Théorie Communiste 14 (1997)

Décembre 1997/December 1997
- L’Ultra-gauche.
- "Théorie communiste"

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Editorial: “le démocratisme radical : une contre révolution qui nous embarque”

La restructuration du mode de production capitaliste est en voie d’achèvement, déjà de nouvelles modalités de croissance de l’exploitation se font jour, ce que certains appellent de “nouveaux compromis”.

Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat, toutes celles de la reproduction de la force de travail, toutes celles qui faisaient de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, “partage des gains de productivité”, inflation glissante, service public), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement : tout ce qui fondait une identité ouvrière. Toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées. Dans le même mouvement c’est tout le procès de métamorphose de la plus-value en capital additionnel qui n’admet plus aucun point de cristallisation comme l’opposition de deux aires d’accumulation (Est et Ouest), la dichotomie entre centre et périphérie, les avantages comparatifs sur une aire nationale. N’importe quel surproduit doit pouvoir trouver n’importe où son marché, n’importe quelle plus-value doit pouvoir trouver n’importe où la possibilité d’opérer comme capital additionnel, c’est à dire se transformer en moyens de production et force de travail, sans qu’une formalisation du cycle international ne prédétermine cette transformation, jusqu’à et y compris le fonctionnement mondial du système monétaire et financier.

 Pris dans son ensemble c’est le processus de reproduction du face à face de la force de travail et du capital qui n’admet plus aucun point de cristallisation, aucune fixation, et cela conformément aux déterminations de la croissance relative de la plus-value, même si dans cette configuration de l’exploitation se trouve réimpulsée la croissance absolue de celle-ci.

C’est tout ce qui fondait le prolétariat, dans le cycle de luttes antérieur, à se poser en rival du capital à l’intérieur de la reproduction de celui-ci, que la restructuration du mode de production capitaliste dépasse, contre et au travers de l’échec dans le début des années 70 du cycle de luttes antérieur.

La contradiction entre le prolétariat et le capital dans le nouveau cycle de luttes qui s’ouvre au début des années 80 a pour contenu et forme le fait que la classe n’existe et ne se définit que par et contre le capital : plus d’identité prolétarienne ; pas de retour sur soi du prolétariat ni de confirmation de lui-même face  au capital dans la reproduction de celui-ci. La contradiction se situe au niveau de la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, et en cela, pour le prolétariat, sa contradiction avec le capital ne peut que comporter sa propre remise en cause (cf T.C.12, “Problématiques de la restructuration”).

D’une part, la même structure de la contradiction, --c’est son côté révolutionnaire-- supprime toute confirmation d’une identité prolétarienne dans la reproduction du capital, se produit comme identité immédiate entre la contradiction avec le capital et la constitution de la classe (celle-ci ne peut se rapporter à elle-même face au capital). Le prolétariat en contradiction avec le capital est, dans la dynamique de la lutte de classes  (cf “Des luttes actuelles à la révolution”, T.C.13), en contradiction avec sa propre existence comme classe. Se trouve alors résolue historiquement la contradiction fondamentale de la lutte de classe : comment le prolétariat abolit le capital et s’abolit lui-même ; comment agissant en tant que classe, il est le dépassement des classes. C’est là, la dynamique essentielle de la période.

D’autre part --c’est en quoi elle est procès de reproduction du capital et contre-révolution-- , cette structure de la contradiction fait, pour le prolétariat, du capital, dans sa reproduction, l’horizon indépassable du cours quotidien de la lutte de classe  : le prolétariat ne se définit que dans sa contradiction avec le capital, il ne trouve sa définition comme classe que dans la reproduction du capital. En cela, ce n’est plus un programme développé sur ce qu’est la classe à libérer qui se construit, mais la volonté d’une mise en conformité du capital :

  1. a) avec sa nature d’objectivation du travail et de ses forces sociales,
  2. b) de communauté des individus isolés.

C’est ce que nous appelons le démocratisme radical. C’est un processus contre-révolutionnaire qui est en voie de constitution, une sorte de nouveau “compromis”, correspondant bien à la restructuration du capital qui s’achève.

  1. a) Les conflits entre les classes ont pour perspective immédiate “l’humanisation” du capital, c’est-à-dire reformuler les modalités de l’exploitation de telle sorte que l’inessentialisation du travail ne soit pas “exclusion”. En toutes circonstances, la totalité de la force de travail de la société doit appartenir à la totalité du capital, de façon concrète et immédiate et pas seulement en vertu de la péréquation du taux de profit. C’est un des aspects du dépassement de tous les points de fixation du procès de reproduction du capital que nous avons souvent évoqué, dans T.C, à propos de la restructuration. Le “partage du travail”, la “réduction du temps de travail” jouent un rôle clé dans ce mouvement. Cependant, lorsque son propre mouvement d’accumulation le conduit à la crise, lorsqu’il est contraint de se restructurer, c’est toujours dans son conflit avec le prolétariat que le capital est amené à agir, conformément à ce qu’il est comme rapport d’exploitation du travail. Ne connaissant, dans sa contradiction avec le capital, plus aucune confirmation de son identité, plus aucun rapport à soi, n’existant comme classe que dans le capital, le prolétariat retourne cette situation, dans le cours quotidien des luttes, comme revendication d’appartenance globale au capital.

 Le dépassement des limites de la première phase de la subsomption réelle du travail sous le capital dont la dynamique réside dans la croissance relative de la plus-value insuffle alors une vigueur nouvelle à la croissance absolue de la plus-value. Le “compromis” se fait sur la base suivante : un “partage”, ou plutôt une préservation très précaire, à l’intérieur de la force de travail disponible prise comme un tout, de la croissance du travail nécessaire, présupposée par des gains de croissance absolue de la plus-value, que cette appartenance globale définit. La croissance relative de la plus-value libère du travail nécessaire, son maintien en masse pour l’ensemble de la force de travail passe par une multiplication des têtes sur lesquelles il se répartit, ce qui entraîne une croissance absolue de la plus-value. La valeur globale de la reproduction de la force de travail baisse (poids du chômage, baisse des minima sociaux et de la part patronale des charges sociales reportée sur la fiscalité en majeure partie indirecte) alors que s’accroît le nombre des journées de travail. C’était déjà le processus à l’oeuvre dans la mise au travail des femmes et des enfants au XIX°s. Répartie sur par exemple trois personnes (homme, femme, enfant), la valeur de la reproduction de la force de travail demeure inchangée (en fait elle peut légèrement augmenter), mais le capital a à sa disposition trois journées de travail (qui peuvent même être réduites). Le travail nécessaire est resté sensiblement le même, en revanche le surtravail a été multiplié par trois.

La restructuration impulsée par le mouvement de l’extraction relative  de la plus-value, en supprimant tous les points de cristallisation dans la reproduction du face à face de la force de travail et du capital devient la base d’un allongement de la durée réelle du travail à l’échelle de la société : augmentation des heures supplémentaires qui, flexibilité et “paradoxalement” baisse de la durée légale aidant, ne sont plus comptées comme telles ; flexibilisation et annualisation du temps de travail revenant à un accroissement de l’intensité du travail, ce qui est de la plus-value absolue ; allongement des durées de cotisation retraite ; modification des normes sociales de consommation modifiant la composante historique de la valeur de la force de travail, l’abaissant de façon bien supérieure aux gains de productivité, ce qui équivaut à une augmentation sur le mode absolu de la plus-value ; répartition du salaire destiné à la reproduction d’une famille ouvrière sur la vente de plusieurs forces de travail (c’est le secret des statistiques américaines -- oct 96-- où coexistent une baisse des salaires moyens et une augmentation légère des revenus des ménages) ;  augmentation de l’intensité du travail ; meilleure utilisation du capital fixe installé, réduction de la porosité du travail ; augmentation des journées simultanées ; diminution du travail nécessaire individuellement ; développement de la pluri-activité ; valorisation pour le capital des périodes de formation.... C’est sur cette voie que se sont engagées depuis quelques années les Etats-Unis, la Grande Bretagne, les Pays-Bas et que cherchent à prendre actuellement la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne. Sans parler, toujours en ce qui concerne la croissance absolue de la plus-value, des modalités de fixation de la valeur de la force de travail et de son exploitation en Asie, en Amérique latine, ou en Afrique. Sans parler également de la poursuite des gains de productivité par une modification qualitative de l’absorption de la force de travail sociale par le capital.

 

  1. b) L’autre perspective est la communauté des citoyens dans l’Etat, comme forme concrète, participative, de leur communauté d’individus isolés. Le capital ne confirme plus dans sa propre reproduction, au niveau de son auto-présupposition, l’identité des classes, ce qui signifie nullement que celles-ci ont disparu , mais que dans son auto-présupposition le capital ne reconnait plus cette médiation et laisse, à ce niveau, l’individu isolé face à la communauté. Les rapports entre prolétariat et capital, qui se nouent dans le procès de production, sont amenés par là à se faire valoir socialement, de façon directe, au niveau de la société civile, comme rapports non entre des classes, mais entre des individus. Le rapport d’exploitation comporte de façon constante cette ambiguïté, en ce que c’est toujours en tant qu’individu que le prolétaire vend sa force de travail . En effet le rapport capitaliste dépasse et conserve le rapport marchand, il n’en est pas la simple extension à une marchandise nouvelle et particulière qu’est la force de travail.

Le fétichisme spécifique du capital, qui est celui de l’autonomisation et de la personnification des éléments du procès de production (la terre, le travail, les moyens de production) consiste à rattacher chacun de ces éléments de façon naturelle et autonome à un revenu dont la somme constitue la valeur produite (rente +  salaire + profit ou intérêt). Les déterminations de la restructuration actuelle ne confirment plus des identités médiatrices exprimant collectivement les éléments autonomisés. C’est l’individu isolé de l’échange marchand qui revient  comme le support du fétichisme spécifique du capital. L’individu isolé est directement investi par le capital, et sommé de se faire valoir, dans son individualité, en tant que représentant social des éléments fétichisés du capital.

Comme résultat dernier du procès de production et de reproduction apparaît la somme des individus comme société. Tout ce qui tel le produit avait une forme solide n’apparaît que comme un moment transitoire qui s’évanouit. Dans le fétichisme de l’autoprésupposition, seuls apparaissent comme solides les individus isolés et les rapports qu’en tant que tels ils définissent entre eux. La reproduction des éléments du procès de production dans leur connexion interne devient leur activité propre, le mouvement de leur volonté et des “contrats” qu’ils définissent entre eux.

La société en tant que résultat dernier du procès de production, est maintenant cette somme d’individus se mouvant “à l’aise”dans les formes réifiées du capital, et au travers de l’activité desquels doit passer la reproduction des rapports de production comme rapports de classes à l’intérieur du mode de production capitaliste, et cela même, parce qu’ils sont des rapports de classes. La reproduction de la société, devenant, avec le grand effondrement des médiations collectives (partis, syndicats...), activités, participations individuelles, se donne comme régénérescence de la démocratie, comme faire-valoir social de l’individu isolé. Tel il est engagé dans les rapports de production, tel il est acteur de la société civile. Ce ne sont pas les classes qui s’élèvent au niveau de l’Etat, mais l’individu tel qu’il est dans l’Etat, en tant que membre de la société civile, qui donne sa substance et la forme de son activité à l’individu engagé dans des rapports de production de classes.

Ces individus isolés peuvent donc se regrouper selon les forces de polarisation les plus diverses : de l’association de chômeurs, à n’importe quel lobby (A.T.D. Quart-monde ; associations antinucléaires, ou anti-T.G.V., etc...; associations antiracistes, de quartier ; Act-Up,...). Peuvent être de la même manière, investis, dans la société, tous les nouveaux lieux de dangerosité. La classe ouvrière, redéfinie dans son éclatement comme “classe dangereuse” dans certaines de ses fractions, se trouve “organisée” en associations de défense qui en tant que telle la confirme dans ce statut de “classe dangereuse”, négociant sa représentation, son contrôle et son statut. La société ainsi redéfinie a droit à la parole et à l’action, la reproduction des rapports de production capitalistes apparait comme la résultante des actions et “compromis” effectués. Ainsi, dans la reproduction sociale, pèsent de la même façon tous les individus, mis à égalité, qu’ils soient patrons du textile demandant des subventions ou chômeurs intermittents.

***

La théorie a pour objet (c’est le sujet central de tous les textes de ce n°) la définition de la relation entre la contradiction actuelle du mode de production capitaliste, en tant que résultat historique, et la révolution comme production du communisme. L’intrication, dans ce cycle de luttes, entre la dynamique productrice de son dépassement et le cours quotidien de la lutte de classe avec ses limites inhérentes, pose simultanément une extériorité  de la théorie face à ce cours quotidien,  en ce que le rapport de ce cours à la révolution n’est pas une relation de transcroissance, n’est pas immédiate ; et une intériorité  en ce que c’est bien la même contradiction entre les classes, dans ses caractéristiques actuelles,  dans sa structure même de reproduction du rapport du capital, qui produit son dépassement. Nous faisons la théorie de ce cycle de luttes  (dans les deux sens de l’expression : la théorie qui est produite par ce cycle ; la théorie qui le formalise) contre ce cycle de luttes . Dans la mesure où il n’y a plus d’espace pour l’affirmation d’une identité ouvrière, la reproduction du capital n’est plus une limite se posant comme extérieure aux luttes, celle que poserait un adversaire après sa victoire. Les limites de ce cycle de luttes, la reproduction du capital comme reproduction de la classe dans  le capital,  lui sont intrinsèques, en même temps cette définition de la classe dans le capital est la raison d’être de la dynamique de ce cycle de luttes et sa capacité révolutionnaire.

La théorie ne peut donc être dans un rapport positif avec aucune des limites de ce cycle, ni même avec ce cycle de luttes dans son ensemble. Par rapport positif, il ne s’agit pas d’entendre bien sûr une glorification de ces limites, mais simplement la considération qu’elles pourraient être modifiées, ou qu’elles ne pourraient ne pas exister. Ce cycle produit son dépassement mais ce n’est actuellement qu’une abstraction théorique. C’est bien au travers de la lutte de classes de ce cycle, de ses caractéristiques et des transformations du rapport entre prolétariat et capital qu’elle met en forme, que se produit le propre dépassement de ce cycle. La révolution est un dépassement produit. Si nous qualifions cependant ce dépassement d’abstraction théorique, c’est que dans le stade actuel de la contradiction, il n’y a rien qui soit un embryon de ce dépassement, aucun élément que l’on puisse dégager de l’ensemble de la contradiction et du cours des luttes pour dire : “voilà ce sur quoi positivement nous devons nous fonder”.

 La théorie s’ancre dans le cycle de luttes actuel. En cela, elle n’est pas une affirmation idéologique du communisme, elle n’en est pas une promotion publicitaire, elle intègre et dit d’où elle parle du communisme. Elle se doit de décrypter ce cycle de luttes et de s’y inscrire. Lorsqu’elle montre où ce cycle conduit c’est par la critique qu’elle en effectue, en montrant que ses limites lui sont nécessaires. Elle est la critique de ce cycle comme totalité.

Le démocratisme radical est l’expression et la formalisation des limites de ce cycle de luttes en ce qu’il met en forme et élève en pratique politique et/ou en démarche alternativiste la disparition de toute identité ouvrière pour entériner l’existence de la classe dans le capital. Il fait de cette définition de la classe dans le capital (essentielle de ce cycle de luttes) la nécessité d’un programme de la classe se voulant, comme travail, l’essence du capital. Travail devenu alors non le travail productif de capital, mais une manifestation de l’ensemble des activités humaines économiques, par opposition à la recherche de la richesse pour elle-même (la domination de l’économie sur la société, la domination de l’économique sur le politique : “l’Horreur économique” ; les diktats des marchés financiers, la spéculation...). Travail à humaniser (à réduire fortement en durée, à rendre créatif, attrayant et concerté), à véritablement articuler et mettre en va-et-vient avec un “social” aux activités à démultiplier, devenant à la fois productives et sources de réalisation de soi, et enfin à transformer pour un “développement durable”. Ce “social”, comme somme d’individus devient la forme concrète de leur communauté aliénée dans l’Etat, communauté des citoyens (voir plus haut).

Sur cette base l’alternativisme peut même abandonner son enveloppe “réformiste” d’auto-développement autonome de la classe dans le capital, pour revêtir une forme “rupturiste”, conservant le même contenu, mais revendiqué et pratiqué, contre les autres tendances du démocratisme radical, comme inintégrable, instabilisable dans le capital, moment d’une dynamique de “libération sociale” devant produire la “révolution communiste”. Le programmatisme en tant que tel est renversé, de programme de la classe ouvrière, il devient programme pour  le capital. A partir de la définition de la classe dans le capital, ce qui est défini, c’est ce que le capital et l’Etat devraient être puisque le premier est travail accumulé en rapport avec le travail vivant, et le second communauté des individus isolés.

De par le contenu et la forme de la contradiction entre le prolétariat et le capital dans le cycle de luttes actuel, le démocratisme radical ne peut exprimer les limites de ce cycle de luttes qu’en partant de l’implication réciproque entre le travail et le capital. Il ne peut avoir pour vocation de libérer le travail du capital. Dans cette implication le démocratisme radical prétend que la force productive attribuée au capital est une simple transposition de la force productive du travail. Tout son programme, comme limite de ce cycle de luttes, consiste à revendiquer que le capital se reconnaisse comme tel, comme cette transposition. Le démocratisme radical oublie que le capital n’est précisément cette transposition, cette inversion, que dans sa relation avec le travail salarié, qui est lui aussi  transsubstantiation, c’est à dire une activité étrangère à l’ouvrier, ce que ne peut reconnaître le démocratisme radical sans se saborder. Par là, le démocratisme radical ne peut reconnaître le capital dans sa spécificité propre, comme un rapport de production réfléchi en lui-même et ne le voit que dans sa substance matérielle et  comme contrainte extérieure face au travail salarié (en cela il se rattache à “l’école régulationniste”). Le démocratisme radical, dans le capital,  reconnaît le capitaliste comme une personne mais non comme le capital existant pour soi, du fait même qu’il est ce procès de transposition du travail, lui-même activité étrangère à l’ouvrier.

Nous considérons le démocratisme radical, malgré sa grande diversité et son instabilité, comme une totalité, et ses diverses composantes comme s’impliquant et se reproduisant mutuellement. Des différences, des contradictions, des oppositions qui peuvent être très fortes, existent à l’intérieur des limites de ce cycle de luttes et de leur formalisation pratique, militante, théorique, politique. On peut distinguer (en France, mais cela semble proche ailleurs : Italie, Espagne...) deux pôles inégaux qui, s’interpénétrant, sont difficiles à bien délimiter.

 

1) Le plus vaste, ouvertement politicien et étatique, est celui de la gauche critique, alternative. C’est une nébuleuse : S.U.D., D.A.L., A.C., Droits Devant, la C.A.D.A.C.(féministes), Ras l’front, la F.S.U., nombre de militants de la C.G.T.ou de la “C.F.D.T en lutte”, les mini et instables partis alternativo / écolo / citoyens issus de la décomposition du gauchisme (ou, en partie, aussi des “remous”dans le P.C.), la Ligue Communiste, maints associations ou groupes locaux, et même nombre d’anarchistes (malgré les rodomontades hyper-radicales de certains) organisés (Alternative Libertaire, des groupes ou courants de la F.A., la C.N.T. Vignoles ; les éditions A.C.L. de Lyon...) ou pas. Dans cette nébuleuse, tous ces groupes, partis, syndicats, associations, s’articulent, polémiquent, rivalisent, convergent, par exemple sur l’anti-fascisme, le soutien (bien modéré d’ailleurs) aux sans-papiers, la défense du service public, des acquis sociaux, la réduction du temps de travail. Activités dans lesquelles, malgré les “fortes” critiques qu’ils peuvent leur adresser, ils cohabitent et coopèrent avec la gauche officielle et ses relais, tel S.O.S Racisme. Sur la base de ces activités, de leurs préoccupations propres et du programme politique que nous nommons “démocratisme radical”, qu’ils expriment tous, au moins de fait, tous les groupes de cette nébuleuse ont participé aux meetings et aux débats électoraux de la gauche lors de la dernière élection législative. Depuis que cette “gauche plurielle” du P.S., des Verts, du P.C., est au pouvoir, ils la surveillent, la critiquent, cherchent à infléchir ou influencer ses décisions, luttent contre certaines ; en se plaçant sur le terrain, politique et institutionnel, de l’Etat.

Quelles que soient l’intensité et l’ampleur de leurs critiques, tous donnent pour but à leur action, même s’ils la veulent très conflictuelle, d’ “aider” (Lutte.Ouvrière) ce gouvernement de la “gauche plurielle”, pour qu’il “réussisse” (Ligue Communiste). Il n’est qu’à voir leur critique / compréhension actuelle sur le “règlement”  de la lutte des sans-papiers. Bien sûr, conjointement ils participent et s’activent à développer les luttes du “mouvement social” (terme ayant significativement remplacé ceux de “luttes de classes” ou tout simplement “grèves”). Il n’y a pas opposition fondamentale, mais continuité entre cette action au sein du “mouvement social” et celle sur le terrain de l’Etat. Ils expriment, mettent en forme, transforment les limites du “mouvement social” en ce réformisme consubstantiel à leur démocratisme radical, pour lequel c’est la société (les gens, les dominés, les citoyens, voire les travailleurs et  citoyens) qui s’oppose à l’économie capitaliste. Ils aspirent à un Etat des citoyens réel. Ainsi que : à un capitalisme qui serait régulé par cet Etat là, bridé, humanisé, devenu celui des producteurs, social, écologique, et citoyen.

 

2) Les groupes et courant qui forment l’autre pôle se disent non-politiciens, agissent à la base, et se nomment souvent eux-mêmes “rupturistes”. Les plus connus sont les réseaux S.C.A.L.P. / Réflex , d’autres groupes ou courants de la F.A., l’O.C.L (Organisation Communiste Libertaire). Les S.C.A.L.P.critiquent leurs frères et soeurs ennemi(e)s de Ras l’front (antifasciste “classique” très frontiste, à “l’anticapitalisme” très superficiel) au nom d’un antifascisme radical se voulant lié et déboucher sur un anticapitalisme proclamé, offensif, cherchant à construire une alternative radicale par ses pratiques rupturistes. Pour être plus clair, prenons par exemple l’O.C.L. Elle s’affirme anti-capitaliste et combat toutes les “illusions réformistes”, lutte pour la révolution communiste (libertaire) en participant au “développement d’une aire rupturiste”, à la construction d’une alternative à la fois politique et “concrète”, sur la base des pratiques et éléments les plus radicaux des luttes afin de créer une “dynamique de libération sociale”. Cette problématique en fait, comme les autres rupturistes, des critiques inlassables (et parfois pertinents) des limites des luttes --ou du moins de celles qu’ils jugent comme telles-- et des groupes qui les expriment, les formalisent, auxquels ils se heurtent constamment (l’autre pôle du démocratisme radical, et la gauche officielle). C’est consubstantiel à leur combat pour contribuer à dépasser ces limites des luttes, dans une perspective générale et un but immédiat de transcroissance des luttes : la “dynamique de libération sociale”. L’O.C.L. et les autres rupturistes ne peuvent pas concevoir qu’actuellement le dépassement de ce cycle de luttes ne peut être, pour les raisons présentées plus haut, qu’une abstraction théorique. Il ne voit pas qu’il n’est produit par ce cycle de luttes que  comme sa crise et son dépassement.

Ainsi dans chaque lutte, ils affrontent et critiquent des limites qu’ils n’expliquent que de manière superficielle et réductrice : la lutte n’aurait pas été assez autonome, démocratique à la base, directe, prise en charge par les intéressés eux-mêmes, elle n’aurait pas réussi à échapper à, ou à dépasser son expression et son implication avec les relais institutionnels réalistes, réformistes, politiciens (syndicalisme, associations spécialisées, gauche alternative , ou officielle), elle n’aurait pas réussi à ouvrir des brèches assez larges pour entraîner de “véritables ruptures productrices de changements émancipateurs”. C’est dans cette volonté de fixer des buts immédiats, de considérer que les luttes peuvent aller “plus loin”, que les rupturistes, malgré des analyses des luttes parfois proches, se différencient d’un groupe comme “Echanges et Mouvement”. Pour un groupe comme l’O.C.L., les limites des luttes ne sont pas analysées et considérées comme inhérentes à la nature et à la forme du rapport entre prolétariat et capital dans ce cycle de luttes. En fin de compte, ils en sont réduits à espérer, à se battre encore, pour que de futures luttes soient plus autonomes, etc..., et par là participent vraiment à la “dynamique de libération sociale” qu’ils veulent construire. Mais quel est le contenu concret qu’elle doit revêtir ?

Construire l’alternative, c’est “nous réapproprier nos moyens de production, nos espaces, notre vie”. C’est lutter pour que “le travail soit une tâche décidée par nous-mêmes pour assouvir les besoins que nous jugeons utiles ou nécessaires”, et ne serve pas à “faire fonctionner l’économie et le profit”, ni à “nous plonger davantage dans une société consumériste”. Un tel programme, malgré le but final donné à cette dynamique (la révolution pour une société sans classes, sans Etat), malgré les déclarations critiquant toute “fraction libertaire d’un nouveau courant social-démocrate” ne peut que formaliser un réformisme “révolutionnaire”. Cela articule, même si c’est très conflictuellement, le pôle rupturiste du démocratisme radical à son pôle dominant, celui de la gauche critique, alternative.

Les rupturistes existent sur le même terrain  que le reste du démocratisme radical : celui de la démocratie (élevée au rang de rapport social de production), qui devrait régir tous les domaines de la vie sociale, être de base, directe, sans Etat ; celui de l’économie, qui devrait être déterminée, maîtrisée et gérée par chaque communauté humaine dans un lieu et un temps déterminés, être débarrassée des capitalistes et des “technobureaucrates”, être non “productiviste” mais “d’utilité sociale” et écologique, être métamorphosée / englobée dans le social. Les rupturistes expriment les aspects les plus radicaux des limites des luttes actuelles de ce cycle, leur existence est une nécessité du démocratisme radical dans sa totalité. Malgré leur radicalité dans les luttes et la fin révolutionnaire qu’ils assignent à (l’arlésienne qu’est) “la dynamique de libération sociale” qu’ils veulent créer, ce que les rupturistes promeuvent concrètement, de fait ne sort pas des catégories du capital, et ne peut que s’étioler, se résorber en manifestations les plus “radicales” du “réformisme” caractéristique et inhérent aux limites de ce cycle de luttes. Comme le reste du démocratisme radical, ils expriment et formalisent les limites découlant de la structuration de la contradiction entre prolétariat et capital dans ce cycle de luttes.

 

Nous sommes embarqués (qu’on le veuille ou non, la révolution communiste comme dépassement de ce cycle de luttes est produite  par ce cycle) avec le démocratisme radical et en contradiction absolue avec lui. Notre propre production de la relation entre les luttes actuelles et la révolution ne peut être maintenant qu’une abstraction théorique. En cela elle se limite bien souvent à une critique des limites de ce cycle de luttes. Pour cette raison nous nous trouvons, bien que sur la base du dépassement que porte ce cycle et donc conflictuellement, en rapport avec des éléments de ce démocratisme radical qui, de façon interne à lui , se comprennent eux-mêmes en opposition à son développement complet comme articulation et formation d’une contre-révolution actuelle. Ne pouvant fixer aucune autonomie ouvrière, le démocratisme radical est sans cesse renvoyer à sa véritable nature, celle d’être un mode de gestion du capital, une contre-révolution se fixant précisément sur cette limite (et force) du cycle de luttes actuel : l’absence de formalisation sociale d’une identité ouvrière. C’est là le secret de son instabilité. La capacité même de “critiquer” le démocratisme radical dans son achèvement contre-révolutionnaire, tout en demeurant sur ses prémisses, n’est pas endogène au démocratisme radical, mais provient de la même contradiction qui porte le dépassement de ce cycle : la structure (et le contenu) de la contradiction dans laquelle le prolétariat contre le capital se remet lui-même en cause comme classe. Cette “critique” interne n’a pas alors de dynamique propre. 

Notre production théorique est celle de ce cycle et nous l’affirmons en tant que telle, faisant cela nous serons confrontés aux limites de ce cycle, au démocratisme radical : dans les luttes, dans notre travail théorique (production de la revue), dans le caractère public que de temps à autre nous pouvons être amenés à lui donner (rencontres, réunions, échanges particuliers...). A nous de nous y confronter sur cette base, en sachant que si ce cycle de luttes porte son dépassement, cette confrontation est alors inévitable, et nous y sommes engagés.

Dans T.C.13, l’affirmation de nos positions a revêtu la forme inadéquate d’un échange direct engagé avec “A Contre Courant” en général et Alain Bihr en particulier. L’échange direct a parasité le contenu essentiel de ce que nous avons dit : la querelle révisionniste ne nous intéresse pas dans l’objet qu’elle proclame être le sien, nous n’y avions jamais mis notre grain de sel. Il s’agit d’une question historique largement et positivement résolue, qui n’a pas en elle-même une importance particulière pour la théorie de la révolution communiste ; mais en revanche a, actuellement, une importance capitale pour la contre-révolution, du moins en Europe occcidentale, sous la forme du dopage anti-fasciste de la démocratie. Elle ne devient pour nous un sujet théorique que dans la mesure où toute position, qui dans la lutte de classes va au-delà de la défense du salariat et des “acquis”, ou de la démocratie et de l’Etat,  se voit diabolisée sous le vocable d’Ultra-gauche (capable de révisionnisme). Il fallait alors d’une part dire quel était devenu le véritable sujet de la bagarre, d’autre part il fallait pour nous-mêmes comprendre les racines dans l’Ultra-gauche de la dérive révisionniste. Il aurait fallu en rester pour l’ensemble de l’exposé de nos positions à la forme revêtue par le texte sur l’Etat et la recomposition de la gauche dans T.C.13, qui malgré son ton n’est pas une lettre et n’appelle aucune réponse, aucun échange particulier avec ce qui est critiqué.

Au cours d’une réunion que nous avions organisée autour du livre “Le journal d’un gréviste”, sur le mouvement de nov-déc 95, nous avons eu une discussion au cours de laquelle, nos analyses ont pu se confronter à celles de participants de ce mouvement, dont des membres de la C.N.T. de Marseille (en opposition à la C.N.T. Vignoles).

Vendredi 11 et samedi 12 avril 97, à Paris, au local de la “La bonne descente”, nous avons participé à deux soirées de discussions sur l’Ultra-gauche, et la façon maintenant de concevoir la révolution et le communisme, (voir, dans ce n°, les notes que nous avons rédigées en vue de préparer cette réunion). Parler de l’Ultra-gauche à partir d’une analyse historique de celle-ci, c’était, pour nous, montrer l’origine historique et théorique des questions qui se posent actuellement sur la relation entre le cours quotidien de ce cycle de luttes et la révolution, ce que reprend également le texte publié dans ce n° intitulé “Théorie Communiste”. C’est à dire montrer comment l’Ultra-gauche est une contradiction en procès (cf dans ce n° les notes sur l’Ultra-gauche).

Ce qui importait alors dans cette réunion, c’était à partir de l’analyse de l’Ultra-gauche et de sa disparition, de faire ressortir que la révolution ne peut plus se poser en termes d’affirmation du prolétariat et du travail. Simultanément il s’agissait de montrer non pas ce qu’est devenue l’affirmation du prolétariat, qui en tant que mouvement de classe a disparu, mais comment son impossibilité s’est renversée en exigence d’une démocratie radicale, c’est-à-dire d’une volonté de mise en conformité du capital avec la classe du travail en général, qui n’est en réalité qu’une mise en conformité de la classe avec les exigences actuelles du rapport d’exploitation. Que nous ayons pu, peut-être, nous faire comprendre, comme par exemple sur la critique de l’objectivisme et de l’économisme, relève de la possibilité de faire le bilan du programmatisme et de parler du communisme, cela à partir de ce cycle de luttes et de la restructuration, et non de la dynamique qui animerait certains secteurs du démocratisme radical, auxquels par bien des aspects, les participants aux débats de “La bonne descente” appartiennent (anti-fascisme, militantisme de l’auto-organisation, anti racisme, féminisme, participation aux collectifs d’A.C...). Que certains soient plus à même de nous comprendre ne fait que confirmer l’instabilité générale du démocratisme radical.

 

L’éditorial de T.C.13 définit pratiquement ce qu’implique faire la théorie de ce cycle de luttes. Le problème, et qui le restera longtemps, c’est que si la révolution communiste est un dépassement produit par la structuration et le contenu de ce cycle, cela signifie simultanément que ses limites lui sont intrinsèques (l’existence de la classe dans la reproduction du capital fonde les deux de façon indissoluble).  L’existence de la production théorique de ce cycle n’échappe pas à ce processus, et il nous faudra sans cesse “recadrer nos initiatives”. Dans ce cycle, la difficulté pratique réside dans l’inscription de la théorie de ce cycle comme la propre critique de celui-ci.

Avoir avec le démocratisme radical, même avec les rupturistes, une confrontation productive sur ses pratiques, sur ses positions, qui voudrait les faire se modifier, s’approfondir, se radicaliser, serait pousser à une transcroissance des luttes,  par le biais de cette “dynamique de libération sociale” que les rupturistes veulent faire se cristalliser et construire. Transcroissance que nous posons comme impossible : la révolution est abolition du capital, c’est-à-dire du prolétariat inclus. Ce serait vouloir transmuter ce qui ne peut exister que comme un réformisme “révolutionnaire” en un impossible mouvement de la révolution communiste. Agir ainsi, serait entériner les limites de ce cycle de luttes car de ce fait nous les considérerions comme réformables, nous leur conférerions une existence et une dynamique propre. Ce cycle produit son dépassement et produit par là instabilité et discordances dans l’expression de ses limites. On ne considère jamais cette instabilité et ces discordances comme un processus interne, endogène, au démocratisme radical, dans lesquelles nous aurions une place quelconque à tenir.

La même structure de la contradiction entre le prolétariat et le capital produit d’une part son dépassement et, d’autre part ses limites comme démocratisme radical. C’est par là que des individus engagés dans le démocratisme radical peuvent cependant nous entendre, non pas “passivement”, unilatéralement, mais à partir de l’évolution et des contradictions que suscite au sein du démocratisme radical les caractéristiques actuelles du  cours de la contradiction entre les classes. Le cycle actuel porte son dépassement communiste de par la remise en cause par le prolétariat de son existence de classe dans le cours de sa contradiction avec le capital, ce qui est précisément le secret de l’instabilité du démocratisme radical et de sa “critique interne”. Par exemple : la “dynamique de la libération sociale” serait toujours à portée de main mais jamais enclanchée, les éléments qui devraient la constituer se résorbant toujours dans le réformisme alternatif. Ou, autre exemple : l’impasse de la confrontation entre les diverses fractions du démocratisme radical, impasse car ces fractions sont indissociablement liées entre elles et se reproduisent dans cette confrontation ; enfin : le refus “radical” de la constitution du démocratisme radical en contre-révolution, tout en acceptant ses prémisses. En résumé :  l’impossible formalisation et fixation d’une identité, d’une autonomie de la classe.

Nous ne sommes pas dans une relation critique positive ou négative avec le démocratisme radical, rupturiste ou non. Nous affirmons le dépassement communiste du mode de production capitaliste à partir de ce cycle de luttes (cf, dans ce n° “L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes”), c’est là que nous rencontrons l’instabilité du démocratisme radical. Si cette instabilité produit la capacité de comprendre ce que nous disons comme un moment de la propre évolution de nos interlocuteurs, c’est-à-dire comme une compréhension active, c’est que, comme notre propre limitation à l’affirmation du dépassement communiste comme abstraction théorique, cette instabilité est produite par le fait qu’il n’existe pas un mouvement positif du communisme (ou simplement d’affirmation de la classe qui pourrait être posé comme ce mouvement vers le communisme) à l’oeuvre dés aujourd’hui dans ce cycle de luttes. En conséquence nous devons comprendre que c’est de par la limite même de ce que nous faisons, de la théorie, que nous n’échappons pas à la confrontation avec le démocratisme radical, et que ce qui définit son instabilité (l’incapacité pour le prolétariat de formaliser la moindre existence “autonome” face au capital) définit simultanément notre propre espace d’existence publique là où nous pouvons être écoutés et où nous cherchons à l’être.Cet espace c’est celui que dans le démocratisme radical crée cette impossible formalisation d’une identité ouvrière, qui est simultanément cela même qui fait que ce cycle porte son dépassement, et cela même qui nous fait exister, en nous “réduisant” à la théorie comme abstraction de ce dépassement et critique des limites de ce cycle.

Il faut considérer pratiquement la théorie. Que nos critiques, nos positions puissent être activement comprises, intégrées, n’est pas indifférent à sa propre élaboration. Il est important pour nous-mêmes que l’antifascisme sous sa forme actuelle ne fasse pas l’unanimité, que la citoyenneté, comme limite des luttes actuelles, soit critiquée comme anti-classiste, que l’anti-libéralisme soit vu comme abandon de l’anti-capitalisme, que le cours actuel du capital soit compris comme restructuration du rapport entre les classes, que l’ancien cycle de luttes programmatique soit délimité comme tel, que le cours du mode de production capitaliste soit analysé comme contradiction entre le prolétariat et le capital, comme implication réciproque et exploitation et non comme économie. Ce ne sont pas des “victoires de notre théorie”, mais simplement  le cours de son existence même. Si la liaison des luttes actuelles à la révolution n’est maintenant qu’une abstraction théorique,la théorie, en tant que telle, fait partie intégrante, nécessaire et active de ce cycle.

***

Il faut que nous considérions que la production théorique est un élément réel de ce cycle de luttes. Considérer qu’il n’y a aucune transcroissance entre le cours actuel des luttes et la révolution, en ce que celle-ci est dépassement produit de ce cycle de luttes, ce n’est pas considérer la production théorique comme une pure extranéité par rapport à ce cycle, par rapport au cours contradictoire du mode de production capitaliste. C’est même considérer réellement que ce cours contradictoire est producteur de théorie, et y produire de la théorie. Y être en théoricien et non en tant que théoricien, la distinction est d’importance. Dans le premier cas, on considère le cours des luttes comme réellement productif de leur dépassement et donc productif de théorie, dans le second cas, on aurait un discours tout prêt, une abstraction du but, préalable à sa production, quelque chose à appliquer ou à conserver par devers soi pour des jours meilleurs. On ne peut pas sauter par dessus le fait que la contradiction entre les classes est production de son dépassement dans le même mouvement où elle est reproduction de la société existante.

La production de théorie est inhérente à la lutte de classes, avoir une activité théorique, travailler à son affirmation, ce n’est pas n’avoir rien à faire en attendant la révolution. La production théorique est un moment nécessaire du cours quotidien de la lutte de classe, ni en avance, ni l’éclairant, ni en retard, ni phare, ni lanterne rouge. Elle participe de ce cours quotidien pour autant qu’elle s’y produit et reproduit. Celui qui possède quelques “acquis théoriques” se laisserait piéger par eux en les considérant comme de la théorie, ils ne sont que de la “théorie en soi”.Tout comme la valeur des moyens de production n’est transmise au produit final que par l’activité du travail vivant et que l’on retrouve cette valeur dans le produit fini que comme cadeau offert gratuitement par le travail vivant nouveau qui s’est cristallisé ; de même les “acquis théoriques” ne sont de la théorie que de par leur reproduction dans la production théorique nouvelle, c’est un cadeau de celle-ci que de reproduire cet “acquis” comme théorie. C’est la production théorique nouvelle que porte le cycle de luttes, qui reproduit comme théorie la production théorique antérieure, que ce soit la conception du travail salarié, du chômage, de la démocratie, des formes de luttes, des syndicats, de l’objectivité des contradictions “économiques”, de la nature de la révolution ...

Il faut considérer concrètement la théorie. La théorie, dans son sens restreint (cf “Sur la théorie”), c’est des gens qui parlent quelque part, qui agissent, ce sont des revues, des textes qui circulent, des tracts, des affiches, des réunions, des discussions...Même si nous disons quel est le sens de tel ou tel conflit, la tendance générale de telle ou telle période, c’est maintenant que nous le disons, et le fait de le dire maintenant, c’est simplement participer de la lutte de classes telle qu’elle est maintenant, participer de sa constitution présente, ce n’est pas plus être en avance que d’autres seraient en retard, pas plus extérieur que d’autres seraient à l’intérieur, c’est être dans l’activité théorique de la lutte de classe, au sens large.

Le cours de la contradiction entre prolétariat et capital fait que certains (le caractère ultra minoritaire pourrait être expliqué) y font de la théorie, le formalisent. Ils y participent alors en théoriciens, et non en tant que théoriciens c’est à dire définis préalablement dans et par cette activité. Les formulations théoriques (au sens restreint) prennent place dans la lutte de classes au côté, contre, d’autres activités définissant dans le même mouvement le cours de cette contradiction. Pour considérer ainsi l’activité théorique, autrement que comme venant éclairer le cours de la contradiction et montrer ce qu’il faut faire, ou définissant son aboutissement et se considérant jusque là comme exilée, c’est d’abord ce cours de la lutte de classes qu’il faut considérer comme réellement productif d’histoire et de théorie.

Nous publions une revue pour faire connaître des idées ; des analyses du mode de production capitaliste, de ses contradictions, de son origine, son devenir ; des aspects de la lutte du prolétariat contre le capital. Mais en fait, la vrai question est pourquoi faire cela, à quoi ça sert ? Et voilà la question piège. Cette question n’a aucune réponse utilitariste. Simplement, nous sommes embarqués dans la lutte des classes du mode de production capitaliste, celle-ci n’est pas le fait de muets ou de décérébrés, elle produit de la conscience, de la théorie, et par là-même engage cette théorie dans toutes les formes de sa production et de sa socialisation.  Ce que nous faisons est une parcelle de cette conscience, de cette théorie. Parcelle engagée à la fois conflictuellement et complémentairement avec les autres, c’est une inscription dans la lutte de classes : lutte contre le capitalisme, lutte à l’intérieur de la classe elle-même. En cela, elle fait son chemin et définit sa propre utilité. Parce que la théorie du communisme est constamment en production, elle comporte un doute constant sur elle-même.

Il s’agit de prendre en compte tout le travail à faire autour de l’affirmation d’une théorie révolutionnaire, de sa diffusion, de la constitution de réseaux plus ou moins stables sur cette base. Même dans l’analyse des luttes immédiates, la théorie ne peut qu’être une affirmation de la nécessité de la révolution, qui de toute façon, même prédite par la théorie, reste à faire. Il faut situer cette activité théorique dans le cours quotidien de la lutte de classes réellement, concrètement, productif de son propre dépassement comme révolution communiste, il faut comprendre cette activité comme produite dans ce cours comme une de ses déterminations pratiques, comme un de ses éléments, et cela dans ces caractéristiques théoriques elles-mêmes, et non cette production théorique comme existant en soi, en tant que corps constitué, face et précédant ce cours immédiat.

La production de théorie est inhérente à la lutte de classe. Cette dernière sous toutes ses formes se produit volontairement, consciemment, dans ses caractéristiques, ses limites. Il n’y a pas “rien à faire” face à une situation objective où tout serait déjà donné. La lutte de classes est toujours déterminée, elle est toujours une contradiction réelle historiquement existante et déterminée, mais cela n’est pas une contrainte “objective” déterminant a priori toutes les activités “subjectives” qui s’affrontent. Cette”contrainte objective” n’est que le mouvement et le résultat de l’activité des classes qui ne sont pas plus “libres” que la situation de la lutte n’est une réalité objective tyrannique les agissant. La contrainte objective est pour chaque lutte quelque chose qui se dissout en activités, en un mouvement de la lutte de classes qui, en lui-même comme situation objective, implique sa remise en cause, sa dissolution, comme moment de l’objectivité, dans l’activité tant de la classe capitaliste que du prolétariat. L’objectivité inhérente à la reproduction du rapport entre prolétariat et capital, et la dissolution de cette objectivité dans l’activité des classes, ne sont pas des moments se succédant chronologiquement dans la lutte des classes, mais deux instances de celle-ci se produisant réciproquement. C’est l’acceptation non critique de l’objectivité des situations et du rapport entre prolétariat et capital, qui conduit soit à l’avant-gardisme comme l’esprit soufflant sur la matière objective, soit à l’acceptation béate du cours des choses, soit à l’extériorité de la théorie.

Comme nous le disons en conclusion du texte “Théorie Communiste” : “lorsque du doigt on trace sur la carte le chemin à parcourir, on n’est pas pour autant parvenu au but...”. Dans cette dissolution en activités des “situations objectives”, la production théorique fait partie de la situation objective, aussi bien que toutes les pratiques immédiates ou interventionnistes même si sa position est différente, elle ne dit pas “ne faites pas ceci ou cela”, “vous devriez faire ceci”, elle développe sa critique comme un élément du cours du cycle de luttes tout aussi nécessaire  que les autres.

Ces notes critiques, légèrement remaniées, sur un article de Daniel Bensaïd paru dans “Le Monde”,ont été encartées dans quelques exemplaires de T.C.13. Nous les reprenons comme une suite et une illustration de l’Editorial de ce numéro. 

De la question de l’immigration comme modèle de la lutte de classe

Le 26 Février 1997, “Le Monde” a publié un texte théorique, signé Daniel Bensaïd, d’une grande importance. Ce texte sur la question de l’immigration et  l’évolution de la législation, présente un intérêt d’ordre général sur la lutte de classe actuellement. Dans ce texte, Daniel Bensaïd expose comment les perspectives politiques actuellement dominantes sur la lutte de classe, à gauche et à l’extrème-gauche, ayant pour thèmes “l’activité citoyenne”, “la participation politique morale”, “l’intégration sociale”, “la solidarité”, trouvent dans la question de l’immigration un modèle.

Il faut reprendre tout le développement logique du texte, en suivre les idées.

-- Dans un premier temps, la lutte sur la question de l’immigration (à ne pas confondre avec la lutte des immigrés, elle en est la formalisation de ses limites) est posée comme identique à la lutte de la classe ouvrière en général.  Dans ce premier temps, Bensaïd dénonce, très justement toutes les politiques, de droite comme de gauche, destinées à diviser racialement la classe ouvrière.

 

“Comment peut-on oser prétendre que ces mobilisations sur l’immigration seraient une diversion perverse par rapport à la misère quotidienne que subisse les classes populaires ? Les deux questions sont inextricablement mêlées...On ne dira jamais assez l’écrasante responsabilité des gouvernements de gauche qui les ont dissociées...avec les terribles déclarations de Pierre Mauroy, alors premier ministre, désignant les grèves de Citroën comme des grèves islamistes : les immigrés n’étaient plus alors définis socialement comme des travailleurs.”

-- Deuxième temps : “La leçon de ce siècle est pourtant que la lutte des classes est irréductible à une simple action revendicative. Elle est porteuse de valeurs, d’une vision du monde, et rien de ce qui est injuste ne saurait lui être étranger”.

-- Troisième temps : “Les grévistes de 1995 et les manifestants d’aujour d’hui défendent au contraire, une idée solidaire de la citoyenneté qui rend la politique morale et la morale politique”.

Nous sommes donc partis de l’affirmation selon laquelle la lutte sur la question de l’immigration est incluse dans la lutte de la classe ouvrière en général, pour définir la lutte de classe en général dans les termes qui particularisent  la lutte sur la question de l’immigration : intégration, citoyenneté etc...

“Encore faut-il savoir pour quoi l’on se bat et où passe la ligne de résistance. Elle se dessine pourtant  en pointillés, des grandes grèves de l’automne 95 contre la loi Juppé à la marche civique du 22 février contre la loi Debré en passant par la défense des sans-papiers ou les états-généraux pour les droits des femmes. Ces résistances ponctuelles et moléculaires entretiennent de secrètes connivences. Car dans ces mouvements sociaux la fracture n’est plus entre nationaux et étrangers, mais entre possédés (le monde des sans) et possédants (celui des avec) --de la fortune, du pouvoir, de l’image). En dépit de sa démagogie, lorsque le peuple bouge, le F.N. se retrouve alors à sa vraie place, du côté de l’ordre établi. C’est ainsi et pas autrement, que se retisse le lien et que se refonde le sens de la République.”

 

Le mouvement de généralisation amorcée dans le premier temps du raisonnement s’est renversé. Les termes servant à particulariser la lutte des immigrés c’est à dire en fixant et entérinant ses limites, en en faisant une lutte sur la question de l’immigration, se sont trouvés étendus à la lutte de classe en général. Loin de généraliser la lutte des immigrés, la démarche politique pratique, que théorise le texte de Bensaïd, pose l’ensemble de la lutte de classe dans les termes qui particularisent la lutte des immigrés et métamorphosent celle-ci en lutte sur la question de l’immigration. En cela cette démarche fait de cette particularisation une conception pratique générale de la lutte de classe, comme l’y autorise l’identité posée dans le premier temps. La lutte des immigrés sur la question des papiers et de la régularisation, dans toute son ambiguïté (remise en cause de la précarisation, de l’attaque générale de la valeur de la force de travail et revendication de la libre circulation des travailleurs, de l’offre de travail face au capital) n’est pas parvenue à dépasser ses limites, c’est à dire sa particularisation comme question de l’immigration, et c’est cette particularisation qui dans son essence politique est étendue à toute la classe ouvrière comme sens de sa lutte. Et voilà comment le tour est joué.

Par le tour de passe-passe logique que nous avons exposé, les revendications des immigrés posées dans leurs aspects les plus particuliers, en termes d’intégration, de citoyenneté, de solidarité, sont devenues les termes selon lesquels devrait être conçue la lutte de classe en général, en vertu de l’identité proclamée dès le début du raisonnement.

Que s’est-il passé entre le premier terme “radical” du raisonnement et sa conclusion dans laquelle Bensaïd ne critique l’union sacrée que dans ses propres termes, s’apprêtant à être le flanc gauche de cette ligne Maginot qu’il “dénonce” (la L.C.R., étant déjà dans le comité de vigilance au côté des P.S., P.C., M.D.C. etc...). C’est la problématique de la lutte des classes qui a été introduite dans la problématique particularisante de la question de l’immigration et non l’inverse. C’est la lutte de classe qui se trouve traitée dans les termes moraux (intégration, citoyenneté, rapport individu-communauté ...) exprimant les limites de la lutte des immigrés. Traitée dans les termes moraux de la question de l’immigration, elle n’a plus alors qu’à disparaître au profit de la “fracture” (sic) entre “possédés (le monde des “sans”) et possédants (celui des “avec”) de la fortune, du pouvoir et de l’image”. Le populisme a trouvé là à qui parler.

Ainsi le véritable point de départ, ce n’est pas la question de l’immigration elle-même, mais ce qui fait, dans la situation actuelle de la lutte de classe, que la question de l’immigration puisse en devenir le paradigme. C’est parce que l’on ne conçoit plus la lutte de classe qu’en termes de dominants-dominés, possédants-possédés, intégration, citoyenneté, solidarité, morale et politique, que l’on va pouvoir ériger la question de l’immigration, qui, en tant que question particulière et quand elle se maintient dans les limites de sa particularité, se pose dans ces termes, en paradigme de la lutte de classe. Cette extension de la particularisation se donne alors à voir comme son propre dépassement. On n’aura alors qu’étendu la particularité dans laquelle on enferme les limites de la lutte des immigrés, transformée en question de l’immigration, à l’ensemble de la contradiction entre les classes.

 

C’est dans la situation actuelle du rapport entre les classes que gît le fondement théorique et la réalité sociale de ce renversement. La restructuration du rapport entre prolétariat et capital, à l’oeuvre depuis une vingtaine d’années et que l’on peut considérer, comme achevée, a eu comme conséquence primordiale, de supprimer toute identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital (ce qui ne signifie absolument pas la disparition des classes). Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (travail à la chaîne, coopération, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisait de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est à dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques sont laminées ou bouleversées.

La situation antérieure de la lutte de classe, et le mouvement ouvrier, reposait sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes apparues comme limitées de l’appropriation par le capital, de cette force de travail, dans le procès de production immédiat, et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la grande usine, dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait bien auto-présupposition du capital, conformément au concept de capital, mais la contradiction entre prolétariat et capital ne pouvait se situer à ce niveau, en ce qu’il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette auto-présupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe. 

Il en résulte maintenant pour tout ce que l’on appelle le mouvement ouvrier, jusque-là expression de cette identité, une mutation considérable. Le mouvement ouvrier n’exprime plus une identité ouvrière trouvant dans les conditions de la reproduction du capital sa base d’existence et sa confirmation et  prônant face au capital sa différence. Maintenant il faut promouvoir la classe ouvrière comme classe citoyenne (cf la référence à l’affaire Dreyfus et à la Résistance), sa séparation d’avec la communauté nationale relève d’une fracture et non d’une contradiction, ce qui apelle ou se réfère à une unité non contradictoire en elle-même.

D’une part, dans tous les projets de redèfinition du capitalisme en tant que société salariale (dont le travail et le salaire constitueraient les pôles dominants), ce n’est pas une affirmation de ce qu’est la classe ouvrière qui constitue le point de départ , c’est ce qu’est le capital, en cela c’est bien un projet alternatif. Il s’agit d’une mise en conformité idéale de la classe et du capital. Il s’agit d’un projet alternatif au capital tel qu’il est, pour lui opposer ce qu’il devrait être, en tant que forme éternelle de la production,  problématique d’où découlent toutes les “dérives” théoriques. Dans son projet même, cette démarche rend hommage au caractère indépassable du capitalisme, ce qu’on lui reproche, comme Bensaïd, c’est d’être “libéral”, “mondial”. Ce dont on rêve en fait, c’est d’une société capitaliste apaisée. Mais d’autre part, la même structure de la contradiction qui abolit toute existence en soi du prolétariat différente de son rapport contradictoire au capital, fait que le seul dépassement possible du capital est celui dans lequel la classe s’abolit simultanément et toutes les catégories qui la définissent : force de travail, échange, salaire, entreprise, division du travail, nation... Ce qui introduit dans le cours des luttes de classe une dualité entre deux caractéristiques, à la fois corrollaires et farouchement opposées.

L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes 

La production théorique, en tant que production intellectuelle ayant ses règles et contraintes epistémologiques d’abstraction, n’entretient pas de rapports évidents  avec ce que l’on peut qualifier de cours quotidien de la luttes de classes. Produite dans la lutte de classes, la théorie, comme abstraction critique (cf, en annexe, le texte “A propos de la théorie”), doit produire à partir d’elle même son rapport à la lutte de classes. Comment cette formalisation intellectuelle, cette abstraction critique construit-elle cette dimension concrète?

L’affirmation du communisme, comme sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital, est aujourd’hui ce qui peut permettre de retrouver la dimension concrète de la théorie, que la politique conférait au programmatisme classique, puis de façon très problématique à la décomposition de celui-ci. Tant que l’essentiel de la production théorique consista en une critique de cette décomposition du programme, le rapport que cette dernière conservait avec la lutte de classe et la perpétuation de ses aspects politiques, rejaillissait par un effet de contagion sur cette critique, qui par là trouvait, sans avoir à s’en soucier, cette dimension concrète.

La critique du programme n’est pas seulement la critique d’une conception du passage de la situation actuelle à la révolution et au communisme, le programmatisme est nécessairement, théoriquement et pratiquement, politique. C’est sous la forme de la politique que la montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital est le procès de la révolution comme transcroissance de la situation actuelle. Avec la critique du programmatisme, la capacité à penser le lien entre la situation actuelle et la révolution comme action spécifique de classe est devenue problématique. Ce qui entraine que notre théorie, ni plus ni moins séparée, en tant que théorie, que la science programmatique, se pose le problème de cette séparation. La question est celle du lien que la théorie produit à partir d’elle-même, en tant qu’abstraction critique,  et non une question d’influence, de dire ce que l’on pense.

Dans le programmatisme, la politique est une fonction de la théorie, les deux sont tout autant scientifiques l’un que l’autre. Marx et Engels n’ont pas d’une part une activité d’abstraction théorique à laquelle ils assignent la fonction de fondements d’une science nouvelle, et d’autre part une action politique, domaine des choix et des valeurs. Leur politique fait partie de la science nouvelle, ce qui fait que la décomposition et la critique du programmatisme non seulement éliminent la “politique révolutionnaire” mais encore indissociablement  bouleverse la théorie. A partir de Marx, nous construisons une théorie qui, même dans ses aspects économiques les plus abstraits, fondamentaux ou spécialisés, n’est pas celle de Marx. Nous pouvons citer Marx à tour de bras, cela ne change pas le fait que notre conception de la valeur, du taux de profit ou du travail productif n’est pas celle de Marx. Lorsqu’on analyse la baisse du taux de profit comme une contradiction sociale entre des classes, on n’a pas besoin de modifier l’analyse marxienne du taux de profit, cela n’empêche que cette analyse n’est pas la sienne et change de problématique par rapport au programme. Ne parlons pas de la valeur, qui pour Marx est une “glorification” du travail”, et trouve sa validité ultime, comme preuve de sa justesse scientifique, dans la “société des producteurs associés” : but politique qui trouve sa place adéquate dans le raisonnement le plus abstrait du “Capital”.

Le but, ni les moyens d’y parvenir, ne sont jamais absents de la science. “La critique du programme de Gotha”, texte scientifique ou politique? ; “L’origine de la famille...” scientifique ou politique? ; “La formule trinitaire” scientifique ou politique? Ce dernier texte, “la formule trinitaire”, inclus dans le chapître du “Capital” : “Les revenus et leur source”, est simultanément un sommet de la scientificité économiste marxienne et simultanément de la révolution comme libération du travail y compris les moyens pour y parvenir. Dans le programmatisme la politique ne se rajoute pas à la théorie car la fin de la théorie, de la science nouvelle, réside dans l’affirmation selon laquelle : “La production capitaliste engendre elle même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature” (Capital Ed Soc t3 p205).

La politique n’assurait pas la liaison de façon externe, comme une charnière, mais cette théorie était par nature, intrinsèquement, politique, dans sa construction, la définition de ses objets, sa problématique. Quand Marx veut rendre les choses difficiles plus accessibles, il ne place pas la théorie à côté de la politique. Il n’y a pas dans le programmatisme d’un côté les principes positifs de la science et de l’autre ceux qui savent s’en servir. La question n’est pas de savoir s’il s’agit ou non des mêmes individus, ce qui est important c’est que les principes positifs et leur utilisation n’appartiennent pas à des registres méthodologiques différents : Science partout. Le contenu de cette science est lui même inscrit dans la relation entre infrastructure et superstructure.

La science qui construit cette relation entre infrastructure et superstructure pose dans sa détermination de classe, dans le fait d’ être théorie d’une classe, son critère de vérité (à moins d’être elle-même en contradiction avec la base de sa problématique scientifique). Il en est de même pour le militantisme ou la politique. Dans le marxisme, le militantisme ne relève pas des préjugés, des envies, de la psychologie, mais appartient au déterminisme social. Tout est scientifiquement construit et scientifiquement interdépendants, mais tout n’est pas dans tout. La société a des lois économiques que la lutte des classes manipule (cf le texte sur le programme dans T.C.12). Il faut construire un objet économique, le capital, dont le prolétariat ne soit pas immédiatement un des pôles de la contradiction à abolir, la construction de l’objet  scientifique ne peut se faire qu’à la condition de partir d’une position de classe. La théorie programmatique comme science ne cherche pas à s’abstraire dans sa démarche théorique de toute influence de la volonté d’abolir cette société, de “l’envie d’en découdre”. La “cause”, “l’envie d’en découdre”, font partie de la science car l’abolition de cette société, “l’envie d’en découdre” répondent à la même inéluctabilité que les lois de la nature. L’oeuvre de Marx et d’Engels n’amène jamais à considérer qu’ils aient craint de voir polluer leur démarche scientifique par leur position et leur engagement communistes, paradoxalement on peut même dire que c’était là la condition de leur démarche scientifique. Smith et Ricardo, qui n’avaient pas ce “préjugé” communiste ou révolutionnaire, avaient été obligés de s’arrêter en chemin sur la voie de la science, et après eux l’économie n’avait plus été que littérature stipendiée.

-- Lettre à Lassale du 2 fev 1858 : “Le travail dont il s’agit (la “Contribution à la critique de l’économie politique”) en premier est la critique des catégories économiques ou, si tu préfères, l’exposé critique du système de l’économie bourgeoise. C’est à la fois l’exposé du système et, par le biais de l’exposé, sa critique...Je ne puis naturellement m’empêcher de soumettre d’autres économistes à la critique, en particulier de polémiquer contre Ricardo, dans la mesure où, même lui, parce que bourgeois, il est obligé de commettre des bévues, du point de vue strictement économique” (cité dans l’avertissement à la “Contribution de la critique de l’économie politique” Ed Soc pXI - XII).

-- Lettre à Leske (éditeur allemand), fin 1845 (après la rédaction de  l’Idéologie Allemande”) : “Pour ce qui est de votre question relative à la “scientificité” je vous ai répondu : le livre est scientifique (il s’agit d’un ouvrage sur la critique de l’économie politique), mais nullement scientifique au sens du gouvernement prussien... il m’a paru urgent de faire précéder ma théorie positive par un écrit polémique contre la philosophie allemande et contre le socialisme allemand,  son héritier. Cela répond à une nécessité de préparer le public aux fondements de mon Economie, laquelle s’oppose foncièrement à la science traditionnelle allemande”. Que l’écrit polémique soit le fondement de l’ économie scientifique donne un tout autre éclairage que celui que l’on attendrait sur les rapports entre les “préjugés” et la science. La théorie n’est pas instrumentalisée, même si elle est utilisée, elle n’est pas de nature différente de cette utilisation. Non seulement elle n’est  pas indifférente à son utilisation, mais c’est sa capacité à être utilisée qui la constitue en science, c’est parce qu’elle est prolétarienne et communiste qu’elle est scientifique. Que la “cause” intervienne dans la science est la condition de son efficacité scientifique. Il ne s’agit pas de conserver d’une part la base d’analyse de la société et des luttes et d’autre part le but et de se contenter de changer le lien entre les deux qui était dévolu à la politique et à la montée en puissance de la classe.

 

Il s’ensuit que la critique du programmatisme ne peut se limiter à se comprendre elle-même comme la seule critique du lien, c’est à dire critique de la politique. La critique du programmatisme n’est pas une critique de la politique, cette critique (dés T.C.2) bouleverse tous les “fondamentaux”. Nous n’avons jamais effectué cette critique comme celle de la dictature du prolétariat, de la révolution permanente, du parti, des syndicats etc...C’est le conseillisme, lui-même programmatique, qui a fait cette critique formelle. La critique du programmatisme ce fut la production de l’implication réciproque, de l’identité entre le développement du capital et la contradiction entre prolétariat et capital, ce fut la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat, ce fut la compréhension que le prolétariat classe révolutionnnaire et classe du mode de production capitaliste sont identiques, l’impossibilité du programmatisme fut produite de façon historique et non normative.

Une telle série de propositions ne va pas sans reformuler tous les “fondamentaux” : relation entre économie et lutte de classes, baisse du taux de profit, valeur, exploitation, infrastructure et superstructure, contradiction entre forces productives et rapports de production, contradiction entre appropriation privée et socialisation de la production, rapport entre conditions objectives et  prolétariat comme accoucheur de la révolution etc. Cependant, cette critique, dans un premier temps, a provoqué la perte de la spécificité de l’action du prolétariat, dans le flux général contradictoire de la société capitaliste, ce qu’est venu ensuite critiquer la notion de cycle de luttes et la spécification des classes dans la contradiction entre prolétariat et capital (T.C.8)

La critique du programme ayant bouleversé la théorie dans son ensemble, on ne se retrouve pas avec la nécessité de combler le vide laissé par la politique, il n’y a pas de trou, on a tout foutu en l’air. C’est dans une problématique totalement  renouvelée que la théorie doit restaurer sa dimension concrète, cette problématique c’est celle des cycles de luttes. Il ne s’agit pas de restaurer avec un autre contenu un lien tel que celui que la politique tissait entre la situation actuelle et la révolution. L’affirmation du communisme (non comme la promotion publicitaire du communisme) est bien ce lien , parce que la production du communisme est le mouvement de ce cycle de luttes, comme structure de la contradiction entre prolétariat et capital, comme signification historique du capital. C’est en partant du cycle de luttes que l’on part du communisme. Cela signifie que c’est l’affirmation du communisme qui devient la liaison à l’actualité de la contradiction. Cette affirmation maximale du “but”, qui jusque là nous séparait du cours quotidien de la contradiction devient paradoxalement notre liaison avec lui. A la condition cependant,  que l’on sache bien que cette liaison ne trouve les catégories concrètes sur lesquelles elle se fonde , ou mieux se constitue, qu’en suivant le cours du cycle de luttes. Ces catégories concrètes sont la restructuration et les éléments dynamiques de ce cycle de luttes.

L’affirmation du communisme comme sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital permettrait de restaurer, adéquatement à la période, la dimension concrète perdue de la théorie. Cependant, il faut y aller avec beaucoup de précautions, cette affirmation du communisme ne donne pas son sens à la période, elle n’assigne rien, elle n’est pas le point de départ de la théorie. L’existence de la théorie repose, non sur Le Communisme, mais sur la situation actuelle de la contradiction entre les classes dans son rapport au communisme qu’elle produit en tant que dépassement d’elle même. C’est par là que la théorie “au sens restreint” est abstraction critique et ne se ramène pas à la détermination théorique du prolétariat, qu’elle n’est pas que la mise en forme immédiate du cours de la lutte de classes, qu’elle n’est pas la conscience immédiate de celui ci (cf en annexe : “A propos de la théorie”). Si T.C donne parfois l’impression de laisser de coté la définition positive du communisme (cf cependant “Le prolétariat et le contenu du communisme” T.C.9,  et les “Notes sur le communisme” dans T.C.13), c’est que celle ci ne peut être abordée d’un part, que par un historique précis des cycles de luttes, qui permette de voir dans le dépassement des cycles de luttes antérieurs (il faudra en arriver à un passé très récent) comment comprendre le contenu présent de la révolution et du communisme -un peu comme Marx procède après 48 ou 71-  d’autre part à partir d’une analyse de la restructuration dans la signification historique du capital. On ne peut faire l’économie de dire “d’où on parle du communisme”, sans sombrer, comme on le verra plus loin, dans “l’humanisme marxiste”.

Il faut comprendre et affirmer le communisme comme le sens de l’état actuel de la contradiction entre le prolétariat et le capital, il n y a pas de risque de dérive utopiste ou militante si ce sens est déduit de cet état actuel. Toute l’activité  du prolétariat ne se rèsoud pas dans la reproduction du capital, si l’on néglige cela et si d’autre par on pose le communisme comme point de départ de la théorie venant donner sens à cette situation, cela ne peut pas ne pas faire penser à la fable des trade-unionistes et des théoriciens communistes du grand fabuliste russe Vladimir Oulianov. L’autoprésupposition du capital n’est pas cet espace où rien ne se produit, elle est un cycle de luttes qui appelle son dépassement, le produit, et en définit les caractéristiques dans les contradictions de l’accumulation. (cf “Des luttes actuelles à la révolution” T.C.13)       

Il ne faudrait pas que la prise en compte de ce cours de la lutte de classe ne soit qu’un retour illustratif à partir de l’idée préalablement posée et définie du communisme. D’où parlons-nous du communisme? Sans une réponse à cette question qui se réfère explicitement à la lutte de classe historiquement déterminée, c’est-à-dire au cycle de luttes, il y a bien risque de dérive, mais pas tant utopiste que philosophique, humaniste.

Cette dérive humaniste se fonde théoriquement sur une surévaluation des “oeuvres de jeunesse” de Marx. L’analyse faite précédemment du rapport entre science et politique dans le programmatisme est importante car elle permet de saisir que le but communiste ne fut jamais conçu dans la rédaction du “Capital”, par exemple, comme un préjugé venant polluer la démarche scientifique, bien au contraire. “Les oeuvres de jeunesse” ne posent pas plus les “lignes générales du communisme” que “Le Capital”, il n’y a pas à sauter par dessus la science du “Capital” pour retrouver l’affirmation du communisme ; la conception du communisme a évolué, c’est tout. Pour Marx le communisme est constamment non seulement l’aboutissement de l’analyse scientifique mais encore sa condition en tant que mouvement qui abolit les conditions existantes, ce qui est le contenu même de l’analyse scientifique du “ Capital”.

On ne peut raisonner comme si dés que Marx se lançait dans des textes comme la “Contribution ...”, les “Fondements (Grundisse)...” ou “Le Capital”, il n’était plus question, dans ces textes, du communisme (il ne s’agit pas ici de faire la critique de la conception programmatique du communisme, mais de raisonner sur une problématique). Dans la “Contribution”, “les Fondements...”, “le Capital”,  Marx pose tout autant les “lignes générales du communisme” que dans les “Manuscrits de 1844” , même si ce n’est pas de la même façon. Le Capital n’aurait pas été écrit si Marx n’avait pas été à la direction de l’Internationale, et ça il le savait, c’est même ce que n’a jamais compris Kugelmann, d’où la brouille.

On ne peut pas mettre d’un côté les “oeuvres de jeunesse” qui poseraient les “lignes générales du communisme”, et de l’autre “les oeuvres de maturité” qui ne parleraient pas du communisme et même s’en méfieraient. En outre, à côté des oeuvres de critique de l’économie politique, il y a la multitude de textes historiques et politique écrits à la même période, comme “La guerre civile en France”. La fameuse “rupture épistémologique” se situe dans la seconde moitié des années 1840, années fort agitées; et tout le travail du “Capital” s’effectue parallèlement à la remontée des luttes dans les années 1860 (engagement de Marx dans la première internationale), jusqu’à la Commune et au-delà. Négliger tout cela revient à ne pas reconnaitre à la vision programmatique classique la dénomination de communiste, à ne l’accorder qu’à la philosophie des oeuvres de jeunesse.

Ce qu’il faudrait en fait expliquer c’est pourquoi les lignes générales du communisme furent d’abord proclamées dans le langage de la philosophie (anthropologie), et ce n’est pas propre à Marx. Changer de problématique ne signifie pas que l’on abandonne tout ce qui précède, comme si cela n’avait pas existé, on puise des éléments, des idées, des fragments de raisonnement, l’important c’est leur réintroduction, leur réinterprétation dans une nouvelle problématique. Quant à la critique même de la problématique, le premier chapître de “l’Idéologie Allemande” (Feuerbach) est tout autant, pour Marx, une critique de Feuerbach que de ses oeuvres de jeunesse. Marx n’ a pas oublié ce qu’il a lui même écrit, lorsqu’il dit dans “l’Idéologie Allemande”, qu’il utilise le terme d’ “être générique” pour être encore compris des philosophes, ou quand il démonte toutes les façons de construire un concept d’homme (cf T.C.12, lettres  à Lise). Marx écrit l’Idéologie Allemande, expressément, pour liquider sa conscience d’autrefois. Si l’on considère les “Manifestes philosophiques” de Feuerbach, je pense que c’est  seulement parce que ce n’est pas signé Marx que l’on n’y puise pas autant que dans les “Manuscrits de 1844” ou “l’Introduction à la critique de la philosophie du droit”. A propos de ce dernier texte, il est amusant de constater que jamais on ne voit utiliser l’ouvrage auquel il devait servir d’introduction : “La critique de la philosophie de l’Etat de Hegel” ( Ed Costes, oeuvres philosophiques t 5), texte dans lequel on s’aperçoit que la démocratie politique est la réalisation de l’être social de l’homme, ce qui est tout de suite moins “poétique” que la philosophie de l’homme total. Cependant, récemment, en bon hagiographe de la démocratie a remis ce texte à l’honneur. Le 11 Août 1844, en pleine rédaction des “Manuscrits”, Marx écrit à Feuerbach : “Je ne sais pas si vous l’avez fait délibérément, mais vous avez dans ces deux écrits (“Philosophie de l’avenir” et “Essence de la foi selon Luther”), donné des fondements philosophiques au socialisme, et c’est dans ce sens que les communistes ont compris ces travaux. L’unité des hommes entre eux, fondée sur les différences humaines réelles, la conception générique de l’homme, forcée de descendre des cieux de l’abstraction sur la terre réelle, qu’est-ce sinon la société.”

Comprendre le contenu du communisme, essentiellement à partir des écrits de jeunesse, est un corrélat, une conséquence, et donne de la substance (c’est le cas de le dire) à l’affirmation positive du communisme comprise comme point de départ de la théorie, comme donnant sens aux luttes actuelles, comme le fait Karl Nesic dans son livre : “Un autre regard sur le communisme et son devenir” (ED l’Harmattan).

Quel rapport la survalorisation de ce premier communisme entretient-elle avec l’affirmation positive du communisme comme point de départ de la théorie, comme donnant son sens à l’état actuel de la lutte de classes ? Le rapport c’est que ce premier communisme, dans la conscience qu’il a de lui-même ne se déduit pas de la lutte de classes, et toute sa problématique  résulte de cela. Il la génère, comme son procès de réalisation, et cela parce que son point de départ c’est l’Homme, ou l’Homme dans le prolétaire. Alors, donner sens à l’état actuel de la lutte de classes n’ira pas plus loin que de dire : “...l’histoire prépare au sein de ces barbares de notre société civilisée l’élément pratique de l’émancipation de l’homme” (Marx, lettre à Feuerbach, 11 Août 1844 - dans laquelle il y a également un beau passage lyrique sur les ouvriers parisiens, repris dans les “Manuscrits de 1844” ).

La dérive humaniste, la surévaluation des “Oeuvres de jeunesse”, (dans lesquelles en général on se garde bien de prendre en considération les développements économiques qu’il faudrait alors poser comme appartenant à la même problématique que les développements philosophiques, ce qui remettrait les pendules à l’heure) guette constamment l’affirmation positive du communisme. Ce communisme ne pourrait être alors que celui de l’Homme, et nous aurions perdu ce qui est essentiel pour une dimension concrète, la capacité de dire “d’où nous parlons” du communisme: à partir du cycle de luttes, et non... du cycle de luttes à partir du communisme. 

Le communisme, son affirmation, est le contenu du rapport,  produit par la théorie, entre elle-même et l’état actuel de la lutte de classes. Rapport par lequel elle se légitime, avec cette nouveauté : la légitimation découle de sa nature même d’abstraction critique, c’est une légitimation que la théorie prend en charge dans ses propres termes. La légitimation n’est plus une relation immédiate à la contradiction entre le prolétariat et le capital comme dans le programmatisme classique en ce que la théorie inclut une politique, ni une relation qui se situe encore dans les contradictions de cette inclusion de la politique durant  la période de décomposition du programme, ni une relation par procuration lorsque la théorie est critique de la décomposition du programme. Le risque est alors de comprendre ce rapport comme une auto-légitimation, en ce que la théorie tirerait de son propre fonctionnement l’affirmation du communisme.

Lorsque l’on parle de restauration de la dimension concrète de la théorie, il ne faut pas se payer de mots et avancer très prudemment. On ne peut être dés aujourd’hui les “militants du communisme”. Dimension concrète cela signifie intervention.  Ce vieux mot d’intervention est préférable à des expression passe-partout du genre “être dedans”, ou “participation”, car il dit bien que cette pratique peut être minoritaire à un moment donné, incluse dans des antagonismes internes au prolétariat. La restauration de la dimension concrète de la théorie n’est achevée dans la théorie elle-même, que lorsque l’intervention fait que l’affirmation du communisme est non seulement donnée dans la théorie, comme le sens qu’elle produit en tant qu’ abstraction critique des “événements”, mais lorsqu’elle est donnée simultanément  dans les “événements” dont la théorie abstrait le sens, c’est-à-dire quand la théorie, en tant qu’intervention, se considère elle-même comme objet de son abstraction.

 

L’identité entre abolition du capital et abolition du prolétariat ne peut être posée aujourd’hui comme immédiate, cela ne signifie pas qu’on ne puisse faire la théorie de cette identité, mais seulement il faut considérer que faire la théorie de cette identité c’est partir de la production, dans les faits, de cette identité. Cette théorie nous ne pouvons la faire dés aujourd’hui que parce que cette identité est en production dans la lutte de classes, et non un donné théorique face à la réalité. Il y a toujours danger de l’autonomisation de l’affirmation théorique du communisme dans une sorte d’auto-légitimation de la théorie face à un processus social qui bien sûr ne parle pas de lui-même, mais qui n’est pas sans issue. Le communisme était  toujours ce qui semblait nous séparer de l’état actuel de la contradiction entre prolétariat et capital, il devient maintenant cette liaison. 

Du fait que cette identité entre abolition du capital et abolition du prolétariat ne peut être posée comme immédiate, il semblerait que notre choix à l’heure actuelle se limite à l’alternative suivante :

-- soit nous considérons que la théorie ne peut pas être non programmatique ou plus précisément, purement non programmatique. Nous ne pouvons pas alors être purement et simplement l’expression de cette identité dans la mesure où elle ne sera vraie qu’à l’issue de ce cycle.

-- soit nous posons qu’il est possible de faire une théorie non programmatique, la théorie de cette identité, dès maintenant. Dans ce cas puisque celle ci n’existe pas dans les luttes, notre théorie acquiert un statut de science, dans la mesure où toute ses propositions n’acquièrent un sens, une vérité, qu’à l’issue de ce cycle comme une vérification.

Pour dépasser l’alternative c’est sur la notion de production  de cette identité qu’il faut insister. C’est ce point qui permet de considérer comme pertinent le communisme comme production de la dimension concrète et, de concevoir une théorie non programmatique qui évite le piège du scientisme. Il faut insister  résolument sur le côté dynamique et producteur du cours quotidien de la lutte de classes. La nécessité, maintenant de l’affirmation positive du communisme donne du corps à l’insistance sur la dynamique du cycle de luttes, et ouvre sur la base de cette dynamique productive, la possibilité de construire dans  la théorie son rapport aux luttes.

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Annexe 1 : L’humanisme du jeune Marx 

 L’humanisme révolutionnaire du jeune Marx, qu’il partage avec tous les théoriciens de l’époque (Marx, Fourrier, Bakounine, Herzen, Taktchev, Tchernichevski, Flora Tristan), relève, dans la période qui s’achève en 1848, de la croyance selon laquelle le capitalisme n’est qu’un état éphémère, tout comme la domination de la bourgeoisie (Marx rompt avec cette problématique avant 48). Le prolétariat n’est qu’une classe de transition, une forme sociale instable, résultant de la décomposition de la société. Il est très significatif que cet humanisme révolutionnaire perdure en Russie au delà de 1848, et constitue un des socles philosophique des théoriciens populistes.

La période avant 1848 n’est pas comprise par les théoriciens comme celle de la naissance du mode de production capitaliste (du capitalisme industriel), cette mise en place n’est comprise que comme décomposition de la société en général, le rôle du capital s’arrête là (très net chez les populistes). Il n’a pas d’existence positive, il n’est que la décomposition de l’ancienne société et cela épuise toute sa nécessité historique. C’est le thème de l’Introduction à la critique de la philosophie du droit  où le prolétariat n’est défini que sur cette base. Il faut lire en entier, et ne pas se contenter de répéter des formules ronflantes, “le prolétariat comme dissolution de la société”, c’est de l’ancienne société dont il s’agit ; ce ne sera que dans le Manifeste que le programme du prolétariat consistera à promouvoir ce que le capital a érigé en règle de vie pour les prolétaires.

 C’est-à-dire que c’est une période, où comme l’expliquera Marx dans l’Idéologie Allemande, toutes les déterminations sociales antérieures apparaissent comme contingentes et la révélation de l’homme qui en résulte n’apparait pas comme une nouvelle détermination sociale, mais comme l’Homme lui-même (cf Idéologie Allemande Ed Soc p 97 à 104). Le prolétaire des “oeuvres de jeunesse”, c’est l’individu personnel pour lequel les déterminations sociales antérieures sont devenues une contingence, c’est en soi cette situation qui est posée comme révolutionnaire, la philosophie a bien trouvé dans la personne du prolétaire l’accomplissement de son Idée de l’homme. Et c’est à la production de cette situation que se limiterait l’époque du capital, simple transition éphémère vers le communisme, vers l’Homme. Le texte de Marx sur la révolte des tisserands de Silésie est typique de cette problématique.

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Le petit texte qui suit a déjà été publié dans T.C. 10.  Nous le republions aujourd’hui parce qu’il constitue le fondement du texte précédent (“L’affirmation théorique du communisme dans ce cycle de luttes) qui fait plusieurs fois référence à sa problématique et aux notions qui y sont définies .

Annexe 2: A propos de la théorie

1) Elimination de la distinction entre conscience de classe et théorie.

La conscience de soi du prolétariat n'est pas une conscience immédiate. Si comme n'importe quelle autre classe le prolétariat ne se reconnait dans sa particularité, que dans son opposition à une autre classe, il ne trouve dans cette opposition aucune confirmation de lui même (cf le texte sur le prolétariat). N'étant pas contrairement à la bourgeoisie le pôle de la société réunissant l'ensemble des conditions de production de la société sa situation n'est jamais érigée en situation d'ensemble de la société, en condition de sa reproduction, en définition de celle-ci (la société actuelle est le mode de production capitaliste et non le mode de production ouvrier, ou prolétarien, ou travailleur, ou salarié). Le prolétariat n'a de conscience de soi (ce qui ne désigne rien d'autre que son existence et son activité contre le capital) que dans son opposition au capital. Cela implique en premier que sa propre conscience de soi  en tant que classe particulière passe par ce qui n'est pas lui, et en deuxième lieu qu'elle n'acquiert jamais comme contenu un destin , une fatalité, mais une histoire, car n'est jamais le pôle dans la singularité duquel vient se subsumer la totalité dont le déroulement devient alors sa fatalité. Ce que l'on entend ici par conscience et que l'on appélera théorie (à cause de ses caractéristiques) n'est pas une représentation, mais l'être conscient, une façon de déterminer une activité, une pratique.

C'est en ce que la conscience de soi est médiée par son opposition au capital, qu'elle passe par ce qui n'est pas lui, c'est en cela qu'elle n'est pas conscience d'une destinée, mais d'une histoire, que cette conscience est théorie, c'est-à-dire non simple rapport à soi, extraction de l'immédiateté de soi. Toute pratique du prolétariat, toutes luttes, impliquent ces déterminations, la théorie n'est pas une réflexion intellectuelle, même si elle comprend nécessairement ce que l'on entend par théorie dans son sens restreint (parce que la théorie comme détermination de l'activité du prolétariat est extraction de l'immédiateté). Ce que l'on entend au sens restreint par théorie n'est que la formalisation de la théorie. En fait la notion de théorie est une détermination du contenu d'un mouvement contradictoire, dans lequel à aucun moment le prolétariat ne trouve, dans un pur rapport à lui même, en lui-même, en tant que nature, les principes de ce qu'il fait et de ce qu'il est. Ce qu'il fait, ce qu'il est, n'est pas un pur donné de lui même, ne peut donc se définir comme une conscience de soi.

2) Sans théorie, pas de révolution.

La révolution est abolition de l'extraneïsation des forces sociales, donc du caractère étranger du procès historique. Cependant en tant que pratique de classe elle est encore pratique humaine ayant ses forces en face, d'où le fait que l'abolition de l'aliénation, pour être le procès conscient qu'elle est nécessairement, doit travailler à l'affirmation, à la production de sa conscience. Ainsi il faut éviter deux positions unilatérales :

  1. a) la révolution ne triomphe que si la théorie parvient à s'appliquer, c'est reconnaître un mouvement automatique de l'histoire et une volonté consciente, c'est la démarche de l'utopie.
  2. b) les hommes font l'histoire, l'opposition du prolétariat au capital a intrinsèquement, naturellement, la conscience de son dépassement communiste parce qu'elle est ce qu'elle est. C’est ne pas tenir compte de la réalité de l'aliénation et du fait que la révolution est effectuée par une classe et est donc prise dans l'extranéisation de ses propres forces.

C'est en tant que classe particulière que le prolétariat fait la révolution. Après avoir dit au 1) que toute pratique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital est théorique et n'est telle qu'en incluant ce que l'on entend couramment par théorie, c'est-à-dire la nécessaire formalisation intellectuelle de cette extraction d'un rapport immédiat à soi, qui est le contenu théorique de la particularisation (comme activité contre le capital) du prolétariat en tant que classe (car il n'est tel que dans un rapport dans lequel il n'est jamais confirmé : dans son rapport à une autre classe, ce qui est une détermination qui ne disparait jamais, contrairement à ce qui passe avec le capital dans le mouvement de subsomption), il n'est pas tautologique d'ajouter "sans théorie, pas de révolution"

Pour le prolétariat, son activité n'est jamais posée comme globalisant en elle la société (ce qui est le cas de la bourgeoisie). Pour le prolétariat la conscience de soi est conscience que son être est en face de lui c'est en cela qu'elle est théorie. Ce qui signifie également que la révolution n'est pas le développement d'une situation acquise à l'intérieur de l'ancienne société, elle n'est pas un automatisme au sens d'une fatalité à partir de la transcroisssance d'une situation acquise, elle est pratique d'une classe dont toutes actions, manifestations, définition sociale se concentrent face à elle dans le capital, dont toute la définition se résume dans la dépossession d’elle-même. Son activité n'est pas réalisation immédiate de l'être socialement donné de la classe. Il faut tenir compte de la réalité de l'aliénation.

La révolution pour être le procès conscient qu'elle ne peut qu'être , doit travailler à l'affirmation de sa conscience, car elle est activité d'une classe du mode de production capitaliste, prise dans l'automaticité de l'histoire. Dans le capital les hommes font l'histoire, mais leur rapport prennent la forme d'un rapport entre les choses, la production de leur propre vie ne s'effectue que comme le mouvement automatique de leurs propres forces sociales qui les affrontent.

Après avoir posé la détermination théorique comme définitoire de l'existence et de la pratique du prolétariat comme classe particulière, il ne s'agit pas, par une sorte d'effet pervers, de revenir en arrière pour considérer que de toute façon la théorie (au sens restreint) ne peut qu'exister. Si c'est exact qu'elle ne peut qu'exister, c'est en tant que théorie, c'est à dire une non-immédiateté par rapport à sa reproduction qui est donnée par le capital.

 3) La théorie est théorie de la lutte de classe comme procès de la révolution.

 La théorie n'est pas fondée sur le communisme conçu comme une sorte de but final (cf pour tout ce 3 les pages 9 à 16 de T.C 5). La révolution est rupture dépassement, mais cette rupture, ce dépassement, ne sont pas indifférents au cours antérieur de la lutte des classes dans ses manifestations les plus immédiates. C'est dans cette articulation que s'enracine la production théorique (au sens restreint).

Si cependant, celle ci pose problème, c'est parce que le même mouvement qui peut faire poser comme théorique l'existence et la pratique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital, est mouvement de reproduction du mode de production capitaliste, se résoud dans cette reproduction qui est reproduction de la classe. Ainsi la détermination, nécessairement théorique de l'existence et de la pratique du prolétariat, ne se confond pas avec le simple mouvement de reproduction de la classe, et par rapport à celui-ci, s'abstrait en formalisation intellectuelle de la théorie, qui entretient un rapport critique avec cette reproduction, n'est pas une défense, mais ne peut que demeurer un rapport à l'actualité de cette reproduction et de ces luttes.

 4) Nécessité de la production théorique.

 La proposition deux, "sans théorie, pas de révolution" implique et inclut pour être vraie, à cause de la proposition trois, la production théorique (au sens restreint), non en vertu de qualités prospectives, avant-gardistes, ou de dévoilement de mystification, mais parce que la détermination théorique de l'existence et de la pratique du prolétariat, s'effectuant et se résolvant dans la reproduction du capital, se produit comme une abstraction critique par rapport à elle-même. Elle est incluse comme s'abstrayant et critique. C'est à partir de cette situation que la production théorique doit se définir dans la cycle de luttes.

P.S : l'expression de théorie au sens restreint est très maladroite et confuse, il vaudrait mieux parler de théorie comme abstraction ou d'abstraction théorique.

L’Ultra-gauche

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“ La gauche Communiste d’Italie ” Ed. CCI

∑ P.Nashua: “ Perspectives sur les Conseils, la gestion ouvrière, et la Gauche Allemande ” Ed. de l’Oubli.

∑ Pannekoek, Rühle, Wagner, Mattick, Korsh: “ La Contre-Révolution Bureaucratique ” Ed. 10/18.

∑ Théorie Communiste n° 12: “ La révolution prolétarienne 1848-1917 ”

∑ Rühle, “ Fascisme brun, Fascisme rouge ”  Ed. Spartacus

∑ Gorter, “ Réponse à Lénine ” Librairie Ouvrière

∑ Barrot, “ Critique de l’idéologie ultra-gauche ” in Communisme et Question Russe, Ed. La tête de feuille

∑ Canne Meijer, “ Remarques sur l’histoire des conseils ouvriers en Allemagne ” ICO, n° spécial

∑ Groupe Internationaliste Communiste, (GIC), “ Les fondements de l’économie communiste ” ICO n° spécial

∑ Pannekoek, “ Les Conseils Ouvriers ” Ed.Spartacus

∑ Bilan, “ Contre révolution en Espagne ”, Préface de Gilles Barrot, Ed. 10/18

∑ Chazé, “ Chroniques de la révolution espagnole ”, Ed.Spartacus

∑ Programme Communiste, “ Défense de la continuité du programme ” Ed. Programme Communiste

∑ Programme Communiste, “ Parti et Classes ” Ed. Programme Communiste

∑ Invariance, “Texte des gauches dans les numéros de la série 1 et 2

∑ Camatte, “ Bordiga et la pasion du communisme ”, Ed. Spartacus

∑ Histoire du marxisme contemporain, tome II (Luxembourg et Pannekoek) Ed. 10/18

 

SIGLES UTILISÉS

AAUD: Union générale ouvrière d’Allemagne, (avril 1920)

AAUD-E: Union générale ouvrière d’Allemagne - Organisation unitaire (1921)

CPN: Parti communiste néerlandais, (Novembre 1918)

GIC: Groupe de communistes internationalistes (1927-1940)

IWW: Ouvriers industriels du monde

KAI: Internationale communiste ouvrière (avril 1922)

KAPD: Parti communiste ouvrier d’Allemagne (avril 1920)

KAPN: Parti communiste ouvrier des Pays-bas (septembre 1921)

KAU: Union communiste ouvrière (décembre 1931)

KPD: Parti communiste d’Allemagne (décembre 1918)

MLL Front: Marx, Lénine, Luxembourg Front (1940-42)

NAS: Secrétariat national du travail

SDAP: Parti ouvrier social démocrate (1894)

SDP: Parti social-démocrate “ tribuniste ” (1909)

USPD: Parti socialiste d’Allemagne indépendant (1917)

 

Pourquoi étudier les “Gauches” et l’ancien cycle de luttes  en général

La rédaction de ces quatre petits textes sur les Gauches germano-hollandaise et italienne répondait à un triple objectif : ils sont un résumé de l’état d’un travail entrepris depuis longtemps sur l’histoire du programmatisme dans l’entre-deux-guerres, afin d’écrire la suite du texte sur le programmatisme classique paru dans T.C.12 ; plus immédiatement ils correspondent à la nécessité de dire ce que fut l’Ultra-gauche, face à l’amalgame : Ultra-gauche égale révisionnisme. Ils sont enfin le résultat des notes préparatoires à la réunion des 11 et 12 avril à la “Bonne Descente”, dont nous parlons dans l’éditorial.

Ces trois raisons ne disent pas cependant pourquoi en dehors de l’intérêt historique lui-même, toujours capital pour la théorie communiste si elle se veut toujours théorie du prolétariat, il est nécessaire maintenant de revenir sur l’analyse des Gauches. Le bilan de l’Ultra-gauche n’a jamais été fait en la considérant comme une chose absolument passée. Pour effectuer cela, il fallait que nous entrions dans un nouveau cycle de luttes, il fallait l’accomplissement de la restructuration du capital, l’accomplissement d’une contre-révolution qui rendit absolument et définitivement caduque la problématique des Gauches. Il fallait que l’on ne soit plus en situation de s’y référer comme à un ensemble de positions dans lesquelles nous puiserions tel élément en en rejetant tel autre.

 

En quoi cette analyse du cycle de luttes qui va de 1917 au début des années 70, est-elle actuellement productive théoriquement ?

  1. a) Les avancées politiques, pratiques et théoriques extrêmes des révolutions russe, allemande et espagnole posent l’affirmation de la classe comme une contradiction en procès, et montrent de façon absolue que la révolution ne peut plus être qu’abolition du capital et donc du prolétariat lui-même. C’est  l’affirmation de la classe en elle-même, qui constituait la limite de ce cycle, et non quelques modalités de sa réalisation, ou des conditions immatures.
  2. b) L’analyse de cette vague révolutionnaire de l’après guerre est directement analyse de la subsomption réelle, de sa constitution dans ses caractéristiques historiques, et se trouve donc à la base de sa possible périodisation. On ne peut comprendre ce que dans la subsomption réelle dépasse la restructuration actuelle, et en quoi celle-ci est contre-révolution, si l’on ne sait pas ce qu’a pu être la nature de l’ancien cycle de luttes. On ne comprend réellement la restructuration comme contre-révolution qu’en définissant l’ancien cycle comme le fait de poser le travail et la montée en puissance de la classe comme rival du capital à l’intérieur de lui même, dans le moment où celui-ci les définit, en subsomption réelle, comme un moment de son cycle propre, de sa propre reproduction.
  3. c) L’analyse du cycle antérieur correspond aussi à la nécessité de produire une périodisation de la subsomption réelle du travail sous le capital. La compréhension du cycle antérieur comme contradiction en procès de l’affirmation de la classe, comme phase finale du programmatisme, impose de concevoir la crise comme restructuration et la révolution comme ne pouvant résulter que du dépassement d’un nouveau cycle de luttes.
  4. d) En les caractérisant historiquement comme décomposition du programmatisme, on arrête de considérer les formes les plus avancées de ce cycle, comme le modèle absolu de la lutte de classe, ce qui dans ce cas ne laisserait que deux possibilités.  Soit chercher à encore faire mieux, ou face à l’échec, considérer que le communisme ne peut plus être l’oeuvre du prolétariat.
  5. e) Le passage à une conception de la révolution comme abolition du capital et donc du prolétariat, ne se pose pas seulement de par le développement de la subsomption réelle du travail sous le capital, mais est produit à partir et dans la décomposition du programmatisme elle-même . Cela d’une part parce que le procès du capital est lutte de classes et d’autre part parce que c’est la situation et la pratique spécifiques du prolétariat dans le mode de production capitaliste qui fait que celui-ci porte son dépassement.
  6. f) En analysant que c’est à partir de la décomposition du programmatisme, et d’abord dans les termes du programmatisme lui-même, qu’apparaît la nécessité de considérer la révolution comme abolition du prolétariat, on relie le cycle de luttes actuel au cycle antérieur. On montre que la genèse de ce cycle ne réside pas dans les modifications du rapport entre les classes effectuées dans la restructuration, ou plus généralement dans la subsomption réelle, considérées en elles-mêmes. Si on ne relie pas les cycles de luttes entre eux, la restructuration n’est pas considérée comme contre-révolution, elle devient alors quoi qu’on en dise, un ensemble de conditions objectives. On ne ferait alors pour parler du dépassement communiste du mode de production capitaliste que se situer dans un développement en général de celui-ci, sans en spécifier les situations et les pratiques respectives du capital et du prolétariat quant à son dépassement.
  7. g) Si le cycle de luttes actuel, qui porte la révolution comme abolition du prolétariat, se relie à toute l’histoire du programmatisme, c’est que malgré la spécificité de son dépassement (pour la première fois le communisme comme abolition du prolétariat), il ne porte et produit celui-ci, qu’en n’étant qu’un cycle de luttes, qu’un moment historique particulier de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Analyser jusque dans ses avancées extrêmes le cycle de luttes antérieur montre que l’on ne situe le dépassement du programmatisme, dans une perspective révolutionnaire, qu’en considérant la spécificité des pratiques du prolétariat dans les cours du mode de production, qu’en considérant le dépassement du programmatisme comme produit en cohérence et à partir des termes du programmatisme lui-même. Il y a une “dynamique” du programmatisme, dans la mesure où ce qui est déterminant, l’évolution de la contradiction entre le prolétariat et le capital, ne produit son dépassement que par la spécificité du prolétariat dans cette contradiction. Le cycle de luttes qui produit le communisme (l’abolition du capital et dans le même mouvement du prolétariat), n’est que l’aboutissement de la lutte des classes dans le mode de productions capitaliste. Dans ce cycle de luttes, c’est dans son immédiateté, dans ses caractéristiques comme cycle de luttes, que nous situons la production de son dépassement communiste et la production de la théorie.

 

L’Ultra-Gauche (Gauche germano-hollandaise)

--Exposé historique et thématique --

1) Les prémisses (la fermentation).

Fin XIX°s.forte contestation ouvrière de la social-démocratie dans la plupart de pays d’Europe (du nord-ouest principalement). Dans ce contexte :

--   Fraction des Jungen dans la social-démocratie allemande (cf T.C.12)

-- Nieuwenhuis (1891) : rejet du parlementarisme dans la social-démocratie hollandaise (cf “Le socialisme en danger”, voir bibliographie).

--  Dans les années 90, le mouvement social-démocrate en Hollande se scinde sur la question du parlementarisme : N.A.S (Anarcho-syndicaliste)

             S.D.A.P. (Troelstra).

Dans le S.D.A.P., la gauche se regroupe (1901). Gorter et H Roland-Holst : adhésion 1897 ; Pannekoek : 1899.

Grève de 1903, “trahie” par le S.D.A.P : création de comités de grève “surgis de la base”. Critique de la gauche contre Troelstra qui veut “pousser les libéraux sur la voie des réformes”.

-- 1900 : c’est l’année de “Réformes ou révolution” (Rosa Luxembourg) et du débat sur ce thème dans la social-démocratie allemande et européenne (Jaurès...).

-- 1905 : Luxembourg, “Grève de masse, parti et syndicat” : il n’y a pas deux luttes de classes --économique et politique-- l’organisation est un résultat et non un préalable à la lutte du prolétariat.

-- 1907 : Fondation de “De Tribune” (regroupement de la gauche du S.D.A.P.) : se libérer du parlementarisme ; affirmation des crises du capitalisme.

--  1909 : Scission dans le S.D.A.P. : formation du S.D.P (tribuniste). Pour Gorter, c’est trop tôt : il faut demeurer dans la seconde internationale et participer aux élections.

-- 1909 : Pannekoek, “Divergences tactiques dans le mouvement ouvrier”:

* critique du “crétinisme parlementaire”,

* critique des syndicats comme organes de la “stabilisation d’une société capitaliste normale”,

* critique du “radicalisme passif” de Kautsky,

* capacité d’auto-organisation du prolétariat,

* nécessaire destruction de l’Etat capitaliste.

Pannekoek milite en Allemagne au sein de la gauche de Brême en lutte contre les positions dominanates de la social-démocratie, et qui donnera le noyau central des I.K.D.

Pannekoek et Luxembourg se séparent du “centre kautskyste” sur les thèmes suivants :

* grève de masse,

* impérialisme,

* danger de guerre,

* réforme ou révolution,

* destruction de l’Etat.

Cependant, des divergences. Pannekoek commence à sortir de la problématique social-démocrate : “Les syndicats sont des organes de la stabilité capitaliste”. L’auto-organisation est un processus de longue haleine de destruction de l’Etat.

 

Les grandes questions de cette époque :

  1. a) La grande question fut celle de la “grève de masse”.

Elle synthétise tous les thèmes de la crise de la social-démocratie :

--Point de clivage pratique entre réformisme et révolution.

--L’organisation doit-elle précéder l’action ?

--Distinction entre “grève générale” et grève de masse” (la seconde est économique et politique).

--La grève de masse soulève les problèmes des formes de luttes ; de la spontanéité ; de l’auto-organisation ; de l’Etat.

-- La grève de masse est-elle une forme locale, plus ou moins liée à une situation attardée --Russie-- (Kautsky), ou universelle (Luxembourg) ?

 

  1. b) Le facteur subjectif :

` Dietzgen (“L’essence du travail intellectuel”, 1869), traduit en hollandais par Gorter et préfacé de Pannekoek en 1902.

-- contre le fatalisme et l’évolutionnisme révisionniste.

-- contre le radicalisme passif de Kautsky.

Rôle actif de la conscience sur la réalité dont elle n’est pas le reflet, mais le contenu même. “Seule la conscience permet à ce corps mort (la classe ouvrière, n.d.a.), immense et musculeux, d’accéder à l’existence et d’être capable d’action” (Pannekoek “ Divergences...”). Dans la controverse à la suite de la publication de “L’accumulation du capital” (Luxembourg), Pannekoek critique le catastrophisme, l’intérêt de la crise c’est qu’elle révolutionne le mouvement ouvrier.

 

  1. c) La question coloniale :

Opposition Pannekoek / Kautsky. Kautsky : le développement du capital c’est le développement du prolétariat. Pannekoek : le développement du capital c’est le renforcement de la bourgeoisie. Dans la question coloniale : contre toutes les bourgeoisies impérialiste et nationale.

 

  1. d) La guerre :

Gorter rejoint la gauche de Zimmerwald, contre les coalitions antimilitaristes et pacifistes, tentatives de “l’impérialisme de la bourgeoisie contre le socialisme du prolétariat”.

 

  1. e) La révolution russe :

le S.D.P. (proche des Menchéviks), très réservé sur la révolution russe. La gauche du S.D.P (Gorter, Pannekoek ...) est enthousiaste. Cependant dans “La révolution mondiale” (1918), Gorter écrit : “ La révolution véritable et complètement prolétarienne doit être faite par l’Europe occidentale elle-même”, “Les conseils, la forme enfin trouvée du pouvoir révolutionnaire”. Gorter traduit en hollandais “L’Etat et la révolution” ; la Gauche croit en la révolution russe telle que Lénine l’envisage dans ce texte.

Oct etNov 18 : grèves de masse aux Pays-Bas, le S.D.A.P (Troelstra) joue un rôle semblable au S.D.P. allemand. Nov 18, fondation du C.P.H (formé avant même le K.P.D., il est le deuxième parti social-démocrate, aprés le parti russe, à abandonner cette étiquette).

 

2) La vague révolutionnaire.

Le courant communiste de gauche se formalise en 1919, c’est-à-dire après l’échec de la première vague de la révolution allemande (janv-Avril 1919), dont le déroulement et l’échec obligent à dégager la spécificité.

Dès sept 19, l’I.C. revient à la politique de  conquête du parlement.

Rupture avec l’I.C sur le parlement (critique de la démocratie) ; les syndicats (intégrés à l’Etat, stabilisation du capital). Il faut détruire l’Etat.

En 1919-1920, Pannekoek attaque Levy (dirigeant du K.P.D.) sur le rapprochement avec l’U.S.P.D. (Kautsky) ; soutient Pankhurst contre l’obligation d’adhésion au Labour ; rupture avec l’anarcho-syndicalisme : il ne s’agit plus de défendre ou de se battre pour des revendications ; mais pour : la prise du pouvoir, la destruction de l’Etat, le pouvoir prolétarien dans les entreprises et l’économie en général.

1919 : les Unions se développent et s’unissent en formant l’A.A.U.D. (80 000 membres en 1920 lors de sa création, 200 000 en 21). Elle se présente dans son programme commme étant ni syndicat, ni parti, mais noyaux d’usines révolutionnaires, dont la tâche principale est de promouvoir une “association de producteurs libres et égaux”. Les Unions doivent dans les grèves sauvages contribuer à la formation d’un front de classe. La fondation de l’A.A.U.D. se fait sur le rejet du parlementarisme, des syndicats, et l’acceptation de la dictature du prolétariat et des conseils ouvtriers.

1920 (Avril) : formation du K.A.P.D (pour les Unions, contre les syndicats, le parlement, la fusion avec l’U.S.P.D.).

1921 : rupture définitive de la Gauche germano-hollandaise avec l’I.C. (aprés son 3° congrès).

1922 : scission dans le K.A.P.D. à propos de l’intervention dans les luttes économiques et la fondation de la K.A.I.(sept 21) :

         -- pour les uns, les luttes salariales sont opportunistes (tendance d’Essen, Gorter); le K.A.P.N (scission de gauche du parti communiste hollandais sur des positions semblables à celles du K.A.P.D., en sept 1921) se rallie en majorité à cette tendance (pro K.A.I.)

         -- pour les autres, la classe se constitue dans ces luttes, découvre les secrets de la production, et se trouve face à la nécessité du communisme (tendance Berlin, anti  K.A.I.).

 

 Les grands problèmes de la Gauche

  1. a) La double organisation.

C’est le grand problème de la Gauche :

-- Rühle et Pfemfert emmènent la scission de l’A.A.U.D. : formation de l’A.A.U.D.E. (unitaire) , 1921. “La révolution n’est pas une affaire de parti”. Ruhle est exclu du K.A.P.D. en oct 1920. Le parti se détache forcément de la classe et est une institution liée à la révolution bourgeoise, la conscience est auto-production de la classe.

-- Gorter pour l’articulation sur la base d’une distinction entre d’un côté le K.A.P.D, petit parti, “élite ouvrière”, “conscience de classe” ; A.A.U.D, masse, action spontanée, mais pas défense économique. Pannekoek se pose la question de la validité de la distinction : les Unions, en pratique, sont des “comités d’action”, des “comités de base” du parti.

 

  1. b) La révolution russe.

-- Ruhle : après son voyage à Moscou (2°congrès de l’I.C, juillet 1920) :  apparition d’une nouvelle bourgeoisie, soviétique.

-- Gorter en 1918 : le danger c’est la paysannerie (révolution bourgeoise); en 1921, “L'Internationale de Moscou” : une révolution double, prolétarienne communiste / démocratique paysanne. Lors de la fondation de la K.A.I., Gorter espère des scissions dans le parti bolchévique (Opposition ouvrière --Kollontai-- et groupe de Miasnikov).

-- Pannekoek (1920) : les Bolchéviks jouent un rôle contre-révolutionnaire dans l’Internationale car imposent l’identification avec l’Etat russe, la recherche d’un modus vivendi avec l’Occident.

Jusqu’en 1920, les Gauches avaient distingué le parti bolchévique de la  politique économique de l’Etat russe.

Le 2°congrès de l’I.C. marque un tournant pour les Gauches ; rupture sur syndicats et parlement. Lénine les attaque dans “La maladie infantile du communisme” (mai 1920). Gorter, “La réponse à Lénine” : la seule forme révolutionnaire est celle des conseils ouvriers, préparés par l’action des Unions, c’est celle de l’unité” de la classe ouvrière sur la base des usines, de la production. Elle permet de résoudre le grand problème de la révolution qui est de conserver le pouvoir et de bâtir une autre société.

 

  1. c) Le cours du capitalisme

--  Pannekoek : il peut y avoir une restructuration du capitalisme.

--  Gorter : crise mortelle d’où fondation de la K.A.I.

 

3) Face à la contre-révolution

“Le défaut majeur du concept marxien de contre-révolution a pour origine le fait que son auteur ne voyait pas (et, eu égard à son expérience historique ne pouvait pas voir) dans la contre-révolution une phase normale du développement de la société. A l’instar des bourgeois libéraux, Marx se la représentait sous l’aspect d’une perturbation “anormale” et toute provisoire, subie par un développement normal et progressiste.” (Korsh, “Etat et contre-révolution”, 1939 ; in Bricianier “Korsh,”Marxisme et contre-révolution”, Ed du Seuil).

  1. A) L’entre-deux-guerres.

Le K.A.P.N., fondé en sept 1921, rallie la tendance de Essen en 1922. Départ de Appel et Cann Meijer, favorables à la tendance Berlin, leur groupe est la base de la fondation du G.I.C. en 1927 (G.I.C : 1927--1940).

Il faut développer la tendance anti-syndicale des ouvriers ; pas de propagande politique ; luttes d’usines vers comités de grève, vers organisation d’usine, vers conseils, vers organisation économique du communisme. Le processus révolutionnaire est celui de l’auto-activité des ouvriers, sur la base de nouvelles organisations de classe.

Le G.I.C. intervient dans toutes les grandes questions théoriques de la période :

 

  1. a) “politique de parti” ou “politique de classe”

1926/1927 : crise dans le K.A.P.D (la contre-révolution triomphe mondialement : comité anglo-russe ; Chine ; socialisme dans un seul pays). sur le rapport entre le parti et les Unions (A.A.U.D.). Remise en question de la fonction politique du parti :

-- Cann-Meijer, lettre au K.A.P.D. : “Le centre d’activité de la politique de parti doit se situer dans les entreprises”. Mais pour le K.A.P.D : les luttes de parti sont inévitables, c’est se priver de l’arme de la critique et encourager l’indifférence politique.

-- Pannekoek ( “Principes et tactique”, 1927) : 

* défaite de la révolution,

* le prolétariat ne se montra pas au niveau de sa mission historique,

* absence de conscience de classe,

* le capitalisme est loin d’être à sa dernière extrémité,

*“L’ancienne révolution est terminée, nous avons à préparer la nouvelle.”

*l’A.A.U.D. n’a pas à se transformer en syndicat, le K.A.P.D. doit dissoudre l’A.A.U.D.

-- Cann-Meijer : la politique de classe c’est le contraire de la politique de parti, il ne s’agit pas d’une action au sein du prolétariat.

 

1929 : l’Union l’emporte sur le parti. Désagrégation du K.A.P.D.

Le G.I.C. se considère comme une partie de l’A.A.U.D. Les Unions ne sont ni syndicat, ni parti (“Thèses sur les noyaux d’usines révolutionnaires”, 1931). Il faut faire une propagande pour une association de producteurs libres et égaux ; pour la création d’un ensemble de “noyaux d’usines révolutionnaires”, non concurrents des syndicats, n’établissant pas de revendications. Leur tâche : lors de l’éclatement de grèves sauvages, “contribuer à la formation d’un front de classe, libre de tout parti ou syndicat.”

C’est seulement dans la lutte massive que peuvent surgir des “organisations d’usines”, constituant “une réelle organisation de classe”. Ces “organisations d’usines”, et non les “noyaux d’usines”, sont les seules qui peuvent diriger la lutte. Elles disparaissent avec l’achèvement de la lutte. Seuls subsistent les “noyaux d’usines”, lieu de propagande pour l’organisation de la classe, dont ils sont le germe.

Conservation de l’action politique dans des “groupes noyaux”, rôle d’échanges d’opinion.

Le G.I.C. conserve encore une forme de double organisation (en opposition à l’A.A.U.D.E, mais rigoureusement séparées : luttes théoriques : les groupes de réflexion ; interventions : les “Unions”.

Sur cette base : unification en décembre 31, à Berlin, entre l’A.A.U.D et l’A.A.U.D.E. : naissance de la K.A.U.( le G.I.C. en fait partie). Le problème de l’intervention dans les luttes continue de diviser le K.A.P.N. (et un peu la K.A.U).

K.A.P.N :

-- groupe d’Amsterdam, les luttes revendicatives ne vont que de défaites en défaites.

--   groupe de La Haye (Cajo Brendel en 34) : pour la participation.

Pour le G.I.C : “Chaque lutte salariale en raison de la crise capitaliste, porte en soi le germe d’un mouvement révolutionnaire.” (1932)

 

  1. b) Le fascisme 

--Pannekoek (1933) : le nazisme au pouvoir achève la contre-révolution social-démocrate, il n’empêche pas la révolution (analyse du K.P.D.), il parachève la contre-révo commencée par la S.D. Donc pas de front unique. En se retournant contre la S.D. “la contre-révolution achève sa course circulaire”.

--G.I.C : “de tels droits politiques, les ouvriers ne les ont jamais possédés. Il se trouve plutôt que les droits politiques ont été accordés lorsque les grandes organisations ouvrières donnèrent l”assurance qu’aucun abus n’en serait fait...Les droits dont les ouvriers peuvent faire usage dans les grandes organisations ouvrières reconnues ne servent qu’à intégrer les travailleurs à l’ordre démocratique...Aussi bien sous le fascisme que sous la démocratie, les travailleurs salariés sont exploités par le capital.”(1935). Comme l’idéologie fasciste, l’idéologie anti-fasciste, correspond à une préparation active à la deuxième guerre mondiale. “L’anti-fascisme est un moyen de rattacher, dans les pays démocratiques, les ouvriers à leur Etat, face au danger fasciste.”. “Contre le fascisme , c’est dans la bouche des patriotes d’aujourd’hui un mensonge. Ils ne sont pas contre le fascisme, ils sont contre le fascisme allemand, et ses filiales naturellement...Dès le premier jour de la guerre, il n’y aura pas une seule mesure fasciste, que les capitalistes belliqueux démocratiques ne prendront, sauf une seule : s’appeler fasciste.” ( G.I.C. 1938). Pendant la guerre, aux Pays-bas, action du M.L.L.Front (groupe ayant évolué du trotskisme à l’Ultra-gauche) sous l’occupation allemande (sans soutien aux alliés), participation à la grève de 1941 à Amsterdam, arrestation et exécution des dirigeants (dont Sneevliet).

 

  1. c) L’Espagne

--Critique par le G.I.C. de l’anarcho-syndicalisme. Il ne vise que la gestion de l’économie capitaliste, il ne s’attaque pas à l’Etat. Milices et comités ont entamé la révolution, c’est à dire la gestion ouvrière de la production, cependant mainmise des organisations de gauche sur les comités.

Finalement la collectivisation n’a fait que renforcer le pouvoir de l’Etat républicain, par l’intermédiaire des syndicats.

La socialisation anarchiste, c’est du capitalisme d’Etat. L’anarcho-syndicalisme ne pouvait que s’intégrer à l’un des camps en présence, il interdit que les ouvriers prennent en main la société de par son refus d’attaquer l’Etat, et de la dictature du prolétariat.

-- Débat au sein de l’Ultra-gauche :

Révolution ouvrière ou révolution bourgeoise avec participation ouvrière, ou encore soubressauts prolétariens déviés sur la voie du  Front Populaire ?

* Groupe de La Haye : révolution bourgeoise contre le système féodal ; position proche de “Bilan” (Gauche “italienne”), la lutte entre deux groupes capitalistes (républicains et fascistes).

* Le G.I.C : rejette la thèse de la révolution bourgeoise seule possible, la guerre en Espagne est une guerre entre deux classes : le prolétariat et toute la bourgeoisie, républicaine et fasciste.

 

  1. d) La Russie.

-- “Thèses sur le bolchévisme” (“Ratecorrespondenz”, G.I.C, 1934) :

La Contre-révolution commence en Russie avec la venue au pouvoir des Bolchéviks en Oct 17. Révolution bourgeoise tardive, abolition de l’Etat féodal. L’Internationale Communiste est un organe de l’Etat russe. “La révolution de 1917 est restée une révolution bourgeoise, ses éléments prolétariens ont été battus” (position semblable à celle de Rühle dans “Fascisme brun et fascisme rouge” 1939).

“Elle est devenue capitaliste avec l’abolition des derniers conseils ouvriers librement élus...A partir de 1931, l’économie russe était débarrassée de tous les éléments étrangers à sa structure capitaliste.”

-- Pannekoek : “Lénine philosophe, 1938”, en philosophie Lénine expose l’idéologie bourgeoise d’une révolution bourgeoise.

 

  1. e) Le contenu du communisme.(“Fondements de l’économie communiste”, 1930)

La révolution processus de prise en main de la production par la classe  ouvrière : grèves économiques ; grèves sauvages ; auto-organisation ; unité de la classe ; conseils ouvriers. A la base de la production communiste : l’heure de travail social moyenne. Gros problème (en dehors de celui de la loi de la valeur qui n’est pas soulevé) : le centre comptable et sa possible autonomisation. Pannekoek revient sur la question dans “Les conseils ouvriers” 1946.

 

  1. f) Synthèse : “Vers un nouveau mouvement ouvrier” (Cann-Meijer 1935)

Sur :

        Parti,

        Syndicalisme,

        Parlement, Démocratie,

        Capitalisme d’Etat,

Un bilan de la période comme contre-révolution. Le triomphe de la contre-révolution est la faillite du vieux mouvement ouvrier. “En réalité la classe ouvrière n’existe pas comme classe active. Elle existe comme toute chose morte, passivement.”, “..régression d’une classe pour soi en une classe en soi” (position assez proche, au même moment de celle de “Bilan”).

La thèse de la passivité, et de la distinction “en soi” / “pour soi”, très discutée est repoussée par Wagner et Mattick.

La base du nouveau mouvement, c’est l’anti-substitutionnisme. “Le mouvement ouvrier c’est le mouvement des ouvriers en lutte”. Le substitutionnisme est la frontière délimitant l’ancien et le nouveau mouvement. “Nous considérons par contre toutes les organisations qui ne veulent pas usurper le pouvoir, mais qui, au contraire, élèvent l’auto-mouvement des masses par les conseils ouvriers au rang de principe, comme partie intégrante du nouveau mouvement ouvrier” (“Ratecorrespondenz”, 1935).

Critique de l’ancienne conception de l’A.A.U.D et même de l’A.A.U.D.E : “la classe organisée” c’était toujours elles, c’est-à-dire encore des organisation préalables.

Pour Pannekoek : “L’ancien mouvement ouvrier s’incarne dans des partis...un parti ne peut être qu’une organisation visant à diriger et à dominer le prolétariat...Les ouvriers n’ont pas à adopter religieusement les mots d’ordre d’un groupe quelconque, pas même les nôtres, mais à penser par eux-mêmes, à décider et à agir eux-mêmes” (“Ratecorrespondenz”, mars 36). La conscience de classe est auto-éducation.

 

  1. B) La guerre et l’après-guerre

Aux Pays-bas, 1942, 1943 : “L’Union communiste Spartacus” (Communistenbond Spartacus ou Bond) , ex M.L.L.Front (évolution du trotskysme vers l’ultra-gauche) est rejointe par de nombreux anciens membres du G.I.C.

Dans les luttes de la fin de la guerre le groupe défend la formation de nouveaux organes prolétariens, anti-syndicaux, nés de la lutte spontanée : les conseils d’usines, base de la formation des conseils ouvriers (brochure : “la lutte pour le pouvoir”, 1944)

Le Bond est encore pour la formation d’un parti “surgi de la lutte de classe” :

* “Le parti n’est ni un état-major détaché de la classe, ni le cerveau pensant des ouvriers ; il est le foyer où se focalise et s’exprime la conscience grandissante des ouvriers.”

* “Dans le processus de prise de conscience par la lutte, où la lutte devient consciente d’elle-même, le parti a un rôle important et nécessaire à jouer...”

* “Le parti est une partie de la classe”

* “Le parti n’a pas de tâche d’organisation” (“Thèses sur le parti” 1945)

Entre 43 et 45, Spartacus participe à la formation de syndicats (Rotterdam). 1956, “Spartacus” hebdomadaire, 4000 exemplaires.

A la même époque, Pannekoek dans “Cinq thèses sur la lutte de classe” (1946) : “Les conseils ouvriers sont les organes de l’action pratique, de la lutte de la classe ouvrière ; aux partis revient la tâche d’en construire la force spirituelle. Leur travail est une partie indispensable de l’auto-émancipation de la classe ouvrière.” Même texte, reprise du schéma : grèves sauvages, vers comités de grève, vers extension de la lutte, vers fonctions générales politiques et sociales. “La lutte révolutionnaire pour la domination de la société, devient alors une lutte pour la gestion des usines, et les conseils ouvriers, organes de luttes, sont transformés du même coup en organe de production”.

Dans “Les conseils ouvriers”(Pannekoek 1946) : le processus vers la gestion de l’appareil de production est l’essence de la révolution, celui-ci peut s’étendre sur des dizaines d’années.

 

A partir de 1947, scission dans le Bond, sur la question de l’activité militante dans les luttes :

-- Cann-Meijer avec groupe des communistes des conseils, contre l’intervention (47-48)

-- Poursuite du Bond, qui évolue lui-même vers des positions non-interventionnistes. Devient une fédération de “groupes de travail” : “Les communistes du Bond se confondent avec la masse des ouvriers en lutte.” Création dans le Bond de la revue “Daad en Gedachte” (Actes et pensées). Le Bond doit se faire l’écho de toutes les luttes ouvrières, de toutes les grèves”

Scission en 1964 : contre les restes de velléités d’intervention : départ du groupe autour de “Daad en Gedachte” (Cajo Brendel), le groupe existe encore. Spartacus (le Bond) disparait en 1972.

 

La Gauche germano-hollandaise

(Exposé critique)

Il faut donner un sens à cette synthèse historique.

Les thèmes de l’exposé critique sont les suivants :

-- La périodisation de la lutte de classe et donc de la révolution et du communisme.

-- L’ultra-gauche comme totalité historique et théorique, comme système et non comme somme de thèses dans lesquelles on pourrait faire son marché.

-- La signification de ses thèmes et de leur évolution.

-- Son impasse.

-- Non pas son héritage, car on change de problématique, mais là où elle nous a menés théoriquement, c’est-à-dire là où elle nous contraint de la quitter. Là où elle nous dit : “il y a quelque chose qui ne va pas, mais moi je ne peux pas aller plus loin.”. Là où elle nous lâche la main. C’est ce moment là qu’il faut cerner.

 

1) Périodisation

  1. A) Périodisation du mode de production capitaliste.
  1. a) Subsomption formelle. (prédominance de la plus-value absolue jusqu’au tournant du XIX°s.)

Le capital comme contrainte extérieure au surtravail.

-- Le procès de travail n’est pas adéquat au capital.

-- L’échange ne s’effectue pas au prix de production : il n’y a pas indifférenciation entre travail et capital dans la formation des prix de production.

-- Le travail salarié ne se différencie pas du travail producteur de valeur, le travail n’est pas totalement spécifié comme travail salarié.

--Plus-value absolue, cela signifie que la reproduction antagonique de la classe dans la reproduction du capital, n’est pas intégrée dans la reproduction spécifique du capital.

-- Le capital n’a pas fait sien la reproduction collective et sociale des travailleurs.

 

  1. b) Subsomption réelle (prédominance de la plus-value relative).

-- Le procès de travail devient adéquat au capital par le développement du capital fixe.

--La reproduction sociale des travailleurs est intégrée dans le cycle propre du capital.

--Echanges aux prix de production.

--Le capital fait siennes les forces sociales du travail (division du travail, coopération, science) et les objective dans le capital fixe.

-- Le travail est totalement spécifié comme travail salarié : produire plus de plus-value, ce n’est pas produire forcément plus de valeur. Le surtravail peut s’accroître sans croissance de la valeur globalement produite.

-- La société fonctionne comme un vaste métabolisme du capital, les combinaisons sociales.

--Le capital s’auto-présuppose.

 

  1. B) Périodisation de la lutte de classes.

La distinction mode de production capitaliste / lutte de classes est fausse, elle n’a ici qu’un rôle “didactique”, un rôle d’exposition. Le mouvement du mode production capitaliste, c’est la contradiction entre les classes qu’est l’exploitation. Développement du capital = contradiction prolétariat / capital. La seule réalité de cette distinction est interne au mouvement d’auto-présupposition du capital reproduisant l’objectivité des conditions de la reproduction du rapport social face à l’activité subjective, le travail ; c’est là la réalité de l’économie.

 

  1. a) Subsomption formelle.

Le capital, dans le procès de l’exploitation :

-- n’intègre pas la reproduction de la classe ouvrière,

-- ne spécifie pas le travail salarié par rapport au travail productif de valeur,

-- il est une contrainte au surtravail.

 

Il en découle :

-- l’existence d’une communauté ouvrière du travail, du travail productif, du travail productif de valeur.

-- que le mouvement de la contradiction comme lutte de classes a pour résolution :

* rapport à elle-même de la classe ouvrière,

* libérer le travail productif,

* prendre en main les moyens de production, se libérer de l’anarchie capitaliste, se libérer de la propriété privée,

* la valeur comme mode de production,

* libérer les forces productives, se placer sur une ligne de progrès.

Cela car le prolétariat est déjà dans la contradiction qui l’oppose au capital l’élément positif à dégager, son affirmation, son érection en classe dominante est la réalisation de son être.

 

Ce contenu de la lutte de classes c’est ce que depuis 20 ans dans T.C. nous appelons “le programmatisme” (le prolétariat fait , dans sa libération, de sa situation et définition dans le mode de production capitaliste, le programme du communisme, le communisme comme programme)

L’intérêt du concept :

-- historiciser les notions de lutte de classes, de révolution et de communisme.

-- comprendre la lutte de classes et la révolution dans leurs caractéristiques historiques réelles et non par rapport à une norme.

-- ne plus opposer révolution, communisme et conditions (les fameuses conditions qui ne sont jamais mûres).

-- sortir de l’impasse entre un prolétariat toujours en substance révolutionnaire (révolutionnaire, en fait, comme la période suivante entend le terme) et une révolution qu’il ne fait jamais.

-- construire les éléments divers d’une époque comme une totalité en produisant leur connexion interne en même temps que leurs diversités et leurs conflits (Marx et Bakounine ; Luxembourg et Bernstein...).

-- éviter de se retrouver avec une nature révolutionnaire du prolétariat, qui chaque fois qu’elle se manifeste, aboutit à une restructuration du capital.

 

Disposer d’un concept totalisateur de la lutte de classe, comme celui de programmatisme, permet de passer au concept de cycle de luttes (voir T.C.8). Si l’on dit la révolution était, en subsomption formelle, affirmation de la classe, on possède alors toutes les déterminations de cette époque, y compris les caractéristiques de la révolution allemande, dans leur connexion interne (le rapport entre montée en puissance et autonomie de la classe) et comme totalité : de la social-démocratie à l’A.A.U.E ; de Noske à Rühle.

 

L’affirmation de la classe n’est pas une totalité indifférenciée, elle implique comme activité de la classe, un mouvement de particularisation de ses activités. Cette affirmation est une dualité :

L’affirmation de la classe est une dualité.

-- La montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste,

-- Son affirmation en tant que classe particulière et donc la préservation de son autonomie.

Dans la période “Marx / Bakounine” (1848-1871) : relative coexistence de ces deux termes ; pour l’un et l’autre, c’est la dominante et l’articulation des deux termes qui différent (cf T.C.12).

Dans la période social-démocrate : de plus en plus impossible de tenir les deux termes sans qu’ils s’excluent réciproquement.

 

Dans la nécessité de ses propres médiations (partis, syndicats, coopératives, mutuelles, parlement...) la révolution comme affirmation de la classe se perd elle-même, non comme révolution en général, mais bien comme affirmation de la classe. Sa montée en puissance se confond avec le développement du capital. Ce qui entraîne : le rapport entre lutte de classe et développement du capital comme développement objectif (la classe ne peut qu’être exclue comme terme de la contradiction du mode de production capitaliste).

De Bernstein à Luxembourg, Lénine et Pannekoek : on a toutes les nuances de relations entre développement du capital, situation objective et lutte du prolétariat : 

-- la reconnaissance du progressisme du capital,

-- le capital transcroit en socialisme et / ou la période de transition,

-- la démocratie devient forme et contenu de la révolution.

Inversement : l’autonomie et le but révolutionnaire comme affirmation de la classe, deviennent antagoniques à leurs propres médiations : critique de la montée en puissance comme intégration :

-- les Jungen,

-- toutes les oppositions radicales dans la S.D,

-- Malatesta, Niewenhuis,

-- le syndicalisme révolutionnaire comme tentative de solution mais qui ne dépasse pas la problématique :  l’affirmation indépendante de la classe dans le capital est sa propre médiation.

 

 Il résulte de tout cela que l’impossibilité de la révolution comme affirmation de la classe est produite à partir d’elle-même : opposition de ses termes, nécessité d’une période de transition, implication avec la restructuration du capital.

 

  1. b) Subsomption réelle.

Le rapport d’exploitation est structuré par l’extraction de plus-value relative:

-- la reproduction de la force de travail perd toute autonomie par rapport à la reproduction du capital.

-- le travail n’est plus l’élément dominant du procès de production.

-- le procès de production devient adéquat au capital en tant que procès de valorisation.

-- le travail est totalement spécifié comme travail salarié.

-- la défense de la condition prolétarienne est un moment de l’auto-présupposition du capital : contrainte à l’exploitation pour chaque capital par augmentation de la productivité (la concurrence comme extériorité pour chaque capital particulier des lois inhérentes au rapport capitaliste en général), salaire comme “investissement”.

 

D’où, décomposition du programmatisme. Pourquoi pas sa disparition ?

-- Subsomption réelle et subsomption formelle déterminent une périodisation, mais sont aussi deux instances constantes du mode de production capitaliste.

-- La révolution est toujours action d’une classe particulière, d’où réactivation de cette particularité face au capital comme rapport à soi. La révolution comporte toujours un “moment” programmatique.

-- Les périodes révolutionnaires se relient toujours à un cycle de luttes quotidiennes.

-- Les particularités de la phase de la subsomption réelle des années 1920 aux années 80 : l’identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, le travail légitimé comme rival du capital à l’intérieur du mode de production capitaliste (cf le texte “Théorie Communiste” dans ce n°).

 

La décomposition du programmatisme n’est pas un essoufflement de la période antérieure mais une structure nouvelle : un nouveau cycle de luttes. La base de la décomposition du programmatisme est une identité ouvrière confirmée dans la reproduction même du capital, dans son auto-présupposition (particularisation du procès de production)

Les formes de la décomposition sont :

-- Le contenu classique de libération du travail par rapport au capital laisse la place à un procès d’extinction de la contradiction. Le capital définissant et reproduisant le prolétariat : la contradiction n’a plus lieu d’être. C’est la tendance générale.

-- Mais avec la subsomption réelle, le capital définit le prolétariat, pose le travail, comme son rival à l’intérieur de lui-même.

Des deux points précédents il résulte :

-- Le chassé croisé entre la S.D. et les P.C. Rivalité (Lénine) / Extinction de la contradiction, avec alliances diverses (S.D.).

-- Mais aussi (et c’est pour nous le plus important) : la décomposition du programmatisme est l’impossibilité de plus en plus grande de concevoir la révolution comme transcroissance à partir de ce qu’est la classe dans la société capitaliste :

* Le procès de la révolution est posé dans l’autonomie de la classe, dans toutes les ruptures avec cette intégration de sa défense et de sa reproduction : l’auto-organisation. Cela est justifié idéologiquement comme affirmation d’un être réel caché de la classe, ou carrément par le mouvement du communisme à l’oeuvre dans la société.

* En unifiant contradictoirement les deux (être dans le capital et être réel), on parvient, à la fin du cycle dans les années 60, à l’auto-négation comme contradiction interne du prolétariat, qui pourra prendre toutes les formes idéologiquement imaginables. On est toujours dans une problématique de la décomposition du programmatisme.

 

2) L’Ultra-Gauche

Une fois construite cette périodisation, comprendre de façon critique l’Ultra-gauche.

Un essai de définition : on peut appeler Ultra-gauche, toute pratique, organisation, théorie, qui posent la révolution comme affirmation du prolétariat,  en considérant cette affirmation comme critique et négation de tout ce qui définit le prolétariat dans son implication avec le capital. En cela l’Ultra-gauche est une contradiction en procès.

 

L’affirmation autonome de la classe affronte ce qu’elle est dans le capital. Son affirmation est la destruction de son ancienne condition vue comme un détournement de son être véritable, la révolution affronte la propre puissance de la classe en tant que classe du mode de production capitaliste (le drame de la gauche allemande face à la S.D.).

-- D’une part : l’affirmation trouve dans cette puissance sa justification et sa raison d’être.

-- D’autre part : c’est le même être qui, d’être pour le capital, doit passer à son autonomie, à la “conscience de soi”.

Il s’ensuit que la contre-révolution est intrinsèquement liée à la révolution.

 Intervention du K.A.P.D. au 3° congrès de l’Internationale : “ La révolutionnarisation des syndicats dans les pays où ils sont devenus les fermes soutiens du capitalisme est aujourd’hui une absurdité. C’est rater le début que de croire qu’on pourra accomplir cela. Les 9 à 10 millions de syndiqués allemands pourraient, s’ils étaient révolutionnaires, s’ils constituaient l’organe de la révolution, prendre effectivement le pouvoir aujourd’hui ; ils pourraient, si nous les avions de notre côté, mettre à profit la situation, chaque jour, à chaque heure, pour détruire la société capitaliste en Allemagne, y enflammer la révolution, et par là, pousser en avant la révolution mondiale. Nous voyons partout ces organes faillir, et à cause de cela dans l’intérêt et au service de la révolution, nous devons réclamer et exiger leur destruction. De même qu’on a dû détruire, écraser les partis politiques de la période pré-révolutionnaire, de même on doit détruire les organes de l’organisation économique, les syndicats, avant d’arriver à la victoire de la révolution.” ( in Denis Authier, “La gauche allemande” p 69-70, Ed Invariance / La vieille taupe). La Gauche exprime ici la dualité du processus révolutionnaire dans lequel elle est engagée. Le prolétariat affronte ce qu’il est dans le capital, mais c’est cet “être pour le capital” qui doit devenir “être pour soi”.

 

  1. A) Le prolétariat affronte ce qu’il est dans la capital.

Ce qu’il est dans le capital n’est posé que comme médiation entre son être et le capital :

-- la critique des syndicats : le caractère contre-révolutionnaire se trouve dans leur structure divisée en métiers. Il faut que la lutte soit menée dans l’entreprise. Les syndicats sont : “instruments de la classe ouvrière pour un but bien déterminé : s’installer à l’intérieur de l’ordre capitaliste” (interventions du K.A.P.D., 3° congrès de l’I.C.). Cependant pour la classe ce n’est ni un choix ni la création d’une médiation, c’est ce qu’elle est qui est à l’intérieur de “l’ordre capitaliste”. “Les vieux syndicats dans leur constitution et d’après leur structure, étaient des organes qui travaillaient à l’intérieur de la société capitaliste et qui lui étaient adaptés.” (d°). La critique du syndicalisme n’est pas une analyse critique de l’implication réciproque entre prolétariat et capital.

-- Idem pour la critique de la politique, du parlementarisme.

 

  1. B) “L’être pour le capital” doit devenir “être pour soi”.

Le renversement (révolution) est “possible” parce que l’être pour le capital n’est qu’une aliénation : l’être devenu étranger à lui-même, cette extériorisation ce sont les médiations : syndicats, politique, parlement.

“Tout doit tendre à aider le prolétariat à acquérir la conscience (souligné dans le texte) qu’il n’a besoin que d’une intervention énergique pour user efficacement du pouvoir qu’il possède déjà effectivement” (Programme du K.A.P.D., 1920, in Authier op cit p 5).

C’est le principe général de la Gauche et la dynamique de toutes les scissions des années 20 : être au plus près, supprimer toutes les séparation d’avec cet être de la classe déjà au pouvoir, déjà potentiellement la révolution et positivement le contenu du communisme.

La révolution est conçue comme libération et affirmation de l’être de la classe :

“Si les travailleurs veulent leur libération définitive en tant que classe (...) il faut qu’ils créent des formes qui soient absolument l’oeuvre de leur propre classe et non pas le produit de quelques “dirigeants” (...) De telles formes, issues de leur être le plus profond, c’est-à-dire nées de leur volonté de classe prolétarienne, seront en totale opposition avec toute forme plus ou moins dépendante du capitalisme” (“Programme A.A.U.D., Authier, d° p 100)

L’organisation autonome de la classe qui se différencie de l’organisation dans le capitalisme part de l’être le plus profond de la classe “de façon naturelle” ; mais c’est bien toujours la classe telle qu’elle est dans le capitalisme dont l’être s’affirme comme communisme : “l’organisation d’entreprise est le début du communisme”. “L’organisation d’entreprise est le début du devenir communiste (...) elle deviendra le fondement de la société communiste à venir, de la société sans classes. Société sans classes signifie : économie communautaire et formes d’expressions sociales totales. Elle signifie l’unification totale de la base économique (...) dans l’organisation d’entreprise, la masse se trouve dans le mécanisme moteur de la production, lutte sans arrêt pour le connaître et pour le diriger. Là a lieu le combat spirituel, la révolutionnarisation de la conscience(...) (d° p 101)

“Les tâches les plus urgentes de l’A.A.U. sont a) la destruction des syndicats et des partis politiques (...) b) l’union du prolétariat révolutionnaire dans les entreprises, cellules de la production, fondement de la société qui vient. La forme de toute union est l’organisation d’entreprise” (tendance A.A.U.E. dans l’A.A.U. d° p 110)

 

Du K.A.P.D. au G.I.C, la conception de la révolution par la Gauche évolue vers l’immédiateté entre être de la classe dans le capitalisme et production du communisme : “Le mouvement ouvrier c’est le mouvement des ouvriers en lutte”. Mais dans ce processus, la critique des médiations, la critique de l’être dans le capital, est telle que cet être de la classe dans le capital, qui est pourtant déjà la révolution et le contenu du communisme, lui échappe au fur et à mesure que se développe sa critique.

La Gauche parvient à un tel niveau de critique des médiations que l’être du prolétariat qu’elle se propose d’affirmer ne peut plus être celui du prolétariat tel qu’il existe dans le mode de production capitaliste, malgré ses dires. Elle n’arrive jamais à le reconnaître et va toujours plus loin dans la critique de la classe dans le capitalisme., tant et si bien que l’être qu’elle veut affirmer lui échappe sans cesse. Jusqu’au doute sur la “mission historique du prolétariat”. (Pannekoek ; Cann-Meijer ; Bordiga ; Vercesi ; Prudhommeaux ; Simone Weill)

L’être du prolétariat est immédiatement le communisme, aucune médiation, ni parti, ni syndicat, ni période de transition --économiquement--, ni même l’existence de la classe dans le mode de production capitaliste, sur laquelle repose tout de même cette organisation d’entreprise, ne viennent placer une transformation qualitative (sans parler de négation) entre cet être de la classe maintenant et le communisme.

 

MAIS, c’est le même être du prolétariat  qui d’être dans le capital se libère, s’affirme comme contenu du communisme. La Gauche n’affronte pas cela comme “simplement” un problème théorique, mais pratiquement dans les syndicats, la S.D., le K.P.D., les luttes revendicatives immédiates. Le problème ne peut être escamoté, il est affronté et “résolu” de plusieurs façons.

 

  1. a) La conscience de soi.

La lutte contre le capital, pour connaître le secret de la production est “connaissance de soi”, “révolutionnarisation de la conscience”, “combat spirituel”.

La conscience de soi est le procès pratique de passage de l’être pour le capital, à l’affirmation du même être comme contenu du communisme, plus tard le G.I.C. introduira momentanément la distinction entre “classe en soi” et “classe pour soi”.

“Le problème de la révolution allemande est le problème du développement de la conscience de soi du prolétariat allemand” ( Programme K.A.P.D., 1920, d°p 6)

“Le prolétariat crée des organes dans lesquels s’incarne la conscience de classe” (Programme A.A.U.D., d° p 97)

La conscience sépare la classe telle qu’elle est dans son “être le plus profond” , de la classe dans le capitalisme. Le même être devenu conscient devient classe révolutionnaire.

 

  1. b) Les formes que produit cet “être le plus profond” de “façon naturelle” sont “impures”.

“La formation et la croissance de la classe prolétarienne entraînent naturellement des formes d’organisation et d’expression qui lui sont conformes. Cela ne se produit évidemment que lorsque les prolétaires ont parfaitement conscience  de former une classe dont les intérêts propres sont opposés à ceux du capitalisme. Ces formes ne se créent pas du jour au lendemain et ne sont pas parfaitement pures a priori ; elles se développent grâce au progrès de la compréhension intellectuelle et l’afflux de masses toujours plus importantes. Elles n’atteindront complètement leur maturité que si la base prolétarienne existe, qu’après donc la disparition de l’économie privée et de l’économie de profit, remplacée par une économie communautaire prolétarienne adaptée aux besoins.

“Il est facile de comprendre qu’il y aura une organisation différente de l’organisation capitaliste lorsque le prolétariat sera devenu une société, un ensemble collectif propriétaire de tous les moyens de production (...) Mais avant d’y parvenir, le prolétariat crée --et ceci d’autant mieux qu’il est plus conscient de former une classe-- des formes d’expression, des organes, dans lesquels s’incarne la conscience de classe  (...)Lorsque cette forme d’organisation devient processus révolutionnaire, elle est alors appelée organisation des conseils ” (A.A.U.D., d° p 97)

On admet dans un premier temps la croissance simultanée du capital et de l’organisation prolétarienne dans le capital ; ensuite (2° temps) il faut bien sûr que l’organisation prolétarienne se sépare du capitalisme pour être exclusivement prolétarienne. Là commencent les problèmes : “ces formes ne sont pas parfaitement pures a priori”, et on conclut sur un renversement surprenant (3° temps) : nous n’aurons de formes organisationnelles pures que lorsque le prolétariat aura pris le pouvoir, c’est à dire sur la base d’une économie prolétarienne communautaire. Un véritable saut périlleux théorique par rapport aux prémisses.

Saut par dessus le grand problème de la Gauche : il faut une organisation révolutionnaire de la classe qui soit son affirmation comme classe telle qu’elle est dans le capitalisme (“l’organisation d’entreprise est la cellule de base du communisme, où la classe perce les secrets de la production”, la production existante donc, considérée comme production en général) , mais qui ne se confonde pas avec une organisation de la classe dans le capitalisme. Le mieux pour atteindre cette organisation est donc de supprimer d’abord le capitalisme.

La Gauche déplace sur le terrain de la conscience de soi (cf a), le problème organisationnel, c’est-à-dire le problème de l’être qu’elle ne peut pas résoudre.

C’est dans l’organisation des conseils que “s’incarne l’évolution progressive de la conscience de soi  du prolétariat, la volonté de transplanter dans la réalité la conscience de classe des prolétaires et de lui donner une expression réelle” (A.A.U.D, quelques lignes après la citation précédente).

 

  1. c) L’organisation des révolutionnaires (problème récurrent)

-- Programme du K.A.P.D. : gros problème de différenciation entre les Unionen (organisations d’entreprises) et le parti (cf les notes sur l’évolution historique )

-- “L’organisation politique a comme tâche de rassembler les éléments les plus avancés de la classe ouvrière sur la base du programme du parti (...) Le travail du K.A.P.D. à l’intérieur de ces organisations sera celui d’une propagande inlassable.” (programme du K.A.P.D.)

-- “Peut devenir membre de l’organisation d’entreprise, tout ouvrier qui se déclare pour la dictature du prolétariat. En plus il faut rejeter absolument les syndicats...L’organisation d’entreprise conduit à la société communiste. Son noyau sera expressément communiste.” (d°)

-- Même Rühle : dans “La révolution n’est pas une affaire de parti” (1920)

“Les éléments les plus mûrs politiquement, les plus décidés et les plus actifs d’un point de vue révolutionnaire, ont le devoir de former la phalange de la révolution (...) Ils sont l’élite du prolétariat révolutionnaire. Par le caractère fermé de leur organisation, ils gagnent en force et acquièrent une profondeur de jugement toujours plus grande. Ils se manifestent en tant qu’avant-garde du prolétariat, comme volonté d’action vis-à-vis des individus hésitants et confus. Au moment décisif, ils forment le centre magnétique de toute activité. Ils sont une organisation politique. Mais pas un parti politique. Pas un parti au sens traditionnel.” (in Authier d° 117)

 

La Gauche est contrainte de faire exister organisationellement cette classe du mode de production capitaliste, autonome du mode de production capitaliste, ce sera l’organisation des révolutionnaires résolus. Il faudra donc une organisation séparée de la masse de la classe. “L’être profond de la classe” qui dans son mouvement naturel est l’union de toute la classe, est la masse en action, apparaît toujours comme fraction.

-- “La révolution est l’affaire politique et économique de la totalité de la classe prolétarienne” (Rühle d°).

-- “La K.A.I. représente la lutte de classe prolétarienne pure” (Manifeste de la K.A.I 1922)

 

  1. d) Le problème de l’identité (être dans le capital / être communiste) est décalé en problème d’organisation, d’intégration, de dirigeants, de bureaucratie.

La Gauche allemande pose, dans ses propres termes, le problème de l’implication et de la contradiction des éléments de la dualité du programmatisme : montée en puissance de la classe et affirmation autonome.

“Mais comme le capitalisme n’était pas au bout de ses forces, que le prolétariat ne formait pas encore une masse consciente d’appartenir à la même classe, et que tout deux continuaient à se développer selon un seul et même processus, il est bien évident que ce n’est pas de but en blanc, et en particulier avant la victoire politique de la classe jusque là opprimée, que pouvait naître une organisation prolétarienne qui ait avant tout --à l’opposé de l’organisation capitaliste-- un caractère de classe prolétarien et qui puisse arriver à utiliser les méthodes de luttes prolétariennes qui en découlent. Des essais ont été faits à ce sujet, dont on trouve des traces dans l’affrontement entre Marx et Bakounine (...) La conscience prolétarienne ne se développa que très lentement (...) et la caractéristique de la période transitoire qui va de cette époque à l’époque actuelle est l’afflux d’une foule d’exploités dans le réservoir des partis et des syndicats social-démocrates. La lutte de ces organisations était menée sur le terrain même du capitalisme, n’exigeait évidemment pas de “prêcher un but” (...) Mais au cours de ce combat, l’objectif suivant, qui était “le développement de la conscience de classe prolétarienne” fut complètement perdu de vue. Le point de vue selon lequel “l’émancipation de la classe ouvrière serait l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes” et qui faisait du développement de la conscience de classe des travailleurs  la tâche essentielle à na pas négliger un instant, fut de plus en plus laissé de côté (...) Elles (les organisations socialistes) devinrent des “organisations de chefs” (...) Elles devinrent des fins en soi. (Programme de l’A.A.U.D., d° p 93-94)

 Il faut détacher l’activité révolutionnaire de la montée en puissance qui devient le principal obstacle à l’activité révolutionnaire, en même temps qu’elle est reconnue comme sa base d’existence et sa raison d’être.

Conservant une perspective révolutionnaire d’affirmation de la classe, la Gauche décale le problème de l’intégration de la classe (c’est à dire de l’implication réciproque entre prolétariat et capital) en problème d’organisation, de chefs, d’organisations-fins en soi, de bureaucratie.

“La “direction” de la lutte de classe se trouvait entre les mains de quelques individus qui étaient détachés des besoins du prolétariat.. Ce fut la victoire du parlementarisme (...) La lutte des classes, la révolution, devinrent l’affaire d’un groupe patronal directeur. Cette évolution n’est pas encore terminée. Les partis “socialistes” ou plutôt la racaille des partis, n’atteignirent leur déploiement le plus écoeurant qu’à partir de 1918” (d°, p 94-95)

“L’organisation devient quelque chose d’étranger pour les syndiqués” (d°) : c’est vrai, mais ce n’est que leur propre situation de salariés que cela exprime. A partir de là, la critique retombe et devient une critique descriptive de l’organisation et de son fonctionnement.

 

  1. e) Problème de l’articulation de la révolution avec les luttes immédiates.

L’alternative est alors transcroissance  entre luttes quotidiennes et  révolution ou rupture.

-- Transcroissance : les luttes immédiates n’expriment pas une appartenance au capitalisme, mais sont une étape de la libération de la classe, l’intégration n’est vue que comme déviation, opportunisme.

--   Rupture : la Gauche ne peut échapper à ce que l’être de la classe qui porte immédiatement le communisme est son existence dans le capitalisme.

 

L’affirmation doit donc se démarquer face à tout ce qui exprime cette existence.

“Nous avons la tâche, en tant que communistes, non de lancer les mots d’ordre de luttes quotidiennes parmi les masses ouvrières, mais ces mots d’ordre doivent être posés par les masses ouvrières dans les entreprises. Nous avons toujours à indiquer à ces masses ouvrières que la solution de ces questions quotidiennes n’améliorera pas leur situation et qu’en aucun cas elle ne pourra amener la chute de la société capitaliste (...) Ainsi, camarades, nous ne repoussons pas le combat quotidien, mais dans ce combat quotidien, nous nous mettons en avant des masses, nous leur montrons toujours le chemin, le grand but du communisme (...) C’est la tâche des communistes de remplir ces syndicats (le texte fait référence aux I.W.W. et aux occupation d’usines en Italie) d’un esprit révolutionnaire, de l’esprit du communisme, afin qu’ils ne tombent pas dans la voie de l’opportunisme (...) Camarades, si nous fondons ces organisations d’entreprises, nous ne devons pas oublier avant tout de les réunir en un grand tout, en un bloc qui se constitue en une totalité décidée. Une fois ces organisations unifiées à travers le pays par localités et par districts, nous voyons alors la base du système des conseils se développer à l’intérieur de la société capitaliste,  il est possible d’avoir dans ses traits fondamentaux le système des conseils (...) Si nous engageons la lutte de cette façon, si nous formons et perfectionnons ainsi la classe ouvrière pour qu’elle devienne l’organe de la démolition de l’Etat capitaliste, alors, camarades, nous avons déjà créé la condition préalable dans la société capitaliste.” (“Intervention du K.A.P.D. au 3° congrès de l’Internationale” in Authier op cit p 67-68).

L’A.A.U.D. assista au congrès de fondation du Profintern (organisation syndicale internationale parallèle au Komintern), mais n’y resta pas car le Profintern  exigeait le travail à l’intérieur des syndicats “réactionnaires”.

 

Conclusion.

L’Ultra-gauche n’a pu comprendre la contre-révolution, car elle ne pouvait comprendre réellement le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste. Elle a accentué la critique de toutes les modalités d’existence de la classe dans le mode de production capitaliste, en postulant une nature révolutionnaire du prolétariat qui par ses critiques mêmes ne pouvait que lui échapper de plus en plus ; cette nature révolutionnaire se trouvait, pour elle, dans les conditions d’existence de la classe et elle critiquait tout.

“La Gauche allemande a été amenée à développer l’idée d’un prolétariat “pur”, contenant en lui-même et par lui-même la vérité révolutionnaire, et à expliquer l’échec révolutionnaire par les falsifications, les pressions et la violence exercée sur le prolétariat pour le détourner de ses tâches (...) On conservait toujours l’idée que, dans le fond, le prolétariat authentique était révolutionnaire s’il n’était pas manipulé et falsifié (...) Dans cette conception, le conseil ouvrier joue le rôle de panacée. On ne prend plus le conseil comme forme d’organisation d’une lutte, mais comme une forme bonne en elle-même, permettant à la réalité du prolétariat de s’exprimer.” (Pierre Nashua, “Perspectives sur les conseils, la gestion ouvrière, et la gauche allemande.” brochure, 1971)

A vouloir tenir l’identité entre l’être de la classe dans le capital et son être communiste (sans médiation, bien que la Gauche soit contrainte d’en produire ), l’Ultra-gauche nous amène au bord du dépassement de sa problématique. Il n’y a plus de médiation entre le prolétariat et le communisme, mais l’Ultra-gauche pensait encore cela programmatiquement (d’où la multiplication des impasses), c’est à dire en ne faisant pas le saut pratique et théorique que cette proposition contient en elle-même : la négation de la classe par elle-même dans la révolution, dans l’abolition du capital.

 

La Gauche “italienne”

1) De la direction du parti à la fraction 1918- 1926

--1918 : “Il Soviet”, création de la “fraction abstentionniste” dans le P.S.I :  rompre avec le système démocratique.

* opposition à “l’Ordine Nuovo” de Gramsci, Togliatti, Tasca.

* opposition à la gestion de l’économie par les “conseils”.

--1920-1921 : rapprochement Gramsci et Bordiga ; 21 janv 1921, fondation du P.C.I.

“C’est seulement l’organisation en parti qui réalise la constitution du prolétariat en classe.”

Le parti est l’union organisationnelle du but révolutionnaire et de la classe dans le mode de production capitaliste. “Les conseils ne sont révolutionnaires que comme section du parti.” Aucune remise en cause de la participation aux syndicats : “organismes ouvriers opportunistes”.

--1923 : emprisonnement de Bordiga et d’autres membres de la direction, pression de l’Internationale pour le rapprochement avec une fraction du parti socialiste ; les “bordiguistes” perdent la direction du parti.

 

La gauche doit affronter trois grandes questions :

  1. a) Le Fascisme

Critique du fascisme et de son “principal produit l’anti-fascisme”. C’est la synthèse de la critique de toutes les médiations politiques, sauf le parti, mais d’entrée de jeu, pour la gauche italienne, le parti c’est la classe. A travers la critique du fascisme et de son principal produit l’anti-fascisme s’impose pour la gauche que le maintien du but programmatique s’accompagne d’une coupure de plus en plus radicale avec tout ce qui constitue les médiations menant à ce but (c’est fondamentalement pour cela que les Gauches italienne et germano-hollandaise appartiennent à la même période historique).

-- le fascisme n’est pas le produit des couches moyennes, il est le produit de la défaite du mouvement ouvrier.

-- le fascisme n’est pas une réaction féodale, il apparaît et se développe d’abord dans les grandes villes industrielles du nord.

-- le fascisme ne s’oppose pas à la démocratie : à leur démobilisation le gouvernement encourage les officiers à s’engager dans les squadristes; les démocrates ont cédé pacifiquement le pouvoir à Mussolini en 1922.

-- pas de front anti-fasciste : c’est la gauche social-démocrate qui ouvre la voie au fascisme.

* l’anti-fascisme est le pire produit du fascisme.

 

  1. b) Critique de la bolchévisation  (1925)

-- cellules d’entreprise : le cadre étroit de l’usine.

-- le parti devient une somme d’individus ouvriers rattachés à des branches professionnelles : corporatisne, ouvriérisme.

-- encouragement de l’économisme.

-- liaison bolchévisation et socialisme dans un seul pays : abandon de la révolution internationale, on enferme la révolution dans des questions économiques.

 

  1. c) Le parti de masse.

Refus de la fusion avec l’aile gauche et le centre du P.S.I. (Serrati). Bordiga écarté de la direction, Zinoviev impose la fusion, mais le P.S.I. refuse, le groupe de Serrati est exclu du P.S.I. Gramsci et Togliatti prennent la direction du parti.

 

 

2) La constitution de la gauche en fraction (1926)

La création officielle de la fraction s’effectue au congrès de Pantin en 1928 (“Prometeo”).

 

  1. a) Réflexions critiques et contacts

-- Avec Korsh  : recherche de rapprochement avec le groupe de Korsh exclu du K.P.D. en 1925. Mais désaccord sur : la nature de la Russie (pour Korsh : révolution bourgeoise, impérialisme rouge) ; pour Bordiga refus de la scission dans les partis et dans l’I.C. Bordiga est exclu du P.C.I. en 1930. En 1928, la fraction solidaire de Trotsky, veut réintégrer l’Internationale.

-- Avec Trotsky  : longs échanges avec les trotskystes et débat pour entrer dans l’opposition internationale (trotskyste). Divergences sur :

* ”gouvernement ouvrier et paysan”,

* ”front unique”,

* “comités prolétariens anti-fascistes”,

Cependant “participation loyale au travail de l’opposition internationale”.

Mais, exclusion en Fev 33 de la fraction Prometeo sur :

--le front unique anti-fasciste.

--la proclamation d’une nouvelle internationale.

Puis opposition tranchée sur l’Espagne.

En fait la gauche “italienne” ne devient pas “gauchiste” : c’est à dire ne se met pas à la recherche de toutes sortes de médiations opportunistes pour colmater la séparation entre les luttes immédiates, la situation du prolétariat dans le capitalisme et la révolution. Pour la gauche “italienne”, c’est “l’époque des guerres et des révolutions” , c’est tout. De toute façon, le parti est en soi cette liaison et la totalité.

 

  1. b) Critique de la Gauche allemande.

-- refus de rompre avec l’Internationale, Bordiga accepte le parlementarisme.

-- critique comme anarchiste le K.A.P.D. et la Gauche hollandaise, en tant que déviation syndicaliste, comme I.W.W. ou C.N.T.

-- la Gauche allemande “nie” l’utilité de la lutte politique.

-- pour  Bordiga, conception organique parti / classe.

-- avec la fondation de la K.A.I. et la Russie déclarée “bourgeoise”, la rupture est totale.“

L’idée utopique et réactionnaire d’un appareil institutionnel épousant organiquement, sur toute son étendue le système de production capitaliste, erreur qui se traduit pratiquement dans une sorte de surestimation des conseils d’usine et dans un boycott des syndicats.” (Thèses de la Gauche au congrès de Lyon du P.C.I. 1926)

“Dans cette théorie, les problèmes de la fonction des syndicats et du parti, les questions de la lutte armée, de la conquête du pouvoir et de la construction du socialisme étaient posées de façon erronée. Elle développait au contraire la conception d’une organisation systématique, non “volontaire” mais “nécessaire” de la classe ouvrière, strictement calquée sur le mécanisme industriel de la production capitaliste...De plus, même à l’époque bourgeoise, ce système devait assumer des fonctions de construction de la nouvelle économie, en revendiquant et en exerçant le contrôle ouvrier sur la production.” (d°)

 

  1. c) Une scission : juillet 1927, Pappalardi “Le réveil communiste”

-- Impossibilité d’oeuvrer au redressement de l’Internationale.

--Russie : bureaucratisation, plus de pouvoir prolétarien, contacts avec Korsh.

“Le réveil communiste”, qui devient “L’ouvrier communiste” en1929 et  dispait en 1931, met en question la capacité révolutionnaire du prolétariat. On y trouve la prépondérance des thèses de la Gauche germano-hollandaise : rejet du parlementarisme, du syndicalisme, des luttes nationales, de tout regroupement ouvrier permanent sur des questions revendicatives, la question du parti est secondaire, la conscience est spontanée. Contacts avec le G.I.C et le K.A.P.D. ; polémique avec l’A.A.U.D.E. qui ,pour “L’ouvrier communiste”, transforme les groupes d’entreprises en crypto syndicats. Pour “L’ouvrier communiste”, la lutte économique ne peut qu’être liée à la prise du pouvoir.

 

3) “Bilan” puis “Octobre” : nov 33 - 1940.

  1. a) La contre-révolution

1933 : la victoire du fascisme en Allemagne est l’aboutissement de la défaite du prolétariat. Faire le bilan de la période 17-33.

Il y avait les conditions objectives mais manquait le facteur subjectif et donc les “cadres” et le “parti”. La période qui s’ouvre est celle du triomphe de la contre-révolution.

Les raisons données de l’échec dans le bilan théorique de la période préservent les bases mêmes de la synthèse sur laquelle vit la Gauche “italienne” (vit et survit) : en plaçant tardivement la contre-révolution, on ne la comprend pas dans sa naissance, dans son principe, cela “innocente” la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste, cela “innocente” ce qu’est la classe dans le mode de production capitaliste d’être la force même de la contre-révolution (en ce qu’elle est subsumée sous le capital, il n’y a pas de “contre-révolution prolétarienne”, quel que soit le rôle joué par la plus grande partie de la classe ouvrière).

L’échec est placé au niveau de la conscience et des partis. La Gauche “italienne” peut donc continuer à vivre sur le parti comme synthèse de la classe dans le mode de production capitaliste et du but. De toute façon, à l’époque, personne ne peut encore dépasser le programmatisme, quand on parvient théoriquement (parce que pratiquement la révolution se heurte aux organisations ouvrières) à mettre en crise le rapport entre la classe dans le capital et la révolution, on est alors au bord de l’abîme théorique, de l’abandon de la théorie du communisme comme théorie du prolétariat.

 

A nouveau dans les années 30, la critique du fascisme et de l’anti-fascisme synthétise la critique de toute médiation entre le prolétariat, classe du capitalisme, et la révolution. Heureusement il y a le parti et le programme.

La critique de la démocratie est centrale, c’est la critique d’un état social, de l’intégration de la classe dans le mode de production capitaliste, qui ainsi n’est pas analysée structurellement quant au rapport d’implication réciproque entre prolétariat et capital en subsomption réelle, mais politiquement, comme réconciliation nationale. La critique de la démocratie permet de passer à côté de la critique de l’intégration de la classe, elle préserve la base du programmatisme.

-- Critique du “Front populaire”. Critique de toutes les actions immédiates, critique des grèves de 36 qui s’étaient “collées au dos le drapeau tricolore”.

 

  1. b) l’Espagne.

 Ce n’est pas deux classes qui s’affrontent, mais deux fractions de la bourgeoisie espagnole (républicains et fascistes). Appel au prolétariat à s’insurger des deux côtés. S’attaquer à l’Etat républicain, c’est encourager la révolte des prolétaires de l’autre côté de la frontière militaire. Attaque du P.O.U.M. et de la C.N.T. qui condamnent les grèves du côté républicain en 37. Critique de la collectivisation tant que l’Etat républicain n’est pas abattu.

La “leçon” de l’Espagne : sans parti pas de situation révolutionnaire, son absence montre que la situation n’était pas révolutionnaire. Le parti devient là une instance théorique se distinguant du prolétariat sociologique. La fraction distingue le prolétariat sociologique et le prolétariat révolutionnaire, celui qui formera le parti, et qui, comme parti, est la synthèse de la classe du capitalisme et du but révolutionnaire (la problématique classe pour soi et classe en soi est dans l’air du temps).

 

  1. c) “Octobre”.

 Début 38, fusion de “Bilan” et d’une fraction de la “Ligue communiste internationaliste de Belgique” (Jehan / Mitchell).

Adoption de la théorie luxembourgiste des crises. Par là la gauche entérine l’incapacité à concevoir les crises et la crise de 29, comme restructuration.. Demeurant programmatique, la théorie révolutionnaire ne peut alors reconnaître dans la contre-révolution l’affermissement de la subsomption réelle du travail sous le capital. L’évolution du capital est bloquée, il serait même entré en “décadence”.

 

4) Les limites de la gauche italienne

  1. a) Affirmation du prolétariat et implication réciproque entre prolétariat et capital.

 Dans le cadre de la décomposition du programmatisme, on ne peut maintenir la révolution comme affirmation de la classe qu’en se retournant contre tout ce qui peut être l’existence de cette classe dans la reproduction du capital. D’où la radicalité des critiques de la Gauche sur le cours de la lutte des classes et sur l’opportunisme, mais cette critique demeure politique. Ayant pratiqué de façon formelle la synthèse de la dualité contradictoire de la décomposition du programmatisme (libération et affirmation de la classe contre tout ce qui est sa définition comme classe dans le mode de production capitaliste) dans la notion de Parti, la Gauche “italienne n’a plus aucune possibilité de relier l’existence immédiate de la classe dans le mode de production capitaliste à la révolution (les tentatives de participation syndicale sont constamment des échecs). La Gauche “italienne” en arrive à attendre de la guerre le déclenchement de la révolution : en plein cours à la guerre, elle passe de “Bilan” à “Octobre”.

Cependant, ne parvenant plus à produire une théorie de la révolution intégrant la situation et l’action quotidienne de la classe, les questions que se pose “Bilan” sur le Keynésianisme et l’économie de guerre pouvaient amener à reconnaître l’intégration, et dans un cadre théorique programmatique, cela équivaut à abandonner la capacité révolutionnaire du prolétariat (c’est la démarche de Vercesi).

 

  1. b) La révolution russe.

 La compréhension de la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme la victoire de la révolution prolétarienne est le point où se bloquent toutes les dynamiques théoriques de la Gauche “italienne”, son “trou noir”. Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale qu’une partie de la Gauche abandonne la notion “d’Etat prolétarien”. Par là la Gauche se condamne à n’avoir qu’une compréhension critique théorique de type politique de la montée en puissance de la classe comme affrontant son affirmation autonome. Sinon c’est reconnaître la prise du pouvoir par les Bolchéviks comme contre-révolution.

C’est pour avoir franchi ce pas, ayant été pratiquement contrainte dans le cours de la révolution de s’opposer au bolchévisme et à l’Internationale, que la dynamique ouverte par la Gauche germano -hollandaise fut infiniment plus porteuse et productive et par là-même, plus erratique.

 

Fondements de la critique des Gauches.

(Thèses)

 

1

De la mise en place de la subsomption réelle à la restructuration actuelle (1914 / 1917), en confirmant à l’intérieur de son autoprésupposition une identité ouvrière, le capital fait du développement “sur la base du travail” un mode rival de son propre développement. Il fait du travail son propre rival à l’intérieur de lui-même. Il fonde le prolétariat à disputer au capital la gestion du mode de production.

 

2

C’est le passage en subsomption réelle qui fonde l’explosion historique de l’affirmation du prolétariat : s’emparer de la société dont il est devenu l’âme. La reproduction du prolétariat et de sa contradiction avec le capital sont intégrées dans la reproduction propre du capital. Il faudra 20 ans pour que soit éliminée l’affirmation autonome de la classe telle qu’elle se développa en subsomption réelle, c’est-à-dire en contradiction avec la montée en puissance de la classe, avec ce qui la rendait possible et lui conférait paradoxalement toute sa vigueur. C’est l’histoire de l’entre-deux-guerres.

 

3

La révolution, dans le cycle de luttes ouvert en 1917 (ou 1905), est toujours affirmation de la classe, le prolétariat cherche à libérer contre le capital sa puissance sociale existante dans le capital. Ce qui lui confère sa capacité à promouvoir cette large affirmation devient sa limite. Cette affirmation se retourne contre elle-même et se constitue en tant que reproduction du capital, qu’elle implique ou qu’elle prend en charge (Russie), en contre-révolution.

 

4

 La spécificité de cette période par rapport au programmatisme classique de la social-démocratie sous toutes ses formes (cf T.C.12) réside dans le fait que l'affirmation autonome de la classe contre le capital entre en contradiction avec sa montée en puissance à l’intérieur du capital, en ce que cette montée en puissance est totalement intégrée dans la reproduction du capital. En même temps cette affirmation trouve sa raison d’être, son fondement dans cette intégration. Ce qu’est la classe dans le mode de production capitaliste est la négation de son autonomie tout en étant la raison d’être et la force de cette même volonté d’affirmation autonome. La révolution comme affirmation de la classe se trouve prise dans cette contradiction qu’elle ne peut dépasser, c’est dans ce qui constitue la révolution elle-même, que la contre-révolution trouve sa force, et la capacité de l’abattre.

 

5

L’affirmation de la classe se heurte, dans cette phase de la subsomption réelle, à sa limite intrinsèque : la montée en puissance de la classe, que l’affirmation implique et qui l’autorise elle-même. Cette dernière se confond alors avec le développement du capital, elle devient gestion possible, revendiquée, de celui-ci. Cette implication, conflictuellement ou par concessions, l’affirmation ouvrière est contrainte de la reconnaître, en ce que c’est sa propre possibilité d’existence qu’elle trouve dans la contre-révolution dressée contre elle. Les Partis Communistes sont l’affirmation de l’identité ouvrière telle qu’elle est confortée dans l’autoprésupposition du capital, la revendication d’une gestion ouvrière.

 

6

La théorie de la révolution programmatique ne peut que persister à concevoir la révolution comme affirmation de la classe, mais ne peut plus se reconnaître dans aucune manifestation ou aucun mode d’existence immédiats de la classe (c’est ce que cherche à conjurer la formule fétiche de la Gauche : “eux-mêmes”). C’est précisément le mode même de reproduction du capital, l’intégration de la reproduction de la classe ouvrière, qui suppriment cette possibilité d’affirmation, au moment même où ces caractéristiques du rapport entre prolétariat et capital revitalisent le programmatisme en légitimant l’affirmation du travail.

 

7

La révolution comme affirmation de la classe ne peut plus se reconnaître aucune médiation, ni même reconnaître dans l’existence immédiate de la classe sa possibilité d’existence elle-même ; mais demeurant affirmation de la classe, la pratique révolutionnaire et la théorie révolutionnaire ne peuvent reconnaître cet évanouïssement sans se condamner elles-mêmes.  En cela la question de la nature de l’U.R.S.S. est la pierre de touche de la production théorique programmatique de cette période.

 

8

Les Gauches, même la Gauche germano-hollandaise, ne saisissent jamais la véritable nature de la révolution russe : révolution programmatique ayant pour contenu l’affirmation autonome de la classe et par là-même trouvant dans la capacité du travail à revendiquer la gestion de la société capitaliste, donc dans ce qui est sa puissance même à l’intérieur du capital, acquise dans le passage en subsomption réelle, sa limite se formalisant contre elle-même comme une contre-révolution que les partis issus de la seconde internationale sont plus ou moins aptes, selon leur situation spécifique, à prendre en charge, à formaliser.

Quand la Gauche germano-hollandaise pose la révolution bolchévique comme révolution bourgeoise et contre-révolution, elle passe à côté de l’essentiel de cette révolution bourgeoise : sa spécificité en tant que contre-révolution. Elle n’existe comme révolution bourgeoise, dans sa possibilité même et ses caractéristiques, que comme contre-révolution, sur les limites de la révolution prolétarienne programmatique. Quand l’ultra-gauche voit le côté contre-révolutionnaire du bolchévisme (Otto Rühle), c’est simplement pour opposer dans la révolution russe, de façon non liée, la révolution bourgeoise et “l’élément prolétarien”, ou pour parler d’une révolution bourgeoise s’appuyant sur le prolétariat (G.I.C.), sans déterminer théoriquement le contenu et le déroulement de cet appui, sans le caractériser.

 

 9

Reconnaître que l’U.R.S.S. est un Etat capitaliste, c’est reconnaître explicitement l’impasse du programmatisme, de l’affirmation de la classe. C’est à  cela que la Gauche germano-hollandaise s’est trouvé confrontée, c’est le pas qu’elle ne pouvait pas franchir.

 

10

La Gauche germano-hollandaise développe un programmatisme épuré de tout ce qui a trait à la montée en puissance de la classe. Elle se réfère à une classe telle qu’elle existerait en rupture avec son existence dans la reproduction du capital, et suppose que cette classe est toujours celle qui existe sous toutes  les “mystifications” (démocratie, partis, syndicats, “substitutionnisme”). Le spontanéisme est la révélation d’un être caché de la classe. L’ensemble des Gauches fait nécessairement référence à une nature révolutionnaire de la classe. L’affirmation de la classe ne peut plus partir des formes reconnues et confortées de l’identité ouvrière, elle devient une contradiction en procès.

“Théorie Communiste”

Le point de départ de la rédaction de ce texte fut la demande formulée par un groupe de “jeunes” Lyonnais, menant une réflexion théorique sur les gauches italienne et germano-hollandaise, de “présenter” la revue “Théorie Communiste”. Cela a été pour nous l’occasion de faire une brève synthèse de notre problématique et de nos positions actuelles. Il arrive que dans cette synthèse nous reprenions quelques paragraphes de numéros antérieurs de la revue, l’essentiel est cependant dans l’agencement global et bref de notre travail théorique et l’insistance sur ce qui en constitue les axes essentiels actuellement.

 “Théorie Communiste”

 Le problème fondamental auquel toute production théorique doit se ramener, qu’elle doit affronter et chercher à résoudre est le suivant : comment le prolétariat, agissant strictement en tant que classe de ce mode de production, dans sa contradiction avec le capital à l’intérieur du mode de production capitaliste, peut-il abolir le capital, donc les classes, donc lui-même, c’est-à-dire produire le communisme?

C’est la généalogie de cette question qui nous ramène à l’héritage des Gauches et principalement de la gauche germano-hollandaise. On pourrait bien sûr remonter à Marx ou à Bakounine dans sa controverse avec le précédent, et à quelques théoriciens anarchistes. On verra plus loin pourquoi la Gauche dite italienne ne parvient pas jusqu’à la nécessité de cette question.

Le problème essentiel auquel T.C. s’est confronté depuis ses débuts en 1975 (auparavant nous faisions la revue “Intervention Communiste” -- 2 n° parus et quelques bulletins-- et pour certains, nous avions travaillé à la revue “Les cahiers du communisme de conseils”, revue édité à Marseille entre 68 et 73), est celui que pose, dans une perspective qui demeure classiste, la production du communisme comme abolition du capital et donc des classes, dépassement de toutes les catégories actuelles dans lesquelles l’un et les autres se définissent : échange, valeur, Etat, particularisation de la communauté comme existence des classes, division du travail, propriété, salariat, accumulation, forces productives, cadre de l’entreprise, existence et donc  gestion de l’économie. Le communisme n’est pas la gestion ouvrière de ce mode de production, la prise en charge consciente de ses contradictions, la poursuite de son programme de développement des forces productives qu’il se révélerait incapable d’assumer lui-même ; le communisme n’est pas un mode de production, il n’est pas même une société au sens d’une totalité qui serait ce dans quoi baignent les rapports que les individus définiront entre eux dans leur singularité, ne considérant rien de ce qui est comme quelque chose à reproduire. Le communisme est ce que le prolétariat trouve en lui la capacité de produire, abolissant le capital et lui-même.

Si nous nous situons dans “l’héritage” de la Gauche germano-hollandaise, il faut cependant expliquer ce qui est pour nous la dynamique de cet “héritage”. Se situer dans cet “héritage” ne consiste pas à répéter une quelconque invariance des positions du K.A.P.D., de l’A.A.U.D, ou des théoriciens comme Gorter, Pannekoek ou Rühle ; ni même à effectuer un tri dans un ensemble de positions, l’important c’est le système théorique, la problématique.

La révolution allemande trouve son expression théorique la plus achevée dans la production et la pratique organisationnelle des gauches, au travers du foisonnement même des scissions et des regroupements. Les gauches expriment d’une part l’achèvement  d’un long cycle de luttes antérieur (depuis 1871, et même 1848), et d’autre part l’échec de ce cycle. Cependant, de par le contenu de la lutte de classe et cela dans sa défaite même, de par la façon dont les Gauches explicitèrent ce contenu et théorisèrent sa défaite, elles ouvrent une nouvelle période, une nouvelle structuration de la lutte de classes pratiquement et théoriquement.

Le cycle de luttes qu’achève la révolution allemande de 1918-1923 est celui de la révolution et du communisme comme affirmation de la classe qui s’érige en classe dominante, instaure une période de transition, prend en charge le développement des forces productives et l’achèvement historique des contradictions du capitalisme. C’est la “société des producteurs associés” décrite par Marx dans “Le Capital”, ce sont les mesures du “Manifeste communiste” de 1848 ou de la “Critique du programme de Gotha”. Pour parvenir à cette “apothéose” du prolétariat, devenu classe dominante, les prémisses de la révolution, et la révolution elle-même, se lisent dans la montée en puissance de la classe à l’intérieur du mode de production capitaliste : le renforcement du parti (dont la notion et l’existence même sont liées à cette structuration de la lutte de classe), la pression syndicale, les réformes constitutionnelles et sociales, le parlementarisme. En fait, le réformisme, dans cette perspective où la révolution est affirmation de la classe, est intrinsèque au procès même de la lutte de classe. Il ne s’agit pas là d’erreurs, de déviances par rapport à l’orthodoxie. Que le prolétariat pose la révolution comme son affirmation, son érection en classe dominante, et la généralisation de sa condition à l’ensemble de la société ; que sa montée en puissance à l’intérieur même du mode production existant soit la voie royale de cette affirmation ; que celle-ci se confonde même avec le propre renforcement du capital : tout cela tient à la façon même dont se structure la contradiction entre les classes, dans cette phase historique du mode de production capitaliste que nous qualifions, reprenant la pèriodisation de Marx, de subsomption formelle du travail sous le capital.

Dans cette phase, le capital, dit rapidement, est une contrainte extérieure dont le prolétariat peut se libérer, il s’agit de libérer le travail qui peut apparaître alors comme réellement différent du travail salarié, c’est-à-dire comme le rapport du travail salarié à lui-même dans la mesure où ce dernier se pose comme pouvant être libéré. Mais par là même, c’est la révolution et le communisme qui sont impossibles, non pas parce que de toute éternité la révolution ce n’est pas cela, mais parce qu’ainsi posée pratiquement dans la lutte de classes, l’affirmation de la classe, et le procès qu’elle nécessite à l’intérieur du capitalisme, trouvent dans la reproduction du capital leur nécessité, leur existence, et leur limite intrinsèque dans le développement même du capital, forme nécessaire de cette montée en puissance de la classe et de son organisation.

En effet, à partir du moment où le passage en subsomption réelle est largement avancé (fin XIX°), l’affirmation autonome de la classe entre en contradiction avec sa montée en puissance à l’intérieur du capital, en ce que celle-ci est de plus en plus le mouvement même de la reproduction propre du capital. En même temps, cette affirmation ne peut que trouver là son fondement, la définition de ses objectifs et sa raison d’être. La crise générale de la social-démocratie, pas seulement allemande, est la manifestation politique, sociale et théorique, de cette dynamique. La révolution comme affirmation fonctionne sur une dualité de termes se développant historiquement comme une opposition entre l’affirmation autonome  de la classe et sa montée en puissance  dans le mode de production capitaliste. Les termes de l’opposition, qui jusqu’en 1871, pouvaient cohabiter dans le mouvement ouvrier de façon plus ou moins “amicale”, ne le peuvent plus.. La révolution allemande et donc les gauches se trouvent prises au piège de cette situation : l’affirmation autonome du prolétariat affronte ce qu’il est dans le capital, ce qu’il est devenu, elle affronte la propre puissance de la classe en tant que classe du mode de production capitaliste. La révolution comme affirmation de la classe affronte sa propre négation (la contre-révolution lui est intrinsèquement liée) dans ce qui est sa raison d’être. On a parlé de “tragédie” de la révolution allemande, l’expression serait presque juste ; si elle ne sous-entendait pas une contradiction interne de la classe (les deux contraintes du héros tragique). La puissance de la classe, comme classe du mode de production capitaliste, est en fait celle du capital sous lequel est toujours subsumée cette puissance que le capital fait réellement sienne par définition, comme son propre mouvement. En période de subsomption réelle du travail sous le capital, la montée en puissance de la classe, dans laquelle le travail se pose comme essence du capital, se confond avec le développement  même du capital. Elle peut alors, à partir de la première guerre mondiale, se poser en gestion du capital, elle peut devenir en tant que telle la forme aiguë de la contre-révolution. En reconnaissant l’échange, la valeur, le cadre de l’entreprise (la classe existe toujours quelque part pour le capital), l’accumulation selon les sections, la planification, comme contenu de son affirmation, l’affirmation de la classe pose la reproduction du capital comme son présupposé et, selon sa nature historiquement définie, la propre impossibilité de la révolution. La révolution russe fut le modèle de cette impossibilité, de ce processus, même s’il fallut des circonstances particulières pour que ce soit le processus d’affirmation de la classe qui s’achève lui-même en contre-révolution et développement du capital (la définition de la composition de la classe capitaliste n’a qu’un intérêt relatif).

Après la première guerre mondiale (pour situer chronologiquement la rupture), le passage du capital en subsomption réelle, à l’issue de la longue dépression de la fin du XIX°s, est largement engagé. La subsomption réelle du travail sous le capital signifie que la reproduction du prolétariat est conflictuellement intégrée dans le cycle propre du capital (plus-value relative), elle signifie que l’absorption du travail vivant par le capital devient le fait même du procès immédiat, devenu, par le développement du capital fixe, adéquat au concept de capital, elle signifie que l’échange aux prix de production anihile la spécificité du travail comme travail productif de valeur au niveau de la reproduction d’ensemble du mode de production capitaliste, elle signifie que le travail producteur de plus-value, sous sa forme relative, est totalement spécifié comme travail salarié. L’histoire du mode de production capitaliste est constamment, de façon essentielle, histoire de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Le passage du mode de production à la subsomption réelle construit ses déterminations historiques dans la période de la vague révolutionnaire de l’après première guerre mondiale, et il en portera les “stigmates” comme particularisation de la classe ouvrière et confirmation d’une identité ouvrière à l’intérieur de sa propre reproduction (cf “Problématiques de la restructuration” T.C.12).

D’une part, la révolution allemande et son expression théorique dans la Gauche germano-hollandaise, expriment d’une part  la lutte contre cette intégration de la reproduction de la classe ouvrière dans le cycle propre du capital, c’est sa critique en acte de toutes les médiations de la montée en puissance de la classe à l’intérieur du mode de production comme processus même de la révolution : syndicalisme, parti de masse, front commun,  parlementarisme. Certaines fractions de la Gauche en arrivent même à critiquer toutes luttes salariales comme détournant la classe de la révolution en ce qu’elles seraient une “auto-reconnaissance de la classe” dans le système. D’autre part, la Gauche fait du communisme la révélation de l’être du prolétariat  comme classe productive, classe du travail, du travail coopératif à grande échelle. Plus rien ne séparerait la classe de ce qu’elle contiendrait immédiatement, en elle-même, le communisme.  La forme conseil est alors la forme naturelle de son activité. Mais alors le communisme n'est plus que la gestion par le prolétariat de la production dans les catégories qui le définissent lui-même : propriété (collective, sociale, étatique...), division du travail, échange, développement des forces productives, existence d’une économie comme domaine de l’objectivation des rapports sociaux. Manifestant, on ne peut plus, son intégration, et sa définition par le capital, le prolétariat ne peut alors dans sa lutte que conflictuellement renforcer son adversaire (le capital est précisément le procès de ce conflit), et reconnaître sa nécessité.

La Gauche n’a vu l’intégration s’effectuant dans le passage à la subsomption réelle que dans les médiations de la montée en puissance de la classe, et a séparé ces médiations de la définition du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste. Le communisme était la révélation, la libération d’un être même de la classe, telle qu’elle existe dans le mode de production capitaliste, et telle que celui-ci la définit. La Gauche italienne ne parvint pas jusqu’à ce point de rupture productif d’interrogations et de dépassements. Elle en resta à la critique des médiations non pour elles-mêmes, non en soi en tant que médiations, mais de façon formelle, elle ne comprenait les formes de ces médiations que comme formes et les critiquait ainsi (parti de masse, front unique, antifascisme...). Elle voulait les médiations (parti, syndicats, période de transition, Etat ouvrier) de la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste ou de son affirmation, sans que celles-ci expriment l’existence de la classe comme classe de ce mode production (cf les débats de “Bilan” sur le syndicalisme et même sur l’existence du prolétariat).

L’approfondissement de la subsomption réelle ne pouvait qu’être fatal aux Gauches. Il devenait de plus en plus évident, non comme découverte intellectuelle, mais comme pratique de la classe dans le mode de production, que syndicalisme, parlementarisme, adhésion à la démocratie (en ce qu’elle est le fétichisme nécessaire de cette société, alliance de classes), défense de sa condition de travailleur, organisation en parti, n’étaient pas des médiations extérieures à l’être de la classe, à ce qu’elle était, par définition, dans son implication réciproque avec le capital. Affirmer, en critiquant toutes les médiations, que l’être de la classe porte immédiatement le communisme, ne pouvait pas laisser “intact” cet être en tant que nature révolutionnaire à libérer. Il devenait évident, en critiquant ces médiations et toutes les pratiques appelées “vieux mouvement ouvrier”, que l’on ne  faisait que “montrer” et se heurter à l’ appartenance du prolétariat au mode de production capitaliste et à sa définition dans celui-ci, tout en persistant à concevoir le communisme comme la révélation et la libération de cet être. En demeurant sur l’affirmation de cet être, on ne pouvait dépasser une vision de la révolution comme libération de la classe, en même temps que par la critique des médiations, on se supprimait toute effectuation possible de cette affirmation. On conservait en outre une perspective du communisme comme gestion ouvrière du capital.

Cependant l’histoire de la Gauche germano-hollandaise ne fait pas qu’aboutir à cette impasse, elle avait, presque contre elle-même (comme le montre la propre histoire de ses scissions dans les années 20 et 30), produit les conditions et les armes théoriques de son dépassement. Sa réflexion sur “le vieux mouvement ouvrier”, son analyse de la révolution russe, et ses critiques de la politique ouvrière, amenèrent la Gauche germano-hollandaise à penser que le prolétariat fait la révolution, porte le communisme, en étant en contradiction, en détruisant tout ce qui fait son existence immédiate dans cette société et tout ce qui l’exprime. On conservait la révolution comme affirmation de l’être de la classe en critiquant toutes les formes d’existence de cet être. Toujours dans une perspective d’affirmation de la classe, les Gauches se trouvaient dans une impasse, mais sa critique de l’existence de la classe était le marche-pied pour en sortir. Il suffisait de ne plus considérer cette existence en contradiction avec son être.

Ce que “l’Ultra-gauche” (terme apparu fin des années 20, formalisant, après le triomphe de la contre-révolution, toutes les avancées des Gauches dans la vague révolutionnaire) ne put jamais dire c’est que la classe était révolutionnaire en trouvant dans sa définition de classe du mode de production capitaliste, la capacité et la nécessité de se nier en tant que classe contre le capital. Lorsqu’elle y parvint dans la crise de la fin des années 60, ce fut son chant du cygne. Ceux qui s’approchèrent le plus prés de cette vision ne purent, dans la prégnance de l’identité ouvrière, lors de cette première phase de la subsomption réelle, qu’abandonner la théorie du communisme comme théorie du prolétariat (le groupe “L’ouvrier communiste” ; certains dans “Bilan”, la tendance d’Essen du K.A.P.D, retrouvant les théories des “Jungen” sur l’individu ouvrier, et tous ceux qui abandonnèrent ne “croyant plus au prolétariat”). Il fallut attendre les années 60 pour que la question soit à nouveau posée, ce fut l’apport principal de “l’Internationale Situationniste”, bien que dans des termes mystificateurs. Les définitions du prolétariat et du spectacle supposent le problème résolu, car en restant au niveau de l’individu et de la marchandise, on avait bien encore l’aliénation mais pas l’implication réciproque entre le prolétariat et le capital. Finalement ”Invariance” résolut le problème en jetant le bébé avec l’eau du bain : “ Le point d’arrivée a déjà été indiqué : situer les limites de la théorie du prolétariat sur le plan historique, c’est-à-dire mettre en évidence comment au cours des luttes révolutionnaires de ce siècle le prolétariat n’a pas proposé une autre société, un autre mode de vie ; comment en définitive il ne revendiquait qu’une autre gestion du capital (...) S’imposa alors la nécessité de délimiter ce qu’elles (les luttes des années 20) avaient bien pu produire ainsi que celle de comprendre pourquoi le mouvement en acte de nos jours ne parvenait pas à aller au delà de ses antécédents. Il apparut qu’on ne pouvait sortir de l’impasse qu’en abandonnant la théorie du prolétariat.” (Jacques Camatte, Invariance, série II n°6, p39, 1975).

Il apparaissait au fur et à mesure de l’approfondissement de la subsomption réelle, qui était la vraie contre-révolution en actes par rapport à la période du début des années 20, que les médiations de l’existence de la classe dans le mode de production capitaliste, loin d’être extérieures à cet “être”de la classe devant s’affirmer contre elles, n’étaient que celui-ci en mouvement, que celui-ci dans son implication nécessaire avec l’autre pôle de la société, le capital. L’Ultra-gauche arrivait simultanément, d’une part à la critique de toute relation entre l’existence  de la classe dans le mode de production capitaliste et le communisme, et d’autre part à l’affirmation de l’adéquation du communisme et de l’être de la classe, la contradiction était provisoirement dépassée par la compréhension / limitation de l’intégration comme relevant de toutes les médiations posées entre l’être de la classe et le communisme. Pour l’Ultra-gauche il fallait combattre et supprimer toutes ces médiations. Le prolétariat devait se nier comme classe du capital (acquérir son autonomie) pour réaliser ce qu’il était vraiment et qui dépassait le capital : classe du travail et de son organisation sociale, du développement des force productives. Mais la réalité têtue imposait de voir que ce qu’il était vraiment était précisément ce qui permettait aux médiations d’exister, était dans un rapport nécessaire avec ces médiations. L’Ultra-gauche nous avait suggéré  : “la révolution et le communisme ne sont pas l’affirmation de la classe telle qu’elle est dans le mode de production capitaliste”, mais elle n’est pas parvenue elle-même à faire porter cette déclaration sur ce qu’elle considère comme l’être révolutionnaire du prolétariat, qu’elle pose toujours toujours séparé de son “existence” (l’Ultra-gauche fonctionnant sur cette dualité qui pouvait prendre la forme : prolétariat / classe ouvrière).

L’Ultra-gauche, dans toutes ses limites, nous avait amenés jusqu’au point théorique fondamental du communisme comme négation du prolétariat (ce qu’il faut maintenant encore définir). Ce n’est qu'après le renouveau révolutionnaire de la fin des années 60 et du début des années 70, que nous fûmes obligés de tirer théoriquement les leçons de tout ce cycle de luttes, entamé dans les années 20, et de le dépasser. L’expérience de ces années là ne pouvait plus laisser aucune illusion sur les perspectives gestionnaires comme perspectives révolutionnaires. La Gauche italienne avait déjà fait sienne cette critique, mais sans la relier, bien au contraire, à la négation de la classe par elle-même, si ce n’est de façon “clandestine” par rapport à son discours officiel (cf les doutes de Bordiga mis en exergue par Camatte dans “Bordiga et la passion du communisme”, Ed Spartacus). Le cycle de luttes achevé nous laissait deux certitudes : la révolution et le communisme sont abolition du capitalisme et par là-même abolition des classes, de toutes les classes y compris le prolétariat (c’était là, la théorie communiste comme théorie de la révolution) ; la contradiction entre le prolétariat et le capital est le procès même dans lequel se produit le mode de production capitaliste, le procès même de son accumulation comme mouvement qualitatif, et celui de ses restructurations ( c’était là, la théorie communiste comme théorie de la contre-révolution). Etait par là-même éliminée la possibilité de chercher ailleurs que dans les conditions strictement capitalistes de cette contradiction, la capacité du prolétariat à produire le communisme. On se retrouvait donc impitoyablement confronté à la question posée au début de ce texte : ”comment une classe agissant strictement en tant que classe, peut-elle abolir les classes ?”.

Il y eut alors deux types de réponses formulées dans les conditions du début des années 70. La première consista à reprendre l’apport des gauches, sans le côté gestionnaire (“Le Mouvement Communiste” revue et livre) ou en le laissant en suspend, on ne se retrouva qu’avec un catalogue de “positions révolutionnaires” (“Bail à céder”) dont “les révolutionnaires” étaient les garants (L.M.C.4). Cette démarche se poursuivit plus tard dans des revues comme “La Banquise” ou “La Guerre Sociale”, mais de plus en plus soutendue par une compréhension humaniste du prolétariat, nettement présente avec “Le Brise-glace” et “Mordicus” : libération de l’activité humaine sous le travail ou sous les classes, capital comme oppression, prolétariat comme pauvre. Finalement ne pouvant plus maîtriser la contradiction entre le prolétariat et le capital comme productrice du communisme, la vision d’ensemble était celle d’une opposition entre tendance au communisme et capitalisme. Ce qui aboutit à comprendre le mouvement de la société comme l’opposition entre la vraie communauté humaine et la fausse : la démocratie (par où s’articula une dérive révisionniste, cf T.C.13).

La seconde réponse consista à parler d’autonégation du prolétariat (“Négation” ; “Intervention Communiste” “Théorie Communiste” n°1 ; “Crise Communiste”). Nous étions encore, paradoxalement, dans la problématique précédente : on posait toujours une nature révolutionnaire du prolétariat. Cette nature révolutionnaire était une contradiction interne entre son appartenance à cette société et la négation de cette société qui existerait dans le prolétariat comme “tendance” en rupture avec cette appartenance. L’autonégation ressuscita l’essence de l’homme, on était encore dans la scolastique et la téléologie : l’essence, l’existence, l’être, les tendances, les sens, les qualités ...On est alors, dans cette problématique, toujours à deux doigts d’abandonner une théorie classiste, pour basculer dans une théorie de l’humanité et / ou de l’individu (”Crise et Communisme” ; “L’unique et son ombre”).

C’est à partir de là que nous avons entrepris un travail de redéfinition théorique de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Il fallait dans un premier temps redéfinir la contradiction de telle sorte qu’elle fut simultanément contradiction portant le communisme comme sa résolution, et contradiction reproductrice et dynamique du capital. Il fallait produire l’identité du prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire, ce qui impliquait de ne plus concevoir cette “révolutionnarité” comme une nature de la classe se modulant, disparaissant, renaissant, au grè des circonstances et des conditions.

 

Cette contradiction c’est l’exploitation.

1°) Elle définit les classes en présence dans un strict rapport d’implication réciproque.

2°) Comme accumulation elle pose la contradiction entre les classes immédiatement comme une histoire.

3°) Elle définit ses termes non comme des pôles ayant une nature déterminée se modifiant dans l’histoire, agissant par rapport à un mouvement extérieur de l’accumulation posée comme conditions de leur action, mais elle fait du rapport entre les termes et de son mouvement “l’essence” de ses termes..

4°) Elle est, comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le procès de la signification historique du mode de production capitaliste ; elle définit le procès de l’accumulation du capital qualitativement comme inessentialisation du travail, comme “contradiction en procès” ; elle définit l’accumulation du capital comme sa nécrologie (cf, Marx, “Fondements de la critique de l’économie politique”, Ed Anthropos, T.2, p 222).

5°) Elle fait que le prolétariat n’est jamais confirmé dans son rapport au capital : l’exploitation est subsomption. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est à dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes . L’exploitation comme contradiction désobjective le cours du capital.

6°) Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe:

      *la nécessité de sa reproduction est quelque chose qu'il trouve face à lui représentée par le capital.

      *le prolétariat ne trouve jamais sa confirmation dans la reproduction du rapport social dont il est pourtant un pôle nécessaire.

      *le prolétariat est en contradiction  non pas avec un mouvement automatique de reproduction du mode de production capitaliste mais avec une autre classe, le capital est nécessairement classe capitaliste. Pour le prolétariat sa propre existence de classe passe par une médiation, la classe antagonique.

      7°) Ne pouvant permettre de définir les classes en dehors de leur implication réciproque et du cours historique de leur contradiction (la contradiction est précisément ce cours historique), l’exploitation n’en spécifie pas moins la place de chacune des classes dans cette implication. C’est toujours le prolétariat qui est subsumé sous le capital, et le capital doit à l’issue de chaque cycle reproduire le face à face avec le travail, l’exploitation s’achève en effet dans la transformation jamais acquise de la plus-value en capital additionnel (c’est le capital comme procès de son auto-présupposition).

Avec l’exploitation comme contradiction entre les classes nous tenions leur particularisation comme particularisation de la communauté, donc comme étant simultanément leur implication réciproque. Ce qui signifie que nous  tenions : l’impossibilité de l’affirmation du prolétariat ; la contradiction entre prolétariat et capital comme histoire ; la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat comme une essence définitoire enfouie ou masquée par la reproduction d’ensemble (l’autoprésupposition du capital). Nous avions historicisé la contradiction et donc la révolution et le communisme et pas seulement leurs circonstances. Ce que sont la révolution et le communisme se produisent historiquement à travers les cycles des luttes  qui scandent le développement de la contradiction.

Le dernier point est essentiel, l’échec du cycle de lutte était donc un échec historique, il ne fallait ni jeter le bébé avec l’eau du bain, ni chercher à refaire la révolution allemande en plus “radical” (moins la gestion). La façon dont la révolution et le communisme s’étaient posés en subsomption formelle du travail sous le capital, était celle de l’affirmation de la classe ; puis à partir des années 20, avec l’ultra-gauche, celle de la décomposition de cette affirmation. Sans oublier tout de même que simultanément, de façon dominante, la lutte de classe de cette période avait pour perspective de pousser l’intégration au point de chercher à produire l’abolition de la contradiction qui n’aurait plus lieu d’être (la social-démocratie, les partis communistes). Ce n’est pas parce qu’il était gestionnaire que le mouvement dont les gauches étaient l’expression avait échoué, c’est parce qu’il ne pouvait que l’être, en ce que le cycle de luttes était celui de l’affirmation du travail. Ce n’était pas un échec de La Révolution, mais de la révolution telle qu’elle était historiquement. Il ne pouvait être question de procéder à une sorte de tri entre les positions diverses, c’est toute la problématique de la révolution comme affirmation de la classe qui était à dépasser. Que, dans une autre problématique, des éléments théoriques soient repris et utilisés est tout à fait différent.

On passait d'une perspective où le prolétariat trouve en lui-même face  au capital sa capacité à produire le communisme, à une perspective où cette capacité n'est acquise que comme mouvement interne de ce qu'elle abolit. Cette capacité se situe par là-même dans un procès historique, elle définit le dépassement du rapport et non le triomphe d'un de ses termes sous la forme de sa généralisation. Avec l’exploitation comme contradiction nous avions l’identité entre le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste et comme classe révolutionnaire.

Cependant en ce qui concerne le second terme cela pouvait encore paraître problématique. Certes l’exploitation ne confirme jamais le prolétariat et le procès du capital comme contradiction entre les classes avait été désobjectivé de telle sorte que le procès historique du capital était lutte de classes et que celle ci avait un sens comme “contradiction en procès” (jusque dans la loi de la baisse tendancielle du taux de profit analysée comme contradiction entre le prolétariat et le capital). Certes l’exploitation pose un rapport dans lequel le prolétariat est défini comme la négation de toutes les conditions existantes (échange, valeur, classe, division du travail, propriété...) sur les bases et comme développement de ces conditions existantes (voir plus loin). Mais il ne fallait pas figer cela, ce rapport contradictoire est une histoire, il n’est pas le mouvement d’une nature révolutionnaire se mouvant dans des conditions diverses. Quelle était donc historiquement la structure de la contradiction à l’oeuvre dans cette fin des années 70 ? Le rapport entre le prolétariat et le capital était en train de se restructurer.

Tout le cycle de luttes antérieur (de la restructuration de l’entre-deux-guerres, à la crise de la fin des années 60) reposait d’une part sur l’intégration de la reproduction conflictuelle du prolétariat dans le cycle propre de la reproduction du capital, en cela il fut bien procès de décomposition de la révolution comme affirmation de la classe ; d’autre part sur la particularisation du prolétariat à l’intérieur de l’autoprésupposition du capital , en cela il fonctionnait toujours sur la base d’un identité ouvrière face au capital. Ce fut là la prégnance de l’identité ouvrière sur la décomposition du programmatisme (“Problématiques de la restructuration” T.C.12)

La situation antérieure de la lutte de classe, et le mouvement ouvrier, reposaient, dans cette première phase de la subsomption réelle qui s’achève dans les années 70, sur la contradiction entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en oeuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes, apparues comme limitées, de l’appropriation par le capital de cette force de travail dans le procès de production immédiat, et dans le procès de reproduction. Voilà la situation conflictuelle qui se développait comme identité ouvrière, qui trouvait ses marques et ses modalités immédiates de reconnaissance (sa confirmation) dans la grande usine, dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation, dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs, dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale, dans les représentations institutionnelles que tout cela implique tant dans l’usine qu’au niveau de l’Etat. Il y avait bien auto-présupposition du capital, conformément au concept de capital, mais la contradiction entre prolétariat et capital ne pouvait se situer à ce niveau, en ce qu’il y avait production et confirmation à l’intérieur même de cette auto-présupposition d’une identité ouvrière par laquelle se structurait, comme mouvement ouvrier, la lutte de classe. C’était la situation de tout le cycle de luttes qui s’achève dans les années 70 et qui se développait à trois niveaux.

a - une affirmation de cette identité (partis communistes, syndicats, certaines fractions social-démocrates), qui contrairement à la situation en subsomption formelle ne peut contenir comme son développement une perspective révolutionnaire autre qu’un capitalisme organisé ou keynésien de gauche -- d’où le gauchisme qui appartient à ce même niveau comme une perpétuelle insatisfaction -- ;

b - l’auto-organisation, c’est-à-dire la rupture avec l’intégration de la reproduction et de la défense de la condition prolétarienne à l’intérieur de la reproduction propre du capital. Elle relève également de la capacité pour le prolétariat de se rapporter à lui–même dans son implication contradictoire avec le capital. Comme discours idéologique militant, elle suppose que l’on a séparé d’un côté l’essence du prolétariat comme classe exploitée et révolutionnaire de par l’affirmation de ce qu’elle est (le travail, la production socialisée...), de l’autre son existence dans son implication réciproque avec le capital (ce qui est pourtant le mouvement même de la contradiction comme exploitation). Cette existence comme classe du mode de production capitaliste se réduit alors aux médiations politiques et syndicales (c’est la démarche de l’Ultra-gauche).

c - l’auto négation : aboutissement des pratiques et théorisations précédentes, puis se posant face à elle comme devant en résoudre les impasses.

Il est intéressant de noter que les trois niveaux se répondent sans cesse et se déterminent constamment les uns par rapport aux autres : l’auto négation des refuseurs du travail contre les auto-organisés, les auto-organisés contre les syndicats.

 

La restructuration, à l’oeuvre depuis le milieu des années 70, rend le procès de reproduction d’ensemble de la société adéquat à la production de plus-value relative, en ce qu’il ne comporte plus aucun point de fixation dans le double moulinet de la reproduction d’ensemble qui reproduit et renvoie sans cesse prolétariat et capital face à face: “Le procès de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et condition du travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre, et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même, qui rejette toujours le premier sur le marché comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel. Sa servitude économique est moyennée et, en même temps, dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat, par le changement des maîtres individuels et par les oscillations des prix de marché du travail. Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié.” (Marx, “Le Capital”, Ed Sociales t 3, p 19-20).

Toutes les caractéristiques du procès de production immédiat (coopération, travail à la chaîne, production-entretien, travailleur collectif, continuité du procès de production, sous-traitance, segmentation de la force de travail), toutes celles de la reproduction (travail, chômage, formation, welfare), toutes celles qui faisait de la classe une détermination de la reproduction du capital lui-même (bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante, “partage des gains de productivité”, service public), tout ce qui posait le prolétariat en interlocuteur national socialement et politiquement, c’est-à-dire tout ce qui fondait une identité ouvrière à partir de laquelle se jouait le contrôle sur l’ensemble de la société comme gestion et hégémonie, toutes ces caractéristiques, sont laminées ou bouleversées. Il s’agit de tout ce qui peut faire obstacle au double moulinet de l’auto-présupposition du capital, à sa fluidité. On trouve d’une part toutes les séparations, protections, spécifications qui se dressent face à la baisse de la valeur de la force de travail, en ce qu’elles empêchent que toute la classe ouvrière, mondialement, dans la continuité de son existence, de sa  reproduction et de son élargissement, doive faire face en tant que telle à tout le capital : c’est le premier moulinet, celui de la reproduction de la force de travail.

On trouve d’autre part toutes les contraintes de la circulation, de la rotation, de l’accumulation, qui entravent le deuxième moulinet, celui de la transformation du surproduit en plus-value et capital additionnel. N’importe quel surproduit doit pouvoir trouver n’importe où son marché, n’importe quelle plus-value doit pouvoir trouver n’importe où la possibilité d’opérer comme capital additionnel, c’est-à-dire se transformer en moyens de production et force de travail, sans qu’une formalisation du cycle international (pays de l’Est, périphérie) ne prédétermine cette transformation. La fluidité de chacun des moulinets n’est mis en oeuvre que dans et par celle de l’autre.

Globalement, la restructuration se définit comme la dissolution de tous les points de cristallisation du double moulinet de l’auto-présupposition du capital, et cela depuis tout ce qui constitue l’identité ouvrière, jusqu’à la séparation entre centre et périphérie, la séparation du cycle mondial en deux aires d’accumulation et enfin au système monétaire. Avec la restructuration actuelle, ce sont les deux bras du moulinet qui deviennent adéquats à la production de plus-value relative en même temps que le procès de production immédiat, leur intersection, qui confère à chacun son énergie et la nécessité de sa métamorphose. C’est en ce sens que la production de plus-value et la reproduction des conditions de cette production coïncident.  Tant et si bien que la contradiction entre les classes se situe dorénavant au niveau de leur reproduction en tant que classes .  Ce niveau de la contradiction comporte : la disparition de toute identité ouvrière ; l’existence comme classe du prolétariat est identique à sa contradiction avec le capital ; le prolétariat ne porte aucun projet de réorganisation sociale sur la base de ce qu’il est. Ce sont là les caractéristiques du nouveau cycle de luttes.

Pour le prolétariat, cela signifie qu’être en contradiction avec le capital, c’est être en contradiction avec sa propre existence comme classe ; il n’y a aucune contradiction interne, mais affrontement avec l’autre terme bien réel et autonome du rapport : le capital. Au cours de ce cycle de luttes, la pratique de la classe contre le capital, dans la phase à venir de crise de la reproduction d’ensemble, comporte la capacité à mettre en question sa propre existence comme classe. C’est la même structure de la contradiction qui est à l’oeuvre dans le cours des luttes revendicatives et qui trouve alors dans la reproduction du capital sa limite spécifique en même temps que sa radicalité. Produire son appartenance de classe dans le capital, comme une contrainte extérieure, et une contingence, c’est dans la révolution, dans la crise de l’implication réciproque, le dépassement  du cours quotidien des luttes revendicatives produit à partir de ces luttes elles-mêmes et en leur sein. C’est la perspective offerte par ce cycle de luttes, non comme une transcroissance mais comme un dépassement produit (cf, “Des luttes actuelles à la révolution” T.C.13).

Pour comprendre la production du communisme, c’est au contenu de cette remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe qu’il faut s’intéresser. La classe trouve alors, dans ce qu’elle est contre le capital, la capacité de communiser la société, au moment où simultanément, elle traite sa propre nature de classe comme extériorisée dans le capital. La contradiction entre les classes est devenue la “condition” de sa propre résolution comme immédiateté sociale de l’individu.

Le prolétariat, défini dans l’exploitation est la dissolution des conditions existantes en ce qu'il est non-capital, il trouve là le contenu de son action révolutionnaire  comme mesures communistes : abolition de la propriété, de la division du travail, de l'échange, de la valeur.

C’est parce que le prolétariat dans son rapport contradictoire au capital est la dissolution des conditions existantes que la contradiction qu’est l’exploitation peut prendre cette forme de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure dans le capital. Cette structure ultime de la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est que ce contenu de la contradiction (le prolétariat comme dissolution des conditions existantes sur la base des conditions existantes) en mouvement, ce contenu comme forme. Cette structuration de la contradiction n’est pas le cadre dans lequel se manifesterait un contenu immuable, une nature révolutionnaire de la classe, une définition préexistante. C’est de par ce qui est au coeur de cette situation de dissolution des conditions existantes dans le rapport contradictoire au capital, c’est-à-dire de par la non-confirmation du prolétariat dans la contradiction, de par le fait qu’aucun des éléments de sa définition ne soit quelque chose qui le confirme dans ce rapport, que la contradiction entre prolétariat et capital, qu’est l’exploitation, peut se structurer comme extranéisation de l’appartenance de classe. Cette structure de la lutte de classe est alors en elle-même  un contenu, c’est à dire une pratique. Etre la dissolution des conditions existantes comme classe s’impose dans l’extranéisation de l’appartenance de classe comme quelque chose à dépasser, en même temps qu’elle s’impose comme le présupposé de ce dépassement , qu’elle fournit les axes de celui-ci comme pratique, comme mesures communistes dans la révolution.

Le prolétariat est la dissolution de la propriété  sur la base de la propriété. Comme propriété, c’est son activité elle-même qui se dresse face à lui. Sur la base de la propriété, il est la dissolution de la forme autonome de la richesse. En tant que négation de la propriété comme rapport interne à la propriété, le prolétariat est la présupposition nécessaire du dépassement de l’appropriation sur le mode de l’avoir, dissolution de l’objectivité face à l’activité comme subjectivité, dépassement de la détermination contradictoire de la richesse comme objectivité et subjectivité.

Le prolétariat est la dissolution de la division du travail  sur la base de la division du travail. L'aliénation que représente la division du travail n'est pas en soi dans le fait de fixer chaque individu dans un développement unilatéral, mais dans le fait que cette fixation n'existe qu'en corrélation avec l'accession à l'indépendance du caractère social de l'activité humaine. Dans le mode de production capitaliste la division du travail parvient à un stade où une classe peut être sa dissolution interne, et comme activité révolutionnaire, la présupposition de son dépassement.                

En tant que travail vivant le prolétariat fait face à l'enchaînement du travail social objectivé dans le capital social. Producteur de plus-value, le prolétariat se rapporte à chaque capital en tant que partie aliquote du capital total. La capacité du prolétariat à traiter cet enchaînement comme totalité ne résulte pas seulement de ce que producteur de valeur, son travail n'est par là même attaché à aucune production particulière, mais encore être producteur de valeur cela implique le total développement de la division manufacturière. L'extrême division manufacturière du travail se rapporte au travail concret, mais elle n'existe que parce que ce travail concret doit se prouver comme travail abstrait, que par le double caractère du travail. Ainsi pour le prolétariat, être la dissolution de la division du travail sur la base de la division du travail, parce qu'il est travail vivant producteur de valeur et de plus-value, le fonde à produire le communisme parce qu'il est à même de traiter l'activité humaine comme totalité. En outre la relation, dans le prolétariat, entre la division sociale et la division manufacturière du travail, le fonde à traiter l'activité humaine comme totalité à partir de chaque activité particulière qui inclut cette totalité. Il ne s'agit plus alors de concevoir l'activité humaine en tant qu'elle est traitée comme totalité, au travers d'une réorganisation de la production, d'une globalisation, d'une planification, qui à nouveau ne ferait que définir les parties comme des accidents de la totalité (cf, la division du travail dans le mode de production asiatique ou la communauté traditionnelle).  C'est là que gît, dans ce double aspect du travail qui est divisé (double aspect qui se détermine l'un l'autre dans la production capitaliste de la valeur), la capacité à produire cette immédiateté de l'enchaînement général du travail social dans chaque activité concrète, et non comme une globalisation, ou une résultante de ces activités. En fait cela signifie que l'activité humaine n'a alors d'autre but qu'elle même et son objet, sur lequel elle s'applique, et non plus une finalité externe (capital, valeur, reproduction de l'unité supérieure etc...).

Le prolétariat est la dissolution de l’échange et de la valeur  sur la base de l’échange et de la valeur. Dans le système de la valeur, la négation d'elle-même passe nécessairement par sa forme en mouvement : l'échange.

Le premier aspect par lequel le prolétariat est négation de l'échange sur la base de l'échange reposait sur l'échange du travail vivant contre du travail objectivé, échange dans lequel en définitive le capitaliste ne faisait que remettre à l'ouvrier une partie de son travail précédemment objectivé. De là, contre le capital, le prolétariat trouve, dans ce qu'il est, la capacité, abolissant le capital, de produire et traiter l'activité humaine comme son propre processus de renouvellement en dehors de toute autre présupposition.

Le second aspect par lequel le prolétariat est la négation de l'échange sur la base de l'échange repose sur le fait que le capital est une contradiction en procès, en ce que pour se valoriser, il met en oeuvre du travail promu au rang de travail social mais qui n'est tel qu'ayant son caractère social objectivé en face de lui, ce n'est que dans ce rapport qu'on peut le qualifier de travail directement social.   Les caractéristiques de l'accumulation du capital, l'universalisation et la socialisation du travail comme antagonisme au travail lui-même, fondent pour le prolétariat la capacité, abolissant le capital, de produire la situation dans laquelle toute activité trouve sa fin en elle-même, en ce qu'elle est présupposée par l'activité de toute la société et la concentre.

Le prolétariat est donc la négation de l'échange sur la base de l'échange, en ce que l'échange est l'affirmation du caractère social de toute activité dans l'aliénation, comme extérieure à elle-même. Le processus de production et d'exploitation capitaliste ne peut mettre en oeuvre qu'un travail socialisé en vue de la création de valeur, c'est là une contradiction en procès qui dans le mode de production capitaliste , prend l'existence bien réelle de l'incapacité pour le travail vivant à valoriser la masse croissante du capital fixe où s'objective, séparé de lui, son caractère social.

Le prolétariat est en tant que classe, la dissolution des classes .  Etre la dissolution des classes n'est pas être autre chose que la dissolution des conditions existantes, mais il ne s'agit pas du même niveau, être la dissolution des classes c'est être la dissolution des conditions existantes comme pratique, comme lutte de classe, c'est la dissolution des conditions existantes en ce que comme classe particulière cette dissolution est un sujet, une pratique révolutionnaire. Le prolétariat n'est jamais confirmé dans sa situation de classe par la reproduction du rapport social dont il est un des pôles. Il ne peut donc triompher en devenant le pôle absolu de la société (cf plus haut la révolution russe).

Contre le capital, dans l'aspect le plus immédiat de sa pratique, de ce qu'il fait, le prolétariat ne veut pas rester ce qu'il est ; il ne s'agit pas là d'une contradiction interne. Il agit bien en tant que classe: se changer soi même et changer ces conditions coïncident. On a, à ce niveau, la dissolution des conditions existantes comme action d'un sujet, comme pratique résumant la dissolution des conditions existantes dans une classe, qui est la dissolution des classes simplement parce qu'elle lutte en tant que telle. C'est dans sa contradiction avec le capital que le prolétariat est une classe qui ne se détermine jamais positivement en elle-même, ce n'est donc que contre le capital et non en lui-même qu'il est la dissolution des classes.

L'appartenance de classe n'est pas en soi une aliénation par rapport à un individu isolé, une personne, qui devrait se définir, ou non, comme socialement membre d'une classe. L'appartenance de classe, être un individu particulier, est une aliénation dans la mesure où c'est nécessairement poser la classe antagonique, la séparation d'avec la communauté, comme sa propre définition d'être de la communauté.

Analyser le prolétariat comme dissolution des classes en tant que classe particulière n'aboutit qu'à comprendre comment abolissant le capital, le prolétariat trouve dans ce qu'il est, dans cette contradiction, la capacité à produire le communisme comme développement de l'humanité ne considérant rien de ce qui a été produit comme limite : auto-production de l'humanité ne posant aucun rapport social comme présupposition à reproduire, auto-production comme manque, passion, destruction et création constante, posant sans cesse le devenir comme prémisse. De la même façon que dans le prolétariat, comme classe particulière qui est la dissolution des classes, on avait la synthèse de toutes les autres dissolutions qu'est le prolétariat (propriété,échange,valeur, division du travail), dans son abolition comme classe, qui est produite dans la révolution, on retrouve le contenu positif du dépassement de toutes les aliénations, qui dans leurs diversités constituent le contenu des mesures communistes prises par le prolétariat au cours de la révolution..

L'immédiateté sociale de l'individu, cela signifie fondamentalement l'abolition de la division de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère à l'individu. On peut alors approcher positivement ce que sont les individus immédiatement sociaux, ou plutôt ce que sont les rapports d'individus immédiatement sociaux dans leur singularité (à ce point des choses le terme lui-même de “social” est ambigu, il n’est peut-être plus nécessaire). Leur auto-production dans leurs rapports réciproques n'implique jamais une reproduction dans un état qui serait une particularisation de la communauté, ce qui est impliqué par la division du travail, la propriété, et les classes. Les individus immédiatement sociaux traitent consciemment tout objet comme activité humaine et dissolvent l'objectivité en un flux d'activités (dépassement du prolétariat comme dissolution de la propriété sur la base de la propriété); ils traitent leur propre activité comme particularisation concrète de l'activité humaine (d° pour la division du travail) ; ils considèrent pratiquement leur production et leur produit, dans leur coïncidence, comme étant leur propre fin en soi et incluant leurs déterminations, leurs possibilités d'effectuation et leurs finalités (d° pour l’échange et la valeur) ; et finalement ils posent la société comme étant à produire constamment dans le rapport entre individus, et chaque relation comme prémisse de sa transformation (d° pour les classes).

Le dépassement des conditions existantes, c’est le dépassement de l’objectivation de la production. En cela le communisme est le dépassement de toute l’histoire passée, il n’est pas un nouveau mode de production et ne peut se poser la question de la gestion de celle-ci. C’est une rupture totale avec les notions d’économie, de forces productives, de mesure objectivée de la production. L’homme est un être objectif (qui se complète avec des objets extérieurs qu’il fait devenir pour lui) ; tout au long de son histoire, la non-coïncidence entre l’activité individuelle et l’activité sociale qui est le fait même de son histoire et qui n’a ni à être prouvée, ni produite abstraitement, prenait  la forme chez cet être objectif de la séparation ( de l’objectivation) de l’acte productif et de la production, d’avec lui-même,  devenant le caractère social de son activité individuelle. Séparation, aliénation, objectivation, au cours de l’histoire de la séparation de l’activité d’avec ses conditions, constituèrent celles-ci en économie, en rapport de production, en mode de production.. Dissolution des conditions existantes du mode de production capitaliste, comme classe, le prolétariat, sans se figurer que toute l’histoire passée n’avait comme but que de parvenir à cette situation est la présupposition dans sa contradiction avec le capital du dépassement de toute cette histoire

Comment une classe agissant strictement en tant que classe peut-elle abolir les classes ? L’histoire du mode de production capitaliste comme contradiction entre le prolétariat et le capital nous donne la résolution de l’énigme. Mais attention, lorsque du doigt on trace sur la carte le chemin à parcourir, on n’est pas pour autant parvenu au but ; c’est dans la lutte de classes de ce cycle de luttes que l’énigme doit être résolue.

Correspondance

Cette lettre a été adressée à diverses personnes et entre autres aux gens de Théorie Communiste. En ce qui concerne T.C., la réponse à cette lettre, ne porte pas, bien-sur, sur la critique qui est faite d’une certaine complaisance dans l’extériorité face à la grève de 95 et aux luttes quotidiennes en général (cf “Le journal d’un gréviste” et T.C.13), mais sur l’analyse générale de la période et des cycles de luttes.

 

LETTRE A QUELQUES AMI(E)S

...et à ceux qui voudraient s’y reconnaître.

A propos du mouvement social de Nov./Décembre 95 en particulier et des luttes quotidiennes en général.

 Bonjour,

 Les grèves de la fonction publique de Nov/Décembre 95 ont fait apparaître pour la première fois sur ce type de sujet (en tout cas à ma connaissance) un clivage entre certains d’entre nous. Le phénomène est suffisamment important pour le noter et en parler, d’autant plus que ce clivage ne recoupe pas toujours les clivages antérieurs qui ont parcouru le petit milieu “ultra-gauche” qui est encore le nôtre. Il porte sur deux points : l’appréciation du mouvement lui-même et, plus pratiquement, notre rapport à celui-ci.

En ce qui concerne le premier point, vous avez le plus souvent identifié le mouvement de décembre à une lutte défensive de salariés face à la remise en cause de leurs acquis par le gouvernement Juppé. Vous avez décidé qu’il ne vous concernait pas. D’autres, dont je fais partie, ont considéré qu’ils s’agissait d’un mouvement porteur de caractéristiques nouvelles --et, pourquoi pas, osons le mot, d’espoir --- spécifiques à la période actuelle (même si, sur les motifs de cette spécificité et son contenu les avis peuvent différer) . Ceux-là ont participé activement au mouvement au sein des manifestations et des A.G., même si c’est sans illusions sur son avenir immédiat. Ils sont salariés du secteur public et en tant que tels directement concernés par ce qui se passait. La relation de la grève faite par L. Martin dans “Journal d’un gréviste” illustre bien cette attitude. Pour moi et pour d’autres, salariés du privé, nous avons dû nous contenter de gérer notre frustration “de ne pas en être”, à travers les limites d’un suivi bienveillant du mouvement par média interposés, de sa défense contre les collègues de bureau -- il y en eut malgré la popularité des grèves-- crachant sur ces “fonctionnaires planqués”, ou d’un accompagnement systématique sur le terrain. Pour ma part, lors d’une manifestation de la mi-décembre, j’ai fait un bout de chemin avec un groupe d’ouvriers cégétistes de la R.A.T.P. dans lequel m’avait introduit un ami. Pourtant, malgré le bon accueil des manifestants du groupe, plutôt contents de voir “un camarade du privé” se joindre à eux, je ne suis pas resté très longtemps, ressentant rapidement le caractère volontariste et artificiel  de ma présence et j’ai repris mes déambulations le long de la manifestation. Re-frustration. mais la question n’est pas que là, même si cet aspect des choses indique clairement le caractère limité du mouvement : si j’avais eu la possibilité d’y participer sur une base salariale adéquate, j’y aurai participé.

Je sais ce que vous allez me répondre : “Tu vois bien que ce n’était pas la peine d’y aller...tu reconnais toi-même les limites du mouvement, et tu sais bien que la révolution ne se fera pas sur la base du salariat, alors...”  C’est justement là le problème ! J’ai pu répondre à certains d’entre vous de manière vive, que si ils attendaient d’être sûrs du caractère “vraiment révolutionnaire” d’un mouvement pour y participer, ils risquaient fort de se trouver dépassés le jour où cela arriverait. C’était pas très sympathique et surtout faux. Une anecdote : lors de la manifestation parisienne des enseignants annoncée sur le parcours Odéon / Assemblée Nationale, je suis allé avec un ami attendre le passage du cortège confortablement installé à la terrasse du Flore. Nous attendions son arrivée par la gauche du Bd St Germain, malheureusement pour nous, il est parti en sens inverse par le Bd St Michel via le Luxembourg et nous avons dû courir après la manif pour la rattraper ! Forts de notre auto-dérision habituelle, cela nous a fait beaucoup rire...sur le moment ; mais je crois que notre rire était plutôt jaune.

Ce type d’attitude n’est pas gratuit. Je pense qu’il trouve son origine dans une “vision du monde” que nous nous sommes forgés par le passé : en gros dans les années 70 et 80. Nous avons procédé au cours de ces années à une critique du programme prolétarien et de son appendice syndical et, pour ce faire, nous avons, entre autre, développé le thème de “l’implication réciproque entre le prolétariat et le capital” comme fondement de cette critique. Et nous avons eu raison ! On peut résumer nos thèses en ce qui concerne les luttes quotidiennes et la révolution, à travers des formules telles que “la défense de la condition prolétarienne n’est pas le marchepied de la révolution”, ou : “il n’y a pas de transcroissance entre les luttes quotidiennes du prolétariat et la révolution”. De façon cohérente, il n’était donc pas possible de participer à quelque mouvement social que ce soit et, à l’exception de Mai 68 pour les plus agès d’entre nous, nous ne l’avons pas fait...jusqu’à ces semaines de Décembre 95 pour certains. Je crois que c’est cette “vision du monde” qui explique aujourd’hui votre attitude face à la grève de décembre. Le problème est que celle-ci, sortie de son contexte politique et théorique --la critique du programme prolétarien-- se transforme en idéologie ; ceci d’autant plus que cette critique est aujourd’hui globalement achevée ou, au moins, doit être poursuivie et reprise sur des bases théoriques nouvelles et dans de nouvelles perspectives. Les analyses théoriques au travers desquelles nous avons critiqué le programme prolétarien doivent être remises en question sur la base des transformations qui ont depuis marqué la contradiction entre le prolétariat et le capital (je vais y revenir).

La théorie communiste telle qu’elle s’est élaborée jusqu’à ces dernières années, l’a été strictement comme théorie critique du programme prolétarien, et uniquement comme cela, c’est-à-dire comme une théorie critique négative de la révolution sur la base de la critique du programme, pour laquelle la critique de la “transcroissance” et partant de la défense de la condition prolétarienne comme marchepied de la révolution, sont les axes essentiels. Ainsi s’est construite ce que l’on peut appeler aujourd’hui une “théorie contreprogrammatique” de la révolution. Mais, il faut bien s’en rendre compte désormais, cette théorie contreprogrammatique tend à devenir un frein en même temps que s’épuise la problématique qui lui a donné naissance. Au coeur de cette problématique, je l’ai dit plus haut, on trouve l’implication réciproque du prolétariat et du capital et, plus généralement, la mise en avant du thème de l’autoprésupposition du capital qui fonde cette dernière. Je ne dis pas que le prolétariat et le capital ne s’implique plus ; je ne dis pas non plus que le MPC ne se présuppose plus ; je dis que la façon dont la théorie contreprogrammatique développe ces deux notions et les utilise, est une façon unilatérale marquée par sa problématique. Ces modes unilatéraux de l’implication réciproque et de l’autoprésupposition, pertinents pour la critique du programme construite en théorie, deviennent réducteurs dans un autre cadre, dans la mesure où ils sont amenés à mettre l’accent sur l’unité du rapport entre le prolétariat et le capital et sur le fait qu’il est subsumé par l’un de ses pôles (le capital) au détriment du fait que ce rapport est une contradiction en acte, une activité spécifique de deux classes. Par moment, cette vision des choses flirte d’ailleurs avec la mystification induite par l’autoprésupposition du MPC selon laquelle le capital est la source unique de toutes les richesses...Elle court le risque, en tout cas, de dériver vers une perception du mouvement social pour laquelle le sujet de l’histoire devient, par défaut , au mieux la contradiction prolétariat / capital, au pire le capital lui-même. Dans les deux cas, l’histoire devient un processus quasi automatique, objectif, qui se déroule sous nos yeux comme un long fleuve turbulent : on perd le sujet vivant de l’histoire et il peut devenir effectivement difficile de le reconnaître quand on le rencontre dans la rue...Al’époque, “Théorie Communiste” a critiqué cette dérive sous le nom de “CinémaScope” ; mais je crois qu’elle est consubstantielle à la théorie contreprogrammatique et que la seule façon de la critiquer véritablement réside dans le dépassement de celle-ci dans une théorie positive de la révolution communiste.

Dit rapidement, mais ça sera suffisant pour la question qui m’occupe ici, une théorie positive de la révolution communiste est une théorie qui considère que c’est la détermination du contenu du communisme qui permet l’analyse de la crise du MPC...et qui met ce programme de travail en application. Ce contenu du communisme, on ne le tire ni de son chapeau, ni des oeuvres du “jeune Marx”...mais du rapport de subordination qu’entretiennent le prolétariat et le capital au moment de la crise, ainsi que du mode dominant d’exploitation ; lesquels rapports de subordination et d’exploitation déterminent l’activité du prolétariat dans la crise, donc le contenu du communisme. Ce qui rend possible cette théorie positive et qui fait aujourd’hui de la théorie contreprogrammatique une théorie limitée, c’est le retournement qui s’est produit dans le cycle de l’accumulation capitaliste autour des années 1968 / 70, le contenu de la crise de Mai 68 et le sens que l’on donne à ceux-ci.

En résumé également : comme la Commune de Paris et les crises insurrectionnelles d’Allemagne et d’Italie en 1917 / 18, la crise de Mai 68 est une crise de “haute conjoncture” de l’accumulation capitaliste qui précède une longue période d’affaiblissement du rythme d’accumulation du capital en raison d’une diminution de sa rentabilité. A contrario, les crises de 1848 en France, de 1905 en Russie et 1936 en Espagne, sont des crises de “basse conjoncture”qui président à une reprise de l’accélération de l’accumulation capitaliste. Chaque fois, entre les deux, le MPC s’est restructuré, c’est-à-dire a révolutionné ses rapports sociaux (rapports de subordination et d’exploitation) non seulement pour rétablir le taux d’exploitation, mais encore pour le rétablir à un niveau supérieur. En tout cas, c’est comme cela que ça s’est passé entre 1810 / 1817 et 1844 / 51, entre 1870 / 75 et 1890 / 96 (restructuration qui porte le passage de la subordination formelle à la subordination réelle) et entre 1914 / 20 et 1939 / 45. Le problème, c’est qu’après la crise de 1968 / 70 et jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas de restructuration et qu’il n’y en aura pas ou, tout au moins, pas de restructuration au sens strict de bouleversement radical des rapports sociaux capitalistes : confrontée à la crise de la subordination réelle et du rapport d’exploitation fondé sur l’exclusivité de la plus-value relative, la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est porteuse d’aucune nouveauté. Ce à quoi l’on assiste depuis le retournement de 68 / 70 n’est qu’une réorganisation des relations inter-capitalistes sur le plan du taux de profit et de la concurrence et de la sphère de la circulation, pour traduire plus rapidement et plus universellement des gains de productivité en production de plus-value relative. Mais de restructuration des rapports d’exploitation (comme ce fut le cas dans toutes les précédentes restructurations du MPC), on n’en voit point venir...Comme le montre l’histoire des restructurations du capitalisme, du moins jusqu’à la dernière restructuration de 1914 /20 -- 1939 / 40, il n’existe pas de restructuration du MPC sans défaite prolétarienne. La raison en est que le capital ne possède aucune dynamique endogène de réforme en dehors de son rapport conflictuel au prolétariat -- contrairement à ce que peut laisser penser sa mystification induite par son autoprésupposition...lorsque la restructuration est acquise. Mais pour que le conflit ait un contenu restructurateur pour le capital...et qu’il y ait défaite du prolétariat, encore faut-il que celui-ci soit en mesure --sur la base de la contradiction qui l’oppose au capital-- de développer au travers de son activité dans la crise, une perspective qui lui permette de prétendre résoudre de son propre point de vue, la contradiction qui éclate dans la crise. Ce n’est que dans de telles circonstances que celle-ci possède un contenu restructurateur pour le MPC et qu’il est effectivement en mesure de procéder à une restructuration de lui-même. Une fois le prolétariat défait, le capital peut en effet retourner d’un point de vue capitaliste les limites historiques de l’alternative prolétarienne en conditions d’une restauration du rapport de subordination et du taux d’exploitation.

A partir de l’achèvement de la subordination réelle du capital sur le travail avec le passage à l’exclusivité de la plus-relative (à partir de la fin de la restructuration de 1914 / 20 -- 1939 / 45), c’est la possibilité même de toute restructuration capitaliste qui disparait dans son principe : à partir de la contradiction qui l’oppose au capital, le prolétariat n’est plus en mesure de développer sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du MPC. Aujourd’hui, alors que la période de ralentissement de l’accumulation capitaliste inaugurée avec la crise de 68 / 70 n’a toujours pas débouché sur la restructuration du rapport social capitaliste et une reprise de l’accélération de l’accumulation, cette impossibilité devient pratique. Elle se manifestera concrètement dans la crise qui vient, qui clora le cycle présent...et par là-même, le cycle historique du MPC. Pour le prolétariat, entrer en conflit avec le capital sur la base de la contradiction qui l’oppose à celui-ci, revient immédiatement à dépasser le MPC et à se nier lui-même dans le mouvement de ce dépassement. En l’absence de toute restructuration possible, les luttes quotidiennes du prolétariat prennent donc un tout autre contenu. Pour appréhender celui-ci, il n’est plus possible de continuer à fonctionner à partir des analyses de la théorie contreprogrammatique de la non-transcroissance des luttes quotidiennes vers la révolution. La “défense de la condition prolétarienne” se réduit désormais à l’affirmation du prolétariat contre le capital, sans que cette affirmation soit la base d’une négociation des termes de l’implication réciproque du prolétariat et du capital (le niveau du partage du surproduit entre travail et capital) et tend à remettre en question l’implication elle-même à travers celle de ses deux protagonistes. Les modalités particulières de cette remise en question sont propres à chacun des conflits. Les grèves de décembre 95 étaient, à leur manière, l’une de ces modalités : les prolétaires qui ont céssé le travail “ont eu raison” de défendre leurs acquis, parce qu’ils n’ont défendu que leurs acquis, en s’affirmant contre le capital, sans manifester une volonté de négociation et sans se poser en force de proposition alternative “progressiste” pour sortir du conflit. Ceux d’entre-nous qui ont participé à cette grève ont également eu raison : notre attitude face à des mouvements de ce type doit changer.

Le mouvement de décembre 95 ne vous a “rien dit” ; vous n’avez pas ressenti le désir d’y participer parce que vous n’avez pas eu envie de vous associer aux collègues de votre établissement (pour les enseignants) dans la mesure où, dit simplement, vous en avez ras-le-bol de votre boulot. Vous n’avez pas considéré que l’objet de la grève était ce qui vous rend la société du capital insupportable. Pourtant, d’autres l’ont fait que l’on ne peut pas vraiment suspecter d’un attrait particulier pour la Sécu, ou pour leur retraite, et se sont précipités dans la brèche pour dire plus que “Non à la loi Juppé” et, comme l’ensemble des manifestants, ils ont crié “Tous ensemble”. Je ne suis pas, moi non plus, un fanatique de la Sécu et de la retraite, pourtant, malgré les limites que j’ai évoquées au  début de cette lettre, j’ai trouvé dans le mouvement autre chose que le simple refus du plan Juppé : peut-être le sentiment d’appartenir à une classe, sentiment d’une socialité autre lorsque la classe s’affronte à elle-même à travers le capital. Je crois que le “Tous ensemble” ne doit pas être réduit à un appel à la solidarité salariale ou à l’unité...peut-être s’adressait-il à “ceux du privé”, mais surtout j’y vois l’expression d’une affirmation de la classe contre le capital : “Tous ensemble”, ce n’est pas que “venez nous rejoindre”, c’est aussi un constat, l’affirmation que l’on est  “tous ensemble”, qu’ “on est là...” et que l’on se reconnaît contre ceux qui nous exploitent. D’accord, décembre 95, c’était la défense du “bout de gras”, mais la défense du “bout de gras”, ce n’est plus la simple défense du “bout de gras”comme j’ai essayé de l’expliquer plus haut...Dans notre rapport aux luttes quotidiennes il faut dépasser deux attitudes également fausses : la première c’est l’attitude militante qui “y va” ou “n’y va pas” sous la pression d’une “obligation historique objective” ; la seconde c’est l’attitude esthétique, ou existentielle qui règle son rapport au mouvement selon que celui-ci raisonne ou non avec ses positions d’individu singulier sur la société, son boulot, sa vie quotidienne, etc. La question de la participation à une lutte ne se pose pas (et la poser comme je le fais ici, c’est encore se situer à l’extérieur d’un mouvement qu’il n’est pas question de précéder, de suivre, ou de rattraper / rater). Mais cela suppose que nous dépassions les schémas de la théorie contreprogrammatique : le travail théorique peut nous y aider, mais aussi sa socialisation : sa diffusion “grand public” (sic), les discussions, le débat...c’est-à-dire tout ce qui peut permettre de sortir de notre isolement actuel --d’où entre autre cette lettre.

Voilà, en quelques mots, les motifs qui, selon moi, nous obligent désormais à reconsidérer radicalement notre approche des luttes quotidiennes, aussi bien du point de vue de l’interprétation que l’on peut en faire par rapport à la révolution à venir, que du point de vue de notre rapport à celles-ci. Je crois, au-delà de nos sensibilités personnelles, que c’est ce que vous n’avez pas vu suffisamment à propos du mouvement de décembre 95.

Cette lettre s’adresse à diverses personnes qui, sur le détail, ont manifesté des points de vue différents par rapport au mouvement de décembre. J’ai essayé une synthèse et je sais bien que personne ne s’y retrouvera complètement : ce n’était pas le but et de toutes façons ce sont les limites du genre...Pour les personnes que je n’ai pas rencontrées, j’imagine que cela peut les intéresser, sans anticiper sur leurs positions. Je suis donc prêt à en parler avec toi si tu le souhaites.

 Amicalement

Paris, octobre 96

Christian C.

  Réponse à Christian C. (Novembre 96)

 Salut

 Je distinguerai dans ta lettre deux parties : la première va du début à “dans une théorie positive de la révolution communiste” ; la seconde de là, à la fin.

Pour la première partie, j’étais très content de lire quelque chose qui recoupe beaucoup de mes interrogations depuis la rédaction et surtout la relecture du “Journal d’un gréviste”, texte qui oblige à remettre en chantier la problématique “des luttes actuelles à la révolution”. Je suis tout à fait d’accord que l’on ne peut plus se contenter de dire que “la révolution ne se fera pas sur la base du salariat”, même si c’est vrai, c’est justement là le problème, car la classe révolutionnaire c’est justement celle des travailleurs salariés, avec quelques “précisions”. Je suis d’accord qu’il faille reprendre les notions d’implication réciproque et d’autoprésupposition et que la critique du “Cinémascope” n’est pas allé assez loin, mais je doute personnellement qu’elle puisse s’achever en tant que formulation théorique. Attention de ne pas tirer à ces notions un coup de chapeau au passage et ensuite de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Ta critique concorde en grande partie avec la problématique de l’activité de la classe mise en oeuvre dans le “Journal...” Cependant est-ce-que l’insuffisance de la critique du “cinémascope” et de la compréhension de l’activité de la classe, permet de construire l’idée d’une “théorie contreprogrammatique”, opposée à une nouvelle théorie à produire maintenant? J’aurai plutôt tendance à penser que c’est cette même théorie critique du programme qui s’approfondit, et qui se produit comme plus que la critique du programme, ce plus elle l’était en outre déjà dans les concepts qu’elle met en oeuvre. Les concepts d’implication réciproque ; d’autoprésupposition ; d’identité entre le prolétariat classe du mode de production capitaliste et classe révolutionnaire ; d’identité entre la contradiction prolétariat-capital et le développement du capital ; de cycle de luttes ; de désobjectivation de la contradiction prolétariat-capital comme exploitation ; d’historicisation de la révolution et du communisme ; de capacité révolutionnaire et communiste du prolétariat comme situation dans un rapport contradictoire historiquement défini et non comme nature ou être ; d’identité entre abolition du capital et des classes dont le prolétariat..., sont toujours ceux qui fondent la théorie que nous produisons et que nous avons à produire. Une “théorie positive de la révolution communiste”, en ce qu’elle doit fonder cette positivité, ne peut procéder que de l’approfondissement de ces concepts, approfondissement dépendant, on vient d’en faire l’expérience, du cours de la lutte de classes.

Je sais bien que pour la plupart ce ne sont pas en eux-mêmes ces concepts que tu critiques, mais comme tu le dis : “la façon dont la théorie contreprogrammatique les développe”. Mais justement ce que je conteste c’est de construire comme totalité achevée en tant que “théorie contreprogrammatique”, le développement de ces concepts jusqu’à présent, totalité opposée à la “théorie positive”. J’ai plutôt, quant à moi, tendance à insister sur la continuité, dans la mesure où ce sont les mêmes concepts que nous utilisons et approfondissons. Bien-sur, nous continuons à parler de prolétariat et de capital, et nous ne faisons plus de théorie programmatique, tu pourrais me rétorquer que ce qui compte c’est la totalité qu’organisent ces concepts. La répartie serait pertinente si la poursuite de leur utilisation donnait vraiment une totalité théorique différente (un autre paradigme), mais je ne pense pas que ce soit le cas. Dans ce que j’entrevois de la production théorique actuelle, soit on poursuit ces concepts et on les approfondit, soit on construit une autre théorie (comme tu cherches à le faire), mais alors on est en grande partie contraint de les abandonner. On a peut être développé ces notions de façon unilatérale, mais la limite de ce développement unilatéral est vite apparue, ce qui pourrait témoigner de la vitalité de ces concepts et de la théorie qui les organise. De toute façon je pense que la production théorique se débattra toujours avec le programmatisme, non seulement de par le fait qu’elle est la théorie d’une classe, mais encore de par sa spécificité “intellectuelle”.

La deuxième partie de ta lettre vient en grande partie chercher à fonder cette coupure que tu institues entre une “théorie contreprogrammatique” et une “théorie positive de la révolution communiste”, car pour produire cette coupure il faut la fonder sur une compréhension et un découpage des cycles de luttes, ce qui éclaire notre désaccord précédent. Je ne peux m’empêcher de penser en lisant cette deuxième partie à ce que de façon ironique et un peu acerbe, tu me disais au printemps dernier à Paris : “T.C. a découvert la lutte de classe et la grève”. C’était, j’en conviens, une jolie remarque polémique, mais qui pourrait avoir un effet boomerang.

J’ai du mal à suivre le premier § de cette partie. D’abord, il commence par ce qui me paraît être une tautologie : “C’est la détermination du contenu du communisme qui permet l’analyse de la crise du M.P.C”, mais alors d’où tires-tu cette détermination du contenu du communisme ? “du rapport de subordination qu’entretiennent le prolétariat et le capital au moment de la crise.” Donc on tire de l’analyse de la crise,...ce qui permet l’analyse de la crise. Il te faut le contenu du communisme pour analyser la crise et l’analyse de la crise pour déterminer le contenu du communisme. Tu ne sais toujours pas “d’où tu parles du communisme” (cf notre correspondance de l’année dernière). Ensuite cette “théorie positive” est rendue possible par “le retournement qui s’est produit dans ce cycle de l’accumulation capitaliste autour des années 68/70, le contenu de la crise de Mai 68, et le sens que l’on donne à ceux-ci”. Ce “retournement” et cette “crise” n’est-ce pas plutôt ce qui a rendu possible ce que tu appelles la “théorie contreprogrammatique”, la coïncidence et la chronologie le laisseraient penser. Il semble que l’on retrouve la même tautologie que précédemment : ce qui rend possible la “théorie positive”, c’est le sens que l’on donne à ce retournement, c’est à dire la “théorie positive” elle-même. Cependant tout cela n’a d’intérêt et ne trouve son explication que par ce qui suit.

Tu établis une chronologie des crises et tu en tires que “chaque fois entre les deux, le M.P.C s’est restructuré”. Donc il y a eu plusieurs restructurations. Or dans ta compréhension générale, il ne peut il y en avoir qu’une : celle du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle. Ou alors il faut expliquer que ce que tu admets pour la subsomption formelle, des restructurations à l’intérieur d’elle-même, ne peut plus exister en subsomption réelle. Je sais bien que tu considères que les crises à l’intérieur de la subsomption formelle sont dues au fait que le mode relatif d’extraction de la plus-value se développe en son sein, et que de “l’exclusivité de la plus-value absolue” on passe à des phases de plus ou moins équilibre entre les deux, d’où des crises et des restructurations.  Rien n’empêche d’imaginer qu’il y ait de même une histoire de la plus-value relative, non que se répèterait des situations d’équilibre, mais en considérant que la plus-value relative est la dynamique d’une histoire de la domination réelle.  Il ne peut dans cette histoire s’agir d’un mélange de pl absolue et relative même si les deux continuent toujours à coexister, ce n’est pas de là que peut provenir la dynamique historique, mais des propres modalités selon lesquelles la pl relative a organisé la subsomption réelle. On pourrait même, à la limite, en acceptant “l’exclusivité”, considérer que cette “exclusivité” a une histoire. On ne passe pas comme cela des abstractions (exclusivité de la pl relative) à l’histoire du mode de production  capitaliste.

Ton refus de considérer la restructuration actuelle repose sur un raisonnement par l’absurde, résultant d’une construction formelle qui évacue a-priori la possibilité même de cette restructuration : nous sommes dans l’exclusivité de la pl relative, il n’y a pas d’autres modes d’extraction de la pl, donc il ne peut il y avoir de restructuration. Tout d’abord, comme je le disais “l’exclusivité de la pl relative” demeure largement à démontrer. “L’exclusivité de la pl relative” dont tu parles est une illusion, ou un effet de système théorique. Je préfère, quand on en vient aux délimitations historiques et chronologiques, parler de dominance et de principe dynamique du système, mais même en admettant cette “exclusivité”, cela ne supprimerait pas ipso facto la question de l’histoire de cette “exclusivité”. Il est vrai que cela nuirait au bel ordonnancement du système, et cette belle architecture vaut bien des entorses à l’histoire.

Ce refus a-priori te conduit à deux types de considérations assez étranges. La première se rapporte à la façon dont tu rends compte des changements “économiques” dont tout de même tu acceptes l’existence depuis le début des années 70. “Une réorganisation des relations inter-capitalistes sur le plan du taux de profit et de la concurrence et de la sphère de la circulation pour traduire plus rapidement et plus universellement les gains de productivité en production de plus-value relative.” Donc il n’y aurait eu “réorganisation” (mais pas restructuration) qu’au niveau du rapport des capitaux entre eux. Pas de transformations dans le procès de travail, dans le marché du travail, dans les modalités de fixation du prix de la force de travail, dans la reproduction globale de la force de travail face au capital, dans l’extension de la salarialisation au niveau mondial. Tu avoueras tout de même que passer cela sous silence est un peu gros, tout comme au niveau théorique de la compréhension du mode de production capitaliste, le fait de considérer la réorganisation du rapport des capitaux entre eux de façon autonome, indépendamment d’une “réorganisation” du rapport entre prolétariat et capital. D’où viennent ces gains de productivité dont tu parles, et cet accroissement de la plus-value relative qui en résulte. On dirait que la modification du rapport des capitaux entre eux est susceptible de générer un accroissement de la plus-value.

Non seulement les modifications dont tu parles sont une restructuration du rapport d’exploitation à l’intérieur de la subsomption réelle ayant la plus-value relative comme dynamique (exclusivité de la pus-value relative, tout comme de la plus absolue, ne veut pas dire grand chose), mais encore, la plus-valus relative, comme principe dynamique restructurant la subsomption réelle, insuffle une vigueur nouvelle à l’extraction de plus-value absolue : allongement de la durée réelle du travail ; en même temps augmentation des heures supplémentaires qui, flexibilité aidant, ne sont plus compter comme telles ; flexibilisation et annualisation du temps de travail revenant à un accroissement de l’intensité du travail, ce qui est de la plus-value absolue ; allongement des durées de cotisation retraite ; modification des normes sociales de consommation modifiant la composante historique de la valeur de la force de travail, l’abaissant de façon bien supérieure aux gains de productivité, ce qui équivaut à une augmentation sur le mode absolue de la plus-value ; répartition du salaire destiné à la reproduction d’une famille ouvrière sur la vente de plusieurs forces de travail (c’est le secret des dernières statistiques américaines -- oct 96-- où coexistent une baisse des salaires moyens et une augmentation légère des revenus des ménages). Il faut être enfermé dans un système absolument formel où les formes de la plus-value ne sont que des “Lego” que l’on combine, pour écrire : “de restructuration des rapports d’exploitation on n’en voit point venir”. Il devient difficile de considérer tout cela comme la crise de l’ancien et non comme restructuration, encore faudrait-il avoir la problématique qui permette de le prendre en considération. Pourquoi ne parles-tu pas de cela au même titre que les modifications dans les rapports entre les capitaux ? Serait-ce parce que se pencher sur, et évoquer le procès immédiat, la reproduction de la force de travail, la valeur de la force de travail, ce seraient montrer qu’il y a des “modifications” qui touchent au coeur de la production de plus-value ? A ce moment là, la pente vers la restructuration deviendrait très glissante.

La seconde considération est celle concernant les luttes depuis la fin des années 60. “Il n’existe pas de restructuration du M.P.C. sans défaite ouvrière.” Malgré ce que peut amener à penser “la mystification induite par l’autoprésupposition du capital”, je suis tout à fait d’accord avec cette vision du cours du capital, j’ajouterai même que la restructuration du capital n’en est une que si elle inclut en elle même, dans ces caractéristiques capitalistes, d’être une réponse au communisme, c’est ainsi que sur la base du passage dans les “Fondements de la critique de l’économie politique” (Ed Anthropos, T.2, p 222) où Marx décrit le capital comme “une contradiction en procès”, je comprends la signification historique du mode de production capitaliste.

Pour toi depuis 1945, toute possibilité de restructuration aurait disparu du fait que le prolétariat “n’est plus en mesure de développer, sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du M.P.C”. Là je ne suis plus d’accord (en dehors du fait que, sur sa base, dans le programme, ce ne sont pas les contradictions du M.P.C que le prolétariat se propose de résoudre). D’abord après avoir placée la limite en 1945, tu sembles la déplacer vers 68/70, et laisser dans le flou la période 45-70. Cette dernière appartient-elle à la phase que tu définis comme celle où : “la défense de la condition prolétarienne se réduit désormais à l’affirmation du prolétariat contre le capital” ? Quel est le contenu de cette affirmation? Ne confonds-tu pas affirmation du prolétariat et existence comme classe, constitution en classe? C’est dur à deviner. De toute façon, la vision maximaliste (qui s’accorde bien avec l’exclusivité de la plus-value relative pour nous donner une période actuelle où l’histoire semble être comme suspendue) que tu présentes : “Pour le prolétariat entrer en conflit avec le capital sur la base de la contradiction qui l’oppose à celui-ci, revient immédiatement à dépasser le M.P.C. et à se nier lui-même dans le mouvement de ce dépassement.”, au vu des conflits depuis 45 et même depuis 68, est une déclaration bien optimiste pour ne pas dire irréelle. Si cela était, comme le développement du capital c’est le cours de sa contradiction avec le prolétariat, il faudrait en déduire qu’il n’y aurait plus ni cours historique, ni développement, ni même reproduction du capital.

D’un point de vue plus terre à terre : disparus de cette période l’identité ouvrière, les partis communistes, le syndicalisme ; disparues l’autogestion, l’auto-organisation ; disparu ce que comportait comme projet social (humanité, individu) l’autonégation. Tout un cycle de lutte passe à la trappe d’un totalitarisme théoriciste formel. On peut même se poser des questions sur la façon de concevoir la période 17 à 45. Peux-tu concevoir un cycle de luttes en subsomption réelle? il semblerait que non, si ce n’est comme un résidu du programmatisme de la subsomption formelle. A moins de n’y voir qu’un achèvement-essoufflement du programmatisme, il te faudra faire remonter ta proposition maximaliste à la période de l’entre-deux guerres en la matinant de programmatisme.

C’est un seul cycle de luttes qui s’étend de 1917 au début des années 70, comportant une césure considérable en 45. Cycle qu’il faudrait lui-même articuler avec les dynamiques antérieures du programmatisme. Lorsque tu dis que “le prolétariat n’est plus en mesure de développer sur sa propre base, quelque perspective que ce soit de résolution des contradictions du M.P.C.”, je pense, quant à moi, que ces perspectives étaient tellement grosses, qu’elles en deviennent aveuglantes. Les conditions de la subsomption réelle du travail sous le capital fonde le prolétariat à disputer au capital la gestion du mode de production selon des modalités qui lui seraient spécifiques s’il y parvenait. Plus encore et différemment qu’en subsomption formelle, il est légitimé à cela par le capital lui-même. Que cela soit irréalisable, impossible (non formellement mais dans les termes et conditions mêmes de ce “projet”) ne change rien à l’affaire, cela a toujours été le cas. En confirmant à l’intérieur de lui même une identité ouvrière, en intégrant la reproduction du prolétariat dans son propre cycle, en subsumant sa contradiction avec le prolétariat comme sa dynamique même, le cours de la contradiction entre le prolétariat et le capital en subsomption réelle, fonde le premier à proclamer : “la contradiction n’a plus lieu d’être”. Ce qui est un projet de dépassement du mode de production capitaliste. Le capital fait du travail son propre rival à l’intérieur de lui-même : rapport conflictuel tout à fait différent, il est vrai, de celui du programmatisme (encore que la tendance à la prise en charge du développement du capital existe dans la social-démocratie classique, mais c’est une autre problématique générale, on peut toujours trouver, sorties de leur contexte, des formes embryonnaires de n’importe quoi), mais si massif, si total, qu’il peut aveugler. Cette rivalité est même pour le capital la grande faiblesse intrinsèque de cette première phase de la subsomption réelle, qui éclatera dans la crise de la fin des années 60 / début des années 70, sous diverses formes plus ou moins radicales, et que la restructuration a pour contenu essentiel d’éliminer, après avoir dans un premier temps retourner contre le mouvement ses propres caractéristiques transformées en limites.

C’est à partir de cela que l’on peut situer la dynamique persistante du programmatisme dans cette première phase de la domination réelle. La relation programmatique classique entre la montée en puissance de la classe et son affirmation autonome s’en trouve bouleversée. Dans un premier temps, entre 17 et 39, les termes sont dans une situation de violente conflictualité tout en s’impliquant. En effet au moment où l’affirmation autonome de la classe trouve sa légitimité absolue dans une montée en puissance de la classe à l’intérieur du capital telle qu’elle est incluse dans celui-ci, elle ne peut qu’affronter cette montée en puissance qui est la négation de son autonomie. La violence de ce processus entre 17 et 39, à l’intérieur même du prolétariat, dans sa contradiction avec le capital, laisse place, après 45, à une période où l’affirmation autonome se situe et se considère elle-même comme extérieure et différente de la montée en puissance, devenue simple rivalité (le plus souvent dans le cadre de la revendication de la démocratie) à l’intérieur de la reproduction du capital, même si elle ne peut que se référer sans cesse à cette montée en puissance. C’est la période de “notre” marginalisation.

Cette possibilité de la rivalité, cette légitimation même de la rivalité, c’est la faiblesse intrinsèque de cette première phase de la subsomption réelle. Et cette faiblesse intrinsèque éclate dans la crise de la fin des années 60, où le prolétariat va décliner de la façon la plus réformiste à la façon la plus révolutionnaire son projet de réorganisation de la société “sur la base du travail”, qui n’est pas encore à ce moment là, un projet alternativiste, mais la révolution telle qu’elle se présente alors. Ce mouvement fut brisé, il y eut défaite ouvrière. Mai 68 est battu, l’automne chaud italien (qui dura trois ans) aussi, les vagues de grèves sauvages américaines également, le mouvement assembléiste espagnol, etc, sans oublier toute l’insubordination sociale qui avait gagné toutes les sphères de la société (à ma connaissance, l’histoire de cette période n’a pas encore été écrite). La défaite n’a pas l’ampleur de celle de 17-36, mais la restructuration en jeu n’est pas non plus de même ampleur, on reste dans le même mode de subsomption. Il y a défaite et contre-révolution. Dit de façon un peu abrupte et exagérée : le capital reprend le pouvoir dans les usines et dans l’ensemble de la reproduction sociale. On peut même parfois dater cette défaite comme avec la manifestation anti-grévistes de la F.I.A.T en 1980, ou la reprise en main patronale et syndicale dans l’automobile en France à la suite des grèves extrêmement violente et massive de 81-84. J’avance là sans avoir dèrrière moi un travail plus étoffé qu’il serait peut-être urgent de réaliser.

Le capital (la classe capitaliste) brise tout ce qui confortait cette identité ouvrière et légitimait le prolétariat en rival du capital (cf “problématiques de la restructuration” T.C.12). J’ai pas mal travaillé sur toute la période 17-45 et un peu après, dans mon projet d’histoire du programmatisme, et je pense avant la fin Juin, arriver à mettre de l’ordre dans toute mes notes et mes développements déjà écrits.

Ce que j’appelle ta conception maximaliste de l’activité du prolétariat n’est concevable que dans la phase actuelle, c’est à dire dans la période de restructuration, et même une fois celle-ci globalement achevée. Ce que tu reconnais plus ou moins, quand tu reviens plusieurs fois sur les transformations actuelles qui visiblement ne renvoient ni à 1945 ni même à 1970. Cependant, sans jamais dire ce dont il s’agit, ce que sont ces transformations. En fait, je pense que tu extrapoles de la situation présente à une période beaucoup plus vaste où ce contenu de l’activité du prolétariat n’existait pas, tu es contraint de le faire de par ton a-priori d’absence de restructuration, donc de coupure, de reformulation présente du rapport contradictoire entre prolétariat et capital. Il te faut alors considérer que la contradiction telle qu’elle se présente depuis 45 (exclusivité de la plus-value relative) est celle qui dans sa crise porte la révolution communiste. En même temps que la restructuration, il te faut faire disparaître le cycle de lutte antérieur. Admettre son existence, admettre que c’est lui que l’on voit à l’oeuvre dans la crise de la fin des années 60, serait admettre qu’il a été défait et tout ce qui s’en suit.

Mais, même ce contenu maximaliste, que tu autonomises de l’ensemble de la lutte comme quelque chose que l’on pourrait dégager pour lui-même, s’il est bien une caractéristique essentielle du nouveau cycle (c’est en fait la fameuse coalescence de T.C.7), ne peut recouvrir la totalité du contenu des luttes. Tant qu’il n’y a pas révolution, il y a encore implication réciproque et autoprésupposition du capital. Cette détermination actuelle de la lutte de classe, sur laquelle tu insistes, est ce qui permet de concevoir dans ce cycle le dépassement du cours quotidien de la lutte de classe, à partir de ce cours quotidien, mais elle n’est pas devenue tout ce cours quotidien. C’est dans les luttes actuelles ce qui permet de poser à partir de la lutte salariale, le dépassement de la lutte salariale, mais elle ne fait pas de chaque conflit une mini-révolution. Je pense que tu es contraint à ce maximalisme par ton fondement théorique général consistant à ne plus prendre en considération la reproduction des rapports capitalistes et l’implication réciproque, cela dans la mesure où cette phase du capital n’est plus qu’une attente de la révolution communiste, dans la mesure où l’histoire paraît comme suspendue : il n’y a plus de dynamique capitaliste, le rapport contradictoire entre prolétariat et capital, tel que nous le connaissons, est donc celui là même de la révolution.

Je terminerai sur la conception d’ensemble de la révolution et du communisme qui résulte de ta lettre. C’est une conception qui relève de ce que j’appellerai une révolution par défaut, et qui ne produit pas l’activité révolutionnaire du prolétariat faisant la révolution (cf là dessus le petit texte joint : texte publié dans T.C.13 sous le titre “Des luttes actuelles à la révolution”). Tu ne déduits pas l’activité révolutionnaire du cours quotidien de la lutte de classe, tu ne construis pas son dépassement comme activité de la classe. Tu dis simplement que dans la situation actuelle, l’activité “revendicative” du prolétariat a une caractéristique révolutionnaire. Ce n’est pas un dépassement dans l’activité de la classe que tu cherches à analyser, le dépassement est déjà produit, en dehors de cette activité, par la situation du capital. Ainsi, non seulement le capital ne se restructure pas, mais encore vu la façon dont tu considères cette caractéristique centrale du cycle de luttes, si tu avais raison, les rapports sociaux capitalistes se reproduiraient à peine. Le cours quotidien de la lutte de classes, l’action revendicative, l’implication réciproque, l’autoprésupposition du capital, ont quasiment disparu de ton champ d’analyse. Cela confirme ce que j’avançai au début de cette lettre sur le fait que le refus de reconnaître actuellement la restructuration du capital conduit non à reprendre ces concepts dans une autre totalité théorique, mais tout bonnement à les abandonner, après leur avoir tirer un coup de chapeau. L’histoire suspendue ne peut plus les admettre.

Le communisme par défaut se construit de la façon suivante. L’impossibilité du programme nous donne l’impossibilité de la restructuration, qui est l’impossibilité immédiate du capital, ce n’est qu’une question de temps et en fait on ne sait pas trop pourquoi ça dure. A partir de là, “l’impossibilité devient pratique”, c’est à dire que le prolétariat ne peut faire autre chose, vu la situation, que faire la révolution et produire le communisme. C’est là que tu es contraint de violenter quelque peu la lutte de classe par ton maximalisme. En développant les choses ainsi, tu ne peux parvenir à dépasser ce que nous appelions le cinémascope, parce que tu n’as pas produit le dépassement du cours quotidien de la lutte de classe dans la révolution, en tant qu’activité de la classe, mais comme simple changement de situation générale, dont la lutte de classe n’est qu’une conséquence : “En l’absence de toute restructuration possible, les luttes quotidiennes du prolétariat prennent un tout autre contenu.” L’impossibilité du capital n’est pas ici la révolution comme phase ultime du rapport entre prolétariat et capital, mais le résultat du petit jeu de “Lego” des formes de la plus-value, déterminant, arrivé à son ultime agencement logique, la lutte révolutionnaire.

Ce dépassement révolutionnaire, tu ne le produits pas positivement, ce qui était ton intention, mais par une série d’impossibilités qui ne laisseraient qu’une voie ouverte : celle du communisme. En fait ce que tu entends par “théorie positive” du communisme, c’est de proclamer qu’il ne se passe plus rien d’autre que son attente. Tout est là et pourtant le communisme tarde, c’est bien la preuve, diras-tu, qu’il faut le promouvoir, l’assigner comme but.

Malgré tout cela, ce que j’apprécie énormément dans ta lettre (et ce n’est pas la pommade de la fin) ce sont : le sujet même de celle-ci, les questions que tu soulèves dans la première partie et, malgré mes critiques, les termes dans lesquels tu les poses. Nous sommes sollicités par les mêmes problèmes. Il en résulte que plus qu’à la suite de ta lettre de septembre 95, nous avons la possibilité de confronter nos positions, sans ramener la “philosophie” sur le tapis.

 Roland. S

  De Christian B. à TC (Novembre 97)

 Salut,

 Dans le texte “ Remarques à propos du communisme ” publié dans TC13, revient sans cesse le terme “ Réseau(x) ”, il est même à la base de toutes les descriptions concrètes du communisme qui sont tentées. L’emploi de ce terme semble relever d’un effet de mode bien plus que d’un changement de contenu par rapport au vieux terme d’organisation. Le transfert métaphorique de termes vers le registre théorique est toujours risqué. Le terme de réseau emprunté au domaine des technologies de l’information jouit d’une connotation d’informalité et de liberté. Dans ce domaine l’informalité et la liberté participent de l’illusion entretenue (les réseaux sont administrés et ont des maîtres). Il est étrange de constater que dans le domaine théorique vous reprenez le terme de réseau, alors que dans les technologies du “ net ” on emploie celui de “ communauté ”.

Bien souvent dans ces “ Remarques... ”, on peut remplacer le terme de réseau par celui d’organisation sans rien changer au contenu du texte, si ce n’est une connotation moderniste génante. Génante principalement parce que le renouvellement du vocabulaire se substitue au renouvellement de la  pensée elle même.

S’il ne s’agit pas que d’une question de vocabulaire, l’emploi du terme de réseau sert peut-être à atténuer toute la difficulté qu’il y a  à décrire une organisation et une société qui ne seraient ni une organisation, ni une société. C’est une des grandes difficultés de la description du communisme et c’est bien que vous vous y soyez accrochés.

 Christian B.

  Deux Livres

 Louis Janover, “ Nuit et brouillard du révisionnisme ”, Ed. Paris Méditerranée

 Nous signalions dans le numéro 13, la parution de cet ouvrage, en indiquant nos nombreuses divergences. Louis Janover remet bien des pendules à l’heure, ça fait plaisir, c’est clair, c’est roboratif. Le point principal est sa description et analyse de l’antifascisme comme idéologie minimaliste de la recomposition actuelle de la gauche et de l’extrême gauche. Cette idéologie permet de faire haro sur les “archaïques oppositions de classes”.

L’antifascisme verrouille l’espace que “ la mort du stalinisme ” et l’affaiblissement des appareils avaient ouvert à l’extrême gauche. Ce que Janover appelle “ l’accident  révisionniste ” de certains ultra-gauche, a servi à démoniser toute critique de la démocratie et de l’antifascisme. Les ultra-gauche qui avaient servi de supplétifs dans la critique de l’URSS, ne sont plus présentables.

Janover souligne deux points essentiels, l’antifascisme n’a plus le capitalisme pour ennemi, il est parfaitement adapté, il est l’idéologie adéquate à la mondialisation tranquille.

Cependant cette critique de l’antifascisme présente quelques limites de taille.

  1. a) Il ne s’agit pour Janover que d’une recomposition politique, il ne relie pas cet antifascisme actuel aux limites du cycle de luttes (cf éditorial). L’antifascisme comme défense militante de la démocratie et du capitalisme est un élément constitutif de cet horizon indépassable que devient le capital lorsque dans les luttes quotidiennes est devenue impossible la perspective d’affirmation autonome de la classe.
  2. b) Janover a très souvent tendance à distinguer un bon antifascisme d’un mauvais antifascisme. Ce bon antifascisme aurait été celui des gauches dans les années trente, en ce qu’il lie antifascisme et antistalinisme. C’est à la limite de la sollicitation de texte que de qualifier d’antifasciste le combat de la Gauche contre le capitalisme allemand ou russe dans les années trente.
  3. c) Janover ne justifie la dérive révisionniste de certains ultra-gauche que par leur goût pour le roman policier et le “ délire soixante-huitard ”. Marcuse et le verbiage petit-bourgeois, c’est un peu court pour expliquer mai 68 et les impasses de l’ultra-gauche.
  4. d) Janover ne se pose jamais la question des raisons de la dérive révisionniste à partir de la problématique ultra-gauche et de son impasse (cf TC13). Se considérant comme l’héritier de la vraie ultra-gauche sortie indemne de mai 68, il ne peut le faire sans remettre en cause ses propres bases théoriques.
  5. e) La critique de la démocratie est ambigüe. Elle laisse la place au déploiement d’une démocratie vraie (les soviets, les conseils), elle est formaliste. La démocratie pourrait présenter des dangers pour le capitalisme si le “peuple souverain” la prenait à la lettre (mais il y a l’article 16 de la constitution).
  6. f) Sur le nazisme lui-même, Janover conserve la notion de “rentabilité économique” par rapport à l’extermination des juifs, rentabilité que la grande bourgeoisie aurait sacrifiée à son alliance avec la petite bourgeoisie. Comme les révisionnistes, il confond la reproduction des rapports de production capitalistes avec la comptabilité d’un boutiquier. L’idéologie vient justifier ce sacrifice. La conception de l’idéologie est complètement psychologique, c ‘est une affaire de volonté (la finalité de l’extermination ne devrait rien à la guerre), un retour du refoulé, une irrationalité, une conscience inadéquate. Psychologisation de l’idéologie corrolaire d’un déterminisme historique rigide.

En résumé, Janover demeure ultra-gauche et ne parvient pas à concevoir ce qui fut le contenu de la grande rupture des années 68-70: la révolution n’est pas l’affirmation du prolétariat et ce n’est pas la faute de “ l’intelligentsia ”.

 Karl Nesic, “ Fragments d’analyse à l’usage des jeunes générations ”

tome 1: “ Un autre regard sur le “communisme et son devenir ”

tome 2: “ Crise sociale mythes et réalités ”

 Nesic mène un réflexion systématique sur le prolétariat comme producteur du communisme: organisation, réformisme, luttes de libération nationales, bolchévisme, démocratie, antifascisme. Nésic insiste sur la révolution comme négation du prolétariat, qui constitue le fond de tout son travail critique. La critique est générale. Cependant le besoin du communisme est souvent ramené dans le prolétariat à un besoin humain.

Mais en même temps sur cette base, il ne dépasse pas les problématiques du début des années soixante dix, il fait une critique systématique du programmatisme (affirmation de la classe) sans en posséder le concept, le terme n’a pas d’importance. Il ne perçoit pas qu’il y a eu échec du cycle de luttes dont il répète la synthése théorique. Quant parfois il reconnaît cet echec, il cherche à l’expliquer avec la théorie de cet échec lui-même, ce qui donne un aspect étrange à son livre : le gauchisme demeure l’ennemi principal ; Keynes demeure le nec plus ultra du capitalisme. Nésic reste sur une conception sous-consommationiste des crises et demande à la restructuration actuelle d’avoir la même ampleur que celle du passage de la subsomption formelle à la subsomption réelle.

Les deux livres sont une excellente mise au point des conceptions de base après la grande rupture des années soixante-dix et permettent d’avoir un ouvrage de référence actuellement disponible à proposer dans nos discussions et comme point de départ de la critique et du dépassement de la formalisation théorique des impasses du programmatisme au début des années 70.