, à penser...

      ’’S’organiser veut dire : partir de la situation, et non la récuser. Prendre parti en son sein. Y tisser les solidarités nécessaires, matérielles, affectives, politiques.’’

      Nous nous organisons par ’’une constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d’habitations collectives, de rassemblements fine a se stesso, de radios, de techniques et d’idées. L’ensemble relié par une intense circulation des corps, et des affects entre les corps.’’ Entre autres...


      • > dES exemples de communisation ? quand & comment ?, , 5 avril 2005

        La mise en commun n’est pas la communisation, c’est-à-dire la destruction de la valeur. Partir de la situation n’est pas communiser. Maintenant de quelle situation parlez-vous sur le plan économique ? Comment faire pour acheter une maison ? Braquer ? Hériter ? Qui hérite dans ce monde ?


    • > dES exemples de communisation ? quand & comment ?, Calvaire, 27 mars 2005

      L’Appel (disponible sur ce site) est très instructif aussi à ce sujet.

      Quant à l’autogestion, elle ne dit rien en elle-même comme les conseils ouvriers car celle-ci comme ceux-ci peuvent être aussi bien des lieux d’expérimentation de la communisation ou qu’une simple pratique de l’autogestion du travail, du Capital qui s’imbrique très bien dans le marché, dans un parallèlisme organisationnel très intégré au capitalisme (comme la coop, le café autogéré, la fabrique artisanale, etc.). De plus, l’autogestion est un mode de gestion autonome et s’il n’est pas pensé dans une dynamique de communisation qui le dépasse, il n’est qu’un mode de gestion alternatif cadrant très bien dans l’alternativisme plus souvent encadré, enserré, dans le processus de restructuration du capitalisme, lui offrant de nouveaux marchés, de nouvelles façons de produire, etc. L’autogestion fut entre autres réalisée dans plusieurs secteurs dans des époques contre-révolutionnaires comme dans la Yougoslavie de Tito.


      • > dES exemples de communisation ? quand & comment ?, , 12 avril 2005

        L’Appel pourrait être encore plus explicite sur la question de l’héritage. Et donner ce texte comme parangon de pragmatisme ! Pourquoi ne pas voir dans ce fatras de prophéties et de chicaneries doctrinaires un manuel pratique de guerilla tant qu’on y est ! Il y a dédidément une carence flagrante de concret anthropologique et physique chez les tenants de la communisation qui confine au refus du monde. Se lamenter sur son sort tout en idéalisant des expériences dont eux-même seraient bien en peine de donner l’exemple, se conforter d’avoir raison encore, cette fois, la dernière, est-ce là ce qui nous reste des communistes ? La foi supplée à l’ignorance, l’érudition au courage. Au moins sont-ils innoffensifs, dans un certains sens. Leur ambition dépasse leurs moyens et leur parti imaginaire court à un naufrage mérité. Le seul et vrai tort de ces scholiastes est peut-être d’occuper un peu trop les esprits de certains de leur contemporains avec des questions oiseuses.


    • > dES exemples de communisation ? quand & comment ?, Patlotch, 1er avril 2005

      Je ne suis pas « la bonne âme attendue » pour donner « des exemples de communisation... » « Quand, comment et où ? », c’est la question qui tue, ou, du moins, qui appelle une réponse en commençant par détourner le concept de "communisation"... C’est la question que posent systématiquement les militants qui n’ont pas commencé par faire l’effort de comprendre de quoi il s’agit, parce qu’ils on besoin de s’agiter avant de s’en servir... Bon, désolé pour le ton, mais ça m’énerve... Je ne me suis pas fait avoir pendant 35 ans d’engagement communiste à chercher à comprendre ce qui n’avait pas marché, entre théorie et pratique héritées de Marx, pour, tombant sur un corpus d’idées qui commence à rendre compte sérieusement du passé et du présent, assister aux sempiternels 1) incompréhensions, déformations, sarcasmes et autres délires parlant d’autre chose 2) entendre les litanies des "praticiens" qui vous mettent au pied du mur : "et la pratique !..." Désolé de leur dire que le problème, c’est leur question, pas la réponse qu’ils attendent.

      Pour le dire clairement, je ne vois pas vraiment ici de sérieux rapports de sérieux entre les interventions de Calvaire et les développements de Roland Simon et quelques autres. Il jette sur tout ça une confusion et j’essaye de comprendre pourquoi on ne lui répond pas un tant soit peu clairement, mais peut-être cela évite-t-il de longs bavardages tournant en rond... Il me semble que si les discussions ont un intérêt dans le cadre présent, c’est en partant de ce qui a été posé, quitte à le critiquer, mais en l’ayant saisi.

      Bref, perso, j’ai cru comprendre que la communisation, c’est le mouvement concret de dépassement, de débordement des limites du cycle de luttes actuelles du démocratisme radical, sur la base des luttes revendicatrices et au-delà de leur carcan dans le système : dépassement produit, inéluctable mais non prévisible ni programmable, et en tous cas non engagé et non engageable dans les circonstances actuelles (le poids de l’idéologie de l’alternative et sa ’structuration’ politique accélérée sous nos yeux, y compris avec l’étape du référundum en France...) La question du "compagnon" (selon les jours) me semble donc confondre le caractère d’immédiateté du processus révolutionnaire concret (communisation = mesures de passage au communisme caractérisant la révolution) et possibilité immédiate de les engager (immédiatisme ou objectivisme gauchiste par transcroissance des luttes actuelles, débats que l’on trouve au fil des numéros en ligne de Théorie communiste, les articles de référence ici, les livres de R. Simon etc )...

      Je me suis un peu usé à tenter d’en discuter avec des camarades qui n’ont cessé de me renvoyer à une prétendue posture élitiste, ou donnant des leçons, ou théoriciste etc. J’ai fait l’expérience que les idées proposées ici (j’entends par les initiateurs) ne pouvaient pas faire l’objet de pédagogie, mais étaient bel et bien affaire de feeling, et de % de globules rouges, comme dit l’autre. Je ne doute pas que mes remarques puissent apparaître comme suffisantes etc. etc. C’est sans doute pourquoi elle suffiront à ma peine, pour aujourd’hui.

      Chabaroom

      • La communisation ? Mais peut-être que personne n’a vraiment envie de cela ?, Sancho Prends ça, 9 avril 2005

        Il n’y a aucune posture éliste dans ton propos, mais simplement un confusionnisme assez désastreux.
        Ton utilisation de la nov langue communiste ne te va pas forcement.
        Meme si elle parait te procurer un certain plaisir.
        Dire qu’il y a 35 ans de gachis derrière toi.
        je crois que 20 autres années te collent au cul.

        Le problème c’est la question, ba voyons !. Encore un discours de curé.

        A un niveau du développement du discours il est plus qu’obligatoire de moraliser les moralisateurs.
        De théoriser la théorie et ses adeptes, les théorciens et ses admirateurs.

        Dis moi d’ou tu parles je te dirais qui tu es.

        La posture théorique n’est peut-être qu’une idéologie de l’impuissance.
        Mais il n’y a rien de honteux

        A chacun son Saint graal, sa pierre philosophale, sa marchandise radicale et les vaches seront bien gardées ?

        A te lire le communisme serait un peu comme le sucre dans le lait chaud ?

        Même si nous pouvons confondre les questions tu ne donnes aucunes réponses.

        Dois-je encore lire les saintes écritures ? (Joke)

        Qui es tu que fais tu et comment ? Si ce n’est ne te subtenter de théorie ?

        Moi je ne fais rien ...mais alors rien. hélas ! la misanthropie me tente deplus en plus.

        Marre : Des cadres sup ultra -gauche, du refus de parvenir des pontes du CNRS, du collectif autogéré avec l’argent à Papa, des
        révolutionnaires anarchistes fonctionnaires et fonctionnaires de l’Etat, des féministes de salons du XVIeme, des faux ouvriers intellos, des poetes libertaires DRH, des révoltés bobo de normal sup tendance Negri ascendant Onfray, des théoriciens de la buttes aux cailles un verre de bordeau à la main : le monde est vilain mais Guy Debord est dans ma main gauche.

        De la cohérence bordel ! Si la contradiction est le moteur de toute chose. Soyons irréponsable en etant cohérent !

        Peut-être me suis tromper en lisant la 11 ème thèse de Feuerbach. Qui ne me quitte hélas jamais.
        Peut-etre ne s’adresse t_elle pas à ma modeste personne mais aux Stirner, Bauer et autres interpretes du vieux monde.

        Quel con je fais.

        Je me pose hélas des questions sur le communisme pratique, éthique (Celui de mon quotidien) sur le pouvoir formel et informel, la production du necessaire et de l’inutile, du désir, de la reproduction de ce que nous voulons fuir ou supprimer. Le ver est t_il dans le fruit ?

        Il ne faut certes pas faire bouillir les marmites du futur !

        Mais encore faut-il que nous ayons des marmites et du feu ?

        Et cela ne sera dans aucunes oeuvres complètes dans la pléiade ou sur un site internet.

        il est temps de se préocupper de ce que peut-être le communisme mais aussi ne ce qu’il ne doit pas être. Le développement des forces productives ni fera rien : Le communisme à toujours été possible ! Mais peut-être que personne n’a vraiment envie de cela ?

        Sancho Prends ça


        • > La communisation ? Mais peut-être que personne n’a vraiment envie de cela ?, Patlotch, 10 avril 2005

          Franchement, je ne comprends pas que mon intervention puisse provoquer une sortie pareille.

          Oui, je m’inscris dans la problématique ouverte par ce site, parce que j’en partage les fondations. Oui je considère qu’il est nécessaire a minima de les connaître sans quoi ça part dans tous les sens, et non-sens : preuve ton intervention dont je partage l’exaspération, mais que je ne pense pas mériter personnellement. Sinon, qu’est-ce que je viendrais faire ici ? Ta liste « Marre etc. », dont j’espère qu’elle n’est pas exhaustive, je ne vois pas en quoi elle me concerne. Oui je travaille dans la Fonction publique d’Etat (où je ne suis pas fonctionnaire mais contractuel, mais peu importe) : je suis bien placé pour savoir les ravages de l’idéologie du service public, du corporatisme, du catégoriel, et assez concrètement comment fonctionne l’emprise, la capture des salariés fonctionnaires, le consensus politico-idéologique, de la sauce Raffarin à l’alternativisme, essentiellement par le syndicalisme. Nous ne sommes pas des masses à penser de la sorte, et que ce soit avec le SMIC ou 10 fois plus n’y change pas grand chose, pas plus que de s’afficher trots ou anar, pour ceux que je connais : tous vont à la soupe quand ils ne la servent pas. Mais une chose est intéressante, et ce n’est pas chez les militants qu’on trouve le plus d’échos, c’est qu’à force de servir la soupe, le service public gna gna gna, ceux qui ne sont pas dupes sont disponibles pour autre chose, par exemple se fendre la poire quand on leur dit que les fonctionnaires sont à la pointe du combat anticapitaliste ;-)

          Sur le fond d’autres répondraient mieux que moi (et merde à Calvaire, si ça fait "curé") : oui, le communisme a toujours été possible, mais relativement à un cycle de luttes donné, et dans le cycle actuel, il n’en dépend pas moins de "conditions déterminées" comme dit l’autre, et d’ailleurs, le contraire se saurait. Certes ces conditions ne sont pas "le développement des forces productives", mais néanmoins toujours l’état de la contradiction capital-prolétariat : c’est de partager ça que nous nous retrouvons ici, non ?

          A partir de là, qu’est-ce qu’on en fait, est-ce qu’on peut, et comment, agir sur ce rapport, sur ce procès ? C’est je crois l’objet des échanges actuels... Quant à Calvaire, singulièrement, il flotte entre la question et la sortie de la question : à multiplier les exemples de son désaccord avec l’affirmation : "il n’y a pas de transcroissance possible des luttes revendicatives à la révolution", il donne de fait l’impression que pour lui, la communisation est engagée ou du moins engageable... On peut jouer sur les mots, sur le terrain toutes les expérimentations sont possibles, mais sur le plan théorique, il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités. En passant, je ne vois pas en quoi j’ai manqué de "cohérence"... bordel ou pas.

          Pour en sortir par le haut : dire 1) il n’y a pas trancroissance... 2) pas de possibilité révolutionnaire immédiate (donc pas de communisation possible avant un certain temps), cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire, sinon Meeting n’aurait pas de raison d’être, puisque c’est justement sa vocation que d’intervenir dans cet entre-deux.

          Pour ma part, je considère effectivement que la connaissance de la théorie n’est pas tout, qu’elle ne détermine pas forcément ce qui déborde les limites actuelles, mais qu’elle conditionne en réciprocité ce qu’on peut faire de ces débordements, ne serait-ce que pour les reconnaître, les interpréter, leur donner du sens, bref, être de plein pied dans la praxis du rapport capital-prolétariat. Venir ici, c’est manifester un intérêt pour la théorie, et pas n’importe laquelle. Le combat est devenu aussi théoricien, c’est comme ça, plus que jamais. Et le contexte, c’est par exemple qu’à Paris, il est très difficile de trouver en librairie une édition complète du Capital... ça se passerait de commentaires si on n’assistait pas aux délires religieux de la jeunesse d’extrême gauche devant des idoles, des grandes figures de la bolchévie aux... maîtres de l’anarchie.

          Quant à savoir si 20 autres années me colleront au cul, c’est assez probable, mais alors je ne serai pas seul... et il y aura mille façon de les occuper : j’espère bien crever avant d’arrêter ma production d’inutilités sociales.

          Patlotch, 10 avril, 3h14


          • > communisation de l’utopie ...? ou communisation de la prochaine pratique ?, Cierre Plastres, 11 avril 2005

            Cher Patotch
            Je crois qu’il ne faut confondre le débat et ta personne.
            Tu n’es que la manifestation, l’incarnation transitoire de ce débat non pas son centre.

            Cycle de lutte ? encore 1 alors ? jamais mûr ?
            La "metaphysique dialectique" là encore au service de la justification de l’inaccptable.

            Je vais donc attendre la prochaine....des fois que je passe à coté reveillez moi !

            Elle a bon dos la contradiction capital / travail.

            Mes questions.

            - Comment fait-on si demain une bonne grève dégenère en Europe ou dans le Monde (Soyons fou)

            (Pour la traduc TC voir Google et cliquez CT comme Communist Theory)

            POUR :

            - Le pouvoir.
            - La production.
            - La distribution (par exemple Voir le texte du Groupe des Communistes Internationaux (GIK) celui des années 30...)
            - La lutte contre la bourgeoisie et son armée.
            etc...

            Trop pragmatique ? trop dansle programmatisme ? pas assez dans la Theorie ?

            Bon c’est peut-être en rupture avec le Mouv Comm et la TC attitude.

            Mais ces questions sont les mêmes pour notre quotidien.


            • > communisation de l’utopie ...? ou communisation de la prochaine pratique ?, Patlotch, 22 avril 2005

              Ta réponse m’avait échappé. Je ne crois pas précisément "confondre le débat et ma personne", et tu es très gentil de me le rappeler, si ce n’est que tes questions s’adressaient à moi, me demandant qui j’étais, ce que je faisais, d’où je parlais etc. suivies d’une liste de ce dont tu as "marre", où j’ai sûrement développé une petite parano... C’est pour ça que gentiment je t’ai répondu. La prochaine fois, je ferai mieux, si tu ne me mets toi-même pas "au centre". Tu as raison, mais qui confond ? Pas un peu pervers tout ça ? Mais rassure-toi : je m’en fous.

              Pour tes questions, rien à répondre, je ne suis pas prophète, nous n’en sommes pas là, et je ne crois pas quant à moi qu’à court terme se déclenche une "bonne grève" débouchant sur un processus de communisation.

              Une théorie n’est pas invalide de ne pouvoir faire ce qu’elle ne dit pas. En d’autre termes tes critiques ne portent pas sur cette théorie, mais sur l’idée que tu te fais de ce qu’elle devrait permettre. Tu lui poses des questions de militant qui cherche une boîte à outil, et en ceci tu lui imputes un statut théorique qu’elle n’a pas, et qu’elle critique au fond.

              Paradoxalement, tu affiches un désaccord où il n’a pas lieu d’être à mon avis... ce qui laisse un espoir au débat, justement.

              Patlotch, 22 avril


              • > Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !, Sancho prends ça, 23 avril 2005

                Cher Patloch

                Une "bonne grève" oui comme je disais mais je précisais "soyons fou".

                Si le débat n’est que Théorique, les questions pratiques, trop militante...
                A quoi bon ?

                S’il n’’y a pas un minimun de retour sur la / de la pratique.

                "proof the pudding is to eat the pudding" ?

                Peut-être avons nous peur qu’il soit en peu avarié ?

                La théorie communiste qui n’est plus utopique confine à l’Analyse (Au sens freudien) relève du rituel
                pour "grands dépressifs".

                Il y a invocation systématique de formules magiques et redondante comme pour exorciser la réalité
                intenable.

                Nous y trouvons des héritiques, des schimatiques, des objectivistes j’en passe etc etc... !

                Pas de mal a se faire du bien ?

                Certes mais le projet communisme se trouve alors ajourné presque au jour du "jugement dernier" ?
                Le jour ou la sainte "transcroissance" "l’esprit saint" capital / travail mais avec le coup de pousse de la dialectique trinitaire ?

                L’ici et maintenant ?

                Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !

                Peut-être n’avons nous pas envie de le regarder en face

                Voila pourquoi le refuge théorique nous parait un semblant de "pratique". Cette fameuse "pratique théorique" des penseurs de facs et autres lieux de non trasmission du "savoir" aliéné.

                S’il n’y a pas de coupure epistémologique chez Marx il y a certainement une coupure pratique dans cette "théorie".

                Ces individus qui regardent le ciel ne sont plus éclairés ou facinés par ce "soleil theorique" mais aveuglée par celui ci.

                Ils sont tellement éblouis qu’ils en viennent à oublier "l’ici et le maitenant" le coté pratique des choses et tellement lourd dingue.

                Mais voila, personne ne peut sortir du lot quand la question a traiter est qui sortira les poubelles cette semaine ?

                Comment doit-on gérer le "pouvoir", celui de "l’intérieur" , la cuirasse caracterielle, les rapport hommes / femmes ?
                Qui va repasser les chemises dans le monde communiste ? et les courses ? c’est bobonne ?

                Qui c’est qui va produire de l’electricité ? et le pain ? et mon livre de poche ?

                Vous avez déja vu un SO de la CNT ?
                Les nanas sont pas la ! super ! youpi ! le communisme libertaire !

                J’espère que le communisme théorique ne nous prépare pas une camisole ?

                Parle moi de ton communisme je te dirais qui tu es !


                • > Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !, , 25 avril 2005

                  Gentil une fois, deux fois... Cet échange est sans intérêt. Tu cherches quoi ? Tu parles tout seul, tu n’as pas montré le moindre intérêt pour quoi que ce soit de consistant, ni que tu aurais compris de quoi il s’agit. A part tes sorties ironiques et tes préoccupations de consommateur, t’es sûrement cultivé et peut-être ’de gauche’, alors franchement, le communisme, qu’est-ce que t’en as à foutre ?

                  Communisme primitif : je sors les poubelles, ma compagne est niponne et bonne, et personne ne repasse. Dans mon communisme on supprimera les fers à repasser. Vas voir « l’Homme au complet blanc » (un type qui invente un tissu infroissable, ce qui ne tarde pas à lui mettre à dos le patron et les prolos de la boîte... quand t’auras compris pourquoi, je t’en raconterai une autre)

                  Même quand il fut prouvé que la terre était ronde, une immense majorité continua, en pratique, aveuglée par son ignorance, à faire comme si elle était plate, tournant en rond au bord de la mer. "Mon communisme" se passera de tes platitudes, comme de ton pragmatisme de super-marché, où tu trouvera toutes sortes de puddings : bon appétit !

                  Patlotch, 25 avril


                  • > Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !, , 18 mai 2005

                    Pourrais-tu répondre à ses questions en sortant des bulles spéculatives de la grande théorie attentiste Patlotch plutôt que de lui souhaiter bon appétit ?


                    • > Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !, Patlotch, 18 mai 2005

                      Je disais "pervers" : me mettre en cause explicitement, autour de questions que je n’ai pas théorisé personnellement, puis me faire le reproche de "confondre le débat et ma personne"... alors répondre, dans ces conditions, très peu pour moi. Je me considère ici comme un maillon faible, mais pas assez pour m’étonner qu’à travers la faiblesse de mes interventions, on cherche à atteindre quelque chose de plus solide, de façon un peu facile, et par trop polémique. Donc si cela présente un intérêt, c’est effectivement en le dépersonnalisant. Je ne nie pas la pertinence de certaines questions, je pourrais même m’en poser certaines, mais engager le débat sur ce registre, je ne suis pas candidat. Ailleurs on me prête l’idée de chercher des "recettes" pour la pratique, précisémment, Sancho y trouverait peut-être de quoi alimenter sa curiosité... Quant à ces questions -ces mises en demeure de répondre alors que lui ne dit rien d’où il parle- puisqu’elles ne s’adresseraient pas à moi personnellement, je n’y répondrai pas personnellement.

                      Ce que je peux partager, c’est la sorte de frustration de ce qui se révèle impossible pour répondre à un désir immédiat de se battre. Là réside un véritable problème dans la discussion avec tout militant : j’ai posé ailleurs ces questions.

                      Il existe toutes sortes de pratiques sociales et politiques, de luttes, et j’avoue que j’ai de plus en plus de mal à m’y sentir à l’aise, dans ce qui se présente comme une entonnoir alternativiste, une canalisation idéologique d’échelle historique. Je n’ai à vrai dire pas de solution, parce que je vois surtout l’impasse, et pire l’entrée en masse dans cette impasse pour un temps durable. Ce que je trouve dans les théories présentées ici, c’est une explication à cette impasse et de nouvelles questions, qui interrogent des pratiques auxquelles j’ai pu participé jusqu’ici, pendant des années, dans le champ politique ou syndical : quelle pertinence du point de vue du communisme, en d’autres termes du point de vue de l’abolition du Capital ? A une pratique qui ne colle pas avec ce que je sens, j’ai la faiblesse de préférer ce qui lui donne du sens, dans l’écart.

                      Je crois que ceux qui ne se posent pas ces questions, qui disent "circulez, ya rien à voir", "théories-cacas", "intellos dans leurs bulles", ont tout loisir de s’engager ici ou là : ce n’est pas le choix qui manque par les temps qui courent : pourquoi titiller ceux qui pensent que ces pratiques sont problématiques, dans leur rapport à la contradiction de l’exploitation ? Je cherche, comme la plupart ici j’imagine, des pratiques qui entrent en résonnance avec ce questionnement théorique. Maintenant, il ne faut pas faire dire à ces "théoriciens" ou à tous, ce qu’ils ne disent pas, à savoir qu’il n’y aurait rien à faire, qu’on ne pourrait qu’attendre (les "conditions objectives"...). Voilà qui relèverait soit de l’incompréhension, soit de la mauvaise foi, et qui aurait l’inconvénient de passer à la trappe les différences de points de vue qui s’expriment justement ici, pour les mettre tous dans le même sac : je n’ai pas envie d’encourager cette tentation, ou cette tentative de noyer le bébé du poisson (elle est bien gentille...), et j’ai déjà assez de mal à m’y retrouver dans ces points de vue, à cerner les questions ouvertes de façon claire : questions pour les uns qui n’en sont pas pour les autres, et questions entre eux.

                      Il y a peut-être quelque chose à renverser dans ce sentiment d’impossible, cette frustration. C’est comme ça que j’ai compris par exemple l’intervention de Jef Etats, Classes et déclasse.


                    • > Le réel est réactionnaire ! l’enfoiré !, jef, 19 mai 2005

                      patlotch a raison : pas la peine, que je prendrai tout de me^me pour la lui épargner.
                      il n’y a pas plus de coupure épistémo-althussérienne que de coupure théorico-pratique. la théorie est de la pratique inchoative. tension du corps tout entier qui pense, sur le mode de l’inspiration.
                      le repassage, les poubelles à sortir et les livres de poche personnels dans le communisme, comme si rien ne s’était passé, le communisme à l’image du présent, en somme ! quelle imagination ! quelle perspicacité ! c’est un communisme de redistribution des revenus, de beauf, quoi. du travail et des salaires, un peu de bon sens messieurs les théoriciens ! luttons ! il y a des organisations pour ça ! imparfaites, certes, mais etc. etc.
                      allez, suffit pour aujourd’hui, et même pour demain et après-demain.


                      • > Pour une critique du communisme à la "Gérard Majax", Sancho, 20 mai 2005

                        - Abracadra
                        - Sésame ouvre toi
                        - Picoti picota ...
                        Communisme me / te voila !

                        Pragmatique ne veux dire réaliste...

                        Il y a finalement peu de synthèse dans votre communisme...
                        Je pense faire une critique de ce communisme "quantique".
                        N’oublions pas que beaucoup de groupes "ésotériques" se revendiquent de la théorie des "cordes" !

                        Je laisse tomber...

                        Au passage :
                        Voir la réponse de Charles Reeve dans le dernier Echange Printemps 2005.
                        Je crois effectivement ne rien avoir à faire avec ce communisme là.

                        Que vive le communisme libertaire


                        • > Pour une critique du communisme à la "Gérard Majax", Hélène, 21 mai 2005

                          Bonjour,

                          Une question à Sancho :

                          C’est quoi le communisme libertaire ?Je pose cette question en toute honnêteté car sans cet adjectif-libertaire-le terme communisme rappelle pour pas mal de gens l’époque du stalinisme.Ayant appartenu à une organisation anarchosyndicaliste,les tracts distribués finissaient très souvent par "vive le communisme libertaire" afin d’enlever toute référence au marxisme et préciser qu’il n’y avait aucun anarchisme individualiste prôné par cette organisation.
                          Avec la chair,le sang,le cœur malgré la virtualité des débats sur ce site et la frustation de ne jamais entendre le son de la voix,de ne jamais découvrir le visage des internautes de Meeting.

                          Hélène


                          • > Pour une critique du communisme à la "Gérard Majax", jef, 23 mai 2005

                            empêcher toute évocation du marxisme, c’est très bien dans la mesure où marx n’était pas marxiste de son propre aveu.
                            mais pourrait-on un peu sortir du bocal nanar avec son décor de coraux postiches "autoritaire/anti", svp ? a-t-on jamais entendu chez marx qu’on se casserait le cul à faire la révolution pour reproduire la même vieille merde de la domination et de l’exploitation ? il me semble qu’il faudrait examiner sérieusement, historiquement les termes du débat entre marx et bakounine, à supposer qu’il eut jamais lieu, ou l’ampleur post-festum que veulent bien lui prêter nanars et anars depuis 150 ans. il faudrait ptêt passer à aut’chose.
                            si le libertarisme c’est que la révolution n’est qu’une grande fête où on n’aura pas besoin de jeter les sbires dans le fleuve ou les donner à manger aux poissons de mer, la réfutation a déjà été fournie par durruti soi-même, version démentielle, bien entendu. il me semble que la tempête au bassin des enfants a cessé, ou devrait cesser.


                            • > Pour une critique du communisme à la "Gérard Majax", Patlotch, 23 mai 2005

                              De Karl MARX, il y a ceci, curieusement rappelé sur le site d’ un élu PCF de la Seine-Saint-Denis qui tient d’un curé de campagne à la ville que d’un libertaire comme on voudra :

                              « La révolution sociale du XIXème siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle-même avant d’avoir liquidé complétement toute superstition à l’égard du passé" et "doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet » - Karl Marx.

                              Plutôt que liquider les superstitions, on les aurait-i’ pas solidifiées, y compris du côté des com’lib’ ?

                              Je trouve paradoxale l’accusation de "magie" à propos des thèses en question. C’est, d’abord intellectuellement, une ineptie. Pour qu’on attende avec impatience cette « critique du communisme quantique », encore eût-il phallusse que cette boursouflure physiciste ne s’envoie pas d’elle-même dans ses cordes.

                              Pour résumer, il peut toujours repasser, en libertaire... (et Sancho repassa...)


Recomposition... Refondation... Dissémination... !!!: Vers un meeting de gauchisme ??? - Marceau

lundi, 4 avril 2005

D’abord un petit mot pour me situer : je suis issu des mouvements anars-autonomes des années’70 et influencé par les situs et l’« ultra-gauche » (faute de meilleure dénomination).
Bref , j’ai été déterminé par beaucoup des analyses dont les revues et/ou individus cités par le livre « Rupture dans la théorie... » qui en fait un excellent recensement (d’ailleurs bravo à cette initiative, une des plus importantes des dernières années à mon avis). Mon isolement des grands centres de l’hexagone ne m’a pas permis de garder un contact théorique et pratique durant ces dernières années. Un ami m’ayant fourgué le numéro 1 de Meeting version papier, j’ai vite voulu en savoir plus sur cette initiative.

Je vous écris donc brièvement après une lecture du site qui m’a laissé, disons, pantois sur certaines positions qui s’y étalent complaisamment et qui me semblent à mille lieux de l’objet central de nos préoccupations : la révolution communiste. C’est à dire qu’a contrario, ce gauchisme peut toujours servir à remettre quelques pendules à l’heure (comme disait l’autre) mais la place qu’occupe, sur le site, les mails signés « calvaire » me semble disproportionnés dans le cadre actuel et c’est de cela que je veux vous entretenir pour l’instant.
Tous ces petits textes répétitifs et grandiloquents prennent l’allure d’un dumping qui modifie radicalement , ce que je comprends être, le but de la discussion lancée par TC, La Matérielle, Trop Loin etc. Je ne prétends pas à la connaissance profonde du matérialisme historique, de la dialectique que le dénommé « calvaire » veut refonder, recuire et digérer (comme tant de fois ces néo-étudiants de Jussieu, par exemple, s’y sont essayé dans la foulée des Bourduiseries et autre) ; mais la vacuité de ce genre de prétentions sont bien connues et fonde surtout un immédiatisme à la recherche d’une énième idéologie au goût du jour.

Je ne tiens pas à entrer dans une polémique ad hominem mais j’estime que ce site mérite mieux que toute cette logorrhée post ceci ou cela. J’ai quant à moi arrêté la lecture des mails refondateurs après la réponse du 23 novembre 2004 faite à « Marx en liberté » qui amenait des critiques « matérialistes et dialectiques » au cirque du « sauvage communisateur » et qui s’est fait répondre, entre autre :

« Je suis de plus en plus enclin à penser que le type de discours tenu par le soi-disant Marx en liberté est un discours de mâle blanc occidental hétérosexuel écocidaire incapable de voir plus loin que la dynamique capitaliste parce que son existence n ‘est pas assez visiblement encagée par les autres formes de domination »

Où est le modérateur ? Serait-on porté à demander...

La récupération de la riche discussion sur la communisation par le verbiage « calvairiste » est plus grave qu’on semble le croire dans ce que j’ai lu à cette date sur le site, et éloigne sûrement nombre de camarades, à n’en pas douter. J’en appelle donc à un resserrement de la discussion qui ne laisse pas de place à ces dérives qui dénaturent la portée des théories ici discutés (TC, Trop-Loin , La Matérielle etc.).

Le choix d’un site ouvert à la discussion ne doit pas se retourner en un piège où la confusion d’individus, souvent spécialistes de ce genre d’OPA virtuelle, ruine une tentative louable sur le plan de la théorie communiste.
Pour ma part, j’aimerais dans un mail ultérieur revenir sur la portée des grèves dans le secteur public en région parisienne.

Commentaires :

  • le degré zéro du projet, daemon, 5 avril 2005

    je pense que le n°1 de meetin est plus une juxtaposition de textes aux orientations prédéterminées qu’une véritable élaboration collective. Mais peut-être est-ce parce qu’il s’agit d’un premier numéro et que, dans l’avenir, la "synergie" " (pour parler comme les managers) se fera plus évidente. A titre d’exemple, je ne comprends pas que vous publiiez, si ce n’est par opportunisme, un texte de la cnt-ait intitule Classe contre classe, titre qui résume à lui-seul la vérité du programmatisme que vous attaquez.

    J’ose espérere que les prochains numéros mettrons en scène avec plus d’intensité la "guerre de positions" entre les groupes ultra-gauche, plutôt plutôt qu’un pâle démocratisme aux relents gauchistes.

    Cordialement malgré tout,

    Nicolas


    • > le degré zéro de la critique , cain, 6 avril 2005

      Lorsqu’il est demandé à la cantonnade de justifier la présence d’un texte dans Meeting, on peut constater la vacuité du lectorat potentiel en même temps que sa passivité réelle. Personne ne répondra à la question pourquoi "Classe contre Classe" dans Meeting. La réponse toute trouvée est "parce que", ou même "parce que nous avons le sens de l’humour", ou même "parce que nous aimons les années trente et le passéisme", qu’importe. Cela pourrait tout aussi bien être une entrée en matière pour un débat, dont l’intérêt, à coup sûr ne pourrait que dépasser la contemplation benoîte de la "guerre de position" entre "ultra-gauches" dont nous parle Nicolas. Parlons plutôt de ces fameuses ultra-gauches, dont il serait certainement difficile qu’elles se nomment eles-mêmes ainsi, et de savoir, alors, qui désigner de la sorte.

      Si ce texte ne doit pas être là, s’il ne doit plus y avoir de tels textes (dont le contenu soit marqué par "un pâle démocratisme aux relents gauchistes"), que l’auteur de l’invective nous dise pourquoi, et un pourquoi qui dépasse pour une fois le niveau du "allez-y les p’tits gars, cognez vous dessus théoriquement". Reproduire un tract, rédigé pendant un temps très particulier, dont la diffusion est évidemment une attitude interventionniste et possède par là (mais même cela est à expliciter) un contenu programmatiste. Mais "programmatiste" est-il une critique suffisante pour exclure de "la revue pour la communisation" un texte ?

      Alors des questions : pourquoi pas ce tract ? & Où sont les ultra-gauches dans Meeting ?

      Avec le coeur aussi.


      • > le degré zéro de la critique , Calvaire, 8 avril 2005

        Bon, enfin... commence à se poser de vraies positions théoriques au-delà de l’orthodoxie souhaitée par certainEs de TC (pas R.S. mais les fanatiques de R.S.). Évidemment, TC est une somme et les écrits de R.S. sont plutôt inspirants pour la redéfinition d’une théorie révolutionnaire, pour la production de la rupture comme dirait F.D. Cependant, selon moi, ils ont les limites de reculer à plus tard toute action, toute pratique et toute théorie prenant en compte les luttes actuelles parce qu’il ne peut y avoir de transcroissance entre les luttes et pratiques actuelles et la communisation comme révolution généralisée. Dans les premiers textes que j’ai fait publié sur ce site, j’y viens. On peut évidemment ne pas être d’accord et avoir des divergences, d’où un dialogue critique possible. Mais je considère aussi le prolétariat comme classe révolutionnaire existante comme de plus en plus un sujet imaginaire des théories communistes et nulle part s’exprimer l’unité comme classe de ce sujet prolétarien et plus des syndicats et des partis qui représentent ou veulent représenter les intérêts capitalisés (salariat, pouvoir d’achat, heures travaillées, assurances...) d’une soi-disant classe qui n’existe que divisée en catégories particularisées et s’éliminant ou s’ayant éliminée donc comme classe-sujet révolutionnaire visant son abolition générale ou son affirmation toute aussi générale. Sans le prolétariat comme concept unificateur et sans organisation du mouvement révolutionnaire dès aujourd’hui, la révolution de R.S. et de celles et ceux qui pensent comme lui, il me semble, ne peut sortir que de nulle part. Et une révolution qui sortirait de nulle part me semble ressembler à un lapin qui sort du chapeau de la magie, donc une pensée magique.

        Les visées de la communisation me semblent donc à repenser comme théories et comme pratiques au-delà de l’orthodoxie de pensées qui me semblent closes sur elles-même et toutes théoricistes. Le meeting pour moi reste ouvert et toute contribution à la théorisation en pensée et en pratique de la communisation me semble la bienvenue. Et personne n’a de copyright du concept et de la réalité, si elle existe, de la communisation à moins qu’une imposition se fasse.


        • Prolétariat conceptuel- puisque théorique- mais bien réel lorsqu’il met son poing (communisant) dans ’face de son patron conceptualisé., Gros Trognon Petit Tas Mignon, 26 avril 2005

          Ouffffffff. C’était difficile à formuler. J’espère que c’est quand même clair. Pas de doute, le manitou des longues phrases creuses risque de comprendre. D’ailleurs, s’il affirme qu’on commence à se poser de VRAIS questions sur meeting, c’est qu’on doit commencer à se poser de "vrais" questions. Bien sûr, il y a plus de 20 ans que TC, Dauvé, Charrier, et plus encore, se posent des questions... Mais s’ils ont bien intégré le concept réel du prolétaire, c’est qu’ils se sont fourvoyés. Negri et son Empire son beaucoup plus à même de formuler les théories vaseuses d’une humanité-une-multitutisée pateaugeant dans la fosse sceptique du prolétaire en train d’évacuer son irréel matinal. Calvaire, si c’est l’histoire que tu veux marquer d’un anticopyright (qu’est-ce qui est de plus conceptuel qu’un copyright ?) afin de pouvoir y apposer ton empreinte singularisée en la façonnant à ton esthétisme libéral, sache que tu es en train de réussir avec meeting. Dommage qu’il ne soit pas question d’esthétisme dans l’histoire, hélas, sinon tu serais son Picasso. Maintenant, une chance que TC n’a pas copyrighté la communisation, sinon on ne pourrait plus en discuter, pas vrai ?


          • > Prolétariat conceptuel- puisque théorique- mais bien réel lorsqu’il met son poing (communisant) dans ’face de son patron conceptualisé., Calvaire, 26 avril 2005

            Esthétisme libéral ? Causes toujours pour qu’on puisse comprendre... Et le travailleur peut toujours mettre son poing sur la gueule de son patron, cela ne fait pas de lui "le prolétariat comme classe révolutionnaire’’ ? Quant à Negri, je n’ai personnellement rien à foutre avec lui. Chez nous, nous faisons circuler entre autres la brochure anti-negriste de Mutines Séditions car nous nous opposons à celui-ci et à sa clique même s’il nous arrive d’y puiser certains concepts. Mais plutôt chez Guattari que chez Negri. Et toute théorie ne peut être prise comme un dogme absolu, tout est à critiquer à moins de vouloir engendrer des cultes. Quant aux menaces potentielles de ce dernier commentaire, elles font pitié car elles indiquent que la personne n’a pas grand chose à dire.


          • > Prolétariat conceptuel- puisque théorique- mais bien réel lorsqu’il met son poing (communisant) dans ’face de son patron conceptualisé., jef, 27 avril 2005

            la "fosse sceptique", c’est ce que j’ai lu de mieux sur meeting jusqu’ici
            (joke)


      • > le degré zéro de la critique , Hélène, 9 avril 2005

        Bonjour,
        En réponse à Nicolas/Daemon après avoir lu ses propos du 5/04/2005.(classe contre classe).
        J’ai participé à la rédaction(peu) et surtout à l’approbation du tract signé ul Marseille cnt-ait,je ne comprends pas Nicolas/Daemon lorsqu’il parle de relents de gauchisme à propos de ce tract.Durant les grèves de 2003 les camarades qui étaient partie prenante dans les ag,les manifs,les débats avec leurs collègues de travail ont pu vivre les tentatives de manipulation et de récupération des gauchistes,des réformistes,bref de tous les démocrates.Si Nicolas/Daemon parle de programmatisme en citant un tract il ne sait rien du fonctionnement de la cnt-ait,de son non-centralisme- démocratique si cher aux gauchistes.
        Je précise que je ne suis plus adhérente de l’ul Marseille mais celà ne me pousse absolument pas à dénigrer le travail (éh oui !)militant de camarades révolutionnaires ;il en reste si peu.


        • > le degré zéro de la critique , , 10 avril 2005

          peut on etre militant et revolutionnaire ?

          In French, it used to be positive ("militants" were supposed to be dedicated soldiers of the workers’ movement), until the SI associated it with self-sacrificing negative devotion to a cause : this is how we use the term here. (Gilles Dauvé)


          • > le degré zéro de la critique , cain, 17 avril 2005

            peut-on être révolutionnaire ?


        • > le degré zéro de la critique , Daemon, 10 avril 2005

          D’un mot, je réponds à Hélène.

          Ce qu posait problème pour moi, dans le tract de la cnt-ait, c’était son titre, Classe contre classe, et ce qu’il sous-entend : le programmatisme, c’est-à-dire ce que d’autres camardes désigent trè justement comme le programme du mouvement ouvrier classique détruit pas la restructuration : montée en puissance, affirmation de la classe à l’intérieur du capital au travers du parti d’avant-garde et dans la perspective d’une période de transition, étape dans la construction du communisme. Rien de plus, rien de moins.

          Pour le reste, je connais mal le fonctionnement et les stratégies de la cnt-ait età vrai dire, elles ne m’intéressent pas. Il me suffit, au fond de savoir, qu’il se réclament peu ou prou du syndicalisme, donc du programmatisme, et que cela est indépendant de leurs pratiques du moment, et même du contenu théorique qu’ils donnent à leur activité, notamment au refus ou à l’adhesion au centralisme démocratique . Ce qui est plus intéressant, c’est, je crois, que l’activité de la cnt-ait comme celle des autres formes de syndicalisme radical/révolutionnaire démontre précisément l’impossibilité devenue évidente du syndicalisme (l’incapacité à dépasser le stade groupusculaire en serait la preuve - ce "il en reste si peu" d’Hélène, qui sonne comme une nostalgie d’une époque héroïque du mouvement ouvrier) dans le contexte d’un au-delà du programmatisme, c’est-à-dire la communisation, qui ne s’enferme pas, ou pas totalement, dans les apories du démocratisme radical oui même de l’anticitoyennisme.

          C’est pourquoi, eu égard à ce qui précède età cela seulement, je n’ai pas compris -et je ne comprends toujours pas- les raisons de faire figurer ce texte dans la perspective d’une critique (au sens d’analyse) du programmatisme et de ses avatars modernistes autour desquels s’organise le néo-gauchisme.

          Enfin, je n’aurais pas la prétention de qualifier de "gauchiste" le projet de Meeting, que je trouve, somme toute, assez appréciable. Ce que j’ai qualifié, peut-être un peu hâtivement ou sévèrement, de "gauchiste", c’est d’ouvrir leurs colonnes à des initiatives qui, selon moi, n’y ont pas place, parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans son cadre théorique (elle sont donc, pour ainsi dire, hors-sujet), et non parce que les militants de ces groupes seraient des "traîtres" ou de "mauvais militants" (tous jugements qui ne prennent sens que dans la concurrence groupusculaire propre à notre époque, celle des tribus et des communautés).

          Ma critique reviendrait finalement à demander aux intervenants de clarifier le projet même de la revue : unifier la théorie en recherchant des bases d’accord entre les différents groupes participants ou rechercher le fracture, le dissension, creuser les différences et les positions afin de transporter la guerre civile dans la théorie.

          Daemon


          • > le degré zéro de la critique , Un promeneur impénitent et égaré, 12 avril 2005

            Mais il est où ce texte ? Les liens hypertextes sont optionnels mais il faut avouer que si techniquement ce site fonctionne à merveille le débat y est particulièrement embrouillé. Cacophonique ésotérique aussi (voir l’article consacré à un dispositif délibéré d’expérimentation en la matière). Tout le reflet de son époque. Les écuries d’Augias. Mais que fait le modérateur ?

            Exposé polyphonique sur la sauvagerie communisatrice de nos vies : au-delà et souvent contre la démocratie directe comme forme autogérée de la domestication

            • > le degré zéro de la critique , Calvaire, 16 avril 2005

              Les insanités écrites par Un promeneur impénitent et égaré qui ne sont porteuses d’aucun argument et qui ne font qu’insulter les gens devraient être combattues car elles nuisent à un véritable dialogue théorique et critique argumenté. Critiquer les textes en argumentant mais les insultes en elles-même ne mènent nulle part.


              • > le degré zéro de la critique , pépé,Marseille, 24 avril 2005

                SVP arrétez de dire ce qui doit figurer ou ne pas figurer sur ce site.... Les débats théoriques supposent parfois un peu d’anathèmes et de vigueur dans l’échange et cela permet souvent de clarifier des positions.... Meme si les sources sont citées, moi, je ne voies pas d’attaques ad hominem dans ce que je lis. Gardons vivante la communication sur un site qui se veut le début d’une démarche à l’intérieur d’un courant au combien flou, aux contours peu précis, peu encadré, peu modéré.... et c’est tant mieux.
                L’assemblée rédactionnelle de fin mai clarifiera certainement le rapport entre l’écrit et le virtuel.
                Personnellement, je ne suis pas particulièrement préssé de voir apparaitre une "ligne politique" claire.
                Je crois que le "bordel organisé", comme la palabre, est consubstanciel de ce que nous cherchons à voir se "précipiter" dans la démarche de Meeting : la communisation.


              • > le degré zéro de la critique , Le promeneur égaré, 25 avril 2005

                Si je me suis égaré, tu veux que je te mène où ? A toi de me montrer le chemin.

                A+


          • > le degré zéro de la critique , , 24 avril 2005

            Bonjour,
            J’ai lu hier seulement la réponse de Daemon à mon message du 9/04/05.En fait j’ai découvert au même moment sur le site et mon texte et celui de Daemon(problème d’administration du forum ?Je ne sais.)
            Pour revenir à nôtre propos,je n’ai jamais eu la nostalgie des sections syndicales et des cortéges bien rangés et si je regrette qu’il y ait si peu de révolutionnaires c’est d’aujourd’hui dont je parle.Meeting est un outil précieux pour ceux et celles qui aimeraient ne plus vivre avec le capitalisme comme seul présent et comme seul avenir mais son audience reste confidentielle et la révolution n’ est pas dans l’air du temps.Quant au programmatisme que tu pointes dans le tract Classe contre classe ce dernier a eu le courage de dénoncer le service public en pleine vague de défense des valeurs démocratiques et de ne proposer rien d’autre que de tout fiche en l’air .Quant au salariat cela fait belle lurette qu’il mine de plus en plus nos vies et qu’être prolos y’en a marre !Pour terminer,TC a régulièrement déposé ses textes à l’ul cnt-ait de Marseille et il le fait encore,et donc leur apport théorique ne m’est pas totalement inconnu
            bien que parfois aride à lire.
            Avec la chair et avec le sang et avec le cœur bien que nous soyons dans le virtuel.
            Hélène


          • > le degré zéro de la critique , , 24 mai 2005

            ’’Ce qu posait problème pour moi, dans le tract de la cnt-ait, c’était son titre, Classe contre classe, et ce qu’il sous-entend : le programmatisme, c’est-à-dire ce que d’autres camardes désigent trè justement comme le programme du mouvement ouvrier classique détruit pas la restructuration : montée en puissance, affirmation de la classe à l’intérieur du capital au travers du parti d’avant-garde et dans la perspective d’une période de transition, étape dans la construction du communisme. Rien de plus, rien de moins.’’

            Ce qui est designe ici comme ’’programmatisme’’ ressemble vachement au bon vieux programme de la sociale-democratie de gauche, puis du marxisme-leninisme. Pourquoi alors ne pas le designer comme tel ? Pourquoi parler de programmatisme plutot que de leninisme ? Si je pose la question c’est qu’apres avoir lu plusieurs des textes de votre courant, je n’ai toujours pas compris la difference entre les 2...


            • > le degré zéro de la critique , Patlotch, 25 mai 2005

              Bon, en deux mots, mais pas déposés au pavillon de la communisation : "programmatisme" a une sens plus large que "programme communiste" de telle ou telle fraction, tendance, du mouvement ouvrier. Il englobe aussi le "conseillisme", dont le "situationnisme" représente l’extrême expression. Le programmatisme est la façon dont on ne pouvait manquer d’envisager le communisme, la révolution, comme affirmation de la classe (ouvrière), du prolétariat contre/dedans le capital, jusqu’au début des années 70. Marx est en partie l’inventeur du programmatisme, et c’est en celà qu’hériter de Marx aujourd’hui suppose aussi de rompre avec lui en certains points du dépassement de la contradiction de classe, ses restes de dialectique hégélienne.

              Critiquer le "programmatisme" ce n’est pas, ou pas seulement, critiquer des "erreurs", mais une conception du communisme et de la révolution liées à un état, une phase historique de la contradiction capital-prolétariat ou celui s’affirmait en tant que négation du capital dans le capital : un cycle de lutte entre ’domination’ formelle (capitalisme partiel définissant les rapports de productions nouveaux et s’imposant comme mode de production), et ’domination’ réelle (capitalisme déterminant tous les rapports sociaux, y compris hors production, hors sphère de l’exploitation et de la production de plus-value : donc rapports de domination, mais sur la base de l’exploitation).

              Clairement, le programmatisme, ce n’est pas simplement la définition d’un programme d’action (a fortiori de gouvernement) d’un parti ou d’une alliance populaire, c’est l’idée même qu’on puisse "programer" la réalisation du communisme : faire un projet et le mettre en oeuvre. C’est une remise en questions de la relation théorie-pratique qui dépssae le B.A.BA dialectique. De ce point de vue, les théoriciens de la communisation sont en phase avec l’état actuel des considérations sur la science, la remise en cause de la causalité linéaire, et en avance sur les considérations croisées de la dialectique comme grand mécano des contradictions (Sève poussif à dépasser le diamat) et les théories de la complexité (qui s’enlisent dans un tout est dans tout évacuant la problématique de classe)

              En d’autres termes, le mouvement ouvrier n’a pas eu, historiquement, d’autres choix, dans les conditions déterminées du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle. Simplement, il s’est fait piégé sur le terrain de l’adversaire, et nous n’en sommes pas sortis. Il ne s’agit donc pas simplement de condamner le léninisme, ou le conseillisme, mais de saisir que la contradiction de classe aujourd’hui détermine une autre donne historique : le prolétariat ne peut plus s’affirmer en tant que tel contre le capitalisme, mais doit admettre que sortir du capitalisme, c’est se remettre en cause comme prolétariat (et en particulier comme salariat). D’où la thèse du dépassement produit, sur la base des luttes de classe revendicatives, débordant leurs limites dans le cycle de luttes actuel, que justifie et met en forme le démocratisme radical, l’idée d’une alternative anticapitalisme à étapes (pour l’essentiel étatiques).

              Un petit problème des héritiers de Marx aujourd’hui, c’est d’être tout à la fois pré-marxien -sur la question de l’individu, de la société civile, de la démocratie, du peuple etc... (on pourrait aligner toute la production du retour à Marx depuis dix ans qui focalise là-dessus, Abensour, Rancière, Abensour...), et d’ignorer les limites de Marx relativement au concept de programmatisme, cad in fine et concrètement, d’aborder de façon objectiviste la question du "parti", et ce qui s’en suit pour la posture militante, qui n’est rien moins à mon sens que religieuse (suffit de voir les contorsions de l’athéisme sur la question du voile, pauvre du Marx des Thèses sur Feuerbach...). C’est terrifiant car le militantisme marxiste dominant demeure pré-nietzschéen, et pré-freudien... ce qui n’est pas prôner un freudo-marxisme, mais simplement considérer le gouffre entre problématique révolutionnaire (fondée sur la contradiction de l’exploitation, la création de valeur etc) et discours des orgas prétendant la porter, l’objectivisme etc.

              ceci sous le contrôle des masses communisantes...

              Patlotch, 25 mai


  • Meeting, chapelle ou lieu d’élaboration théorique ?, Calvaire, 5 avril 2005

    Meeting, chapelle ou lieu d’élaboration théorique ?

    De plus en plus de lettres d’insultes sont publiées à titre de contribution théorique sur le site de Meeting faisant de celui-ci une joute de coqs plutôt qu’un lieu d’élaboration théorique. Les Marceau (son texte) et Potlatch (surtout dans un commentaire mais indirectement dans son texte aussi) ne font que réaffirmer les dogmes técéistes ou de l’Invite de la religion de la communisation s’affirmant contre toute mise en doute radicale des théories rigides de l’Invite ou surtout de R S, faisant de lui une autorité sacrée : le pape de la communisation. À partir de lui, on prononce des excommunications contre ceux et celles qui comme moi élaborent théoriquement autrement et en remettant certaines des thèses de Meeting et surtout de TC en question en les traitant de gauchistes sans définir ce que veut dire gauchisme et sans prendre en compte la critique historique que je fais du gauchisme dans certains textes. Tout ce qui est défendu est une fausse orthodoxie contre laquelle Meeting s’affirme : Nous n’avons pas vocation à « écrire » cette revue tous seuls. Pour cela, nous voulons faire « travailler » ces textes à leur propre dépassement, à leur approfondissement, à travers la confrontation et la reconnaissance mutuelle ; ainsi qu’à partir des productions théoriques nouvelles ad hoc, suscitées par leur rencontre dans la revue.

    Si j’ai décidé personnellement de participer à Meeting, c’est à la suite de l’article de Trop loin Communisation : Un ’’Appel’’ et une ’’Invite’’. Me situant à mi-chemin entre les thèses de l’Appel et celles de la communisation manière R.S. ou C .C ., j’ai répondu à l’invitation du croisement entre ces deux tendances que Trop loin appelait à se rencontrer. Je pensais que la revue était ouverte à la critique et à l’élaboration théorique au-delà du dogme, de l’orthodoxie, de la chapelle TC-La matérielle (Trop loin ayant décliné l’Invite), du cercle restreint : Nous n’avons pas vocation à « écrire » cette revue tous seuls.

    Mais bon, je remets en question moi-même ma participation maintenant puisque l’orthodoxie se fait sentir et que la théorie disparaît dans l’insulte :

    "Tous ces petits textes répétitifs et grandiloquents prennent l’allure d’un dumping qui modifie radicalement , ce que je comprends être, le but de la discussion lancée par TC, La Matérielle, Trop Loin etc. Je ne prétends pas à la connaissance profonde du matérialisme historique, de la dialectique que le dénommé « calvaire » veut refonder, recuire et digérer (comme tant de fois ces néo-étudiants de Jussieu, par exemple, s’y sont essayé dans la foulée des Bourduiseries et autre) ; mais la vacuité de ce genre de prétentions sont bien connues et fonde surtout un immédiatisme à la recherche d’une énième idéologie au goût du jour.
    Je ne tiens pas à entrer dans une polémique ad hominem mais j’estime que ce site mérite mieux que toute cette logorrhée post ceci ou cela."

    Que fait-on avec la théorie, les arguments théoriques, les analyses sociologiques dans ce genre de propos ?

    Enfin, vous êtes libres de voir dans votre cercle restreint ou pas, ce que vous voulez. N’ayant ni argent, ni possibilités de venir, je ne serai pas à votre assemblée rédactionnelle. À vous de m’excommunier ou de continuer l’élaboration commune. Salutations en passant aux élaborations divergentes de R. S. (dans son texte Unification du prolétariat et communisation) ou encore de C.C. (dans La communisation… point d’orgue). Là l’échange théorique est à son meilleur et c’est très inspirant.


    • > Meeting, chapelle ou lieu d’élaboration théorique ?, , 6 avril 2005

      Bon… Voilà–t–y pas que maintenant TC et la Matérielle fondent une nouvelle Église œcuménique (après le schisme) avec RS et CC (St. Pierre et St. Paul ?!) comme prophètes simultanément voués aux gémonies de l’orthodoxie et salués pour l’inspiration divine qu’ils apportent au débat !!!!!!!!!!!

      À part ça, en reprenant les termes de l’Invite, tu mets aux pieds du mur (des lamentations ?)
      le collectif.


    • > Meeting, chapelle ou lieu d’élaboration théorique ?, Patlotch, 6 avril 2005

      Ecoutez, cher Calvaire, j’ai découvert ces courants théoriciens depuis trois mois. J’ai lu pas mal de textes en ligne, et je me suis forgé une opinion en tâchant de cerner les problématiques. Il me semble que dans ce milieu un certain nombre de points sont actés, partagés ; d’autres en débat, parce qu’ils dépendent aussi des choses de la vie, de ce qu’elle peut confirmer, infirmer, découvrir, inventer... Théorie communiste et le livre de Monsieur Simon me semblent effectivement les éléments les plus rigoureux pour définir un certain nombre de concepts ou notions et les faire vivre, c’est-à-dire les utiliser, les faire évoluer de façon critique : sinon, à quoi bon ? J’ai néanmoins mes propres questions et j’aurai sans doute l’occasion d’y revenir.

      Quel peut être l’intérêt de ce site, qui n’est pas la Revue, et ne peut fonctionner comme une Revue ? Sans doute de faire connaître ce corpus théorique avec plus de lisibilité (TC est un foutoir, c’est dommage), et ses questions en suspens, qui dépendent de cette connaissance a minima, sinon c’est n’importe quoi, ce qui menace tout forum.

      Personnellement je souhaiterais, d’une part, plus de sélectivité dans ce qui est mis en ligne comme "contribution", pour la clarté de positionnement du site et de la revue, et d’autre part plus de discussions dans la partie débat, y compris davantage de réponses aux simples questions parfois posées. Les deux relèvent à mon sens de statuts différents, sans positionner pour autant les responsables du site en "maîtres à penser". Je devrais sans doute argumenter où je n’ai fait que résumer mon appréciation : je ne trouve pas dans vos interventions la manifestation claire du débat sur la base de cette connaissance et des questions ouvertes, et d’autres l’ont exprimé à leur manière.

      Il n’est tout de même pas difficile d’assumer ses positions sans que soit pris comme une remise en cause personnelle ou une position dogmatique, car il vous arrive plus d’une fois d’affirmer un accord là même où vous manifestez de fait un flou ou un désaccord. Ce n’est pas grave en soi mais peu susceptible d’éclairer les passants curieux, qui ne peuvent que s’y perdre, sauf à être très sérieusement motivés (sélection naturelle ? ;). Il me semble qu’il y a avant même la question d’accords ou de désaccords un simple problème intellectuel : savoir de quoi l’on parle, à partir de quelle base une élaboration commune est souhaitable (?) ou possible.

      Je ne crois personnellement pas à la structuration possible du cercle théoricien en collectif homogène, je vois pas mal d’inconvénients à parler de "courant communisateur", sauf à définir "communisation" autrement qu’en tant que dépassement des limites produisant la révolution communiste... Je n’ai pas compris tout ce qui oppose les uns et les autres, mais je vois bien qu’il y a de vieilles histoires de familles qui tendent à alourdir les questions de fond. Au-delà de la nécessité de comprendre la genèse, ce qui a son importance, de cerner les questions en cours, cela risque effectivement davantage de favoriser les étiquetages en chapelles, et sans doute le moment est-il venu de passer à autre chose... et d’étendre le champ de ceux qui veulent avancer en tenant un certain nombre de points pour acquis. Je suppose que le besoin de clarté existe, tant pour les contributeurs que pour les lecteurs, ce qui justifierait peut-être une clarification de la part des initiateurs. Sinon, j’ai vu quelque part l’affirmation qu’on ne serait guère plus avancé que le Marx des Luttes de classes en France (ce qui est vrai, au demeurant, c’est que pas mal de "communistes" estampillés sont plutôt en-deça...) : dans ces conditions, effectivement, il serait urgent d’attendre en bavardant, et je choisirais plutôt d’aller cultiver mon jardin des lamentations.

      Cela dit, je ne suis pas venu ici pour provoquer des déchirements pathétiques, mais bon... quand j’ai découvert les contributions, j’ai eu un peu de mal à trouver la cohérence.

      "Gauchisme" renvoie il me semble explicitement aux positions politiques militantes*, et donc à leur inscription, au sein du ’démocratisme radical’, dans une possible transcroissance des luttes revendicatrices, une surenchère radicaliste ou rupturiste dont je ne pense pas qu’elle soit compatible avec l’analyse générale du cycle de luttes, et celle de la restructuration capitaliste : la question est donc ici « ces points sont-ils partagés ou non ? ». "Gauchiste" n’est donc pas une « insulte » mais la caractérisation d’une posture militante ou théorique qui me semble incompatible avec la base de partage telle que je l’ai saisie : de façon trop étroite ? Le problème, c’est qu’à partir de là, il y a de fait plusieurs acceptions conceptuelles de "communisation", et cela ne me paraît pas sain, pour identifier une revue ou un site, pour faire avancer le schmilblick théorique, pour solliciter des contributions diversifiées s’inscrivant dans les problématiques ouvertes.

      * il est vrai que je partage, par expérience, la critique de l’objectivisme et du subjectivisme de cette posture, mais cela ne va pas sans questionner le "que faire ?"

      C’est pour l’heure, ma position, et je ne pense pas qu’elle définisse un dogmatisme, mais un indispensable tranchant, sauf à ne rien tenir pour acquis, à tourner en rond en marchant sur du sable.

      Je précise à toutes fins utiles qu’à ce jour, je n’ai pas eu de contact avec les personnes s’exprimant ici, dont je ne connais que des textes, des noms ou des initiales.

      Patlotch, 6 avril, 19h14


      • Le livre de R.S., Petit Trognon Mignon, 22 avril 2005

        Ça y est, avec toute votre séléctivité, est-ce que "Fondement critique" va maintenant devenir le programme de la communisation ? Bah là, la boucle est bouclée et c’est l’heure du dodo !


Etats, Classes et Déclasse - Jef

lundi, 9 mai 2005

ETATS, CLASSES et DECLASSE

Le monde est devenu sans ambiguïté possible un gigantesque camp de la mort planétaire, avec sursis ou non. Ce camp de travail forcé global, dans la version sursitaire, les capitalistes légaux et illégaux, ainsi que leurs sicaires, fifres, sous-fifres, chiens de garde et autres sbires stipendiés, sans compter les simples exécutants ou même les ‘artisans indépendants’ fournisseurs de délicatesses post-modernes à tous le précités, qui n’ont pas besoin d’être stipendié pour être loyaux, continuent de l’appeler économie, ou société. L’économie, la société, est la banalisation du crime organisé en toute légalité, eu égard auquel le crime illégal ne tient lieu que d’image spéculaire. La dissymétrie fait office de trompe l’œil pour l’œil industriellement désaverti par la marchandise qui sert à vendre toutes les autres : l’information. Cette marchandise toute particulière, à laquelle il faudrait ajouter toutes celles qui participent du ‘luxe spectaculaire’ - mais quelles sont celles qui se soustraient à la ‘culture’, à l’heure où même les détergents et les téléphones participent d’un genre de vie ‘irréductible à la simple reproduction’ ? - est fournie par les producteurs de loyauté au jeu de la grande sarabande parthénogénétique globale, à laquelle toutes les marchandises participent. Le mirage du crime en tant qu’opposé au règne légitime résulte du fonctionnement normal des Etats, qui ne font en réalité plus rien d’autre que départager leurs puissants clients des concurrents déloyaux, ces derniers seuls, désormais, étant traités en criminels (mafias centrales versus mafias émergentes).

Etats

Les mafias officielles, à la différence des mafias privées qui en achètent l’état-major et intimident le personnel subordonné qui aurait encore des lubies d’autonomie pour la politique, détiennent certes seules, selon la formule consacrée, les moyens légaux de contrainte physique - en dehors de la légitime défense - susceptibles de se diriger contre les justiciables. Mais les liens privilégiés noués par les castes dominantes privées avec l’état-major des services d’Etat non judiciaires disposant de la violence dernière de fait depuis toujours, mais également de droit depuis la refonte global du bloc de pouvoir étatique à l’échelle globale (cf. Patriot Act I, II, etc. ainsi que leurs traductions en droit ‘national’, il faudrait dire désormais ‘provincial’, dans le monde entier), expliquent les effets d’intimidation sus-cités : l’itinéraire politique n’est plus qu’une procédure de recrutement par cooptation dans la bourgeoisie et sa signification épuise le contenu de la démocratie : qui veut peut faire la pute, un jour il sera maquereau. De telle sorte que le recours à la violence d’Etat s’apparentera toujours davantage, au-delà de tout garantisme c’est-à-dire après la fin de l’Etat de droit - en particulier de l’habeas corpus, fin déjà sanctionnée légalement pour les ressortissants nationaux au Royaume Uni -, à l’usage d’un droit naturel de légitime défense préventive réservé aux seules castes dominantes. Nous avons déjà les guerres préventives contre les bicots et les bougnoules, les bons blancs ne sauraient tarder à déguster, pour peu qu’ils fassent les malins.

La principale fonction rémanente impartie aux appareils d’Etat consiste à se disputer sur un marché devenu mondial les services de protection légaux dont les mafias privées sont demandeuses. Seuls les Etats constituent pour cette raison des mafias au sens originel du mot, puisque leur secteur d’activité exclusif est la sécurité, c’est-à-dire le racket : tu paies (moins) d’impôts chez moi, je te protège aussi bien. La réservation de l’appellation mafieuse aux entreprises privées oeuvrant également dans les autres secteurs tient à l’élargissement des acceptions possibles, outre même celle de capital illégal sous ses autres formes (drogue, traite humaine, armes, etc.), à la notion d’intérêt privé tenant lieu d’unique loi à ceux qui en sont porteurs - quitte à considérer les effets de sécurité (emploi, salaire) qu’elles procurent de fait (de moins en moins) comme des produits intermédiaires de leur activité principale non racketeuse et toujours réductible la plus-value monétisée. Mais là encore, le racket que chaque entreprise exerce sur ses dépendants augmente son pouvoir de persuasion en proportion d’une concurrence oligopolistique qui n’a plus cure ni que faire de salariés récalcitrants largement surpayés par rapport aux enfants du sud du camp travaillant quinze heures sans salaire ni syndicat pour les défendre. Le boniment paternaliste de l’entreprise (boucle-la et bosse, on est déjà bien bon de te payer un salaire et sans nous c’est le chômage qui t’attend) est la self fulfilling prophecy de la concurrence capitaliste.

Quand nous évoquions la fonction sécuritaire des Etats dans la production de capital, il s’agissait avant tout de sécurité fiscale, c’est-à-dire de sécurité des profits. Bien entendu, ces mêmes Etats sont également pourvoyeurs de sécurité au sens physique du mot, et garantissent l’intégrité de l’infrastructure dure des sociétés extractrices de profit. De ce point de vue, on peut dire que sous l’égide étasunienne, une impulsion formidable a été donnée à la refonte complète des systèmes juridiques, non sans répercussion jusques et y compris sur le droit public, c’est-à-dire sur la forme même de l’Etat en général, en particulier en direction d’une subordination complète du pouvoir d’inculpation à l’autorité exécutive, c’est-à-dire en dernière instance policière. L’exécutif, dans son pouvoir de désignation arbitraire du terroriste se trouve épaulé, par la police, devenue corps dans le corps étatique, voire sa vérité nouvelle dans un Etat par ailleurs entièrement ordonné, dans un contexte de coordination interétatique global, à la gestion de la main d’œuvre, du pool global de force de travail productrice de capital. On conçoit qu’il s’agisse moins pour cet antiterrorisme de lettre de cachet de pourchasser de manière indiscriminée les mafias entendues selon une définition même restreinte aux activités criminelles, que de combattre les formes de concurrence jugées déloyales aux yeux des acteurs dominants, seuls agréés pour la compétition mondiale. La légalité des activités n’entre donc ici aucunement en ligne de compte. A la fin de l’habeas corpus qui abolit l’ancienne constitution moderne et partant l’ancien droit public d’un coup sec, il faudrait ajouter les modifications dont elle commande l’esprit intervenues dans le droit de la procédure pénale (garde à vue illimitée, dématérialisation de l’administration de la preuve, laissée à la totale discrétion de la police sans possibilité pour la défense de consulter le dossier à charge, liquidation effective et concomitante du rôle du juge d’instruction, mais aussi accords d’extradition E-U/CE regardant des ressortissants non étasuniens désignés par l’attornee general), le droit pénal (suppression du nulla poena sine lege ou principe de légalité, par la latitude d’interprétation dévolue à travers l’indétermination de la loi, à une magistrature de plus en plus debout, c’est-à-dire ultimement la police, etc., pour ne pas parler des nouvelles et variées incriminations des pratiques internautes etc.). Dans pareil contexte, la démocratie n’est plus que l’autre nom pour une dictature patronale à société de cour abondante, à tel point que le personnel politique apparaît comme une étrange population largement surnuméraire eu égard aux tâches désormais strictement administratives dévolues à l’appareil d’Etat, en dehors de sa fonction répressive s’entend. Nous avons là un vivier décoratif d’affidés, bardés de statuts gratificatoires au pro rata des mérites démontrés dans la seule loyauté sans faille à des chef politiques eux-mêmes transformés en garde-chiourmes du patronat trans-frontière.

Etats-Unis

Dans cette refonte, la puissance de frappe prééminente de l’Etat étasunien et son pouvoir d’injonction sur tous les autres (ou presque) se soutient de la position économique de ses ressortissants dynastiques, qui en retour justifie aisément auprès de ses créanciers une position d’endettement durable par une capacité militaire, c’est-à-dire étatique, d’intervention ubiquitaire capable de débloquer de nouvelles sources de profits, susceptibles d’éponger des pertes perçues dès lors comme provisoires et d’apurer les dettes en question sans coup férir, quel que soit le terme. Il s’agit d’un bluff se dotant effectivement des moyens de supprimer le mensonge sur lequel il repose, c’est-à-dire qui cesse d’en être un. Ceux qui prédisent à l’empire une fin prochaine en arguant de l’insoutenabilité de son endettement oublient que l’endettement en question a permis de produire les conditions militaires susceptibles de faire se rengorger ceux qui prétendraient au remboursement en moyens de paiement internationaux originaux. Du reste, c’est comme si la créance océanique de sang et de sueur que le prolétariat détient depuis des siècles sur le capital mettait per se en danger l’existence de celui-ci.

Etat de gauche ou repli dans les campagnes ? La fausse alternative

On protestera que le secteur public et le tiers-secteur constituent des remparts contre les ‘dérives’ du ‘libéralisme’. Outre que le secteur public se voit peu à peu démanteler, que, puisqu’en général rentre sous cette rubrique la subsidiation des assurances obligatoires (la sécu), lesdites assurances passent aux mains du capital, il n’y a pas plus de dérive, de notre point de vue, qu’il n’y a de bons camps avec de bons bourreaux ; qu’il n’y a, non plus, de libéralisme, nous y reviendrons. Quant au tiers-secteur, ceux qui y entraient comme dans le cheval de Troie du capitalisme ont dû déchanter à mesure que leur mission, de plus en plus encadrée par l’Etat, puisque dépendant des deniers publics, apparaissait de plus en plus clairement pour ce qu’elle était : la voiture-balai de la société, chargée de gérer ses rebuts. Ceux qui en appellent à l’Etat, dans pareil contexte, fournissent les verges pour se faire fouetter. Nous ne nous associerons jamais à leur chorus altermondialiste, quand la seule question pertinente en cette période cruciale pour l’espèce humaine et son biotope, c’est-à-dire en particulier toutes les autres espèces, est celle des moyens d’interrompre les menées du monstre et de l’empêcher de nuire une fois pour toutes. Tout cela ne signifie aucunement que la question de l’Etat soit éludée, c’est-à-dire la question du rapport qu’il y a à entretenir avec lui : il s’agit bien sûr d’un non-rapport, mais d’un non-rapport d’incompatibilité effective, destructeur à l’avantage des formes de vie de la forme de mort centrale que l’Etat soutient de tout son poids, même d’une manière entièrement renouvelée par rapport au keynésisme d’après-guerre. Ce non-rapport est donc de pression et de pesée, voire d’investissement neutralisant, symétrique à la manœuvre étatique permanente, ubiquitaire et inverse d’investissement neutralisant des formes de vie autonomes et anti-étatiques parce qu’anti-capitalistes. Tout ceci suppose une vaste puissance de coordination des luttes, en l’absence desquelles le radicalisme de pensée le plus échevelé est voué à l’écrasement définitif et ce, à très bref délai. L’angélisme au mains pures et le pseudo-réalisme réformiste sont ainsi renvoyés dos à dos.

classes et déclasse

Le crime banalisé en toute légalité est organisé à échelle globale et nul ne se soustrait entièrement à sa commission. Il ne s’agit pas ici pour autant de susciter le sentiment de faute, contre-révolutionnaire en tout état de cause, comme toute tristesse. Même les agents dominants du système n’ont pas de visée criminelle et sont toujours au moins devenus de bonne foi ; l’absurdité de la prétention contraire est patente en particulier lorsque le recours au crime délibéré se justifie dans des situations exceptionnelles par un intérêt supérieur toujours synonyme sinon d’universalité, au moins de plus grande généralité possible. L’oxymore du ‘crime involontaire’ est pourtant la désignation chaque jour plus adéquate du rapport social qui le produit comme sa conséquence aveugle à tous, sauf à ceux qui, pour tombant inéluctablement sous son emprise, s’y refusent - pour autant qu’il est le verdict prononcé contre ce système létal depuis le règne sourd d’une humanité nouvelle, sourdant dans les pores de la vie concentrationnaire.

Il est clair à cet égard que la seule classe révolutionnaire ne saurait plus trouver de définition dans des contours dessinés en toute objectivité par de gentils sociologues, fussent-ils aussi doués que Poulantzas. Il est évident que la classe est la déclasse, même chez Marx, qui voyait précisément dans le prolétariat la non-classe absolue, pourtant classe secrète et double fond du chapeau à lapins capitaliste. On dira que Marx s’en prend au lumpen, qui n’est rien d’autre que l’ensemble des déclassés. Mais ces déclassés ne sont pas les nôtres : Marx visait principalement le rebut omniclasse prompt à se recycler dans les milices jaunes, dont, particulièrement, les surnuméraires de l’armée de réserve ayant brisé tout lien de solidarité avec leur classe d’origine, alors sujet antagoniste par définition, la classe travailleuse s’assimilant à l’époque au prolétariat, pourvu de ses seuls enfants (ce qui le distinguait de l’esclavage) et par ailleurs dénué à tel point que sa seule organisation à quelque fin particulière ne pouvait que participer de la vaste conjuration révolutionnaire. Nos déclassés sont déclassés non pas parce qu’il se soustrairaient à la classe définie comme force de travail global, mais précisément parce qu’ils constitueraient la seule classe définissable comme révolutionnaire, c’est-à-dire ce secteur de ladite force de travail qui chercherait, en formant un sujet de réel, à confondre toutes les classes y compris la sienne propre, y compris donc le secret honteux de la seule classe à proprement parler de la société bourgeoise, la bourgeoisie. Il n’y a de classe qui compte pour Marx que communiste. Certes la sociologie ‘compte’ en quelque manière, puisqu’elle sert à identifier la classe objective, c’est-à-dire la classe empirique ou subjective pour tous, et son rôle producteur du capital contradictoire, contradictoire puisque cherchant à l’abattre du geste même qui l’en sustente et en exprime tout le jus. Mais cette classe n’est pas révolutionnaire en puissance comme l’enfant est adulte en puissance. Pour autant, et c’est là l’utilité de la sociologie, c’est d’elle seule que sourd la déclasse active, le désir d’en finir, de fonder un autre monde.

Au demeurant, quels seraient ces contours de classe ? y a-t-il sens à parler de classe travailleuse à l’heure de classes moyennes même en pure délitescence dans certaines zones du monde (Argentine, p. ex.), où l’étirement des statuts et revenus est sans précédent depuis les sweat shops du sud et du nord jusqu’aux postes de conseiller, sous-directeur et directeur ? on ne saurait il est vrai assimiler la bourgeoisie des patrons à un classe salariée même aristocratique pour une raison simple : elle est expressément la classe des commis de la propriété, elle s’assimile évidemment à la classe dominante. Mais nous parlons de commis, après avoir évoqué la commission du crime, que nous disions être quant à elle le lot de tous. Nulle contradiction pour autant. Que l’empire sans rivage des petites mains reproduise en produisant la plus-value les conditions de son asservissement, cela ne fait nul doute. Les commis exprès du capital n’ont pas besoin de travailler pour vivre, mais de commander et d’accumuler du patrimoine. Le capital-cadrisme n’est pas une appellation vide de sens. Répétons cependant que la notion de frontière de classe est relativement de peu d’intérêt, dans la mesure où non seulement les purs propriétaires dynastiques se réduisent à une caste de plus en plus insignifiante en nombre, de telle sorte que presque tout le monde travaille parce qu’il doit travailler, mais parce que la question est plutôt de savoir quels sont les secteurs, dans cette classe sans rivage, le plus susceptible de laisser fuir des ratés volontaires de reproduction désirés et de fournir ses troupes à la révolution mondiale. Or la question est difficile précisément en raison de l’étirement sans précédent des conditions que nous avons évoqué, la variété inouïe des mentalités et des modes de vie afférents à l’intérieur de la classe planétaire même. On dira que c’est encore sans compter la porosité des classes, la fluidité du passage de l’une à l’autre, etc. On dira que la nécessité de travailler n’est pour beaucoup de hauts revenus que la nécessité de soutenir un train de vie en rapport avec les revenus en question : mais c’est dire autrement que la nécessité de commander, le désir du pouvoir prend le pas sur ou n’est simplement pas la nécessité de travailler. Nous ne nions rien de tout cela, il suffira de concéder que l’aspiration ascentionnelle transforme un travailleur forcé particulièrement dévoué à la civilisation de ses exploiteurs en cadre dirigeant participant pleinement aux privilèges de classe de la bourgeoisie, qui sont autant d’obligations à la fois de soutenir un train de vie rapporté à leur revenu et de continuer de ‘travailler’ au niveau qui est le leur pour se maintenir, voire s’élever dans le train en question. Et éventuellement qu’il s’agit d’élargir la notion de classe dominante aux aspirants exploiteurs avides de travailler pour pouvoir non pas s’en dispenser un jour mais plutôt ‘travailler’ un jour à contraindre leurs nouveaux subordonnés à leur faire les couilles en or attestant sans équivoque leur appartenance à la race des seigneurs.

D’où vient que si la bête classe n’est pas révolutionnaire en puissance, c’est de pourtant bien de sa seule substance que se tirent les déclassés, la classe communiste ? Il s’agit d’une loi probabiliste de psychosociologie. Dans un climat civilisationnel partagé entre la culture de la mortification et celle du bonheur terrestre, c’est-à-dire où cette dernière option est loin d’être laminée par la démence nihiliste des traditions abrahamiques, la probabilité de dérapage dans la reproduction sociale est nettement plus élevée pour les secteurs subalternes de la classe, pour peu que leurs membres aient absorbé une dose inutilement élevée, du point de vue fonctionnel de la reproduction systémique, de culture orale eudémoniste, c’est-à-dire de dressage des désirs d’expression langagière au bonheur, ou, plus simplement, qu’ils soient encore dépositaires de savoir-faire témoignant comme strates ou sédimentations corporelles de dispositions à informer joyeusement l’excès énergétique. Plus gravement encore, ils peuvent avoir passé fût-ce succinctement par la ‘grande culture bourgeoise’, qui, de manière sophistiquée, porte aussi témoignage de libres gambadements de pensée aimantés par la nostalgie desdits savoir-faire en voie de perdition, qui sont, à ce titre, susceptibles de provoquer des déviances d’actualité insupportables du point de vue, encore une fois, de l’assignation à laquelle la bourgeoisie, mais dès lors également les classes travailleuses sont tenues, du fait de leur conscience possible, au rôle de confortement de la civilisation économique et donc matérielle dont la classe qui produit cette culture est porteuse. La classe conquérante, même industrieuse, conquiert aussi ‘l’oisiveté’ des castes dominantes, c’est-à-dire cette part de son activité non fonctionnelle à la reproduction de son rang.

Mais précisément, si la culture bourgeoise, recelant des trésors propices au grand refus, n’est par définition pas l’apanage de classes travailleuses même époqualement suréduquées du point de vue de leur fonction dans l’usine-bureau planétaire, pourquoi donc ce risque accru de raté concerne-t-il principalement les secteurs subalternes de la classe travailleuse, qui constituent la seule classe travailleuse à proprement parler, puisque ses membres sont incapables de s’élever à bref délai, c’est-à-dire bien avant l’âge de la pension, à des sphères de revenu qui permettent de dépasser très rapidement l’accumulation des réserves nécessaires à la satisfaction des besoins de reproduction de la force de travail de toute une vie ? Parce que les statuts y consentent à ceux qui en sont porteurs nettement moins de gratifications, prestige, égards, etc. qu’aux membres de la bourgeoisie concentrée à un point stratosphérique des droits de propriété, ou à ceux de la bourgeoisie cooptée des CEO, dépêchée à la gestion patronale des affaires, les cadres supérieurs participant aussi, bien que dans des proportions significativement inférieures, à une quantité de propriété mobilière susceptible de les décharger formellement eux aussi, en très peu de temps, de l’obligation de travailler. En outre, le dressage des élites à leur rôle fait en général plus que compenser les effets de débauche que sont susceptibles de produire les dotations de prestige en capital culturel, d’ailleurs en chute libre : à part les résidus de dynasties régnantes, on n’exige plus d’un premier ministre qu’il sache qui était le frère de Romulus, pas plus que d’un grand patron, qui pourront se contenter de sortir de HEC en parfaits illettrés, comme tout le monde. En termes ‘philosophiques’, l’épuisement rapide des possibles ou des mirages ascensionnels, ou même seulement des possibilités de jouir du pouvoir y compris sous forme patrimoniale, traduit leur incapacité à compenser de manière supportable le désenchantement provoqué par les ‘désavantages’ inéluctables de la misère et de l’aliénation.

travaux nord et sud, lager unique

De plus en plus la masse des salariés du nord se comportent comme les travailleurs de multinationales recourant aux investissements directs à l’étranger (IDE) en vue de gagner des marchés de services (market seeking) mais pour des biens produits de plus en plus souvent au ‘sud’ du pool de la main d’œuvre globale. Telle est l’affaire de la tertiarisation, typiquement ‘nordique’ : les services juridiques, économiques, les divers conseils techniques et technoscientifiques sont produits en interne, pour et à l’intérieur de l’entreprise, à moins qu’ils soient externalisés, si les effets de la concurrence entre petites unités de services intermédiaires font plus que compenser des coûts de transaction autrement absents.

La comparaison avec les IDE de services de la politique des producteurs de biens assemblés au ‘sud’ à destination de la métropole tient à ce que la fidélisation des marchés est devenue la grande affaire pour les secteurs de biens (de moins en moins) durables, dont la réalisation ne peut plus se soutenir des ressorts traditionnels de la concurrence en prix et de la différenciation annoncée par la pub. La surenchère dans les enquêtes destinées à capturer au mieux le ‘paysage bariolé des styles de vie’, de plus en plus instable, et d’adapter la production à des niches que les acteurs de l’hyper-concurrence oligopolistique tentent de transformer en chasses gardées autant qu’ils se les disputent à mort, vise à huiler la réalisation en produisant une différenciation toujours plus pointue qui anticipe la saturation des marchés et vise à ménager des rentes de monopole précaires en s’engouffrant dans des poches d’accumulation dynamiques rapidement épuisées. L’obsolescence accélérée du capital, sa rapide dévalorisation, cèdent la place à l’obsolescence de la marchandise alors que la capital, comme le travail, se fait productif au possible. Cette différenciation se distingue d’ailleurs de plus en plus mal d’une ‘innovation’ permanente, en réalité un réarrangement permanent d’éléments préexistants (électronique domestique, typiquement), la production de produits joints, etc.
La réduction programmée du cycle de vie des marchandises constitue également une réponse à la saturation des marchés, puisqu’elle permet à moins de frais encore de tirer la chasse plusieurs fois pendant la rotation (l’amortissement) du capital, c’est-à-dire avant l’envoi à la casse ou la liquidation du parc productif : les biens durables se distinguent de moins en moins du dentifrice. La rentabilité élevée des investissements tient également au développement d’une troisième demande dynamique (rentiers du cadrisme), aristocratie salariée ou non, dévoreuse de dividendes et donc de plus-value réalisée non accumlulable  : profits élevés et faible accumulation cessent de former un couple monstrueux. Les poches de forte rentabilité s’épuisent aussi rapidement que les modes - ce qui a toujours été le cas, à ceci près la mode passe de plus en plus vite.
Les opportunités de croissance résident dès lors dans les continents ‘émergents’. Au nord, la course à l’innovation c’est-à-dire à la satisfaction monétisée, c’est-à-dire hétéronome et débilitante de besoins nouveaux, de toute façon produits par un durcissement sans cesse accru de l’abrutissement au travail suscite le même tapage par lequel les services capitalistes cherchent à convertir à la soumission et à l’incapacité des continents entiers, par ailleurs inondables d’usines à biens périmés dans le nord (cf. les usines de vieilles VW revendues clés-en-main au Brésil, par ex.). Des populations millénaires, aux modes de production parfaitement originaux, autosubsistants, non énergétivores (au sens des énergies fossiles) et donc non polluants (pétrole), aux effets environnementaux compatibles avec la reconstitution des ressources vivantes (quand bien même elles n’omettaient pas de choisir leurs morts) sont désormais promises à bref délai à la déchéance et à la dégénérescence.

Ce qui doit ressortir de tout ceci, c’est que la bêtise de moins en moins luxueuse dont jouit au nord le pool de main d’œuvre se sustente du sud comme les kapos juifs du travail de leurs propres enfants dans les camps nazis, et les retraites des pensionnés comme leur salaires jadis pour des activités de plus en plus serviles (R. Reich) sont toujours payés par le travail gratuit de trois cent millions d’enfants dans le monde. Ceux qui parlent d’échappement de la valeur comme si la contrainte de réalisation s’était évaporée à l’heure de la hard budget constraint et des sanctions boursières instantanées répondant à de seules rumeurs de moindre rendement parlent un langage adapté aux réalités de l’union soviétique.

envoi (en l’air de la thanatocratie)

Le crime banalisé dans le camp planétaire est une catastrophe écogénocidaire et pneumatocidaire, qui détruit toute culture de l’énergie en excès par rapport aux besoins de la simple survie, qui distinguait pourtant jusque là peu ou prou l’espèce humaine. L’amour de l’humanité dans sa déhiscence d’espèce transformatrice peut de moins en moins se permettre d’exclure l’amour de son biotope. Nous en sommes venus à ce que les autres espèces ont intérêt à ce que nous dsparaissions. La portée transformatrice de l’espèce humaine n’est plus qu’une vaste entreprise de saccage, humanité comprise, forcément. Ceux qui s’étonnent du traitement réservé au bétail, épuisable comme la flore et le pétrole, sont les mêmes imbéciles qui se figurent pour l’humain des droits supérieurs à ceux du cheptel, prompts à la déchéance de cette valetaille d’affidés pâmés devant des dirigeants de droite ou de gauche spécialisés dans le gargarisme juridique et le boniment garantiste. Certes, nul ne leur déniera le droit de crever du cancer avec la pleine assistance aux personnes de l’industrie hospitalière. De leur point de vue, le fait que l’empoisonnement général des moyens de consommation, marchandables ou non d’ailleurs, se produise épisodiquement comme phénomène catastrophique est la preuve du bon fonctionnement des institutions, capables de défendre les hommes et la nature contre le crime ou de contraindre à dédommager en cas d’accident (pas à Bhopal, évidemment). L’étonnant n’est pas que la règle effective apparaisse comme l’exception, puisque celle-ci confirme la règle imaginaire chère à ceux qui font ‘confiance au système’. Le fonctionnement ordinaire passe pour du dysfonctionnement, et son symptôme chronique comme le raté d’un fonctionnement autrement idéal. C’est le rôle de l’Etat de faire passer l’interdiction des bouilleurs de cru artisanaux pour une mesure de santé publique, là où elle garantit aux producteurs industriels le droit d’empoisonner le monde en toute légalité.

Walter Benjamin évoquait l’énervement du mouvement ouvrier, à l’époque où l’on ne craignait pas encore tout à fait de penser, c’est-à-dire forcément de froisser la sensibilité des exploiteurs,négriersetautre bourreaux des peuples. Il visait la veulerie d’une social démocratie qui n’avait plus d’yeux que pour les générations futures et oubliait commodément que la révolution vengerait tout d’abord les victimes générations passées. Nos statolâtres d’aujourd’hui, sûrs de leur audace, feraient bien de méditer cette réflexion, ô combien intempestive. Attendant le salut de l’Etat, à l’heure où celui protège les ateliers de travail clandestin tout en réprimant les clandestins à la sauvette ou au coup de massue selon le cycle électoral de manière à pourvoir une délocalisation sur place en passe d’ailleurs de légalisation, à l’heure où les fraudeurs intergalactiques sont remerciés par les ministres des finances et où l’évasion fiscale dans les paradis pour sociétés-écrans est considérée comme un sport qui a nom ingéniérie fiscale, à l’heure où le blanchiment d’argent sale est un facteur de dopage de l’économie en général et le trafic d’influences érigé en système susceptible de non-lieu, bien malin qui feindrait d’exciper de la neutralité de l’Etat pour s’en servir au service de l’émancipation. L’investissement neutralisant n’a plus grand chose à voir avec la prise du pouvoir. Une coordination révolutionnaire doit désormais se donner pour objectif ‘gouvernemental’ prioritaire sinon exclusif de désamorcer la capacité de nuire de l’arsenal répressif et, le cas échéant, de s’en servir contre les milices privées que les assassins ‘involontaires’ (ou moins), officiels et privés, s’empresseront de monter lorsque des menaces sérieuses se mettront à peser sur leur ‘civilisation’. Si les mesures de communisation requièrent des services industriels minimum, provisoires ou moins, le moment venu, qui n’est pas à demain mais qui cherche ses voies à nouveau et dès aujourd’hui, fournira l’occasion d’en préciser les modalités.

Commentaires :

  • Un jeu formidable, ADK, 13 mai 2005

    De ce texte sinon dense, du moins parfois emmêlé, il faut faire un relevé comme fait un architecte. En effet, ce texte est plutôt un prétexte qu’un texte. C’est un prétexte à décharger, brutalement, sans ambages, une colère qui se rapproche de la rancoeur accumulée. Mais pour soutenir l’énergie de la décharge, le texte comporte des charges à proprement parler, des éléments théoriques d’analyse, qui en explosant grâce aux propos de type injurieux qui les enferment, à la manière d’un explosif secondaire et détonant, raniment le coeur torturé par l’inertie de l’esprit, causée par son propre doute au sujet de lui-même, et permet de prolonger la dégueulade jusqu’à la charge détonante suivante.
    S’y retrouver dans un tel document, nécessite également de l’énergie, une énergie comparable à celle du combattant de première ligne qui essuie le feu d’une batterie de mortier en traversant en zigzaguant la zone des combats ou comparable à celle du démineur s’efforçant de repérer des engins explosifs, et rendue nécessaire pour isoler les arguments analytiques des autres, des jugements de goûts, sinon des jugements de valeur, et en déterminer la portée et la place dans un développement qui semble souvent .
    Prodigieux néologisme par exemple que le terme : sursitaire. La périphrase "camp de travail forcé global, dans la version sursitaire" constitue un de ces éléments analytiques remarquablement parlant du texte. C’en est le tout premier. Il permet d’éviter d’écrire au bas mot une dizaine de pages. Il dit bien que ce camp de travail diffère de l’autre, de sa version classique et archi-connue, mais qu’il a bien la même essence, qu’il appelle les mêmes critiques fondamentales.
    Sinon davantage, parce qu’il développe de manière pornographique, comme l’a dit quelqu’un qui, en le disant, a suscité un vaste différend, un rejet formel et illusoire du premier, chronologiquement parlant, qui dissimule la promotion qu’il fait du second.
    Il s’agit en outre d’une répétition, ce qui renforce le poids de ce terme. La notion de sursis apparaît dès la première phrase et semble désigner le cas de tous ceux que menacent le chômage, ou encore leur statut clandestin. En effet, qui est à l’abri de tomber dans la fosse aux chômeurs !
    La particularité sursitaire du salariat et du consommateur postmoderne mériterait un article entier, sinon un livre, d’où l’impression de faire des pas de sept lieues lorsque deux lignes plus loin dans le texte, après une énumération imagée de titres, survient un second joyau qui plonge subitement dans le corps mou de la description sociale et en ressort un poisson mort : "les ‘artisans indépendants, fournisseurs de délicatesses post-modernes à tous les précités, qui n’ont pas besoin d’être stipendiés pour être loyaux,..". Voilà un point de vue nouveau sur un vaste et mystérieux champ d’activité économique et "idéologique". Une loyauté sans cause et abjecte, une production de valeur superflue, telles sont les caractéristiques fondamentales, épinglées ici avec brio, d’une niche économique dont l’intégrisme ou l’aveuglement idéologico-économique, l’idéal consumériste et le repli sur soi font fureur dans les rues commerçantes des grandes villes.
    Mais la pétarade continue, quoique sous un mode mineur, car la phrase, qui n’est toujours pas terminée, se clôt sur la dénonciation d’une supercherie supplémentaire en renvoyant à l’usage à tout le moins abusif du mot "économie" par lesdits "précités"... Non, ce camp de la mort avec sursis ou non, dont l’auteur du texte dénonce d’emblée la facticité, n’est pas une économie, n’est pas ce qu’ils persistent à appeler une économie. En clair, leur mot d’ordre, leur point d’appui repose sur du vide, la clef de voûte de leur tractatus-idéologico-economicus, c’est du sable mou.
    Tel est le renversement ahurissant de toutes les perspectives qui inaugure ce texte pyrotechnique.
    L’on voudrait voir le texte s’appesantir sur l’une de ces premières idées, et son développement suivre un cours plus harmonieux, mais il n’en est pas question : ce premier mouvement, comparable au premier mouvement de la Moldau de Smetana, se poursuit. Le lecteur n’a pas droit à un instant de répit, car la conflagration se propage grâce à une autre considération de premier plan à propos d’un autre thème récurrent de la politique puisque cette soi-disant économie est assimilée à "...la banalisation du crime organisé en toute légalité, eu égard auquel le crime illégal ne tient lieu que d’image spéculaire." Voilà une quatrième idée, une autre grande idée. Il s’agit cette fois d’une affirmation.
    La phrase n’est pas belle, il faut le reconnaître. Elle comporte plusieurs idées à la fois qui se repoussent l’une l’autre comme plusieurs poupons dans un bain, qui se font de l’ombre. Tout d’abord, l’économie est associée à de la propagande. Cette propagande fondée sur un procès de banalisation concerne ensuite la violence organisée de l’économie ce qui renvoie à une seconde idée.
    Le raisonnement est circulaire. A = B, et B concerne C, égal à A. Le raisonnement est tautologique. Il semble marquer le pas, alors qu’il avance des faits importants.
    Il parle d’une violence qui s’organise. Comment ? À cet égard, les termes industrie de la guerre extraits d’un commentaire de l’Iliade, me semblent éclairants. Et ayant dit une telle chose, reste-t-il quoique ce soit à faire savoir ? Les termes "en toute légalité" sont redondants. Ils semblent faire référence à la violence du système, alors qu’ils renvoient grammaticalement au processus de banalisation comme tel qui la décrète inexistante. Tel est par exemple un des objectifs du traité constitutionnel européen : affirmer le caractère légal de la violence criminelle des moyens de contrainte des états européens affrontés à des moyens de contrainte illégaux, d’où le soupçon d’impérialisme qui entache ce dernier.
    Et il avance encore. Du moins, c’est ce qu’il semble en avançant dans la lecture, en lisant : "La dissymétrie fait office de trompe l’œil pour l’œil industriellement désaverti par la marchandise...". La formule est magnifique. Le terme désaverti est sublime. Mais l’auteur ajoute : "..qui sert à vendre toutes les autres : l’information." Qui trop embrasse, mal étreint. La marchandise, la légitimité intrinsèque du commerce, de la consommation, sert à désavertir l’oeil : cela suffit. Que l’information fût une marchandise, certes ! Qu’elle serve fondamentalement à justifier les autres, soit : mais cela ne change rien fondamentalement au propos ; sauf que l’idée est féconde, bien sûr, qu’elle ajoute une dimension. Sauf que la marchandise est de l’information par définition également.
    Le lien entre les deux, entre la violence et l’économie, c’est la marchandise.
    La marchandise est de la propagande puisqu’elle incarne une valeur d’échange, et la propagande, c’est forcément de la violence. Elle entretient en outre des rapports d’autant plus qu’étroits avec la violence criminelle que celle ci peut habilement servir de déclencheur.
    Quant à l’information, elle devient un lien nécessaire pour justifier la propagande elle-même qui est inhérente à la marchandise. Elle introduit, de fait, une dissymétrie ! Le discours de la marchandise qui justifie la violence, n’y parvient que moyennant un discours second.
    Que tout cela est compliqué ! Comment imaginer que le lecteur qui n’est pas un masochiste de la lecture s’astreigne à décortiquer une telle philosophie !
    En fait le texte est une sorte de bestiaire, d’énumération d’idées qu’il reste au lecteur à associer comme les pièces d’un jeu de construction suffisamment simple que pour permettre une infinité de figures et de formes.
    Pour élaborer une forme, il faut d’abord disposer de toutes les pièces du jeu. Un des jeux possibles consiste à attribuer des noms existants aux différents éléments du jeux. Appeler russe ou chinoise, celles que l’auteur appelle des mafias émergentes. Il s’agirait de refaire une autre géopolitique.
    La Russie, ou l’économie russe, pourrait être ainsi traitée de criminelle, de mafia, à partir du moment où, sur un plan quelconque elle se démarquerait d’un certain mode de reproduction inhérent à la production de marchandises par l’Économie avec un grand É, et traitée en conséquence. La différence fondamentale, illicite, de mode de vie, entre Russes et Français ne suffit pas pour faire planer le doute sur le bien fondé de la violence du discours économique.
    Les esprits plus politiques ou psychologiques auront recours à des jeux de rôle mettant aux prises différents "...producteurs de loyauté au jeu de la grande sarabande parthénogénétique globale à laquelle toutes les marchandises participent."
    Je m’en voudrais de me substituer au lecteur. Hélène de Troie n’est pas une prise de guerre. Elle ne peut donc être séduite et épousée par Pâris sans le consentement de son mari, même si ce n’est pas pour en faire une esclave, mais une princesse ou une reine. Cela ne correspond pas aux moeurs grecques. Cela choque le Grec ancien, tout autant que le Grec d’aujourd’hui.
    Les Belges peuvent produire pour les vendre à des pays en guerre du tiers-monde des mines antipersonnelles dans des zones franches, pas chez eux. Une économie nationale comme l’économie russe en produisant elle-même des mines antipersonnelles serait jugée criminelle par des journalistes de libération ou du Times magazine, à cause du voile pudique jeté notamment par les médias et sur le droit sur les rapports entre les mafias légales et les opérations ayant trait aux zones économiques franches, dont le nombre dans le monde dépasse les 3000. Mais le producteur de loyauté serait peut-être l’état belge qui a choisi de condamner le commerce des mines antipersonnelles sur le plan juridique. Dans ce jeu, il existe évidemment une inconnue, un facteur de reste, incarné par le non-savoir, dans le sens ou l’entendent Miguel Benasayag et Dardo Scavino (Pour une Nouvelle radicalité, p. 159), par la possibilité qu’un juriste réussisse par exemple à démêler la complexité des liens juridiques qui relient des entreprises situées dans des zones franches et des investisseurs quelconques. Mais on gage que les juristes qui travaillent à produire de la loyauté collaborent avec une multitude d’autres personnes qui rendraient soit indirectement, soit directement totalement insupportable la vie de celui qui prétendrait dénoncer le sens abject de cette loyauté, en d’autres termes en remettre en cause la cohérence. Même le train de vie le plus sophistiqué ne résiste pas à la méfiance d’un entourage suborné par la fatuité de la loyauté en vigueur. Il est pratiquement impossible de prétendre autre chose que ce que dessert l’appareil de découverte et d’objectivation apparentes que représente le soi-disant mécanisme de l"information.
    Il y a moyen d’imaginer les jeux de rôles les plus hilarants dans lesquels les joueurs tentent de se libérer de certains contraintes pour pouvoir déjouer le cours obligé de l’histoire, ce, ne fût-ce que concernant un domaine qu’ils connaissent par coeur, et se perdent de réputation au sein de leur propre entourage, avant de se faire assassiner, comme ce fut le cas de l’expert du gouvernement britannique en matière d’armement nucléaire qui a dénoncé les accusations portées contre l’Irak par son propre gouvernement.
    Il est également possible de reproduire le cas particulier de l’itinéraire d’un politicien louvoyant entre idéologies, opinions de masse, et mafias, et traitant du problème de l’enseignement, préférant in fine privatiser l’éducation nationale plutôt que la réformer.
    Un microéconomiste pourrait se pencher sur les contraintes ludiques imposées aux services de sécurité privés. Le cas des détectives privés a été abordé en abondance par le cinéma. Mais une société, une entreprise, présente des traits particuliers hauts en couleur surtout lorsque l’infradélinquance s’en prend aux pourvoyeurs de fond, ou systématiquement à un type de système de sécurité précis, mais largement utilisé. À ce niveau, une sorte de synergie, d’entente relie les banques, certains fabricants de matériel de sécurité, l’une ou l’autre bande criminelle et certaines sociétés de sécurité pour dépouiller certains, éliminer un partie de la concurrence, faire monter le cours des actions, et en tirer un bénéfice financier.
    Je m’en tiens là.


    • > Un jeu formidable, jef, 25 mai 2005

      il faudrait prendre des vacances pour te répondre, il y a plusieurs points.
      la critique tombe à plat qui écrase l’info sur la marchandise en général. la valeur d’échange n’est pas de la propagande, je suis désolé. or ce système ne tiendrait pas une minute sans cette composante astronomique du capital constant que constitue l’info, qu’il entre dans la composition des marchandises finales ou qu’il soit lui-m^eme une marchandise finale (section II ou I, pub ou media). cette dernière appartient aux marchands d’arme, c’est pas pour rien. qui accorderait le moindre crédit libéral à des supermafieux surarmés qui fournissent les Etats destinés à nous foutre sur la gueule ? sans doute cet investissement est-il un coup de gonflette donné au fétichisme de la marchandise déprimé par 30 ans de luttes croquignolettes. il n’en demeure pas moins que pour que le con moyen continue de se payer ses vareuses de con cousues gratuitement par des gosses bossant 15 heures, il faut qu’on lui explique que le gosse serait au ch^omage sans ça, sans nous.
      deuxio, les mafias ne sont pas du tout russes ou chinoises seulement : nos Etats départagent nos mafias des autres, protègent l’illégalité indigène contre celle allochtone, en plus d’^etre la matraque des ’mafias’ légales.
      fatigue ;


      • > Un jeu formidable, Adrien Laborde, 26 mai 2005

        Ouais ! D’accord avec toi Jef, mais je ne sais pas si j’aurais d’ordinateur à portée de main pendant mes vacances. J’espère d’ailleurs que personne ne va en profiter pour saloper mon blog ! Graou ! Graou ! Que cela ne vous décourage pas cependant d’écrire dessus, il n’est pas vraiment à moi et je suis partageur. Il n’y a même pas de modération a priori, juste de la courtoisie. Et vive le journalisme quand-même ! (Ça t’apprend à faire court et vite).

        A+

        Adrien Laborde, animal naturaliste

        Avec tous mes hommages.

        Effets de Terre

L’énigme du communisme Remarques sur meeting n°1

samedi, 14 mai 2005

Ce texte, envoyé maladroitement comme un commentaire de l’article de RS, est en réalité un article à part entière, comme tel soumis à la publication dans Meeting numero 2. Son auteur n’est pas Denis, qui ne sert ici que de relais, mais toujours "un asymetrique"...

Il s’agit ici de faire quelques remarques qui paraitront peut être périphériques par rapport à la problématique centrale de la revue mais qui me paraissent importantes.Je précise d’abord que ,selon moi, Meeting est une bonne initiative qui permet déja de rendre plus accessibles les thèses développées dans Théorie Communiste sans le verbiage abscond qui caractérise cette revue . Le texte de Francois qui ouvre la revue constitue de fait une trés bonne critique (faite pourtant à priori ) de ce que la démarche de Meeting a de bancal :"L’éloignement du but force à et permet de se contenter de l’abstraction la plus générale du processus de communisation et d’une définition trés politique du sujet communisateur ."Et effectivement aprés avoir lu Meeting on n’a pas vraiment l’impression "d’en savoir plus" sur la communisation . D’une certaine manière les auteurs l’admettent eux mêmes puisqu’ils parlent d’"énigme"(R.S) pas sur d’être résolu "ou jamais"(Denis) .La définition de la communisation qui revient le plus souvent est "immédiateté sociale des individus" ce qui est bien beau mais trés vague .Mais un problème qui me parait plus important est la facon dont Meeting problématise la révolution en faisant abstraction du cours que prennent et vont prendre les choses. On en a un exemple dans le texte de R.S "sur la communisation".Celui-ci décrit à un moment les problèmes transitoires du début de la communisation :"Dire qu’il y a des problémes qui ne se résoudront pas du jour au lendemain , c’est vrai, ils sont bien réels."Effectivement le rechauffement climatique et ses conséquences sont bien réels quoique R.S semble en avoir pris conscience il y a peu . Mais le meilleur vient aprés :"Que le communisme ait à résoudre dans un premier temps des problémes que lui légue le capitalisme ( Inégalités de developpement , transformation qualitative des moyens de production , élimination d’installlations dangereuses, suppression dans ses formes matérielles -inscrites dans l’espace- de la séparation entre ville et campagne , réhabilitation d’anciens espaces agricoles ou naturels ) ne crée pas pour autant une période ou des activités ou il ne "fonctionnerait"pas selon ce qu’il est, d’aprés sa nature propre et cela jusqu’à ce que soit atteint un certain niveau de developpement qui est en définitive absolument infixable." On voit ce que sont pour RS les problèmes que légue le capitalisme au communisme .Quelles inégalités de developpement résoudra la révolution communiste et son progrés aux limites infixables ? L’accés aux vaccins , aux fours à micro-ondes ou à internet ? Que peut bien signifier une transformation qualitative des moyens de production quand ceux-ci ont connu depuis la révolution industrielle et connaissent un emballement aux conséuqnces désastreuses.L’élimination d’installations dangereuses se passe de comentaires sans parler d’une "réhabilitation" des vieux espaces agricoles ( avec oeuvres d’art contemporain en sus ? ) . Qu’on nous permette de citer Marx , qui dans l’idéologie allemande ( en 1859 !), écrivait déja : "Mais chaque invention nouvelle , chaque progrés de l’industrie font tomber un nouveau pan de ce terrain et le champ sur lequel poussent les exemples vérifiant les propositions de ce genre se rétrécit de plus en plus .L’"essence" du poisson pour reprendre une des propositions de Feuerbach n’est autre chose que son"être", l’eau , L’"essence"du poisson de riviére est l’eau d’une rivière .Mais cette eau cesse d’être son essence , elle devient un milieu d’existence qui ne lui convient plus, dés que cette rivière est soumise à l’industrie, dés qu’elle est polluée par des colorants et autres déchets , dés que des bateaux a vapeur la sillonnent , dés qu’on détourne son eau dans des canaux où l’on peut priver le poisson de son milieu d’existence simplement en coupant l’eau."(L’idéologie allemande Editions sociales P75) On comprendra que l’essence du communisme doive selon moi se poser dans des termes nouveaux et non pas en théorisant comme ci de rien n’était . Le second grand thème développé dans la revue est ce courant communisateur , en accord avec les cinq thèses énoncées dans le point 4 de l’invite , en train , parait-il , d’émerger . Plusieurs auteurs tentent de définir ce qu’est ce courant ( Par exemple Bernard Lyon : "Existe-t-il un courant communisateur ? (..)Oui et non , oui dans la mesure trés étroite ou il existe bien des gens qui posent la révolution comme production immédiate du communisme , non dans la mesure où ces partisans de la communisation ne constituent pas encore vraiment un courant . " ) Mais au bout du compte les divers auteurs ne definissent pas une aire réellement existante mais s’assignent une mission . Notamment par rapport à l’alternativisme , incarné principalement par l’Appel, qui constitue par exemple le sujet de plus de la moitié de thèse de Denis "Il y a une aire qui pose la question de la communisation dans la lutte des classes" Quand on sait que les auteurs , post-situationnistes , de l’Appel considère la lutte des classes comme une catégorie dépassée on se dit qu’intégrer leur besoin de communisme tout en le critiquant ne va pas être facile . Cela n’empêche pas les auteurs de rester optimistes : " L’existence d’un mouvement qui pose la question de la communisation et tente d’y répondre comme il l’a toujours fait (..) Joue alors ( dans le moment revolutionnaire Nda ) un rôle important voire determinant car ce que la pratique du mouvement communiste apportera à la révolution c’est la problématique de la communisation."(Denis) Une énigme clef en main ?

Compte rendu de la seconde assemblée rédactionnelle de Meeting - C.C.

dimanche, 12 juin 2005

L’assemblée rédactionnelle préalable à la publication du numéro 2 de la revue s’est tenue à Paris les 28, 29 et 30 mai 2005. Elle a rassemblée la majeure partie des auteurs des textes mis en ligne sur le site Internet et quelques « invités », y compris la majorité des membres du collectif SENONEVERO qui édite la revue. Au total la réunion a concerné une quinzaine de personnes. Quatre questions « techniques » ont été abordées - les guillemets étant là pour signaler que les réponses données à ces questions ne sont pas sans supposer des pratiques théoriques déterminées :

  1. le rôle du site, son utilité par rapport à la revue et son fonctionnement, surtout en ce qui concerne la question du forum de discussion et, par rapport à celui-ci, la tâche des modérateurs ;
  2. la question de l’Invite : doit-on la faire figurer dans le numéro 2, sous quelle forme et dans quel but ? ;
  3. le sommaire du prochain numéro : avec quels textes et dans quel ordre ? ;
  4. le tirage.

1) Le site représente l’existence permanente du collectif Meeting en dehors du moment de l’assemblée rédactionnelle et de sa concrétisation dans la revue qui fixe pour un temps, sur le papier, cette permanence. Cela dit, il n’en reste pas moins que notre but est de publier une « revue papier » et non d’animer un « webzine » ou un site Internet. Le forum de discussion peut donner à première vue, sur l’écran, une impression d’incohérence et de « cacophonie » (voir C.C., La communisation... point d’orgue, et Denis, Ceci n’est pas un éditorial). Cependant, à considérer globalement les différentes contributions au débat, il apparaît que tel n’est pas le cas sur le fond. En effet, celles-ci se retrouvent autour d’un certain nombre de questions et de problématiques récurrentes, telles que le « Que faire ? », la question de l’existence du prolétariat comme classe révolutionnaire, la définition du courant communisateur et la question du « programmatisme » actuellement. En conséquence Roland S. se charge de mettre au point un résumé thématique du forum de discussion autour de ces points qui sera publié dans la revue. Dans tous les cas, et bien que les avis soient partagés quant à l’importance à accorder au forum, il ne nous a pas paru possible de l’occulter purement et simplement dans la revue. S’agisssant de la tâche des modérateurs, il est apparu que d’un point de vue global les échanges d’insultes et autres noms d’oiseaux sur le forum ne sont pas aussi nombreux que cela peut sembler à première vue. Les modérateurs se chargent de rejeter toute contribution polémique dans la mesure où celle-ci n’est pas « problématisée ». Toutefois, en règle générale, il est demandé aux modérateurs de communiquer aux membres du collectif les contributions qu’ils ont rejetées. Il a été demandé également que les numéros de la revue soient téléchargeables sous format PDF sur le site (cela avait déjà été décidé lors de la réunion de mai 2004 pour le numéro 1), que la revue soit présente sur le site de SENONEVERO dans son catalogue, et mise en vente en ligne au même titre que les autres publications du cercle d’édition. A contrario, la proposition de faire état dans le numéro 2 de la publication de Rupture dans la théorie de la révolution - Textes 1965-1975, n’a pas été retenue au motif que cette annonce positionnerait Meeting de manière trop explicite par rapport à la « problématique ultra-gauche », ce qui reviendrait à l’enfermer dans un cadre trop strict et à éloigner certains lecteurs.

2) L’Invite, telle qu’elle a été publiée dans le premier numéro était, comme son nom l’indique, un appel à d’autres participants possibles au projet de revue. En ce sens, il y est fait beaucoup de place aux points traitant de notre fonctionnement interne (points 1, 2, 6 et 7). Cet appel ayant était lancé, il ne nous paraît pas utile de le renouveler. En conséquence il a été décidé de ne conserver que les points 3, 4 et 5 du texte initial, à quelques modifications près. La principale porte sur le point 4.1. qui a été relativisé en ce sens que l’échec de toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant après celles-ci, n’est plus désormais envisagé que dans l’immédiat (« aujourd’hui »), et laisse pour le reste la porte ouverte sur la « question de l’organisation ». Il a été décidé que cette nouvelle version resserrée sur le seul aspect « programmatique » du texte précédent est publiée en quatrième de couverture. Cette question des termes de l’Invite a donné lieu à un échange « nourri » qui nous a occupé une partie de l’après-midi du samedi et toute la soirée du même jour. Il est clair, par le débat auquel elle a donné lieu et le temps qui lui fut consacré, que cette question en suppose d’autres parmi les participants actuels à Meeting.

3) En ce qui concerne le sommaire du présent numéro, nous avons retenu l’essentiel des textes qui ont été déposés sur le site, pour autant que ceux-ci proposent une problématique particulière. Certains des textes non retenus sont repris dans l’analyse des contributions au forum de discussion (cf. supra point 1) et demeurent de toutes façons sur le site Internet au titre des matériaux proposés pour le numéro 2. Les textes de Calvaire - qui participent de la tendance générale pour laquelle la communisation serait d’autant plus probable que les classes auraient été préalablement effacées (pour reprendre la formule de Roland en ouverture de L’écart) - n’ont pas été retenus pour la revue papier. Dans la mesure où on peut penser qu’il s’agit là d’une thèse inhérente à la problématique même de la révolution comme communisation immédiate de la société capitaliste, là n’est pas la question. Ce qui nous a amené à ne pas retenir ces textes (sans pour autant les effacer du site, comme les autres), c’est tout simplement le souci que la revue ne soit pas instrumentée ou référencée au service d’un activisme polémique récurrent et quelque peu désordonné, à l’occasion de combats, et contre des adversaires, qui ne nous concernent pas au sens où, entre autre, comme l’écrit B. Lyon, nous ne sommes pas « anti ». Pour ce qui est de l’ordre de publication des textes, nous avons choisi de rapprocher les contributions qui participent de problématiques identiques ou proches, afin de proposer au lecteur un circuit de lecture cohérent.

4) Le premier numéro a été imprimé à 1000 exemplaires, dont 600 ont été distribués, par la poste (y compris auprès des abonnés de Théorie communiste), de la main à la main ou en librairie. Il a été décidé de renouveler ce tirage pour le numéro deux, à charge lors du numéro 3 de faire un bilan qui s’avère aujourd’hui prématuré.

Commentaires :

  • > Compte rendu de la seconde assemblée rédactionnelle de Meeting, Calvaire, 14 juin 2005

    ’’Ce qui nous a amené à ne pas retenir ces textes (sans pour autant les effacer du site, comme les autres), c’est tout simplement le souci que la revue ne soit pas instrumentée ou référencée au service d’un activisme polémique récurrent et quelque peu désordonné, à l’occasion de combats, et contre des adversaires, qui ne nous concernent pas au sens où, entre autre, comme l’écrit B. Lyon, nous ne sommes pas « anti ». ’’

    En quoi cet ’’activisme quelque peu désordonné’’ ’’anti’’ s’appliquent à mes activités politiques et en particulier aux textes publiés ?


    • > Compte rendu de la seconde assemblée rédactionnelle de Meeting, patlotch, 15 juin 2005

      Je te réponds à titre perso. En clair ça n’engage que moi et pas la ’rédaction’

      Et donc, comme répétant de que j’ai déjà eu l’occasion de dire avant l’assemblée et le choix de ne pas publier tes textes :

      1) le confusionnisme : on ne sait plus ce qui est ’acquis’ (sortie de l’identité prolétarienne et du programmatisme), et ce qui est conséquemment en jeu (’communisation’ comme concept de l’immédiateté de la révolution du communisme) : sur ce point je t’inviterais à être plus conséquent avec toi-même, dans la logique de tes interventions

      2) la tentation de te réclamer des thèses de la communisation (au sens précédent) et, explicitement, de Meeting, pour développer des propositions de type alternativistes (immédiatisme d’une construction révolutionnaire, communisante) : ce débat existe, mais ce n’est pas celui de Meeting

      Encore une fois, ça n’engage que moi, mais tes textes ne me semblait pas de nature à éclairer ni le commun dénominateur de Meeting, ni ses problématiques ouvertes., mais plutôt à noyer le poisson (pour ça, nous préférons le vin d’ici à l’au-delà comme disait Francis Blanche ). Je t’ai senti un tantinet hors champ, ce qui ne signifie pas sans pertinence aucune dans tes questionnements...

      Patlotch, 15 juin


      • > Meeting, une abstraction communisatrice ?, Calvaire, 15 juin 2005

        Je vous considère attentiste et vous me considérez immédiatiste. Vous avez la conviction que la seule perspective révolutionnaire actuelle est celle de la destruction du capitalisme et indissociablement de toutes les classes et je pense que la dynamique se joue plutôt au niveau des formes de vie entre le courant communisateur (qui inclut plusieurs types de luttes et d’affirmations) et les formes de domination (voir De la Grève générale à la communisation généralisée). Vous vous attaquez à la théorie critique du capitalisme et moi plutôt à une théorie critique et révolutionnaire des formes de domination (ce qui comprend le capitalisme mais pas seulement). Vous pensez que le prolétariat est le sujet de la contradiction moi que cette classe s’est décomposée et qu’il n’y a pas de sujet révolutionnaire comme pouvaient le penser les programmatistes. Ce qui nous unie est le concept de communisation comme destruction de la Société et de ses médiations et la nécessaire réalisation de l’immédiateté sociale des individus... Comme le dit le même C. C. :
        ``La prochaine révolution sera communisation de la société, c’est-à-dire sa destruction, sans "période de transition" ni "dictature du prolétariat", destruction des classes et du salariat, de toute forme d’État ou de totalité subsumant les individus...`` Communisation - Christian Charrier

        Comme votre optique est de resserrer la revue à une tendance bien identifiée à la partie conservée de L’Invite, il est logique mais dogmatique que vous ayiez pris cette décision. Vous faites de L’Invite l’équivalent d’une bible sur laquelle vous ne faites qu’ajouter des notes en bas de page.

        Je vous laisse pour l’instant avec ce texte :
        Meeting ou l’abstraction communisatrice

        Au nom sacré d’un prolétariat unifié qui s’abolira, ils incantent la venue de la communisation (comme d’autres le messie ou Godot). Refusant la pertinence pour la communisation de la vie, des luttes et de l’organisation concrètes aujourd’hui, ils théorisent le nouveau grand soir. Ils se non-vivent dans un no man’s land tout entièrement théoriciste (théorie sur la théorie sur la théorie...). Ils refusent l’échange avec celles et ceux qui ne peuvent pas se contenter de proclamations théoricistes et qui s’organisent. Meeting se vit comme une chapelle pour les incantations técéistes et matériellistes, une abstraction communisatrice !

        M’ayant senti interpellé par leur invitation à ce Meeting, j’y participais à ma façon. Mais comme je suis de celles et ceux qui s’organisent et qui ne se contentent pas de théoriser un grand soir hypothétique, j’en suis exclu. Cela est sans doute la résultante d’une prise de parti venant de moi et d’autres pour un véritable mouvement de communisation qui certes n’est pas la révolution dès maintenant mais construit les bases de la révolution comme on construit des bases militaires pour faire la guerre.


        • > Meeting, une abstraction communisatrice ?, Patlotch, 16 juin 2005

          Je vais te répondre, mais à titre perso, et non du "vous" à qui tu t’adresses, ce qui est en soi une petite manipulation sur la base de tes confusions, qu’elles soient volontaires ou non. Pourquoi ? Pas pour le plaisir de la polémique, puisque non seulement tu ne tiens aucun compte de ce qui est dit, mais tu le déformes, comme tu déformes la base commune de Meeting, t’autorisant de ce procédé pour une pseudo-démonstration : "vous" ê