Théorie Communiste 3 (1980)

Mars 1980/March 1980
- Notes sur la restructuration du rapport ente le prolétariat et le capital.
- Le programmatisme.
- La décomposition du programmatisme et les luttes de classes de 1967 à 1975.
- Le développement économique de la crise (1965-1975).
Sur la révolution.

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Introduction

De Théorie communiste n°2 à Théorie communiste n°3

La nécessité d’une restructuration du rapport entre les classes

Ces quelques pages sont destinées à introduire la série de textes qui suit et qui ont pour dénominateur commun de poser la nécessité d’une restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital pour qu’il y ait production du communisme à partir de la contradiction qui les oppose. Quelques mots sont nécessaires pour expliquer l’évolution poursuivie depuis Théorie communiste n°2 paru en janvier 1979. Bien que la critique actuelle ne fut pas le sujet de ce texte – mais plutôt l’analyse de la contradiction entre le prolétariat et le capital – celui-ci se terminait sur un survol de la crise qui concluait à une absence de restructuration possible.

Si la contradiction entre le prolétariat et le capital se confond avec le développement du capital en ce qu’elle est l’exploitation, si donc il n’y a pas de nature révolutionnaire inhérente du prolétariat se modelant et s’actualisant selon les conditions du cours historique du capital (ce qui est la thèse centrale de TC 2), il s’agissait de poursuivre le travail alors entrepris par une analyse de la nature de la crise commencée au milieu des années soixante, seule façon de déterminer le contenu présent de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Le contenu du rapport entre les classes dans la crise actuelle est donné par la crise de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent, c'est-à-dire la crise d’un stade spécifique de celle-ci (cf. les textes « Notes sur la restructuration » et « Développement économique de la crise », dans le présent numéro). La crise actuelle se caractérise comme crise de l’appropriation par le capital de cette force de travail dans le procès de production, ou au niveau de sa reproduction collective.

À ce niveau, les axes qui ont porté la baisse du taux de profit se confondent avec le contenu des luttes du prolétariat (luttes d’OS, luttes extra-travail, luttes contre le travail). C’est à un développement adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail que nous assistons dans la restructuration en cours. À partir de ce contenu de la crise et de la restructuration, les luttes actuelles apparaissent comme limitées en ce que la restructuration du capital leur est une réponse adéquate, elle est par là contre-révolution. Elle ne vient pas briser des luttes qui sans elles seraient révolutionnaires ; s’il y a restructuration, cela est corollaire de l’absence de perspective révolutionnaire de ces luttes.

Dans la crise actuelle, la lutte de classes du prolétariat ne pourra que poser la défense de la condition du prolétariat comme la limite du processus révolutionnaire et cela à travers les formes radicales que celle-ci revêt. La crise actuelle permet au prolétariat de se poser en force autonome, de s’organiser pour elle-même, et simultanément interdit tout développement révolutionnaire, du fait de la domination réelle, à partir de ce dégagement. C’est là le contenu spécifique de la phase de développement du capital entrant en crise que l’on retrouve (développement du capital inadéquat à l’appropriation des forces sociales du travail) et qui caractérise et détermine celui des luttes du prolétariat qu’il ne peut alors dépasser.

Tout le contenu de la lutte de classe du prolétariat n’est rien d’autre que cette crise, il s’agir alors de savoir si le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital peut simplement résulter de l’extension de ces luttes, ou bien si la transformation de la nature et du contenu de ces luttes – leur devenir révolutionnaire – est possible sur la base du rapport actuel entre les classes, ou encore si une restructuration, une transformation du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital est nécessaire.

La forme la plus avancée prise par les luttes du prolétariat est actuellement donnée par l’auto-organisation, l’autonomie, le débordement des syndicats. Il ne s’agit plus d’une question de « forme » des luttes, mais de l’apparition de la production de plus-value comme contradiction centrale du mode de production et la manifestation du rôle spécifique du prolétariat dans celle-ci. Avec la crise, l’opposition entre le prolétariat et le capital cesse d’être un simple antagonisme sur le partage de la valeur nouvellement produite (syndicalisme), il y a éclatement de la contradiction au niveau de la production de plus-value elle-même. Il n’empêche qu’apparaissent là les limites mêmes du processus révolutionnaire.

Il n’est pas suffisant d’axer une critique sur le seul fait que l’on ne peut poser en eux-mêmes des mouvements tels que l’auto-organisation, le débordement des syndicats ou l’autonomie, en insistant sur ce que fait le prolétariat. Ces luttes ne sont pas de simples formes, elles ne peuvent être que la défense de la condition prolétarienne. Elles sont la limite du processus révolutionnaire en ce qu’elles reposent sur la tentative de faire de la classe ouvrière quelque chose de positif à dégager face au capital, en même temps que dans leur allure même elles signifient que l’on ne peut plus passer – comme en domination formelle – de la défense de la condition prolétarienne à la révolution. En effet, tous ces mouvements retournent peu ou prou à un syndicalisme branlant, l’auto-organisation n’a rien à organiser de façon stable. Le débordement des syndicats et l’auto-organisation ne sont et ne peuvent être que la défense de la condition prolétarienne dans le cours heurté qui est le sien dans le procès de la lutte actuelle.

On ne peut, de la même façon, poser que l’approfondissement des luttes accélère la crise du capital, celle-ci pouvant alors devenir révolutionnaire. Il y a là une double erreur. D’une part, si l’on considère séparément les luttes du prolétariat et la crise du capital, l’un déterminant l’autre, au choix. D’autre part, et c’est la raison de la première erreur, les luttes sont appréhendées sans les caractériser, elles sont simplement « luttes contre le capital », comme si elles n’avaient aucun contenu. Les luttes sont les luttes d’un stade historiquement déterminé du rapport entre les classes. Il s’agit donc de poser la question de savoir si les luttes de ce stade déterminé peuvent produire le communisme. Si l’approfondissement de la crise est l’approfondissement de la crise d’un stade spécifique du rapport entre les classes ne pouvant produire la révolution, ce n’est pas parce que la crise devient plus aiguë qu’elle deviendra révolutionnaire ; cela ne signifierait que le haut niveau que doit atteindre la dévalorisation du capital et de la force de travail. Le processus révolutionnaire ne pourra être que le dépassement du rapport actuel entre les classes et non son extension, son approfondissement.

Il faut alors qu’il y ait transformation du rapport entre les classes pour que ces luttes qui manifestent un stade spécifique de la domination réelle (développement du capital non adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail), soient dépassées. La restructuration peut alors être saisie de deux manières : soit elle est considérée comme possible, soit elle s’amorce mais elle est considérée comme impossible, car entrant en contradiction avec ce qu’est le capital, non pas au terme de son développement mais dans l’œuf. Dans le cas de l’impossibilité, deux voies s’ouvrent.

La première de ces voies consiste à considérer que l’impossibilité provient d’un développement aberrant du capital, du genre valorisation sur la base exclusive de la plus-value relative, fictivation totale du capital. En gros, le capital chercherait à surfuser (Invariance), mais on resterait dans les limites de « l’orthodoxie », d’où l’impossibilité de la restructuration. Cependant, le mouvement vers celle-ci aurait été suffisant pour prouver l’inanité du capital et fonder le prolétariat à l’abolir, lui faire dépasser les limites antérieures de ses luttes. Non seulement on considère là le développement du capital comme venant régir sa contradiction avec le prolétariat et non se confondant avec elle, on considère la révolution comme un acte déclenché par un capital parvenu à terme. Mais encore, c’est la dynamique du capital qui n’est pas comprise.

Toute crise ramène au premier plan la contradiction fondamentale du capital, c'est-à-dire la production de plus-value à quoi se résout finalement le profit, toute restructuration est alors déterminée par ce contenu, il ne peur y avoir d’axe de restructuration du capital qu’au niveau de la recherche d’une augmentation de la plus-value produite tant intensivement qu’extensivement. Poser des restructurations comme développement absurde du capital, c’est ne pas savoir ce qu’est le capital, ce qu’est la crise, ce qu’est la restructuration.

La deuxième de ces voies consiste à considérer que l’impossibilité provient du rapport mis en place entre le prolétariat et le capital. Il y aurait simultanéité de la restructuration et du rapport révolutionnaire entre les classes, télescopage entre les deux. La restructuration est alors considérée comme s’effectuant selon des axes possibles mais tels qu’immédiatement c’est la révolution.

Dans une telle vision, l’on ne considère pas le prolétariat comme classe du capital, comme impliqué par celui-ci. S’il y a restructuration, c'est-à-dire possibilité de reprise de la valorisation, d’augmentation de la productivité, d’extension du cycle du capital, il y a alors raffermissement de l’autoprésupposition du capital. La contradiction entre le prolétariat et le capital ne devient plus alors qu’un moment de la reproduction du capital, il ne peut y avoir de rapport révolutionnaire qui se produise.

À partir du moment où l’on considère qu’une transformation du rapport entre les classes est nécessaire, et non une simple accentuation du rapport existant, une simple intensification ou extension des luttes actuelles, après l’impossibilité de la restructuration, la deuxième grande branche de l’alternative consiste à la considérer comme possible. Mais là aussi deux voies sont à nouveau ouvertes : soit on la considère comme possible, et plus encore, comme nécessaire, soit on tombe dans une problématique que l’on peut qualifier d’alternativiste.

Ce dernier cas, très répandu, consiste à considérer la révolution et le communisme comme une alternative à la restructuration. Tout dépendrait de l’issue des luttes : soit le prolétariat laisse faire, soit il résiste, rend la restructuration qui était possible, caduque dès son origine et impose sa solution. En fait, dans ce cas, on retourne à la case précédente, on ne saisit pas le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste, comme produisant le communisme dans son opposition au capital, on ne considère pas le communisme comme résultant de la contradiction elle-même, mais comme inscrit dans l’être du prolétariat, il le porte en lui et peut à tout moment mettre bas.

On pose des « luttes » indéterminées, indéfinies, des luttes qui s’accentuent, refluent, triomphent, des luttes en soi, sans s’apercevoir que si on admet que le capital se restructure, il faut admettre que l’on ne peut avoir que de tels types de luttes. Telle contradiction, telle lutte. S’il s’agit simplement de dire que le capital se restructure dans et par sa contradiction avec le prolétariat, c’est là un truisme.

Il en résulte enfin que considérer la restructuration comme possible nécessite de la considérer en réalité comme nécessaire à la production du communisme.

Le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital n’est pas n’importe quel rapport plus ou moins violent, autonome ou étendu ; il se caractérise par son contenu. Il faut que l’accomplissement de la signification historique du capital soit devenu le contenu du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital, il faut que le développement qui en résulte entre en crise pour qu’il y ait rapport révolutionnaire, production du communisme.

La signification historique du capital, c’est l’objectivation des forces productives, de la richesse naturelle, des forces sociales du travail face au prolétariat, c'est-à-dire comme aliénation. L’accomplissement de la signification historique du capital, c’est l’objectivation des forces sociales du travail dans le capital fixe de façon adéquate à leur appropriation (cf. dans ce numéro, les « Notes sur la restructuration »). Ce n’est qu’à partir de là que sont reliés au niveau de leur contenu la contradiction entre le prolétariat et le capital et le communisme en ce qu’il est l’immédiateté sociale de l’individu.

L’objectivation des forces sociales du travail est la signification historique du capital. Mais ce n’est pas une nécessité absolue. Cette objectivation trouve en elle-même sa propre limite en ce qu’elle est capital, en ce qu’elle ne se produit que comme exploitation du travailleur. Tout le contenu de l’activité révolutionnaire du prolétariat ne peut consister qu’à poser le capital comme prémisse d’un libre développement de l’humanité, c'est-à-dire non reproduction de quelque chose qui a déjà été. L’accomplissement de la signification historique du capital signifie que le prolétariat est simultanément défini et impliqué par le capital comme classe des travailleurs salariés, et qualitativement impuissant à le valoriser de par le développement mis en place par la restructuration. Développement de la contradiction entre le prolétariat et le capital et le communisme sont liés dans leur contenu. Il ne s’agit pas d’un combat où, à tout moment, un adversaire pourrait mettre l’autre KO.

Parler de restructuration nécessaire pour que se crée un rapport révolutionnaire entre les classes, ce n’est ni se désintéresser des luttes actuelles, ni y opposer une vision normative de la révolution. Il s’agit, dans les luttes actuelles, de dégager tout ce qu’elles contiennent ; ce sont les luttes elles-mêmes qui butent sur les limites que sont l’autonomie, le débordement des syndicats, l’auto-organisation, et cela parce que ces contenus ne peuvent que renvoyer à la défense de la condition prolétarienne.

S’il faut développer tout ce que les luttes contiennent, c’est parce que c’est dans le rapport contradictoire qu’elles entretiennent avec le capital que s’effectue la transformation du rapport entre classes. Il ne s’agit pas là de simplement se placer dans un cours historique du capital, mais dans un cours historique de la révolution. Il s’agit de faire que la défense de la condition prolétarienne, dans toutes les formes plus ou moins radicales qu’elle peut revêtir en tant que limite du processus révolutionnaire, devienne en quelque sorte un acquis du rapport entre les classes.

Enfin, en arriver à la conclusion que la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital est nécessaire n’est pas simplement le fruit, l’aboutissement d’un raisonnement purement logique qui tendrait à poser la nécessité de la restructuration comme la seule issue rationnelle au problème de départ.

Ce développement rationnel a un sens théorique : il consiste à poursuivre la critique du programmatisme, à toujours plus profondément critiquer tout processus révolutionnaire se fondant sur une affirmation du prolétariat. Reconnaître le rapport révolutionnaire comme l’accomplissement de la signification historique du capital, ce n’est rien d’autre que la poursuite de cette critique dont les bases sont posées dans Théorie communiste n°2, ce n’est rien d’autre que se livrer à l’élaboration d’une théorie de la révolution adéquate à la période actuelle et dont les deux axes fondamentaux sont les suivants : la contradiction entre le prolétariat et le capital est identique au développement du capital, il ne peut donc y avoir de position alternativiste ; deuxièmement, le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste, la révolution ne peut être dégagement du capital.

Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, le mode de production capitaliste connaît une importante transformation qualitative : c’est le passage de la subsomption formelle du travail sous le capital à la subsomption réelle. Cette transformation qui se définit centralement par le passage de la prédominance de la plus-value absolue à la prédominance de la plus-value relative, pose la fin d’une période de la lutte de classes, durant laquelle la lutte du prolétariat a un contenu programmatique. C'est-à-dire durant laquelle il s’agit, pour le prolétariat de s’affirmer, de libérer le travail, d’imposer sa dictature durant une période de transition, durant laquelle la lutte prolétarienne connaît une articulation immédiate entre la défense de la condition prolétarienne et la révolution, car cette dernière est momentanément (le but final de la société sans classes n’est jamais absent) l’affirmation de cette condition, sa généralisation (cf. Théorie communiste n°2).

Le passage du mode de production capitaliste en domination réelle se définissant essentiellement par la prédominance de la plus-value relative signifie que la reproduction de la force de travail perd toute autonomie par rapport à la reproduction du capital ; le travail n’est plus l’élément dominant du procès immédiat (le procès de production n’est pas adéquat au capital, l’appropriation du travail vivant par le travail mort n’est pas le fait du procès de production lui-même, la prédominance du travail vivant est un certain type de rapport d’exploitation) ; l’unité sociale des capitaux est fixée par l’échange aux prix de production, c'est-à-dire d’une façon telle que la différence entre capital variable et capital constant est niée ; la défense de la condition prolétarienne n’est plus qu’un moment de la reproduction générale des rapports sociaux capitalistes. Le travail est totalement spécifié comme travail salarié.

La subsomption réelle du travail sous le capital est donc une modification du contenu de la lutte de classes du prolétariat qui ne peut plus avoir le contenu programmatique défini précédemment. La révolution ne peut plus être affirmation du prolétariat, libération du travail, période de transition ; l’abolition du capital ne peut qu’être autonégation du prolétariat, immédiatement société sans classes. La défense de la condition prolétarienne tend à devenir un des fondements de la contre-révolution.

Le passage du capital en domination réelle inaugure donc une période de décomposition du programmatisme. Cependant, il serait faux de considérer celle-ci comme un simple essoufflement, comme la lente agonie d’un mouvement jadis vigoureux. La subsomption réelle du travail sous le capital est un dépassement des limites de la subsomption formelle, elle ne vient pas se juxtaposer à celle-ci, mais se produit dans les contradictions de la domination formelle. C’est par là que la décomposition du programmatisme peut avoir son propre contenu, être une période spécifique de la lutte de classe et ne pas être un simple processus de pourrissement.

En domination formelle, la croissance de la plus-value bute sur la division du travail dans les ateliers, fondée sur les métiers (le capital reprend un procès de travail qui lui est antérieur) : « La manufacture butait, non seulement sur l’étroitesse de sa base productive, mais aussi et surtout sur la base contradictoire de la reproduction de la force de travail, toujours organisée autour du métier avec l’exigence du maintien d’une large couche d’ouvriers habiles, la longueur du temps de formation (apprentissage), l’autonomie de cette couche sociale de compagnons (devenus ouvriers manufacturiers), s’appuyant sur le milieu d’origine, alors que s’imposait la nécessaire dévalorisation de cette force de travail entrée en même temps dans le cours de la parcellisation et de la déqualification, ce qui va être obtenu par le machinisme et la fabrique. » (Palloix, Du fordisme au néo-fordisme in La Pensée, février 1976)

C’est parce que la subsomption formelle intègre un procès de production antérieur au capital qu’elle ne peut qu’être fondée sur la plus-value absolue et que peuvent se présenter les limites de celle-ci : extensibilité éternelle du temps, épuisement destructeur de la force de travail. La limite fondamentale à dépasser, c’est cette intégration d’un procès antérieur, c’est la qualification ouvrière, car c’est d’elles que dépendent la prédominance de la plus-value absolue et les limites de celle-ci à l’extraction du surtravail.

Le développement de la subsomption réelle du travail sous le capital est une contradiction de classe. Le passage à la subsomption réelle ou valorisation intensive ne peut être appréhendé comme une dynamique autonome du capital, mais comme dynamique contradictoire entre le prolétariat et le capital, il s’agit en effet du passage à un mode supérieur de l’exploitation. L’erreur à ne pas commettre serait inversement de saisir cela comme la lutte de deux forces autonomes et non comme la dynamique même du développement du capital. Le dépassement des limites de la plus-value absolue dans la plus-value relative, donc la transformation du procès de production en procès adéquat au capital (développement du capital fixe), s’effectue comme destruction du procès antérieur de travail intégré dans le mode de production capitaliste, de l’ouvrier qualifié. C’est la création d’un nouveau rapport entre le capital et le travail. La subsomption réelle du travail sous le capital, c’est la création d’un nouveau mode d’exploitation. Le rapport entre le prolétariat et le capital devient rapport entre le capital et le travailleur collectif que cette phase de développement du capital produit comme dépassement des limites de l’exploitation en domination formelle.

Comme dépassement de la domination formelle, l’extraction de la plus-value relative se développe comme exacerbation de la division du travail, de l’éclatement du travailleur qualifié, exacerbation de l’association, de la coopération, de l’emploi de la science, de toutes les forces sociales du travail : « avec le développement du mode de production spécifiquement capitaliste, ce ne sont plus seulement les objets – ces produits du travail, en tant que valeurs d’usage et valeurs d’échange – qui, face à l’ouvrier, se dressent sur leurs pieds comme “capital”, mais encore les forces sociales du travail qui se présentent comme formes de développement du capital, si bien que les forces productives du capital : en tant que telles, elles sont “capitalisées”, en face du travail. En fait l’unité collective se trouve dans la coopération, l’association, la division du travail, l’utilisation des forces naturelles, des sciences et des produits du travail sous la forme des machines. Tout cela s’oppose à l’ouvrier individuel comme quelque chose qui lui est étranger et existe au préalable sous forme matérielle, qui plus est, il lui semble qu’il n’y ait contribué en rien, ou même que tout cela existe en dépit de ce qu’il fait […]. Les forces sociales du travail des ouvriers individuels – aussi bien subjectivement qu’objectivement – ont en d’autres termes la forme de leur propre travail social, sont les rapports établis d’après un mode tout à fait indépendant d’eux : en étant soumis au capital, les ouvriers deviennent des éléments de ces formations sociales, qui se dressent en face d’eux comme formes du capital lui-même, comme si elles lui appartenaient – à la différence de la capacité de travail des ouvriers – et comme si elles découlaient du capital et s’y incorporaient aussitôt. » (Marx,  Un chapitre inédit du Capital, Ed. 10/18, p. 250-251)

C’est maintenant que va pouvoir apparaître cette base spécifique de la décomposition du programmatisme dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle. On peut dire que dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée dépassant les limites de la subsomption formelle, l’appropriation des forces sociales du travail par le capital n’est que « formelle ». En effet, même si elle est le fait du procès de production lui-même, dans ce procès de production, il y a homogénéité entre l’activité du travail vivant et le mouvement du capital fixe dans lequel réside l’appropriation de ces forces sociales – dans le travail à la chaine, par exemple, il y a homogénéité entre l’activité du travailleur et le mouvement non autonome de la machine.

En tant que valeur d’usage, le capital fixe est en réalité soumis à la collection des travailleurs et à la décomposition de leurs mouvements. Le développement du système des machines en système automatique n’est pas du tout fortuit : c’est la transformation historique du système des machines qui avait créé le rapport du capital au prolétariat comme rapport au travailleur collectif, en moyen adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail. Avec le système automatique des machines, le mouvement du capital fixe en ce qu’il est appropriation des forces sociales du travail fait réellement face au travail vivant, en ce qu’il devient autonome par rapport à lui, en ce qu’il y a alors hétérogénéité dans le contenu et l’allure du travail vivant et du mouvement des machines.

S’il y a donc réellement appropriation des forces sociales du travail dans le capital avec le système des machines, si donc elles font face au travail en tant que capital, ce face-à-face n’est pas le fait du procès de production lui-même. L’appropriation est le fait du procès de production, mais pas le face-à-face ; il n’y a face-à-face que parce que c’est du capital. Le capital fixe doit donc évoluer vers la forme adéquate de cette appropriation des forces sociales du travail face au travailleur : le système automatique des machines.

Cette limitation de l’appropriation des forces sociales du travail dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle pose la spécificité de la décomposition du programmatisme : la lutte de classe du prolétariat peut alors rester dans une problématique de dégagement par rapport au capital alors qu’il n’y a plus aucune positivité à dégager (cf. dans ce même numéro, l’analyse des luttes de classes entre 1967 et 1975). C’est le fait que l’appropriation des forces sociales du travail n’est pas, dans son opposition au travailleur, le fait du procès de production lui-même qui pose cette problématique générale de dégagement par rapport au capital.

Avant de voir comment, dans la crise actuelle, la restructuration qui se dessine consiste en une transformation du procès de reproduction du capital en un procès adéquat d’appropriation des forces sociales du travail, et cela pas uniquement dans le procès immédiat de production – qui joue cependant un rôle central en tant que procès de production de la plus-value – il faut dire quelques mots des origines de la crise actuelle. De cette façon, nous allons voir que la restructuration en cours est bien la réponse adéquate aux limites sur lesquelles a buté la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à maintenant.

Comme toutes les crise du mode de production capitaliste, la crise qui s’ouvre au milieu des années soixante (cf. dans ce même numéro, le texte sur le développement économique de la crise) a pour origine la baisse du taux de profit. Cependant, dans chaque crise, cette baisse du taux de profit est portée par de mouvements spécifiques au mode de développement du capital alors dominant. Toutes les façons selon lesquelles s’est modulée la baisse du taux de profit dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est formée comme dépassement des limites de la domination formelle, et telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle tiennent au rapport entre le capital et le travailleur collectif que cette phase de développement du capital a produit comme dépassement des limites de l’exploitation en domination formelle. Les lignes sur lesquelles s’est modulée la baisse du taux de profit sont les suivantes :

  1. a)     De par l’homogénéité du travail vivant et du mouvement des machines, l’augmentation de la productivité bute sur les limites de la décomposition du travail comme support de la valorisation. D’autre part, pour la même raison, l’augmentation de la masse de production comme accroissement de la masse du profit pour lutter contre la baisse de son taux ne peut être que difficilement accroissement de la productivité, car tout accroissement de la production accroit la partie variable du capital dans une proportion sensiblement égale à la partie fixe.

Ce mode de parcellisation du travail comme support de la valorisation et ses conséquences au niveau de l’augmentation de la productivité détermine ce qui est souvent appréhendé comme des limites techniques du travail à la chaine : problème de transfert et d’équilibrage[1]– on retrouve là le fait que le mouvement général du procès de travail est soumis à l’individu isolé à son poste.

  1. b)     D’une part, la valorisation intensive développe le travailleur collectif et la nécessaire continuité de son cycle d’entretien en intégrant celle-ci dans le cycle propre du capital (plus-value relative –  le texte sur la décomposition du programmatisme dans ce numéro). D’autre part, « le procès de travail du fordisme pousse à l’extrême le principe mécanique de la collectivisation du travail. Ce principe ne trouve son efficacité que dans la production répétitive en grande série de produits banalisés. Il est totalement inadéquat à la production de services dits collectifs. Ou bien ces services sont produits par des capitalistes avec des méthodes non évolutives et leur coût croit vertigineusement […]. Ou bien ces services sont produits par des collectivités publiques. Ils absorbent alors du travail qui est improductif du point de vue de la création de plus-value. » (M. Aglietta, Régulation et crise du capitalisme, Ed. Calmann-Lévy, p. 142-143) La tendance générale à la hausse du taux de la plus-value finit par être gravement atteinte.

Il y a donc une contradiction qui se développe tout au long de cette période de la valorisation intensive entre le développement de la reproduction collective de la force de travail et le procès de travail. Ce développement et ce procès de travail ayant tous deux la même origine dans le dépassement des limites de la domination formelle.

Nous retrouvons la même limite à l’appropriation des forces sociales du travail, dans le fait que l’État, en tant que représentant du capital en général, doive prendre en charge cette reproduction, dans le fait que la reproduction sociale de la force de travail ne soit pas le fait de capitaux particuliers, dans le fait que le mouvement même de capitaux particuliers ne puisse être cette reproduction sociale de la force de travail.

Voilà donc les deux principaux axes selon lesquels s’est développée la baisse du taux de profit. Ces deux axes tiennent au rapport que le capital entretient avec l’appropriation des forces sociales du travail, tant au niveau de la consommation productive de la force de travail que de sa reproduction.

C’est sur cette base qu’à partir du milieu des années soixante s’est engagée la crise, c'est-à-dire un formidable mouvement de dévalorisation du capital permettant la restructuration du capital. Il ne peut s’agir pour cette restructuration d’être une simple reprise du mode de valorisation antérieur à la crise. La restructuration qui s’amorce est le dépassement des limites sur lesquelles est venue buter la valorisation intensive, c'est-à-dire plutôt un dépassement de sa contradiction interne : le développement du travailleur collectif et son intégration dans la reproduction du capital au travers d’un procès de production inadéquat à l’appropriation des forces sociales du travail.

La restructuration est indissolublement accroissement de la productivité et développement adéquat du capital comme dépassement de cette contradiction interne. On peut même dire qu’elle est le second parce qu’elle est le premier. Le capital ne recherche pas essentiellement ce développement adéquat, c’est la recherche d’une augmentation de la productivité qui, vu ce qu’est le capital –appropriation du travail vivant par le travail objectivé – est ce dépassement. En passant du système des machines au système automatique, le capital approfondit le mouvement inhérent à la domination réelle (appropriation du travail vivant par le travail objectivé du fait même du procès de production), mais cet approfondissement est une transformation qualitative quant au rapport du capital et du prolétariat en tant que travailleur collectif face au capital dépassant le limites précédentes.

Tout le mouvement de la restructuration en procès dans la crise tend à faire de l’appropriation des forces sociales du travail par le capital face au prolétariat, le fait du procès de production lui-même. C’est l’évolution historique du capital en un procès de production adéquat à cette appropriation. Comme on va le voir, c’est tout le procès de reproduction du capital, du rapport entre le prolétariat et le capital qui est restructuré dans ce sens, même si jusqu’à présent on a surtout insisté sur le procès immédiat de production, en ce qu’il est le centre du processus d’exploitation. C’est donc par les transformations de ce procès immédiat de production que nous commencerons l’analyse des grands axes de cette restructuration, qui a pour contenu la transformation de la reproduction du capital de façon adéquate à l’appropriation des forces sociales du travail. L’approfondissement de l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé qui est accroissement de la productivité contient ce changement qualitatif à l’intérieur de la valorisation intensive elle-même.

  1. Le procès de production immédiat : nous avons vu précédemment la différence qui sépare le système des machines du système automatique de machines ; nous avons vu que dans cette transformation, on assiste à la transformation du procès de production qui est appropriation des forces sociales du travail en procès adéquat à cette appropriation. Ce sont les principes mêmes du système automatique qui déterminent cette adéquation.

Ces principes de base sont : l’autonomie du mouvement des machines par rapport à l’activité du travail vivant (l’hétérogénéité) ; la cohérence logique interne du mouvement des machines qui n’est plus soumis à la parcellisation du travail et à la mesure des temps et des mouvements ; l’intégration, c'est-à-dire « l’intégration du processus partiel de production jusqu’ici discontinu, dans un processus ordonné qui associe les machines-outils les plus perfectionnées sous la direction des appareils électroniques » (Pollock, l’automation, ses conséquences économiques et sociales, cité dans un rapport de l’Institut de recherche économique et de planification – IREP : Incidences de l’informatique sur le volume de l’emploi et les conditions de travail, p. 8) ; l’asservissement : « L’asservissement est constitué par un système interne ou associé aux machines leur imposant les règles opératoires de leur propre fonctionnement. Le fait nouveau avec l’automatisation est que l’asservissement ne dépend plus de l’homme, mais est purement mécanique. C’est ce principe qui détermine la diffusion de l’automation dans la mesure où un système d’asservissement pourra être trouvé pour chaque type particulier de machine ou de groupe de machines. Les machines étant asservies, il est possible de les relier entre elles, conférant au cycle productif une autonomie. » (IREP, p. 8) ; la rétroaction : « la différence de nature entre la mécanisation et l’automation est basée sur la présence de commandes par rétroaction permettant à la machine de contrôler son fonctionnement à tout moment à l’aide de données fournies par un bloc de commande qui supervise l’opération. » (IREP, p. 9)

L’appropriation des forces sociales du travail, qui, en domination formelle était le fait soit de l’agencement même de l’atelier en vue de la surveillance panoptique, ou du personnel qui régissait la coopération, qui, en domination réelle devient le fait du procès de production, devient avec le système automatique le fait d’un procès de production adéquat à cette appropriation.

En outre, il est toujours capital de considérer que cette transformation qualitative est le fait d’un approfondissement de l’appropriation fondamentale du travail vivant par le travail objectivé, donc est portée par un très grand accroissement de la productivité. Il ne faut cependant pas négliger le fait que cet accroissement de productivité s’accompagne d’une forte croissance du capital fixe. Mais les taux d’accroissement de la productivité, après introduction de l’automation, sont très élevés, et d’autre part, il est évident que l’augmentation de la productivité touche également le matériel entrant dans le capital fixe, de plus la croissance de la vitesse de production, la faiblesse des rebuts, la meilleure utilisation du capital fixe, accroissent considérablement la vitesse de rotation de celui-ci, ce qui importe énormément pour la fixation du taux de profit.

  1. La combinaison sociale de la force de travail. « Avec le développement de la soumission réelle du travail au capital ou mode de production spécifiquement capitaliste, le véritable agent du procès de travail total n’est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement. Dans ces conditions, les nombreuses forces de travail, qui coopèrent et forment la machine productive totale, participent de la manière la plus diverse au procès immédiat de création des marchandises ou, mieux, des produits : les uns travaillent intellectuellement, les autres, manuellement […]. Un nombre croissant de fonctions de la force de travail prennent le caractère immédiat de travail productif, ceux qui les exécutent étant des ouvriers productifs directement exploités par le capital et soumis à son procès de production et de valorisation.

« Si l’on considère le travailleur collectif qui forme l’atelier, son activité combinée s’exprime matériellement et directement dans un produit global, c'est-à-dire un masse totale de marchandises. Dès lors, il est parfaitement indifférent de déterminer si la fonction du travailleur individuel – simple maillon du travailleur collectif – consiste plus ou moins en travail manuel simple. L’activité de cette force de travail globale est directement consommée de manière productive par le capital dans le procès d’autovalorisation du capital : elle produit donc immédiatement de la plus-value ou mieux, comme nous le verrons par la suite, elle se transforme directement elle-même en capital. » (Marx, op. cit., p. 226-227)

Avec le développement de l’automation et de l’informatique, le capital crée dans le procès de production les organes spécifiques de l’absorption de cette activité combinée du travailleur collectif, l’intégration du travailleur collectif trouve dans ces développements ses organes spécifiques. Cette intégration devient une transformation immédiate du procès de travail. Le caractère collectif du travail prédétermine le système automatique des machines, accentue la mobilité, la polyvalence, la rotation des postes ; ce système entre en contradiction avec l’individualisation des tâches. La division du travail dans l’usine est affectée, le travail d’entretien devient non pas un travail occasionnel ou de maintenance, il devient directement le travail d’accompagnement de la marche de la machine. Enfin, tout en renforçant la séparation entre travail d’exécution et travail de conception, le système automatique des machines intègre directement le travail de conception au niveau immédiat du mouvement de la machine, sous la forme de la programmation de celle-ci. L’interpénétration des fonctions, leur intégration au sein de l’activité productive du travailleur collectif, outre d’être le fait de la réunion des travailleurs sous un même capital, devient le fait même du procès de travail – procès qui va même jusqu’à objectiver les fonctions de direction et de commandement.

  1. Toute la classe capitaliste exploite toute la classe ouvrière : cette proposition essentielle qui relève de la définition de la péréquation du taux de profit acquiert dans les modifications actuelles de l’exploitation, de la consommation de la force de travail, une réalité concrète bien plus immédiate.

Avec la crise présente, c’est le noyau dur de la population active qui est touché : le travailleur masculin, national, adulte, ayant une qualification, bref, le travailleur syndiqué. Il y a fondamentalement une modification dans le premier moment de l’échange entre travail et capital, dans l’achat-vente de la force de travail.

Touchant au noyau dur de la population active, ce mouvement s’accompagne du développement du travail précaire. Ce dernier n’est pas un travail d’appoint dépendant des hauts et des bas de l’activité économique, il devient structurel. En effet, les grandes entreprises qui emploient des travailleurs temporaires le font au travers d’une spécialisation des activités au sein de l’ensemble productif que forme l’entreprise. Certaines activités sont structurellement confiées soit à des travailleurs temporaires, soit à des maisons sous-traitantes. L’ensemble de la force de travail au sein de la même unité de production n’est pas immédiatement subsumée sous le même capital. Là se réalise concrètement le fait que l’ouvrier appartient à toute la classe capitaliste avant d’appartenir à tel ou tel capitaliste, et cela dans la modification, qu’il ne suffit pas de comprendre comme simplement formelle, du premier moment de l’échange entre le capital et le travail.

Cette forme sociale du travail qui consiste en ce qu’il fait face au capital, non en tant que créateur de valeur d’usage liée à une activité particulière, à un procès de travail déterminé, mais en tant que créateur de valeur, détermine immédiatement les modalités de l’échange entre travail et capital après avoir déterminé sa consommation dans le procès productif, en tant que travail simple. L’autre pôle du même mouvement est constitué par la mensualisation, la revalorisation du travail manuel, etc.

  1. Reproduction de la force de travail : nous avons vu précédemment que la continuité du cycle d’entretien de la force de travail était un des axes de la baisse du taux de profit dans la valorisation intensive telle qu’elle s’était développée jusqu’à présent. La transformation essentielle de la crise actuelle dans ce domaine est la privatisation de cette reproduction.

Avec la subsomption réelle du travail sous le capital qui a pour fondement la production de plus-value relative, l’échange au prix de production l’emporte définitivement sur l’échange à la valeur et donc la péréquation du taux de profit devient un procès physiologique de la reproduction du capital. En domination réelle, l’État se définit comme gestion de cette péréquation, il ne s’agit pas là d’une fonction, mais de ce qu’il est – il n’est pas quelque chose faisant cela – ; ainsi défini, l’État a pour définition plus immédiate la gestion de deux marchandises dont l’uniformité et la mobilité sont les vecteurs de la péréquation : la force de travail et la monnaie. La gestion de ces deux marchandises dépasse donc la simple reproduction des capitaux particuliers pour être celle du capital en général. Il y a donc une relation particulière structurelle entre ce qu’est l’État et la reproduction de la monnaie et de la force de travail. Cela n’empêche qu’il puisse y avoir privatisation de la production des marchandises et des services nécessaires à cette reproduction, au sein d’un cadre défini par l’État ou au sein d’entreprises d’économie mixte.

La privatisation de la production de telles marchandises et de tels services, outre le fait d’ouvrir de nouveaux secteurs de valorisation au capital, dépasse la limite du rapport entre le prolétariat et le capital consistant dans le fait que le mouvement même des capitaux particulier ne puisse être la reproduction sociale de la force de travail. La reproduction des capitaux particuliers est à même d’assurer la reproduction de cet élément fondamental du rapport social capitaliste dans son ensemble qu’est la force de travail.

On assiste là à l’achèvement de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, au travers de  l’intégration dans le cycle du capital productif de la production des marchandises entrant dans la continuité du cycle d’entretien de la force de travail. C’est en tant que force sociale de travail que la reproduction de la force de travail s’intègre dans le cycle du capital et non plus comme somme de travailleurs productifs individuels. C’est là une transformation du procès de reproduction des rapports sociaux qui rend celui-ci adéquat à l’existence du travailleur collectif comme force valorisante du capital.

En outre, de la même façon que le rôle particulier de l’État dans la reproduction de la force de travail et le procès de travail à la chaine avaient tous deux la même origine dans le dépassement des limites de la domination formelle, de la même façon, le mouvement de privatisation fait partie du même processus de restructuration que le système automatique des machines qui rend possible la rentabilisation de la production de ces marchandises et services spécifiques.

Il ne s’agit pas là d’un heureux concours de circonstances, mais du même processus de restructuration dans lequel le procès de production et de reproduction du capital devient un procès adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail :

« Les condition de la production doivent être modifiées d’une manière telle que la valeur de reproduction sociale de la force de travail soit abaissée dans le cadre d’un processus qui permette le développement des consommations collectives. Un tel processus peut être en gestation dans l’émergence du procès de travail désigné sous le nom de néo-fordisme. Il s’agit là d’un bouleversement considérable du procès de travail fragmenté et discipliné par directive hiérarchique, par le principe informatif du travail organisé en groupe semi-autonomes, disciplinés par contrainte directe de production. On sait que ce principe a pour base un complexe de forces productives centrées sur l’autocontrôle des moyens de production par un système intégré de mesures et traitement d’informations, d’analyse de données et d’élaboration de programmes formalisant le processus productif, de transmission des instructions inhérentes à ces programmes. Les expériences pilotes poursuivies dans les hôpitaux, au sein du système éducatif, dans le contrôle de la pollution, dans l’organisation des transports collectifs, font penser qu’il s’agit d’un principe d’organisation du travail apte à provoquer une économie considérable de forces de travail dans la production des moyens de la consommation collective, tout en transformant profondément leur mode d’utilisation.

« D’autre part, le développement du néo-fordisme dans la production des marchandises en général donne une grande souplesse dans l’implantation des procès de travail qui peuvent être séparés en unités semi-autonomes. Cette souplesse peut être la condition d’un remodelage en profondeur de l’urbanisation dans lequel s’inscriraient les nouvelles méthodes de production des services collectifs. L’essor de la socialisation de la consommation serait un soutien essentiel de l’accumulation de la section I pour y développer de nouvelles forces productives. Un nouveau régime d’accumulation intensive, le néo-fordisme, sortirait de la crise en faisant progresser l’accumulation capitaliste par la transformation de la totalité des conditions d’existence du salariat, alors que le fordisme était axé sur la transformation de la norme de consommation privée, la couverture des frais sociaux de la consommation de masse demeurant à la lisière du mode de production capitaliste. » (Aglietta, op. cit., p. 144)

C’est dans son ensemble que le procès de production et de reproduction du capital et des rapports sociaux capitalistes devient, au travers de la crise actuelle, adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail par le capital. Pour compléter l’appréhension de ce vaste mouvement de restructuration, il faudrait encore aborder trois points qui seront ici à peine esquissés.

  1. L’appropriation du développement scientifique : avec la production en flux continu et les biotechniques, cette force sociale du travail qu’est la science n’est plus appropriée simplement dans le capital fixe en tant, finalement, qu’agent de la production, mais son appropriation se confond avec le procès productif lui-même. La transformation peut être appréhendée au niveau où Marx distingue le fait de placer entre le travailleur et la matière l’outil ou la machine et le procès naturel maitrisé lui-même.
  2. L’internationalisation du capital : « Il a été largement montré que la firme transnationale remonte au début du XXe siècle (Andreff, Franko, Palloix, etc.), pour ne pas dire au XIXe (Cameron).

« Néanmoins le processus de transnationalisation de la production est beaucoup plus récent, si l’on entend par là le processus au cours duquel les marchés s’internationalisent, le capital tend à devenir le “rapport social international” (Palloix) et la FTN le mode dominant de la production capitaliste.

« Amorcée au niveau des marchés peu de temps après la Seconde Guerre mondiale (CECA, CEE, négociations Dillon et Kennedy, accord européen de libre échange, mais aussi ALALC, etc.), cette mutation structurelle s’impose réellement au sein de l’appareil productif à la fin des années soixante. » (Destanne de Bernis, in Ruptures d’un système économique, Ed. Dunod, p. 106). « La production se faisant sur une base toujours plus transnationale, cela signifie que l’exploitation est non seulement au niveau essentiel, celle d’une classe ouvrière mondiale par une classe bourgeoise mondiale, mais qu’elle tend à l’être de plus en plus concrètement. » (Dockes et Rosier, op. cit., p. 17)

Dans la crise actuelle, l’on assiste à une destruction accélérée de ce qui pourrait subsister comme restes de modes de production antérieurs au capital dans les aires sous-développées, ainsi qu’à une transformation des modes anciens d’exploitation de la force de travail dans ces aires, fondées sur un partage de activités économiques relevant de la distinction biens primaire et biens industriels. Il s’agit de libérer la force de travail de ces zones pour l’intégrer plus profondément dans les cycle international du capital, ce qui ne pourra avoir lieu en tant extensif du cycle du capital que par une reprise de son développement intensif, c'est-à-dire un accroissement de la productivité dans les zones les plus développées.

Il ne faut cependant pas négliger toute la difficulté de l’affaire qui réside dans le fait que la reprise d’un développement équilibré entre plus-value relative et multiplication des journées simultanées de travail (plus-value absolue) est de plus en plus difficile du fait de la masse croissante de capital nécessaire à tout bourgeonnement frais de capital additionnel (cf. Révolution et contre-révolution fascicule I, supplément à TC 1, mai 1978). À ce moment là, peuvent être rattachées les émeutes qui sporadiquement secouent les pays sous-développés, ainsi que la stratégie générale des « Droits de l’homme », qui accompagne l’intégration de masses de travailleurs dans le cycle du capital.

Le caractère social de l’exploitation de chaque prolétaire par l’ensemble du capital devient concrètement le fait du procès de production, c’est la tendance à la formation de la valeur non plus sur des aires nationales mais mondialement. Le capital ne subsume plus simplement sous lui l’ensemble de la classe ouvrière mondiale au niveau des échanges entre capitaux nationaux, mais au niveau de son procès productif lui-même, directement défini mondialement.

  1. La monnaie : en tenant compte du fait que la monnaie est un rapport social, il devrait être possible d’analyser les transformations monétaires dans la crise actuelle dans la perspective de la restructuration en cours, autour des trois axes suivants : « privatisation » de sa production, accentuation de sa dématérialisation, accentuation de son caractère international.

 

De façon générale, la restructuration dans la crise actuelle a pour contenu la transformation du procès de production et de reproduction du capital et des rapports sociaux capitalistes en un procès adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail. C’est l’ensemble du rapport entre prolétariat et capital qui se modifie, que ce soit au niveau de l’appropriation de la coopération, de la division du travail, de l’association, de la science, ou du fait que la force de travail est exploitée comme une seule puissance de travail par le capital social.

Après l’étude sommaire des différents axes de la restructuration et de leur fondement commun, ce que l’on disait au début de ces notes apparaît plus clairement : on ne peut se contenter pour parler de restructuration de parler d’accroissement de la productivité. Bien sûr, il n’y a pas de restructuration sans accroissement de la productivité, mais tout accroissement de la productivité répond à des contradictions spécifiques d’un stade de développement du capital et ce sont les modalités de cet accroissement qui répondent à ces contradictions.

Ainsi, dans la crise actuelle, l’accroissement de la productivité qui est un approfondissement du mouvement général du capital en domination réelle en tant qu’appropriation du travail vivant par le travail objectivé, est une transformation qualitative quant au rapport du capital et du prolétariat en tant que travailleur collectif, quant à l’appropriation des forces sociales du travail. Ne voir que l’accroissement de productivité masque les transformations dans le rapport entre le prolétariat et le capital et finalement renvoie à la position courante du capital comme condition de l’action du prolétariat. La restructuration elle-même demeure extérieure à l’action du prolétariat, elle la régir tout au mieux, mais elle ne lui est pas consubstantielle.


[1]Transfert : « On peut définir le temps de transfert comme celui qui sépare deux interventions ouvrières le long de la chaine, temps pendant lequel le produit en cours de fabrication “transfère” d’un poste à l’autre sans être travaillé […]

« […] le problème nait de ce qu’on ne peut parcelliser le travail qu’en accroissant le temps de transfert, les temps morts évacués d’abord de la production reviennent par un autre côté. » (B. Coriat, L’Atelier et le chronomètre, Ed. C. Bourgeois, p. 204-205)

Équilibrage : « Défini d’abord au plus simple, on peut dire que le problème de l’équilibrage nait de la nécessité de “gérer et coordonner”  un ensemble de postes séparés de travail de façon tout à la fois à :

–       respecter du point de vue technique des contraintes d’antériorité ;

–       minimiser la main-d’œuvre nécessaire ;

–       maximiser le temps d’occupation de chaque ouvrier sur chaque poste et à “équilibrer” le temps global d’occupation de chacun des ouvriers employés.

Autrement dit encore, on peut définir “l’équilibrage” comme une procédure visant à “optimiser” – du point de vue des temps et des coûts – un ensemble de postes individuels de travail, dont la succession est soumise dans son principe à certaines contraintes d’antériorité et/ou de simultanéité […]. Le problème est de parvenir à ce résultat que chaque ouvrier posté soit occupé sans interruption, malgré les variations du cycle opératoire de l’un à l’autre. » (Op. cit., p. 205 et 208)

Le programme

Analyse des thèmes principaux de la pratique programmatique du prolétariat

Système économique du programme de transition

« La structure du travail social se manifeste sous la forme d’un échange privé de produits individuels du travail » (Marx à Kugelmann, le 11 juillet 1868)

Pour le programme, le « scandale » que représente l’économie capitaliste est que l’ensemble des forces productives sociales que sont la coopération ou la science sont aux mains de capitalistes privés. La structure atomistique de la société marchande entraine d’autre part que le caractère social des travaux ne peut se manifester que de manière indirecte et a posteriori dans l’échange. « Les travaux privés ne se manifestent en réalité comme division du travail social que par les rapports que l’échange établit. » (Le Capital, t. 1)

Initiative privée et régulation sociale a posteriori entrainent l’anarchie et le gaspillage du travail productif, que ce soit dans la régulation qu’assure le marché ou plus fondamentalement, celle qui découle de la péréquation des taux de profit en tant qu’elle a pour fonction d’assurer une juste répartition des capitaux au sein des différents secteurs de production. Cette régulation est toujours gaspillage car elle ne résulte que de dysfonctionnements, de crises, qui rétablissent l’équilibre à travers des destructions de capitaux ou de marchandises (cf. l’analyse de la crise découlant de la métamorphose de la marchandise, in Théories sur la plus-value, t. 2, Ed. Sociales, p. 606-609).

Le mouvement général de l’analyse économique que fait le programme du capital, qu’il met en avant, se résout toujours à  la contradiction qui existe entre le caractère nécessairement (génériquement) social de la production et l’appropriation privée des moyens et des résultats de celle-ci, débouchant sur l’anarchie et le gaspillage, résultant du fait que le caractère social ne se manifeste qu’a posteriori comme interaction des initiatives privées.

L’essentiel du programme économique de la transition sera donc de mettre en œuvre les moyens d’une régulation réellement sociale et consciente d’un procès de production qui est par nature social et, avec le mode de production capitaliste, de plus en plus évidemment socialisé. L’essentiel de cette organisation rationnelle de l’économie est décrit à travers la « société des producteurs associés ».

« Représentons-nous une société d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant d’après un plan concerté leurs nombreuses forces de travail individuelles, comme une seule et même force de travail […]. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert à nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l’autre partie est consommée et par conséquent doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur et le degré de développement historique des travailleurs.

« Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur le soit en raison de son temps de travail, le temps de travail jouerait ici un double rôle ; d’un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 613)

Ce passage condense l’essentiel du programme économique de la transition et appelle plusieurs séries de remarques :

  1. La référence au « plan concerté », au « rapport exact » qui renvoie au caractère commun des moyens de production, s’oppose ici au caractère anarchique du marché et au caractère privé de la production qu’il présuppose. La société des producteurs associés est abolition du marché en une organisation rationnelle de la production.
  2. Cette organisation rationnelle de la production et de la distribution reste fondée sur le temps de travail comme instrument de mesure et de régulation. De même, elle est fondée sur la dichotomie de ce qui « reste social » d’une part (ce qui est réinvesti comme moyen de production) et de ce qui est consommé individuellement.
  3. L’organisation de la production par une répartition a priori du temps de travail, qui présuppose la propriété commune des moyens de production, entraine la « transparence » des relations sociales entre les différents travaux et corollairement, la transparence dans la relation aux objets lors de la distribution.

La possession commune des moyens de production entraine donc la disparition de l’échange marchand et son anarchie, mais elle entraine également la disparition du fétichisme. Cependant, tout comme dans l’économie marchande, cette régulation se fait par l’intermédiaire du temps de travail. C’est ce point qu’il nous faut d’abord préciser pour bien mettre en évidence la nature du programme économique de la transition.

Quoique, dans le capital, Marx parle le plus souvent de la marchandise comme unité de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, il introduit cependant une précision qui pour la compréhension du programme est essentielle : « Si donc, au début de ce chapitre, pour suivre la manière de parler ordinaire, nous avons dit : la marchandise est valeur d’usage et valeur d’échange, pris à la lettre, c’était faux. La marchandise est valeur d’usage et valeur. Elle se présente pour ce qu’elle est, chose double, dès que sa valeur possède une forme phénoménale propre, distinct de sa forme naturelle si on la considère isolément. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 591)

Si, en analysant une société où l’échange marchand est la règle générale, l’emploi d’un terme pour l’autre va de soi, dans la mesure où toute marchandise passe par le marché, c'est-à-dire reçoit la bonne valeur d’échange, la distinction valeur/valeur d’échange devient essentielle, puisque dans la société des producteurs associés, la mise en commun des moyens de production entraine la disparition du marché et donc de la forme valeur d’échange, ce qui n’implique nullement la disparition de la valeur.

Marx l’écrit explicitement à la fin du Livre III : « après abolition du mode de production capitaliste, le caractère social de la production étant maintenu, la détermination de la valeur prévaudra en ce sens qu’il sera plus essentiel que jamais de régler le temps de travail et la répartition du travail social entre les divers groupes de production et enfin de tenir la comptabilité de tout cela. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1457)

Dans la phase de transition, la production privée et le marché disparaissent, ainsi que la régulation sociale a posteriori. Ce n’est plus dans l’échange que le caractère social du travail se manifeste après coup, et simultanément, avec l’échange disparaît le fétichisme inhérent à la marchandise et au capital. Ce que Marx démontre dans le chapitre consacré à l’analyse du caractère fétiche de la marchandise, c’est que celui-ci ne peut provenir ni de la valeur d’usage, ni de la valeur, mais bien du fait que, dans l’échange, cette valeur revêt une forme phénoménale propre, distincte de sa forme naturelle. La suppression de l’échange marchand aboutit alors à la disparition du fétichisme de la marchandise d’une part, et corollairement, dans la société des producteurs associés, la loi de la valeur s’imposera en toute clarté et non sous une forme fétichisée, travestie par le rapport social échangiste. Elle apparaîtra donc pour ce qu’elle est réellement : une loi économique générale.

« Aucune société ne peut empêcher que, d’une manière ou d’une autre, le temps de travail de la société règle la production. Mais aussi longtemps que cette réglementation, au lieu de s’effectuer par le contrôle direct et conscient exercé par la société sur son temps de travail – ce qui n’est possible qu’avec la propriété commune – sera soumise au mouvement des prix des marchandises. » (à Engels, 8 janvier 1868)

D’autre part, à propos du capital : « Tout se passe comme si les différents individus avaient mis en commun leur temps de travail et avaient donné la forme de valeur d’usage différente aux différentes quantités de temps de travail dont ils disposaient collectivement. »

Dans la société des producteurs associés, il ne s’agit plus d’une métaphore destinée à faire comprendre le rôle régulateur du temps de travail socialement nécessaire, mais bien d’une « réalité ». La loi est toujours agissante et agit toujours de la même manière, mais le travail social n’est reconnu social qu’à travers des formes particulières qui travestissent ce caractère social (l’échange) ou en manifestent l’évidence (la SPA).

La loi de la valeur agit comme régulation, elle est une loi sociale générale qui se manifeste à l’intérieur des formes sociales différentes. Pour le programme, la révolution abolit la forme sociale capitaliste (caractérisée par le détour obligatoire du travail individuel par le marché et par le fait de l’exploitation, c'est-à-dire : un non-producteur s’empare d’une partie du produit du producteur sans fournir un travail équivalent – cf. Gotha --), mais non la loi de la valeur, à qui elle donne une autre forme sociale (caractérisée par l’inexistence du détour marchand et la généralisation du travail qui supprime l’exploitation) où s’exercer.

Dans l’analyse de l’économie du programme, la distinction entre la forme de la valeur, liée à l’échange, et la valeur de la marchandise isolée est essentielle, car si la forme de la valeur disparaît dans la transition, la valeur, elle, demeure.

 Si la valeur et loi de la valeur perdurent, cela découle immédiatement du fait que le temps de travail reste toujours, même lorsque la valeur d’échange est supprimée, la substance créatrice de richesse et la mesure des coûts exigés par la production.

« L’économie du temps aussi bien que la répartition méthodique du temps de travail dans les différentes branches de la production, demeure la première loi économique dans le système de la propriété collective. Elle y prend même une importance considérable. Mais tout cela diffère fondamentalement de la mesure des valeurs d’usage par le temps de travail. » (Fondements, t. 1, p. 3)

La différence d’avec la mesure de la valeur d’échange (et aussi du système des bons de travail), c’est que l’équivalence abstraite qu’exige la réduction de l’ensemble des travaux des différents secteurs et individus n’existe plus. Ce qui décrit ici est la phase supérieure à celle de l’inégalité du « droit égal », visée dans la critique du programme de Gotha.

Ce que montre bien le paragraphe cité, c’est la logique qui fonde le raisonnement : toute économie se résout en une économie de temps, du temps nécessaire à la satisfaction des besoins généraux et individuels. Plus profondément, cela présuppose que toute production de valeur d’usage nécessite une dépense de force physique et intellectuelle, dépense dont la mesure est le temps, toute société disposant d’une masse globale de temps qu’elle doit « répartir judicieusement ».

Nous retrouvons, avec le problème du rapport entre nécessité et liberté, un raisonnement similaire, lorsque Marx écrit : « À la vérité, la règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures… L’homme civilisé est forcé de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie,  cette contrainte existe pour l’homme dans toutes les formes de société et sous tous les types de production… La liberté ne peut consister qu’en ceci : les producteurs associés – l’homme socialisé – règlent de manière naturelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance de ces échanges … C’est au-delà que commence l’épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1488)

Pour le programme, les échanges organiques avec la nature, c'est-à-dire la production de valeurs d’usage, nécessitent toujours du travail, quelle que soit la forme sociale qui prédomine, ceci étant simplement lié à la relation entre l’homme et la nature (système des besoins et médiation du travail, lié à une fin extérieure, naturelle).

Dans les Théories sur la plus-value, on trouve la référence à « une libre activité qui ne doit pas être accomplie comme le travail, sous la contrainte d’une fin extérieure devant être réalisée, qu’il s’agisse d’une nécessité naturelle ou d’une obligation sociale. »

Le raisonnement se noue autour de deux termes, nécessité naturelle d’une part, obligation sociale d’autre part. De la mise en relation des deux textes, ce que l’on peut en tirer, c’est que si le travail persiste, c’est à cause de la nécessité naturelle, tandis que, d’une certaine manière, dans la société des producteurs associés, il disparaît en tant que contrainte sociale.

C’est dans les échanges organiques avec la nature que, pour le programme, se noue pour l’homme une contrainte immuable et intangible qui fonde son activité comme travail soumis à une fin extérieure : la nécessité de se reproduire comme être naturel, en affrontant la nature, d’où dépense d’énergie intellectuelle et physique, le développement des forces productives développant une abondance relative qui n’empêche pas cette confrontation essentielle. En tant qu’être naturel, soumis à la nécessité de sa reproduction naturelle, l’homme reste soumis à une fin extérieure et développe, au-delà, sa liberté en se prenant lui-même pour fin.

C’est le même type de problématique qui fonde ce que dit Marx des sociétés humaines : « Si on suppose une production sociale de n’importe quel type, on peut toujours distinguer entre la partie du travail dont le produit est directement consommé à titre individuel… et – abstraction faite de la partie destinée à la consommation productive – une autre partie, le surtravail, dont le produit sert toujours à la satisfaction de besoins généraux de la société, quelle que soit la répartition du surproduit et quel que soit le représentant de ces besoins sociaux. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1475-1476)

Ainsi, l’erreur que commettent les économistes apologistes du capital, est de négliger la différence spécifique, pour ne plus mettre en évidence que l’unité des formes. Il n’en reste pas moins que, toujours pour le programme, cette unité existe, à travers des formes spécifiques certes, mais en tant que réalité immuable découlant du substrat naturel de toute société humaine : ses échanges organiques avec la nature.

Ce qui fonde le raisonnement, c’est l’existence, derrière la forme sociale, d’un substrat naturel, lié au substrat naturel de l’homme comme être de la nature et comme être social. La révolution n’est donc pas modification de la nature anthropologique de l’homme – qui fonde l’unité de diverses formes sociales – mais bien de relations sociales que l’homme instaure lors de ses échanges organiques avec la nature, et en fonction des forces productives qu’il y met en œuvre.

Ce que la révolution supprime, ce n’est pas le travail découlant de la contrainte extérieure que représentent les nécessaires échanges organiques, mais le travail découlant d’une contrainte sociale. En effet, si la distinction entre travail nécessaire et surtravail existe toujours au niveau de la société toute entière, cette distinction n’existe plus pour un individu pris à part. Comme Marx l’a écrit à propos de Proudhon : « Ce qui importe, c’est plutôt que le temps de travail nécessaire à la satisfaction des besoins absolus laisse du temps libre […] et que l’on puisse créer du surproduit en faisant du surtravail. Le but c’est d’abolir ce rapport afin que le surproduit lui-même apparaisse comme nécessaire et que la production matérielle laisse encore à chacun du temps libre pour d’autres activités. » (Fondements, t. 2, p. 115)

On a ici deux éléments : 1) dans le cadre de la production matérielle, le rapport entre travail nécessaire et surtravail est supprimé ; 2) une distinction entre le temps consacré à la production matérielle et le temps laissé libre.

La distinction entre surtravail et travail nécessaire s’estompe donc : tout travail devient nécessaire. Pour bien comprendre cela, il faut se souvenir que pour Marx, le propre de la société capitaliste ne réside nullement dans le surtravail, mais dans la conversion de celui-ci en capital. Et d’autre part, « transformer du profit en capital, ce n’est rien d’autre que d’employer une partie du travail excédentaire, pour créer des nouveaux moyens de production additionnels. Et cela signifie que ce n’est pas l’ouvrier qui dispose de ce surplus de travail, mais le capitaliste. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1455)

Cela renvoie au fait que c’est une nécessité absolue pour la société que d’avoir du travail excédentaire – ne serait-ce que pour nourrir ce qui sont inaptes, eux, à travailler (enfants, vieillards). Ce qui distingue la société des producteurs associés, ce n’est donc pas l’existence d’un surtravail, puisque « en tant que travail accompli au-delà des besoins immédiats, le surtravail devra toujours exister. » (Ibid., p. 1486) La différence réside dans le fait que « ce surtravail ne revêt plus de forme antagonique », c'est-à-dire celle de « l’oisiveté complète d’une classe de la société », et que, d’autre part, qu’il n’apparaît plus comme du travail forcé, découlant d’une contrainte sociale (directe ou contractuelle). Il apparaît entièrement comme nécessaire à la société et parallèlement, pour le producteur individuel, il n’est plus contrainte mais le « premier des besoins vitaux ».

La distinction n’apparaît donc plus de manière interne au travail, mais entre travail et temps libre. Celui-ci vient après le temps consacré au travail ; il est le champ du libre développement de l’individu, développement physique et intellectuel qui n’aura d’autre fin que lui-même. Il est la véritable richesse, tandis que la production – accumulation de valeurs d’usage – n’en est que la condition nécessaire (cf. Fondements, t. 2, p. 226).

Le système économique du programme s’articule donc ainsi :

–        la base du développement de la production, c’est le surtravail accumulé, « le capital fixe », que Marx qualifie de richesse impérissable, accumulation qui ne rencontre plus d’autres obstacles que la nature, puisque avec la révolution, la limite que constituait pour l’accumulation la valorisation nécessaire disparaît.

–        On a donc une diminution ininterrompue du temps de travail nécessaire à la satisfaction des besoins individuels et sociaux, liée à une augmentation continue de la production permise par l’accumulation.

–        « économiser du temps de travail, c’est accroitre le temps libre, c'est-à-dire le temps servant au développement complet de l’individu, ce qui agit en retour sur la force productive et l’accroit. » (Fondements, t. 2, p. 230).

–        Délivrée des chaines qui l’enserrent (la contrainte de la valorisation), le travail, premier besoin de la vie, voit sa productivité croitre, créant du temps libre pour le développement de l’homme. Sur la base de la sphère de la nécessité s’accroit alors celle de la liberté.

Cependant, pour le programme, la question ne se pose qu’en termes de quantité de temps consacré à chacune des sphères et jamais celle de leur bouleversement qualitatif. Certes, l’individu qui jouit de temps libre n’est plus le même individu que le travailleur exploité, certes, avec la médiation de la machinerie, le travail immédiat – pure dépense de force physique – tend à disparaître au profit du travail général, dont le modèle est l’activité scientifique et régulatrice du procès des échanges organiques. Certes, la division entre travail manuel et intellectuel est abolie, mais le travail comme activité liée à une contrainte extérieure à l’homme lui-même, naturelle, demeure.

Dans Théories sur la plus-value, à propos des socialistes ricardiens, Marx écrit : « Comme si la division du travail n’était pas tout aussi possible… dans le cas où ce sont les travailleurs associés qui en détiennent les conditions et considèrent ces dernières comme ce qu’elles sont naturellement, c'est-à-dire comme leur propre produit et les éléments concrets de leur propre activité », leur reprochant de vouloir fonder une forme sociale spécifique, la forme capitaliste, sur un plan technologique, afin de l’éterniser.

La société des producteurs associés connaît donc toujours la division du travail, mais sous une forme très différente, dans la mesure où, grâce à la simplification opérée par le capital, l’homme est polytechnique, ce qui entraine que cette division du travail n’est pas sociale mais technologique, c'est-à-dire qu’elle a pour modèle non pas la division sociale du travail, génératrice de l’échange marchand et de l’anarchie qui en découle, mais la division telle qu’elle apparaît dans la manufacture d’un autre point de vue dans la société communautaire (indienne ou inca). Voir, à ce propos, Misère de la philosophie.

On connaît la définition que Marx donne de la technologie : « Darwin a attiré l’attention sur l’histoire de la technologie naturelle, c'est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux, considérés comme moyens de production pour leur vie. L’histoire des organes productifs de l’homme social, base de toute organisation sociale… » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 915), et aussi : « la technologie découvrit le petit nombre de formes fondamentales dans lesquelles tout mouvement productif du corps humain doit s’accomplir. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 990)

La technologie renvoie donc à la nature et au travail comme activité anthropologique, comme ensemble des actions que l’homme doit accomplir pour exercer sur la matière un effet utile. La division technique du travail se fonde, parallèlement sur l’analyse et la rationalisation de ces éléments, donnant naissance à une forme sociale que le capital confisque à son profit, mais que les travailleurs peuvent sans danger récupérer au leur. Or cette définition de la technologie suppose la définition du travail comme travail en général, ou travail tout court, acte qui se passe entre l’homme et la nature et qui, en tant que tel, est commun à toutes les formes sociales. (voir Le Capital, Livre I, Chapitre VII, I)

Le fondement de l’économie de la période de transition réside dans la séparation qui est faite entre le travail comme relation organique de l’homme à la nature, d’une part, et les formes sociales qui médiatisent ce travail, cette relation, tout en se fondant sur elle, par l’intermédiaire de la notion de développement des forces productives. Les facteurs naturels et le rapport de l’homme à la nature n’agissent pas de façon directe, mais seulement de façon médiate sur le rapport humain, par l’intermédiaire des forces productives développées. Cependant, ces bases naturelles restent le point de départ et le substrat de toute l’histoire humaine, qui est l’histoire des formes édifiées sur ce substrat naturel, et qui en médiatisent son influence.

Cette distinction est indispensable pour comprendre que la nature puisse toujours rester un règne de la « nécessité » pour l’homme, et que pour le programme, il puisse seulement régler de manière rationnelle cette dépendance dans la mesure où il connaît mieux les lois et s’y soumet de manière volontaire. La société des producteurs associés est l’application consciente de ces lois naturelles et non leur bouleversement, ce qui n’aurait pas de sens.

Fondamentalement, dans le programme, l’homme est un être naturel, lié à la nature, et un être social dans la mesure où ce substrat naturel n’a de sens pour lui que par la médiation de ses rapports sociaux. De même, dans la division du travail qui perdure, l’homme apparaît comme une totalité de manifestations. Tout le système économique du programme tient donc sur le fait que « le processus de travail tel que nous venons de l’analyser dans ses moments simples et abstraits – l’activité qui a pour but la production de valeur d’usage, l’appropriation des objets extérieurs aux besoins –  est la condition générale des échanges matériels entre l’homme et la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également commune à toutes. (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 735)

Là se fonde la séparation possible et primordiale pour le programme, entre la relation entre l’homme et la nature (qui est de l’ordre du travail en général et de la valeur d’usage comme utilité physique) et les interrelations humaines (la forme sociale), dans lesquelles ces échanges ont lieu (forme socialement déterminée du travail, valeur d’échange et capital).

De la même manière que le « travail » découle du lien immuable de l’homme à la nature extérieure, la valeur d’usage représente la substance, indépendante de toute forme sociale, de la richesse… « objet de besoins sociaux certes, et par là rattachés à l’ensemble social, la valeur d’usage s’exprime cependant par un rapport de production social… Dans cet état d’indifférence vis à vis de toute détermination économique formelle, la valeur d’usage comme telle est en dehors du domaine d’investigation de l’économie politique. » (Critique de l’économie politique, Pléiade, t.1, p. 278)

Poser la valeur d’usage comme une simple utilité, en faire un simple porte-valeur, quelque chose qui satisfait à un besoin, renvoie à la notion naturaliste du « travail » sur laquelle fonctionne le système économique du programme. Au mieux, en reconnaissant une genèse historique et sociale des besoins, on débouche sur une anthropologie historique.

La question n’est cependant pas de savoir si la valeur d’usage est un rapport social. Proclamer, face à la vision naturaliste de la valeur d’usage, celle comme rapport social, ne relève pas de la problématique évoquée. Tout au plus, en prend elle le contrepied. Dans TC 1, p. 28, en affirmant la valeur d’usage comme rapport social, nous poussons jusqu’au bout la problématique du programme. Alors que pour le programme, le substrat des rapports naturels n’agit que par l’intermédiaire des rapports sociaux, dans TC 1, tout rapport naturel est un rapport social, ce qui découle de la construction générale du texte (tout rapport de l’homme à la nature est un rapport à lui-même, c'est-à-dire à l’autre homme…).

En fait, le problème n’est pas de savoir si la valeur d’usage est un rapport naturel ou un rapport social, ce qu’il convient de comprendre, c’est la fonction qu’assume dans le programme la notion de travail et celle de valeur d’usage (puisque l’objet du travail comme relation homme-nature ne peut être qu’un objet défini par ses qualités naturelles : valeur d’usage).

Le risque serait, à essayer de résoudre le problème rapport naturel/rapport social, de disserter uniquement sur le rapport entre l’homme, la nature et la société de manière abstraite.

Forces productives et rapport de production

Dans son commentaire de Marx, Roubine résume ainsi la problématique du programme : « le caractère double du travail reflète donc la différence  entre le procès matériel technique de production et sa forme sociale… De cette différence fondamentale découle la différence entre travail concret et travail abstrait qui, à son tour, s’exprime dans l’opposition entre valeur d’usage et valeur. » (I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Ed. Maspero, p. 109)

Cette différence s’appuie explicitement (p. 39) sur le texte de Marx selon lequel : « cette combinaison de tous les éléments de la production, des hommes et des choses est indispensable dans toutes les formes d’économie sociale, mais c’est la manière spéciale d’opérer cette combinaison qui distingue les différentes époques économiques. » (Le Capital, Livre II, t. 4, p. 38, Ed. Sociales)

Comme l’explicite bien Roubine, cette distinction entre le procès matériel technique et sa forme, fonde deux distinctions essentielles à la compréhension interne du programme.

La première est la distinction que Marx établit dans l’introduction à la Critique de l’économie politique, entre forces productives et rapport de production.

Roubine écrit à ce propos : « il y a tout d’abord des modifications dans les moyens de production et les méthodes techniques par lesquelles l’homme agit sur la nature, en d’autres termes, il y a des modifications dans les forces productives de la société ; il y a d’autre part, en relation avec ces modifications, des modifications dans toute la structure des rapports de production. » (p. 15-16)

Bien que l’économie capitaliste représente l’unité de ces deux procès, la science doit d’abord les séparer, en faire deux domaines distincts : la technologie sociale d’une part, et l’économie politique technique d’autre part, l’une traitant de l’interaction des forces productives, dans leur interaction avec les rapports de production, l’autre traitant des rapports de production capitalistes dans leur interaction avec les forces productives de la société. (p. 16)

La deuxième distinction est celle, classique, faite entre matérialisme historique d’une part, et économie marxiste d’autre part.

Si toutes deux ont le même objet d’analyse, « les changements des rapports de production dans leur dépendances à l’égard du développement des forces productives » (p. 17), elles ont un champ d’investigation différent : « le procès d’ajustement des rapports de production aux forces productives », pour le matérialisme historique, tandis que l’économie politique analyse les rapports de production de la société capitaliste, et leur modification, telle qu’elle résulte de la modification des forces productives. (p. 17) Autrement dit, l’économie politique présuppose une forme concrète – le capitalisme – dont la genèse est donné par le matérialisme historique.

Ces distinctions sont d’ordre méthodologique, puisque dans toute formation sociale concrète, ces aspects sont unis. « Les rapports sociaux de production entre les hommes dépendent causalement des conditions matérielles de la production et de la répartition des moyens techniques de production entre les différents groupes sociaux. Du point de vue du matérialisme historique, c’est là une loi générale, qui vaut pour toutes les formations sociales. » Ce qui différencie la société capitaliste marchande, c’est que les rapports de production s’établissent au moyen des choses et non « sur la base de la répartition des choses entre les hommes. » (p. 52)

C’est sur ce fait, avec la réification qu’il implique, que se fonde, de fait, l’économie politique et sa critique par Marx.

En effet, pour Roubine, la manière dont s’établit la connexion entre procès matériel technique d’une part et rapport de production d’autres part, permet de distinguer deux types de formation sociale.

Dans les société à économie régulée : « les rapports de production entre les individus sont établit consciemment, dans le dessein de garantir le développement régulier de la production… L’unité qui existe dès le départ rend possible une correspondance entre le procès matériel technique de production et les rapports qui lui donne sa forme. » (op.cit., p. 33) Cette unité découle du fait que le « rapport social précède et rend possible la combinaison des éléments de production. » (p. 39)

À l’inverse, dans la société marchande capitaliste, le rapport social prend la forme d’une transaction privée d’individus formellement indépendants, transaction qui n’instaurent entre eux qu’un lien momentané et postérieur à l’acte de production. Ce rapport privé, momentané et contingent, doit cependant assurer la perpétuation et la continuité du procès social de production, d’où le caractère perpétuellement contradictoire de l’économie marchande capitaliste, qui découle du fait que procès de production et rapport de production ne sont indissolublement liés que dans l’acte d’échange, et non dans une cohérence a priori, précédant l’acte de production.

Le modèle que Roubine, citant Marx, donne de la société à économie régulée est que : « les rapports sociaux des personnes dans leurs travaux respectifs s’affirment nettement comme leurs propres rapports personnels, au lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits du travail. » (Le Capital, Livre I, cité par Roubine, p. 52)

Ceci définit la bonne méthode économique, celle de Marx, qui en séparant nettement l’aspect matériel technique et l’aspect socio-économique, peut éviter le fétichisme découlant de la confusion entre fonction sociale et fonction technique des choses. Se plaçant dans une société donnée, le capitalisme, il peut bien concevoir celui-ci, par delà les apparences du marché, comme des rapports des hommes aux hommes – même s’ils se dissimulent derrière des rapports entre choses – et éviter les deux erreurs de l’économie classique, rapport des choses aux choses pour l’économie vulgaire, rapport des hommes aux choses pour les marginalistes.

C’est à travers cette définition de l’économie régulée par différence avec la société capitaliste, différence qui se fonde sur l’existence d’un rapport de production direct et consciemment établi, que l’on peut comprendre pourquoi dans la catégorie des économies régulées, on trouve aussi bien les communes indiennes ou russes, que le féodalisme, le socialisme et aussi l’entreprise capitaliste sur la base de la division technique du travail. Ici la notion de rapport de production direct recouvre l’ensemble des unités dans lesquelles il n’y a pas d’échanges, point essentiel de la définition du capital.

Dans la relation entre serfs et seigneurs, tout comme dans la relation entre ouvriers et techniciens, il y a dans l’acte de production un rapport direct, non médié par l’échange. Ainsi, au sein de l’entreprise, la division technique du travail est un rapport qui précède et rend possible la combinaison harmonieuse des éléments du procès de production. D’où l’opposition faite entre le caractère organisé du procès matériel technique dans l’entreprise, et le caractère anarchique de la division sociale du travail qui génère de l’échange privé, opposition qui ne va cesser de croitre avec le développement des forces productives.

Nous avons ici le thème fondamental de la révolution, tel que le conçoit le programme : « les forces productives sont devenues trop vastes pour les rapports de production. » Dans L’Anti-Dürhing (IIIe partie, chapitre 2), Engels résume parfaitement ce mouvement :

« La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie…

« Le mode de production se rebelle contre le mode d’échange, les forces productives se rebellent contre le mode de production pour lequel elles sont devenues trop grandes. » (Ed. Sociales, p. 309-310-313)

La situation qui prévaut est donc la suivante :

« D’une part, le mode de production capitaliste est [à travers les crises] convaincu de sa propre incapacité de continuer à administrer ces forces productives.

« D’autre part, ces forces productives elles-mêmes poussent avec une puissance croissante, à la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de forces productives sociales. » (p. 313)

Cette « incapacité à gérer », cette « pression croissante des forces productives » trouvent leur expression claire dans les sociétés par actions, dans la propriété d’État, dans le capitalisme collectif. « La propriété d’État sur les forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d’accrocher la solution. » (p. 315)

La véritable solution ne peut résider que « dans le fait que la nature sociale des forces productives modernes est effectivement reconnue, et que donc le mode de production, d’appropriation et d’échange est mis en harmonie avec le caractère social des moyens de production. » (p. 316)

Ici, la distinction programmatique entre procès matériel technique et forme sociale d’une part, entre forces productives (parmi lesquelles travail socialisé), et rapports de production d’autre part révèle toute son importance.

On a en effet, en découlant, quelques uns des traits fondamentaux du programme :

–        l’extériorité du capital (appropriation privée par l’échange du caractère social du travail) ;

–        le caractère inéluctable de la révolution (les forces productives poussent à l’éclatement des rapports de production) ;

–        la nature de la révolution, telle que la conçoit corollairement le programme (donner à ces forces productives sociales un cadre adéquat de rapports sociaux.

Il convient à présent de considérer de manière plus précise la façon dont se déroule ce processus, pour faire émerger les autres traits du programme (classe ouvrière, parti, État, etc.).

État et socialisation des forces productives

Dans L’Anti-Dürhing, Engels décrit ainsi la révolution prolétarienne : « le prolétariat s’empare du pouvoir public, et en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie, en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s’imposer. Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. Le développement de la production fait de l’existence ultérieure des classes sociales différentes un anachronisme. Dans la mesure où l’anarchie sociale de la production disparaît, l’autorité publique de l’État entre en sommeil. » (p. 321)

Le premier acte de la révolution, celui qui inaugure la période de transition, c’est donc que « le prolétariat s’empare du pouvoir d’État et transforme les moyens de production en propriété d’État. » (Ibid., p. 316)

Ayant par cet acte libéré les moyens de production, développant les forces productives au-delà des limites que leur imposait le capital, il résout ainsi les antagonismes de classe, et entraine l’extinction de l’État, devenu inutile en tant que tel (dans ses fonctions politiques).

Le procès d’extinction de l’État, tel que le décrit Engels, repose sur une dynamique double : « le premier acte par lequel l’État apparaît réellement comme un représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production au nom de toute la société – est en même temps son dernier acte propre en tant qu’État » (Ibid., p. 317)

L’idée essentielle (que Lénine développe sous la forme : « le prolétariat a besoin d’un État, mais d’un État qui dépérit », cf. L’État et la révolution) est celle souvent développée par Marx et Engels, que l’État prolétarien, l’État de la période de transition n’est plus au sens strict un État.

Pour bien comprendre ce paradoxe apparent, il faut se référer à l’analyse de l’État telle que Engels la synthétise et la développe dans son ample fresque historique L’Origine de la famille…, analyse que tous les programmes antérieurs reprendront à leur compte, en tirant parfois les dernières conséquences. La thèse que développe Engels est celle d’un État qui est celui de la classe « qui domine du point de vue économique, grâce à lui elle devient politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens d’exploitation de la classe opprimée » (L’Origine de la famille, Ed. Sociales, p. 180). La société s’étant « scindée en antagonismes irréductibles qu’elle est impuissante à conjurer », l’État devient nécessaire à assurer la cohérence de l’édifice tout entier.

L’État devient, comme capitaliste général, l’organisation que la société se donne pour maintenir les conditions générales de l’économie capitaliste, travaux d’intérêts généraux d’une part, mais surtout contrainte organisée d’une classe sur l’autre pour maintenir la cohérence sociale, appareil répressif d’oppression.

L’État exprime à la fois la société de classes dont il est le produit nécessaire et l’appareil répressif, et assure la cohérence de celle-ci, au profit de la classe dominante. C’est par exemple ce que développera Boukharine : « qu’est-ce qui rend possible le maintien d’un équilibre social relatif, la stabilité d’un système social fondé sur la scission de la totalité sociale… Une organisation qui domine non seulement les choses, mais surtout les hommes, indispensable à la conservation de ce système. Cette organisation, c’est l’État. » (Système économique de la période de transition, p. 59) et de citer Engels : « l’État est une organisation de la classe possédante pour se protéger de la classe non possédante. » (L’Origine de la famille, p. 158)

Mais parallèlement, cet État véhicule des intérêts de la classe dominante, « issu de la société, il veut se placer au-dessus d’elle et s’en dégage de plus en plus. » (Ibid.)

Certes l’autonomie de l’appareil d’État n’est pas circonstancielle, c'est-à-dire ni complète ni durable, liée à une situation d’équilibre des classes (Napoléon III, Bismarck), mais une telle autonomie présuppose qu’en quelque sorte, l’appareil d’État puisse apparaître comme agissant pour son propre compte quand, en raison de l’équilibre des forces, aucune classe ne peut s’en emparer à son profit.

Dans la définition fonctionnaliste de l’État que donne Engels, il y a l’appareil et la classe qui généralement s’en empare, mais il y a une certaine autonomie des deux termes. C’est la raison pour laquelle d’une part le prolétariat peut s’emparer de l’appareil d’État sans que d’autre part cet État ne soit réellement un État.

Dans le transfert à l’État des secteurs les plus socialisés, dans le « capitalisme d’État », l’État conserve l’ensemble de ses caractères : appareil centralisateur, moyen de maintenir l’équilibre social, instrument au service de la classe dominante. Il représente donc seulement en apparence la société toute entière, puisqu’il ne fait que la résumer telle qu’elle est, fondée sur la domination d’une classe.

Lorsque le prolétariat s’empare du pouvoir d’État, au contraire, comme il n’a pas vocation à la domination en tant que classe, en libérant les forces productives, il rend caduques les classes et donc l’État n’est plus un État politique dans la mesure où il n’a pas à pérenniser une domination. Dans les mains du prolétariat, seule classe universelle qui n’a aucun intérêt propre à faire valoir, l’État pour la première fois représente réellement la société, au lieu de confisquer celle-ci au profit d’une seule classe.

La prise du pouvoir d’État, représentant réel de la société, définit la forme politique de la révolution, mais le contenu de celle-ci est social, l’État cessant d’exister comme une sphère particulière et relativement autonome.

«  La liberté consiste à transformer l’État, organisme qui s’est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle. » (Marx, Critique du programme de Gotha)

l’État ouvrier perd ses fonctions politiques, et organisme au service de la société, prend des fonctions sociales, assurant la rationalité du système, en assurant de manière planifiée ce que le marché et la péréquation du taux de profit réalisaient à travers les crises. Il conserve de même son caractère centralisateur, en prélevant et répartissant le surproduit social en fonction des besoins généraux et des nécessités de l’accumulation. Enfin, il conserve un caractère « répressif » afin de prévenir et d’empêcher tout retour en arrière.

L’analyse en détail de ce processus de soumission de l’appareil d’État n’est pas directement envisagée par Engels, et ce sera à travers le débat sur l’organisation, le problème technique essentiel de la période postérieure (1905-1921).

Il est cependant possible de faire d’ores et déjà quelques remarques qui éclaireront les termes de ce débat.

La remarque essentielle à faire, c’est que dans la révolution le prolétariat mène à terme le processus que la bourgeoisie a ébauché et auquel elle se heurte : la reconnaissance du caractère social des forces productives.

Dans les sociétés par actions, dans l’étatisation, on a l’aveu du caractère social des force productives et de son conflit avec l’appropriation privée par les capitalistes. Mais l’étatisation se heurte immédiatement au fait que « l’État moderne n’est que l’organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste… » (dans l’État des capitalistes) « le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble, mais arrivé à son comble, il se renverse. » (L’Anti-Dürhing, p. 315) Lorsque le prolétariat fait de l’État le représentant réel de la société – ce que ne peut faire la bourgeoisie qui a des intérêts particuliers à le faire prévaloir comme universel –- propriété sociale et propriété d’État peuvent coïncider, l’État n’étant plus au service de la bourgeoisie.

Ce que révèle le capitalisme d’État, c’est que « la bourgeoisie s’avère comme une classe superflue, toutes ses fonctions sociales étant maintenant remplies par des employés rémunérés », elle peut donc être balayée.

La deuxième remarque, c’est que la prise de pouvoir d’État par le prolétariat conduit celui-ci à devenir un instrument technique au service de la société. Cette fonction technique, corollaire à la suppression du marché, est l’extrapolation rationnelle qui prévaut dans l’entreprise (d’où l’importance pour le programme, des distinctions relevés dans le paragraphe précédent).

Pour Engel, en effet, il y a une insistance toute particulière sur « l’antagonisme entre l’organisation de la production dans la fabrique individuelle et l’anarchie de la production dans l’ensemble de la société. (L’Anti-Dürhing, p. 310, mais aussi p. 313, 314, 307, etc.) Avec la suppression des rapports de production capitalistes, le prolétariat met fin à l’anarchie sociale, en développant la rationalité que contient le procès de production immédiat. De là, l’importance pour Marx du fait que la concentration des forces productives, la croissance continue du « capital fixe », et la division technique du travail, n’impliquent pas automatiquement des rapports sociaux capitalistes, mais même, au contraire, peuvent être amenés à rentrer en conflit avec eux.

La soumission de l’État à la société, c'est-à-dire sa transformation en organe de « planification », corollaire au développement des forces productives et de la suppression des classes qu’elle induit, renvoie à la suppression de la différence entre l’intérêt individuel, privé et l’intérêt général.

Pour le programme, dans la société des producteurs associés, dans l’homme « socialisé », individus et espèce humaine sont une unité, chaque individu représente l’espèce et l’espèce est représentée dans chaque individu.

La période de transition qui réalise l’intérêt commun de l’ensemble des hommes – création de temps libre par le développement des forces productives – est donc simultanément procès de disparition de toute légalité (système juridique, institutions, politique), parce que, du moins pour Marx, la question de savoir qui décide, qui planifie, n’a aucun sens, à partir du moment où intérêt général et intérêt individuel coïncident, puisque alors toute relation humaine réalise la « vie générique ». c’est cette coïncidence de l’intérêt général et de l’intérêt particulier qui fonde l’intérêt théorique de Marx pour toutes les formes de production communautaire et coopératives ouvrières qui représentent à un niveau historiquement limité, ce que la société des producteurs associés réalise à l’échelle humaine.

En ce sens, Marx peut dire d’elle qu’elle représente une forme importante de transition au socialisme, qui existe déjà dès la société capitaliste elle-même.

C’est là, le point fondamental du programme.

État et parti

« La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné, les expropriateurs sont à leur tour expropriés. » (Marx, Le Capital, Pléiade, t. 1, p. 1239, et sur le même thème, cf. Livre III, Pléiade, t. 2, p. 1025)

La révolution programmatique est libération des forces productives – au premier rang desquelles on a le travail socialisé, la classe ouvrière – de la gangue capitaliste qui l’enserre. Elle fait « éclater l’enveloppe » des rapports de production trop étroits. Elle est avant tout libération et développement d’une socialisation – rationalisation du travail qui, comme concentration du capital et division technique du travail dans l’entreprise, existe sous une forme étriquée au sein même de la société capitaliste. Quoique pour Marx, le prolétariat ne soit porteur d’aucune forme d’organisation sociale, la période de transition est le développement d’éléments qui existent de manière positive au sein de l’ancienne société. Développement de quelque chose qui existe déjà, la révolution prolétarienne a des analogies formelles avec la révolution bourgeoise, notamment sa forme politique. La prise du pouvoir d’État par le prolétariat se fonde sur le caractère social des forces productives, dont il représente la partie vivante, née au sein de l’ancienne société. C’est ce caractère social, qui rendant  la bourgeoisie superflue, démontrant son incapacité, s’affirme à travers la victoire du prolétariat, dont le premier acte est politique : prise du pouvoir, prise de l’appareil d’État.

De la même manière que la bourgeoisie, sur la base de sa domination économique acquise dans l’ancienne société, conclut cette domination en s’emparant de l’État et en l’adaptant à sa nature propre, le prolétariat conclu le développement des forces productives, en s’emparant de l’État : forme politique de la révolution.

  Cependant, à la différence de la bourgeoisie, pour le prolétariat, adapter l’État à sa nature propre, c’est l’abolir, puisque en généralisant sa condition, le prolétariat aboutit à supprimer les classes : contenu social de la révolution.

La période de transition est période de dépérissement du caractère politique (répressif) de l’État, sa dissolution en fonction technique au profit de son ensemble, ce qui présuppose une distinction entre les fonctions techniques de l’État (organe central assumant les tâches générales) qui existent toujours et ne sont pas caractéristiques, et le caractère de classe de l’État (fonction politique, machine de domination) qui est ce qui dépérit, parce que c’est cela qui est caractéristique de l’État. C’est ce qui Boukharine développe (op. cit., p. 61-62) : « il serait tout à fait erroné de rechercher l’essence de l’État dans ses attributs techniques et organisationnels, par exemple dans le fait qu’il représente un appareil centralisé. Le concept abstrait de centralisation peut en effet recouvrir des types de rapports sociaux diamétralement opposés… Ce qui est « essentiel » à l’État, ce n’est pas qui celui-ci soit un appareil centralisé, mais plutôt que cet appareil centralisé incarne un rapport déterminé entre les classes, à savoir le rapport de domination, de pouvoir, d’oppression et d’asservissement… », rapport qui disparaitra avec la disparition des classes, sans préjudice du caractère centralisé qui est, lui un concept technique, porteur d’une rationalité qu’il convient d’étendre.

Parce que l’État est « synthèse de la société », en ce sens qu’il représente l’unité des classes antagoniques – besoins généraux de la société – et l’accaparement de cette unité au profit d’une classe – appareil répressif – la constitution en classe dominante passe nécessairement par la prise du pouvoir d’État, comme le décrit le schéma classique du Manifeste Communiste, qui décrit trois phases successives : organisation économique de la classe, organisation politique de la classe par le parti, condition indispensable à la troisième phase : érection en classe dominante.

L’idée qui sous-tend la succession des phases est que le prolétariat est d’abord une classe au sens économique du terme, une classe objective, sans identité propre malgré les groupements économiques (coopératives, syndicats).

Ce n’est qu’au second stade que le prolétariat devient une classe pour lui-même, en se donnant une organisation politique unitaire : le parti.

C’est le parti qui assure l’efficacité de l’État du prolétariat, lorsque celui-ci  s’érige en clase dominante, car face au caractère local de l’État, il représente les intérêts généraux (historiques) de la classe.

« Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour vaincre, il est nécessaire qu’il se constitue en un parti autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres. » (Engels à Trier, le 18 décembre 1888)

« Si la production capitaliste engendre sa propre négation, avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature », c’est dans la mesure où ce mouvement est aussi celui de la production d’un sujet révolutionnaire conscient et non pur effondrement. En ce sens, la position orthodoxe est celle de Bordiga, pour lequel le rapport du parti à la classe est organique par l’intermédiaire du programme immuable et non une forme d’organisation (parti de masse ou d’avant-garde, qui feront les beaux jours de la polémique germano-russe).

« La constatation purement objective, extérieure, de l’analogie des conditions économiques et sociales d’un grand nombre d’individus ne permet pas d’individualiser la classe … (même si le parti n’est qu’une fonction de la classe). »

« La classe présuppose le parti parce que pour être et pour agir dans l’histoire la classe doit posséder une doctrine critique de l’histoire et trouver dans celle-ci le but à atteindre. » (Rassegne Communiste, 1921)

L’État et la révolution

La conception du parti à travers lequel la classe devient réellement, effectivement une classe agissante, est adéquate à la conception que le programme a de l’État – machine oppressive au service de la bourgeoisie – et de la révolution comme prise du pouvoir politique dans lequel le prolétariat devient classe dominante.

La question de la forme politique de la révolution renvoie à celle de la maturité des forces productives. Si celles-ci ne sont pas suffisantes pour instaurer immédiatement le communisme (d’où le programme du développement des forces productives sous le contrôle de l’État prolétarien), elles sont toujours analysées comme suffisantes pour liquider la bourgeoisie dont la « mission » historique est achevée par des employés et des fonctionnaires (trusts et capitalisme d’État).

La révolution est l’aboutissement de la socialisation des forces productives et de leur antagonisme aux rapports de production qu’elles font éclater.

Mais d’autre part, l’État est un moyen d’élargir et de maintenir la domination de classe, appareil répressif qui vient renforcer et garantir la violence, l’exploitation, comme si le cycle du capital n’y suffisait pas de lui-même. Ceci est adéquat à la conception de deux classes, chacune porteuse en soi d’une organisation sociale, qui s’affrontent et dont le lien (exploitation) est en quelque sorte externe donc susceptible d’être renforcé par l’organisation politique… de l’extérieur.

À la fois synthèse et pivot de la société de classe, l’État devient d’autant plus l’enjeu de la lutte que la phase inférieure du communisme est le développement du capital sous le contrôle – politique – du prolétariat, instauration de rapports de production conformes au développement de forces productives sociales, rapports que l’État prolétarien incarne (par la généralisation de la rationalité centralisatrice) et garantit (par la dictature armée).

À partir du moment où l’État est conçu comme le facteur essentiel de la pérennité des rapports capitalistes qu’il maintient par la coercition, même si sa puissance politique est en relation « dialectique » avec la puissance économique de la bourgeoisie, les deux niveaux – économique et politique – viennent se conforter mais sont différents. La domination politique généralise la domination économique et aide à son maintien.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que l’État est un organisme superfétatoire, qui ne sert à rien, ce qui est en cause c’est la problématique même du programme.

Pour lui, la question est celle de l’utilité de l’État.

On le définit comme un organisme, un appareil dont on recense les fonctions. La question de la nature de l’État se résout dans celle de son rôle, ce qui rend alors possible d’opérer une discrimination entre celles que l’on conservera et les autres. On ne peut accepter la théorie engelsienne de la genèse de l’État comme atténuant et cimentant  l’existence commune de classes antagoniques (au profit de l’une), sans accepter que les classes sont deux être qui s’affrontent, ce qui renvoie à la définition programmatique des classes (« juridique »), cf. supra, et à leur lutte (« politique », usant du pouvoir d’État).

Cette définition de l’État n’est rien d’autre qu’une super-fonction englobant les autres, une généralité dont les fonctions recensables (idéologie, répression, etc.) ne sont que les applications particulières. Nous avons ici affaire à une véritable problématique fonctionnaliste pour laquelle une institution n’existe que parce qu’elle répond à un besoin social qu’elle satisfait. La question qui est posée est alors de savoir en quoi l’exploitation a besoin de l’État pour se perpétuer, question qui présuppose l’exploitation comme « vol » et la société en sphères (économie, politique, idéologie, etc.) qui viennent toutes s’épauler. Le corollaire de l’exploitation « économiste » est alors l’oppression militaro-policière.

Une fois l’exploitation posée comme un rapport social se reproduisant de lui-même, la question valide ne peur plus être celle du rôle de l’État, mais celle de savoir en quoi le rapport social qu’est l’exploitation, par la relation qu’il établit entre les classes, la communauté, les individus, comprend nécessairement la forme étatique.

La problématique de la révolution programmatique peut alors se nouer à travers cette distinction de deux « instances ».

D’un côté, on a la maturité des forces productives qui rend la bourgeoisie superflue, qui lui « ôte » sa mission historique (cela est acquis pour Marx dès 1848, cf. Engels à Lafargue… La Chine, p. 46, Ed. 10/18)

Mais d’un autre côté, cette maturité n’est pas une condition suffisante, même si elle est une condition nécessaire.

Il faut une révolution politique, qui puisse d’emparer et détruire l’État bourgeois, ériger le prolétariat en classe dominante, pour poursuivre sous sa férule, l’accumulation des forces productives. Et à ce niveau, le prolétariat peut perdre (s’il est fourvoyé, mal organisé… si le parti fonctionne de manière insuffisante ou si la conjoncture est défavorable. Cf. les jugements de Marx sur la Commune).

Si le prolétariat ne peut pas s’ériger en classe dominante, la victoire de la bourgeoisie est toujours une victoire à la Pyrrhus, dans la mesure où le déterminisme économique est tel qu’elle ne peut qu’assurer le développement des forces productives – ce qu’aurait, humainement, fait aussi le prolétariat – : « la révolution de 1848 a fait exécuter la tâche de la bourgeoisie par des combattants prolétariens, sous l’enseigne du prolétariat ; de plus, elle a réalisé par l’intermédiaire de Louis Bonaparte et de Bismarck, ses exécuteurs testamentaires, l’indépendance de l’Italie, etc. » (Préface à l’édition polonaise du Manifeste, 1892, Pléiade, t. 1, p. 1490-1491)

Le schéma de la révolution double entraine que, d’une part, le prolétariat face à la débilité de bourgeoisie, joue un rôle de plus en plus important dans la « purification » du capital, et que, d’autre part, après sa défaite, le capital se charge lui-même de faire ce qu’aurait fait le prolétariat dans un premier temps, en prenant des mesures « bourgeoises » (voir aussi bien les revendications du parti communiste en Allemagne – 1848 – que les considérants du Programme du Parti ouvrier français – 1880). À propos des revendications, Marx écrit qu’elles ne sont pas socialistes et « finalement nécessaires pour river les intérêts de la bourgeoisie conservatrice à la révolution » (cf. Écrits militaires, p. 186)

L’évolution naturelle des forces productives est telle que même si la révolution de rapports de production n’a pas lieu, cette évolution s’impose au capital triomphant, qui en devient « l’exécuteur testamentaire ».

De fait, parler « d’exécuteur testamentaire » des révolutions bourgeoises faites par le prolétariat, et qu’il ne parvient pas à mener à terme, présuppose l’incapacité de la bourgeoisie qui fait alors du prolétariat le seul acteur réel, et qu’ensuite la défaite du prolétariat n’implique pas la victoire de la bourgeoisie, puisque celle-ci est incapable et historiquement débile. D’où le fait que se soit Louis Napoléon ou Bismarck qui prennent alors le pouvoir en « émancipant » l’appareil d’État et en renvoyant dos à dos toutes les classes.

« L’armée, véritable vainqueur, prend la tête, appuyée sur la classe où elle recrute de préférence : les petits paysans. » (Engels, Écrits militaires, p. 483)

Tout le secret de son succès réside dans… « l’équilibre momentané entre les classes de la société française qui sont en lutte pour conquérir le pouvoir » (in Mouvement ouvrier français, p. 152)

Tout se passe alors comme si, aucune classe ne pouvant s’emparer du l’État, celui-ci s’émancipait, en devenant la proie d’un aventurier. D’où le terme usurpation appliqué à Napoléon III (p. 154).

La théorie de la révolution double

La théorie de la révolution double (révolution en permanence chez Marx) synthétise tous les éléments de la problématique du programme. C’est ce schéma qui va prévaloir dans l’explication des mouvements sociaux et l’élaboration de la stratégie de 1848 à l’Internationale communiste (qui, à Bakou, l’explique aux pays coloniaux).

Au départ, il y a l’analyse de la révolution française (Vorwarts, Sainte Famille) et le constat que même lorsque la bourgeoisie est agissante, révolutionnaire, le prolétariat ne reste pas inactif dans la révolution même sous sa forme « embryonnaire » des plébéiens. Dans cette situation où le bourgeoisie représente une classe progressive, l’intervention du prolétariat ne fait qu’accélérer le processus.

« Si le prolétariat reverse le pouvoir politique de la bourgeoisie, sa victoire n’est que passagère, qu’un élément au service de la révolution bourgeoise elle-même, comme ce fut le cas en l’an 1794. Il en est ainsi, tant qu’au cours de l’histoire, les condition matérielles ne sont pas créées pour rendre nécessaire l’élimination du mode de production bourgeois et donc aussi le renversement définitif du règne politique bourgeois. » (Marx, La critique moralisante…, novembre 1847)

Pour Marx, en 1847-48, les conditions matérielles sont toutes différentes. La faiblesse de la classe bourgeoise en France et en Allemagne détermine le fait que le prolétariat tend à se substituer à la bourgeoisie. C’est la célèbre analyse des trois pôles du mouvement ouvrier, économie en Angleterre, théorie en Allemagne, politique en France.

Dans l’analyse de la situation des classes en France avant 1848, Marx conclut de manière paradoxale que la France n’est à la fois pas mûre pour le socialisme (le capitalisme y étant tout juste développé – importance de la paysannerie parcellaire qui fait obstacle à l’accumulation) et que les conditions politiques (neutralisation mutuelle des autres classes) y sont favorables à le conquête du pouvoir par le prolétariat. Cette prise du pouvoir dans un pays économiquement « attardé » est possible de par la situation internationale.

En liaison avec le développement rapide et mondial du mode de production capitaliste, des pays où le capitalisme est encore progressif et la bourgeoisie déjà incapable de prendre la direction politique, le prolétariat peur assurer un passage rapide du « féodalisme » au socialisme.

Or en 1848, pour Marx, les conditions économiques sont mûres au niveau international, en Angleterre, mais la vitalité même du capitalisme y empêche une révolution politique (aristocratie ouvrière qui reçoit les miettes de la colonisation…).

Ce qui est théorisé simultanément dans la révolution double, c’est à la fois l’existence d’obstacles nationaux à la révolution socialiste dus à l’immaturité des rapports sociaux et l’existence nationale d’un capitalisme suffisamment mur pour le socialisme au niveau économique.

Aucun pays ne possède en lui-même les trois éléments nécessaires au socialisme (le triptyque France, Angleterre, Allemagne), mais globalement la révolution est possible si, par bonds successifs, ces éléments séparés sont réunis. D’où la révolution au maillon le plus faible politiquement (puisque c’est la prise de pouvoir dont il s’agit) et sa nécessaire extension à l’Angleterre, à l’Allemagne. « Toute révolution sociale en France échoue sur l’écueil de la bourgeoisie anglaise… la vieille Angleterre ne sera renversée que par une guerre mondiale qui, seule, peut offrir au parti chartiste les conditions pour un soulèvement victorieux…

« Or une guerre européenne sera la conséquence directe et première d’une révolution ouvrière triomphant en France. » (Marx, Nouvelle Gazette Rhénane, janvier 1849)

D’où, à partir du mouvement français, une réaction en chaine, assurant le triomphe du socialisme à l’échelle du continent.

« Février et mars 1848 ne pouvaient avoir le sens d’une véritable révolution que si, au lieu de représenter un terme, ils devenaient au contraire le point de départ d’un long processus révolutionnaire. » (Engels in Marx-Engels, Le Parti de classe, Maspero, t. 1, p. 170)

repoussée après 1848, à la crise de 56-57, l’analyse sera déplacée vers la Russie après 1871, lorsque les diverses unifications, allemande, italienne, etc. rendront caduque une politique social-démocrate, le prolétariat n’y ayant plus de tâche bourgeoise à accomplir (cf. Préface russe au Manifeste – Engels 1880, et l’article de 1875 d’Engels sur la Russie, in Marx-Engels, La Russie, Ed. 10/18)

La théorie de la révolution double est fondamentale car elle fonde les thèmes essentiels du programme : rôle de l’État, programme minimum, question paysanne. L’État par son intervention despotique intervient pour garantir un changement qualitatif de structure, alors que ce sont des tâches bourgeoises qu’il faut accomplir pour le prolétariat, à sa manière. D’où l’importance qu’il soit comme nous l’avons vu, conçu comme une machine oppressive au service d’une classe et non une stricte émanation du rapport social capitaliste.

Concurremment, avec la parti et l’Internationale, il assure l’accrochage international, sur la base d’une organisation nationale, résultant de données économiques et sociales (liaison internationale des capitaux, mais aussi autonomie nationale de chacun).

D’autre part, ayant des tâches bourgeoises à accomplir, il ya nécessairement un programme minimum. La condition de la victoire du prolétariat est l’existence d’un parti propre – qui concrétise sa constitution en classe doté d’un programme propre – mais la nécessité d’accomplir des tâches encore bourgeoises ne permet même pas l’application du programme de transition.

Le programme minimum représente la conciliation nécessaire entre les buts généraux (historiques) que les communistes doivent nécessairement faire valoir et les buts immédiats liés à la situation politique. C’est dans le même contexte que se situent les mesures nécessaires à se concilier la petite paysannerie pauvre, qui du fait du caractère « attardé » qui fonde la révolution « double », sont une force sociale importante. De même les classes moyennes.

L’ambigüité de la révolution double, qui révèle la contradiction de la pratique programmatique, découle de ce que celle-ci procède d’une situation où, simultanément, tout est possible et impossible.

Dans les pays économiquement en avance, la révolution est difficile à démarrer parce qu’elle induit nécessairement un choc frontal entre les deux classes, choc dans lequel la bourgeoisie peut plus aisément manier l’arme économique, notamment en suscitant avec les bénéfices de la conquête coloniale une « aristocratie ouvrière », d’autre part son pouvoir politique est, conséquence de sa puissance économique, moins fortement dévitalisé par la crise que dans les économies faibles.

Dans les pays économiquement attardés, on a la situation inverse. La nécessité de réaliser avec un prolétariat minoritaire, mais généralement concentré, une révolution « antiféodale » à laquelle d’autres classes sont intéressées (paysannerie, moyenne bourgeoisie, voire même bourgeoisie industrielle) fournit un tremplin à l’action du prolétariat, qui lui, poussant le mouvement « jusqu’au bout » selon l’expression significative de Marx, tente de s’emparer du pouvoir d’État.

Dire que le prolétariat est la seule classe révolutionnaire, « jusqu’au bout » est cohérent à la prémisse théorique de la révolution double : le constat que, dans les révolutions bourgeoises classiques – 1789 mais aussi 1648 – le prolétariat agit de concert avec la bourgeoisie, et alors que celle-ci s’arrête devant la transformation radicale des rapports sociaux et même régresse – restauration de la religion par Napoléon III par exemple – le prolétariat lui, « prenant au sérieux » la philosophie bourgeoise, pousse en avant et radicalise le processus (les Enragé et les Égaux en France, les Niveleurs en Angleterre).

Cette « poussée du prolétariat est cohérente avec le fait que le prolétariat s’affirme – pour mieux se nier ensuite – communisme porteur d’une organisation sociale en tant que classe particulière (transition).

Ce « tremplin » qui fournit la nécessité d’une double révolution contre le féodalisme puis immédiatement contre la bourgeoisie – révolution en permanence – explique pourquoi, « pour assurer des chances de succès, les mouvements révolutionnaires sont forcés, dans la société moderne, d’emprunter leurs couleurs, dès l’abord, aux éléments du peuple qui tout en s’opposant au gouvernement en vigueur, vivent en totale harmonie avec la société existante. En un mot, les révolution reçoivent leur billet d’entrée pour la scène officielle des mains des classes dominantes elles-mêmes. » (Marx, New York Tribune, 17 juillet 1857)

En 1648 ou en 1789, aucune des conditions n’étaient réunies ; c’est la naissance du capitalisme et il n’y a donc aucune « possibilité » de transcroissance de cette participation prolétarienne à la révolution bourgeoise.

Par contre en 1848 en France, après 1848 en Allemagne, et après 1871 en Russie, cette possibilité existe dans la mesure où l’Angleterre est un pays capitaliste mûr et d’autre part domine les conditions économiques internationales – donc tout événement politique international réagit sur lui et affaiblit sa puissance et son rame économique liées au « colonialisme ».

Dès lors pour le programme, une révolution double est possible dans les pays peu développés. L’absence de puissance économique – capitalisme impur, c'est-à-dire minoritaire et restreint – permet la prise du pouvoir par le prolétariat seule classe internationalement progressive mais nationalement la prise de pouvoir se heurte immédiatement à ce qui le rend possible : l’immaturité des conditions économiques. On a donc la nécessité d’une extension de la révolution aux pays avancés et cette extension ne peut se faire qu’à partir d’une révolution politique. Elle est une extension politique si la révolution faite joue le rôle de détonateur, de modèle et de pédagogue (voir la pratique bolchéviste dans l’IC par exemple).

Ce que théorise la révolution double, c’est ce que Lénine développera dans Loi sur l’inégal développement des capitaux et des nations.

Le développement du capital de certaines zones implique nécessairement le sous-développement des autres zones. On a donc toujours cette situation où des zones sont « mûres » et d’autres « non ».

Le capital, internationalement, est développé, mais il y a des obstacles nationaux, c'est-à-dire des pays non développés. De plus le développement international est en fait le développement d’une nation qui domine les autres, rien de plus.

Par définition, la révolution double se situe au niveau des États-nations, puisque son premier acte est la prise du pouvoir d’État.

Il est d’autre part intéressant de connaître le critère de maturité des forces productives telle que la pose le programme.

Pour Boukharine, par exemple, « la socialisation du travail permet d’introduire techniquement une organisation planifiée sous une formule sociale concrète quelconque… Il en résulte que si le capitalisme est mur pour le capitalisme d’État, il est tout aussi mûr pour l’époque de l’édification du communisme » (op. cit., p. 95-96)

Ce qui est ici essentiel, outre le caractère technique de l’organisation planifiée que nous avons déjà relevée et sur laquelle nous allons revenir, c’est l’assimilation entre capitalisme d’État et socialisme comme deux fins possibles de la maturité des forces productives.

Nous avons déjà vu chez Engels et dans le Capital, que dans les société par actions, le capitalisme d’État, la bourgeoisie montrait que sa mission historique était terminée puisque ses fonctions étaient assurées par des employés salariés. Elle devient donc une classe superflue.

De même, l’échec des révolutions double aboutit aux révolutions « par le haut », où l’appareil d’État renvoie dos à dos bourgeois et prolétaires.

L’éviction de la bourgeoisie rendue historiquement caduque par le développement des forces productives peut donc se mener de deux manières : capitalisme d’État ou État prolétarien, qui l’un comme l’autre ont la même prémisse, la superfluité de la bourgeoisie.

Définition programmatique de la classe bourgeoise

Fonction assurée par des employés salariés, c'est-à-dire non propriétaires d’une part ; expropriation des expropriateurs d’autre part ; tout cela renvoie à une définition, modèle pour le programme de la classe bourgeoise en termes de propriété juridique. A contrario, cela est confirmé par le fait que le communisme primitif est défini par l’absence de propriété privée et le socialisme par le transfert à la société – représentée par l’État – de la propriété des moyens de production. C’est cette appropriation privée qui définit les rapports de production capitaliste dans leur contradiction aux forces productives sociales.

Une telle définition ne peut se comprendre qu’en référence à la période de la domination formelle du capital, période qui fonde historiquement le programme « classique ». dans cette phase transitoire, où le capital ne bouleverse pas le mode de produire en le rendant adéquat à ce que lui-même exige (capital fixe comme forme adéquate du capital), dans la personne du capitaliste, fonction du capital et propriété personnelle d’un capital peuvent coexister (dans des formes hybrides, le capitaliste peut être aussi un producteur direct, travailler lui-même). Cependant, le capital est une puissance sociale et l’histoire de son développement vers la domination réelle peur se schématiser par le fait que : « augmentant de valeur pour atteindre des dimensions sociales, le capital doit dépouiller tout caractère individuel. »

Dans la période de domination réelle (société par action, État, etc.), lek devient réellement une puissance sociale abstraite, dépouillée de tout caractère personnel, mais cela nécessite une accumulation de celui-ci.

Dans la période antérieure, gestion et propriété personnelle du capital coïncident et, pour le programme, définir la classe bourgeois en termes juridiques de propriété n’est pas une erreur, mais correspond à une étape historique bien déterminée.

On peut d’ailleurs remarquer que Marx opère une différence entre les deux périodes, par exemple, lorsqu’il écrit : « le capitaliste doit être le propriétaire ou le possesseur des moyens de production à une échelle sociale. » Marx utilise cette distinction, reprise de Hegel dans Formes…, à propos des communautés primitives, où les individus ne sont que possesseurs, la commune, c'est-à-dire eux-mêmes, sous une forme extranéisée, étant propriétaire.

Du point de vie de la philosophie du droit, la possession est un état de fait – chez Hegel, subsumer une chose sous son vouloir, pour Marx, une pratique, une activité faisant sienne la chose ; la propriété est un état de droit pour Hegel : la possession reconnue par autrui, chez Marx par le droit régulier ou coutumier – (Hegel, Propédeutique, Marx, Formes), l’exemple type de la dissociation entre propriété et possession étant l’acte de location.

Lorsque le capital se constitue en totalité, domination réelle, propriété personnelle et possession (gestion du capital qui assure la valorisation de celui-ci) se séparent. Le capitaliste est simplement fonctionnaire du capital, c'est-à-dire se personnification, en tant qu’il est avant tout procès de valorisation-accumulation, mouvement qui suffit à le constituer, face au travail, en capital par la reproduction des rapports sociaux que cette valorisation implique et reproduit sans cesse, sans l’intermédiaire juridique de la propriété personnelle du capital en soi.

C’est cette insistance, dans le cadre de la révolution double, sur la propriété personnelle du capital comme constituant la classe bourgeoise (particulièrement évidente chez Lénine), qui constitue la limite essentielle de la critique programmatique et qui explique la « confusion » possible entre transfert des moyens de production comme propriété de l’État ouvrier et abolition du capital. Si on se souvient d’autre part qu’en période de domination formelle, le capital apparaît avant tout comme contrainte au surtravail et que la mystification du capital fixe, se présentant comme créateur de valeur, n’est pas développée, on peut alors comprendre pourquoi l’État apparaît comme une machine qui vient grâce à son appareil juridico-répressif, garantir l’exploitation en se posant en garant de la propriété privée.

Révolution russe et définition programmatique du prolétariat

Pour la compréhension du programme, les analyses de la révolution russe, « seule expérience réussie de la révolution prolétarienne », offrent un intérêt tout particulier, en ce sens que pour la théorie programmatique, elle constitue un problème crucial, puisque pour celle-ci la remise en cause de la révolution russe revient à la mise en cause de ses propres prémisses théoriques.

Au départ de toutes les critiques de « gauche » de l’URSS, il y a le constat de la nature capitaliste des pays de l’Est.

À partir de là, on peut poser le problème de la révolution russe comme une simple révolution bourgeoise faite par le prolétariat. Le problème est alors que l’on débouche aisément sur la remise en cause du caractère révolutionnaire du prolétariat, celui-ci n’étant qu’un moyen radical de la révolution bourgeoise, réalisant sans cesse des buts démocratiques-libéraux (ce qui est le résultat de 1848, 1871…). On a alors le fondement théorique du « révisionnisme » (Kautsky, Bernstein, etc.), le prolétariat parachevant la révolution bourgeoise dont il réalise les idéaux (liberté, égalité, démocratie, etc.).

Pour le programme, théorie révolutionnaire, il y a nécessairement rupture révolutionnaire entre capital et socialisme, rupture dont le prolétariat est le sujet, non réductible à un simple complément critique de la révolution démocratique.

Le simple fait de conserver le prolétariat comme classe révolutionnaire porteuse du communisme empêche que l’on puisse simplement considérer une substitution pure et simple du prolétariat à une bourgeoisie défaillante. Il faut donc nécessairement analyser la révolution russe à travers le schéma de la révolution double, l’échec de celle-ci, évident avec Staline, mais déjà consommé et dénoncé dès 1920 (cf. le Rapport sur Moscou de Rühle, à l’occasion du IIe congrès de l’IC, publié dans Der Kommunist de Dresde de septembre 1920, cité in La Gauche communiste en Allemagne, Authier-Barrot, Ed. Payot, p. 178 et suivantes).

La révolution russe serait une révolution prolétarienne dans le cadre d’une révolution double et son échec une involution, c'est-à-dire une transcroissance arrêtée à cause d’un développement national arrêté et qui donc, restreinte par force à sa base nationale, évolue nécessairement vers le développement d’un capitalisme moderne en Russie.

L’échec de la révolution russe s’expliquerait alors par l’échec de la révolution allemande, qui devait fournir les conditions économiques, les deux mouvements n’ayant pas pu réaliser leur jonction.

C’est à ce schéma que se ramènent la majorité des critiques de « gauche » de la révolution russe (Gorter, Bordiga… et plus récemment J. Barrot, etc.).

Si ces théories ont l’immense avantage de montrer le caractère strictement capitaliste de la Russie (au lieu de forme hybride type État ouvrier déliquescent ou bureaucratie totalitaire genre SoB), elles restent une critique interne au programmatisme dans la mesure même où de telles explications procèdent de la notion de révolution double. Le postulat étant la maturité des forces productives au niveau mondial avec des maillons faibles où une révolution est possible (voir supra), les conditions économiques existent – comme toile de fond – et l’explication de l’échec sera politique et organisationnelle, trait révélateur du caractère programmatique de ces critiques. La faute en sera aux « Gauches » allemandes, hollandaise, etc., qui par leur radicalisme ont affaibli le parti, notamment par le refus des compromis (cf. Le Gauchisme…, Lénine, qui dès 1920 fournit déjà les prémisse s de toutes les analyses futures de sycophantes de l’État ouvrier dégoulinant). De l’autre côté, la faite en sera à l’impérialisme théorique des russes, au caractère anti-démocratique, voire ensuite bourgeois du PCR. On s’opposera dictature du parti et dictature des masses, soviets et parti ; dans tous les cas, de tous les côtés, on parlera organisation et défaillance stratégique.

Avec le constat d’échec des mouvements de 1914-1921 et l’ère de contre-révolution qui s’ouvre, deux voies théoriques sont possibles :

Soit théoriser l’intégration du prolétariat, détourné de ses buts par l’emprise de l’idéologie et œuvrer à regrouper les prolétaires révolutionnaires dans une nouvelle organisation (voir les lignes directrices de la KAI), soit reproduire une fois encore le schéma de la révolution double – soutien au mouvement anti-impérialiste dans les aires non blanches – et dans cette perspective d’un déblocage – par l’effondrement colonial – de la situation dans les métropoles blanches, maintenir la doctrine (voir Bordiga, le PC internationaliste et la prévision de la crise pour 75 qui couronne l’édifice).

Ce que tous ces courants ont de commun entre eux, c’est avant tout (ce que l’on retrouve aussi dans Le Mouvement communiste, Barrot, et chez RI, etc.) le fait que tous théorisent la décadence du capitalisme depuis 1914, c'est-à-dire sa perdurabilité, alors que depuis l’aube de la révolution russe, d’où son importance cruciale, sa mission historique est close.

Ceci est révélateur de la perspective programmatique et de la définition (corollaire de celle de la classe bourgeoise, qu’elle donne) qu’elle donne du prolétariat. Théoriser la décadence depuis 1914, c'est-à-dire depuis le passage du capital en domination réelle, cela revient à théoriser que le capital n’est plus progressif, à partir du moment où il commence à rendre le travail inessentiel au procès de production (croissance du capital constant et surtout fixe dans le procès immédiat). Cela découle du fait que le prolétariat est conçu comme travail, c'est-à-dire comme une force productive au même titre que les machines, etc. Lorsque le capital rend le travail superflu, il en revient alors à « gaspiller » des forces productives (chômeurs à vie…), des produits (complexe militaro-industriel…), la dévalorisation étant alors conçue de manière unilatérale, le rapport de production se maintenant contre la maturation des forces productives, en les détruisant ou en les laissant en jachère, notamment la force de travail.

C’est une définition du même type qui sous-tend les mécanismes évoqués dans le Manifeste (1848) : « le salariat repose exclusivement sur la concurrence des travailleurs entre eux. Le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est le véhicule passif et inconscient, remplace peu à peu l’isolement des travailleurs né de la concurrence, par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. » (Pléiade t. 1, p. 183) La concentration du capital est à la fois l’aveu du caractère superflu de la bourgeoisie (appropriation personnelle) et d’autre part, la condition objective de l’union des prolétaires, qui sont unifiés de fait de leur concentration au sein d’un même procès de travail, sous l’autorité d’un même capitaliste (voir aussi la « rude discipline acquise au sein de la fabrique – dont Lénine et Trotski se serviront amplement).

Définissant le prolétariat comme classe associée de fait, objectivement, dans le procès de travail lui-même, association qui est la condition de sa prise de conscience (constitution de la classe à travers le parti), l’accession du capital à la domination réelle pose au programme un problème essentiel de définition de la classe, puisque le travail n’est plus dominant dans le procès de production.

C’est cette transformation qui explique que Bordiga théorise près 21, et jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la société russe comme instable, comme une société dont le devenir n’est pas définitif. Le cycle révolutionnaire dont la Russie était le pivot se clôt en 1945, c'est-à-dire lorsque le capital a mondialement atteint la domination réelle, sa période d’accession à celle-ci (1914-1945) étant considérée comme instable dans la mesure où l’ancienne vision paraît encore applicable.

De même, c’est dans cette période et après 1945 que se manifestent les théories de « l’intégration définitive » du prolétariat, conduisant à chercher un autre sujet révolutionnaire (SoB, Prudhommeaux, Pannekoek dans Conseils ouvriers…), procès de genèse du programmatisme impossible.

Nature révolutionnaire du prolétariat dans le programme

Nous avons déjà vu chez Engels que Bismarck ou Napoléon III étaient les exécuteurs testamentaires des révolutions de 1848 et de 1871. L’idée qui sous-tend une telle affirmation est que, d’une part le développement des forces productives matérielles est historiquement nécessaire et que, d’autre part, aucune fatalité n’implique que ce développement soit conduit par le capital plutôt que par le prolétariat.

Il en découle que, sur la même base, on peut affirmer, soit que la contre-révolution réalise à sa manière le programme, soit que le prolétariat ne fait que réaliser les tâches du capital. La succession cyclique des révolutions et des contre-révolutions représenterait alors le même contenu : l’accumulation du capital. « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (…), elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de gestation. (Préface au Capital)

Là dessus se fonde toute la stratégie « prolétarienne » de Marx qui « soutient » tout ce qui permet l’accumulation du capital (cf. Discours sur le libre-échange).

Par son intervention, le prolétariat pousse à l’accumulation du capital, au développement des forces productives, préalable de la révolution communiste et ceci, qu’il prenne ou non le pouvoir lui-même. En ce sens c’est le mode de production capitaliste qui est révolutionnaire et non l’une ou l’autre des classes qui le composent, le prolétariat venant se substituer à la bourgeoisie défaillant pour accomplit ses tâches, historiquement nécessaires. On peut dès lors affirmer que le prolétariat n’est pas – en soi – une classe révolutionnaire (puisque son rôle est le développement des forces productives que pourrait aussi bien faire le capital) et chercher un nouveau sujet, un messie quelconque, sinon, de manière sectaire, on se fixe sur le programme en attendant l’ouverture d’une nouvelle période.

L’argument le plus employé en faveur de cette théorie est la description que donne Marx de la lutte pour la journée de travail qui débouche sur l’extraction de plus-value relative par l’intensification du travail et la hausse de la composition organique.

La lutte du prolétariat pour la journée de dix heures est ici cause du développement des forces productives. C’est ce qui amène par exemple les modernes « opéraïstes » italiens à refuser la lutte économique parce que celle-ci, en définitive, profite au capital, qui nourrit son rajeunissement de celle-ci. L’opéraïsme est intéressant car il résume bien le devenir des contradictions du programme, par exemple lorsque Tronti écrit dans Ouvrier et Capital : « le saut du prolétaire à l’ouvrier comporte sur le plan de la violence sociale, le passage de la récolte à la révolution sociale. » Simultanément est posée la nécessaire abolition du prolétariat, défini sur la base du programme classique : sans réserve, dépourvu de toute propriété, pauvre (d’où la révolte), dans l’ouvrier, défini comme producteur porteur d’un ordre social (d’où la révolution), on a donc glorification du travail (contenu) et refus de la forme sociale actuelle (salariat comme pauvreté, chômage…). L’opérateur du saut, c’est la conscience, voire l’organisation qui déclenche cette prise de conscience. Le refus de la lutte économique entraine alors la divinisation de la politique, qui agit de l’extérieur sur les mécanismes de l’économie : « l’unique voie pour bloquer le mécanisme économique, le mettre au moment décisif dans l’impossibilité de fonctionner, c’est le refus politique de la classe ouvrière de fonctionner communisme articulation du capital. » (Potere Operaio, n°2)

Dans la médiation de la conscience et de la politique, il s’agît toujours de fonder une unité de la classe, autre que celle que lui donne le capital, ce qui découle d’une fausse compréhension de ce qu’est l’exploitation. 

Le passage du prolétaire à l’ouvrier est le passage de l’individu isolé et pauvre – impuissant contre le capital – à l’ouvrier membre conscient d’une classe, porteur d’un dépassement du capital. C’est là le fondement de toute politique : chercher un moyen d’organiser des hommes considérés comme isolés.

Cependant, « l’isolement de l’individu est l’apparence fétichiste de la surface de la société capitaliste … L’isolement des individus est un moment nécessaire qui n’est donc pas une forme extérieure à l’organisation sociale capitaliste, mais elle n’en constitue pas la substance même… la reproduction du rapport social capitaliste est toujours reproduction de l’individu particulier, c'est-à-dire de l’individu comme isolé et membre d’une classe. » Faute de comprendre la simultanéité de ces deux moments, « d’une part on oppose le dénuement du prolétaire à la richesse accumulée en face de lui, d’autre part on pose l’isolement des individus auquel la logique impose d’opposer l’organisation de ces individus », base de la politique et de la démocratie – qui n’est pas uniquement conciliation des classes.

Partir des individus, isolés dans la concurrence, et faire de celle-ci la cause du maintien du salariat (cf. Manifeste), puis refuser la lutte économique (Potere Operaio), parce que se situant à l’intérieur de cette concurrence, c'est-à-dire présupposant le salaire et la répartition de la valeur, revient à réifier chaque moment de l’exploitation et à les considérer « en soi », et non dans leur unité interne.

L’exploitation est un procès qui est la succession et l’unité de trois moments qui tous se présupposent mutuellement. « Ce procès inclut :

  1. le rapport réciproque de l’argent et de la puissance de travail en tant que marchandise, l’achat et la vente entre le possesseur de l’agent et le possesseur de la puissance de travail.
  2. La subsomption directe du travail sous le capital.
  3. La transformation réelle du travail en capital dans le procès de production (…) la création de plus-value pour le capital. » (Théories…, t. 1, p. 467)

C’est dans l’ensemble de ce procès que le prolétariat est constitué en classe, par et dans le capital, et que sa constitution en classe est posée immédiatement comme contradiction du et au capital.

Ce n’est qu’au terme de ce procès que la prémisse du procès – séparation de la force de travail et des moyens de production – devient le résultat du procès.

Dans le deuxièmement, le travail devient un élément réel du capital, fonctionne comme tel, consommé par le capital comme valeur d’usage au sein du procs immédiat.

Dans le troisièmement, résultat du procès immédiat comme procès de travail et de valorisation, la plus-value produite apparaît en face du travailleur communisme capital additionnel, prêt à fonctionner dans un nouveau cycle de production à une échelle élargie. En ce sens la production capitaliste est reproduction des rapports de production capitaliste, et tous ces moments s’impliquent. Ce qui, par delà l’isolement des individus, définit le prolétariat comme classe, c’est le renouvellement « automatique » de ce procès, conséquence du procès initial, la plus-value n’étant telle que si, par la reproduction du rapport de séparation, elle devient capital additionnel, posant la reproduction élargie comme sa conséquence et sa prémisse.

Définir le prolétariat au seul niveau du premier moment du cycle – l’acte d’achat-vente – revient à définir le prolétaire comme « pauper » et comme un individu isolé, dont l’unité doit être recherchée dans le parti ou la conscience.

Le définir au niveau du deuxième moment, dans le procès immédiat, quand il est fonction du capital parmi d’autres éléments, et en même temps dans ce procès antagonique au travail mort, à la machinerie, amène dans ses formes radicales à l’apologie du turnover et du sabotage, l’opposition travailleur-capital étant saisie alors de manière immédiate, comme ennui, cadences infernales… Hors de cette version « moderne », qui rejoint celle du refus de la lutte salariale – c'est-à-dire de la définition du prolétariat dans le premier moment, voir Potere Operaio – il y a une position historiquement plus ancienne, celle du KAPD, qui découle de la même base.

Pour le KAPD, il s’agit de définir un prolétariat révolutionnaire, non abruti par le parlementarisme et les revendications réformistes, d’où le refus de la lutte salariale et du parlementarisme, qui peuvent se définir au niveau du premier moment, comme conciliation partageuse.

Le lieu où ce prolétariat existe, hors de toute influence pernicieuse, c’est le lieu de travail. Dans le deuxième moment, le travail affronte directement le capital, dans l’opposition fonctionnelle entre travail vivant et travail mort. Ceci implique la création des Betriedorganisations (organisation des hommes de confiance = shop-steward), qu’il faut ensuite unir dans des unités plus vastes selon les principes de l’unionisme (voir IWW et AAVE).

On a donc une définition du prolétariat qui privilégie le lieu de production, le procès immédiat, ce qui revient à définir le prolétariat par le moyen terme de l’usine, ce qui valut au KAPD les critiques de Bordiga à cause de leur position gestionnaire.

Schématiquement, on pourrait poser que l’hypothèse du premier moment correspond à la période de domination formelle – qui prévaut à l’époque du Manifeste et en 1917 en Russie – tandis que celle du deuxième moment correspond déjà à une transition avancée vers la domination réelle – l’Allemagne en 1920-24 – où le capital se manifeste plus éminemment comme la communauté aliénée du travail sans que soit réellement abandonnée la définition programmatique du prolétariat, les deux positions demeurant sur la même base.

Cependant la prise en compte des deux moments et leur reconnaissance comme deux moments successifs ne saurait suffire. En effet, cela revient à dire que : « le capital dans son procès de vie est cause de la séparation du travailleur et de ses moyens de production, il devient ensuite l’élément qui permet l’unification, laquelle n’est plus entre le travailleur individuel et son outil parcellaire, mais entre ouvrier collectif et moyens de production socialisés. » (Invariance, série II, n°1, p. 17) « Le capitalisme n’existe que parce qu’il y a deux éléments complémentaires, le capital et le travail salarié. » (p. 19)

Que l’on interprète cette succession comme celle de deux moments d’un cycle, ou comme succession de deux modes de domination, ce qui fait problème c’est que l’unité de ces deux moments est celle des premier et deuxième moments hypostasiés, parce que séparés du troisième moment qui est à la fois le moment final et décisif du procès.

En posant à la fois la séparation dans le procès de circulation et l’unification dans le procès immédiat, on arrive au capital comme communauté (ce qui unifie présupposant donc un isolement) du travail en le pompant (s’attribuant les caractères sociaux du travail), bref au monstre automatique.

Le troisième moment est celui dans lequel le travail produit réellement le capital, dans la mesure où la plus-value devient du capital en soi, trouvant dans le cycle antérieur de reproduction élargie du rapport social qui lui permet de fonctionner comme du capital additionnel.

Ne pas comprendre que le prolétariat se définit dans la totalité du cycle, en tant qu’il implique le renouvellement d’un nouveau cycle et en produit les conditions, revient à poser l’accumulation comme quelque chose d’extérieur au prolétariat – condition externe de sa victoire ou de sa défaite, conjoncture. C’est finalement ne pas comprendre la nature du programme. Cette incompréhension de la nature du programme trouve son expression la plus claire dans les questions posées à propos de la révolution russe.

Pour Gorter, Pannekoek, etc., celle-ci est successivement analysée comme révolution prolétarienne (1917), révolution bourgeoise menée par le prolétariat (1920), révolution bourgeoise tout court après 1921.

Une variante de la même position consiste à poser une phase prolétarienne qui succombe face à la contre-révolution.

Une troisième variante est celle d’une révolution double dont la transcroissance est arrêtée à cause de l’échec du prolétariat allemand…

Ce que toutes ces positions ont en commun, c’est l’affirmation d’une possibilité pour le programme de s’appliquer, pour le prolétariat de se constituer en classe dominante.

Il est à la limite peu important que celui-ci soit à un moment ou à un autre défait par la contre-révolution. Ce qui importe c’est qu’il puisse pendant une période triompher. Sans ce triomphe momentané, ce serait toute la conception programmatique qui s’effondrerait, si elle reconnaissait l’impossibilité pour le prolétariat de devenir classe dominante.

De même, lorsque Gorter ou Rühle, après 1920, déclarent la révolution russe pure et simple révolution bourgeoise, ils sauvent négativement le programme, en remettant à plus tard sa réalisation.

Définir le prolétariat dans la conversion de la plus-value en capital additionnel, dans l’unité des trois moments, amène à bien considérer le prolétariat comme un rapport social et non comme un être qui évoluerait selon une accumulation extérieure à lui.

« Les présuppositions qui apparaissent à l’origine comme les conditions de son devenir, (….) apparaissent maintenant comme résultat de sa propre réalisation, (…) le capital se présuppose lui-même et crée les conditions de sa conservation et de sa croissance. » (Fondements, t. 1, p. 423-424)

Ces conditions sont exprimées par le rapport originel lui-même : « 

  1. Il y a d’un côté, la force de travail sous sa forme purement subjective, séparée des éléments de sa réalité objective…
  2. Il y a de l’autre côté la valeur ou le travail matérialisé.
  3. Il doit y avoir entre les deux un libre rapport d’échange fondé sur la valeur… médiation entre les deux extrêmes.
  4. Le côté représentant les conditions objectives doit avoir la forme valeur et pour but l’autovalorisation… »

(Fondements, t. 1, p. 427-428)

L’existence de ces conditions est à la fois la prémisse et la nécessité du rapport capitaliste puisqu’elles définissent et impliquent l’exploitation. L’existence même de ces conditions, conditionne et rend certain le procès d’exploitation. « Ce procès ne reproduit pas seulement le capital, mais encore le produit… Dire que le procès de production crée le capital, n’est qu’une autre façon de dure qu’il crée la plus-value. Mais ce n’est pas tout. La plus-value est reconvertie en capital additionnel et se manifeste comme création de capital nouveau ou de capital élargie. » (VIe chapitre…, p. 258-259)

Définir le procès capitaliste comme exploitation, c’est donc immédiatement le définir comme reproduction du rapport social et accumulation, c'est-à-dire comme reproduction du rapport social à une échelle élargie.

« La plus-value est reconvertie en capital additionnel et se manifeste donc comme création de capital nouveau ou de capital élargi. Le capital ne se réalise pas seulement, il crée encore du capital. Le procès d’accumulation est donc immanent au procès de production capitaliste. » (VIe chapitre…, p. 259) De manière immanente au procès capitaliste, puisque la plus-value n’est accroissement réel du capital, accumulation, que si elle est à même de fonctionner à son tour comme capital (nouveau ou élargi, peu importe pour l’instant).

Si on considère le procès « sous l’angle de la continuité », c'est-à-dire plusieurs cycles de production successifs, « la forme de médiation, inhérente au mode de production capitaliste, sert donc à perpétuer le rapport… Elle masque sous le simple rapport monétaire, la transaction véritable, et la dépendance perpétuelle, grâce à la médiation de l’achat-vente qui se renouvelle constamment » (VIe chapitre…, p. 262)

La reproduction des conditions du rapport originel, de par le résultat qu’il implique (exploitation, plus-value, accumulation), fait du retour à la situation originelle d’une part, et de l’élargissement du rapport social d’autre part, création de capital additionnel, des moments inhérents au processus lui-même. C’est cette reproduction à une échelle élargie, impliquée par le processus lui-même, qui fait « du travail présent une assignation sur le futur (travail futur) », constituant la présupposition du capital par lui-même.

Il découle de cela une conséquence importante : « bien que l’argent se trouvant en la possession de l’acheteur de puissance de travail – ou s’il est exprimé en marchandises : les moyens de production et les moyens de subsistance pour le travailleur – ne deviennent du capital que par le procès – ne soient transformées en capital que dans le procès – et que, par conséquent, ces choses avant d’entrer dans le procès, ne soient pas du capital, mais doivent seulement devenir du capital, elles sont pourtant en soi du capital. Elles ne le sont par la forme autonome dans laquelle, respectivement, elles et la puissance de travail se font face réciproquement : ce rapport conditionne et rend certain l’échange donc la puissance de travail et le procès de transformation effectif du travail en capital qui s’ensuit. Elles ont d’emblée, face aux travailleurs, la détermination sociale qui les constitue en capital et leur donne pouvoir sur le travail. Elles sont donc, face au travail présupposées capital ; » (Théories…, t. 1, p. 464)

Dans la crise, c’est le mécanisme de la reconversion de la plus-value en capital, son existence comme capital additionnel devant se valoriser, qui est remis en cause. L’accumulation, c'est-à-dire cette tendance que Marx décrit, à la limite, dans le Livre III : « il y aurait surproduction absolue de capital dès le moment où le capital additionnel destiné à la production capitaliste serait égal à zéro (…). Dès que, par rapport à la population ouvrière, le capital se serait donc accru dans une proportion telle que ni le temps de travail absolu fourni par cette population, ni le temps de surtravail ne pourraient être étendus (…) ; dès que le capital accru ne produirait donc qu’autant, voire moins de plus-value qu’avant son accroissement, il y aurait surproduction absolue de capital. » (Le Capital, Pléiade, t. 2, p. 1033-1034)

Marx décrit ici un état limite qu’il considère comme impossible puisque des contre-tendances se déclenchent, qui viennent rétablir le mécanisme. Cependant, toute crise réalise peu ou prou ce mécanisme.

C’est en cela que la crise n’est pas la crise d’un objet économique, mais est crise de la reproduction élargie des rapports sociaux, « crise de la présupposition » du capital sur son ancienne base. C’est alors définir le prolétariat comme classe particulière, pôle d’un rapport social entièrement défini par sa relation à l’autre pôle et à la totalité du mouvement et non comme un être qui agirait, selon les conditions dans lesquelles il se trouve, conformément à son être (cf. Notes de travail n°5 et la théorie de la « plasticité » dans Théorie communiste n°2).

Ce qui alors tombe, c’est l’ensemble de l’interprétation programmatique de l’être et de la mission du prolétariat, résumée dans la phrase célèbre de Marx : « ce qui nous intéresse ce n’est pas ce que pense tel ou tel prolétaire, ni même le prolétariat tout entier, c’est ce que le prolétariat est et ce qu’il sera historiquement obligé de faire. » (La sainte famille, Marx)

Si on a une prémisse méthodologique juste, à savoir que les fromes individuelles et immédiates de la conscience ne sont d’aucun « intérêt » dans l’élaboration théorique, parce que produit immédiat du fétichisme des rapports sociaux, la référence à l’être réel – accompli dans le devenir nécessaire de celui-ci – revoie à une fausse conscience qui réduit le problème du fétichisme à une démarche « pédagogique ». Même si la « fausse conscience », immédiate et inversée, n’est pas révélée au rang de pure et simple illusion, elle est dissoute par la théorie, comme conscience vraie et scientifique, la prise de conscience, le parti...

La référence à ce qu’est le prolétariat et ce qu’il sera obligé de faire en fonction de ce qu’il est, revoie à une définition du prolétariat comme à un être, défini un fois pour toutes, et à un devenir nécessaire de celui-ci, modification fatale des conditions dans lesquelles cet être existe, ce qui le contraindra à agir conformément à ce qu’il est.

Cette séparation qui oppose l’être et l’existence du prolétariat toujours ontologiquement porteur du communisme et d’un communisme toujours renvoyé à plus tard, étant donné les conditions existentielles de cet être, trouve son expression dans la séparation entre le parti formel et le parti historique qui sépare la pratique immédiate (tactique et stratégie) et la pratique historique, adéquate, qui découle de l’être du prolétariat lui-même.

C’es dans cette trilogie : être du prolétariat, conscience vraie (théorique, scientifique), devenir nécessaire du capital comme condition adéquate à la nature ontologique du prolétariat, que se noue la problématique d’un prolétariat qui peut être trompé, dévoyé de ses tâches réelles et plus fondamentalement, jouer le pur et simple rôle de substitut, à cause d’une évolution fatale de l’histoire, d’une bourgeoisie défaillante.

Cette problématique ne peut conduire qu’à deux impasses :

–        Le prolétariat est toujours par essence révolutionnaire dans un contexte qui lui interdit de faire la révolution. Dans ce cas, la pratique programmatique de celui-ci devient l’étalon universel de toute pratique (voir la reproduction du schéma de la révolution avec des centres déplacé selon les moments, dans les diverses préfaces de Dangeville).

–        Ou bien l’analyse des échecs de la pratique programmatique du prolétariat, qui est toujours suivi d’un développement du capital, conduit à conclure à l’impossibilité de la révolution. Le prolétariat est alors posé en tant que classe, comme réformiste ne faisant d’autre révolution que celle de la modernisation du capital.

On jette alors le bébé avec l’eau du bain, négation des classes, et on recherche un nouveau sujet révolutionnaire (voir par exemple Invariance avant et après l’autonomisation).

L’opposition entre l’être du prolétariat et son devenir nécessaire – à travers l’accumulation du capital, que ce soit pour la reproduire ou renvoyer le prolétariat et les classes au réformisme (dans le premier cas les conditions ne sont pas mûres, dans le deuxième c’est l’être classiste du prolétariat qui est vicié et sans devenir) – demeure le fondement de l’explication programmatique du programme, ou dans la dissolution de celui-ci, la cause du rejet final des classes.

Comprendre le prolétariat comme un rapport social défini dans la reproduction élargie de celui-ci et donc incluant l’accumulation comme conséquence nécessaire de l’exploitation, c’est comprendre que le prolétariat agit toujours conformément à ce qu’il est, être n’étant pas ici une essence modelée par des conditions extérieures, mais renvoyant à la notion de classe particulière, définie par rapport à une autre classe et à la totalité, rapport social contradictoire et évoluant de par cette contradiction même, rapport qui est toujours définition de la pratique de la classe.

Le problème ne peut plus être alors de savoir si le prolétariat ruse ou allemand, etc. a été dans telle ou telle circonstance vraiment révolutionnaire, ou s’il s’est trompé sur ses tâches, s’est laissé dévoyer, etc. Une telle problématique, qui prévaut dans la majorité des analyses de la période 1917-1920 en Russie-Allemagne (et dont le symptôme est l’emploi de « aurait du », « il aurait fallu », etc.) recouvre une démarche éthique, morale qui présuppose une norme (ce qu’est le prolétariat) et des volontés (le prolétariat a pris l’offensive, a hésité, s’est fait avoir, etc.)

Une telle démarche aboutit alors à prendre position (on est pour Rose contre Lénine), on distribue les bons points (deux pour le KAPD, un pour Bordiga…), et à se rechercher une filiation unique ou multiforme, filiation qui distingue des autres ? en fait, le programme classique n’est pas plus ou moins révolutionnaire que la théorie actuelle.

Que l’action du prolétariat dans la révolution russe débouche sur le développement du capitalisme en Russie n’est un grave problème que pour ceux qui entendent reproduire – dans des conditions autres et plus favorables – le même schéma.

Le seul problème valide est, dès lors que l’on définir le prolétariat comme classe particulière (et non comme un être), de comprendre la nature de sa pratique programmatique pour en expliquer « l’échec ».

Crise et restructuration : la pratique programmatique

Pour parvenir à une compréhension correcte de la nature de la pratique programmatique du prolétariat, il est nécessaire de rompre avec une vision de la crise en trois étapes : crise – restructuration – expansion, qui découle de la théorisation de la phénoménologie de la crise, de ses symptômes.

Une telle description de la crise renvoie en effet à l’idée de période de crise favorisant la rupture révolutionnaire du prolétariat et de période d’intégration de celui-ci, s’il n’a pu, ou su, profiter de la crise. On a alors la crise d’une extériorité qui fournit, puis cesse de fournir, des conditions favorables au prolétariat, ce qui renvoie à deux positions :

  1. toute crise est favorable, mais il manque l’acteur principal de la révolution (dévoyé et mystifié par les « social-traîtres » divers) ;
  2. mais aussi à une autre idée fort répandue, que c’est la résistance du prolétariat, qui en résistant à l’augmentation de plus-value, provoque la crise (voir le néo-trostkysme de la revue Critique de l’économie politique, mais aussi les « autonomes » (Tronti), le « refus du travail » d’Échanges et mouvement, etc.).

On a alors une théorie de la crise dans laquelle les conditions objectives, économiques, sont mûres, mais dont l’issue politique qui a été soit le développement (Front Populaire), soit la répression (fascisme).

Le capital entre en crise et une fois le prolétariat battu, sa résistance brisée, il est à même de trouver une solution à ses problèmes, il se restructure.

Il faut donc revenir sur la nature de la crise classique (c'est-à-dire débouchant sur une restructuration supérieure du capital).

Comme nous l’avons déjà dit, toute crise, sur une base donnée, découle d’une suraccumulation du capital, impossibilité à reconvertir la plus-value en capital additionnel, puisque sur la base d’une masse donnée de plus-value, cette masse nouvelle reviendrait à diminuer le taux de profit.

Comme l’écrit Marx : « le simple énoncé du conflit qu’il s’agit d’aplanir implique déjà la manière de la résoudre. Dans tous les cas l’équilibre se rétablirait par la mise en friche, voire la destruction des capitaux plus ou moins importants. » (Livre III, Pléiade, t. 2, p. 1086)

Le résultat, comme restructuration supérieure, est que : « une parie du capital déprécié retrouverait son ancienne valeur. Au demeurant, le même cercle vicieux serait à nouveau parcouru, dans des conditions de production amplifiées, avec un marché élargi et un potentiel productif accru. » (Ibid., p. 1037)

La description que fait Marx de la crise (dévalorisation du capital argent, arrêt de la production, impossibilité à réaliser les marchandises…) implique immédiatement leur contraire : « mais, en même temps, d’autres facteurs seraient entrés en jeu… La stagnation survenue dans la production aurait préparé – dans les limites capitalistes – une expansion subséquente de la production. » (Pléiade, t. III, p. 1037)

Ce que l’on décrit comme la crise (faillites des petits capitaux, fermetures d’usine, chômage, etc.) et immédiatement la mise en œuvre des contre-tendances à la suraccumulation du capital, restructuration du capital à une échelle supérieure.

Il n’y a pas, du point de vue théorique, crise puis restructuration supérieure, mais eu contraire, la crise est restructuration supérieure du capital, notamment à travers la liquidation de tous les secteurs « attardés » par rapport à la nouvelle base qui se met en place à travers (dans et par) la crise.

La crise n’est donc jamais la crise d’un objet économique, créant une situation dont le prolétariat viendrait tirer parti, mais crise d’un rapport social, celui de son impossible reproduction élargie, reproduction dans laquelle les classes se fondent.

S’il n’y a pas de problème « de la constitution des individus en classe », c’est bien parce que la séparation et l’isolement des prolétaires entre eux (manifesté dans la concurrence), lors de la vente de la force de travail, est « lui-même un moment immanent de la domination du travail vivant par le travail objectivé qui s’est instauré avec la production capitaliste » (VIe chapitre, p. 259), moment qui trouve son corollaire dans l’immanence de l’accumulation, comme résultat final du procès d’exploitation.

La crise de la reproduction élargie est donc beaucoup plus que sa manifestation immédiate et phénoménale, armée de réserve, concurrence interne, baisse du prix de la force de travail, qui en posant le problème au niveau du salaire, insiste surtout sur le caractère de pauvre du prolétaire.

La crise n’est pas simplement aggravation « des conditions de vie » (voir par exemple le thème, crucial dans la polémique de la deuxième Internationale, de la paupérisation), mais la crise même de « l’être » de la classe, être au sens de crise du rapport social qui fait de la classe un pôle particulier du rapport et non une somme d’individus liés par une misère et des intérêts communs.

Dans les textes précédents, nous avons toujours défini la crise comme crise d’un rapport social, crise de l’implication réciproque des deux pôles de la contradiction, travail salarié et capital.

Du point de vue du travail, celui-ci ne peut plus être compris comme travail salarié au sens strict, puisqu’il poserait alors immédiatement sa connexion nécessaire avec le capital. On a alors la réalisation de ce que Marx note dans les Manuscrits de 1844 : « le travail se scinde en soi et en salaire » (Ed. 10/18, p. 145) ; c'est-à-dire en un acte concret et en une forme de rémunération, ce qui n’est pas une simple illusion, mais bien une distinction qu’opère en permanence le procès capitaliste. On sait bien en effet que la fraction du capital qui sert à acheter la force de travail, si elle fait bien partie du capital avancé et donc du coût de production, ne rentre pas en tant que telle dans le procès de production, puisque dans celui-ci c’est le travail qui agit et non la force de travail. Cela recouvre la dualité de l’échange entre le travail et le capital, la distinction que lui-même opère entre le premier moment (achat-vente de la force de travail) et le deuxième moment (procès de production, c'est-à-dire consommation productive de la force de travail : exploitation). Cela recouvre encore la notion de double valeur d’usage de la force de travail, différente pour l’ouvrier et le capitaliste.

Cependant, la problématique ne s’articule pas simplement autour de cette opposition duelle entre un acte de travail concret et une forme historique de distribution.

Dans le chapitre du Capital intitulé « la Formule trinitaire », s’esquisse une autre problématique : « pour parfaire la trinité, un “pur” fantôme : « le » travail, qui n’est qu’une abstraction et qui, pris en soi, est inexistant, ou, si nous nous en tenons aux caractéristiques communes, qui désigne l’activité productive de l’homme en général… » (Pléiade, t. 2, p. 1429) (est indépendant de toute forme sociale).

Pour le programme, l’opposition n’est pas simplement entre travail en général et forme salariale, il y a un troisième terme :

Dans la mesure où il crée de la valeur et s’exprime dans la valeur des marchandises, le travail n’a rien à voir dans la répartition de cette valeur entre catégories diverse. En tant qu’il a le caractère spécifiquement social du travail salarié, il n’est pas créateur de valeur (…). Les conditions dans lesquelles celle-ci (la force de travail) se vend, n’ont rien de commun avec le travail en tant que facteur général de la production (…). De manière générale, quand nous considérons le travail comme créateur de valeur, nous ne le considérons pas dans sa forme concrète de facteur de production, mais dans sa détermination sociale, distincte de celle de travail salarié. » (p. 1431)

L’idée qui articule cette dernière distinction est que le travail producteur de valeur est toujours « le travail de l’individu isolé, exprimé en général » (Théories…, t. 1, p. 461). Ceci est le cas général de tout travail produisant de la valeur. Ce qui est par contre spécifique au mode de production capitaliste, c’est que « la puissance de travail est productive du fait de sa différence entre sa valeur et sa mise en valeur ».

En tant qu’il produit de la valeur, le travail est toujours celui de l’individu isolé qui ne s’exprime qu’en général, mais dans le cas du mode de production capitaliste, cette généralisation du travail individuel est spécifique dans la mesure où elle est un procès de valorisation. Dans celui-ci, le travail productif de valeur est toujours travail de l’individu isolé, mais le travailleur isolé ne peut y exister (à la différence de l’échange marchand) que comme travail en puissance, simple capacité de travail.

Lorsque le programme entend fonder sur la valeur, la période de transition, c’est cette coalescence entre travail salarié et travail productif de valeur qu’il veut rompre.

En d’autres termes, il s’agit de fonder une période dans laquelle la valeur – temps de travail exprimé en général – agisse directement comme mesure et comme régulateur, sans pour cela prendre la forme de la valeur d’échange (transit intermédiaire par le marché), ni a fortiori celle du capital considéré alors procès de valorisation et uniquement cela – extraction de plus-value.

Il ne s’agit pas ici d’une « illusion », puisque c’est le mouvement même du capital qui pose constamment la différence entre valeur et valorisation (différence et non attaque de celle-là par celle-ci).

D’autre part, la période de domination formelle reposant essentiellement sur l’extraction de plus-value absolue, il y a un rapport direct entre la masse de travail et la masse de plus-value, l’augmentation de plus-value ne pouvant résulter que de l’accroissement de la masse de travail mise en œuvre (soit à travers l’allongement de la journée, soit à travers la multiplication des journées de travail simultanées) et non d’une diminution de la masse relative du travail nécessaire. Cependant, ce qui importe ici, ce n’est pas tant le rôle quantitatif du travail, ni sa nature (mode de coopération, qualification) au sein du procès immédiat, que ce que ce rôle et cette nature indiquent sur le procès total du capital. Ce qui importe, c’est la manière dont se résout la contradiction qui fonde le capital.

« Le capital est une contradiction en procès, d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et, d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail pour l’accroitre sous la forme du surtravail. » (Fondements, t. 2, p. 222)

De même, « le capital tend à combiner la plus-value absolue et la plus-value relative, c'est-à-dire la plus grande extension de la journée de travail et l’augmentation croissante des journées de travail simultanées, tout en réduisant au minimum le temps de travail nécessaire d’une part et le nombre des ouvriers nécessaires d’autre part. Ces revendications contradictoires se développeront sous des formes diverses : surproduction, surpopulation, etc. » (Fondements, t. 2, p. 302)

Comme le dit Marx (Capital, Livre III, section III, Pléiade, t. 2, p. 1036) : « le plus simple énoncé du conflit qu’il s’agit d’aplanir implique déjà la manière de le résoudre. » Cette contradiction qui engendre suraccumulation et baisse du taux de profit, est nécessairement résolue dans une accumulation supérieure du capital intensivement et extensivement. Il faut cependant bien préciser que cette accumulation supérieure, qui « résout » la contradiction qui a éclaté en crise, n’est pas une période neutre pendant laquelle se déciderait le vainqueur.

La crise, par sa forme et ses manifestations, est d’emblée, mise en place de la restructuration et des formes de celle-ci, et cette possibilité d’une accumulation supérieure dont la crise exprime la nécessité, en même temps qu’elle en est le moyen, trouve son expression dans la pratique propre de chacun des pôles du rapport social capitaliste.

La condition de la restructuration supérieure n’est pas la victoire de la contre-révolution sur le prolétariat, qui, défait, se soumettrait jusqu’à la prochaine fois.

La nature même de la crise qui produit l’antagonisme du prolétariat au capital, comme pratique révolutionnaire, inclut ses erreurs et sa défaite, dans la mesure où cette pratique révolutionnaire du prolétariat ne résulte pas d’une nature métaphysique, qui viendrait se heurter à la restructuration, mais inclut comme sa limite cette restructuration, en tant que telle, elle est programmatique.

Il résulte de ce qui précède que, si toutes les crises ont la même cause (suraccumulation) et la même solution (extension de la production), cette suraccumulation n’est effective que dans les formes immédiates de la crise. Parler de crise commerciale (mévente) ou financière, n’est pas une erreur théorique, liée à une vision trop étroite de la crise, dont la vérité serait la baisse du taux de profit. Cette dernière n’existe pratiquement que dans les formes qui la manifestent. Si toutes les crises mettent à jour le caractère contradictoire et historique du capital, celui-ci a une histoire réelle et chaque crise révèle cette contradiction de manière spécifique et donc la solution particulière que cette crise implique (et qui pose déjà les bases particulières de la crise suivante).

La crise comme nécessité et moment de la restructuration, est crise du rapport capitaliste fondamental (exploitation), c'est-à-dire crise du rapport entre les classes. c’est donc dans ce rapport qu’il convient de rechercher ce qui fait de la crise un moment critique de l’autoprésupposition du capital. Comme nécessité et moyen de la restructuration, elle n’existe que comme ce rapport et cette pratique des classes, comme lutte de classes qui constitue la dynamique unique du mode de production capitaliste.

La restructuration n’intervient donc pas après la victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat, mais elle est la pratique effective du capital (et corollairement du prolétariat) dans cette crise, dans la nature des mesures que prennent capital et prolétaires dans cette lutte.

C’est en ce sens que nous avons pu écrire que la contre-révolution (la pratique du capital visant à permettre la reconversion de l’ensemble de la plus-value en capital additionnel) se fondait sur les limites de la révolution. Il ne faut pas comprendre cela comme une succession temporelle – la reprise s’effectuant parce que la révolution n’est pas allée assez loin – parce que cela présupposerait une crise qui soit une sorte de période de vacance du pouvoir où chaque classe présenterait sa solution (guerre ou révolution).

Il s’agit d’affirmer que la lutte de classe – qui débouche nécessairement sur le communisme – est la seule dynamique du capital qui se manifeste ainsi toujours, dans le procès de son abolition, d’où le fait que c’est la contre-révolution qui se fonde sur les limites de la révolution et non l’inverse, les deux classes en présence n’étant pas au « même niveau », mais que, en même temps, le rapport spécifique entre les classes que représente chaque crise en particulier définit la pratique de chacune des classe dans ce rapport qui les unit nécessairement. Il y a alors adéquation entre la pratique révolutionnaire du prolétariat et la contre-révolution, les limites de l’une n’existant que comme développement de l’autre, non pas comme résultat d’un combat militaro-politique, mais comme l’expression de l’unité antagonique de ces deux classes dans le mode de production capitaliste, qui implique que l’une se définit nécessairement par rapport à l’autre.

Il en découle une conséquence importante pour la bonne compréhension du programme.

Le fait que la pratique du prolétariat soit programmatique a pour corollaire (puisque la crise est un rapport social déterminé entre les classes) que cette crise, à travers la pratique de la contre-révolution, soit un moment de la restructuration supérieure du capital.

Ce qui fait de la crise, comme rapport social entre les classes, comme lutte de classe, un moment de l’autoprésupposition du capital, pose nécessairement la pratique du prolétariat comme pratique programmatique, qui effectue dans la lutte de classe, ce caractère restructurant de la crise.

En tant que tel, il n’y a pas contradiction générale de la lutte de classe qui fonde le programmatisme, mais une contradiction en général qui recouvre l’ensemble des crises dans lesquelles le capital continue de s’autoprésupposer, mais qui s’exprime toujours dans des pratiques spécifiques à chacune des crises.

Le programmatisme étant la pratique révolutionnaire du prolétariat dans une crise qui est corollairement restructuration du capital, il en découle que la crise, de par sa nature même qui définit donc la pratique du prolétariat, ne peut déboucher que sur une accumulation supérieure du capital qui pose les bases d’une crise nouvelle.

Il en résulte donc que, puisque la crise qui fonde la pratique révolutionnaire du prolétariat comme pratique programmatique, est restructuration du capital, création des conditions sociales d’une reprise de l’accumulation, le programme ne peut jamais s’appliquer de manière complète. Il ne peut s’appliquer que comme programme minimum, c'est-à-dire réaliser uniquement ce qu’il est possible d’obtenir dans le cadre du capital (syndicats, organisations politiques « autonomes » dans le cadre de la démocratie parlementaire) en renvoyant aux calendes éthiopiennes le programme maximum (abolition du salariat) et surtout, ce que théorise Bernstein, en rompant le lien organique que le programme classique établit entre le programme minimum comme création des conditions et des moyens du programme maximum ; lien que maintiendra l’orthodoxe Kautsky, défaisant en théorie un révisionnisme qu’il expliquera en pratique.

On comprend dès lors pourquoi – chez Invariance par exemple – toute erreur sur la pratique programmatique du prolétariat entraine à brève échéance le rejet du prolétariat à une bourgeoisie super-radicale.

La décomposition du programmatisme et les luttes de classes de 1967 à 1975

Plus-value relative et décomposition du programmatisme

L’intégration de la reproduction de la force de travail

Avec le passage du capital à la subsomption réelle du travail, l’ancien contenu de la lutte de classe du prolétariat se décompose. Cet ancien contenu était l’affirmation du prolétariat, son érection en classe dominante, la production d’une période de transition, la formation d’une communauté fondée sur le travail créateur de valeur, enfin la libération du prolétariat de la domination du capital. Le prolétariat était déjà, dans la contradiction qui l’opposait au capital, l’élément positif que la lutte devait faire triompher, devait dégager. C’est tout ce contenu là de la lutte d classe du prolétariat que nous appelons programmatisme et qui se décompose avec la subsomption réelle du travail sous le capital.

L’analyse de la subsomption réelle ou valorisation intensive ne peut être complète que si elle est comprise comme transformation du rapport qu’est l’exploitation ; transformation qui porte la décomposition du programmatisme. Nous ne rentrerons pas dans l’analyse historique de cette décomposition, c'est-à-dire des luttes de classes depuis le début du siècle, nous nous contenterons de donner les causes qui font que la lutte du prolétariat ne peut plus avoir pour contenu sa libération d’avec le capital.

Dans la domination formelle, la reproduction de la force de travail est largement assurée par les secteurs précapitalistes (agriculture, artisanat). Avec la domination réelle, c’est le capital lui-même qui produit les marchandises entrant dans la valeur de la force de travail. On a l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle de reproduction du capital lui-même. Dans la même période, on a une extension de la reproduction de la force de travail de manière collective : gestion étatique du salaire reporté (retraite, pensions, maladie, chômage). Cette intégration est donnée dans la notion même de plus-value relative qui n’est accroissement du surtravail qu’en faisant baisser la valeur des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail, elle implique donc que le capital ait fait de cette reproduction un moment de son procès propre de reproduction.

Cette intégration est adéquate au rapport de production qu’est le capital. « Dans cette circulation (circulation de la partie du capital transformée en salaires), le capital rejette du travail matérialisé pour s’assimiler la force de travail vivante, son oxygène. La consommation de l’ouvrier reproduit celui-ci en tant que force de travail vivante. Étant donné que la production de l’ouvrier est une condition pour le capital, la consommation de l’ouvrier apparaît comme reproduction, non pas directement du capital, mais des rapports qui seuls le mettent en état d’être du capital.

La force de travail vivante fait partie des conditions d’existence du capital au même titre que la matière première et l’instrument. Le capital se reproduit donc sous une forme double, la sienne propre, et celle de la consommation de l’ouvrier, mais seulement pour autant qu’elle reproduit sa force de travail vivante (…), étant donné que le capital est un rapport et que celui-ci le lie essentiellement à la force de travail vivante, c’est la consommation de l’ouvrier qui reproduit ce rapport (…). Il se reproduit comme rapport grâce à la consommation de l’ouvrier qui se reproduit en tant que force de travail échangeable contre le capital (le salaire étant une partie du capital). » (Fondements, t. 2, p. 191-192)

Avec la domination réelle, le capital crée un type de consommation qui lui est totalement conforme, la reproduction de la force de travail est un moment de sa propre reproduction et plus encore, avec la plus-value relative, le fondement même de la détermination du surtravail.

La valorisation intensive fondée sur la plus-value relative est simultanément, de façon corollaire et même indissoluble, modification du procès de travail et intégration de la reproduction de la force de travail. Elle transforme également la lutte de classes du prolétariat en ce sens que la défense de la condition prolétarienne n’est plus la base de sa libération, n’est plus l’élément positif à dégager, mais au contraire implique immédiatement le capital. C’est un stade important de la décomposition du programmatisme, contre lequel il est vain de lutter en le stigmatisant comme intégration ou trahison syndicale.

Les économistes appellent « fordisme » cette concomitance de la défense de la condition prolétarienne, de l’intégration de la reproduction de la force de travail, de l’évolution du procès de travail : « le fordisme est l’application des principes du taylorisme à toutes les espèces du procès de travail et la généralisation de la logique du machinisme dans les modes de consommation. » (Aglietta in Rupture d’un système économique, Dunod, p. 51) « Le fordisme est un dépassement du taylorisme en ce sens qu’il désigne un ensemble de transformations majeures du procès de travail étroitement liées au changement dans les conditions d’existence du salariat qui engendrent la formation d’une norme sociale de consommation et tendent à institutionnaliser la lutte économique de classes sous la forme de la négociation collective (…). Il caractérise un stade nouveau de la régulation du capitalisme, celui du régime de l’accumulation intensive où la classe capitaliste recherche une gestion globale de la reproduction de la force de travail salariée par l’articulation étroite des rapports de production et des rapports marchands par lesquels les travailleurs salariés achètent leurs moyens de consommation. » (Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Calman-Lévy, p. 96)

La séparation des travailleurs vis-à-vis des moyens de production, qui est à l’origine du rapport salarial, entraine une destruction des modes divers de consommation traditionnels et aboutit à la création d’un mode de consommation propre au capitalisme. « Il y a formation d’une norme sociale de consommation ouvrière qui est un déterminant essentiel de l’extension du rapport salarial, parce qu’il est une modalité fondamentale de la plus-value relative. Par la norme sociale de consommation, le mode de consommation est intégré dans les conditions de production. Les mutations des forces productives engendrées dans la section I, trouvent leur destination capitaliste dans la section II, par l’abaissement de la valeur de la force de travail et l’augmentation corrélative du taux de plus-value. » (Ibid., p. 130)

La valorisation intensive de par les modifications du procès de travail qu’elle implique, non seulement intègre la reproduction du travailleur dans la reproduction du capital, mais encore l’intègre de manière collective.

La productivité des forces productives évolue vers une indépendance de plus en plus grande vis-à-vis de la dépense en travail vivant parce que la puissance productive réside essentiellement dans la capacité grandissante des forces productives modernes à réaliser une intégration organique des procès de production, « dans la mesure où elle (cette intégration) se développe au sein de la production marchande, elle affaiblit la relation entre salaire individuel ou même salaire de groupes de travailleurs et rendement, au point de la rendre inexistante. Une puissante force d’homogénéisation dans la détermination des salaires des travailleurs parcellisés se fait jour. Les formes les plus récentes du salaire expriment donc de plus en plus nettement le rapport de distribution global imposé au salariat par l’appropriation capitaliste des forces productives (…). La masse salariale est un salaire garanti alloué, non plus à chaque force de travail, mais à un collectif de travail. » (Ibid., p. 127-128) C’est dans le même mouvement que s’inscrit l’importance de plus en plus grande prise par le salaire différé.

Nous voyons déjà avec la subsomption réelle se transformer le rapport social entre le prolétariat et le capital. Ce rapport demeure toujours une contradiction, l’exploitation, mais l’exploitation, l’extraction de plus-value relative intègre la reproduction du prolétariat dans le cycle propre du capital, en même temps qu’elle intègre par là même, la défense de la condition prolétarienne comme moment de la reproduction des rapports sociaux capitalistes. La domination du travail par le capital n’est plus seulement formelle en tant que contrainte au surtravail, mais réelle en ce qu’elle intègre la reproduction du prolétariat.

Cette décomposition de la condition prolétarienne comme élément positif à dégager contre le capital s’enracine dans le procès immédiat de production lui-même (unité de procès de travail et de procès de valorisation).

« L’appropriation du travail vivant par le travail objectivé – de la force de travail valorisante par la valeur en soi – est inhérente à la nature du capital. Or dans la production basée sur la marchandise, elle devient le fait du procès de production lui-même, tant par ce qui est de ses éléments physiques que par ce qui est de son mouvement mécanique. Dès lors le procès de production cesse d’être un procès de travail , au sens où le travail en constituerait l’unité dominante. Aux nombreux points du système mécanique, le travail n’apparaît plus que comme être conscient, sous forme de quelques travailleurs vivants. Éparpillés, soumis au processus d’ensemble de la machinerie, ils ne forment plus qu’un élément du système dont l(unité ne réside pas dans les travailleurs vivants, mais dans la machinerie vivante (active) qui, par rapport à l’activité isolée et insignifiante du travail vivant, apparaît comme un organisme gigantesque. À ce stade, le travail objectivé apparaît réellement, dans le procès de travail, comme la puissance dominante vis-à-vis du travail vivant, alors que, jusque là, le capital n’était que la puissance formelle de s’approprier ainsi le travail.

« Le procès de travail n’étant plus qu’un simple élément du procès de valorisation, il se réalise , même du point de vue physique, une transformation de l’outil de travail en machinerie et de travailleur en simple accessoire vivant de celle-ci, il n’est plus qu’un moyen de son action. » (Fondements, t. 2, p. 212)

Avec la valorisation intensive, c’est tout ce qui faisait de la condition prolétarienne quelque chose à dégager contre le capital qui se décompose, tout ce qui tenait à ce que la domination du capital n’était que formelle. La valorisation intensive est donc une réelle transformation du rapport entre les classes.

La reproduction de la force de travail perd toute autonomie par rapport à la reproduction du capital ; le travail n’est plus l’élément dominant du procès immédiat ; l’unité sociale des capitaux est fixée par l’échange aux prix de la production, c'est-à-dire d’une façon telle que la différence entre capital variable et capital constant est niée ; la défense de la condition prolétarienne n’est plus qu’un moment de la reproduction générale des rapports sociaux capitalistes. Le travail est totalement spécifié comme travail salarié.

Durant la période de subsomption formelle du travail sous le capital, le facteur travail est l’élément dominant du procès de production ; il ne s’agit pas de comprendre la prédominance du facteur travail somme une simple prédominance technique, elle signifie que l’extraction de plus-value sous son mode absolu est le mode dominant de valorisation, qu’elle est le processus d’exploitation par lequel capital et prolétariat s’impliquent réciproquement (ce qui dans un premier temps semblerait annihiler toute lutte ayant pour contenu la libération du prolétariat, celui-ci n’existant que dans son implication réciproque avec le capital). Mais cette implication comporte le fait que le procès de production n’est pas un procès de production adéquat  au capital dans lequel l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé devient le fait même du procès de production lui-même. Ce n’est qu’à ce niveau là que l’on peut dire que le capital n’est qu’une « puissance formelle et s’approprie ainsi le résultat ».

Il en résulte que la valorisation du capital est une contrainte au surtravail à laquelle le prolétariat se soumet par le premier moment de l’échange salarial. Le caractère salarié du travail ne possède sa spécificité que dans le premier moment ; dans le second, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction ou produire de la valeur sont indifférenciés, car produire de la plus-value, c’est forcément produire de la valeur totale et non abaisser la valeur des marchandises entrant dans la valeur de la force de travail. Étant donné ce qu’est la plus-value absolue, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction, ce qui est la spécificité du travail salarié, n’a pas encore de manifestation différente d’être simplement production de valeur ; si bien que le caractère salarié du travail n’est spécifié que dans le premier moment de l’échange ; dans le deuxième, sa forme spécifique est confondue avec la simple création de valeur.

Le prolétariat est alors à même d’opposer au capital ce qu’il est dans le capital, c'est-à-dire de libérer du capital sa situation de classe des travailleurs, et de faire du travail la relation sociale entre tous les individus, leur communauté. Cela revient à poser le travail comme dénominateur commun à toutes les activités, cela revient à vouloir faire de la valeur un mode de production égalitaire. Le travail vivant en domination formelle est fondé à considérer le capital comme une unité extérieure et donc à poser sa libération, qui ne tient alors qu’à la suppression du premier moment de l’échange.

Tout rapport de cet ordre disparaît en domination réelle. Avec la prédominance de la plus-value relative, le travail est totalement spécifié comme travail salarié. C’est cette totale spécification que nous avons précédemment analysée.

La fonction des syndicats en valorisation intensive

La crise actuelle remet au centre des problèmes de reproduction du capital la question de la valeur de la force de travail, à travers le mode de l’intégration de sa reproduction dans celle du capital.

Dans la période de domination formelle, les marchandises entrant dans la valeur de la force de travail sont produites per des couches précapitalistes. La reproduction temporelle de la classe ouvrière est alors assurée avant tout par la destruction et la prolétarisation de ces couches et classes antérieures au capital. D’autre part, le procès de production étant essentiellement un procès de travail, on a la création des syndicats en tant que syndicats de métiers. Avec le passage à la domination réelle, la reproduction de la force de travail dans le temps, sa pérennisation, est alors assurée et prise en charge par l’État (éducation, santé, droit au travail, etc.), tandis que la prédominance de l’accumulation intensive entraine l’apparition des syndicats d’industrie.

Dans cette mutation (gestion étatique et déqualification) qui recouvre essentiellement le fait que le capital produit lui-même dans ses conditions propres les marchandises couvrant la contrepartie du salaire, la défense de la condition prolétarienne, base du syndicalisme, n’est plus le point de départ de sa libération, on est dans la décomposition du programme. Si dans la domination formelle, la constitution des syndicats est une étape dans la constitution du parti révolutionnaire, dans la domination réelle, la fonction syndicale change du tout au tout (changements qui annoncent déjà les trade-unions anglaises – cf. Salaires, prix et profit, Marx).

Quand il ne s’agir plus de libérer le travail en tant qu’il est créateur de valeur, en tant qu’il est l’activité valorisante dominée par le capital, le syndicalisme ne peut fonctionner qu’en posant le problème au seul niveau du salaire comme revenu, dans une juste répartition des « fruits de la croissance ». Il s’agit avant tout de gérer un antagonisme, l’exploitation n’étant plus considérée comme une contradiction, mais comme un injuste partage des revenus ou une incohérence de la gestion capitaliste qui stérilise le progrès technique, vol ou gaspillage égoïste d’après les syndicats et les partis de gauche.

C’est en ce sens que les syndicats participent des mythes de la croissance fondée sur l’innovation technique d’une part, de la politique des revenus d’autre part, donc en ce sens on peut effectivement parler d’une fonction para-étatique des syndicats.

Fondamentalement, cette fonction découle du rôle de la valeur de la force de travail et des variations de celle-là dans l’établissement du profit moyen. Avec le fonctionnement généralisé de la péréquation du taux de profit, il se produit une « inversion » (identique à celle que Marx décrit dans le chapitre « La concurrence et ses illusions », Le Capital, Livre III, section 7, chapitre XXVII). Pour chaque capital individuel, le taux de profit moyen n’apparaît pas pour ce qu’il est, un résultat, mais comme une présupposition, et ce à tel point que le bénéfice tend à s’évaluer comme écart par rapport à ce profit moyen qui est résolu en intérêt du capital investi et salaire de direction, cet écart déterminant les transferts de capitaux entre les branches.

Il ne s’agit pas là d’une illusion au sens banal, mais d’une conséquence du fonctionnement de la péréquation des profits qui, normalement, implique une stabilisation de celui-ci sur une longue période. C’est sur le changement périodique de celui-ci que se fonde toute la théorie des crises cycliques. La stabilité de ce taux implique une stabilité relative de tous les éléments qui le déterminent et notamment de la valeur de la force de travail que définit directement le degré d’exploitation de celle-ci. C’est dans la nécessité de cette stabilisation qu’apparaît la pratique syndicale moderne : obtenir une valeur stable et raisonnable (eu égard aux nécessités globales du capital) de la force de travail.

Avec l’accumulation intensive, sur la base du capital fixe, étant donné le mode de circulation de celui-ci, le capital engage l’avenir. Le syndicalisme apparaît comme l’autre face de cette pérennisation relative du capital ; c’est la pratique des négociations collectives, contrat de progrès, etc., qui stabilise pour plusieurs rotations la valeur de la force de travail, la limite de cette stabilisation apparaissant dans la revendication constante de l’indexation sur le coût de la vie.

La meilleure illustration de cette nécessité d’une fonction para-étatique des syndicats dans la gestion de la valeur de la force de travail est la mise en place dans les régimes autoritaires des syndicats uniques avec obligation d’adhésion. Dans les régimes libéraux, le problème est du même ordre, on y rencontre souvent le « closed-shop » (monopole d’embauche) et de plus malgré la multiplicité des syndicats, la reconnaissance officielle n’est accordée qu’aux grandes centrales, c'est-à-dire à celles qui regroupent une masse suffisante de la force de travail.

Centré sur la défense du salaire comme revenu, le syndicalisme regroupe l’ensemble de la force de travail salariée sans distinction du caractère productif ou non de ces salariés (des syndicats d’OS aux syndicats des gardiens de prison). Ceci découle de leur fonction para-étatique (puisque au niveau de l’État cette différence est occultée – fondements des pratiques keynésiennes) d’une part ; du mouvement de généralisation de la forme salariale mettant en évidence le fait que le syndicalisme se situe au niveau d’un antagonisme (dans la distribution de la valeur nouvellement ajoutée) et non d’une contradiction (production de la plus-value).

Ce rôle des syndicats dans l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle global du capital est une donnée de la domination réelle. Il faut préciser que cette intégration ne signifie pas une occultation de la contradiction prolétariat-capital, mais découle de cette contradiction même et de la manière dont le capital la produit, de ses modes.

Crise du rapport prolétariat-capital de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la récession de 1975

La crise du procès de travail

La crise de la valorisation intensive, en même temps qu’elle est une remise en cause de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le capital, remet eu centre des problèmes de reproduction du capital la valeur de la force de travail. On peut même dire que si l’intégration de la reproduction est remise en cause dans la crise c’est parce qu’il y a nécessité de remettre en cause de façon accélérée la valeur de la force de travail. La baisse du taux de profit moyen qui provoque la crise ramène les problèmes de l’accumulation, de la répartition du capital social entre les divers capitaux, au taux d’exploitation. La crise signifie que la stabilisation (antérieure) du taux de profit n’est plus à même d’assurer la reproduction du capital, il faut qu’il y ait dévalorisation de la valeur de la force de travail. Ce n’est qu’au travers de cette dévalorisation que le taux de profit pourra à nouveau assurer la reproduction générale du capital. enfin, la baisse du taux de profit, en provoquant la crise, signifie que l’augmentation de la composition organique qui semblait, pour chaque capital particulier, résoudre ses problèmes de valorisation, et qui posait donc le capital comme productif, entraine un  recentrage des contradictions du capital sur la valeur de la force de travail. C’est alors une nécessité que d’attaquer la valeur de celle-ci, et cette attaque ne peut passer que par une remise en cause de l’intégration telle qu’elle s’était développée dans la valorisation intensive.

Dans la première phase de la crise (1967-1975), il n’y a pas encore de transformation au niveau de la reproduction collective de la force de travail, mais une attaque de celle-ci, tant au niveau du salaire « réel » (pouvoir d’achat), que des conditions de son exploitation (procès de travail). On a avant tout une phase de rationalisation de l’appareil productif d’une part, et de la reproduction de la force de travail d’autre part.

La rationalisation de l’appareil productif, c’est du point de vue du capital global, la liquidation des entreprises où la productivité est la plus faible, et du point de vue de chaque procès particulier, une intensification de l’extraction de la plus-value, par une modification du procès de travail aussi bien industriel (accélération des cadences, dégradation des conditions de travail) que tertiaire (généralisation de l’informatique bancaire). Il s’agit aussi de rationnaliser la reproduction collective de la force de travail : logement, santé, etc.

C’est à partir de là que se développent les luttes de classes de cette première période. Il faut avant de les aborder de façon plus détaillée, saisir leurs deux aspects principaux : elles sont tout d’abord le procès conflictuel dans lequel le mode de production capitaliste se restructure et où se crée un nouveau rapport entre le prolétariat et le capital dans la valorisation intensive, d’autre part, apparaissent les limites de la lutte de classe en tant qu’elle est décomposition du programmatisme, limites non par rapport à un procès révolutionnaire idéal, mais par rapport à la décomposition du programmatisme elle-même.

Nous avons donc tout d’abord une crise de l’ancien rapport entre les classes défini par la valorisation intensive telle qu’elle s’était développée depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise s’articule autour des luttes sur la rationalisation du procès de travail et la fermeture des entreprises les moins compétitives, elle met également en cause le secteur extra-travail, c'est-à-dire la reproduction collective de la force de travail inaugurée par la valorisation intensive, elle s’articule enfin autour du dépassement des syndicats.

Une des contradictions de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent réside dans son procès de production immédiat. En effet, la production de masse en grande série de produits standardisés par le travail à la chaine connaît une contradiction qui lui est propre : « plus les principes de la fragmentation des tâches individuelles et de l’intégration des postes de travail par le mécanisme ont été développés dans le passé, plus le durcissement ultérieur de la norme de rendement est coûteux en moyens de production. Cela tient à la grande rigidité technique du système des machines. C’est pourquoi cette façon de faire progresser la productivité du travail entraine que l’investissement nourrit l’investissement sur une échelle toujours plus colossale, que l’élargissement des marchés doit se faire coûte que coût, que les risques de dévalorisation du capital fixe immobilisés s’élèvent. » (Aglietta, op. cit, p. 99)

La crise de la valorisation intensive implique donc une crise de son procès de travail, crise qui se manifeste dans l’importance des grèves d’OS dans cette première phase de la crise, grèves sur les conditions de travail et les cadences. Pour résoudre la crise, le capital doit, dans celle-ci, produire un autre rapport entre l’augmentation de la productivité et l’augmentation des investissements à travers le caractère de plus en plus automatisé du procès de travail.

À travers les grèves d’OS du Mans, de Billancourt, de Pennaroya, du Joint Français, c’est le procès de travail de la valorisation intensive qui est en crise. La contradiction entre le prolétariat et le capital s’axe sur une limite de l’exploitation que constitue le travail à la chaine, qui devient une entrave à l’accroissement de la productivité. Il convient de bien saisir que l’on n’a pas affaire ici à une limitation technique, mais à une limitation de la valorisation du capital, valorisation qui avait développé un procès de production immédiat qui lui est adéquat. La crise de la valorisation intensive, c’est donc la crise d’un mode de valorisation passant nécessairement par la remise en cause d’un certain procès de travail. Ce qui est remis en cause, ce qui entre en crise, c’est le rapport investissement-productivité du travail inhérent à ce procès de travail.

La rationalisation nécessaire du procès de travail s’effectue au niveau du capital social. C'est-à-dire qu’il ne s’agit pas de transformer le rapport investissement-productivité dans chaque capital existant, mais dans le capital social pris comme un seul et même capital. Cela implique soit un accroissement extraordinaire de l’exploitation dans les entreprises les plus archaïques, soit purement et simplement leur fermeture.

On va voir que durant cette première phase, c’est dans ces entreprises de petite ou moyenne importance que se déroulent les grèves les plus dures ; la valorisation intensive suppose dans le cadre de la valorisation des unités de production à forte composition organique, la surexploitation de la force de travail engagée dans les unités moins développées et cela même parfois à l’intérieur d’un même groupe industriel. Réciproquement, même incorporant des surprofits, les marchandises produites dans ces unités à haute composition organique, permettent aux entreprises de se procurer du matériel relativement bon marché, de plus, si ces marchandises entrent dans la consommation de la classe ouvrière, la baisse de la valeur de la force de travail profite à tous les capitaux. C’est ce mécanisme de compensation qui éclate avec la baisse du taux de profit et le renforcement consécutif de la concurrence, la stabilisation du taux de profit qui permettait ces avantages mutuels est remise en cause par la course à la productivité et la nécessité d’une restructuration supérieure du capital.

En 1972, en France, on assiste à un certain nombre, relativement important, de mouvements durs, longs, débordant souvent les syndicats et cela en général dans des petites entreprises provinciales. Les raisons de ces grèves sont diverses, depuis la riposte à des licenciements dans des petites entreprises en faillite (chaussures Ours à la Souterraine), jusqu’à des revendications de salaires dans des secteurs particulièrement sous-payés (Joint Français à Saint-Brieuc).

La grève du « Joint Français » est particulièrement significative de ces petites entreprises dont nous parlions, où la force de travail est surexploitée. Les salaires y étaient en moyenne de 1 000 francs par mois pour 46 ou 47 heures ; la grève est décidée le 28 février, le patronat est intransigeant (filiale de CGE). « Le 5 avril, la direction daigne se déplacer de Paris pour discuter avec les délégués syndicaux. Mais ces messieurs proposent 19 centimes d’augmentation sur les 70 demandés. Devant une telle provocation, les ouvriers envahissent la direction départementale de l’emploi où se déroulent les discussions et exigent de rester dans la salle pendant les négociations, les bureaucrates syndicaux refusent. Finalement la base ouvrière impose sa présence et contraindra bureaucrates et patronat à négocier toute la nuit dans un atmosphère pour le moins houleuse… Le lendemain, ils seront libérés par les CRS qui par ailleurs occupent l’usine. » (Luttes de classe, mai 1972)

Dans le numéro de mai 1973 : « Depuis quelques mois on a vu se multiplier, en France, des luttes limitées mais dures, concernant en général les fractions les plus exploitées de la classe ouvrière (immigrés, femmes, jeunes), c’est ce qui s’est passé dans ce secteur de Billancourt (atelier des presses). » C’est le même mouvement que l’on rencontre encore en 1974 dans les Houillères, à Moulinex, avec les chantiers de l’Atlantique, dans les banques.

Il en est bien sûr de même à l’étranger : au Danemark, où en 1973, les grèves sauvages sont de plus en plus fréquentes, surtout dans les secteurs les plus soumis à la concurrence étrangère, donc les plus faibles (conserves de viande, construction navale), où l’augmentation des cadences et la réorganisation du travail sont les plus dures (cf. Luttes de classe, juillet/août 1973). En Espagne, à Vigo (Galicie), une grève de 16 jours, du 9 au 26 septembre 1972 paralyse 25 entreprises. C’est une région arriérée, même pour l’Espagne, l’industrialisation y est lente, les salaires sont très bas dans de petites unités de production archaïques ; on y trouve une importante armée de réserve pour l’Espagne elle-même (Luttes de classe, février 1973). On pourrait multiplier les exemples, en France, en Belgique, en Finlande, en Italie et même aux États-Unis avec les luttes contre les cadences dans l’industrie automobile.

Crise de la reproduction collective de la force de travail

La crise de la valorisation intensive n’est pas seulement bouleversement du rapport entre le prolétariat et le capital, tel qu’il se définissait dans le procès immédiat de production. Ce procès de production immédiat, en ce qu’il est fondé sur la plus-value relative dont nous avons parlé précédemment. La valorisation intensive, en effet, crée un rapport d’ensemble entre le prolétariat et le capital totalement englobé dans la reproduction du capital. la crise de la valorisation intensive remet donc en cause également la reproduction collective de la force de travail, c’est ce qui se manifeste dans cette première phase dans les luttes sur le salaire et dans le secteur extra-travail (logement, transport, santé, retraite, etc.).

« Le fordisme caractérise un stade nouveau de la régulation du capitalisme, celui du régime de l’accumulation intensive où la classe capitaliste recherche une gestion globale de la reproduction de la force de travail salarié par l’articulation étroite des rapports de production et des rapports marchands par lesquels les travailleurs salariés achètent leurs moyens de consommation. Le fordisme est donc le principe d’une articulation du procès de production et du mode de consommation, constituant la production de masse qui est le contenu de l’universalisation du salariat. » (Aglietta, op. cit., p. 96)

La valorisation intensive entraine une intégration très poussée entre les deux sections de la production, par là le salaire est non seulement le prix de la force de travail mais encore, en tant que revenu, le salaire est devenu un élément primordial de la reproduction du capital. D’autre part, toujours à propos du salaire, avec le développement du machinisme, la relation entre efficacité du travailleur individuel et masse de la production est très affaiblie ; toutes les formes prises par le salaire garanti proviennent de ce que la collectivisation du travail a atteint un degré si élevé que l’efficacité productive devient une force sociale entièrement déterminée par le système intégré des forces productives.

Tout comme dans cette première phase, l’enjeu de la lutte de classe se centrait, comme on l’a vu, sur les cadences et la rationalisation, principalement dans les petites unités de production (« archaïques », mais indispensables à la reproduction d’ensemble du capital telle qu’elle se déroulait) ; il y a également concentration de la lutte de classe sur la transformation de ce rapport entre les classes qu’est la façon dont s’est développé le salaire avec la valorisation intensive.

Il y a crise de cette globalisation de la masse salariale dans son rapport avec le prolétaire individuel à partir du moment où il y a crise générale du rapport capitaliste, remontée de l’insécurité, nécessité de l’attaque de la valeur de la force de travail. Il s’agit également de transformer ce rapport et non simplement de revenir après la crise à la forme ancienne rajeunie par la crise.

Dans toutes ces luttes et dans leur enjeu, il ne s’agit pas simplement de la crise de l’ancien mode de valorisation, mais si la lutte de classe s’y concentre, c’est qu’il s’agit également de la transformation du rapport entre le prolétariat et le capital.

Intégrer la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, c’est également intégrer sa reproduction temporelle, c'est-à-dire intégrer dans le procès du capital la continuité du cycle d’entretien des forces de travail : entretien du chômeur et du malade, couverture des charges familiales, moyens d’existence des retraités. Cependant, dans la valorisation intensive, les consommations collectives se dégradent, et leurs coûts s’élèvent rapidement, finissant par annihiler la tendance générale à la hausse du taux de plus-value.

En effet, la collectivisation du travail, telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent, avait pour base le système des machines, de cette façon là, elle répondait aux limites de la plus-value absolue en domination formelle, le procès de travail ne trouve alors sa plus haute efficacité que dans la production répétitive en grande série de produits banalisés. Il est totalement inadéquat à la production des services dits collectifs.

Il est important de comprendre que nous n’avons pas affaire ici à un impondérable technique. Abaisser la valeur de la force de travail ne pourrait qu’être abaisser la valeur des marchandises entrant dans la consommation individuelle du travailleur et de sa famille, pour la bonne raison que la collectivisation de la force de travail et l’intégration de la continuité du cycle d’entretien dans la reproduction du capital sont l’œuvre de la valorisation intensive qui détruisit toutes les formes spécifiquement précapitalistes de cette continuité (liaison avec la terre, charité, mutuellisme). C’est en abaissant la valeur individuelle de la force de travail que sont crées la collectivisation de celle-ci et l’intégration dans la reproduction du capital de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail.

Lorsqu’avec la crise la valeur de la force de travail revient au centre des problèmes de reproduction du capital, cette contradiction enfantée par la domination réelle devient très aiguë.

« Ou bien ces services sont produits par des capitalistes avec des méthodes non évolutives et leur coût croit vertigineusement au fur et à mesure que leur demande sociale progresse. C’est le cas des services de santé. Ce coût soit nécessairement se retrouver en hausse rapide du salaire direct. Ou bien, ces services sont produis par des collectivités publiques. Ils absorbent alors du travail qui est improductif du point de vue de la création de plus-value. Loin d’être un complément de travail productif de plus-value, ce travail improductif lui est antagonique du point de vue du capitalisme, lorsqu’il absorbe une part du travail social qui s’accroit plus vite que le montant total de la plus-value. Il se produit alors une hausse du coût social de reproduction de la force de travail qui se manifeste par diverses conséquences financières. Le financement peut peser sur l’accumulation capitaliste se plusieurs manières. Ou bien il gonfle le salaire direct avec reprise par l’impôt sur le revenu. Ou bien il est prélevé sur le profit global par différentes modalités. Dans tous les cas, il s’agit d’une limitation de la plus-value relative et par conséquent d’une entrave à la loi d’accumulation. Tant que les transformations majeures de marchandises banalisées et l’essor correspondant du mode de consommation étaient les forces prédominantes, les coûts collectifs de la reproduction du salariat pouvaient être contenus et la hausse du taux de plus-value parvenait à s’imposer. Mais ces forces elles-mêmes engendrent un accroissement de plus en plus rapide des coûts collectifs en même temps qu’elles épuisent les potentialités contenues dans la mécanisation du travail. Il n’est donc pas étonnant que la crise de l’organisation du travail soit en même temps le moment d’une offensive générale de la classe capitaliste pour comprimer les dépenses sociales et l’époque du délabrement financier des collectivités publiques. Tous ces phénomènes sont des manifestations indissolubles de la crise de reproduction du rapport salarial. » (Aglietta, op. cit., p. 143) Alors que le coût du salaire direct par unité de valeur ajoutée globale est celui qui a le moins augmenté depuis la Seconde Guerre mondiale, le coût unitaire du salaire indirect est au contraire celui qui a, de loin, le plus augmenté et dont la croissance a véritablement explosé à partir de 1965, du début de la crise.

L’intégration de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail est donc un des axes sur lesquels se fixe la lutte de classe dans la crise de la valorisation intensive et son procès de restructuration. Cette intégration est partie prenante de la restructuration en cours qui vise à poser la reproduction des rapports sociaux capitalistes comme reproduction de chaque capital particulier, ce qui naturellement induit une transformation du procès de travail.

En France, au cours de cette période, de nombreuses grèves éclatent, comme à Billancourt en 1971 sur les catégories, les qualifications. C’est le rapport entre le reproduction collective de la force de travail directement engagée dans le processus de production et le  travailleur individuel qui est en jeu ; nous avons vu les fondements du bouleversement de ce rapport dans l’évolution du procès de production immédiat en valorisation intensive. Si l’on rencontre le même moment en Angleterre, c’est en Italie qu’il est le plus virulent. À partir de 1968 : « les deux revendications les plus importantes et qui marquent la rupture d’une certaine forme de consensus ouvrier, seront : l’abolition des “zones” salariales et la révision des pensions. La première, en effet, qui engendrait de graves facteurs de division interne chez les travailleurs, et qui de plus faciliterait leur surexploitation dans plusieurs secteurs privilégiés où la main-d’œuvre était dite à meilleur marché, renforçait la division Nord-Sud, accentuait le sous-développement du Mezzogiorno en favorisant l’hémorragie humaine et rendait possible le maintien dans ces mêmes régions d’un système industriel figé, fondé sur l’existence de microentreprises versant de bas salaires (…). La demande d’abolition des “zones” est donc une manière encore détournée mais produisant des effets directs, de contrôler le nouveau mode d’accumulation mis en place par la bourgeoisie italienne et l’orientation prise par la restructuration d’ensemble de l’économie au cours des années 1964-1965. » (Grisoni et Portelli, Luttes ouvrières en Italie de 1960 à 1976, Aubier-Montaigne)

Dans ces luttes sur le caractère collectif de la force de travail engagée dans le procès de production, on retrouve naturellement l’unité qui dans la valorisation intensive domine les diversités de stades de développement et qui se manifeste avec les nécessités de la rationalisation dont nous venons de parler.

Une autre caractéristique des revendications portant sur la force de travail engagée est leur égalitarisme à propos des qualifications et des catégories. Le développement du capital en effet [élimine] toutes références aux distinctions techniques entre travailleurs, les catégories ne sont qu’une hiérarchisation nécessaire dans un procès de travail dont le capital est l’unité et qui a pour substance la production de plus-value.

La formation d’une force de travail gérée collectivement face au capital est, nous le savons, corollaire de l’intégration de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail, c’est pourquoi on passe en droite ligne des revendications portant sur la collectivisation de la force de travail engagée à celles portant sur la continuité du cycle d’entretien. Les luttes en Italie montrent ce mouvement : « avec la revendication et l’assistance sont posés des problèmes traditionnellement exclus du chap. des luttes sociales, à savoir le statut des handicapés physiques et mentaux, l’aide aux vieillards, aux invalides, etc., c'est-à-dire les problèmes concernant une minorité sociale délaissée, sous-assistée et confinée dans des “territoires” de gardiennage plus que de soins. » (Ibid., p. 123) Les revendications des chômeurs, des exclus, des handicapés sont intégrées à celles de la force de travail engagée dans le procès de production immédiat et cela parce que les revendications de celle-ci portent sur son caractère collectif.

La revendication du salaire garanti, ou même du salaire « politique », si elle apparaît de la façon la plus forte en Italie est générale dans cette période de la crise. Nous avons vu son origine dans les développement du capital et même si l’on dépasse les simples louanges à la solidarité ouvrière, il ne s’agirait pas de voir dans ces revendications l’amorce d’un processus révolutionnaire en ce qu’elles briseraient la relation entre travail et productivité. Nous savons que c’est le développement du capital lui-même sui brise cette relation et même si la revendication du salaire garanti est impossible à satisfaire par le capital, elle n’en est pas pour autant révolutionnaire. Cette revendication marque la crise d’un type particulier de développement de la valorisation intensive qui a crée cette force de travail collective et intégré la continuité de son cycle d’entretien et la restructuration du capital vers un âtre mode de développement de la valorisation intensivef. Prise dans la décomposition du programme, elle marque une volonté de généralisation du travail salarié, d’extension et d’uniformisation de la condition prolétarienne, mais cela sur la base de la reconnaissance de l’inessentialisation du travail dans le procès de production immédiat. Cette contradiction n’est qu’apparente une fois replacée dans la décomposition du programmatisme.

Le caractère collectif de la reproduction de la force de travail où les « coûts sociaux de la croissance », ne tiennent pas seulement à la continuité du cycle d’entretien, mais aussi aux conditions de mise en œuvre de cette force de travail : logements, transports. Ainsi le secteur extra-travail dans lequel est intégré la reproduction collective de la force de travail va de l’éducation aux transports en passant par la santé, le logement, la retraite, les pensionnés, etc. avec la valorisation intensive, logements et transports sont devenus des services collectifs dont la rationalisation dans la première phase de la crise est indispensable à l’abaissement de la valeur de la force de travail.

Dans cette première phase de la crise, il n’est pas rare de voir la lutte d’une ou plusieurs entreprises d’une ville ou d’une région mettre en cause l’ensemble des processus sociaux de reproduction de la force de travail matérialisé dans le contrôle de la ville. On pourrait citer la grève de la Seat à Barcelone, fin 1971  (Luttes de classe, février 1972), ou alors en 1972, les grèves qui se déroulèrent dans la province de Québec.

Dans cette province, les activités furent paralysées, les stations de radio aux mains des travailleurs, certaines villes sous contrôle ouvrier. À l’origine, on a un conflit entre les fonctionnaires et le gouvernement du Québec. À la suite de nombreuses revendications salariales et après l’échec des négociations, la grève illimitée est décidée la 11 avril (200 000 grévistes). Le 9 mai, jour où trois leaders syndicaux entrent en prison, mouvements de grève, occupations et manifestations naissent un peu partout. Le lendemain, 10 mai, Sept Îles, agglomération de 22 000 habitants devient ville « libre », paralysée par la grève et « contrôlée » par les travailleurs : métallurgistes, ouvriers du bâtiment, fonctionnaires, enseignants, employés du port, cheminots et machinistes. Pendant ce temps, les grévistes occupent les stations de radio CKCN, les routes d’accès sont bloquées et les commerces fermés. Le mouvement fait tâche d’huile dans les villes avoisinantes, notamment dans les centres miniers de Port Castres, Gagnon, et Murdochville et sur la côte nord où plusieurs villes sont aux mains des grévistes. À partir du 15 mai, le mouvement s’essouffle et les syndicats parviennent à reprendre la direction du mouvement qui s’arrête avant même que ne reprennent les négociations (cf. Luttes de classe, novembre 1972).

En Italie, les luttes portent plus directement sur quelques objectifs particuliers, comme le logement ou les transports, elles peuvent être comprises comme un moment de cette unification du prolétariat dont nous parlions car elles mettent alors en mouvement des fractions du prolétariat non directement intégrées dans le processus de production. Elles ont cependant aussi la signification propre d’avoir pour enjeu l’intégration de la reproduction collective de la force de travail dans le cycle du capital. La rationalisation de ces secteurs de production entrant directement dans la reproduction de la force de travail en tant que force de travail collective est un élément important des tentatives d’abaisser la valeur de la force de travail dans la première phase de la crise.

Rationaliser la reproduction de la force de travail, c’est, en France, avec les lois Chalandon puis Galley, la « crise du logement social » qui se traduit par une attaque tous azimuts contre la petite propriété foncière (réforme des coefficients d’occupation des sols), contre la petite industrie dispersée du bâtiment à travers la politique de modèle de logements agréés par le ministère (1969) qui ouvre la voie à l’industrialisation du secteur du bâtiment et travaux publics. Tout cela se traduit par une hausse généralisée des prix et des loyers, parallèle à une baisse de qualité du logement social, l’objectif déjà présent dans cette politique étant que le secteur privé prenne le relais afin que « les maisons soient produites dans les mêmes conditions que les automobiles » (Entreprise, juin 1969). Cependant, il s’agit là d’une tendance (la privatisation) sans cesse contrecarrée dans cette phase :échec du projet Chalandon–Chaban-Delmas à l’Assemblée Nationale sur la réforme de la propriété foncière, mais qui contient déjà tout ce qui se passera en 1975 avec la rapport Barre sur la réforme du financement du logement, qui débouche sur « la vérité des prix » (reforme de l’épargne logement, gestion privée des offices HLM et aide personnalisée au logement qui revient à transférer aux entreprises de construction une part du salaire différé).

Les limites de la lutte de classe

Refus du travail, marginalisme, autogestion et gauchisme

Il y a comme enjeu de toutes ces luttes extra-travail (autant celles portant sur la continuité du cycle d’entretien que sur les conditions sociales de mise en œuvre de cette force de travail collective) une formidable réorganisation du rapport entre le prolétariat et le capital[3]. Ces luttes ont, comme on l’a déjà remarqué, une signification propre dans la décomposition du programmatisme. On peut dès l’abord relever l’inanité de la théorisation du couple intégration/autonomie. Il faut bien comprendre que l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle du capital n’est qu’un mode d’être du rapport d’exploitation entre le prolétariat et le capital, donc de leur contradiction, sur la base de la plus-value relative. « L’autonomie » qui apparaît à cette époque n’est que la façon dont se comporte la lutte du prolétariat dans la crise de cette intégration, dans la transformation du rapport entre le prolétariat et le capital. Elle ne peut être l’amorce d’un processus révolutionnaire car son « originalité » ne repose en fait que sur une pratique programmatique fondée sur l’inessentialisation du travail, contradictoire dans son fondement, elle est multiforme dans ses manifestations et ne peut que déboucher sur l’impasse qui lui est consubstantielle (le terrorisme). Elle manifeste à bien des égards les limites de la lutte de classe, dans cette première phase de la crise, limites dues à une exacerbation de la décomposition du programmatisme.

Ces limites que l’on trouve dans les fondements mêmes de l’autonomie sont celles aussi que manifestent le refus du travail, le marginalisme ou même les tendances à l’autogestion et à la fin du gauchisme. Ce que l’on retrouve dans le refus du travail au travers de l’absentéisme, du sabotage, des changements constants de lieux de travail, des grèves sauvages, surtout développé aux États-Unis, c’est la même impasse que celle que fonde l’idéologie autonomiste ou que le marginalisme pousse à l’extrême. Le grand développement du marginalisme dans ces années de la crise manifeste bien la limite de la décomposition de l’action programmatique du prolétariat, le marginalisme étant à la fois tentative de réorganisation de toute la vie sociale et impossibilité manifeste que le travail soit la base de cette réorganisation. Le marginalisme n’est pas à opposer dogmatiquement au « moment ouvrier », il constitue bien la limite de ce mouvement, en ce que, dans son rapport au capital, il ne peut encore dépasser le programmatisme alors que le travail ne peur plus être libéré afin d’être la base nouvelle de la société.

C’est également la même situation contradictoire et la même limite que l’on rencontre dans les tendances à l’autogestion qui apparaissent, que ce soit en France ou en Angleterre. En France, après Lip, c’est à Romans et à Cerizay que l’on pratique la production et la paie sauvages. De la même façon, en Angleterre, l’occupation, même quand elle s’accompagne de production et de paie sauvages, n’est pas une prise en mains des moyens de production dans le plus pur style programmatique, mais, dans la valorisation intensive, le travail est si totalement spécifié comme travail salarié (cf. supra) que cette occupation ne peut être que la recherche d’un nouveau patron.

« Ce qui se passait à Fakenham, à l’usine de chaussures, étai certainement des plus intéressants ; l’usine appartenait à un trust de Norwich qui travaillait à perte et voulait la fermer. Les ouvrières n’occupèrent pas seulement les ateliers, mais continuèrent la production. Ici aussi, on parlait de « work-in » (comme aux chantiers navals UCS et pour la même raison). Mais la comparaison s’arrêtait là. Il n’y avait pas à Fakenham de shop-stewards pour donner des ordres. Le work-in était organisé démocratiquement, entièrement sous contrôle de la base. Les femmes occupaient l’usine nuit et jour ; elles y avaient même amené leurs mômes. Poursuivre la production ne signifiait pas continuer à faire des chaussures. Elles fabriquaient des ceintures, des jupes, des sacs, qu’elles vendaient en ville à bas prix pour acheter du cuir. Le trust renonça à faire appel à la police. Les ouvrières le forcèrent même à autoriser l’utilisation des machines. L’occupation dura plus de trois mois. Là aussi, l’usine fut vendue, mais les emplois furent maintenus. » (Luttes de classe autonomes en Grande-Bretagne, 1945-1977, Cajo Brendel, Échanges et mouvement, p. 69)

Le plus souvent, les nombreuse occupations avec « work-in » qui se déroulent en Grande-Bretagne dans les années 1971 et 1972 n’aboutissent qu’à la reprise de l’usine par une nouvelle firme. Une telle conclusion de ces mouvements, qui n’est bien souvent qu’un dernier épisode avant la fermeture définitive, signifie que le travail, en tant qu’il est totalement spécifié en tant que travail salarié, ne peut qu’impliquer le capital dans des tentatives d’affirmation.

On ne peut séparer l’aboutissement de ces luttes, et le processus lui-même de la lutte, qui lui manifesterait un contenu révolutionnaire, ne serait-ce que de façon embryonnaire. Une telle démarche refuse de reconnaître que le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste et dans le processus de décomposition du programmatisme, on est contraint à toutes sortes de contorsions théoriques pour poser, dans les tentatives d’affirmation du travail, une amorce de processus révolutionnaire. La décomposition du programmatisme ne pouvait reconnaître l’appartenance totale du prolétariat au mode de production capitaliste et la révolution comme autonégation du prolétariat ne comprend les échecs des mouvements de classe non pas de façon intrinsèque mais toujours comme des insuffisances du développement et est toujours contrainte de séparer les résultats d’un pseudo processus d’auto-organisation ouvrière, qui seul compterait.

En fait, c’est à la décomposition pratique du contenu programmatique de la lutte de classe que l’on assiste dans cette première phase de la crise : la libération du travail comme nouvelle organisation de la société est en crise de décomposition. C’est là la limite de toutes les luttes de cette période qui ne peuvent encore dépasser le programmatisme.

De façon générale, on peut dire que la décomposition du programmatisme n’est pas le simple essoufflement de ce qui existait avant, une fin de course en quelque sorte, la décomposition du programmatisme fait naturellement partie de l’ère historique du programmatisme, mais elle a également une signification et une base propre, c’est le programmatisme fondé sur l’inessentialisation du travail, ce n’est donc pas seulement un essoufflement, mais un processus qui a sa propre positivité.

Appartiennent également à cette période l’importance puis le rapide déclin du « gauchisme ». À partir de la fin des années 1960, la crise du rapport entre les classes qu’est la valorisation intensive, est une crise de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, c’est sur cette crise, qui remet en cause les organisation « traditionnelles » (et leur contenu) de la classe ouvrière, que se fonde le gauchisme. Simultanément à cette remise en cause, la crise de la valorisation intensive comme crise de la domination réelle permet de « généraliser » chaque lutte au niveau de la reproduction des rapports sociaux (c’est l’époque des grandes campagnes), elle permet, en ce qu’en domination réelle, la société n’est plus que le vaste métabolisme du capital, de « passer de l’usine à l’État ».

Il y a de la part du gauchisme revivification de la politique. Dans la crise de la valorisation intensive, le gauchisme se présente comme un processus de « politisation des conflits ». cependant, cette politisation échoue. Le déclin du gauchisme est inséparable des causes de son émergence. Il s’agit de l’impossibilité dans la décomposition du programmatisme de déboucher directement de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société, d’où l’allure de processus de marginalisation dans les zones extra-travail que prend le déclin du gauchisme.

En France, c’est dès le début des années 1970, que le processus s’enclenche, la manifestation la plus typique de celui-ci étant l’évolution du groupe « vive la révolution » ; il y a déclin du gauchisme en quotidiennisme (« Front de libération de la jeunesse », « Front homosexuel d’action révolutionnaire », « Mouvement de libération des femmes »), c’est l’époque de « Tout » et de son slogan « Tout est politique », la grande vogue de Charlie Hebdo et bientôt, la synthèse de tout cela dans le quotidien Libération.

D’autre part, en Italie, durant les mêmes années, les groupes gauchistes florissant depuis l’Automne chaud de 1969 fondent comme neige au soleil selon un mouvement signifiant bien cette impossibilité, qui forme la décomposition du programme, de passer de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société, sur la base de ce qu’est le prolétariat dans le capital. Les groupes gauchistes laissent la place à des groupes strictement ouvriéristes. Durant l’année 1972, à Turin, des ouvriers sortis de « Lotta continua », de « Potere Operaio », etc. forment des groupes ouvriéristes qui publient un journal intitulé Compagni della Fiat ; des initiatives analogues se rencontrent dans d’autres villes. À Milan, un groupe d’ouvriers avait adressé une lettre à tous les groupes pour annoncer son retrait de la prétendue « Assemblée ouvrière autonome » de l’Alfa Roméo.

Le non dépassement des syndicats

C’est finalement le non dépassement des syndicats, malgré les très nombreuses grèves sauvages, qui synthétise le mieux les limites de la lutte de classe dans cette première période en tant qu’elle n’est que décomposition du programmatisme. Même si de par sa base propre, elle manifeste la rupture du rapport entre les classes de la valorisation intensive, elle ne peut déboucher que sur une impasse et ne peut dépasser la défense de la condition prolétarienne.

La flambée internationale de grèves sauvages au début des années 1970 manifeste la crise du rapport entre les classes de la valorisation intensive, c'est-à-dire une crise de la reproduction de la force de travail dans la reproduction générale du capital. Cependant, il ne faut pas opposer de façon simpliste les grèves sauvages à cette intégration. Nous savons en effet que cette intégration c’est l’extraction de plus-value relative, donc une forme particulière de l’exploitation et de la contradiction entre le prolétariat et le capital. il ne s’agit donc pas, sauf si on a une vision formelle de la révolution, de comprendre ces grèves comme l’amorce d’un processus révolutionnaire, en ce qu’elle serait auto-organisation des travailleurs.

Dans cette première phase de la crise, la lutte de classe du prolétariat, si elle est bien la rupture et la crise de « l’intégration », ne l’est qu’en ne dépassent pas un programmatisme radical, qu’en étant pratiquement ce programmatisme très instable et en dissolution, fondé sur l’inessentialisation du travail. Inessentialisation qui, prise sous un autre aspect, est la même chose que la totale spécification du travail comme travail salarié, c'est-à-dire le rapport force de travail/capital en domination réelle.

L’impossibilité de passer en droite ligne de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société sur la base du travail libéré de la domination capitaliste, explique l’échec de ces grèves sauvages dans leur aspect de dépassement du syndicat. Ce non dépassement manifeste clairement que ce qu’est le prolétariat dans le capital n’est pas l’élément positif à dégager pour produire le communisme, comme le laissent entendre les théorisations de la grève sauvage : « il s’agit d’encourager de toutes les manières, l’organisation des travailleurs à la base, la prise par des assemblées démocratiques de toutes les décisions (…), le véritable succès d’une lutte se mesure aux progrès que fait, grâce à elle, l’organisation de base des travailleurs, germe de la future société communiste. » (Luttes de classe, septembre 1969) Faisant le bilan des luttes en 1971, dans son numéro de juin 1972, Luttes de classe écrit : « (…) la classe ouvrière n’a pas su dépasser le palier sur lequel elle avait placé ses luttes des trois années précédentes. N’ayant pas avancé, elle a reculé. Mais pour avancer, il aurait fallu donner une nouvelle impulsion aux grèves sauvages, c'est-à-dire notamment, s’organiser de telle sorte que, une fois lancé, le conflit puisse déborder le cadre où il était né (ateliers, usine ou secteur d’activité) et reste sous la seule autorité de la base. Les nouvelles formes d’organisation n’étant pas apparues, les syndicats ont pu récupérer des mouvements qui leur avaient échappé au début (grève du métro à Paris), et les condamner ainsi à l’échec. De plus en plus, en 1971, les syndicats prennent l’initiative des grèves et les contrôlent de bout en bout (les postes britanniques, l’industrie métallurgique du Wurtemberg, les cheminots en France). Cette syndicalisation des grèves, que l’on retrouve également en Italie, s’est confirmée au cours des premiers mois de 1972 (…), renversement de tendance par rapport à la période 1967-1970, au cours de laquelle la proportion des conflits sauvages n’avaient cessé d’augmenter. »

Si, comme le remarque Luttes de classe, les conflits n’ont pu s’étendre géographiquement et demeurer organisés à la base, « préfigurant » ainsi la société communiste, cela tient précisément à quelque chose que Luttes de classe ne peut reconnaître : le fait que la défense de la condition prolétarienne ne peut en tant que telle dépasser le capital, d’où le fait qu’elle ne peut corrélativement dépasser la syndicalisme que momentanément, quand les rapports de la valorisation intensive sont en crise. Le non dépassement des syndicats, c’est l’impossibilité de faire de ce qu’est le prolétariat dans le capital la base de l’organisation de la société communiste. Cela apparaît également dans l’impossibilité, par exemple en Italie, des ouvriers à créer des relations directes, le travail est totalement spécifié comme travail salarié, il ne peut plus être une base propre d’organisation en dehors de son implication réciproque avec le capital, ce qu’exprime le syndicat (voir, en Italie, dans l’année 1972, les luttes de Siemens, Philips, Burletti, Alfa-Roméo, Luttes de classe, juin 1972). On pourrait relever la même chose en Grande-Bretagne avec le déclin des shop-stewards, ou alors avec cette grève exemplaire contre les syndicats qui ne fait rien d’autre que donner naissance à un nouveau syndicat : « une grève sauvage éclate le 2 avril 1970  à la verrerie de Pilkington, Saint Helens, près de Liverpool. Elle dura sept semaines. Les grévistes durent se battre sur deux fronts : d’un côté, le réactionnaire n°1, Lord Pilkington, patron de la verrerie, d’un autre, le syndicat de Lord Cooper (NGMWV), briseur de grève. C’était tellement évident qu’une idée surgit au cours de la grève : formons un nouveau syndicat : The Glass Workers Union. Ce qui fut dit, fur fait. Peu après, c’était aussi l’échec. Pour une raison toute simple, les deux Lords, Pilkington et Cooper, la main dans la main, ne laissèrent pas la moindre place au syndicat formé par la base. Les travailleurs de Saint-Hélens comprirent aussitôt que le capitalisme moderne ne laisse aucune place pour un tel syndicat. » (Cajo Brendel, Ibid., p. 24-25) Et qu’aurait fait ce nouveau syndicat, de différent de ses confrères, nés eux aussi (il y a longtemps), à partir de la base, c’est au moins ce que se demande Luttes de classe racontant la même grève.

Tout aussi explicite est le bilan du comité d’action cheminot de Tours (Lutte de classe, juin 1973). Le comité d’action est crée après la grève de mars 1969. La plateforme de départ tourne autour de l’antisyndicalisme, des revendications antihiérarchiques, des conditions de travail, des formes de luttes et de la démocratie à la base. Déjà, lors de la grève de mars 1969, sur l’initiative du CA, les roulants avaient imposé des AG, avec décisions prises par celles-ci. Un article exprimant les préoccupations du CA fut envoyé aux Les crises de mai, qui le publièrent. À la suite de celui-ci, des cheminots de Lyon, Limoges et Paris répondirent et très vite une réunion fut organisée : liaisons, journal commun. Dans le but d’aboutir à une critique globale de la société, des cycles de réunions furent organisés sur des problèmes tels que l’école, la médecine et l’urbanisme (qui n’eurent pas lieu). Cependant, le CA poursuit son bilan en écrivant : « au cours des grèves dernières et notamment celles de juin 1971, notre manque d’initiative face aux syndicats (incapacité d’organiser une autre réunion lorsque les syndicats nous empêchèrent de prendre la parole), démontre à l’évidence que nous sommes encore victimes d’un complexe syndical. Devant la force encore importante à la SNCF du syndicat, nous sommes encore timorés et nous n’osons pas prendre d’initiatives. Toute notre action est fonction de celle des syndicats. » Ensuite, le comité d’action rappelle un texte écrit en avril 1970 : « pour les CA, la finalité est le socialisme, et les voies pour y parvenir. Ce postulat posé, la recherche, parmi l’arsenal revendicatif, de revendications qui, si elles sont posées, accentuent les contradictions du capitalisme et rapprochent l’aube du socialisme, est leur objectif. Ce sont les 40 heures immédiates, le chômage, les conditions de travail et de vie en général. Aujourd’hui, ces revendications son travail posées par les ouvriers en luttes. Mais elles sont posées dans un cadre réformiste (…). Il reste à unir l’élément “social” de ces problèmes, de ces luttes, à l’aspect “politique”, à donner un cadre révolutionnaire. Faire passer les masses de la conscience “sociale” à la conscience “politique”, le rôle de CA est pédagogique, “suicidaire”. »

Mise à part  l’idéologie sous-léniniste, agrémentée de dépérissement de l’organisation qui enveloppe tout ça, pratiquement, le comité d’action constate l’impossibilité de passer de la défense de la condition prolétarienne au socialisme, et cela dans son impossibilité pratique à dépasser le syndicat, et même, on pourrait ajouter, à dépasser dans sa propre pratique, le syndicalisme.

Puisqu’il s’agit de « pédagogie », l’enseignement que l’on peut tirer, c’est que dans la crise de la domination réelle, on ne peut pas passer de la défense de la condition prolétarienne à la révolution comme développement de ce qu’est le prolétariat dans le capital. cette impossibilité est déjà, si l’on veut, présente à la racine d’une telle pratique, dans sa nécessité à déborder le cadre syndical, qui n’est que la situation normal dans le capital, de la défense de la condition prolétarienne et de ses avatars.

La même incapacité, normale dans un rapport de classe qui ne peut dépasser le programmatisme, à dépasser les syndicats, se retrouve même en Italie. La lutte de classe en tant que rapport entre les classes comme crise de la valorisation intensive, ne peut être qu’une décomposition du programmatisme. En Italie, « face aux pressions de la base, à la croissance et au développement de l’autonomie ouvrière, qui dans sa phase spontanéiste échappait souvent au contrôle des centres syndicaux, ceux-ci on travail été obligés de concéder un modèle d’organisation plus proche de la base, qui toutefois leur donne en même temps de plus grandes possibilités de contrôle sur cette base elle-même. Si on fait un bilan, depuis la constitution des conseils, jusqu’à aujourd’hui, nous ne pouvons que constater que ceux-ci sont restés toujours suffisamment contrôlés par les centres syndicaux. Ces derniers les font fonctionner lorsqu’ils sanctionnent ce que les syndicats ont décidé d’avance et les bloquent lorsqu’ils expriment la position de la base. Nous avons vu comment lors de l’élaboration de la plateforme pour la convention collective des métallurgistes, une série de positions avancées, qui avaient prévalu dans les plus grandes usines de Milan, on tété supprimées dans la phase finale du congrès de Gênes (…). C’est l’action ouvrière directe qui doit conditionner les conseils d’usine et le syndicat. » (texte de Proletari autonomi, cité par Luttes de classe, janvier 1974)

« Indéniablement, ce sont les syndicats qui ont encaissé la première onde de choc émanant des initiatives ouvrières des années 1968-1969. Depuis lors, ces organisations ont su s’adapter et renforcer leurs structures propres en demeurant l’instrument privilégié des négociations avec le patronat, mais aussi en adoptant une structure suffisamment souple – on le verra notamment avec le problème des délégués – de représentation ouvrière qui leur donne la possibilité, lorsqu’une lutte prend naissance en dehors d’elles, de la canaliser, rapidement, pour en prendre le contrôle et en même temps, de connaître assez précisément le degré de mobilisation comme les éléments de mécontentement des travailleurs. » (Grisoni et Portelli, Ibid., p. 24)

Partant de la défense de la condition prolétarienne et faisant pratiquement la démonstration que de celle-ci, on ne passe plus en domination réelle à la révolution, les organes de luttes spontanées n’ont jamais réellement constitué une alternative à l’organisation syndicale car justement, à cause de l’impossibilité précédente, la défense de la condition prolétarienne ne pouvait que demeurer d’une façon ou d’une autre le contenu du syndicalisme : « mais, aux assemblées ouvrières spontanées (FIAT), succèdent bientôt des assemblées contrôlées par les organisations syndicales. Celles-ci, d’ailleurs, dès la fin de l’année 1969, on travail réussi à implanter dans les usines des structures organisationnelles, de type démocratique, qui viennent d’abord se juxtaposer, puis supprimer les organisations autonomes de masse issues des premiers mouvements spontanés. » (Ibid., p. 134)

Que ce soit en Italie ou ailleurs, à propos du non dépassement des syndicats, il faut éviter deux compréhensions unilatérales. Le non dépassement ne provient pas d’une récupération syndicale, il est évident comme on l’a cru, que s’il y a non dépassement, c’est bien parce que ces mouvements spontanés ne dépassent pas la défense de la condition prolétarienne et que celle-ci n’est plus, en domination réelle, l’antichambre de la révolution, il ne peut donc s’agir de « récupération » au sens où il y aurait étrangeté entre le récupéré et le récupérant. Le fait que ces mouvements spontanés ne dépassent pas les syndicats leur est bien intrinsèque.

Mais, inversement, il ne s’agit pas de voir là qu’un épisode d’un processus de refonte des syndicats, que quelque chose de mineur ; il ne s’agit pas, sous prétexte de non dépassement des syndicats, de gommer l’opposition de ces mouvements spontanés aux syndicats, ce serait oublier la crise de la valorisation intensive, la décomposition du programmatisme.

Durant la première parie de la crise, toutes les caractéristiques et les limites de la lutte des classes se trouvent parfois concentrées dans de vastes mouvements sociaux comme Mai 68 en France, l’Automne chaud de 1969 en Italie, les émeutes de Pologne en décembre 1970, les événements du Portugal en 1973. Par rapport à ce que nous avons déjà dit, l’élément nouveau de ces mouvements est la concentration de ce qui par ailleurs est épars. Cette concentration est toujours le fait d’aires capitalistes où la crise a un caractère duel, à la fois crise de la valorisation intensive et  crise de restructuration du capital au niveau de la valorisation intensive, d’où le caractère général des mouvements qui touchent plus ou moins tous les aspects de la société même si tous manifestent que la situation immédiate du prolétariat n’est plus une positivité à dégager et si c’est sur ce point que butent tous ces mouvements.

Ce dernier point est le fil conducteur de toutes les luttes de classes de cette période dans la diversité de leurs aspects. Elles signifient la crise de la valorisation intensive et des rapports entre les classes qu’elle définissait, d’où « l’autonomie » de ces luttes, c'est-à-dire leur contradiction avec « l’intégration » définissant les rapports entre les classe dans la valorisation intensive et simultanément la limite qui est intrinsèque à ce retour radical au prolétariat lui-même : le fait qu’il n’y a plus en domination réelle branchement immédiat entre la situation donnée de la classe et la révolution (bien sûr, il n’y a que le prolétariat qui fait la révolution, mais ce ne pourra être comme dégagement de la domination capitaliste de ce qu’il est dans le capital).

Nous avons dans cette simultanéité, toute la pratique qu’est la décomposition du programmatisme dans son opposition au capital et dans les limites de cette opposition. Dans « l’autonomie », en tant que théorie, la décomposition du programmatisme parvient même à parler d’autonégation du prolétariat sur une base programmatique, cela en se fondant sur le procès d’inessentialisation du travail. Il s’agit toujours d’une démarche programmatique : autonégation du prolétariat sur la base de ce qu’il est dans le capital, et qui se dégage (inessentialisation du travail).

Nous avons dit au cours de cette analyse, qu’il ne fallait pas seulement comprendre la décomposition du programmatisme comme un processus d’essoufflement, d’extinction : c’est un mouvement qui a une dynamique propre qui est la crise de la valorisation intensive. n’étant pas simple essoufflement, il est par là aussi quelque chose de transitoire.


[2] Cf. « Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle ».

[3] Cf. « Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle ».

Le développement économique de la crise (1967-1975)

À partir du milieu des années soixante, toutes les données qui avaient fait la vigueur de la phase d’expansion capitaliste depuis la crise de 1930 et la Deuxième Guerre mondiale se retournent et s’orientent à la baisse. L’enjeu de la crise de 1930 avait été le passage à la valorisation intensive, passage qui impliquait le développement des « rapports contractuels » ente directions capitalistes et organisations ouvrières ; la socialisation d’une partie des dépenses de la reproduction de la force de travail (salaire reporté) et enfin une extension et une diversification des interventions économiques de l’État. Pour ce dernier point, sur lequel nous reviendrons, contentons nous de dire que la dévalorisation, en devenant le principe même de l’accumulation promouvait l’intervention étatique en lieu et place des crises cycliques classiques que la nouvelle organisation du rapport entre la dévalorisation et l’accumulation transformait en simple récession, supprimant ainsi leur rôle éminemment régulateur.

Le retournement de tendance au milieu des années soixante est visible au niveau de l’évolution de la productivité, du coût salarial social réel et, finalement, du taux de profit. Si l’on prend le cas des États-Unis, sur la période 1947-1971, « l’accroissement de la composition valeur du capital sur l’ensemble de la période est reflété par la croissance de l’amortissement du capital fixe par unité de produit plus rapide que celle du salaire des travailleurs productifs par unité de produit. On remarque également l’approfondissement spectaculaire de la plus-value relative dans la période 1958-1966, confirmant l’accélération de la baisse du coût salarial social réel dans cette période. La charge salarial et la charge d’amortissement par unité produite ont diminué toutes les deux, dégageant un profit accumulable par unité produite en croissance très rapide. On mesure par contraste l’ampleur et la brutalité de la cassure inaugurée en 1966 dans le rythme de progression de la productivité du travail et dans la décroissance du coût salarial réel. Cette rupture a provoqué une compression très forte du coût salarial unitaire des travailleurs productifs qui croit beaucoup moins vite que les autres composantes de la valeur ajoutée unitaire, sans pour autant empêcher le fléchissement du profit unitaire parce que la composition valeur du capital s’élève rapidement. » (M. Aglietta, Régulation et crises de capitalisme, Ed. Calmann-Lévy, p. 77)

En ce qui concerne le coût salarial social réel qui évolue en sens inverse se la plus-value relative, les tendances sont les suivantes :

–        constance de 1900 à 1917 ;

–        décroissance moyenne dans l’entre-deux-guerres (avec de fortes fluctuations dans les années 1930) au rythme de 0,9 % par an ;

–        décroissance plus rapide et beaucoup plus régulière dans l’après Deuxième Guerre mondiale jusqu’en 1966, au rythme de 1,4 % par an ;

–        constance en moyenne à partir de cette dernière date.

En ce qui concerne l’évolution du taux de profit, toujours aux États-Unis, Goux, dans Ruptures d’un système économique (Ed. Dunod, p. 278-279), conclut après avoir discuté la manière de calculer le taux de profit à partir des données statistiques existantes : « vrais profits non distribués. Il s’agit ici des profits non distribués corrigés de l’évaluation des stocks et de celle des amortissements. Ce sont donc les véritables profits de l’entreprise qui résultent de la bonne marche de l’affaire – bonne gestion – productivité accrue, etc. On restes stupéfait devant leur évolution. Ils passent de 4,3 milliards en 1946 à 23,4 milliards en 1976, soit une augmentation moyenne annuelle de 5,8 %. Non seulement ils n’ont pas suivi, et de loin, la moyenne de la hausse de la valeur ajoutée qui a été sur la même période de 8 %, mais ils se situent maintenant à des niveaux très bas, à peine la moitié de la somme totale des vrais profits. » Entre 1946 et 1976, les taux ont chuté d’environ 50 % en trente ans, passant de la valeur moyenne de 12 % à celle de 6 %. Ce résultat est d’autant plus significatif que 1976 est une année moyenne. On passe d’une année moyenne du taux de profit de 12,9 % en 1950 à 8,3 % en 1960 et 6,3 % en 1970. En ce qui concerne la France, « de 1956 à 1970, le taux de profit des sockeyes françaises a continué de progresser. La différence avec les États-Unis est donc nette. La période de reconstruction puis de forte croissance, au prix certes d’une durée de travail la plus forte d’Europe et d’une bonne productivité, a permis de dégager des taux de profit en augmentation. Depuis 1970, et surtout 1972, le mouvement s’est inversé. Les taux de profit ont fortement chuté et se sont retrouvés en 1976 en dessous de ceux de 1956. » L’évolution est la suivante : 12,8 % en 1956 ; 16,4 % en 1960 ; 18,2 % en 1970 ; 11,1% en 1976. On verra ensuite pourquoi la France n’est touchée que plus tardivement par le crise.

Pour fonder le début de la crise au milieu des années soixante, il suffirait encore de rappeler les récessions de 1964-1965 au Japon, de 1967 en Allemagne, dans lesquelles l’accumulation du capital de ces pays change de signification, la dévaluation de la livre sterling en 1967 qui ouvre l’ère du stop and go au Royaume-Uni et officialise la crise monétaire mondiale, ou encore de rappeler l’arrêt de l’expansion du capital américain durant cette période en Europe, selon les branches motrices de la phase d’expansion.

Le processus inflationniste comme crise de la valorisation en domination réelle

Cette première phase de la crise qui va se dérouler jusque dans les années 1974-75 correspond à un moment que l’on retrouve dans toutes les crises, la phase d’euphorie des affaires, de booms spéculatifs, de recherche de surprofits. Sa caractéristique nouvelle est sa longueur, son étalement, durant lequel se succèdent des périodes de plus ou moins haute conjoncture. La brève phase euphorique devient processus inflationniste s’étalant sur plusieurs années. Il faut ancrer dans la phase de prospérité antérieure cette transformation de la phase d’euphorie en processus inflationniste.

Conformément à la loi de la valeur, la métamorphose de la valeur du capital fixe dans celle des marchandises produites s’accomplit dur la période totale pendant laquelle il est en usage, de sorte que sa valeur s’annule au moment même où il est déclassé. Par conséquent, la capital fixe perd graduellement de sa avaleur à chaque cycle de production : « une fraction croissante de sa valeur totale se retrouve sous forme monétaire en tant que provision financière destinées à acheter ultérieurement les marchandises qui sont les moyens de production remplaçant ceux qui sont déclassés. » (Aglietta, Ibid., p. 82) En domination réelle, la mutation  accélérée des forces productives est la base matérielle de la productivité du travail en tant que source de la plus-value relative. Il n’y a cependant aucune raison pour que le rythme de modernisation des forces productives satisfasse la conservation de la valeur du capital constant au sens où les rythmes de renouvellement et de modernisation seraient identiques, il y a même de très fortes raisons qui militent en sens inverse : d’une part, la masse de capital constant est de plus en plus importante, augmentant également en valeur, d’autre part, cette augmentation de la composition organique elle-même nécessite son propre bouleversement pour qu’un accroissement supérieur de l’extraction de plus-value relative vienne valoriser cette masse croissante de capital. D’une part, dans le mode de production capitaliste, la reproduction des conditions de production implique la conservation de la valeur du capital fixe. Il y a une dévalorisation du capital. Il convient de ne pas confondre ce concept de dévalorisation avec la dépréciation du capital, puisque le premier entraine l’impossibilité de satisfaire complètement le second. » (Aglietta, Ibid., p. 83) Une partie du travail cristallisé dans les moyens de production n’est pas validée comme travail social dans l’échange. Avec la valorisation intensive, cette dévalorisation devient un phénomène intrinsèque au processus d’accumulation, elle en est même un mode de régulation. « L’obsolescence devient généralisée et permanente, ce processus est le substrat matériel de nouvelles modalités de la dévalorisation du capital. Étant intimement liée à la formation du capital, la dévalorisation ne se manifeste plus principalement comme une interruption brutale du cour de la dépréciation du capital. Elle fait partie des métamorphoses de la valeur en étant prise en compte dans formation de la provision financière pour le remplacement du capital fixe. » (Aglietta, Ibid., p. 89) L’inflation rampante inhérente à la valorisation intensive même en dehors des crises, est la façon dont sont supportées des pertes de valeur selon cette modalité de la dévalorisation du capital.

La renouvellement du capital fixe implique la création d’une provision financière « évidemment avancée à crédit puisqu’elle est incorporée dans les dépenses courantes, à laquelle ne correspond pas la réalisation d’un travail passé, puisque les éléments correspondants du capital constant sont dévalorisés par obsolescence. Mais cette provision financière entre dans le circuit du revenu pour acheter des moyens de production nouvellement crées. » (Ibid., p. 313-314) Il en résulte que la monnaie qui achète le produit du travail nouveau de la société dépasse constamment celle qui a été intégrée dans la formation du revenu : « comme le flux de monnaie intégrée doit nécessairement égaler le reflux de monnaie désintégrée, puisque l’un et l’autre proviennent de la même créance bancaire qui doit être éteinte après réalisation du revenu, l’adjonction au cours du circuit du revenu d’un flux monétaire dérivé de la réalisation du capital constant se porte sur le même produit du travail nouveau et doit réaliser la même valeur. La solution de cette contradiction est univoque : l’adaptation se fait par hausse de l’expression monétaire de l’heure de travail abstrait, c'est-à-dire par baisse de la valeur de la monnaie. Cette adaptation n’est possible que grâce à l’unification de toutes les monnaies bancaires en une seule monnaie nationale établie par la monnaie centrale sur le marché monétaire. » (Ibid., p. 313) La valorisation intensive connaît donc de façon permanente un régime d’inflation rampante et d’affaiblissement de la contrainte monétaire (réalisation de la valeur créée). On peut rajouter que cette inflation rampante est un mode de régulation de l’échange entre les deux secteurs du capital (biens d’équipement, biens de consommation). En effet, même si dans la valorisation intensive il y a élargissement rapide de la section II du fait de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, cela n’empêche pas le développement inégal de la section I qui mène le rythme d’accumulation du capital. L’intensification de l’obsolescence (dévalorisation) avant que la dépréciation soit parvenue à son terme ouvre les débouchés requis par le développement inégal de la section I ; cela tend à neutraliser ce développement inégal.

Le début de la crise de la valorisation intensive marque une accélération de l’inflation rampante inhérente à ce mode de valorisation et sa transformation en accumulation cumulative au travers de la formation d’un structure instable d’endettement due à la suraccumulation du capital. L’accumulation est trop forte pour la valorisation. La suraccumulation du capital n’est pas étrangère à l’échange entre les deux sections de la production capitaliste, elle détermine la rupture de l’équilibre de ces échanges. Le capital n’entre pas en crise en raison d’une disproportionnalité entre ces sections, cette disproportionnalité de croissance étant sans cesse résorbée par l’accroissement de la plus-value relative, l’extension de la production et la dévalorisation du capital, c’est la crise de la valorisation, ou suraccumulation du capital qui détermine l’impossibilité delà réalisation effective du produit global dans l’échange entre les deux sections. Nous retrouvons une de nos propositions fondamentales selon laquelle c’est le rythme de la valorisation et l’évolution du taux de profit qui est cause des contractions ou extensions des échanges.

En 1966, la première phase de la crise se manifeste aux États-Unis comme un manque de moyens de financement qui naturellement ralentit la croissance des investissements des entreprises : « ces dernières années, les disponibilités des entreprises n’ont pas suffi à financer les investissements, en outre leur progression a été plus lente que celle des investissements, de sorte que les besoins en moyens de financement extérieurs se sont accrus rapidement. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, décembre 1966) En RFA, l’endettement extérieur des entreprises allemandes augmente considérablement, on assiste à une forte contraction des liquidités bancaires, les banques empruntent à l’étranger (OCDE, Études économiques, RFA, mars 1967). En France (OCDE, Études économiques, mai 1967), les coefficients de trésorerie sont abaissés à plusieurs reprises pour permettre aux banques de faire face aux échanges, les taux d’intérêt sont très tendus : « les caractère modéré de la reprise des investissements dans la nouvelle phase d’expansion de la demande semble correspondre pour une bonne part à des difficultés de financement des entreprises renforcées par l’atonie du marché des capitaux en 1966. » Au Royaume-Uni, 1966 et 1967 sont des années de manque de liquidités, avant même la dévaluation de la livre sterling ; on fait de nombreux appels au FMI et aux banques centrales étrangères. En 1967, en France, sont supprimés les derniers restes d’encadrement du crédit, ce qui permet de faire passer l’augmentation du total des crédits à l’économie de 4 % en 1966 à 8,7 % en 1967 (OCDE). Au Japon, par contre, en 1966-1967, l’économie ne réagit que faiblement aux mesures d’assouplissement de la politique monétaire, les investissements sont limités par les possibilités de crédits (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1967). Toujours en 1967, la RFA connaît une restriction très forte des liquidités, des secteurs de l’économie sont de plus en plus tributaires de l’emprunt, l’autofinancement qui au début des années cinquante représentait la moitié des investissements n’en représentait plus que le cinquième en 1965.

C’est à partir de cette situation que s’engage le processus inflationniste cumulatif en tant que phase euphorique des affaires et des investissements. La validation sociale des investissements réalisés, c'est-à-dire leur renouvellement et leur valorisation nécessite un affaiblissement constant de la contrainte monétaire. L’augmentation des investissements va s’accompagner d’un rythme de plus en plus soutenu de l’inflation ainsi que de la mise en place d’une structure d’endettement de plus en plus instable. Jusqu’en 1971, la phase d’euphorie n’en est qu’à ses débuts.

Aux États-Unis, en 1968, l’accroissement de la productivité se ralentit à nouveau, les coûts unitaires de main-d’œuvre augmentent, mais, malgré une orientation rigoureuse de la politique monétaire, la masse monétaire augmente rapidement ainsi que les taux d’intérêt. On assiste à une tension considérable sur le marché des capitaux : « la demande de capitaux émanant des sociétés non financières, des États et des collectivités locales, qui avait atteint des niveaux records en 1967, diminue quelque peu tout en restant élevée par rapport à ce qu’elle était généralement dans le passé. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, décembre 1968) En 1968, au Japon, l’économie connaît une phase d’expansion rapide, sans qu’aient été résolus les problèmes de financement des investissements ; la haute conjoncture ne fait même que renforcer ces problèmes.

Peu à peu, les contradictions de cette phase se font jour de façon plus claire. Aux États-Unis, 1969 est une année de ralentissement de la demande avec augmentation des prix et malgré la baisse de la consommation individuelle et de l’indice d’utilisation des capacités industrielles de production, la demande d’investissements fixes productifs se maintient et augmente même de 7,5 %. Il s’agit d’augmenter la productivité, de faire des économies de main-d’œuvre, plutôt que d’accroitre les capacités de production. Dans le même temps, malgré le caractère de plus en plus coûteux du crédit, la demande reste très forte, les entreprises empruntent de plus en plus à court terme et les banques se ravitaillent sur le marché de l’Eurodollar (OCDE, Études économiques, États-Unis, mars 1970). La recherche de gains de productivité devient devant la baisse du taux de profit une nécessité vitale, c’est ça la phase d’euphorie : course aux investissements, à la productivité, course aux emprunts. Cependant, le mouvement ne fait que renforcer la baisse du taux de profit et accroitre le décalage entre la masse des investissements et leur valorisation, donc rendre très instable l’endettement qui fut à leur origine. De la même façon qu’aux États-Unis, en 1969 au Japon, les investissements s’accroissent rapidement, en même temps que la trésorerie des entreprises se détériore et qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des crédits et que les taux d’intérêt augmentent régulièrement. Tout naturellement, ces investissements sont dans leur quasi-totalité destinés à obtenir des gains de productivité. Il s’agit d’une vraie course à la productivité et aux surprofits, quand on sait qu’en 1969, 53 % du parc des biens capitaux du secteur privé a été installé en cinq ans. Le même mouvement s’observe en RFA où là aussi, les investissements servent surtout à rationnaliser la production. Ces investissements augmentent tandis que s’accroissent les tensions sur la liquidité des banques et que la masse monétaire s’accroit rapidement, et cela malgré la réévaluation du deutschemark (OCDE, Études économiques, RFA, avril 1970).

Nous voyons donc entre 1966 et 1967 se développer le processus inflationniste et ses contradictions. Contrairement à la crise financière classique, les monnaies bancaires ne décollent pas de la contrainte monétaire (réalisation du produit global, validation du travail cristallisé) pour se transformer en simples créances qui ultérieurement seront brutalement démonétisées. « Au contraire, c’est la contrainte monétaire qui s’affaiblit, parce que la banque centrale peut en toutes circonstances assurer l’unité des monnaies bancaires par l’émission de sa propre monnaie. En le faisant dans une situation où les monnaies bancaires portent des assignations sur des valeurs futures de plus en plus aléatoires, la banque centrale opère une pseudo-validation sociale du revenu. C’est pourquoi, l’endettement cumulatif, croissant beaucoup plus vite que la valeur d’échange du produit et de plus en plus instable, qui se développe dans cette phase de la crise financière, se traduit pas une accélération de la perte de valeur de la monnaie nationale. » (Aglietta, ibid., p. 315) Dans cette phase initiale de la crise, la réaction de chaque capital à la situation de suraccumulation de capital passe par la formation de capital nouveau, ce qui est le mouvement inhérent de la concurrence dans l’accumulation intensive. Mais alors, le temps de rotation (dépréciation) du capital investi entre violemment en contradiction avec la création de conditions nouvelles de production. De plus, la disjonction entre la masse de capital investi et la valorisation de ce capital crée une pénurie persistante de ressources financières disponibles pour cette course à la productivité. Le financement de ces investissements nouveaux tend à ne plus résulter d’une accumulation du profit, mais d’une incorporation dans les coûts d’exploitation courante de la dévalorisation du capital antérieurement investi (c'est-à-dire que la dévalorisation est considérée comme une dépréciation normale – achèvement de la rotation). Le processus inflationniste est donc bien une tentative de solution de la contradiction, de plus en plus aiguë dans cette phase de la crise, entre le temps de travail cristallisé dans le capital investi qui implique une certaine durée à la rotation, et le temps de travail social moyen, c'est-à-dire la valeur réelle de ces investissements déterminés non pas par le temps de travail cristallisé en eux, mais par le temps de travail que nécessite actuellement leur reproduction. Il en résulte que pour les entreprises, l’accroissement du cash-flow, au travers de ces provisions financières fondées sur la dévalorisation du capital considérée comme dépréciation, engendre au niveau du capital social une augmentation cumulative de l’endettement. En effet, le crédit vient valider cette dévalorisation considérée comme dépréciation, et permettant des investissements nouveaux, accélère le phénomène ; il est évident que pour les entreprises les mieux placées, un accroissement rapide de productivité et de part du marché peut justifier ce mouvement entre dévalorisation et dépréciation ; il ne peut en être ainsi pour le capital social. Aux États-Unis, « l’augmentation de l’endettement est plus rapide que celle du cash-flow. Pour un dollar de cash-flow, l’endettement net annuel des entreprises était de 0,65 dollar en 1965. Il est monté jusqu’à 0,95 dollar en 1969, lors de la première poussée d’inflation cumulative. Retombé à 0, 75 dollar dans la récession qui a suive en 1970-1971, le ratio s’est élevé jusqu’à 1,60 en 1974. Ces fortes augmentations, dès que la formation de capital s’accroit, expriment le manque durable de capitaux monétaires disponibles pour l’investissement en égard aux incertitudes de l’avenir. » (Aglietta, ibid., p. 317-318)

Ce système d’endettement repose de plus en plus sur l’endettement du système bancaire lui-même, les banques ont besoins d’emprunter de plus en plus de liquidités pour nourrir une trésorerie tendue vers l’expansion du crédit. Aux États-Unis, l’endettement des banques sur le marché monétaire est passé de 2,3 % en 1967 à 13,3 % en 1974. À travers ses contradictions, le processus inflationniste ne peut supprimer la crise, d’une part, il est la forme que prend, en domination réelle, la première phase de celle-ci, d’autre part, les contradictions propres qui le portent ne font que préparer la crise en tant que phase profonde de récession somme ce sera le cas en 1974-1975. Lorsque ces structures d’endettement instable se sont généralisées à l’ensemble de l’économie avec l’accentuation corrélative entre les investissements, l’endettement et les profits, la contrainte monétaire s’affirme brutalement, sous la forme d’une contrainte de liquidités. C’est cette tendance qui se développe entre 1971 et 1974.

Tout d’abord, on assiste à un premier ébranlement des structures d’endettement (1971), puis on assiste au boom spéculatif lui-même (1972-1973) qui n’avait fait que s’ébaucher entre 1966 et 1970. L’année 1970 voit aux États-Unis un grand ralentissement de l’activité économique, une baisse des investissements des entreprises, le taux d’utilisation des capacités baisse de 8 % en 1970 sur 1969, cependant, les sociétés non financières accroissent leur emprunts à long terme d’environ 60 % par rapport à 1969, la masse monétaire augmente fortement et l’inflation s’accélère. L’écart entre l’endettement et la valorisation du capital devient patent et va s’accroissant, c’est l’année de la faillite de la Penn-Central (OCDE, Études économiques, États-Unis, avril 1971). Le processus inflationniste s’accélère comme desserrement de la contrainte monétaire (contrainte de la réalisation déterminée par la valorisation). C’est le premier ébranlement des structures instables d’endettement qui s’internationaliseront et s’unifieront mondialement en 1971 avec la dévaluation et l’inconvertibilité du dollar (15 août 1971). Cet ébranlement va accélérer le caractère cumulatif de l’inflation pour tenter de le résoudre, l’accentuation des structures instables d’endettement va être après ce premier ébranlement, sa tentative même de résolution, c’est une fuite en avant ; ainsi sera donné naissance à la période de boom spéculatif elle-même.

De son côté, la RFA connaît les mêmes problèmes : l’essor économique depuis 1967 a perdu de son dynamisme, la productivité augmente très lentement, cependant les prix continuent à augmenter (+ de 7,5 % en 1970 – sans précédent), ainsi que la masse monétaire. On assiste à une forte détérioration des liquidités des banques et à une élévation des taux d’intérêt. Comme aux États-Unis, l’écart se creuse entre l’endettement et la valorisation, ce qui entraine un processus cumulatif par recours à nouveau à l’endettement pour tenter de combler l’écart (OCDE, Études économiques, RFA, juin 1971). Au Japon, l’été 1970 voit la fin de la phase de haute conjoncture, ce qui entraine un appel de plus en plus pressent au crédit. Entre septembre 1969 et octobre 1970, les taux d’intérêt ont violemment augmenté et les grandes sociétés sont très gênées. De plus, des demandes de prêts de plus en plus importantes sont destinées à couvrir les échéances d’investissement déjà réalisés, une telle situation illustre bien l’échec du processus inflationniste, il faut bien qu’éclate l’écart entre l’endettement, les investissements et la valorisation du capital. Une fois de plus, on voit que le processus devient cumulatif par recours à nouveau à l’endettement (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1971).

À partir de 1971-1972, la masse monétaire  augmente aux États-Unis à des taux exceptionnels, + 10,25 % pour les sept premiers mois de 1971 au lieu de 5,5 % en 1970 ; de 1957 à 1969, le taux d’augmentation tendanciel avait été de 3,25 % par an (OCDE, Études économiques, États-Unis, avril 1972). L’année 1971 est avant tout aux États-Unis, l’année de la dévaluation et de la suppression de la convertibilité du dollar, nous avons déjà dit que nous avions là l’extension et l’unification mondiale du processus inflationniste et des structures instables d’endettement, c’est pour les États-Unis le mécanisme bien connu de la crise sans pleurs. La dévaluation du dollar, c’est également une étape de la dégradation continue de la compétitivité des entreprises américaines, selon un processus amorcé dans les années soixante et accéléré depuis 1970. Cette dégradation n’est rien d’autre que le procès même de la crise de la valorisation intensive, touchant les branches motrices de ce type d’accumulation, là où elles étaient le plus développées. Ces branches, comme on le verra, continuent de se développer ailleurs (Allemagne, Japon), alors que les États-Unis tentent déjà ou plutôt parce que les États-Unis tentent déjà une restructuration du capital dont nous parlerons plus loin (cette dévaluation rentre également dans le procès de la crise où est recherchée une réforme du système monétaire telle que la monnaie soit dissociée de la valeur – DTS –, recherche utopique mais typique de la crise actuelle).

Durant l’année 1972 et début 1973, la crise monétaire s’internationalise : fermeture des principaux marchés des changes durant la première moitié de 1973, le deutschemark est réévalué de 3 %, six des pays de la CEE décident un flottement concerté de leur monnaie. La crise des branches motrices de la phase d’expansion précédente, crise au niveau mondial, mais qui comprend leur extension en Allemagne et au Japon, accroit le déficit de la balance commerciale des États-Unis, ce qui renforce mondialement les structures instables d’endettement. « Le déficit de 1972, s’est encore traduit en majeure partie par un accroissement des engagements des États-Unis à l’égard des institutions officielles d’autres pays, de sorte que la situation monétaire aux États-Unis n’en a pas ressenti les effets directs. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, juin 1973) Tout cela n’empêche, dans cette phase d’euphorie, la production de connaître une forte croissance avec recrudescence de l’inflation, une forte demande de fonds et une augmentation des taux d’intérêt.

La RFA, quant à elle, entre également, début 1972, dans la phase du boom spéculatif lui-même : « l’économie est sortie de la phase descendante, sans que les prix et les coûts aient recouvré une stabilité comparable à celle de 1967. » (OCDE, Études économiques, RFA, juin 1972) le desserrement de la contrainte monétaire propre au processus inflationniste entraine en mai 1971 le flottement du deutschemark, qui ne connaître un réalignement de parité qu’en décembre 1971. Les crédits à l’économie augmentent très vite, malgré la forte réduction des réserves liquides des banques, crédits tout naturellement destinés à des investissements de substitution du capital au travail. En mais 1973, l’OCDE écrit qu’en RFA depuis 1970, la situation se caractérise par la simultanéité de trois phénomènes : croissance rapide des agrégats monétaires, des taux d’intérêt très élevés, une étroitesse des réserves liquides ; en 1973, pour la première fois depuis quinze ans, les banques allemandes empruntent auprès de la Bundesbank.

Au Japon, l’année 1971 et le début de l’année 1972 se caractérisent également par une baisse globale des investissements des entreprises, sauf en ce qui concerne les investissements économisant de la main-d’œuvre, l’extension des capacités recule de 8,3 %. Dans ce contexte, la masse monétaire continue à augmenter au rythme très rapide de 24 % dans l’année et les crédits bancaires s’accélèrent ; l’OCDE note que l’augmentation des crédits est un trait marquant de la récession actuelle tout au long de 1971 (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1972). Lors de la reprise, amorcée début 1972, la hausse de la production et de la productivité est parallèle à celle des prix, illustrant bien là la nature de la reprise : début du boom lui-même dans le processus inflationniste. Cela s’accompagne naturellement d’une très forte augmentation de la masse monétaire et des crédits. « La phase de haute conjoncture actuellement en cours est la plus vigoureuse qu’ait connue la zone OCDE depuis plus de vingt ans et elle entraine partout de fortes hausses de prix, en particulier sur les marchés des produits primaires. » (OCDE, Études économiques, Japon, juillet 1973) L’OCDE confond le début du boom spéculatif qui va atteindre son plus haut niveau au cours de l’année 1973 avec une phase de reprise. La poursuite des anticipations expansionnistes s’appuie sur des crédits destinés à des investissements que la valorisation du capital ne vient jamais valider, c’est par là que le processus devient cumulatif et engendre les structures instables d’endettement dont nous avons parlé. Avant de voir l’année 1973 où le boom spéculatif atteint son plus haut niveau, il nous faut revenir sur le cas de deux pays dont nous avons peu parlé jusqu’à présent : la France et le Royaume-Uni.

Durant les premières années de la crise, en gros entre 1966 et 1970, la France connaît une crise qui a un double caractère (double caractère qui se retrouve dans un mouvement comme celui de Mai 68). La crise, au niveau mondial de la valorisation intensive, est la contrainte pour la France de se restructurer, au niveau de ce qui entre dans en crise. c’est pour cela que dans ces premières années, la France ne connaît pas les vagues de haute et basse conjonctures qui frappent les autres pays. Le pays ne sera au diapason mondial qu’à partir de 1971-1972. En France, à la fin de 1968, la production avait dépassé de 7,4 % son niveau d’avant les grèves et cela surtout grâce à une rapide augmentation de la productivité dans l’année qui avait annulée pour les entreprises l’accroissement des salaires. De plus, cette augmentation de la productivité avait été rendue possible par l’absence de freinage des prix. Au cours de l’année 1970, les fusions d’entreprises s’accélèrent et les gains de productivité ; depuis la dévaluation du franc d’août 1969 (11,1 %), l’économie française tente de se restructurer en faisant des exportations une de ses activités motrices. La crise mondiale de la valorisation intensive est pour la France, dans un premier temps, un procès de restructuration. En 1971, le 6ème plan prévoit que les exportations devront être le principe stimulant de la production. Durant les années 60, selon l’OCDE (Études économiques, France, février 1972), l’augmentation des coûts unitaires avait été en France plus rapide que dans les autres pays de l’OCDE, et toujours d’après ce texte, ce qui caractérisait l’économie française depuis 1967, c’étaient les gains de productivité, les groupements d’entreprises, et de fortes tendances monopolistiques. L’année 1971 marque l’entrée de la France dans le processus inflationniste : les prix augmentent de 6 %, les taux d’intérêt sont relativement élevés, expansion très forte des liquidités, augmentation de 16,5 % de la masse monétaire dont 14 % est due à l’augmentation des crédits. Le même mouvement se poursuit au cours de l’année 1972 : la part du crédit dans l’expansion de la masse monétaire passe de 2/3 (66 %) à 80 %, la substitution capital/travail s’accélère et la compétitivité delà production française s’améliore fortement. « Face, ces deux dernières années, à une tendance à la récession dans de nombreux pays, la France a maintenu un taux de croissance relativement élevé. » (OCDE, Études économiques, France, février 1973). On sait que cette tendance à la récession n’était autre que le premier ébranlement des structures instables d’endettement, ce n’est qu’en 1972 que la France quant à elle se trouve pleinement intégrée au processus inflationniste mondial.

Durant cette période de la première phase de la crise : « des trois pays étudiés (France, Royaume-Uni, RFA), c’est la France qui a enregistré la croissance la plus vive et la plus régulière : 5,4 % l’an en moyenne entre 1960 et 1974 ; vient ensuite la RFA avec un taux de 4,2 % suivi du Royaume-Uni avec 2,6 %. C’est en France également que l’évolution de la productivité des facteurs de la rentabilité s’avère pour l’ensemble des branches marchandes la plus favorable. La productivité du travail (mesurée par valeur ajoutée par tête) y croit de 5,3 % en moyenne par an sur cette période, alors qu’elle n’a progressé respectivement que de 4,7 % et de 2,6 % dans les autres pays. » (INSEE, Économie et statistique n0 105, novembre 1978). Ce qui n’empêche pas bien sûr la rentabilité de l’industrie allemande d’être plus élevée que celle de l’industrie français, le niveau de productivité était en Allemagne au début de la période beaucoup plus élevé qu’en France. Ce qui est aussi très significatif de cette expansion française dans les premières années de la crise, c’est le rôle joué par le secteur des biens d’équipement : « En France, le secteur des biens d’équipement détient le record du rythme de croissance dans l’ensemble des activités marchandes… Ceci conduit à une augmentation de sa part dans le total d’environ 30 % entre 1960 et 1974. » (Ibid.) Ce secteur est le secteur moteur dans la valorisation intensive, avec les biens de consommation durables, il impulse et rythme la croissance, son développement en France est significatif de la dualité de la crise dans ce pays. De la même façon, alors que entre 1970 et 1973, l’industrie allemande perdait 203 000 emplois salariés, son homologue française en créait 273 000, mais de 1973 à 1976 (années à partir desquelles la France est totalement intégrée dans le processus inflationniste mondial, dans la crise de la valorisation intensive) comme la RFA, l’industrie française perd des salariés (140 000).

Le cas du Royaume-Uni est différent, la restructuration du capital en domination réelle s’est fondée sur son rôle financier mondial, si bien que s’est développée une contradiction entre celui-ci et la restructuration industrielle qu’il devait fonder. « Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, apparaît pour la première fois le divorce entre la nécessité d’exporter et le souci de restauration du taux de change. Les financiers qui souhaitent maintenir Londres comme centre financier international refusent d’entériner le recul de la livre par rapport au dollar. Au prix de gros efforts budgétaires, et profitant des difficultés du dollar, la livre peut retrouver dès 1925 sa parité antérieure. Le sacrifice des conditions de production au taux de change est d’autant plus lourd que, comme le note Keynes, les prix intérieurs et les salaires ne s’adaptent pas en baisse à ce nouveau taux de change. Cette appréciation de la livre qui n’allait pas pouvoir être maintenue au-delà de 1930 est fondée sur un calcul dangereux : le choix, pour rétablir la confiance dans la monnaie, d’une politique de déflation de longue durée entraine bien une limitation de l’expansion et un chômage élevé, mais ne permet pas de restaurer les profits industriels. Après la Seconde Guerre mondiale, et dans les années 50, la situation apparaît à bien des égards comparable. Ayant accumulé des dettes pendant la guerre, le Royaume-Uni doit accepter une dévaluation de la livre de 30 %. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’une dévaluation exagérée, puisque les monnaies dévaluent au même moment, en moyenne de 25 % par rapport au dollar. Elle s’avère rapidement insuffisante, mais malgré les crises successives de la balance des paiements, il faudra attendre 1967 pour qu’une nouvelle dévaluation intervienne. En effet, pendant les années 50, la stabilité monétaire reste l’objectif prioritaire qui paraît à lui seul suffire à rétablir la place du Royaume-Uni dans le monde. Il correspond aussi à l’impératif de consolidation des balances sterlings qui se sont accumulées et conduisent le Royaume-Uni à vivre sous la menace permanente des retraits. En conséquence, entre 1950 et 1967, le prix relatif des exportations britanniques ses relève régulièrement. » (INSEE, Économie et statistique n0 97, février 1978). Le Royaume-Uni n’avait pas réellement le choix entre le maintien de la livre et la restructuration de son appareil productif, la livre avait son rôle à jouer au niveau du cycle mondial et son maintien était, pour le Royaume-Uni, la seule façon de restructurer son capital dans le cycle mondial au niveau de la valorisation intensive, cela passait nécessairement par l’affaiblissement de son appareil productif. Il faut attendre le début de la crise actuelle pour qu’éclate cette contradiction. Durant les années 50-60, l’industrie britannique se caractérise par la vétusté de ses équipements, par la faiblesse de la progression des investissements, par une faible productivité, par de très grandes difficultés à introduire le travail posté ; tout cela ne fera que s’aggraver avec la crise. L’impératif de course à la productivité, imposé par la crise, va donner naissance à la politique des stop-and-go : toute relance entraine une augmentation des importations, une accentuation du déficit de la balance commerciale et donc un nécessaire coup de frein. À cause de son faible développement dans les années antérieures, toute modernisation est obligatoirement un appel aux importations : « globalement, la proportion des biens manufacturés dans les importations totales est passée de 19 % en 1967 à 28 % en 1976. » (Ibid.)

De par son rôle mondial dans la valorisation intensive jusqu’au début de la crise, le Royaume-Uni a vécu sur la contradiction entre le maintien de la livre et la restructuration de son appareil productif. Cependant, cette non restructuration sapait les bases de l’autre terme de la contradiction : le maintien de la livre.

« En 1967, après la dévaluation de 14 % de la livre, la compétitivité s’améliore de 10 %. Ce gain sera épuisé au cours des années suivantes, le prix des exportations britanniques s’accroissant chaque année d’environ 2 % de plus que ceux des concurrents ; la seule amélioration, celle de la fin 1969, s’explique par le fait de la réévaluation du mark. À la mi 1972, la compétitivité se retrouvait donc au niveau de 1967 et une nouvelle dévaluation était nécessaire. Elle a lieu de fait puisque la livre se met à flotter à la baisse. » (Ibid.) Le retard pris par la restructuration de l’appareil productif durant les années 50 et 60 empêche comme on l’a vu, les dévaluations de produire leurs effets, car pour que les entreprises puissent jouir de leur avantage de compétitivité extérieure, il leur faut hausser leur productivité et faire appel aux importations que précisément la dévaluation rend plus chères. Après la dévaluation de 1967, en 1968, et jusqu’à la mi 1969, le déficit commercial se creuse au lieu de se combler. C’est cette situation qui explique qu’au Royaume-Uni, le processus inflationniste ne prenne jamais l’allure d’une euphorie des affaires, mais purement et simplement de catastrophe économique. La situation de la balance commerciale rend immédiatement catastrophique au Royaume-Uni l’établissement des structures instables d’endettement. Même dans la période de « reprise » mondiale qu’est l’année 1972, les investissements déclinent au Royaume-Uni, ce qui n’empêche pas la masse monétaire de croitre de 23 % dans l’année avec un gonflement considérable des prêts bancaires. Jamais au Royaume-Uni le processus inflationniste ne donne naissance à une amélioration des investissements à des périodes d’euphorie, même pas durant l’année 1973.

L’année 1973 se caractérise, aux États-Unis et dans d’autres pays, par une situation générale de surchauffe. Dans les industries de base, le taux d’utilisation des capacités s’établit à 93,5 % au troisième trimestre 1973. Il apparaît de nombreuses pénuries sur les produits de base et même sur les moyens de production. Les crédits et la masse monétaire augmentent très vite (crédits, +25 % en 1973). Les entreprises sont de plus en plus lourdement endettées et connaissent des difficultés de trésorerie de plus en plus graves. Malgré l’accroissement des taux d’intérêt, il est de plus en plus vital pour les entreprises d’emprunter, elles connaissent en effet une grande étroitesse de leurs liquidités par rapport à leurs engagements. Nous sommes dans la phase la plus haute du boom spéculatif (OCDE, Études économiques, États-Unis, février 1974).

Toujours en 1973, l’Allemagne connaît l’expansion la plus forte depuis la guerre de Corée, avec accélération de l’inflation. Les limites de la situation et sa caractéristique de surchauffe apparaissent dans le fait qu’en 1973, l’augmentation des prix ne s’est pas accompagnée d’une amélioration des marges bénéficiaires comme dans les autres phases de haute conjoncture (OCDE, Études économiques, RFA, mai 1974). C’est la même situation de baisse des liquidités des entreprises et d’augmentation des taux d’intérêt que l’on trouve au Japon avec accélération de l’inflation.

Que l’on regarde les États-Unis, la RFA ou le Japon, ce qui caractérise cette année 1973, c’est que : « alors que la production se mettait à stagner en volume sous le double effet du déclin de la demande des ménages, consécutive à l’érosion des salaires réels et à leur propre comportement de précaution qui les incita à accroitre leurs réserves monétaires, et des goulots d’étranglement dans les secteurs amonts liés à la très forte demande de biens intermédiaires, la demande des entreprises prit un aspect nettement spéculatif. Au début de 1974, le ratio des stocks au PNB était de loin le plus élevé de l’après-guerre, la formation de capital fixe déclinait à son tour par disjonction du cash-flow et manque total de fonds extérieurs à long terme, le gonflement du crédit à court terme faisait monter les taux d’intérêt du marché monétaire à leur plus haut niveau historique. Lorsqu’il en est ainsi, il n’y a plus de place pour la poursuite des anticipations expansionnistes. L’accroissement du crédit et des flux monétaires ne fait qu’absorber le coût croissant des échanges de marchandises nécessaires à la continuité des cycles de production. Les liquidités qui se forment sont déjà absorbées par le renouvellement des engagements antérieurs, ce qui met l’économie en crise potentielle de liquidités. » (Aglietta, op. cit., p. 320). C’est alors une situation de « surchauffe », où les demandes de crédit ne sont destinées qu’à rééquilibrer les structures instables d’endettement, alors qu’elles ne font que les accentuer. La « surchauffe » est l’aboutissement normal du processus d’inflation cumulative, il ne s’agit plus alors de l’écart entre engagements, investissements et valorisation, mais de combattre les engagements antérieurs, celui-ci résultant de la disjonction entre endettement, investissements et valorisation du capital se développant comme une course à la productivité (qui finalement renforce le processus) provoque une telle accélération de la baisse du taux de profit qu’il aboutit à la solution où la reproduction du capital n’a plus pour but que la couverture des engagements passés, couverture qui bien sûr ne peut se faire que par de nouveaux appels au crédit.

Le processus inflationniste ne supprime pas la dévalorisation effective qui doit s’effectuer dans la crise. Il conduit à la dévalorisation effective par son caractère cumulatif à travers la formation des structures d’endettements instables. La contrainte monétaire s’affirme brutalement comme contrainte de liquidités. Alors commence la phase de dévalorisation effective. Aux États-Unis, en juillet 1974, « la croissance exceptionnelle de la demande de crédit, combinée au malaise général provoqué par les difficultés que la “Franklin National Bank” a alors commencé à connaître et par l’effondrement de la banque Herstatt en Allemagne, a fait monter les taux d’intérêt à des niveaux rarement atteints dans le passé et provoqué des perturbations considérables sur les marchés financiers » (OCDE, Études économiques, États-Unis, juillet 1975).  Le processus inflationniste devient alors un facteur de récession sur l’investissement des entreprises, il réduit la marge brute d’autofinancement. Aux États-Unis, la production industrielle en dollars constants a chuté de 9 % et le pouvoir d’achat de la masse salariale s’est contracté de 11  %, le taux d’utilisation des capacités manufacturières est tombé à 68,3 %, le chômage s’est établi à 9,2 % de la population active. Le manque de liquidités est général tant pour l’administration centrale que pour les états et les entreprises. Entre 1965 et 1972, l’augmentation de la dette de l’administration fédérale ne représentait que 8,5 % de l’accumulation totale des dettes, elle représentait 35 % en 1975. Il y a là un risque grave d’entrainer que d’autre secteurs soient évincés des marchés de crédits et de capitaux. Il y a là un manque général de liquidités. Les banques restreignent leurs prêts : début 1975, les prêts des banques aux entreprises ont diminué de 20 % en taux annuels. Le même processus peut s’observer en RFA et au Japon ainsi qu’au Royaume-Uni, où les banques prêtent de moins en moins alors que les entreprises cherchent à emprunter de plus en plus (OCDE, Études économiques, Royaume-Uni, mars 1975).

Ainsi, à travers le processus inflationniste, dont nous avons vu au début de ce chapitre les racines, nous sommes parvenus jusqu’à la dévalorisation effective des années 1974-1975. Il reste à bien saisir en quoi dans ce processus inflationniste, nous avons bien affaire à la crise de la valorisation intensive. Tout d’abord, le caractère de crise de la valorisation intensive de cette première phase est ce qui détermine l’allure même du processus inflationniste au travers du passage de l’inflation rampante à l’inflation cumulative. Constamment, le processus inflationniste est une course à la productivité qui repose sur la disjonction grandissante entre endettement, investissement et valorisation du capital.

L’inflation est bien une crise de la valorisation intensive en ce que tout son processus est déterminé par le rapport entre l’évolution de la productivité et celui de la valorisation, elle implique donc que dès l’origine l’accroissement de la productivité soit devenue la dynamique dominante de l’accroissement de la valorisation, mais elle en est d’autre part la manifestation de l’échec.

Le relais entre la course à la productivité, la recherche de surprofit et l’inflation se situe dans la sphère du crédit. Chaque capitaliste individuel a une soif inextinguible de crédit, que ce soit pour financer les investissements continuellement nécessaires, pour maintenir un avantage de productivité, ou que ce soit pour acheter les marchandises que les autres capitaux lui vendent à un prix incluant un maximum de surprofit. Cependant, il faut remarquer que ni la recherche d’un accroissement de productivité, ni le crédit ne sont inflationnistes en eux-mêmes. Le crédit repose sur une anticipation de la plus-value à venir, et si celle-ci est effectivement produite, l’augmentation de la masse monétaire qu’il a occasionnée est justifiée. Le crédit ne se présente comme la cause de l’inflation que lorsque la formation de capital qu’il est destiné à promouvoir ne débouche plus sur une augmentation suffisante de la productivité. Mais, c’est alors la formation du capital qui est inflationniste, car elle est alors plus rapide que la libération du capital qui accompagne la hausse de la productivité, de sorte qu’une partie du capital nouveau ne correspond à aucune valeur existante. Ceci revient à dire que l’augmentation du surtravail est trop lente par rapport au développement des forces productives nécessaires pour l’obtention du surprofit. Il faut alors que le surcroit de valeur exigée provienne de la sphère monétaire : les crédits d’une première phase n’ayant pas donné d’augmentation de productivité escomptée, le déficit doit être couvert par un nouveau crédit. Il y a ainsi accumulation de dettes et ce sont ces créances sur l’économie qui, du côté des émetteurs de monnaie constituent de plus en plus la contrepartie de la masse monétaire, c’est de cette façon que s’établissent les structures d’endettement instable et que l’inflation devient cumulative.

La hausse des prix n’est pas un phénomène arbitraire ; chaque capital est contraint de majorer ses prix en prévision des investissements importants qu’il sera obligé de faire pour maintenir son avantage de productivité pour ne pas se faire distancer. Certes, la concurrence impose que cette majoration soit aussi restreinte que possible, mais à l’autre pôle elle devra être d’autant plus élevée que l’écart de productivité à creuser ou à combler est large. Une entreprise sera d’autant plus forte qu’elle aura moins besoin d’augmenter ses prix afin de dégager les surprofits nécessaires à sa valorisation. Une entreprise à productivité plus faible sera obligée de son côté de procéder à des augmentations plus fortes pour obtenir, proportionnellement, des bénéfices égaux à ceux de la première. Naturellement, à la première contraction du marché, elle est éliminée par la première. À partir de là, les hausses de prix fantastiques dans les pays sous-développés par exemple, ne sont qu’un phénomène de résistance à des termes d’échange par trop inégaux, c'est-à-dire à une fuite trop importante de plus-value vers les zones à haute composition organique.

De façon générale, tandis que dans le crédit, le capital anticipe sur une plus-value à venir, dans l’inflation, il s’agit « d’inventer » une plus-value présente pour pouvoir anticiper sur des gains de productivité et des surprofits futurs. Fondamentalement, cela signifie pour le capital global que l’augmentation de la productivité ne permet d’augmenter le surtravail qu’en raison inférieure à la croissance des investissements requis par cette augmentation de productivité. La validation sociale de cette croissance des investissements disjonctée d’avec la valorisation ne peut alors provenir comme on l’a vu d’un affaiblissement de la contrainte monétaire. Il apparaît bien alors dans cette disjonction que le processus inflationniste est typique d’une crise de la valorisation intensive.

Le processus inflationniste résulte du moment classique de surproduction par lequel se manifeste la crise de la valorisation. Les transformations du système monétaire en valorisation intensive entrainent que la baisse des prix des marchandises provoquée par la surproduction, elle-même déterminée par la crise de la va, est remplacée par une pseudo-validation sociale d’une fraction de la production, ce qui se traduit par une érosion de la monnaie nationale (cette érosion se manifeste comme une hausse du niveau général des prix). L’érosion monétaire n’est que la nouvelle forme en valorisation intensive de l’allure de surproduction de toute crise : « la manière dont s’exprime la contrainte monétaire par l’obligation d’acceptation sociale de la monnaie centrale constitue la possibilité formelle de l’inflation. En effet, en assurant le règlement d’engagements bancaires, alors que le règlement effectif par désintégration des monnaies bancaires et extension des créances ne s’est pas produit, la banque centrale fait une pseudo-validation sociale de travaux privés. La convertibilité des monnaies bancaires privées en monnaie centrale à cours forcé est garanti préalablement à la conversion des marchandises en monnaie. En situation de crise, elle peut être garantie alors que les assignations sur valeurs futures que les monnaies bancaires anticipent ne se produiront jamais. » (Aglietta, op. cit., 296)

Début de la restructuration

Déplacement des branches motrices

Ces premières années de la crise sont également typiques en tant que crise de la valorisation intensive telle qu’elle se déroulait depuis trente ans, en ce qu’elles sont une remise en cause de l’organisation de la production et des branches industrielles qui avaient été les supports de l’accumulation. En cela, elles amorcent une restructuration qui se poursuivra.

Telles qu’elle s’était développée depuis la guerre, la valorisation intensive se caractérisait par un procès de travail particulier et la domination de certaines branches industrielles. Le procès de travail était celui du taylorisme puis du fordisme appliqué dans de grandes unités de production en vue d’une production de masse standardisée. Tout naturellement, les branches dominantes étaient celles des biens d’équipement et les industries de base (chimie, sidérurgie), d’autre part, l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital impliquait l’extension de la section II et donc, faisait des biens de consommation durable une autre branche motrice. Toutes ces caractéristiques « techniques » ne font que découler de la nature de la valorisation intensive et non l’inverse. C’était à partir de ces branches que s’effectuait la nécessaire extension de la valorisation intensive et de son mode de produire.

L’ampleur des changements en cours, au niveau de cette forme prise par la valorisation intensive depuis la Seconde Guerre mondiale se voit en premier lieu dans les changements de champ d’application des investissements directs américains à l’étranger. « Des travaux récents ont montré que sur un échantillon de 180 sociétés-mères américaines, 717 des 6 500 filiales à l’étranger ont été liquidées entre 1968 et 1974, 449 d’entre elles étaient établies de longue date. On peut ajouter à cela que 1359 filiales, soit 10 % de l’ensemble des filiales américaines, on été vendues entre 1971 et 1975, dont plus d’un tiers en Europe. En outre, l’accroissement du nombre de désinvestissements coïncide avec le déclin de la formation de nouvelles filiales, le rapport de 3,3 créations pour une disjonction en 1971, était tombé à 1,4 en 1974. Ce mouvement n’est pas uniforme : c’est dans les secteurs à faible technologie et forte concurrence internationale, tel que le textile, l’agroalimentaire et une fraction de la chimie, que se produisent ces désinvestissements ; la pharmacie ou les machines, en revanche, sont peu touchés. En cela, parce qu’à la disparition des facteurs qui étaient à l’origine de la multinationalisation (coûts relatifs, gains de productivité, expansion des marchés) vient s’adjoindre une incertitude telle qu’elle ne justifie pas le maintien de ces filiales. Les entreprises produisant des marchandises incorporant une haute technologie, au contraire, ne subissent pas les mêmes contraintes à la délocalisation et peuvent adopter une stratégie différenciée. » (Économie et Statistique, n°97, février 1978)

Cette réorganisation mondiale reflète les débuts de la restructuration en cours aux États-Unis. Plus que les variations du montant total de l’investissement, ces caractéristiques technico-économiques et sa composition sectorielle sont révélatrices des transformations de l’économie américaine. « Contrairement à la fin des années 50, la contraction prolongée de l’investissement atteint avant tout l’industrie lourde (production de métaux, chimie de base), les industries motrices de la consommation de masse (automobile, biens de consommation, industries mécaniques et électriques, textile) et l’industrie aéronautique. Plus fondamentalement, l’investissement actuel correspond à une logique de l’organisation de la production qui remodèle les filières économiques en recherchant systématiquement une économie de capital fixe et une rotation plus rapide des équipements… Constituer des ensembles productifs lourds et rigides par l’intégration technique d’équipements spécialisés et la parcellisation corrélative du travail, avait été la logique dominante de la production en grande série de marchandises banalisées… La tendance générale semble être la mise en place de systèmes productifs plus flexibles centrés sur des machines polyvalentes et autocontrôlables. L’industrie américaine amorcerait un processus à long terme de renversement à la tendance de l’accroissement du coût en capital fixe de la valeur ajoutée, en mettant en œuvre une logique de la production capable de subordonner le mécanisme à un contrôle programmé beaucoup plus précis des transformations productives. Ainsi, à l’intérieur de la filière informatique, c’est l’autonomie des processus de contrôle qui inspire les tendances nouvelles du progrès technique. Les investissements pour l’élaboration de nouvelles générations d’ordinateurs géants de gestion ont été freinés en faveur des micro-ordinateurs adaptables au contrôle direct de la production. Les études déjà faites montrent qu’on peut en attendre la floraison de nouveaux produits, en séries diversifiées et courtes, à des prix inférieurs aux prix actuels de la production de masse. L’abaissement des coûts fixes qui peut être tiré de changements aussi considérables dans les méthodes de production et dans la nature de ce qui est produit pourrait être le déterminant principal des caractéristiques actuelles d’une vague d’investissements, peu importants en volume, mais ayant de grandes implications à long terme. » (Ibid.) Corrélativement au désinvestissement dans les secteurs qui portaient la façon dont était organisée la valorisation intensive depuis la Seconde Guerre mondiale, le capital américain développe des industries telles que la micro-électronique, les instruments de mesure, les systèmes de contrôle économisant l’énergie, les équipements de commande à distance, le remplacement des méthodes mécaniques par des méthodes chimiques de traitement des matériaux. On verra plus longuement dans un autre texte de ce numéro quel est le contenu de la restructuration du capital dans la crise actuelle, mais déjà on peut dire qu’il ne s’agit pas de dépasser la valorisation intensive, mais le mode selon lequel elle s’est développée jusqu’ici : transformation au niveau des filières de production, du procès de travail, du rôle de l’État, de la péréquation du taux de profit, c'est-à-dire de l’organisation mondiale du capital. Pour l’instant, seules nous intéressent les transformations au niveau des filières de production et des branches industrielles. En effet, la crise de la valorisation intensive a frappé, comme nous l’avons vu, en premier lieu les États-Unis, du fait de leur plus fort développement et aussi de la plus grande ancienneté de ce développement. C’est la conjonction de l’extension mondiale de la valorisation intensive qui a provoqué aux États-Unis la nécessité de cette restructuration.

Alors que la position des États-Unis se renforce dans les biens d’équipement, ce sont des pans entiers de l’industrie américaine qui cèdent devant les importations, en ce qui concerne les marchandises banalisées et certains biens intermédiaires (sidérurgie, chimie de base). Parallèlement, au moment du désinvestissement au niveau international que nous avons vu, il y a augmentation rapide des investissements des sociétés étrangères aux États-Unis. Cependant, alors que la plupart des firmes multinationales américaines créaient leurs filiales de toutes pièces, les sociétés étrangères réalisent plus de la moitié de leurs investissements par acquisition d’entreprises existantes (la dépréciation du dollar et la chute des cours en Bourse facilitent ce procédé) ; de plus, il s’agit le plus souvent de secteurs anciens. Il en résulte que le déficit de la balance commerciale américaine, l’implantation accélérée de firmes européennes ou japonaises aux États-Unis, n’indiquent pas un changement d’hégémonie capitaliste, mais bien plutôt une avance des États-Unis dans le processus de restructuration en cours. Il est en effet certain, surtout dans la crise elle-même, que l’abandon des secteurs anciens a des conséquences beaucoup plus rapides que la création de nouvelles formes de production et surtout, que leur concrétisation en de nouvelles générations de marchandises. Les États-Unis, dans ce mouvement, maintiennent leur position dominante dans les moyens de l’investissement : avance technique dans des domaines (micro-électronique, processus d’autoréglage, logique des systèmes complexes asservis) capable de modifier à long terme la composition du commerce mondial ; très forte position exportatrice dans l’échange international des biens d’équipement ; centre d’intermédiation financière à l’échelle mondiale. Il s’agit dans ce mouvement technique de s’attaquer au rapport entre l’augmentation du capital fixe et l’augmentation de surtravail tel qu’il existait depuis la guerre. Il faut avant tout s’attaquer à l’activité des machines, à leur efficacité, supprimer leur porosité dans leur emploi, donc s’attaquer à un problème central de la valorisation intensive : le fait qu’une augmentation infime du surtravail nécessite une croissance de plus en plus grande du capital fixe. Simultanément, la remontée du taux de profit que cela entrainerait, permettrait une croissance de la productivité du travail car ainsi serait rendu possible une expansion de la production.

Crise du dollar et de l’énergie

C’est également dans ce processus de restructuration qui s’amorce dès le début de la crise comme une apparente faiblesse du capitalisme américain qu’il faut comprendre la crise du dollar et celle de l’énergie. Il ne s’agit pas de les aborder simplement sous leur aspect d’armes dans la concurrence ; il faut saisir la base et l’unité de cette concurrence. La base de cette accentuation de la concurrence, c’est la baisse du taux de profit, la crise de la valorisation intensive, c’est le fait que la valorisation intensive était nécessairement une structure hiérarchique (plus-value relative qui entraine péréquation, échange inégal, pompage de valeur) et que cette structure est non seulement accentuée dans la crise, mais encore qu’elle devient le fondement de niveaux différents dans le processus de restructuration. L’unité c’est ce processus de restructuration. Enfin, à travers ce par quoi passe cette concurrence n’est pas innocent, à travers la crise du dollar et du pétrole, c’est une unification plus poussée du cycle mondial qui est en jeu, l’impossibilité pour le taux de profit moyen de se fixer sur une aire nationale. Si ce sont donc bien des moments d’une lutte concurrentielle, cette lutte s’explique à travers le mouvement qui est sa résultante (nous verrons plus loin qu’en ce qui concerne la crise du dollar, il ne s’agit que du premier moment d’un mouvement beaucoup plus vaste au niveau monétaire).

Paradoxalement, la position financière des États-Unis s’est renforcée dans les années 70 sous l’effet de trois mesures : l’inconvertibilité du dollar en 1971, l’instauration du régime des changes flottants en 1973, la suppression de tous les contrôles sur les mouvements de capitaux en 1974. Le résultat de ces mesures est de concourir à pratiquer une dévaluation compétitive du dollar favorisant la reconversion de l’économie : « les modifications considérables dans le flux d’investissements directs et dans les reflux de profits des sociétés américaines indiquent en effet que l’internationalisation du capitalisme américain n’a plus pour principe central à l’heure actuelle, le renforcement de l’intégration avec l’Europe occidentale, sous l’égide des firmes multinationales. La simultanéité de la crise du mode de croissance établi après la Seconde Guerre mondiale dans les pays occidentaux industrialisés et de l’émergence de nouveaux centres d’accumulation du capital, ont sensiblement modifié les objectifs des États-Unis à l’égard des principes de l’intégration économique internationale. Accélérer la capacité de l’économie américaine à développer et imposer internationalement de nouvelles filières économiques, atténuer les effets néfastes sur l’organisation industrielle d’un changement rapide dans la composition du commerce extérieur, établir des conditions propices à un essor des investissements directs dans des régions du monde qui sont déjà entièrement dans la mouvance du dollar, tels sont les objectifs qui inspirent la politique monétaire externe des États-Unis. » (Ibid.)

La crise du dollar correspond pour les États-Unis à une monétisation « indéfinie » des difficultés nées de la restructuration. L’échappatoire monétaire n’a rien de nouveau, mais avec la non convertibilité d’août 1971, ce recours paraît indéfini, aucun mécanisme ne semble pouvoir interférer avec le cours forcé imposé par l’État. Les tendances qui ont anéanti les arrangements monétaires n’ont fait que renforcer le rôle international du dollar, le système monétaire est devenu purement et simplement un système d’étalon-dollar.

Non seulement, la crise du dollar est intégrée dans la restructuration du capital américain comme une arme concurrentielle décisive, mais encore elle a dans le mouvement de cette restructuration une signification en elle-même. Elle signifie, comme on l’a dit, un accroissement de l’unification capitaliste mondiale et l’impossibilité en tendance d’une péréquation du taux de profit au niveau d’une aire nationale.

La crise pétrolière peut être appréhendée dans le même mouvement. Elle débute réellement dès 1971 avec les accords de Tripoli. Sa signification est assez semblable à celle de la crise du dollar, arme concurrentielle, elle a également en elle-même la même signification que la crise du dollar. Le quadruplement du prix du pétrole fin 1973, début 1974 s’inscrit d’abord dans l’apogée de la phase de surchauffe, de boom spéculatif, d’euphorie des affaires. Les tensions sur l’appareil de production entrainent l’apparition de pénurie et la formation de stocks de précaution face à ces pénuries et face à de nouvelles hausses prévisibles. Cependant, une telle explication n’est pas suffisante, en effet, une fois passée cette conjoncture particulière, les prix auraient du retomber. En fait, cette hausse intervenait au moment où agissaient deux tendances structurelles : le passage d’une phase de coûts décroissants à une phase de coûts croissants ; la situation énergétique américaine dont le déséquilibre commandait une hausse du prix mondial du pétrole.

« En 1970, les États-Unis produisent environ 80 % du pétrole qu’ils consomment. Ils payent ce pétrole à un prix approximatif de 3,50 $/baril, et ils importent le surplus à un prix qui, compte tenu du fret, est de l’ordre de 2,15 $/baril. Pendant ce temps-là, l’Europe et le Japon importent la totalité du pétrole qu’ils consomment à un prix de 2 $/baril. La situation énergétique des américains est donc intenable : d’abord il payent leur pétrole 1,6 fois plus cher que les autres nations industrialisées et ceci réduit d’autant plus leur compétitivité ; ensuite, les coûts de production du pétrole américain ont fortement tendance à augmenter et l’écart de prix risque donc de s’accentuer d’année en année. La crise de l’énergie arrive à point : par la voie du Shah d’Iran, les pays producteurs réclament une hausse générale des prix ; cette hausse est officialisée par les accords de Téhéran et de Tripoli (février et avril 1971), qui, comme par miracle, portent le prix mondial du pétrole vendu sur la côte est des États-Unis au niveau des prix intérieurs américains. Désormais, tout le monde paiera son pétrole à 3,5 $/baril.

Provisoirement, la situation énergétique américaine est rééquilibrée. Ce n’est que provisoire, car à 3,5 $/baril, il est exclu que l’on puisse découvrir beaucoup de nouveaux gisements nationaux et que l’on puisse développer à grande échelle et de façon compétitive les autres sources d’énergie nationale comme le charbon et le nucléaire ou les schistes bitumeux. Une nouvelle augmentation du prix mondial du pétrole est souhaitable ; elle paraît même indispensable.

Cette fois, deuxième volet de la crise, c’est la guerre d’octobre 1973 qui donne à l’Arabie Saoudite l’occasion de demander de nouvelles augmentations. En janvier 1974, les prix affichés du pétrole sont plus que doublés : le brut d’Arabie, type arabe léger, départ Golfe, passe de 5,17 à 11,65 $/baril… La libération des prix encourage les nouvelles découvertes sur le territoire national et au niveau international, la situation est l’inverse de ce qu’elle était avant 1970, puisque ce sont désormais les États-Unis qui payent leur pétrole moins cher que leurs concurrents européens et japonais… En 1977, la position économique américaine est donc bien meilleure que ce qu’elle était en 1970, mais le volume des importations pétrolières continue à augmenter. En effet, le nouveau prix mondial de l’énergie et le déblocage des prix du nouveau pétrole national n’ont pas suffi à arrêter le ralentissement de la production nationale. En 1976, les États-Unis ont importé 41 % de leur consommation nationale. À terme, la situation énergétique reste donc préoccupante… Le développement massif de nouvelles sources d’énergie dépend de leur compétitivité vis-à-vis du pétrole et donc, en dernier ressort, du prix de celui-ci. Il est donc tout à fait vital pour les États-Unis qu’ils maintiennent leur position de contrôle dur le prix mondial du pétrole brut. Toute augmentation de celui-ci améliore objectivement leur position économique puisqu’elle accentue l’avantage énergétique dont disposent les États-Unis par rapport à leurs concurrents et qu’elle améliore par ailleurs la compétitivité des autres sources d’énergie nationales. » (Chevalier, Rupture d’un système économique, Dunod, p. 127-130)

Les tendances structurelles relevées au début de ces considérations sur la crise pétrolière se sont accélérées et révélées dans la crise, parce que le passage à de nouvelles sources d’énergie qu’elles impliquaient fait partie intégrante de la restructuration en cours, en tant qu’elles intéressent des secteurs industriels à très forte valeur ajoutée, à très haut niveau de recherche développement (nucléaire, énergie solaire, gazéification du charbon, extraction des schistes bitumeux). Les caractéristiques de ces secteurs impliquaient donc, dans le cadre de la restructuration amorcée aux États-Unis et pour mener à bien celle-ci, le contrôle total du marché mondial de l’énergie de la part des États-Unis. D’autre part, comme il apparaît de plus en plus, un contrôle total du cycle mondial de l’énergie est déterminant dans l’unification du cycle mondial du capital et l’impossibilité de fixer une péréquation du taux de profit au niveau d’aires nationales. Pour ces deux raisons, il ne s’agit donc pas dans cette affaire d’une simple arme concurrentielle, n’étant qu’un moyen et n’ayant pas de sens en elle-même. Il faudrait également ajouter comment le recyclage des pétrodollars a favorisé l’industrie américaine.

Pour conclure sur ce sujet, il est à noter qu’actuellement (juin 1979), c’est à nouveau dans une phase accélérée de l’inflation et juste avant une nouvelle récession importante que se produit une nouvelle augmentation conséquente du prix de base du pétrole qui, de 14,55 $/baril, passe à des prix compris entre 18,5 $/baril et 23,5 $/baril. Chaque phase de récession joue comme un aiguillon sur la restructuration en cours. Il est remarquable qu’en cinq ans, entre le début de 1974 et fin 1978, le prix de base du pétrole ne soit passé que de 11,65 $/baril à 12,70 $/baril, et cela malgré les taux d’inflation et la dépréciation du dollar. Cela montre bien que l’on a pas affaire à une stratégie machiavélique, mais à une contrainte de restructuration quand s’accentue la crise.

Montée de l’Allemagne et du Japon

Dans tout ce processus de restructuration qui est entamé, les États-Unis se trouvent dans une position charnière entre l’ancien et le nouveau, l’abandon, comme on l’a vu, de pans entiers de l’économie, de secteurs anciens à la concurrence étrangère explique la montée économique dans cette première phase, de pays comme l’Allemagne et le Japon.

Au Japon, durant la récession de 1964-65, c’est l’excédent extérieur qui soutient la production, et même, la récession est l’occasion d’une expansion vigoureuse de la demande extérieure (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1967). Le mouvement se confirme dans les années suivantes et en 1968 il apparaît clairement que c’est grâce aux exportations que l’économie est entrée dans une phase de haute conjoncture. À nouveau, durant la récession de 1971, la balance des paiements connaît un fort excédent, la balance commerciale quant à elle évolue aussi très favorablement. Les exportations continuent durant la phase de récession entre la fin de l’été 1970 et le premier trimestre 1972 au même rythme que pendant l’expansion. C’est la première période dans l’histoire économique du Japon où ce dernier ne connaît pas de contradiction entre expansion et équilibre extérieur. Il faut dire que la crise dans sa première phase, en tant que processus inflationniste entraine une course à la productivité et une augmentation des investissements qui bien que creusant l’écart investissement/valorisation n’en transforme pas moins le tissu industriel : la productivité de la main-d’œuvre industrielle a accusé dans cette période des progrès sans précédent ; la production se modifie au profit des branches consommant une moindre proportion de matières premières ou dans lesquelles la valeur ajoutée nette est élevée ; disparition progressive de la caractéristique de l’économie japonaise comme économie de main-d’œuvre excédentaire ; très important transfert d’emploi et de production de l’agriculture vers l’industrie (encore plus important qu’en Espagne ou en Italie). Il serait donc faux de comprendre le développement du Japon ou de l’Allemagne comme profitant de secteurs laissés par les États-Unis. Nous avons vu pourquoi les États-Unis laissent ces secteurs (plus grand développement et développement plus ancien), si le Japon et l’Allemagne y supplantent les États-Unis, c’est donc non seulement du fait de leur abandon et de l’amorce de restructuration aux États-Unis, mais encore du fait de leur propre développement très concurrentiel par rapport aux États-Unis.

On peut analyser de façon plus précise la fonction reportatrice du Japon. Pour cela, il faut rappeler la distinction des produits en cinq catégories proposées par le GATT :

  1. fort contenu en recherche développement, main-d’œuvre qualifiée à hauts salaires ;
  2. fort contenu en recherche développement, hauts salaires et forte intensité en capital ;
  3. hauts salaires et forte intensité en capital ;
  4. autres biens à forte intensité en capital (fils et fibres artificiels, biens de consommation électroniques, autre machines) ;
  5. autres biens à forte intensité en travail (textiles, matériaux de construction, alimentaire…).

« En 1955, les exportation japonaises étaient au deux tiers constituées de produits de la catégorie 5 (textile et habillement, industrie alimentaire, motos, bateaux, etc.) (…) de 1955 à 1965 (…) la structure des exportations s’est considérablement transformée. La part des produits à haute intensité de main-d’œuvre et faible technologie (du moins tels qu’au États-Unis (…) pour les motos et la construction navale) a chuté de 65 % à 53 %, la baisse étant exclusivement due aux produits du textile et de l’habillement (36 % à 16 %). À l’inverse, la proportion des produits à haute intensité de capital et hauts salaires augmente fortement. De 1965 à 1973, le mouvement s’accentue encore et en particulier, les exportations japonaises de produits textiles ne constituent plus que 6 % de l’ensemble. Il est intéressant de comparer cette répartition des exportations japonaises avec celle des exportations américaines. Un retard certain apparaît : la structure des exportations américaines est en 1970 beaucoup plus centrée sur les catégories 1 et 2, les plus sophistiquées, alors que les exportations japonaises sont même en 1973, encore axées sur la catégorie 3. » (INSEE, économie et statistique, n° 97, février 1978). Le gonflement des exportations n’est rien d’autre que l’apogée du Japon d’un mode de développement axé tout d’abord sur la production de biens standardisés à fort contenu de capital, de main-d’œuvre moyennement qualifiée et ensuite sur une diffusion foudroyante des biens de consommation durables à l’intérieur du Japon. Actuellement, l’économie japonaise tente de sortir de ce rôle, ce qui correspond tout naturellement à l’extension de la nécessité de la restructuration à tous les capitaux : « les nouvelles orientations sectorielles sont axées sur le relais des industries lourdes et chimiques par les industries d’intelligence qui réunissent des fabrications qui ne semblent avoir aucun rapport entre elles, puisqu’elles vont de l’exploitation des océans aux produits de consommation axés sut la mode, en passant par les centrales nucléaires et les usines clés en mains, sauf de répondre aux quatre critères suivants : demande mondiale croissante, haut contenu en recherche développement et en main-d’œuvre qualifiée, faible contenu en énergie et matières premières importées, intensité en capital souvent faible. » (Ibid.)

nous assistons à un processus assez semblable en ce qui concerne la RFA. C’est durant la récession de 1966-67 que la demande étrangère ne cesse de progresser vigoureusement, redressant le déficit extérieur de 1965. Au niveau de la balance des paiements, il apparaît en 1968 que la récession a considérablement renforcé la position extérieure de l’Allemagne. La balance des opérations courantes qui était déficitaire de 1,6 milliards de dollars en 1965 connaît un excédent de 1,2 milliards de dollars au deuxième semestre 1966, excédent qui double en 1967. Ce sont ces années là, du début de la crise, qui sont pour l’économie allemande des années charnières. Au deuxième semestre de 1968, les exportations en sont parvenues à représenter la moitié de la demande globale. En 1972, c’est encore les exportations qui sont à l’origine de l’essor après la récession de 1971.

Le rôle particulier de l’Allemagne dans le processus de restructuration qui s’amorce, déterminé par la position dominante des États-Unis, se voit par la place occupée par l’industrie dans l’ensemble de l’économie nationale. « Il est établi que dans un processus de développement, la part relative du secteur secondaire dans la valeur ajoutée et dans l’emploi commence par croitre, pour reculer ensuite à partir d’un certain niveau de revenu par habitant. Des études empiriques montrent que, en égard au niveau du revenu par tête, la part du secteur secondaire en Allemagne fédérale est nettement supérieure à la norme du modèle international et que les parts des secteurs primaire et tertiaire lui sont sensiblement inférieures. Et jusqu’en 1970, non seulement la proportion du secteur secondaire ne s’est pas réduite, mais elle a même légèrement augmenté, bien que l’économie allemande ait depuis longtemps dépassé le seuil de développement à partir duquel, d’une part on doit avoir un recul relatif du secteur secondaire, et d’autre part le secteur tertiaire doit jouer un rôle déterminant dans l’emploi et la croissance. » (Ibid.) L’Allemagne a joué le rôle de secteur secondaire principalement pour le capital américain : « la République Fédérale a été pendant longtemps un lieu d’implantation industrielle extraordinairement favorable ; de fait, elle a attiré les investissements directs, les technologies et les travailleurs immigrés, au lieu, comme d’autres pays fortement développés, de faire elle-même davantage de recherche développement et d’exporter des capitaux, des emplois et de la technologie… De nombreuses fabrications standardisées et à forte intensité de main-d’œuvre, qui en général ne trouvent pas dans un pays hautement industrialisé des conditions d’implantation favorables, ont pu pendant longtemps résister à la concurrence des importations, grâce à la protection constituée par le cours du change. Également, l’obligation d’être à la pointe des technologies et de fabriquer des produits modernes pour pouvoir s’affirmer sur les marchés mondiaux comme un pays de hauts salaires a été pendant longtemps en partie retardée en raison de la sous-évaluation de la monnaie. Ces conditions ont renforcé la position de l’industrie dans la concurrence avec les autres secteurs de l’économie, et surtout les services, pour attirer la main-d’œuvre et les capitaux à investir. Le secteur secondaire a ainsi pu se développer plus fortement que cela n’aurait du être autrement le cas. Le – relatif – processus de recul qu’on aurait pu en fait attendre dans les années 1960 n’a pas eu lieu. » (Ibid.) Sur la période 1962-1976, la compétitivité de l’industrie allemande est principalement axée sur les biens de consommation intermédiaires et les biens d’équipement, c'est-à-dire, comme pour le Japon, sur ce qui correspond à la catégorie 3 de la classification du GATT.

Comme en ce qui concerne le Japon, à partir de 1974-75, l’extension de la nécessité de la restructuration à tous les capitaux, touche l’industrie allemande par l’intermédiaire de la concurrence des pays sous-développés dans les secteurs qui sont les siens et par la compression des marges bénéficiaires dans ces secteurs pour soutenir la réévaluation du mark, provoquée précisément par le gonflement de ces secteurs. En fait, comme pour le Japon, l’effet déflationniste de la surévaluation du mark montre que cette nécessaire restructuration, que l’extension mondiale de cette nécessité, s’effectuent au travers de la domination américaine. La récession de 1974-1975 est pour la RFA une cassure, une attaque du rôle qui lui était dévolu. Cependant, du fait de leur rôle pendant ces premières années de la crise, l’Allemagne et le Japon ont mené à son apogée l’ancien mode de valorisation, ce qui les place en bonne position dans le processus de restructuration.

Arrivé au terme du déroulement de cette première phase de la crise entre le milieu des années 60 et la récession, dévalorisation effective de 1974-1975, nous pouvons conclure que dans tous ses aspects, cette première phase est bien déterminée comme crise de la valorisation intensive. Elle est telle, tout d’abord dans son allure processus inflationniste, dans les causes que lui font prendre cette allure, dans le mode de valorisation qui entre en crise, lié à un certain procès de travail et déterminant certaines branches industrielles comme motrices, dans la restructuration qui débute, dans les transformations du procès de travail et des filières industrielles que cette restructuration détermine. C’est tout le mode de valorisation intensive mis en place depuis la Seconde Guerre mondiale qui entre en crise, c’est par là aussi intrinsèquement, une transformation du rapport entre le prolétariat et le capital.

Sur la révolution

Dans toutes les crises, le contenu de la contre-révolution est de préparer les conditions de la reprise et de la restructuration supérieure du capital. En préparant cette reprise dans le mouvement de la contradiction avec le prolétariat, elle st l’activité pratique rendant impossible la pratique révolutionnaire programmatique du prolétariat. Celui-ci n’est pas dans une situation tragique, car il est lui-même défini par et dans l’accumulation du capital ; pratique programmatique et restructuration supérieure s’impliquent. La pratique programmatique implique la contre-révolution comme restructuration supérieure, comme sa propre limite.

En effet, la révolution comme libération du travail manifeste ses limites dans la nécessité d’une période de transition, période de dégénérescence de l’aliénation et de développement des forces productives. Ce sont précisément ces limites qui constituent la contre-révolution, restructuration supérieure et reprise de l’accumulation du capital. le procès de l’exploitation qui forme le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital transforme les limites mêmes de cette contradiction révolutionnaire en contre-révolution.

Il ne faut pas figer la notion de limite de la révolution, ce n’est ni la révolution qui a des limites sur lesquelles se fonderait la contre-révolution, ni ce qu’est la contre-révolution qui transformerait certains aspects du procès révolutionnaire en limites. Il n’y a pas de moment premier entre la révolution et la contre-révolution, les limites de la révolution et la contre-révolution se produisent réciproquement dans le mouvement de l’exploitation, par le contradiction elle-même. Si l’on peut parler de limites de la révolution, ce n’est pas par rapport à une « révolution » qui se dégauchirait au cours de l’histoire, mais par rapport à elle-même, c'est-à-dire à ce qu’est dans une période historique donnée son mouvement d’abolition du capital, donc à ce qu’est le capital

Si par exemple, la nécessité d’une période de transition est une limite, et ce par rapport à la pratique programmatique elle-même, c’est que là le procès révolutionnaire implique explicitement une restructuration supérieure du capital. Cela ne signifie pas qu’il porte sa propre impossibilité en lui-même comme une contradiction interne, cela signifie que la contre-révolution étant cette restructuration supérieure dans son opposition au prolétariat rend la pratique programmatique impossible, parce que l’une et l’autre s’impliquaient.

La pratique programmatique est une pratique révolutionnaire contre un capital qui se restructure ; la restructuration est une pratique contre-révolutionnaire contre un prolétariat qui a une pratique programmatique (la contre-révolution n’est pas une simple défense de ce qui existe, elle est un renouvellement, une reproduction supérieure de ce qui existe s’effectuant en contradiction avec la révolution, ce renouvellement ne pouvant s’effectuer que comme cela). C’est pour cela qui limites de la révolution et contre-révolution se produisent réciproquement et qu’aucune n’est par rapport à l’autre un moment premier fondateur.

C’est l’exploitation, c'est-à-dire la contradiction elle-même qui est cette reproduction, parce que l’accumulation qui est ce processus contradictoire de l’exploitation est définitoire du prolétariat et de sa pratique, ainsi que de sa propre reproduction supérieure en contradiction avec le prolétariat.

Avec la prédominance dans la reproduction du capital, de la subsomption réelle du travail sous le capital, la pratique programmatique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital est en décomposition. En effet, le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital ne porte plus la lutte pour la libération du travail qui est totalement spécifié en tant que travail per rapport à son caractère de créateur de valeur (voir la plus-value relative). Abolir le capital, c’est nécessairement pour le prolétariat s’abolir lui-même, classe du travail salarié, et non pas se dégager en tant que classe des travailleurs productifs de valeur. À ses débuts, la crise actuelle est l’accentuation de cette décomposition de la pratique programmatique.

La décomposition du programmatisme est alors le contenu de la lutte de classe du prolétariat contre le capital. Comprendre cette décomposition comme venant simplement accompagner le mouvement du capital, organiser la dévalorisation, ou même aider ce mouvement, c’est finalement ne plus considérer le développement du mode de production capitaliste comme lutte de classe, c’est voir l’unité qui relie les classes entre elles, mais ne plus voir cette unité comme une contradiction.

Inversement, comprendre cette décomposition du programmatisme comme des vagues révolutionnaires venant buter sur l’immaturité des conditions, c’est ne pas comprendre leur échec autrement que comme répression, c'est-à-dire ne pas comprendre la puissance même de la contre-révolution, c’est comprendre la contradiction, mais ne plus saisir simultanément l’unité entre le processus révolutionnaire et la contre-révolution.

Les limites de la révolution sont toujours celles du programmatisme : c’est fondamentalement le fait que la situation générale de la lutte de classe soit une contradiction, mais le rapport contradictoire avec le capital implique que la situation donnée de la classe n’est plus une positivité à dégager. Ce qui est là une nouvelle limite et simultanément une exacerbation de la décomposition du programmatisme.

La restructuration que nous analysons par ailleurs est, dans la période actuelle, le procès de la contre-révolution en ce qu’elle est la réponse adéquate aux luttes présentes et pose la décomposition du programmatisme qu’elles manifestent comme les limites du processus révolutionnaires. Seule une transformation du rapport entre les classes telle qu’elle peut résulter de cette restructuration peut être productrice d’un rapport révolutionnaire du prolétariat au capital. Dans celui-ci, l’accomplissement de la signification historique du capital étant devenu le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, le prolétariat, dans le moment même où il est impliqué comme classe par le capital, le pose comme la prémisse d’un libre développement de l’humanité. Face au capital, comme classe des travailleurs salariés, il est simultanément qualitativement impuissant à le valoriser en ce que l’ensemble des forces sociales du travail se trouve objectivé dans le capital ; la contradiction comporte alors en elle-même le contenu de sa résolution : l’immédiateté sociale de l’individu.

Si la transformation du rapport actuel entre les classes est nécessaire pour en arriver là, il n’en demeure pas moins que l’on peut tenter de définir le processus révolutionnaire dans ses grandes lignes.

En ce que c’est son rapport même au capital qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire, et non une modalité de son être, on peut d’ores et déjà dire que le processus révolutionnaire n’est ni une libération du prolétariat, ni un immédiatisme du communisme sur la base de ce qu’est le prolétariat. Le communisme se produit contre le capital et médié par cette contradiction.

Seule la révolution est dépassement des contradictions du programmatisme. Rapidement, celles-ci sont les suivantes :

–        le prolétariat doit s’affirmer pour se nier ;

–        le procès contradictoire du capital est porteur du communisme/c’est une classe qui est porteuse du communisme (le premier terme renvoie au fatalisme de certains passages de Marx dans Le Capital : le mode de production s’effondre avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature… par exemple ; le second à la question des « conditions objectives » comme extériorité vis-à-vis de la pratique de la classe. Ce qui nous amène à la contradiction suivante) ;

–        le prolétariat porte toujours l’abolition du capital, mais il ne peut pas toujours faire la révolution (cf. Notes de travail n°4 et Théorie communiste n°2).

Le processus révolutionnaire est le mouvement dans lequel le prolétariat est amené à résoudre les contradictions du programmatisme. Ce qui était pour le programme une limite infranchissable devient le procès même de la révolution. Les contradictions du programmatisme sont résolues en tant que telles au travers du fait que la seule limite de la révolution est qu’elle soit médiée par le capital et non le développement du communisme en soi contre le capital – l’adversaire – comme le développe l’immédiatisme, ou libération du travail.

Ce que porte le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital dans lequel ils se reproduisent réciproquement en tendant à poser le rapport du prolétariat au capital comme simple prémisse d’un libre développement, c’est la formation des fractions communistes du prolétariat. Le procès de formation de celles-ci (le pluriel désigne la multiplicité de leurs apparitions et non celle de leur contenu ou de leur pratique), c’est le rapport révolutionnaire à l’intérieur du mode de production capitaliste. Il n’y a pas à développer ce qu’est le rapport de simple prémisse entre les classes en dehors ou comme base de l’activité des fractions communistes, c’est cette activité elle-même qui est ce rapport.

Si le prolétariat est la classe des travailleurs salariés, c’est seulement au sens où travail salarié et capital sont contradictoires. Être un prolétaire n’est pas un étiquetage social sur un individu, c’est la manifestation active d’une classe déterminée et définie par sa contradiction au capital. Par travail salarié, nous entendons évidemment le travail salarié au sens propre du terme, c'est-à-dire le travail productif de plus-value.

À ce niveau, l’erreur à ne pas commettre c’est, une fois reconnue la contradiction entre le travail salarié et le capital, faire en quelque sorte le chemin à l’envers et poser la question « qui est productif ? ». Ce serait à nouveau tenter de formuler la contradiction sociale centrale du mode de production capitaliste au niveau d’une manifestation des individus isolés. Ce serait non pas considérer que c’est à partir de la totalité que se développe et se résout la contradiction, mais à partir de l’être d’individus isolés qui, dans leurs intérêts communs, formeraient la totalité sociale.

Cela ne doit pas aboutir à dire que la différence entre travail productif et improductif n’existe pas, mais il importe de considérer que la reproduction contradictoire du travail productif et du capital, c’est la reproduction de toute la société fondée sur le capital, qu’elle est la contradiction du prolétariat en tant que classe contre le capital, et non la contradiction d’individus isolés réunis par leur caractéristique commune de travailleurs productifs. La lutte de classe entre le prolétariat et le capital, c’est la contradiction entre le travail salarié productif et le capital, sans que la caractéristique de travailleur productif soit une détermination à replacer dans l’individu. La contradiction est le contenu de l’activité du prolétariat, car elle est celui de la reproduction de la société fondée sur le capital ; elle définit par là, à partir de la totalité, la contradiction, et non à partir de déterminations inhérentes aux individus.

Nous parlons de fractions communistes au sens où ce n’est pas d’emblée l’ensemble de la classe structurée par cette contradiction qui se trouve dans un rapport révolutionnaire avec le capital. Mais son action crée la généralisation de la situation révolutionnaire qui est la sienne, simultanément au fait que la contre-révolution tire sa force de ce caractère encore limité de la pratique des fractions communistes (la limitation géographique est une limitation du contenu lui-même quant il s’agit de produire l’immédiateté sociale de l’individu).

La production par la révolution de ses conditions, c’est la lutte de classe elle-même : la généralisation et l’approfondissement de la pratique révolutionnaire des fractions communistes contre la contre-révolution qui s’appuie sur ce caractère encore limité du au fait que le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital existe dans la reproduction du mode de production capitaliste. Contradiction dans la reproduction, l’activité révolutionnaire implique face à elle la contre-révolution comme reproduction du capital et de la condition prolétarienne.

Le rapport entre le prolétariat et le capital comme simple prémisse est encore reproduction du capital dans laquelle sa contradiction avec le prolétariat ne produit pas une contradiction avec son développement antérieur comme limité, son universalité n’est pas en contradiction avec son développement antérieur, mais avec l’absence de nouvelles limites au développement humain que contient sa contradiction avec le prolétariat.

L’apparition des fractions communistes caractérise la période révolutionnaire. Cette période est celle où, d’un côté comme de l’autre, se généralise l’affrontement entre la révolution et la contre-révolution. C’est celle où l’universalité du capital, sa signification historique est son rapport contradictoire au prolétariat, c’est le mouvement de reproduction du capital dans son unification, l’exacerbation de la valorisation intensive, c’est simultanément, parce que contradiction posant l’abolition du capital, la généralisation de la pratique révolutionnaire. Ce n’est qu’en abolissant le capital que la pratique révolutionnaire se généralise, et non l’inverse, c’est pour cette raison que l’on peut parler de fractions communistes.

Même si le prolétariat n’est pas défini comme classe par rapport à une somme de capitaux particuliers, mais par rapport au capital en général à travers le taux de profit, la généralité du capital n’est pas cependant une entité totalitaire recouvrant une uniformité.

Si le profit moyen est la mesure de la valorisation du capital, s’il s’établit par la concurrence, c'est-à-dire par un mouvement où ce sont les lois générales du capital qui sont imposées aux capitaux particuliers comme des lois extérieures, cela signifie que sa généralité même est le mouvement de ses différences de composition organique, de mode de valorisation, de capitalisation du monde. Inversement, ces différences n’ont aucune existence en elles-mêmes, elles ne sont que mouvement dans lequel le capital se manifeste dans sa généralité.

Le prolétariat a dans sa pratique contradictoire avec le capital la même généralité que lui, il n’es pas une somme algébrique de caractères communs et de différences, ni une essence dont l’unité est uniformité. Dans la transformation de la plus-value en profit, l’unicité de son existence de classe est mouvement de diversités qui ne sont à leur tour que la seule façon d’être de cette unicité en tant que telle.

Pour le prolétariat, l’abolition du capital est le procès dans lequel il abolit sa propre diversité puisqu’il s’abolit comme classe (contenu de la période révolutionnaire et de l’activité des fractions communistes) ; c’est là le mouvement même de son abolition comme classe dans l’abolition du capital par lequel il est cette unicité comme mouvement de diversités. Le prolétariat s’abolissant en abolissant le capital, cela implique que le prolétariat en tant que classe, dans son unicité, abolit sa propre diversité en abolissant l’unicité de son existence de classe, car il abolit ce par quoi son unicité est mouvement de diversités.

Le mouvement de généralisation de la pratique révolutionnaire des fractions communistes ne peut par là être que celui de l’abolition du capital et de l’autonégation du prolétariat. Il n’y a pas généralisation de cette pratique pour abolir le capital, ce n’est pas une unification en vue d’une action commune, cette généralisation ne peut s’effectuer, ne s’effectue, que comme étant déjà partie prenante de la pratique d’abolition du capital par le prolétariat qui se nie lui-même.

Le mouvement de généralisation de la pratique révolutionnaire des fractions communistes n’est donc pas différent du contenu même de cette pratique qui est abolition du capital, autonégation du prolétariat. Le prolétariat trouve dans son rapport au capital, à travers la généralisation de sa pratique révolutionnaire, le contenu même de son action, la généralisation n’est pas une forme. C’est en effet toujours par la transformation de la plus-value en profit que ce contenu est donné. La généralisation de la pratique révolutionnaire et ce qui fait précisément de cette pratique une pratique révolutionnaire sont donnés par le même procès.

La pratique des fractions communistes ne part pas de la résolution des contradictions du programmatisme, mais elle est elle-même la résolution de ces contradictions. Les limites de la révolution constituées par la décomposition du programmatisme sont dépassées par cette pratique dans son rapport contradictoire à la contre-révolution, mais par là cela implique qu’elles sont encore présentes dans cette pratique qui les dissout.

La persistance des contradictions du programmatisme et donc des limites de la révolution provient de ce que le prolétariat ne lutte pas contre la contre-révolution autrement qu’en communisant la société, mais que d’autre part, cette communisation s’effectuant contre le capital n’est pas un libre développement de l’individu, mais un mouvement déterminé précisément par cette lutte et cette contradiction. Il n’y a que le triomphe de la révolution qui soit la disparation des ces contradictions.

Les contradictions du programmatisme dépassées par la pratique révolutionnaire, et qui deviennent en tant que limites de la révolution, les fondements même de la contre-révolution, dérivent toutes de l’impossible affirmation du prolétariat. En effet, toute tentative de libération du prolétariat, qui fait du communisme une transcroissance de la situation de classe, ne peut être dans les conditions actuelles de la révolution que tentative de reproduction de la condition prolétarienne, ce qui implique nécessairement celle du rapport capitaliste.

La révolution n’étant pas l’œuvre d’un quelconque groupe social qui serait déjà plus ou moins au-delà du capital, ou même d’une classe qui incarnerait une contradiction se situant au-delà du capital, mais l’œuvre d’une classe particulière de cette société, qui, abolissant le capital, s’abolit comme classe, la révolution est la situation qui résout ce qui dans le programmatisme constituait la contradiction fondamentale. Effectuée par une classe particulière communisant la société contre le capital, la révolution ne peut être d’emblée le communisme.

La complexité de son procès résulte de ce que le prolétariat ne peut promouvoir, à partir de ce qu’il est, aucune organisation sociale, et qu’il ne peut non plus faire du communisme son mode d’être, alors qu’il ne peut triompher qu’en prenant des mesures communistes, et non pas transitoires. La spécificité de la révolution est que ces mesures communistes sont prises contre le capital. On abolit pas le capital pour le communisme, mais par le communisme, dans sa lutte contre le capital, le prolétariat produit le communisme. La notion de mesures communistes doit être distinguée du communisme : ce ne sont pas les embryons du communisme, c’est sa production par le prolétariat.

Le dépassement des contradictions du programmatisme n’est pas autre chose que le mouvement de production du communisme par le prolétariat, donc par une classe particulière contre le capital. C’est dans cette contradiction de la pratique révolutionnaire que résident les limites programmatiques de la révolution ainsi que le mouvement de leur dépassement par la lutte contre le capital (ce qui est la limitation elle-même). La lutte contre le capital est bien ce qui différencie les mesures communistes du communisme et donc pose la limitation de la révolution, mais par là même, cette limitation est dynamique, car la pratique révolutionnaire crée elle-même ses conditions par sa lutte contre le capital.

C’est donc de cette situation complexe de la pratique révolutionnaire, de cette double tendance relevée plus haut, que résulte la persistance de la dissolution du programme à l’intérieur de la révolution en constituant les limites : soit comme affirmation du prolétariat qui fait du communisme une transcroissance de la situation de classe ; soit comme immédiatisme du communisme sur la base du prolétariat (classe particulière). Dans un cas comme dans l’autre, on ne pose réellement les forces sociales extranéisées comme capital, mais simplement comme un envers du prolétariat. Le procès de la révolution comme lutte contre le capital est par là aussi, posant réellement le capital comme communauté face au prolétariat, et comme prémisse, réduction du programmatisme en dissolution et dépassement des fractions communistes, c'est-à-dire généralisation de la pratique révolutionnaire.

L’activité révolutionnaire du prolétariat a toujours pour contenu de médier l’abolition du capital par son rapport au capital ; ce n’est ni un engagement (libération) du capital comme affirmation du prolétariat, ni un immédiatisme du communisme.

De façon concrète, le prolétariat dans sa lutte abolit la valeur, mais le mode d’être social qui en résulte immédiatement n’est pas l’immédiateté sociale de l’individu, car l’activité du prolétariat abolissant la valeur est médiée par le capital, la lutte contre celui-ci qui est en face de lui. La lutte de classe est une médiation. Il en est de même de l’abolition du travail salarié (nous savons – cf. Théorie communiste nO2 que l’abolition du travail salarié n’est pas libération du travail ; de son côté la notion d’abolition du « travail » réfère directement à la dissolution du programme) : l’activité n’est manifestation de soi, c'est-à-dire est suppression de son caractère reproducteur de quelque chose qui a déjà été, qu’en étant imposée par la nécessité de la lutte contre le capital.

Ce qu’il y a d’essentiel dans le procès révolutionnaire, c’est qu’en tant que production consciente de l’histoire le contenu de son action s’impose à lui-même comme mesure pour assurer sa victoire, abolition de la valeur, du salariat, de la propriété, du cadre de l’entreprise, de la division du travail, de l’État, production de l’immédiateté sociale de l’individu, ne sont pas des buts que le prolétariat tendrait à réaliser après sa victoire, mais des nécessités immédiates qui apparaissent dès qu’il se heurte à la contre-révolution ayant pour contenu le capital qu’il pose face à lui comme une simple prémisse dans le mouvement où celui-ci se pose de façon de plus en plus précaire comme procès de reproduction de la société.

Production de l’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie que la révolution abolit les classes, c'est-à-dire toute position sociale spécifique, par rapport à la production de la vie, c’est simultanément l’abolition du travail. Cette abolition de la répartition de la production selon des secteurs différents qui est inhérente à la loi de la valeur, et à la péréquation du taux de profit, s’effectue dans la révolution, où elle est une mesure communiste et non évidemment durant le communisme qui ne passe pas son temps à abolir la valeur (elle est d’autre part mesure communiste, pour la raison déjà vue, car déterminée par la contradiction avec le capital et non libre développement).

Dans la pratique révolutionnaire des fractions communistes, ce n’est plus le travail abstrait qui est la substance de la répartition et la norme de la production, c’est une fixation autoritaire des besoins de la lutte (généralisation de la pratique révolutionnaire – ce qui est une question de contenu), il ne s’agit pas que la société se fixe tant d’heures de travail à affecter à telle ou telle production ou activité, il faut produire ou s’emparer (l’équivalence de ces deux actes est déjà une négation de la répartition par le travail abstrait) d’une certaine quantité de tels ou tels biens, et si ce n’est pas fait en dix heures, c’est fait en quinze. La révolution a encore une mesure fixée a priori : c’est la généralisation de sa pratique, sa contradiction avec le capital.

L’abolition de la propriété dans la révolution n’est pas une mesure juridique, mais résulte du rapport immédiat entre le prolétariat et le capital. Celui-ci a une tendance illimitée à se développer, il se pose lui-même comme entrave en ce que son développement ne peut qu’être accumulation de plus-value. Or, c’est sa propre accumulation, son propre développement, qui est une entrave à sa valorisation, son développement est ainsi celui de la caducité du salariat. C’est cette contradiction de son développement qui apparaît dans la crise de son autoprésupposition impliquant la pratique du prolétariat comme pratique révolutionnaire posant le développement capitaliste comme une prémisse.

L’abolition de la propriété est devenue à travers le développement capitaliste, absolument inhérente à celle du capital et du salariat, par le développement des conditions de l’immédiateté sociale de l’individu. On pourrait dire de même pour la division du travail et les classes qui sont des relation sociales que les hommes définissent entre eux comme indépendantes d’eux (cf. Théorie communiste nO1, p. 41).

Les conditions de l’immédiateté sociale de l’individu que le capital produit selon la nature même de son rapport avec le prolétariat – l’exploitation (les « conditions » étant alors le procès même de leur dépassement) –, c’est tout d’abord l’universalité des relations sociales dans lesquelles entrent les individus, l’universalité de leurs besoins et de leurs jouissances, qui est le fait que le capital contient dans son concept le marché mondial, car le but de la production est la plus-value, l’accumulation, donc de par le fait de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Ces conditions de l’immédiateté sociale de l’individu s’expriment dans son activité immédiate productive ; non seulement celles-ci, par l’intermédiaire du capital circulant est en relation avec le marché mondial, mais encore elle ne peut s’effectuer que comme une activité sociale, que présupposée par l’activité générale de la société. En ce sens est posée la base de ce qu’est l’immédiateté sociale de l’individu, c'est-à-dire la pratique de sa propre activité immédiate comme pratique de la société car incluant toute l’activité de cette société.

C’est dans son rapport révolutionnaire au capital que ce développement devient immédiatement le contenu de la pratique du prolétariat ; l’abolition de la valeur, de l’échange, du cadre de l’entreprise, du capital et du salariat, ne sont rien d’autres que des mesures que le prolétariat prend dans sa contradiction avec le capital de par le contenu même de cette contradiction, et qui sont le mouvement de production du communisme, de l’immédiateté sociale de l’individu.

Les nécessités même de la lutte de classe sont le contenu social de cette lutte, même si elle ne sont pas le communisme ou des embryons de communisme. En effet, abolir le cadre de l’entreprise ça peut n’être qu’unification du prolétariat, abolir l’échange et la valeur, on a vu que ça ne pouvait qu’être poser une autre présupposition à l’activité, abolir la division du travail, ça peut n’être qu’une répartition des activités dans la révolution médiée par le caractère commun que leur conférait le capital (répartition des activités entre prolétaires). C’est en cela que la révolution résout elle-même les contradictions du programmatisme qu’elle implique et dépasse en tant que procès, qui n’est ni l’organisation de la société à partir du prolétariat, ni immédiatement le communisme, mais activité d’une classe produisant le communisme à partir de sa situation de classe, en contradiction avec le capital.

Le fait qu’une classe abolit les classes devient le procès même de la révolution ; c’est là dessus que bute la décomposition du programmatisme pour qui la contradiction est insoluble et figée : on cherche soit à affirmer le prolétariat, soit à poser un immédiatisme du communisme sur la base de ce qu’es travail le prolétariat. Dans un cas comme dans l’autre la dialectique de la contradiction est niée et c’est le procès révolutionnaire qui devient une énigme.

Parler de l’abolition de la valeur, du travail salarié, de la division du travail, de l’échange, de la propriété comme mesures communistes, cela peut paraître à première vue faux, car en fin de compte, tout cela est identique. En fait, ce n’est pas l’abolition de la valeur, du travail salarié, de l’échange, de la propriété qui sont elles-mêmes ces mesures communistes, car sinon il n’y en aurait qu’une, les mesures communistes sont des mesures « conjoncturelles » et c’est leur  caractère partiel, limité, qui fait qu’elles prennent le même problème sous des aspects et des angles d’attaque différents, leur unification est même le procès de la révolution.

Par les mesures communistes, ce sont les contradictions du programmatisme qui sont résolues. Limites programmatiques inhérentes au procès de la révolution, elles posent constamment soit la libération du travail qui, impossible dans son opposition au capital, devient simple reproduction de la condition prolétarienne, soit immédiatisme du communisme. Cette reproduction de la condition prolétarienne qui peut être plus ou moins violemment opposée au mouvement révolutionnaire, n’est pas combattue en soi, mais en approfondissant le contenu révolutionnaire du mouvement.

Il ne s’agit pas d’opposer au programmatisme un antiprogrammatisme. Les manifestations de la crise de la décomposition sont inhérentes au procès de la révolution en ce qu’il ne connaît qu’une seule limite : être médié par le capital, être communisation contre le capital. C’est dans cette médiation que peuvent s’enraciner les défaites du procès révolutionnaire qui sont alors le développement des deux tendances dont nous avons parlé précédemment : reproduction de la condition prolétarienne et immédiatisme du communisme.

C’est en approfondissant sa contradiction avec le capital que la révolution détruit en les dépassent ces manifestations de la crise de la décomposition, car ces dernières peuvent être la fixation sur une mesure communiste autonomisée, ce qui ferait de la révolution une affirmation du prolétariat ou une opposition du l’immédiateté du communisme à ces mesures ; dans ce cas, c’est toujours en ne les figeant pas, donc en bien posant le procès de communisation, que l’on dépasse cette immédiateté dans la production du communisme. Ne pas figer une mesure communiste, c’est la poser pratiquement comme lutte contre le capital et non comme embryon de communisme (immédiatisme).