Théorie Communiste

Théorie Communiste is arguably one of the most influential journals amongst the ultra-left. The journal is the work of a Marseilles-based group. It was first published in 1977, before that, members of TC were formerly associated with councilist groups, including, among others, the journals 'Cahiers du Communisme de Conseils', based in Marseilles, and 'Intervention Communiste'.

Théorie Communiste 2 (1979)

Janvier 1979/January 1979
- La production historique du communisme

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La production historique du communisme

Théorie communiste n°2 – janvier 1979

La production historique du communisme

Il n’y a pas de rupture de continuité entre la lutte de classe telle qu’elle est le développement du capital et la révolution telle qu’elle est la production du communisme : il s’agit simplement d’une transformation du rapport entre les classes.

La contradiction entre le prolétariat et le capital est l’exploitation, elle est leur reproduction réciproque et porte simultanément son dépassement. La contradiction entre le prolétariat et le capital est le développement du capital, elle ne revêt pas des formes différentes parce qu’elle n’est rien d’autre que ces formes qui sont la dynamique de leur propre transformation.

La révolution n’est ni un acte déclenché par un capital parvenu à terme, ni une action déjà au-delà de la crise du capital, ni de la réalisation d’une modalité de l’être du prolétariat transcendant sa situation de classe de la société. Elle est le véritable aboutissement du rapport contradictoire entre les classes dans le mode de production capitaliste. La crise consiste, selon le développement même du capital, dans le rapport du prolétariat au capital, comme à une simple prémisse d’un mode nouveau de production de la vie humaine. C’est alors une situation dans laquelle le rapport entre les classes, dans le mode de production capitaliste, est production de l’immédiateté sociale de l’individu : le communisme.

Introduction : exploitation et révolution

Dans les Notes de travail n°4, qui dressaient un bilan du travail effectué depuis la publication des premières Notes, nous écrivions que celui-ci avait consisté en la critique du programmatisme, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait pour l’instant que de la partie négative de celle-ci et nous concluions : l’important maintenant est l’élaboration positive de ce qu’elle implique. Débuter cette élaboration positive est le but du texte qui suit.

La modification du rapport entre les classes, qui s’est manifestée durant ces dix dernières années, réside dans la décomposition du programmatisme, terme qui recouvre la crise du mouvement ouvrier traditionnel. Sur cette base, diverses analyses sont apparues qui ont tenté de théoriser la pratique nouvelle du prolétariat et les rapports différents qui se sont établis entre les classes.

Cela n’est pas sans allé sans un considérable bouleversement conceptuel, en particulier au sujet de la définition de la classe révolutionnaire et de sa situation dans la société. Il y a eu le prolétariat de l’IS, le prolétariat sujet transcendantal de Crise communiste et de nous-mêmes dans le premier numéro de notre revue, mais aussi les étudiants et les minorités sociales de la sociologie radicale américaine et du mouvement Yuppie, ainsi que les diverses théories sur les marginaux et autres « exclus » du système (voir par exemple le « jeune prolétariat » des transversalistes italiens). Certains ont cru voir dans ce mouvement une série d’« avatars » du prolétariat précédant sa disparition[1] ; en fait, s’il y a eu avatar, c’est du programmatisme et non du prolétariat. C’est la décomposition du programme (amorcée depuis les années 1920) qui, tentant de résoudre d’une manière différente la même contradiction de la pratique du prolétariat, qui avait fondé le programme (le fait que ce soit une classe particulière qui abolisse les classes), a construit des systèmes pour essayer de résoudre la crise du programmatisme.

Dans tous les cas (les différences ne sont que des variantes sur un même thème), pour fonder la contradiction du prolétariat aux rapports sociaux capitalistes, les diverses théories qui participent de la décomposition du programmatisme ont besoin d’ajouter quelque chose à ce qu’est le prolétariat dans les rapports sociaux de production capitaliste, ou bien de dire qu’en réalité il est plus que ce qu’il apparait être immédiatement (et naturellement seule la théorie est capable de saisir cet « excès de sens » dont jouit le prolétariat, ce qui fait de la théorie une herméneutique chargée de décrypter les rapports sociaux desquels elle s’est autonomisée). La décomposition du programmatisme doit avoir recours à une contradiction autre que celle du mode de production capitaliste[2], mode de production historiquement donné, et qui la double, la traduit, celle-ci étant jugée trop étriquée pour être capable de porter le « sens communiste » dont est chargée l’histoire.

Cette contradiction, permanente mais non immédiate, ne peut donc exister que comme une dynamique, une tendance dont le prolétariat est le support, mais qui n’apparait pas immédiatement, qui ne se manifeste pas dans la pratique quotidienne du prolétariat ; cela, parce qu’en temps de prospérité du capital, elle est occultée par le développement de celui-ci, par son accumulation, autrement dit, parce que les conditions ne sont pas adéquates. Et l’on a là le second volet de la problématique de la décomposition du programmatisme (tendance immuable et conditions) qu’elle partage, comme nous le verrons, avec le programme classique.

Il faut que ces conditions (objectives ou subjectives) soient réunies pour que la tendance s’actualise, se réalise, émerge, se manifeste, apparaisse, etc. Ce qui fait que l’on se retrouve soit avec des conditions qui ne sont pas adéquates à la contradiction de classe, soit avec une contradiction qui est indépendante des conditions, comme l’on préfère, de toutes façons c’est la problématique qui est fausse, dans la mesure où elle pose l’homme en dehors de ses rapports sociaux, donc en dehors de ce qu’il est réellement, pour le faire ensuite être dominé par des rapports sociaux différents de lui.

C’est ce que fait que Camatte qui prétend pourtant dépasser la théorie du prolétariat et justifie en fait son dépassement par le programmatisme le plus vulgaire : le matérialisme historique « postule que les hommes sont déterminés par les conditions sociales matérielles dans lesquelles ils vivent. Ceci on ne le nie pas et même c’est à cause du développement du capital que nous pouvons affirmer ce qui précède (“qui peut faire la révolution si ce n’est pas notre espèce ?”). Toutefois le matérialisme la plupart du temps professé n’est qu’un déterminisme rigide qui élimine la possibilité de l’émancipation humaine. Il faut bien qu’on arrive à dominer nos conditions de vie. » (Invariance n°3, série III, p. 42)

La critique adressée au programmatisme demeure elle-même programmatique dans le renversement qu’elle opère : jusqu’à présent on a été dominé par nos conditions de vie, désormais c’est nous-mêmes qui devons les dominer. La société est en elle-même posée comme une condition extérieure à l’homme qui l’aliène, l’opprime, le domine dans un cas ou qu’il manipule à volonté dans l’autre. On oublie que les hommes ne sont pas autre chose que leurs rapports sociaux. Parler de production par l’homme de ses rapports sociaux, ce n’est pas faire référence à un homme abstrait situé au degré zéro de la socialité et qui, à partir de là, produirait des rapports sociaux, lesquels lui retomberaient ensuite sur la tête pour le déterminer. Les hommes sont d’emblée des êtres sociaux définis par, et définissant, leurs rapports sociaux. C’est pour cette raison que ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire, ce n’est pas la tendance qui le sous-tend, mais la contradiction qui oppose une classe particulière du mode de production capitaliste au capital. Les hommes ne sont pas déterminés par leurs rapports sociaux, cela voudrait dire qu’ils sont autre chose – cet être qui est déterminé. Ils sont leurs rapports sociaux et agissent conformément à ce qu’ils sont.

La revue Invariance représente un bon exemple du mécanisme général de la décomposition du programmatisme. Ses rédacteurs ont été les premiers à tenter de formuler une critique globale de ce que nous appelons le programmatisme. Dans le numéro 2 de la seconde série (1972), on peut lire en effet :

« La perspective envisagée par Marx […] est celle d’une révolution dans la domination formelle du capital, avec toute l’analyse qui y est liée. On y trouve en particulier une continuité entre développement des forces productives sous le capital (travail productif pour le capital, accumulation du capital) et développement des forces productives sous le prolétariat (dictature du prolétariat, « phase inférieure du socialisme », travail productif en général). Ce renversement fait de la révolution l’affirmation de la classe dominée et en fait une classe dominante. Dans cette perspective, la classe des travailleurs productifs (productifs de capital) prend le pouvoir et généralise sa condition en développant les forces productives, ce qu’elle faisait déjà dans le capital, mais cette fois sous sa propre direction. Ainsi dans le capital, dans la révolution, dans la dictature du prolétariat, le prolétariat réalise son être immédiat de productif, voire d’ouvrier. Dans le même mouvement, il supprime les faux-frais spécifiques de la production capitaliste et donc les classes moyennes.

« La réalisation de son être médiat, l’être négatif de l’ouvrier, du travailleur, l’être communiste n’est alors qu’un devenir, une perspective liée à un futur lointain, de l’ordre de la ou des générations. La perspective immédiate est celle permise par le développement des forces productives au xixe siècle : le collectivisme, et le communisme est la perspective médiate seulement.

« Mais ce qui caractérise au premier chef cette analyse, c’est qu’elle ne présente le rapport capital-travail que comme simple opposition […] On y voit le capital opprimant de plus en plus la classe ouvrière, et de cette oppression naît le renversement, la révolution. Mais ici on ne pense pas le couple capital-travail dans son unité. » (p. 13-14, souligné par nous).

Il n’y aurait rien à redire sur cette présentation du programmatisme, si ce n’est que sur la base de constatations justes elle se forge un programmatisme sur mesure, ou mieux, qu’elle introduit dans le programmatisme une problématique propre à sa décomposition ; la solution apportée apparaîtra donc d’autant plus évidente qu’on l’avait déjà mise dans la question.

C’est la décomposition du programme en effet qui établit une distinction entre un « être immédiat » du travailleur (sa nature de productif) et un « être médiat », un « être négatif », un « être communiste », et en aucun cas le programme classique. Si le programme classique parle d’homme, d’humanité, c’est de celle du travailleur productif, de l’ouvrier dont il s’agit, et cette humanité existe immédiatement, elle n’est pas différente du travailleur. On connait le passage célèbre des Manuscrits de 1844 dans lequel Marx fait l’apologie des ouvriers communistes français chez qui « la fraternité humaine n’est pas […] une phrase vide, mais une vérité […] la noblesse de l’humanité brille sur ces figures endurcies par le travail. » (Ed. Sociales, p. 108) Le programme ne pose aucun « être communiste » de l’ouvrier dont il remet à plus tard la réalisation. La société communiste, le socialisme supérieur doit être préparé par une période de transition dans laquelle les forces productives vont être développées sous la direction du prolétariat, d’un stade à l’autre il y a développement des hommes et de la société. La nouvelle transformation qualitative qui a lieu est la production de rapports nouveaux et non la mise à jour, la réalisation d’un être médiat de travailleur, le dégagement de sa négativité. Ça c’est la façon dont la décomposition du programme perçoit la révolution, ce n’est pas celle du programme. Au mieux, le programmatisme classique oppose la virilité, la force du travailleur productif aux tares et à la dégénérescence du bourgeois agioteur. Il n’y a là rien de transcendantal, rien de « négatif », au contraire !

Une fois introduite dans le programme cette distinction, qui n’existe pas, entre l’être immédiat du travailleur et son être médiat, on peut alors affirmer que le prolétariat « réalise son être immédiat de productif, voire d’ouvrier » aussi bien dans le capital que dans la révolution puisque la contradiction du prolétaire avec les rapports sociaux de production capitaliste est devenue un « être médiat », un « être négatif ». On ne voit pas que ce qui fait du prolétariat une classe particulière de la société capitaliste, c’est précisément le procès au travers duquel il est en contradiction avec cette société (l’exploitation – nous allons y revenir). On peut alors reprocher au programme de ne pas avoir tenu compte suffisamment de l’unité qui existe dans le couple capital-travail et de l’avoir présentée comme une simple opposition. Cela est juste si l’on pose que le fondement de la pratique programmatique du prolétariat repose sur le fait qu’en domination formelle du travail par le capital, ce qui fait du procès de travail un procès spécifiquement capitaliste ne s’applique qu’au niveau du premier acte du rapport entre le capital et le travail (achat/vente de la force de travail, « formalité essentielle » du rapport d’ensemble, dit Marx) et pas encore à celui de la subsomption effective du travail sous le capital dans le procès de production, ceci étant rendu possible par le mode absolu de la plus-value. Il peut donc exister entre le travail et le capital une simple opposition, un rapport d’extériorité (sur ce point, cf. infra). Mais cela est faux si l’unité provient du fait que la contradiction entre le prolétariat et le capital est une négativité médiate, et si l’on fait de cette extériorité une inadéquation du travail au capital. Le développement du capital est alors la réalisation de l’adéquation travail-capital à partir d’une définition ontologique du travail préalable (cf. Invariance n°2 série II, p. 2 – c’est ce que fait également Crise communiste avec le procès « d’autoprésupposition du travail »). Et c’est ce que fait Invariance : « Or c’est cette unité que la marche du capital a affirmée » (p. 14), adéquation achevée dans la communauté matérielle du capital, dans la communauté-capital. Mais alors il ne reste plus à la « négativité médiate » qu’à s’envoler, se détacher de son substrat prolétarien pour devenir besoin universel et a-historique de communauté humaine (c’est la IIIe série d’Invariance, nous y reviendrons également).

Pour l’instant donc, Invariance peut poursuivre son analyse en proposant la solution des contradictions qu’elle a elle-même posées dans le programmatisme : « la classe ouvrière étant élément du procès du capital, et l’être immédiat du prolétariat y étant réalisé, ce n’est plus seulement en fonction de ses intérêts immédiats (dans le procès du capital) que l’ouvrier peut devenir révolutionnaire. C’est en fonction d’une vision médiate qui se fonde sur l’homme et qui passe par le moyen de la révolution, du communisme » (op. cit., p. 19). « Ainsi s’est constituée dans le capital une classe universelle […] Cette expression est ambiguë : classe (la partie) s’oppose à universelle. Mais exprime le fait que l’ensemble de l’humanité s’oppose unitairement au capital, et qu’elle le fait à titre universel, dans le dépassement des catégories particulières du capital (classe ouvrière, employés, etc.) » (Ibid.)

La tentative de sortir de l’impasse à laquelle conduit le programmatisme échoue – et peut aboutir à l’abandon de la théorie du prolétariat – dans la mesure où l’on assimile toute tentative de définir la contradiction entre le prolétariat et le capital dans les rapports sociaux de production actuels avec la pratique programmatique de la révolution, qui consiste à chercher dans le prolétariat ce qui le fait être contradictoire au capital. Pour le programme, dans la lutte de classe, le prolétariat est, dans sa situation, l’élément positif qui fait éclater la contradiction, qui produit l’affirmation du prolétariat (affirmation du travail productif) : la résolution de la contradiction est alors donnée comme l’un des termes de la contradiction, et donc l’on ne pose pas cette contradiction comme le rapport social capitaliste lui-même. Cette confusion conduit finalement à la critique de toute immédiateté, critique par laquelle on se voit alors contraint d’enrichir la classe révolutionnaire d’une dynamique universelle qui doit dépasser ou donner sens à son immédiateté, sans s’apercevoir qu’en cela l’on en fait à nouveau l’élément positif qui va faire éclater, de par sa propre dynamique, le système. On retombe ainsi dans le programme que l’on croyait avoir abandonné, on a simplement substitué l’homme, l’humanité, la « généricité », ce que l’on voudra, au travail productif.

Toutes les autres analyses de la décomposition du programmatisme suivent le même mécanisme, fonctionnent sur la dialectique tendance/conditions. Ainsi pour Crise communiste, ce qui fait du prolétariat la classe révolutionnaire, c’est qu’en lui l’humanité n’a pas de présupposition extérieure à elle-même, le travail s’est autoprésupposé, la nature est socialisée, même si c’est sur la base de son objectivité (objectivité en soi sociale). Mais pour en arriver là, il a fallu doubler les contradictions de la société capitaliste d’une super contradiction qui permette leur compréhension dans les termes de la dynamique supérieure de la société, qui fournisse au prolétariat sa « détermination communiste » :

« Nous avons vu que […] la contradiction de la société pouvait être appréhendée, selon le niveau d’analyse auquel on se place, comme contradiction aliénation/désaliénation, comme contradiction valorisation/dévalorisation, ou comme contradiction surtravail/travail nécessaire. La contradiction fondamentale en ce qu’elle est la forme développée, le principe explicatif des trois formulations mises à jour dans l’analyse de la société capitaliste, en ce qu’elle révèle et fonde le moteur de leur développement. » (Crise communiste n°1, p. 3)

Cependant cette contradiction est occultée par le développement du capital et il faut une crise, c’est-à-dire une modification des conditions pour qu’elle apparaisse : « l’éclatement de la contradiction surtravail/travail nécessaire signifie que le rapport de l’objectivité en soi sociale et de la pure subjectivité ne peut plus se faire comme aliénation capitaliste. Le prolétariat apparait alors dans son essence, ce qui implique la manifestation de sa détermination communiste. Dans l’aliénation cette annonce était occultée en ce que les deux termes de la contradiction du prolétariat se niaient l’un l’autre en se reproduisant […] » (Ibid., p. 115, souligné par nous).

Tous les poncifs de la décomposition du programmatisme inaugurée par Invariance sont présents, sauf qu’ici la dynamique communiste ne se dilue pas dans l’humanité et garde des atomes crochus avec une classe particulière : « cette possibilité du communisme est inscrite dans toutes les formes d’existence de la contradiction du travail autoprésupposé, donc dans le capital lui-même, mais elle n’existe simultanément comme nécessité que dans le seul prolétariat, à travers sa contradiction fondamentale » (Ibid., p. 112), encore que ce ne soit que sous le mode de la nécessité, le mode de la possibilité étant quant à lui moins exigeant sur les lieux où il laisse son cœur, et que la particularité de cette classe soit définie de manière universelle ! Il serait plus simple d’abandonner carrément la théorie du prolétariat plutôt que de continuer une telle gymnastique.

Le groupe Échanges et mouvement est un autre exemple de cette même technique. Pour lui, ce qui prime tout c’est « l’être pour soi du travailleur », l’affirmation de son autonomie qui est première par rapport à sa contradiction avec le capital : « Cette “opposition”, cette lutte “contre”, c’est déjà une conséquence de l’attitude fondamentale que nous venons d’évoquer (”quel qu’il soit, le travailleur veut faire autre chose que ce que l’on veut faire de lui”), mais elle n’est pas cette attitude fondamentale elle-même […] Au départ, le travailleur est pour lui, ni pour, ni contre le patron est son exploitation […]. Avant de se bagarrer contre le patron, contre la société, le travailleur essaie constamment, par mille voies diverses, de leur échapper. C’est alors qu’il se heurte à ce qui l’encadre. La bagarre contre le patron, contre la société, ça vient du fait que le travailleur n’est pas précisément cet objet passif auquel on veut le réduire et qu’il tend constamment à être cet “être autonome”. » (Le Refus du travail, p. 44)

Il n’y a donc pas de contradiction entre le prolétariat et le capital, il y a l’affirmation du prolétariat (on ne change rien à la théorie programmatique, sinon que le contenu de l’affirmation est « la vie pour soi », et non le travail productif), puis l’antagonisme avec ce qui contrecarre cette affirmation. Le caractère contradictoire des rapports sociaux capitalistes est une détermination interne de l’un de ces rapports à l’exclusion de l’autre.

Ici également, la dynamique, la tendance, l’« attitude fondamentale » est permanente, mais n’est pas toujours en mesure de se manifester au grand jour : « le capitalisme n’a pas su maintenir cette zone d’insécurité (entendons : “où l’exploitation et les luttes sont maintenues dans les limites des besoins élémentaires”) qui était pour lui la meilleure garantie de l’exploitation. Son énorme développement au cours des trente dernières années a assuré provisoirement son hégémonie, mais en même temps a entrainé l’apparition de problèmes inconnus jusqu’alors. Ou plutôt fait ressurgir, avec d’autres formes et une dimension insoupçonnée, des problèmes qui avaient été essentiels au début du capitalisme (la résistance à la prolétarisation), mais que l’industrialisation avait plus ou moins déviés (l’aménagement de cette prolétarisation) » (Ibid., p. 43). La lutte de classe pour Échanges, c’est la lutte de l’autonomie contre des conditions défavorables, contre des conditions qui l’empêchent de se développer et de déferler sur la société. La révolution n’a pas encore eu lieu parce que le prolétariat s’est toujours heurté à son encadrement.

Quant à la troisième époque d’Invariance (abandon de la classe universelle, de la théorie des classes en général et affirmation de l’opposition unitaire de l’ensemble de l’humanité au capital constitué en communauté matérielle), Camatte a beau affirmer que dès à présent il ne se sent plus concerné par le couple idéalisme/matérialisme, que la révolution n’est plus liée à la crise des rapports sociaux capitalistes et qu’en conséquence « il faut quitter ce monde, il faut donc faire acte de volonté et ne plus simplement attendre une moment de rupture appelé révolution » (Invariance n°3 série III, p. 22), il n’en reste pas moins qu’Invariance n’a pas pour autant dépassé le programmatisme, ou même abandonné les problèmes issus de celui-ci. Invariance répond toujours aux mêmes questions, c’est ça qui est important.

En effet, si le besoin de communauté humaine ne date pas d’hier et qu’à plusieurs reprises déjà des tentatives de le réaliser ont eu lieu (cf. op. cit., p. 19), pourquoi ces tentatives ont-elles échoué ? Si le « désir de communauté humaine » est aussi vieux que le monde (il existe selon Invariance depuis la séparation de l’homme et de la nature), et si en conséquence il a du perdurer à travers des pratiques spécifiques comme le Sacré et l’hérésie dans la religion, cette permanence souterraine n’est-elle pas une occultation ? Même si cette occultation n’est qu’à demi réussie, puisque le « désir de communauté humaine » réussit malgré tout à apparaître, n’est-ce pas que ce désir est en bute à quelque chose d’autre que lui-même, et donc que la volonté seule ne suffit pas à assurer sa victoire ? Pas plus que les autres variantes de la décomposition du programmatisme, Invariance ne rompt avec la conception qui veut que le développement du capital (ainsi d’ailleurs que toute l’histoire humaine) soit un amoncellement de conditions. La conception invarianciste de la révolution suppose en effet que toute l’humanité s’oppose au capital de manière unitaire (et non pas uniquement une classe, c’est-à-dire une partie de l’humanité), mais il faut pour cela que le « désir de communauté humaine » se soit d’abord libéré de sa représentation « théorie du prolétariat », et pour cela, que le capital se soit constitué en communauté matérielle, en communauté-capital. La seule originalité d’Invariance dans tout cela, c’est qu’elle fait de la lutte de classe une condition réalisée de la révolution. Il y a donc bien encore d’un côté le développement des conditions (l’édification de la communauté-capital, avec tout ce que cela entraîne d’anthropomorphisation, de domestication, etc.) et de l’autre la prise en mains de ces conditions, ou de l’absence de conditions puisque condition pour soi-même : c’est l’échappement, l’errance, l’acte de volonté, etc. La communauté-capital, c’est une condition achevée, une condition qui n’est plus condition que d’elle-même, et dont le « besoin de communauté » n’a plus besoin. Invariance ne se pose plus la question classique de savoir si les conditions sont favorables ou défavorables au succès de la révolution : la question des conditions est résolue pour elle-même, de son côté, le capital est devenu « condition » en soi et pour soi, à vous de jouer !

C’est la forme générale de la lutte de classe dans les rapports sociaux capitalistes – l’abolition des classes comme pratique d’une classe –  qui est une contradiction dans la pratique programmatique du prolétariat, contradiction que le programme résout par une série de mesures particulières (parti, programme minimum, période de transition…). Fondamentalement, le programmatisme est la pratique d’une classe qui est dans un rapport avec le capital contenant la possibilité pour celui-ci de poursuivre son accumulation en se restructurant : c’est dans un tel rapport que la forme générale de la lutte de classe est une contradiction insurmontable ; l’impossibilité du programmatisme, c’est la victoire de la contre-révolution.

Dans la crise actuelle, l’impossible restructuration du capital n’est pas un donné initial de celle-ci, mais un produit de son déroulement et surtout un produit qui a pour corollaire la mise en place du rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital, mieux encore, c’est ainsi que la crise se produit comme n’ayant pas de restructuration supérieure (cf. infra. « la crise actuelle »).

C’est dans cette production de la révolution que la pratique du prolétariat est décomposition du programmatisme, mais la contradiction initiale du programme n’en est pas pour autant résolue (elle ne l’est qu’avec la victoire de la révolution, donc qu’avec l’abolition des classes), et c’est au contraire à son exacerbation que l’on assiste, d’où le fait que les solutions qui lui sont apportées se doivent d’être plus « profondes », c’est-à-dire plus éloignées de l’immédiateté de la contradiction des rapports sociaux capitalistes (éloignement qui se traduit par la multiplication des médiations, négations réciproques, contradictions englobantes, etc.), mais aussi qu’elles apparaissent plus dérisoires, allant de la pure construction spéculative quand ce n’est pas jusqu’à la science-fiction.

En définitive, il ne s’agit plus de résoudre cette contradiction, mais de la court-circuiter ; c’est là la fonction de l’essence, de la tendance, de la dynamique ou de la détermination communiste du prolétariat. Ainsi la contradiction qu’est la lutte de classe peut-elle être, sinon dépassée, du moins manipulée, puisque l’abolition des classes existe déjà à l’état latent dans le prolétariat. Si le prolétariat peut abolir les classes durant la révolution, c’est parce qu’en lui-même il était déjà l’abolition des classes. La révolution n’est alors rien d’autre que la réalisation de cette négativité essentielle du prolétariat, elle devient sa propre condition. Parallèlement, la détermination historique du prolétariat s’est évanouie dans sa signification essentielle.

Nous avons dit que la décomposition du programmatisme ne dépassait pas la problématique du programme classique. C’est qu’en effet la dialectique tendance/conditions est au centre de celle-ci. La contradiction des rapports sociaux capitalistes pour le programme est permanente : c’est le dénuement des travailleurs face à la richesse accumulée, c’est, en période de crise, la sous-consommation ouvrière, la distorsion entre le caractère social de la production et le caractère privé de l’appropriation.

« La fécondité du travail humain qui s'accroît chaque jour dans des proportions inouïes, crée à la fois un conflit dans lequel l’économie capitaliste actuelle ne peut que sombrer : d’un côté des richesses incommensurables et une pléthore de produits que les usagers ne peuvent absorber. De l’autre, la grande masse de la société transformée en salariés, prolétarisée, et mise par ce fait même dans l’incapacité de s’approprier cet excédent de produits. » (Engels, Introduction à Travail salarié et capital). C’est là le nerf de la crise : « tandis que les classes laborieuses se révoltent à cause d’une pénurie de consommation, les hautes classes font banqueroute par suite de l’excès de production. » (Marx-Engels, La Crise, Ed. UGE, p. 93)

S’il y a scandale, s’il y a contradiction, c’est d’un point de vue humain. Là-dessus se greffe la théorie des besoins nécessaires, humains et des besoins de luxe ou besoins superflus (on dirait aujourd’hui besoins créés par le capital, besoins inventés), théorie programmatique dont on peut trouver une caricature dans l’introduction de R. Dangeville à la Crise de Marx-Engels. Mais Dangeville n’a pas le monopole de cette thématique que l’on retrouve dans toute la décomposition du programme, et en particulier chez Échanges et mouvement : « consommation passive » et « consommation pour soi » (op. cit., p. 42). Là-dessus se greffe également la période de transition qui est réorganisation rationnelle de la production, « production pour l’homme » par rapport à la « production pour le profit » de l’époque capitaliste, suppression des faux-frais improductifs, de la forme argent de la valeur, etc. Ainsi Camattte peut-il écrire : « on conçoit que dans les moments de rupture cette classe ait pu poser le possible d’une autre forme de rapports humains. On conçoit surtout que Marx ait pu investir sur cette classe tout ce qu’il pouvait entrevoir d’humain dans le futur manifesté lors de ces failles sociales. » (Invariance, n°6, série II, p. 40) On voit bien ici la différence entre le programme classique et sa décomposition sur cette question : comme on l’a déjà vu plus haut, pour le premier, la dimension humaine du prolétaire est inséparable de son appartenance de classe, c’est l’humanité du travail productif, même si la libération de cette humanité brimée reste un futur de la révolution, pour la seconde, elle est par contre radicalement séparée, séparation qui va jusqu’à la contradiction et au dépassement de l’une par l’autre. La tendance s’autonomise, le prolétariat en est le support, adéquat ou inadéquat selon le cas.

Toutefois, pour le programme classique, qu’il s’agisse de l’existence négative de cette détermination humaine du prolétaire (son dénuement, sa pauvreté), ou mieux encore, de son existence positive (la société communiste future), les deux ne peuvent exister sans le recours à des conditions objectives, lois internes du capital, qui lui permettent ou non de se manifester. « Cet état de choses devient chaque jour plus absurde et plus inutile. Il faut qu’il cède la place, et il peut céder la place. » (Engels, op. cit.) Dès lors tout le problème du programme va être : que faire par rapport au développement inexorable des conditions objectives fondant la pratique du prolétariat ? Il y a le développement du capital et, dérivant de celui-ci, la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Cette analyse est reprise pat des groupes actuels (représentant une autre fraction de la décomposition), comme RI (Révolution internationale), le PIC (Pour une intervention communiste) ou Combat pour l’autonomie ouvrière (CPAO). Pour les uns, c’est la crise qui est première, pour les autres, c’est la pratique ouvrière, mais aucun ne parvient à comprendre le mouvement social comme une totalité : soit les rapports sociaux sont contradictoires du fait des lois internes du capital, soit du fait de la combativité du prolétariat. Le PIC, par exemple, reproche à CPAO de nier les « crises économiques comme facteur nécessaire de l’irruption du prolétariat en tant que classe révolutionnaire » (Jeune taupe, n°21, p. 20), CPAO pour qui la crise actuelle a bien pour fondement la baisse tendancielle du taux de profit, etc. Mais ceci dit, si le capital « ne subissait pas d’autres influences que celles de ses lois internes, il aurait encore un très bel avenir devant lui, en se restructurant sans trop de problèmes pour résoudre sa baisse de rentabilité. Mais malheureusement pour lui […] le facteur essentiel réside dans la plus ou moins grande combativité de la classe ouvrière […]. La généralisation de formes de refus du travail (sabotage, absentéisme, grèves pour le plaisir) constitue l’obstacle essentiel que le capital devra abattre s’il veut s’en sortir. » (CPAO, n°9, p. 4, « Pourquoi la crise »). Quant à RI, pour eux, c’est « l’expérience ouvrière » qui en dernier recours doit trancher et la séparation est poussée à un tel point que pour certaines questions ils concluent à l’impossibilité de la théorie : « au-delà de certaines idées fondamentales et en particulier celles qui surgissent directement de la nature de l’expérience du prolétariat – comme la réalité de l’exploitation [réalité du coup de pied au cul !], l’inévitabilité de la crise, la signification concrète de la décadence, bien des problèmes “économiques” soulevés par le marxisme ne peuvent jamais être tranchés de façon décisive, précisément parce qu’ils ne relèvent pas tous de l’expérience de la classe dans sa lutte » (Revue internationale, n°13, p. 25)

Nous venons de voir comment la décomposition du programmatisme est un moment de la lutte de classe dans lequel la pratique du prolétariat n’a pas pour contenu la résolution des contradictions du programmatisme, mais leur exacerbation. Que la révolution soit la pratique d’une classe abolissant les classes demeure donc une contradiction pour la décomposition du programmatisme. Cette contradiction, elle l’intègre en doublant la contradiction des rapports sociaux de production capitaliste d’une contradiction universelle, se situant d’emblée au-delà du capital : c’est la « détermination communiste » du prolétariat, son « essence négative » ; il est dès lors normal que ce soit une classe particulière de la société capitaliste qui abolisse les classes et le capital puisque cette classe, dans son essence… n’est déjà plus une classe de la société capitaliste ! Mais, d’autre part, nous avons vu que ce faisant, la décomposition ne dépasse en rien l’analyse programmatique classique reposant sur la dualité conditions/actualisation de ces conditions, prise en charge de ces conditions. En effet, la « détermination communiste » du prolétariat existe, se tendance à « faire autre chose que ce qu’on veut faire de lui », son « autonomie » est bien réelle, mais elle ne peut pas se manifester du fait des conditions. La contradiction qui oppose le prolétariat et le capital existe comme une tendance occultée, une dynamique souterraine, qui attend un événement extérieur pour se manifester. La décomposition du programmatisme n’innove en rien, sinon dans les recettes par lesquelles elle tente de sortir de l’impasse qu’est la crise du programmatisme classique.

En règle générale, pas plus qu’ils ne comprennent pourquoi et comment le prolétariat est une classe de la société, les groupes et revues participant de la décomposition ne comprennent comment et pourquoi il est une classe en contradiction avec cette société, de là la nécessité d’avoir recours à des constructions diverses pour s’en sortir. Dans la plupart des cas, c’est pour eux deux raisons différentes, et bien sûr cette séparation n’est pas sans entretenir de relations avec leur incapacité.

Il s’agit de montrer dans le texte qui suit que c’est dans son antagonisme au capital que le prolétariat est une classe de la société, que cette contradiction est le mouvement même du capital qui par là se manifeste dans le procès de son abolition. Il s’agit de montrer qu’il n’y a pas de rupture de continuité entre la lutte de classe telle qu’elle est le développement du capital et la révolution telle qu’elle est la production du communisme et qu’il s’agit simplement d’une transformation du rapport entre les classes.

La contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est l’exploitation. Dans l’exploitation (production de plus-value devenant capital additionnel), prolétariat et capital se reproduisent réciproquement. Toutefois, tant que l’on en reste au niveau de l’implication réciproque, on n’atteint pas le niveau de la contradiction, si ce n’est l’opposition de la richesse à la pauvreté dont nous avons déjà parlé.

Cette reproduction réciproque est une contradiction pour elle-même, pour les deux termes du rapport, c’est la contradiction entre le travail nécessaire et le surtravail ; prolétariat et capital se reproduisent réciproquement, mais leur implication réciproque est pour chacun d’eux une contradiction à l’autre et par là même une contradiction à soi-même. De plus, elle porte son dépassement, non pas comme une modalité de l’être du prolétariat, mais comme le procès même du mode de production capitaliste qui est lutte de classe. À ce niveau, la contradiction entre le prolétariat et le capital est comprise comme le mouvement même du capital et de son dépassement, mouvement qu’exprime la baisse du taux de profit.

La révolution n’est rien d’autre que la phase finale du capital et non un évènement déterminé par une faillite antérieure de celui-ci. La contradiction du rapport de production et du procès de production capitaliste, la baisse du taux de profit, est la contradiction de classe qui oppose le prolétariat au capital, le développement du capital n’est pas sa réalisation mais son histoire réelle, elle ne revêt pas des formes différentes parce qu’elle n’est rien d’autre que ces formes qui sont la dynamique de leur propre transformation.

La révolution n’est ni une action déclenchée par un capital parvenu à terme, ni une action déjà au-delà du capital, ni la réalisation d’une modalité de l’être du prolétariat qui serait au-delà des classes. Elle est le véritable aboutissement du rapport contradictoire entre les classes dans le mode de production capitaliste. La crise consiste, selon le développement même du capital, dans le rapport du prolétariat au capital comme à une simple prémisse. C’est alors une situation dans laquelle le rapport entre les classes, dans le mode de production capitaliste, est production de l’immédiateté sociale de l’individu.

Ce que la décomposition du programmatisme ne voit pas, c’est que le travail salarié est un rapport de production capitaliste au même titre que le capital qui lui fait face. L’on a pas d’un côté une activité, simple dépense de force physique ou intellectuelle, et de l’autre des machines, des matières premières, etc., en un mot des objets indifférents, réunis par un « rapport social » et par lui définis comme travail salarié et capital, par le fait de ce « rapport social » qui les englobe. C’est en cela qu’elle est incapable de comprendre comment et pourquoi le prolétariat est une classe de la société capitaliste. Aussi, toutes ses analyses reposent sur la thèse selon laquelle le prolétariat ferait la révolution parce qu’il est la « négativité en acte », finalement parce qu’il n’est pas véritablement une classe de la société capitaliste, ou bien sûr le fait selon lequel ce n’est pas à partir de sa situation de classe dans cette société qu’il fait la révolution, mais à partir d’une modalité spécifique de son être (modalité qui en fait le support d’une dynamique qui le dépasse – et qui peut donc finir par se débarrasser de son substrat prolétarien, cf. Invariance série III – et avec lui le mode de production capitaliste et que l’on retrouve à l’œuvre depuis la nuit des temps).

Constater qu’actuellement la pratique du prolétariat est reproduction du capital, et en déduire qu’il n’est pas pour l’instant en contradiction avec les rapports de production capitalistes (et attendre l’apparition sur la scène de l’histoire du prolétariat « en tant que sujet de la révolution ») ; crier à la contre-révolution devant toutes les pratiques du prolétariat ne débouchant pas immédiatement sur la révolution (et inventer le concept de « contre-révolution prolétarienne », en attendant là aussi l’événement qui viendra renverser la perspective) ; ou bien en conclure que le prolétariat a failli à sa mission historique et que de toutes façons, par le passé « son intervention a abouti simplement à favoriser le passage de la domination formelle à la domination réelle du capital sur la société dans les zones les plus avancées de l’Occident » (Invariance, n°6, série II, p. 39) – et abandonner la théorie classiste de la révolution – signifie simplement que l’on ne comprend pas que c’est par ce qui en fait une classe de la société capitaliste (la production de plus-value devenant capital additionnel) que le prolétariat est contradictoire à cette société (l’on aurait préféré qu’il soit, dans son être, une « pure négativité »), et que l’on oppose la contradiction entre le prolétariat et le capital et le développement de celui-ci. Le développement du capital est alors conçu comme un amoncellement de conditions, occultant pour l’instant la contradiction, mais préparant en fait son dégagement du sol de la société capitaliste, son émergence au grand jour.

L’occultation, toutefois, n’est jamais absolue ; l’occultation de la contradiction suppose nécessairement des sphères dans lesquelles celle-ci a raté ou n’a pas pu se faire vraiment, des sphères refuges en quelque sorte, au sein desquelles se conserve la dimension humaine niée depuis la rupture de l’homme et de sa communauté, la « transcendance humaine ».

La sphère qui jouit du plus grand prestige, de ce point de vue, dans la décomposition du programmatisme, est sans conteste celle de l’art, dont l’« excès de sens » est là pour venir combler le vide de négativité de la lutte de classe (utilisation de l’art qui ne dépasse pas sa conception romantico-anarchiste – l’artiste est un ange déchu qui se souvient des cieux, ou que ses ailes de géant empêchent de marcher, un homme possédant une conscience trop grande pour ce monde… qu’il faut quitter) ; mais d’autres sphères sont dans la même situation : la religion et la philosophie.

« Ceux qui défendirent le sacré contre le mouvement du capital, de même ceux qui s’opposèrent à la révolution ont, tout en luttant en faveur de la domination d’une classe sur une autre, affirmé quelque chose d’humain. Car le sacré n’est qu’une partie d’une manifestation globale, initiale. Il n'apparaît qu’à partir d’une coupure qui oppose deux modalités de la vie humaine » (Invariance, série III n°3, p.19). La force de la religion lui vient, selon Camatte, « d’avoir recueilli et conservé quelque chose qui lui est antérieur : l’aspiration à la communauté qui naît de la destruction des vieilles communautés organiques liées à la nature » (op . cit., p. 23). La grande plasticité dont bénéficie cette dynamique universelle lui permet de prendre les formes les plus inattendues : « Il sera particulièrement important de mettre en évidence ce qui fut refoulé par la dynamique de l’oppression et qui tendit à s’affirmer à divers moments. La dimension spirituelle des êtres humains donnant lieu à la vogue du spiritisme à partir de 1847, le mouvement de réaffirmation du sacré, de l’irrationnel à partir de 1917, mais aussi l’affirmation du corps et donc de la dimension dionysiaque (avec affirmation du paganisme et rébellion contre l’église) dans les années vingt de ce siècle, qu’on trouve à la base du fascisme, surtout dans sa variante nazie. De là aussi la vogue actuelle de Nietzche » (op . cit. p.21).

Bref. Ces développements ne sont ni hérétiques ni des excroissances monstrueuses par rapport à d’autres formes de la décomposition du programmatisme qui pourraient apparaître, elles, plus orthodoxes. Ils sont le complément nécessaire de toute analyse qui pose la révolution comme autre chose que l’aboutissement du rapport contradictoire entre les classes dans le mode de production capitaliste. Que l’on s’arrête à l’art, à la rigueur à la philosophie et que l’on n’ose pas aller jusqu’à la religion, jusqu’au spiritisme ou à l’éthique esthético-sexuelle du nazisme, comme c’est le plus souvent le cas, ne change rien à l’affaire. L’important c’est la défense nécessaire de l’occultation manquée dans la théorie de l’occultation et le recours inévitable à celle-ci dans les analyses de la décomposition du programmatisme ; ce qui ne signifie pas par ailleurs que l’art, la religion… soient des occultations manquées ! L’essentiel (on peut lui donner la forme que l’on voudra), c’est la permanence sous forme voilée de la contradiction qui porte la révolution, en ce que cette contradiction n’est pas la contradiction des rapports sociaux capitalistes, mais une dynamique antérieure, dynamique qui s’incarne dans une modalité de l’être du prolétariat (sa détermination communiste), et modalité qui, lorsqu’elle ne peut pas se réaliser, du fait de conditions défavorables, comme être immédiat du prolétariat manifeste malgré tout son existence sous d’autres formes.

Ne comprenant pas que ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire n’est pas différent de ce qui en fait une classe de cette société, la décomposition est contrainte, pour résoudre les contradictions du programme classique, de quitter les rapports de production capitalistes, ou de reconnaître dans ceux-ci, présente sous la forme d’une détermination de l’être du prolétariat, une « tension » à la communauté humaine qui dépasse d’emblée les rapports en question et que le prolétariat va faire aboutir lorsque les divers phénomènes d’occultation de cette « tension » seront entrés en crise.

C’est à ce niveau que réside l’intérêt particulier des critiques que l’on peut adresser à la revue Guerre sociale. Guerre sociale, comme tous les autres groupes ou revues dont il a été question jusqu’à présent, ne dépasse pas la problématique programmatique du prolétaire réduit à son seul dénuement face aux richesses accumulées comme capital, et de la prise en charge de conditions objectives : « Ce monde est gros d’une révolution. Les conditions sociales et techniques sont réunies comme elles ne l’avaient jamais été pour que l’humanité sorte de la misère et rompe avec sa préhistoire. À la fois prolétarisation, déracinement, dépossession généralisée et socialisation, efficience productive multipliée » (Guerre sociale n°2, p. 1, souligné par nous).

Dans cette situation, ce qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire provient du fait que « pour réaliser leurs besoins humains les prolétaires doivent détruire un mode de production dans lequel leurs capacités humaines ne sont qu’une marchandise » (p. 39), lequel réfrènement des besoins humains se trouve dans l’atomisation sociale : dans les sociétés de classes, « l’activité des hommes pose un problème parce qu’elle n’est pas unifiée […] les hommes perdent le pouvoir de se transformer eux-mêmes » (p. 30). Prise au pied de la lettre, l’atomisation (voir la prise au sérieux de l’État comme contrat de la philosophie politique – p. 29) définitoire du prolétariat comme absence de communauté, s’oppose au communisme qui ne peut résulter que de la satisfaction des besoins humains réfrénés par l’atomisation.

À partir de là, Guerre sociale se trouve prise dans une contradiction : d’une part, la révolution est toujours l’affirmation du travail (satisfaction des besoins humains) : « en bouleversant la société, le prolétariat fait ainsi sauter la nature double du capital : processus de travail et processus de valorisation » (p. 40-41) ; « le bouleversement de la société ne sera possible que si le prolétariat met en œuvre sa fonction sociale contre le capital, utilisant sa fonction dans l’économie comme arme dissolvant les rapports économiques » (p. 40) ; d’autre part le communisme est défini comme communauté humaine, nouvelle production de la vie : « la dissolution de l’échange permet une recomposition de l’activité sur de toutes autres bases » (p. 39), autonégation du prolétariat : « au centre de la contre-révolution, il n’y a pas la défense des intérêts corporatifs de la bourgeoisie, mais la défense de la condition prolétarienne. »

Cette contradiction, propre à la problématique mise en œuvre par Guerre sociale, ne rompt pas avec le programmatisme, dans la mesure où c’est toujours la même question que l’on tente de résoudre, mais l’intérêt de Guerre sociale est qu’elle ne tente pas d’échapper à la contradiction en abandonnant la théorie des classes, en faisant appel à une détermination de l’être du prolétariat qui serait négativité pure, déjà situé au-delà du capital, ou encore en substituant à la classe des travailleurs salariés une groupe social plus ou moins marginalisé : « ils (les loubards) ne sont pas cette fraction du prolétariat ou de sa jeunesse dont l’existence serait “immédiatement subversive”, car cet être subversif n’est pas un état d’existence dans la rupture. Vieille erreur qui veut trouver une catégorie sociale distincte, en marge de l’establishment, pour incarner la subversion » (p. 72, souligné par nous).

La spécificité de Guerre sociale dans la décomposition du programmatisme, c’est qu’elle tente de résoudre l’impasse à laquelle aboutit le programme à partir du processus lui-même de la lutte de classe. Mais toutefois cette tentative demeure programmatique dans la mesure où pour Guerre sociale, le processus est limité par des conditions extérieures à lui-même et inévitablement le communisme comme tendance réapparaît. Ceci est particulièrement net dans l’article sur le Portugal (n°2).

Au Portugal, « le communisme lui-même n’était pas absent comme activité, initiative et auto-organisation des masses. Mais il n’a pas pu se fixer les objectifs qui auraient assuré une transformation même partielle, même provisoire de la société et aurait fait franchir un saut qualitatif à la lutte. » (p. 54) La contradiction précédente (définition du communisme comme communauté humaine sur la base de l’affirmation du travail) conduit à une nouvelle contradiction : le communisme était là, mais il n’a rien pu faire, il était là comme esprit des masses. Et l’on en revient à une tendance qui n’a pas pu s’actualiser parce que : « ou la communisation est possible, ce qui dépend du développement des forces productives locales, de la situation mondiale, ou elle ne l’est pas… » (p. 61), c’est-à-dire parce que les « conditions objectives » n’étaient pas mûres. L’on a le corollaire de la tendance, les conditions indépendantes de la contradiction de classe. Tout l’article repose sur ce thème : le communisme n’était pas absent (sinon il n’y aurait aucune raison de s’intéresser au Portugal), mais rien de ce qui a été fait n’était en quoi que ce soit un début de communisation de la société (voir tous les exemples donnés dans le chapitre « les limites du processus », p. 54-55). Le stade qualitatif supérieur de la lutte n’est pas réellement un changement qualitatif du rapport entre les classes mais résulte d’un développement qui vient permettre à la contradiction prise de façon invariante et plastique d’aller plus loin.

Mais d’autre part, si l’on affirme que le communisme est autonégation du prolétariat, l’on sera toujours contraint de considérer comme limitées ses pratiques. L’impasse apparait de façon patente à propos du pillage à New York : « les limites du mouvement sont liées aux causes mêmes de son apparition. » (p. 17) Ce que Guerre sociale ne voit pas, c’est que c’est en tant que telles que sont limitées les diverses pratiques du prolétariat, et non comme expression d’une tendance communiste limitée ; elles sont limitées, mais produisent un nouveau rapport entre le prolétariat et le capital, et c’est cette production qui aboutit à la révolution.

Ne considérant pas que la pratique du prolétariat puisse dépasser le programmatisme (puisqu’elle ne la comprend pas comme programmatisme, c’est-à-dire un moment historiquement limité de la pratique du prolétariat), mais d’autre part, posant le communisme comme autonégation du prolétariat sans période de transition préalable, Guerre sociale est forcée de considérer ces pratiques comme du communisme ne se fixant pas d’objectifs. Satisfait par aucune pratique, mais ne comprenant pas qu’elles puissent changer et que cette modification est la production du rapport révolutionnaire entre toutes les classes, les rédacteurs de Guerre sociale cherchent dans les conditions extérieures les limites de celles-ci et tentent d’y remédier selon leurs faibles moyens (tract du 1er mai sur l’abolition du salariat, affiche sur le féminisme). Guerre sociale en est réduit à opposer la « vérité » à une pratique certes limitée, mais qui, tout en étant ce qu’elle est, est à un pouce de passer à un stade supérieur. Guerre sociale appelle un stade supérieur du programmatisme et non sa résolution, son dépassement.

   On ne peut séparer la définition du prolétariat de la contradiction des rapports sociaux capitalistes ou, ce qui revient au même, de la contradiction qui l’oppose au capital, pas plus que l’on ne peut séparer ces deux éléments du procès révolutionnaire, c’est-à-dire de la façon dont on pose le fait que la lutte de classe est résolution des contradictions du programmatisme.

En fait, c’est sur ce dernier point que bute la décomposition du programmatisme : la compréhension de ce qui unit la lutte de classe actuelle et la révolution, la reconnaissance du processus qui permet le passage de la situation actuelle à la révolution ; c’est-à-dire qu’en elle la forme générale de la lutte de classe (pratique de classe visant l’abolition des classes) demeure une contradiction.

Pour le programme classique, cette contradiction est résolue par le programme minimum dans un premier temps, par la période de transition dans un second temps : les deux termes de la contradiction sont séparés dans le temps et ainsi la contradiction en tant que telle disparaît. Le programme minimum, fondé sur les intérêts des travailleurs dans la société capitaliste, permet d’établir une unité entre l’existence et la pratique de ceux-ci dans le mode de production capitaliste et l’antagonisme du prolétariat à celui-ci. Or la décomposition du programmatisme c’est, pour une large part, la caducité du programme minimum (celui-ci se manifeste dès les Gauches communistes dans l’anti-syndicalisme des Gauches allemandes et la critique de toute forme de démocratie de la part des Gauches italiennes[3]). Ceci est fondamental pour comprendre la décomposition actuelle car c’est cette situation qui motive l’interrogation fondamentale de la décomposition : que fait le prolétariat qui est contradictoire au capital ? Et dès l’instant où cette question est posée l’on ne peut que tenter d’isoler la pratique révolutionnaire du prolétariat de l’activité par laquelle il reproduit les rapports de production capitalistes, et partir à la recherche de la spécificité de cette pratique. Ainsi isolée, celle-ci va forcément se réduire soit à une modalité de l’être du prolétariat (et a contrario la contre-révolution prolétarienne chez Crise communiste), soit à un problème organisationnel (le devenir « autonome » du prolétariat, ou la névrose organisationnelle de Révolution internationale), Échanges et mouvement réalisant une transition originale entre les deux, qui fonde le devenir « autonome » dans une modalité de l’être de la classe.

La contradiction du programme n’est pas pour autant reconnue comme le procès même de la révolution. Au contraire, du fait de la caducité du programme minimum, elle s’exacerbe en ce sens que la décomposition tente de la nier, de la manipuler comme nous l’avons déjà dit, en intégrant le second terme de la contradiction (l’abolition des classes) dans le premier (la pratique de classe particulière du prolétariat), sous la forme d’une modalité de l’être de la classe, d’une détermination ou d’une tendance (et cette exacerbation va jusqu’à la négation des classes chez Invariance, qui, elle, fait le mouvement inverse). Ainsi, la décomposition du programmatisme ne sait pas ce qu’est la révolution.

 L’exemple de Guerre sociale nous a permis de le voir a contrario en quelque sorte, ou mieux, nous a permis d’isoler le point que la décomposition du programmatisme est incapable de dépasser : le fait que c’est dans la lutte de classe actuelle qu’existe le mouvement qui produit le rapport révolutionnaire du prolétariat au capital (rapport de simple prémisse), que ce rapport est une production de la lutte présente et non pas la révélation, la manifestation ou le résultat d’une détermination communiste de la classe révolutionnaire.

Pour le groupe Échanges et mouvement, le processus qui mène à la révolution n’est rien d’autre qu’une accumulation des pratiques par lesquelles le prolétariat manifeste son autonomie (sa volonté de faire « autre chose que ce qu’on veut faire de lui ») : il s’agira donc de collectionner les exemples de refus du travail, d’absentéisme, d’indiscipline syndicale, etc. (voir les autres publications d’Échanges à part celle déjà citée : « Un conflit décisif, les organisations syndicales combattent la révolte contre le travail », « Grève sauvage – Dodge Truck – juin 74 », « USA – A Changing Reality », etc.). L’accumulation des preuves de « l’état révolutionnaire » découvert dans le prolétariat tient lieu de mouvement social, c’est là en particulier la fonction du Bulletin (resucée d’ICO), où chacun y va de sa confirmation.

Crise communiste, de son côté, voit le processus révolutionnaire dans l’accumulation de conditions devant aboutir au « moment négatif intrinsèque », qui, lui, permettra que soit révélée la détermination communiste du prolétariat. La pratique actuelle du prolétariat est soit « contre-révolutionnaire », soit du « communisme négatif ». La différence entre Crise communiste et Échanges (sur la base de leur commune problématique), c’est que pour l’un la détermination communiste du prolétariat se manifeste déjà et qu’il ne lui reste plus qu’à se manifester encore pour que ce soit la révolution, alors que pour l’autre elle n’existe pas encore mais dès qu’elle sera là, ce sera la révolution. Dans les deux cas, la révolution dépend d’une modalité de l’être du prolétariat.

Pour Invariance, il n’y a plus de contradiction, plus de classes et le capital est devenu lui-même la condition de toutes les conditions, il faut simplement poursuivre la tâche d’affirmation du besoin de communauté qui existe depuis des lustres.

RI/le PIC : que vienne la crise qui dégagera le prolétariat des influences de la bourgeoisie et surtout des organisations réformistes, lui permettant ainsi d’affirmer son être brimé. CPAO : vive la lutte ! vive l’autonomie !

Toutes ces analyses ont en commun de ne pas saisir le passage de la situation actuelle à la révolution comme le développement de la lutte de classe elle-même (il faut qu’intervienne quelque chose de plus) ou, lorsque l’une d’entre elles le saisit (Guerre sociale), de ne pas comprendre que ce développement est une modification du rapport entre les classes. À travers la décomposition du programme, qu’est le contenu de la lutte de classe du prolétariat et de la contre-révolution se fixant sur les limites du processus révolutionnaire, est produit un rapport entre les classes dans lequel le prolétariat résout les contradictions du programmatisme, et non radicalise celui-ci. Les limites du processus révolutionnaire, ce sont les limites du développement du capital qui n’est rien d’autre que lutte de classe. Ce développement n’est pas un développement « objectif », mais une transformation du rapport entre les classes. Cette transformation telle qu’elle se déroule actuellement, et non l’émergence de la tendance communiste du prolétariat, de sa négativité.

Le prolétariat est la classe des travailleurs salariés, c’est-à-dire du travail vivant subsumé sous le capital. Cette subsomption c’est l’exploitation, c’est-à-dire la production d’un incrément de valeur par rapport à la valeur avancée, c’est la contradiction du rapport social capitaliste, c’est la définition sociale du prolétariat, ce qui en fait une classe de la société capitaliste. C’est donc par le processus qui en fait une classe de la société capitaliste que le prolétariat est en contradiction avec la société capitaliste. Ainsi le prolétariat est une classe révolutionnaire : une classe dont la pratique de classe est l’abolition des classes et par là la réalisation de l’immédiateté sociale de l’individu, du communisme.

Tous les problèmes actuels de la révolution viennent du fait que l’on est dans une période de décomposition de l’ancien contenu de la lutte de classe et simultanément de production d’un nouveau rapport entre les classes. Il s’agit de produire une théorie non programmatique de la révolution.

L’exploitation : reproduction réciproque et contradictoire du prolétariat et du capital

Le capital : rapport social de production

Pour que la valeur devienne capital, c’est-à-dire valeur en procès, il faut que l’on ait d’un côté le travailleur libre, de l’autre toutes les conditions, tant subjectives d’objectives de l’effectuation du travail. Cela signifie que ces conditions ne sont du capital que dans le rapport social de production suivant : « 1) Il n’y a d’un côté la force travail vivante sous une forme purement subjective séparée des éléments de sa réalité objective, c’est-à-dire aussi bien des conditions du travail vivant que des moyens de subsistance pour maintenir en vie la force de travail ; bref, nous avons d’un côté la possibilité vivante du travail dans toute son abstraction. 2) Il y a, de l’autre côté, la valeur, ou le travail matérialisé. L’accumulation de valeurs d’usage doit être suffisamment grande pour fournir les conditions objectives nécessaires non seulement à la création des produits ou des valeurs servant à reproduire ou à conserver la force de travail vivante, mais encore à l’absorption du surtravail ; bref, il faut qu’existe pour le travail le matériel objectif. 3) Il doit y avoir entre les deux côtés un libre rapport d’échange – circulation monétaire – fondé sur la valeur, et non sur un rapport de domination et de servitude ; en d’autres termes, il faut qu’il y ait une médiation entre les deux extrêmes. La production ne fournit pas directement les moyens de subsistance aux producteurs : l’échange en est l’intermédiaire ; comme il n’est pas possible de s’emparer directement du travail d’autrui, il faut acheter la force de travail à l’ouvrier dans le procès d’échange. 4) Enfin, le côté représentant les conditions objectives du travail en tant que valeurs indépendantes et existant pour elles-mêmes, doit avoir la forme-valeur et avoir pour but l’autovalorisation et l’argent, et non pas la jouissance immédiate, ni la création de valeurs d’usage. » (Fondements, t.1, Ed. Anthropos, p. 427-428)

Le quatrième point est une remarque sur le second : la valeur n’est capital qu’en se valorisant, qu’en s’accroissant par un échange avec le travail vivant ; ce n’est pas dans un but que face au travail la valeur pourrait se déterminer à avoir ou non, en effet face au travail, elle est le caractère social d’un travail socialement déterminé, le travail libre, et leur séparation inclut la médiation du salariat ainsi que la production de plus-value.

Si les moyens de production, matières premières et moyens de subsistance, font face au travail comme valeur, cela implique entre les deux une médiation qui est le salariat, et par là même cela implique que ces valeurs ne le sont qu’en se valorisant. Séparation du travail et de ses conditions, salariat, production de plus-value, valorisation, sont donnés simultanément comme un seul et même procès social : c’est le mode de production capitaliste. Face au travail, la valeur est la socialisation d’un travail historiquement déterminé, elle est du capital et implique face à elle le travail comme travail salarié. Dès que le travail est séparé de ses conditions, celles-ci lui font face comme valeur, mais dans cette séparation elles ne sont valeur qu’en se valorisant.

Travail d’un côté, capital de l’autre, tels sont les termes du rapport social capitaliste, mais ce rapport social considéré dans son ensemble, c’est un procès de production. Définir les termes du rapport de production capitaliste, c’est définir un procès de production car, premièrement, la rencontre de ces éléments n’est pas fortuite, ils se produisent réciproquement, ce ne sont pas des échangistes égaux et, deuxièmement, ils sont les éléments même du procès de production : « nous n’avons plus affaire à la division sociale du travail dont chaque branche est autonome, le cordonnier, par exemple, vendant des chaussures et achetant du cuir et du pain, mais à une division des éléments d’un procès de production qui en réalité forment un tout, mais dont l’autonomie est poussée jusqu’à l’antagonisme et la personnification respective. » (VIème chapitre, p. 185). Le rapport de production capitaliste, ce sont les éléments du procès de production indépendants l’un de l’autre et se rapportant l’un à l’autre dans les deux moments de l’échange entre le travail et le capital : le procès de production lui-même et sa formalité essentielle, l’échange salarial.

En tant qu’il créé de la valeur, de la valeur étrangère à lui-même, le travail transforme le travail objectivé en capital, c’est-à-dire sa valeur s’accroissant d’un incrément de valeur. L’unification des éléments du procès de production ne s’effectue que comme objectivation du travail qui crée de la valeur, et plus de valeur que ne coûte sa reproduction, le travail devient la force même du capital et le procès de production est l’unité indissoluble du procès de travail et du procès de valorisation.

Ce n’est qu’en devenant procès, en s’accroissant, en absorbant le travail vivant, qui s’objective, que la valeur devient capital, cependant dès le premier moment de l’échange elle est capital de par sa séparation et son autonomie face au travail et de la division des éléments du procès de production qu’elle opère en elle-même entre la partie constante de la valeur-capital et sa partie variable. Le travail vivant n’est jamais capital parce qu’il n’est jamais en tant que tel valeur, il est cependant dans le procès de production un mode d’existence réel du capital en tant qu’il est la valeur d’usage en quoi s’est convertie une partie de la valeur avancée. C’est dans le fait que le rapport de production capitaliste entre le travail vivant et le capital s’articule en deux moments, que le procès de production est identique au rapport de production en tant qu’il est le procès de la reproduction. Le procès de production capitaliste, c’est le rapport de production capitaliste se reproduisant par lui-même (d’où le fait que le rapport de production capitaliste n’est pas un rapport de domination mais exclusivement d’exploitation).

Cette identité au niveau du procès d’ensemble du capital nous oblige à considérer plus précisément cet élément du rapport de production capitaliste qu’est le capital. Parler de rapport de production capitaliste ce n’est pas considérer une unité extérieure aux éléments dont elle est l’unité, une chaîne les reliant. L’unité que constitue le rapport de production capitaliste c’est de par la séparation du travail et de ses conditions la forme sociale spécifique de travail salarié et de capital revêtue pour chacun de ces éléments et qui est pour chacun d’eux la production et l’exigence de l’autre. Travail salarié d’un côté, capital de l’autre tels sont les termes du rapport social de production capitaliste, mais ce rapport c’est pour chaque élément la production nécessaire de l’autre. Le travail salarié c’est le rapport social que le travail entretient avec ses conditions, le capital c’est le rapport social que les conditions de travail entretiennent avec le travail, son contenu est identique c’est la séparation avec l’autre et leur reproduction réciproque dans la subsomption du travail sous le capital ; le rapport de production capitaliste c’est le rapport entre le travail salarié et le capital, il n’existe pas en dehors de la forme spécifiquement sociale des moyens de production comme capital et du travail comme travail salarié ; le rapport de production capitaliste n’est pas quelque chose qui unifierait, ou relierait le travail salarié et le capital, il n’est que le travail salarié et le capital en ce qu’ils sont chacun un rapport de production exprimant la nécessité de l’autre et par là de contenu identique : l’exploitation. Ce n’est pas un rapport social sous-jacent qui transformerait le travail en travail salarié et les conditions de travail en capital, c’est leur rapport réciproque qui leur imprime simultanément la forme sociale de capital et de travail salarié.

 Cependant le rapport entre le travail salarié et le capital n’est pas un simple rapport de reproduction réciproque, c’est un rapport d’exploitation : le capital s’empare du procès de travail et le travail est subsumé sous le capital ; « dans le procès de travail considéré en soi, l’ouvrier utilise les moyens de production ; dans le procès de travail, qui est en même temps procès de production capitaliste, les moyens de production emploient l’ouvrier, en sorte que le travail n’est plus qu’un moyen grâce auquel une somme donnée de valeurs, soit une masse déterminée de travail objectivé, absorbe du travail vivant, en vue de se conserver et de s’accroître. Le procès de travail est donc procès d’autovalorisation de travail objectivé grâce au travail vivant. » (VIème chapitre, p. 172-173)

La valeur agissant comme capital s’empare de tous les éléments du procès de travail dont elle fait un procès d’autovalorisation : « pour autant que le capitaliste achète les éléments matériels du procès de travail, ils représentent certes son capital, mais cela vaut aussi pour le travail qui représente lui aussi son capital, puisqu’il appartient à l’acheteur de la force de travail, au même titre que les conditions objectives qu’il a achetées. Ce qui lui appartient ce ne sont pas seulement les divers éléments, mais l’ensemble du procès de travail. Le capital qui, auparavant, existait sous la forme monétaire existe à présent sous la forme du procès de travail. » (VIème chapitre, p.152) Il ne faut pas confondre l’appropriation du procès de travail par le capital avec le procès de travail lui-même, sous peine de faire, des éléments matériels du procès de travail, du capital de façon inhérente à eux.

Le capital est un rapport de production, le réduire au rôle de moyen de production devenant capital c’est réduire le capital au capital constant et donc détruire la notion même de capital qui n’est valeur qui s’accroît que parce qu’une partie du capital est une grandeur variable. Ce sont tous les éléments du procès de travail que s’approprie le capital. Le capital n’est pas que du travail objectivé, le travail est également un de ses modes d’existence réel, cependant la valeur du capital variable ne pénètre pas dans le procès de production, il s’y substitue l’activité créatrice de valeur, qui elle-même n’est pas valeur. En s’emparant de tous les éléments du procès de travail et en les mettant en liaison comme procès d’autovalorisation, il apparaît que face au travail salarié le rapport de production qu’est le capital est la subsomption du travail vivant et par là qu’il est l’agent de la reproduction réciproque des deux pôles. Cette reproduction réciproque c’est le procès de la valeur, le capital en mouvement, la subsomption du travail sous le capital.

Le capital c’est la valeur s’appropriant les éléments du procès de travail à seule fin de s’accroître, si le travail objectivé dans les moyens de production (le capital est toujours du travail objectivé en ce qu’il est valeur, mais valeur autonomisée, c’est-à-dire indifférent quant à la substance) apparaît comme capital par excellence, c’est parce que leur valeur entre comme telle dans le procès de production, tandis que la valeur du capital variable n’y pénètre jamais. Il s’ensuit également que pénétrant dans le procès de production, c’est la valeur incorporée dans les conditions objectives de la production qui absorbe le travail vivant. Une partie de la valeur-capital passe des mains du capitaliste dans celles de l’ouvrier, elle devient alors instrument de la circulation simple des marchandises, mais le travail devient alors un mode d’existence du capital, cela ne signifie pas qu’il devient du capital mais qu’il appartient au capital, qu’il est une valeur d’usage en laquelle s’est convertie une fraction de la valeur-capital, valeur d’usage grâce à laquelle l’ensemble de la valeur avancée va devenir une grandeur variable.

Dans le procès de valorisation « ce n’est pas l’ouvrier qui utilise les moyens de production, mais les moyens de production qui utilisent l’ouvrier. Ce n’est pas le travail vivant qui se réalise dans le travail matériel comme en son organe objectif, mais le travail matériel qui se conserve et s’accroît en absorbant du travail vivant si bien qu’il devient valeur créant de la valeur, capital en mouvement.

« Les moyens de production n’ont plus pour fonction que d’aspirer en eux la plus grande quantité possible de travail vivant, et le travail vivant n’est plus qu’un moyen de valoriser les valeurs existantes, autrement dit, de les capitaliser. Pour cette raison encore, les moyens de production apparaissent éminemment au travail vivant comme l’existence même du capital, et à ce stade, comme domination du travail passé et mort sur le travail présent et vivant. C’est justement parce qu’il crée de la valeur, que le travail vivant est constamment incorporé au procès de valorisation objectivé.

« En tant qu’effort et dépense de force vitale, le travail est activité personnelle de l’ouvrier, mais, en tant qu’il crée de la valeur lorsqu’il est engagé dans le procès de production, est lui-même un mode d’existence de la valeur-capital, partie intégrante de celle-ci. Cette force qui conserve la valeur tout en en créant une nouvelle, est donc la force même du capital, et son procès apparait comme procès d’autovalorisation du capital, et plus encore d’appauvrissement de l’ouvrier, qui est bien celui qui crée la valeur, mais valeur étrangère à lui-même.

« Sur la base de la production capitaliste, cette propriété du travail objectivé de se transformer en capital, c’est-à-dire de transformer les moyens de production en moyens de commander et d’exploiter le travail vivant semble être inhérent aux moyens de production en soi et pour soi (puisque sur cette base le lien est potentiel) et inséparable d’eux, cette propriété leur revenant parce qu’ils sont des objets, des valeurs d’usage. Les moyens de production apparaissent donc, en soi et pour soi, comme capital, parce que le capital – autrement dit, un rapport de production déterminé dans lequel, au sein de la production, les possesseurs des moyens de production apparaissent réifiés face aux facultés vivantes du travail – apparait comme chose. » (VIème chapitre, p. 139-140)

En résumé : capital et travail salarié sont tous deux des rapports de production, c’est-à-dire une forme sociale spécifique revêtue par un élément du procès de production de par son rapport avec les autres. Capital et travail salarié se reproduisent réciproquement en ce que le procès de production est la réunion des conditions objectives et subjectives de la production dont ils sont la forme sociale. Cependant cette reproduction réciproque comme principal résultat du procès de production n’a lieu qu’en tant que ce procès est procès de valorisation, c’est-à-dire procès d’exploitation, elle n’a lieu que par la subsomption du travail sous le capital, d’où le fait que travail salarié et capital sont tous deux des rapports de production se reproduisant réciproquement de par la nature même du rapport de production déterminé qu’est le capital. Dans le procès de production en ce qu’il est procès de valorisation, la reproduction réciproque du travail salarié et du capital se confond dans la valorisation du capital, dans sa reproduction[4]. Il en résulte que c’est à partir du rapport de production déterminé qu’est le capital que se fonde l’unité du mode de production, qui est la structuration des rapports de production capitaliste, en ce que la production de plus-value le définit.

La contradiction entre le prolétariat et le capital

D’après ce que nous venons de dire il est évident que la contradiction entre le prolétariat et le capital se noue dans le seul rapport qui peut être le leur : l’exploitation, c’est donc celle-ci qu’il va nous falloir analyser pour saisir cette contradiction.

L’exploitation c’est le procès même de reproduction des rapports sociaux capitalistes, il faut en effet cesser de considérer la reproduction du capital comme occultant la contradiction qui l’oppose au prolétariat.

Le prolétariat c’est la classe des travailleurs salariés, or le travail salarié c’est avant tout le travail qui produit le capital, une activité de transposition de ses forces sociales par le travailleur.

Par son échange avec le travail vivant, la valeur devient valeur en procès, capital. Les conditions de production se présentent comme valeur face au travail dont la valeur d’usage est la production d’une valeur supérieure à sa valeur d’échange (valeur d’échange de la force de travail). La valeur d’usage de la marchandise force de travail est le travail productif de valeur, or le temps durant lequel doit fonctionner la force de travail n’est pas fixé par sa valeur d’échange mais est une détermination de sa valeur d’usage, donc ce temps appartient, après l’échange salarial, au capital qui apparait, dans sa forme primordiale de domination sur le travail, comme contrainte au surtravail. Si le capital est le procès de la valeur, c’est que la valeur avancée est engrossée, mais cela n’est possible que parce qu’il oppose et unifie en les mettant en mouvement, le travail objectivé et le travail vivant.

La valeur avancée ne devenant capital que par la création de plus-value, le capital « repose essentiellement sur les deux éléments suivants : 1) l’achat et la vente de la capacité de travail […]. Cet achat-vente de la force de travail implique déjà que les conditions objectives de travail – moyens de subsistance et de production – soient séparées de la force vivante du travail, devenue l’unique propriété dont l’ouvrier dispose, et donc l’unique marchandise qu’il peut offrir à l’acheteur éventuel. 2) Le véritable procès de production […], procès réel de consommation de la force de travail. » (VIème chapitre, 10/18, p. 187-188)

L’achat de la force de travail incorpore au capital l’usage de la puissance de travail, il fait d’un quantum de travail vivant l’un des modes d’existence du capital lui-même. Cependant, même si de par la forme autonome dans laquelle, respectivement, les conditions de production et la puissance du capital se font face, ces conditions sont d’emblée du capital en soi, ce n’est pourtant pas cet échange qui le transforme en capital. « C’est dans le procès de production effectif que le travail vivant se métamorphose en capital. » (Théories sur la plus-value, t. 1, Ed. Sociales, p. 462) Une fois le travail vivant devenu un mode d’existence du capital : « le possesseur d’argent opère maintenant en tant que capitaliste. Il consomme la marchandise qu’il a achetée et le travailleur la fournit, l’usage de sa puissance de travail étant le travail même. Par le premier échange, le travail lui-même est devenu une portion de richesse matérielle. C’est le travailleur qui effectue le travail, mais celui-ci appartient au capital et n’en est plus qu’une fonction. C’est pourquoi il s’effectue sous son contrôle et sa direction ; et le produit dans lequel il se matérialise est la nouvelle forme sous laquelle le capital apparait, ou plutôt sous laquelle il se réalise en acte comme capital. Dans ce procès, le travail se matérialise donc directement, se transforme immédiatement en capital, après avoir été déjà incorporé formellement au capital par la première transaction. » (Ibid., p. 466)

L’ensemble du procès de travail apparait donc se déroulant entre le travail vivant et le travail objectivé, dans ce procès non seulement le travail vivant se transforme en travail objectivé, mais encore le travail objectivé devient réellement, et par la transformation précédente, du capital.

En résumé, ce procès inclut : « 1) le rapport réciproque de l’argent et de la puissance de travail en tant que marchandise, l’achat et la vente entre le possesseur d’argent et le possesseur de la puissance de travail en tant que marchandise, l’achat et la vente entre le possesseur d’argent et le possesseur de la puissance de travail ; 2) la subsomption directe du travail sous le capital ; 3) la transformation réelle du travail en capital dans le procès de production ou, ce qui est la même chose, la création de plus-value pour le capital. Deux sortes d’échange entre le travail et le capital ont lieu. Le premier n’exprime que l’achat de la puissance de travail et donc du travail en acte, et donc de son produit. Le deuxième exprime la transformation directe du travail vivant en capital, ou sa matérialisation en tant que réalisation du capital. » (Ibid., p. 467)

Si l’on envisage tout le procès, les deux moments étant réunis, on obtient comme résultat qu’un quantum déterminé de travail matérialisé s’est échangé contre un quantum plus grand de travail vivant. Le principal résultat n’est donc pas le produit, ni même celui-ci en ce qu’il est marchandise, mais c’est la plus-value, donc le capital. Le travail objectivé se dresse à nouveau comme moyen d’absorber le travail vivant. Le capital se valorise en s’appropriant le travail. Le résultat de l’échange entre le travail et le capital c’est la valorisation et ce n’est que dans le procès de production que celle-ci se réalise là où le capital consomme effectivement le travail.

L’exploitation, c’est-à-dire la production de plus-value est la dynamique de la reproduction du capital, c’est le procès même qui réalise en acte le capital. Cependant l’exploitation n’a lieu que dans la subsomption du travail sous le capital, en cela elle n’est pas simplement la production d’incrément de valeur par rapport à la valeur avancée, elle est le procès qui définit le prolétariat comme classe, comme être de la communauté que forme le mode de production capitaliste. L’exploitation c’est la définition sociale du prolétariat, c’est son appartenance à la communauté, sa définition par la communauté, en qu’elle est implication de l’autre pôle de la société, le capital.

Il est à la limite faux de parler pour l’exploitation, comme cela fut fait dans des Notes de travail précédentes, de « devenir social du prolétariat », comme s’il y avait un état a-social, devenant social. Le prolétariat est une classe, par là même il est défini par sa relation à la classe qui lui est antagonique, c’est-à-dire sa relation à la communauté. Cependant la spécificité de cette relation, d’appartenance à la communauté, de cette définition par elle, qu’est l’exploitation (transposition des forces sociales du prolétariat de par la nature des deux pôles qui forment la communauté) entraîne que dans le même mouvement où elle est la définition sociale d’emblée du prolétariat, elle pose ses forces sociales en face de lui ; ce n’est pas un devenir social mais simplement un mouvement fondé sur l’exploitation, sur l’extranéisation des forces sociales du prolétariat, cela étant impliqué dans sa définition même de classe de travailleurs salariés.

C’est la définition du capital comme valeur en procès que nous retrouvons : « la conversion du travail (activité vivante et efficiente) en capital résulté directement de l’échange entre le capital et le travail qui confère au capitaliste le droit de propriété sur le produit du travail (le commandement sur le travail). Mais cette conversion se réalise seulement dans le procès de production.

« Il est donc absurde de se demander si le capital est productif ou ne l’est pas. Le travail lui-même n’est productif que s’il est recueilli au sein du capital qui constitue la base de la production dont le capitaliste est le commandant. La productivité du travail devient force productive du capital, tout comme la valeur d’échange générale des marchandise se cristallise dans l’argent. Le travail n’est pas productif s’il n’existe pour le travailleur lui-même en opposition au capital. Il n’est pas productif comme activité directe du travailleur parce qu’il n’aboutit alors qu’à la circulation simple où les transformations ont un caractère purement formel.

« Certains prétendent que la force productive attribuée au capital est une simple transposition de la force productive du travail, mais ils oublient que le capital est précisément cette transposition, et que le travail salarié implique le capital de sorte qu’il est, lui aussi, transsubstantiation, c’est-à-dire une activité qui semble étrangère à l’ouvrier. » (Fondements, t.1, p. 256) L’appartenance sociale du prolétariat à la communauté, sa définition comme classe de cette société, c’est l’exploitation et par là même, c’est sa séparation d’avec les forces sociales, les deux moments n’en font qu’un dans l’exploitation. Le prolétariat est antagonique à la communauté de par sa définition même par celle-ci, son antagonisme au capital est son antagonisme à la communauté car le capital n’existe que pour autant qu’il se présuppose et présuppose l’implication réciproque des deux classes de la communauté dans leur définition respective.

La subsomption du travail sous le capital (l’exploitation) produit les conditions de sa propre reproduction, se présuppose. De par le rapport originel dans lequel le capital se donnait une quantité de travail matérialisé contre la force de travail vivant de l’ouvrier et de par lequel l’usage de ce travail, la propriété de ses produits étaient conférés au capitaliste, il découle que tout le produit et, pour ce qui nous intéresse, toute la partie de ce produit équivalent au surtravail, devient maintenant du capital additionnel.

« Tous les éléments de la production sont maintenant réunis en face de la force de travail vivante comme des forces extérieures et étrangères qui l’utilisent et la consomment dans des conditions indépendantes d’elle ; mais on constate en même temps qu’ils sont le produit et le résultat du travail vivant […] Cette valeur nouvelle qui, en tant que capital autonome, fait face au travail vivant et s’échange contre lui, est le produit du travail […]

« La valeur autonome et existant pour soi en face de la force de travail vivante (c’est-à-dire le capital) représente l’indifférence de l’objet en soi ; elle fait que les conditions objectives du travail sont étrangères à la force de travail vivante. Tout cela va si loin que les conditions matérielles de la puissance de l’ouvrier existent en dehors et en face de lui ; qui plus est, elles sont personnifiées dans le capitaliste, qui a une volonté et un intérêt propres. La propriété, c’est-à-dire les conditions matérielles, est donc entièrement dissociée et séparée de la force de travail vivante. Les moyens de production lui font face en tant que propriété d’autrui, réalité d’une autre personne juridique, domaine absolu de sa volonté. C’est ainsi que le travail apparait comme du travail étranger en face du capitaliste qui personnifie la valeur ou les conditions de travail.

« Cette séparation absolue entre la propriété et le travail, entre la force de travail vivante et les conditions de sa réalisation, entre la valeur et l’activité créatrice de valeur fait que le contenu même du travail est étranger à l’ouvrier. Mais à présent, cette séparation apparait, elle aussi, comme le résultat du travail lui-même : c’est la matérialisation des différents éléments du travail. En effet, au travers du nouveau procès de production qui suit et confirme l’échange entre le capital et le travail vivant, le surtravail, et donc la plus-value, le surproduit, et même le résultat tout entier du travail (surtravail et travail nécessaire) sont posés sous forme de capital, c’est-à-dire indépendamment de la force vivante, simple valeur d’usage en opposition à la valeur d’usage échange.

« La force de travail vivante s’approprie uniquement les conditions subjectives du travail : elle se reproduit donc comme simple force de travail séparée des conditions de sa réalisation. Qui plus est, elle a posé ces conditions en face d’elle comme des choses, des valeurs s’incarnant en une personne étrangère qui la domine.

« Non seulement l’ouvrier ne sort pas plus riche du procès de production, mais en sort plus pauvre qu’il n’y est rentré. En effet, il n’a pas seulement réalisé les conditions pour que le travail nécessaire appartienne au capital, mais la possibilité subsistant dans l’ouvrier, de créer de la valeur existe maintenant dans la valeur additionnelle, le surproduit, bref dans le capital, qui domine la force de travail vivante ; c’est une valeur autonome, douée de force et de volonté en face de sa pauvreté abstraite et privée de toutes les choses, pure subjectivité. Il n’a pas seulement produit la richesse pour autrui et le dénuement pour lui-même, mais encore le rapport de cette richesse à la pauvreté de l’ouvrier […] 

« Tout cela découlait de l’échange dans lequel le capital trouvait une quantité de travail matérialisé contre la force de travail vivante de l’ouvrier : mais, à présent, ce travail matérialisé apparait comme le propre produit de l’ouvrier qui a créé les conditions extérieures de son existence, l’autonomie de ces conditions matérielles en opposition à lui-même. Si l’ouvrier s’est objectivé lui-même, cette objectivation n’est en fait qu’une puissance matérielle, indépendante de lui et le dominant, bien qu’elle soit produit par son activité à lui […]

« Mais, si le capital apparait ainsi comme le produit du travail, le produit du travail apparait tout autant comme capital. Ce n’est plus seulement un simple produit, ni une valeur échangeable, mais du capital, travail matérialisé dominant et commandant le travail vivant. Le capital apparait également comme produit du travail, parce que ce produit est propriété d’autrui, mode d’existence autonome en face du travail vivant ; parce que le produit du travail, le travail matérialisé, est doté, par le travail vivant d’une âme propre, si bien qu’il se fixe en face de l’ouvrier comme une puissance étrangère.

« L’ouvrier voit son activité au sein du procès de production sous l’angle suivant : il rejette constamment de lui, telle une réalité étrangère, ce qu’il réalise sous forme de conditions objectives. C’est pourquoi il apparait comme une pure force de travail privée de toute substance, mais pourvue de besoins en face de cette réalité qu’il ne crée pas pour lui, mais pour un autre, elle n’est donc pas sa réalité à lui, mais celle d’un autre qui s’oppose à lui. Ce procès de réalisation est donc le procès de déréalisation du travail.

« Le travail est objectif, mais il crée l’objectivité comme son non-être à lui, ou comme l’existence de sa non-existence, c’est-à-dire comme l’existence du capital. Le travail retourne à lui-même comme simple possibilité de création de la valeur ou de la valorisation, parce que le monde entier de la richesse réelle, ainsi que les conditions effectives de sa réalisation lui font face sous des modes d’existences autonomes. De simple possibilité qu’elle est au sein du travail vivant, la richesse devient, grâce au procès de production, une réalité extérieure et même étrangère au travail. » (Fondements, t. 1, pp. 414-417)

Ainsi, si l’on considère le mouvement d’ensemble de reproduction du capital, l’autoprésupposition des rapports de production capitaliste, on voit que l’appartenance sociale du prolétariat à la communauté, c’est-à-dire son rapport nécessaire avec la classe qui lui est antagonique est la production pour lui-même de son antagonisme à cette communauté. Si en produisant du capital additionnel, le prolétariat s’astreint lui-même à créer encore du capital additionnel, c’est que c’est de son propre procès de reproduction de sa nature de classe, de reproduction de sa particularité sociale qu’il s’agit. La subsomption du travail sous le capital, ce mouvement qui est le capital en acte (la production de plus-value) est le mode d’être social du prolétariat comme ne pouvant qu’être sa propre déréalisation ; son dénuement et son existence comme classe sociale.

« Enfin le procès de production et de valorisation a pour résultat essentiel la reproduction et la production nouvelle du rapport entre le capital et le travail, entre le capitaliste et l’ouvrier. Le rapport social de production est un résultat plus important de ce procès que n’en sont les fruits matériels. En effet, au sein du procès lui-même, l’ouvrier se produit lui-même, en tant que force de travail, en face du capital, de même que le capitaliste se produit en tant que capital, en face de la force de travail vivante : chacun se reproduit lui-même en reproduisant l’autre, sa négation. Le capitaliste produit le travail pour autrui ; le travail crée le produit pour autrui. Le capitaliste produit l’ouvrier et l’ouvrier le capitaliste, etc. » (Fondements, t. 1, p. 422)

La contradiction entre le prolétariat et le capital qui détermine le premier à abolir le second n’est pas simplement la séparation entre le travail et les conditions, n’est pas simplement dans le fait que « le travail est objectif, mais il crée l’objectivité comme son non être à lui ou comme l’existence de sa non-existence, c’est-à-dire l’existence du capital » (Fondements, t. 1, p. 417) ; ou alors que « la réalité du travail n’existe par pour lui, mais pour un autre qui s’oppose à lui. Ce procès de réalisation est donc le procès de déréalisation du travail. » (Ibid.) En rester là, ce serait analyser la contradiction entre le prolétariat et le capital et ce qui détermine le prolétariat à abolir le capital comme étant dans le prolétariat une contradiction entre « l’humanité » et la « non-humanité ». De plus, cette contradiction dans les termes demeurerait inexpliquée car il manquerait ce qui dans la définition sociale du travail pose cette contradiction et assure simultanément la médiation entre ces termes, c’est-à-dire le travail sous sa forme sociale de travail salarié. Cette contradiction dans les termes découle de la nature même du salariat ; ce que pose donc le rapport salarial entre le travail et le capital c’est d’une part cette objectivation du travail comme une réalité étrangère au travail, comme capital, et d’autre part la médiation qui les unit ainsi que la reproduction de leur séparation.

Tant qu’on oppose « pauvreté absolue » et « possibilité générale de la richesse » qui s’objective dans le capital, on n’est pas encore parvenu au niveau de la contradiction réelle entre le prolétariat et le capital et cela parce que, paradoxalement, on ne tient pas compte de leur rapport et de leur unité. Leur rapport et leur unité c’est le procès de production capitaliste, en ce qu’il est l’unité immédiate du procès de valorisation et du procès de travail.

Pour avoir une saisie globale de l’exploitation comme contradiction entre le prolétariat et le capital, il faut 1) que dans ce procès les deux éléments s’impliquent réciproquement (autrement dit que le procès en produisant le dénuement pour lui-même, extériorise ses forces, sociales comme capital) – c’est ce que nous avons vu dans les paragraphes précédents – mais encore 2) que cette extériorisation soit en contradiction avec son propre dénuement, c’est-à-dire avec sa situation de classe dans les rapports sociaux capitalistes. Il faut que le mouvement qu’est l’exploitation soit une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le mouvement, qu’elle ait là son contenu, mais aussi qu’elle ait là, en tant qu’exploitation sa propre contradiction. Cette contradiction c’est celle entre le surtravail et le travail nécessaire. Dans cette contradiction apparait que l’existence sociale du prolétariat, la subsomption du travail sous le capital qui n’a pour contenu et existence que l’extraction de surtravail est en contradiction avec la reproduction sociale de son dénuement, c’est-à-dire avec sa mise en rapport avec les conditions de sa reproduction, mise en rapport qui ne dépend pas de lui mais du capital ; et inversement que cette mise en rapport nécessaire, pour le capital, est en contradiction avec l’accumulation du capital qui est extériorisation et objectivation des forces sociales du travail.

 « Si le capitaliste n’a pas besoin de son surtravail, l’ouvrier ne pourra pas effectuer son travail nécessaire ni produire ses moyens de subsistance. S’il ne peut les obtenir au moyen de l’échange, il devra compter sur les avances que d’autres voudront prélever sur leur revenu. En tant que travailleur, il ne peut vivre que s’il échange sa force de travail contre la fraction du capital constituant le fonds de travail. Pour lui, cet échange est fortuit, car il est lié à des conditions qui n’ont rien à voir avec celles de sa vie organique. C’est donc un pauvre virtuel.

« Par suite des conditions de la production capitaliste, l’ouvrier doit produire toujours davantage de surtravail, tandis que le travail nécessaire rendu libre augmente de l’autre côté. Ses chances de paupérisme augmentent donc. » (Fondements, t. 2, p.105) La situation dans laquelle l’ouvrier est ravalé au rang de pauvre effectif n’est que l’état extrême de la contradiction entre son dénuement et l’extranéisation de ses forces sociales comme capital, il n’est nul besoin de cet aboutissement pour que la contradiction existe.

Dans l’exploitation, « le travail est et reste la présupposition, le surtravail n’existant qu’en fonction du travail nécessaire et dans la mesure où celui-ci existe. Le capital doit créer sans cesse du travail nécessaire pour en extraire du surtravail : il doit l’augmenter (d’où une multiplication des journées simultanées) pour accroître son excédent, mais il doit, en même temps, abolir le travail nécessaire pour en faire du surtravail […]. En même temps, et à mesure que le capital crée du surtravail, il crée et abolit le travail nécessaire. » (Fondements, t. 1, p. 355-357)

Il découle de ce procès contradictoire une double présupposition. 1) le travail nécessaire présuppose le surtravail au sens où il en est la condition absolue ; 2) le surtravail présuppose le travail nécessaire. De cette double présupposition, il en résulte que mise en mouvement, la contradiction se présente ainsi : « la force de travail ne peut effectuer son travail nécessaire que si son surtravail peut avoir une valeur pour le capital, si celui-ci peut le valoriser. » (Fondements, t. 3) Or non seulement sitôt que cette valorisation est entravée par tel ou tel obstacle la force de travail est privée des conditions de reproduction de son existence, mais encore le processus « normal » de la valorisation est abolition et création de travail nécessaire. Le capital ne peut créer du travail nécessaire que s’il est susceptible de le transformer en surtravail c’est-à-dire que s’il accroît sa valorisation et seul cet accroissement lui permet de reposer le travail nécessaire. Chaque terme n’existe que par son contraire.

On voit ainsi que l’exploitation, l’extraction de surtravail dans la subsomption du travail sous le capital, mais aussi la relation médiate du travailleur avec ses conditions subjectives d’existence est bien la contradiction entre le prolétariat et le capital parce qu’elle est dans le mode de production capitaliste lui-même une contradiction, c’est-à-dire pour elle-même.

Nous n’avons pas encore fini d’analyser la contradiction entre le prolétariat et le capital car si nous avons bien défini tout d’abord qu’ils s’impliquent et ensuite que cette implication réciproque est pour chacun d’eux une contradiction à l’autre et par là à soi-même, pour que nous ayons réellement une contradiction il faut encore que cette relation porte son dépassement. Pour cela, c’est au niveau du procès d’accumulation du capital que nous devons la saisir. Ce n’est qu’à ce niveau-là que se synthétise la contradiction, qu’elle est le mouvement même du capital et de son dépassement.

« Le capital est une contradiction en procès : d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue le temps de travail nécessaire pour l’accroître sous la forme de surtravail.

« Dans une proportion croissante, il pose donc le surtravail comme la condition – question de vie, ou de mort – du travail nécessaire.

« D’une part, il éveille toutes les forces de la science et la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé par elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi nées d’après l’étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. » (Fondements, t. 2, p. 222-223)

Il ne s’agit pas là de l’analyse d’un état général du capital mais de son procès même en tant qu’il est procès contradictoire, il ne s’agit pas non plus d’une contradiction interne au capital face au travail, mais du contenu même de la contradiction entre le travail et le capital ; c’est la contradiction du rapport social capitaliste de production, c’est ce rapport contradictoire entre le capital et le travail comme étant le procès même de l’accumulation du capital et la reproduction du mode de production capitaliste. Il ne s’agit pas non plus de chercher à montrer que cette contradiction du mode de production capitaliste, c’est-à-dire du mouvement dans lequel les individus existent socialement, s’incarne dans une classe ou qu’une classe en serait porteuse, c’est beaucoup plus simple, ce mode de production est contradictoire de par la situation respective et complémentaire du travail et de ses conditions, de par le rapport qu’ils entretiennent comme travail salarié et comme capital.

Dans sa spécificité, le procès de production capitaliste est procès de valorisation. Cela signifie que si le travail crée de la valeur, ce n’est pas dans sa faculté de créer de la valeur que réside sa valeur d’usage pour le capital, mais dans celle de créer de la plus-value, et par là de conserver et de transmettre la valeur existante, la valeur accumulée en tant que capital face au travail et se conservant en s’accroissant. Or si la valeur ne se conserve qu’en se valorisant, qu’en s’accumulant, si par là elle est du capital, son accumulation rend sa valorisation de plus en plus difficile et aléatoire. Il ne s’agit pas d’opposer la valeur à la valorisation puisque la valeur n’existe qu’en se valorisant, mais de poser le contenu contradictoire du rapport qui relie et unifie en une même totalité, le mode de production capitaliste, le prolétariat et le capital. C’est cette contradiction qui est la baisse du taux de profit : « pour lui donner une expression tout à fait générale, voici en quoi consiste la contradiction : le système de production capitaliste implique une tendance à un développement absolu des forces productives sans tenir compte de la valeur et de la plus-value que cette dernière recèle, ni non plus des rapports sociaux dans le cadre desquels a lieu  la production capitaliste, tandis que, par ailleurs, le système a pour but la conservation de la valeur existante et sa mise en valeur à un degré maximum (c’est-à-dire un accroissement sans cesse accéléré de cette valeur). Son caractère spécifique est fondé sur la valeur-capital existante considérée comme moyen de mettre en valeur au maximum cette valeur. Les méthodes par lesquelles la production capitaliste atteint ce but impliquent : diminution du taux de profit, dépréciation du capital existant et développement des forces productives du travail aux dépens de celles qui ont déjà été produites. » (XXXn 6, p. 262)

C’est en partant de la contradiction spécifique du procès de production et du mode de production capitaliste que l’on peut appréhender comment ils définissent le prolétariat comme une classe révolutionnaire (il est identique de dire que le mode de production capitaliste ou que le prolétariat est porteur de communisme). L’appartenance de classe c’est la façon selon laquelle un individu existe socialement en tant qu’individu, c’est sa particularité. De façon raccourcie, on peut dire que le travail du prolétaire existe socialement, est du travail social, non pas simplement en produisant de la valeur, mais à condition que cette valeur produite soit supérieure à ce que coûte sa propre reproduction, donc à condition qu’elle renferme de la plus-value. Ce n’est pas la plus-value qui est le caractère social du travail, mais il n’y a production de valeur que comme valorisation. La production de valeur est mise en valeur de la valeur, c’est le mode d’être social du travail du prolétariat.

La production de plus-value est la condition sine qua non de l’objectivation du travail, de son mode d’être social, plus que la condition elle en est le mouvement, en ce que la production de valeur est valorisation. Or le mouvement même de l’accumulation rapporte constamment la plus-value à toute la valeur produite et transmise, dans le taux de profit. La valorisation, mouvement de la création et de la conservation de la valeur, est le mouvement dans lequel le travail du prolétaire existe comme travail social. En tant que tel (voir chapitre précédent), ce mouvement est sans cesse contradictoire car, s’il est celui dans lequel le travail existe comme travail social, il pose comme sa propre limite l’existence sociale même du travail comme valeur.

On a vu qu’on ne pouvait opposer valeur et valorisation, il s’agit ici de l’appréhension de la contradiction du procès de production capitaliste en ce qu’il est ce qui fonde l’existence du prolétariat en contradiction unitaire avec le capital, en ce que cette contradiction n’est rien d’autre que le mouvement qui définit socialement le prolétariat. Le prolétariat n’est pas « en lui-même » contradictoire au capital, mais le rapport social non plus, il n’est que la façon dont les individus se produisent en société et si le rapport est contradictoire cela signifie que les individus forment des classes antagoniques.

Comprendre que le rapport social ou le procès de production capitaliste sont contradictoires, ce qu’exprime la baisse du taux de profit, c’est, sachant qu’un rapport social est la façon dont les individus existent socialement, comprendre que cette contradiction est celle qui les oppose comme membres d’une classe, à l’intérieur d’une société. Quand on parle de la contradiction du procès de production capitaliste, on parle immédiatement de la contradiction qui oppose les classe de ce procès ; il faut éviter une compréhension fétichiste de la contradiction d’un rapport social posant le rapport social en soi indépendamment des classes.

Ainsi, c’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital ; défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail, comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée face à lui et ne le demeurant qu’en se valorisant, c’est là son existence même de classe face au capital, la distinction (« face à ») étant le rapport entre les deux. L’exploitation est la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Ce n’est donc que comme mouvement de l’accumulation qu’existe et se résout la contradiction entre le prolétariat et le capital. La suite de l’analyse doit donc toujours être considérée comme la continuation de l’analyse de la contradiction.

Il s’agit en effet de montrer maintenant que le communisme n’est pas le résultat de « conditions » accumulées par le capital, mais que la résolution de la contradiction ne peut être que l’immédiateté sociale de l’individu (le communisme), de par le contenu de celle-là.

Nous avons vu jusqu’à présent que dans le mode de production capitaliste, il y a reproduction réciproque du travail salarié et du capital. Cette reproduction réciproque, c’est l’exploitation et elle s’effectue comme subsomption du travail sous le capital. En conséquence, il n’y a pas égalité mais contradiction entre les termes du rapport (prolétariat et capital) et de plus le capital est l’agent de cette reproduction réciproque vu ce qu’est cette reproduction (exploitation) et vu ce qu’est le capital (subsomption du travail sous le capital, cf. I-A)

Ensuite nous avons montré, au début de ce chapitre que cette reproduction réciproque du prolétariat et du capital s’effectue comme exploitation. Parce que cette reproduction est exploitation, l’appartenance du prolétariat à la communauté est son antagonisme à cette communauté. Mais dans le même temps, ce mode d’être social du prolétariat est une contradiction pour lui-même et pour l’ensemble des rapports sociaux de production capitaliste : c’est la contradiction entre le surtravail et le travail nécessaire. Enfin, nous avons vu comment cette relation du prolétariat au capital portait son dépassement non au travers de l’être particulier d’une classe mais par la situation respective et complémentaire du travail et de ses conditions dans le mode de production capitaliste, ce qu’exprime la baisse du taux de profit.

Il s’agit de montrer maintenant que le contenu de la résolution (le communisme) n’est pas un simple résultat, n’est pas indépendant de la contradiction elle-même. C’est de par le contenu même de la contradiction entre le prolétariat et le capital que sa résolution ne peut être que l’immédiateté sociale de l’individu. Si abolissant le capital et s’abolissant lui-même, le prolétariat produit le communisme comme immédiateté sociale de l’individu, cela est déterminé par sa contradiction avec le capital.

Contradictoire au capital, le prolétariat est contradictoire à la communauté fondée sur le capital, c’est-à-dire aux rapports de production. Être de la communauté, il est contradictoire à celle-ci en étant contradictoire au capital qu’il produit et qui le produit réciproquement. Il est contradictoire à la totalité des rapports de production dans leur connexion nécessaire. Sa contradiction avec le capital est l’abolition de la société capitaliste, c’est sa propre abolition, c’est la production d’une nouvelle période de l’histoire de l’humanité à partir de la totalité contradictoire du mode de production capitaliste et non pas d’un de ses éléments.

Ce qu’il faut alors montrer c’est que la production de l’immédiateté sociale de l’individu n’est pas un résultat indifférent à la contradiction de classe entre le prolétariat et le capital, il faut montrer que le contenu de la résolution de la contradiction est déterminé par celle-ci.

Il faut d’abord rappeler que la contradiction entre le prolétariat et le capital est une contradiction qui oppose tous les prolétaires en tant qu’individus au capital, non pas en tant qu’individus singuliers mais en tant qu’individus particuliers (c’est-à-dire particularisation de la communauté comme situation de classe). Il n’y a pas en partant de la situation individuelle des prolétaires à se poser la question de leur constitution comme classe, ce serait partir du fétichisme de l’isolement et non pas de la totalité, que de se poser cette question.

Mais c’est évident que c’est en tant qu’individu que les prolétaires s’opposent au capital et non dans une situation transcendant leur existence d’individus (parti, conscience, intérêts communs), il n’est pas suffisant d’en rester là, la question ne serait résolue que formellement.

Pour que la résolution de la contradiction entre le prolétariat et le capital soit l’immédiateté sociale de l’individu, il faut bien sûr que ce soit en tant qu’individus que les prolétaires soient en contradiction de classe avec le capital, mais encore faut-il préciser la particularité sociale du prolétaire et le contenu de cette contradiction.

Le prolétaire est un travailleur libre, séparé de toutes ses conditions, cela implique et est impliqué par une production fondée sur l’exploitation qui crée l’universalité de l’aliénation de l’individu vis à vis de lui-même et des autres. « Dans les périodes antérieures de l’évolution, l’individu jouit d’une plénitude plus grande justement parce que la plénitude de ses conditions matérielles n’est pas encore dégagée, en lui faisant face comme autant de jouissances et de rapports sociaux indépendants de lui. » (Fondements, t. 1, p. 99) Le prolétaire quant à lui n’est pas un individu objectif, ce pour quoi il est être de la communauté, c’est l’exploitation, l’aliénation de son activité, c’est par là tout son rapport aux autres qui lui est rendu étranger, son aliénation est universelle ; toutes les manifestations de son existence deviennent autant de puissances qui l’affrontent comme volonté étrangère.

À partir de là, on peut voir pourquoi l’abolition du mode de production capitaliste ne peut être la production par le prolétariat d’une nouvelle limitation de l’individu comme étant son adéquation avec une communauté elle aussi limitée. Le prolétariat ne peut continuer à développer des conditions d’existence déjà présentes et qui lui seraient déjà données, car il n'est précisément défini que par l’extranéisation de toutes ses conditions et de toutes ses manifestations.

« Seuls les prolétaires de l’époque actuelle, totalement exclus de toute manifestation de soi, sont en mesure de parvenir à une manifestation de soi totale, et non plus bornée, qui consiste dans l’appropriation d’une totalité de forces productives et dans le développement d’une totalité de forces productives et dans le développement d’une totalité de facultés que cela implique. Toutes les appropriations révolutionnaires antérieures étaient limitées. Des individus dont la manifestation de soi était soumise par un instrument de production limité et des échanges limités, s’appropriaient cet instrument de production limité et ne parvenaient ainsi qu’à une nouvelle limitation. Leur instrument de production devenait ainsi leur propriété mais eux-mêmes restaient subordonnés à la division du travail et à leur propre instrument de production. Dans toutes les appropriations antérieures, une somme d’individus restait subordonnée à un seul instrument de production ; dans l’appropriation par les prolétaires, c’est une somme d’instruments de production qui est nécessairement subordonnée à chaque individu et la propriété qui l’est à tous. Les échanges universels coordonnés ne peuvent être subordonnés aux individus qu’en étant subordonnés à tous. » (L’Idéologie Allemande, Ed. Sociales, p. 103)

De par ce qu’est le prolétariat et la contradiction qui l’oppose au capital, l’abolition du mode de production capitaliste ne peut être la poursuite de conditions d’existence antérieures car le prolétariat est défini par la séparation d’avec toutes ses conditions. Si l’on a toujours quelque soit le stade de l’évolution, adéquation entre l’individu et sa communauté, cette adéquation a toujours été une particularisation, l’adéquation entre l’individu et la communauté étant toujours son appartenance de classe ou sa position dans la division du travail. Séparé de tout et en contradiction avec la totalité des rapports sociaux capitalistes (classe, propriété, division du travail), l’abolition du mode de production capitaliste par le prolétariat produit l’appropriation par chaque individu de la totalité des rapports sociaux, l’individu est alors immédiatement social et non pas adéquat à sa communauté de par une limitation de lui-même, une particularisation.

Cette contradiction entre le prolétariat et le capital qu’est l’exploitation n’est pas une situation générale et abstraite se réalisant concrètement dans le capital. Le dépassement de la contradiction du mode de production capitaliste est identique à son procès, parce que son procès c’est la lutte des classes et la contradiction entre le prolétariat et le capital qu’est l’exploitation. Il n’y a donc ni conditions se réalisant dans le développement du capital selon les conditions que lui offrirait celui-ci, ni transcroissance du capitalisme compris finalement comme mouvement automatique, le mode de production capitaliste existe dans le procès de son abolition, parce que son mouvement est la lutte de classes.

Accumulation du capital et révolution

La signification historique du mode de production capitaliste

Si l’exploitation est la contradiction entre le prolétariat et le capital, elle est simultanément la reproduction du mode de production capitaliste, le mouvement dans lequel il se présuppose. Dans la valorisation, cette contradiction devient un rapport du capital à lui-même, c’est le rapport du profit, rapport du capital à lui-même, production d’un incrément de valeur. « Le capital additionnel, – plus-value – créé par le travail implique donc, de toute nécessité, la production de surtravail nouveau : le capital additionnel est la possibilité réelle du surtravail nouveau aussi bien que d’un capital additionnel nouveau. » (Fondements, t. 1, p. 418) « Ce capital additionnel II a d’autres principes que le premier. Les conditions préalables au capital additionnel I appartenant au capitaliste : c’était des valeurs jetées par lui dans la circulation ou mieux, échangées contre de la force de travail vivante.

« Pour le second, la condition préalable est tout simplement l’existence du premier ; en d’autres termes, le fait que le capitaliste se soit déjà approprié le travail étranger lui permet de recommencer indéfiniment le procès… La condition de l’appropriation nouvelle du travail d’autrui, c’est tout simplement, à présent, l’appropriation passée de travail d’autrui ou que du travail étranger sous forme (matérielle) de valeurs soit en sa possession pour lui permettre de s’approprier une nouvelle fois la force de travail vivante d’autrui, et, partant, le surtravail, travail sans équivalent. Bref, il doit déjà faire face au travail vivant à titre de capital : telle est la seule condition pour qu’il reste du capital, et, qui plus est, du capital croissant, puisqu’il s’approprie de plus en plus de travail étranger sans fournir d’équivalent ; autrement dit, il accroît sa puissance, son existence de capital, au détriment de la force de travail vivante, en posant continuellement celle-ci dans tout son dénuement subjectif et insubstantiel. » (Fondements, t. 1, p. 420-421)

Ainsi la contradiction entre le prolétariat et le capital, l’exploitation, devient un moment du simple rapport du capital à lui-même. Cela étant impliqué par le mode même de leur reproduction réciproque. Cette contradiction est, par suite, le développement même du capital. Il s’en suit que si cette contradiction porte le dépassement du capital, ce dépassement n’est pas différent du développement du capital, de sa reproduction élargie. C’est le capital lui-même qui se manifeste dans le procès de son abolition. Le propre développement du capital dans sa contradiction avec le prolétariat est le mouvement dans lequel cette contradiction est, en étant reproduction du capital, le mouvement de son dépassement. Cependant, si le capital est le procès de production des conditions historiques du communisme, cela ne signifie pas que ce dernier est une transcroissance du capital, car c’est comme capital qu’il est ce procès, et ce procès c’est la contradiction qu’est la lutte des classes.

Nous allons donc voir en quoi le développement du capital est procès de caducité du salariat, et surtout en quoi ce procès n’est pas seulement un mouvement négatif par rapport au capital mais est positivement la création des conditions historiques du communisme, ainsi que de la situation dans laquelle la contradiction entre le prolétariat et le capital ne peut qu’être production du communisme par le prolétariat dans son autonégation.

Le contenu positif qui fait du procès de caducité du salariat la production des conditions historiques du communisme c’est que ce procès qui est celui-là même de l’exploitation est l’universalisation réelle de l’homme, qu’il est lutte de classes définissant le prolétariat dans sa contradiction au capital comme porteur de l’immédiateté sociale de l’individu, en ce qu’il abolit le capital et s’abolit lui-même.

Dans les Notes de travail n°3, nous disions que l’homme est un être générique, c’est-à-dire qu’il se produit lui-même comme un être objectif qu’il est, en produisant ses rapports sociaux comme son essence. Ainsi l’homme est toujours son existence sociale ; partir d’un sujet dont les qualités expliquent l’existence sociale, ou ne peuvent exister que « déterminées », ce n’est pas partir de l’homme être générique, c’est partir d’un démiurge qui n’existe pas. L’homme se produit lui-même et on ne peut définir ce sujet dans un état qui n’est pas un moment de cette production ; c’est-à-dire chercher à définir un moment (théorique) qui soit celui expliquant que l’homme se produit. On ne part que de l’homme, et on considère l’homme comme réellement un être générique, qu’en partant de la société, c’est réellement partir de l’homme ou plutôt des hommes que de partir d’une période sociale donnée.

Ainsi, l’essence de l’homme ce sont ses rapports sociaux, si ces rapports sociaux sont indépendants, cette indépendance n’est que la propre limitation de l’individu, cette indépendance est à la fois son aliénation et sa confirmation, sa reproduction. L’homme a une histoire et il a une histoire en tant qu’homme, il se produit concrètement dans son rapport aux autres hommes. La communauté qui se trouve face aux individus n’étant que la manifestation de ces individus a pour contenu ce qu’ils sont réellement. Le capital est le procès de création de la situation dans laquelle l’individu est à même d’être immédiatement social, mais, et c’est là sa contradiction, ne la crée que comme aliénation et sur la base de celle-ci. C’est le mouvement même de l’exploitation dans le capital, et c’est une contradiction à l’intérieur de l’aliénation.

« La propriété des moyens de production correspond à une forme déterminée et limitée de la communauté, et donc d’individus ayant des facultés et un développement aussi étroits que la communauté qu’ils forment. Mais cette présupposition est à son tour le résultat d’une phase historique donnée de l’évolution des forces productives, de la richesse aussi bien que de son mode de production.

« Le but de cette communauté et de ces individus, ainsi que la condition de la production, c’est la reproduction de ces moyens déterminés de production et de ces individus avec leur particularité aussi bien qu’avec les structures et les rapports sociaux qui les déterminent et dont ils sont les supports vivants.

« Le capital suppose la production de la richesse en tant que telle, c’est-à-dire le développement universel des forces productives et le bouleversement incessant de sa propre base, comme condition de sa reproduction. La valeur d’échange n’exclut aucune valeur d’usage ; elle n’a pas non plus comme condition absolue tel ou tel type de consommation ou de circulation ; c’est pourquoi chaque niveau de développement des forces productives sociales, de la circulation, de la science, etc. n’est à ses yeux qu’une barrière à franchir. La présupposition – la valeur – est posée comme produit, et non comme quelque chose de supérieur, en suspens au-dessus de la production.

« La limitation du capital c’est ce que tout son développement s’effectue de manière antagonique, et que l’élaboration des forces productives, de la richesse universelle, de la science, etc. apparait comme aliénation du travailleur qui se comporte vis à vis des conditions produites par lui-même comme vis à vis d’une richesse étrangère et de sa pauvreté à lui.

« Mais cette forme contradictoire est elle-même transitoire et produit les conditions réelles de sa propre abolition. Le résultat c’est que le capital tend à créer cette base qui renferme, de manière potentielle, le développement universel des force productives et de la richesse ainsi que l’universalité des communications, bref la base du marché mondial. Cette base renferme la possibilité du développement universel de l’individu. Le développement réel des individus à partir de cette base, où constamment chaque barrière se trouve abolie, leur donne cette conscience : nulle barrière n’est tenue pour sacrée.

« L’universalité de l’individu ne se réalise plus dans la pensée ni dans l’imagination ; elle est vivante dans les rapports théoriques et pratiques. Il est donc en mesure de saisir sa propre histoire comme un procès et de concevoir la nature avec laquelle il fait véritablement corps, d’une manière scientifique (ce qui lui permet de la dominer dans la pratique). Dès lors le procès de développement est lui-même conçu comme une prémisse. Mais il est évident que tout cela exige le plein développement des forces productives comme condition de la production : il faut que les conditions de production déterminées cessent d’apparaître comme des entraves au développement des forces productives. » (Fondements, t. 2, p. 34-35)

Ainsi, d’une part le capital poursuit les modes de production antérieurs en ce que le mouvement réel d’universalisation de l’individu se présente comme extraction de surtravail, c’est-à-dire production de ses forces sociales comme étrangères, cependant « comme le capital a une tendance illimitée à l’enrichissement, il éveille à la vie les forces productives du travail et s’efforce de les accroître à l’infini. » (Fondements, t. 1, p. 291) Il s’ensuit qu’il crée la situation que nous avons exposée précédemment : comme développement dans l’aliénation même, l’universalisation de l’individu a dans l’aliénation sa propre limite. Il ne s’agit pas d’opposer l’universalité à l’aliénation, c’est une contradiction interne au devenir de l’homme dans l’aliénation et c’est une classe de l’aliénation qui résout cette contradiction. Il ne s’agit pas non plus de poser l’universalité comme un but final, l’homme est toujours un être générique et en cela il est un être qui a une histoire, sa propre autoproduction, il est universel dans la mesure où ses rapports sociaux le sont. Tel individu, telle communauté, son universalité c’est précisément qu’il produise ses rapports et se produise lui-même.

Le grand rôle historique du capital est de produire du surtravail, du temps disponible, de faire de la plus-value le but de la production. C’est dans cette tendance illimitée à produire du surtravail que réside son grand rôle civilisateur, mais aussi, comme nous l’avons vu, sa contradiction. Il nous faut voir maintenant en quoi la production de plus-value est le procès réel d’universalisation de l’individu.

Déjà dans la production de plus-value, même comme plus-value absolue, en ce que la sphère de la circulation ne peut rester constante, réside la tendance à créer le marché mondial qui est par là inhérente à la notion même de capital : « en outre, la production de plus-value relative, fondée sur l’accroissement des forces productives, exige la création d’une consommation nouvelle ; au sein de la circulation, la sphère de consommation devra donc augmenter autant que la sphère productive.

« En conséquence : 1) on élargit quantitativement la consommation existante ; 2) on crée des besoins accrus en propageant les besoins à une sphère plus grande ; 3) on crée de nouveaux besoins, on découvre et on produit de nouvelles valeurs d’usage. Mais tout cela suppose que le surtravail obtenu ne reste pas un simple excédent quantitatif, mais que les différences qualitatives du travail ( et donc du surtravail) augmentent, se diversifient et se multiplient sans cesse.

« La production fondée sur le capital crée ainsi les conditions du développement de toutes les propriétés de l’homme social, d’un individu ayant le maximum de besoins, et donc riche de qualités les plus diverses, bref d’une création sociale aussi universelle et totale que possible, car plus le niveau de culture de l’homme augmente, plus il est à même de jouir.

« Il se développe une division du travail accrue et on créera des branches de production nouvelles, et donc aussi un surtravail qualitativement nouveau. La production rejette de son sein les éléments servant à créer de nouvelles valeurs d’usage : un système sans cesse plus vaste embrasse tous les genres de travaux et de production auxquels correspond un système toujours plus riche et varié de besoins.

« Ainsi donc, la production fondée sur le capital crée d’une part l’industrie universelle, c'est-à-dire le surtravail en même temps que le travail créateur de valeurs ; et d’autre part, un système d’exploitation générale des propriétés de la nature et de l’homme. Ce système repose sur le principe d’utilité générale : il utilise à son profit la science autant que toutes les qualités physiques et spirituelles. Rien de grand ni de noble ne peut subsister plus longtemps de par ses propres vertus. En dehors de ce cercle de production et d’échanges sociaux, le capital commence donc à créer la société bourgeoise et l’appropriation universelle de la nature et établit un réseau englobant tous les membres de la société : telle est la grande action civilisatrice du capital.

« Il s’élève à un niveau social tel que toutes les sociétés antérieures apparaissent comme développements purement locaux de l’humanité et comme une idolâtrie de la nature. En effet, la nature devient un pur objet pour l’homme, une chose utile. On ne la reconnaît plus comme une puissance. L’intelligence théorique des lois naturelles a tous les aspects de la ruse qui cherche à soumettre la nature aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production.

« De même le capital se développe irrésistiblement au-delà des barrières nationales et des préjugés ; il mine la divinisation de la nature en même temps que les coutumes ancestrales ; il détruit la satisfaction de soi, cantonnée dans des limites étroites et basée sur un mode de vie et de reproduction traditionnel. Il abat tout cela, et il est lui-même en révolution constante, brisant toutes les entraves au développement des forces productives, à l’élargissement des besoins, à la diversité de la production, à l’exploitation et à l’échange des forces naturelles et spirituelles.

« Le capital ressent toute limite comme une entrave, et la surmonte idéalement, mais il ne l’a pas pour autant surmontée en réalité : comme chacune de ses limites est en opposition avec la démesure inhérente au capital, sa production se meut dans des contradictions constamment surmontées, mais tout aussi constamment recrées. Il y a plus. L’universalité à laquelle il tend inlassablement trouve des limites dans sa propre nature qui, à un certain niveau de son évolution, révèlent qu’il est lui-même l’entrave la plus grande à cette tendance et le poussent donc à sa propre abolition. » (Fondements, t. 1, p. 365-366-367)

C’est en faisant de la plus-value le but même de la production que le capital est lui-même l’entrave principale à cette tendance. L’extraction de surtravail qui est le but même de la production, et en cela fonde l’universalisation des rapports dans le capital,, rencontre, dans sa propre nature, sa limite. Ainsi si d’une part, le capital a une tendance illimitée à se développer, il se pose lui-même comme entrave en ce que son développement ne peut qu’être accumulation de plus-value ; pour le capital il n’y a production que si celle-ci produit de la plus-value. Or c’est sa propre accumulation, son propre développement qui est une entrave à la valorisation, son développement est ainsi celui de la caducité du salariat. Développement qui est celui dans lequel sont posées les conditions historiques de l’immédiateté sociale de l’individu.

Ce n’est donc pas une simple impossibilité en procès, mais la production d’un mode supérieur de la société qui s’effectue à travers les contradictions de classe du mode de production capitaliste. Dans le capital, ce mouvement c’est celui de la baisse du taux de profit, baisse qui est inclus dans la notion même de profit, c'est-à-dire dans l’autovalorisation du capital, elle n’est donc pas simplement une conséquence du développement du capital, mais le mouvement même de ce développement.

« La baisse du taux de profit signifie que 1) il existe déjà une force productive nouvelle, ce qui suppose en même temps un énorme développement de la science ; 2) la partie du capital produite en vue de son échange contre le travail immédiat commence à décroître, autrement dit, il y a diminution du travail immédiat, nécessaire à la reproduction d’une valeur énorme s’exprimant en grande masse de produits, dont le prix baisse puisque la somme totale des prix est égale au capital reproduit plus le profit ; 3) le capital en général, et donc aussi la portion qui n’est pas du capital fixe, augmente. Il en résulte un ample trafic, un montant élevé d’échanges, un marché immense, et une universalité du travail simultanément, un développement des moyens de communication et du fonds du consommation nécessaire pour entreprendre ce gigantesque procès (car les ouvriers mangent, sont logés, etc.). Or, tout cela suppose que les forces productives matérielles soient développées aussi bien sous forme de capital fixe que de la science, de la population, etc., bref, de toutes les conditions de la richesse. Les moyens les plus favorables à la reproduction des richesses exigent ce développement universel de l’individu social. » (Fondements, t. 2, p. 275-276)

La contradiction du développement capitaliste est que d’une part il a une tendance à développer de façon illimitée les forces sociales de l’activité humaine et qu’il est d’autre part sa propre limite en ce que ce développement ne peut être que développement du surtravail. Le mouvement d’ensemble de cette contradiction c’est l’autovalorisation du capital. La contradiction « classique » entre les forces productives et les rapports de production n’existe pas ; l’autovalorisation est simultanément la tendance au développement illimité des forces productives et leur limitation, il s’agit de la contradiction des rapports de production capitalistes et des classes qu’ils définissent, qui est en elle-même cette tendance et sa limite.

La résolution de la contradiction ne vient pas d’un élément extérieur à cette contradiction (vu la nature même de cette contradiction, cf. chapitre I), mais de son propre développement, sa résolution c’est l’action d’une classe, le prolétariat, qui fait partie intégrante de cette contradiction. Il nous importe pour le moment de montrer que le capital se manifeste dans le procès de son abolition, que son développement est celui de la caducité du salariat et que ce procès n’est pas seulement décomposition mais n’est décomposition que parce qu’il est création de conditions historiques d’un mode nouveau de la société, en cela le capital se manifeste non seulement dans le procès de son abolition mais aussi de son dépassement.

Le procès dans lequel le capital se manifeste dans le mouvement de son abolition et de la création d’un mode nouveau de la société apparait comme un simple mouvement tendanciel du capital que parce que ce dernier se présupposant fait de sa contradiction avec le prolétariat un moment de sa propre présupposition. En fait, ce procès est celui de sa contradiction avec le prolétariat, c’est celui de l’exploitation. Le développement du capital, c’est cette contradiction produisant les conditions de sa résolution comme son propre approfondissement. Ainsi le prolétariat abolissant le capital et produisant le communisme ne « profite » pas d’un développement du capital, qui lui facilite la tâche.

En premier lieu, le communisme n’est possible que parce que ce développement a eu lieu, et en deuxième lieu ce développement est inclus dans la contradiction entre le prolétariat et le capital. Le communisme n’est pas une transcroissance du capital même s’il s’enracine dans celui-ci. C’est la contradiction entre le prolétariat et le capital qui selon sa nature entraîne que le développement du capital ne peut qu’être production des conditions historiques de l’immédiateté sociale de l’individu.

Le capital se manifeste dans le procès de son abolition : la lutte des classes

Accumulation et lutte des classes

Ayant dégagé la contradiction entre le prolétariat et le capital du rapport de production capitaliste, la question qui se pose alors est de savoir pourquoi le capitalisme ne s’est pas déjà effondré puisque cette contradiction n’est pas un résultat du procès d’accumulation. En fait la réponse à cette question se trouve déjà dans la contradiction entre le prolétariat et le capital telle que nous venons de la définir ; telle que nous venons de la définir elle est en effet un procès, le mouvement de l’accumulation, il faut voir maintenant en quelque sorte le sens inverse, comment l’accumulation du capital est cette contradiction.

Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas séparer la contradiction entre le prolétariat et le capital du développement du capital qui n’est rien d’autre, que cela doit supprimer précisément la contradiction entre le prolétariat et le capital et faire de la lutte du prolétariat un simple accompagnement facilitant en fin de compte l’évolution du capital ; inversement, on ne peut, pour les mêmes raisons, comprendre le développement du capital comme empêchant la contradiction « existant toujours » de se réaliser. Il faut dépasser dans l’analyse de chaque moment de la lutte de classes cette contradiction rigide qui n’en ferait d’une part qu’un moment de l’accumulation, et d’autre part une contradiction tout de même irréductible.

Cette contradiction rigide renvoie toujours soit à une tendance révolutionnaire inscrite dans l’être du prolétariat et se modelant comme impossible selon l’accumulation du capital (accumulation qui est finalement comprise comme extérieure à la contradiction, comme une condition, ce qui a été critiqué dans le début du texte) ; soit la tendance révolutionnaire est purement et simplement supprimée pour tomber dans l’erreur inverse où ce n’est que le capital, compris comme simple rapport à lui-même (ce qui est en rester au niveau du profit) qui produit les conditions du communisme, dont le prolétariat vient fort à propos profiter (supprimer la première erreur c’est aussi supprimer la seconde).

Pris en eux-mêmes, chacun des moments de la lutte de classes n’est que moment du procès et développement du capital, il est alors évident que ce n’est que par des contorsions théoriques que l’on pourrait arriver à montrer qu’ils sont la manifestation à un moment donné de la tendance révolutionnaire inhérente au prolétariat ; inversement, s’acharner à montrer que dans ce moment la pratique du prolétariat ne vise aucun dépassement du capital est tout aussi faux et vain, dans un cas comme dans l’autre on ne dépasse pas la problématique consistant à appréhender la lutte de classes comme le mouvement d’une contradiction invariante et plastique modelée par l’accumulation du capital qui en fin de compte lui demeure étrangère, la faisant agir comme condition.

Tel est le cœur du problème : il n’y a pas de conditions de la lutte de classes, elle est, si on peut dire, sa propre condition, elle est la dynamique du réel et sa transformation.

L’activité du prolétariat ne se définit pas par rapport à l’accumulation qui serait une condition, simplement parce qu’on ne peut définir le prolétariat sans intégrer l’accumulation dans cette définition. Le stade de l’accumulation du capital n’est pas un ensemble de conditions par rapport à un prolétariat défini de façon « statique », une fois pour toutes, mais fait partie de la définition même de la classe au travers de l’exploitation. On ne peut même pas dire que le stade de l’accumulation est intégré car l’accumulation ni ne préexiste, ni n’existe d’une quelconque façon en dehors de la définition du prolétariat par l’exploitation.

L’exploitation est un procès qui est la succession et l’unité de trois moments, qui tous se présupposent mutuellement. « Ce procès inclut 1) le rapport réciproque de l’argent et de la puissance de travail en tant que marchandise, l’achat et la vente entre le possesseur de l’argent et le possesseur de la force de travail ; 2) la subsomption directe du travail sous le capital ; 3) la transformation réelle du travail en capital dans le procès de production […], la création de plus-value pour le capital. » (Théories sur la plus-value, t. 1, p. 467)

Ce n’est qu’au terme du procès que la prémisse séparation de la force de travail et moyens de production devient le résultat du procès. Dans le 2ème moment, le travail devient un élément réel du capital, fonctionne comme tel, consommé par le capital comme valeur d’usage au sein du procès immédiat. Dans le 3ème moment – résultat du procès immédiat comme procès de travail et de valorisation – la plus-value produite apparait en face du travailleur comme capital additionnel, prêt à fonctionner dans un nouveau cycle de production à une échelle élargie. En ce sens, la production capitaliste est reproduction des rapports sociaux de production capitaliste. Ce qui par delà l’isolement des individus définit le prolétariat comme une classe c’est le renouvellement de ce procès, conséquence du procès initial, la plus-value n’étant telle que si, par la reproduction du rapport de séparation, elle devient capital additionnel, posant la reproduction élargie comme sa conséquence et sa prémisse.

Définir le prolétariat au seul niveau du premier moment du cycle – l’acte achat-vente – revient à définir le prolétariat comme un pauvre et comme un individu isolé, dont l’unité doit être recherchée dans le parti ou la conscience.

Le définir au niveau du deuxième moment, dans le procès immédiat, quand il est fonction du capital parmi d’autres éléments et en même temps dans ce procès, antagonique au travail mort, à la machinerie, amène dans ses formes radicales à l’apologie du turnover et du sabotage, l’opposition travailleurs-capital étant saisie alors de manière immédiate comme ennui, cadences infernales, etc.

Schématiquement, on pourrait poser que l’hypostase du premier moment correspond à la période de domination formelle – qui prévaut à l’époque du Manifeste – tandis que celle du deuxième correspond déjà à une transition avancée vers la domination réelle – l’Allemagne en 1920-24 – où le capital se manifeste plus évidemment comme étant la communauté, sans que soit réellement abandonnée la définition programmatique du prolétariat, les deux positions demeurant sur la même base.

Enfin, la prise en compte des deux « moments » et leur reconnaissance comme deux moments successifs ne saurait non plus suffire. Ce qui fait problème dans ce cas, c’est que l’unité de ces deux moments est celle des premier et second moments hypostasiés parce que séparés du troisième moment qui est à la fois le moment final et décisif du procès.

En posant à la fois la séparation dans le procès de circulation et l’unification dans le procès immédiat, on arrive au capital comme communauté (ce qui unifie, présupposant donc un isolement) du travail en le pompant (s’attribuant les caractères sociaux du travail), bref, un monstre automatique.

Le troisième moment est celui où le travail produit réellement le capital, dans la mesure où la plus-value devient du capital en soi, trouvant dans le cycle antérieur la reproduction élargie du rapport social qui lui permet de fonctionner comme capital additionnel.

Ne pas comprendre que le prolétariat se définit dans la totalité du cycle en tant qu’il implique le renouvellement d’un nouveau cycle et en produit les conditions, revient à poser l’accumulation comme quelque chose d’extérieur au prolétariat – condition externe de la victoire ou de sa défaite, conjoncture. Définir le prolétariat sur l’ensemble des trois moments du cycle, c’est comprendre que le développement du capital n’est pas la réalisation ou la condition de la contradiction de classe qui oppose le prolétariat au capital, c’est son histoire réelle. Cette contradiction ne revêt pas des formes différentes parce qu’elle n’est rien d’autre que ces formes qui sont la dynamique de leur propre transformation.

À partir de cette base l’erreur serait de concevoir l’accumulation du capital comme un lent développement uniforme et donc la contradiction entre le prolétariat et le capital comme une longue marche jusqu’à l’instant décisif ; en fin de compte, on supprimerait ainsi la contradiction. Définir le prolétariat dans l’accumulation doit inclure la nécessité des crises. Inclure les crises dans le procès de l’accumulation, ce n’est pas inclure des accidents car c’est la même raison qui fait que la contradiction entre le prolétariat et le capital est forcément un procès, qui fait que ce procès implique les crises.

Si la baisse du taux de profit est la contradiction entre le prolétariat et l’existence nécessaire de son travail (il faut éviter d’avoir une vision phénoménale de la lutte de classes qui ne considère celle-ci que comme une succession d’évènements, d’échauffourées historiques), si elle est plus précisément le contenu même du procès de socialisation du travail (procès du capital), elle contient en elle-même ses propres contretendances. Les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit ne sont pas extérieures à la loi, mais incluses en elle, elles ne sont pas des données extérieures à la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais définitoires de la contradiction (pour l’énoncé de ces causes, cf. Le Capital, t. 6, p. 246 à 253). Ces causes, incluses dans la loi elle-même, produisent leur disparition par leur propre action « d’obstacles » à la baisse du taux de profit.

Ces causes se ramènent toutes à une dévalorisation du capital existant, une baisse de la valeur du travail nécessaire, c'est-à-dire une augmentation de la productivité. Cette dernière entraîne une élévation de la plus-value relative ou encore un réduction de la valeur du capital constant : « or ces deux conséquences impliquent une dévalorisation du capital existant et vont de pair avec la réduction du capital variable par rapport au capital constant. Toutes deux entraînent la baisse du taux de profit et toutes deux la ralentissent. » (Le Capital, t. 6, p. 261)

Cependant, tant que l’accumulation demeure fondée sur la plus-value absolue, ce mouvement n’est pas la dynamique même de l’accumulation, mais s’effectue comme une dépréciation périodique violente du capital existant, dans les crises cycliques. Lorsqu’avec la domination réelle, ce mouvement devient la dynamique même de l’accumulation, les crises ne disparaissent pas pour autant, laissant la place à un marasme continu et uniforme. Leur violence s’accentue même, en ce sens qu’elles ne peuvent plus être leur propre résolution que par une destruction effective des moyens de production, s’attaquant à la substance matérielle du capital (cf. Le Capital, t. 6, « Développements de contradictions internes de la loi »)

Le développement du capital aboutit périodiquement à des crises générales parce que son développement est régi par le taux de profit moyen fixé au niveau du capital social. L’accumulation du capital ne croissant que dans la même proportion que le surtravail, périodiquement la dévalorisation inhérente au mouvement du capital n’assure pas une baisse du travail nécessaire qui augmente la partie de la journée correspondant au surtravail, de façon suffisante pour assurer la valorisation du capital ; il faut donc que le capital attaque le prix de la force de travail et se restructure sur un base supérieure, augmente sa productivité générale (c’est tout le capital qui exploite la force de travail).

Domination formelle et domination réelle

Avec la domination formelle, dans les crises cycliques, la contradiction entre le prolétariat et le capital ne peut pas se résoudre dans la production du communisme, mais si elles ne portent pas le communisme comme leur résolution immédiate, cela n’empêche pas qu’avec elles se manifeste le caractère éminemment historique et transitoire du mode de production capitaliste. En effet, la crise qui est en elle-même une restructuration du capital résulte bien de l’unité entre la loi de la baisse du taux de profit, les causes qui la contrecarrent, et le fait que la propre action de ces causes est la production de leur disparition.

Cette unité est définitoire de la contradiction entre le prolétariat et le capital. Si cette contradiction ne peut alors que produire le communisme comme son dépassement, elle n’en est pas moins la contradiction de classe entre le prolétariat et le capital, et pour la même raison qu’il ne peut abolir le capital, le prolétariat inclut dans sa contradiction avec le capital son accumulation et par là son dépassement. Tout cela étant donné dans le fait que les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit, par leur action même d’obstacles, produisent leur disparition. C’est à partir de cette unité que, simultanément, le communisme est impossible, et que le prolétariat pose le communisme comme médié par une période de transition. Il ne s’agit pas là d’une adaptation de sa pratique aux conditions du temps, car le prolétariat défini par l’exploitation et l’accumulation a nécessairement la pratique de ce qu’il est dans cette accumulation.

La caducité du salariat n’est pas un résultat final de la période de transition, elle est posée dans le caractère éminemment historique du mode de production capitaliste que révèlent les crises, en même temps que ces dernières sont leur propre résolution. La caducité du salariat devient alors le principe dynamique de la période de transition dont nous parlions. L’affirmation du prolétariat n’est pas autre chose que de poser comme un moment particulier, comme une médiation de son autonégation, la caducité du rapport social.

La prolétariat a alors une pratique programmatique, c'est-à-dire qu’il développe un programme à partir de sa situation de classe, qu’il pose, s’étant érigé en pôle absolu de la société, comme la base d’un nouvel ordre social transitoire entre les rapports sociaux capitalistes dans lesquels il est face à ses propres forces sociales extranéisées, et le communisme.

Le programmatisme est inséparable de la subsomption formelle du travail sous le capital, bien qu’il se perpétue en se décomposant en subsomption réelle, le procès de production demeurant toujours procès de travail. Durant la période de subsomption formelle du travail sous le capital, le facteur travail est l’élément dominant du procès de production. Il ne s’agit pas de comprendre la prédominance du facteur travail comme une simple prédominance technique, elle signifie que l’extraction de plus-value sous son mode absolu est le mode dominant de valorisation, qu’elle est le processus d’exploitation par lequel capital et prolétariat s’impliquent réciproquement. Mais cette implication comporte le fait que le procès de production n’est pas un procès de production adéquat au capital, dans lequel l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé devient le fait même du procès de production lui-même (cf. Fondements, t. 1, p. 212). Ce n’est qu’à ce niveau là que l’on peut dire que le capital n’est qu’une « puissance formelle et s’approprie ainsi le travail. » (cf. Fondements, t. 2, p. 212) Il en résulte que la valorisation du capital est une contrainte au surtravail à laquelle le prolétariat se soumet par le premier moment de l’échange. Le caractère salarié du travail ne possède sa spécificité que dans le premier moment de l’échange, dans le second, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction ou produire de la valeur sont indifférenciés, car produire de la plus-value c’est forcément produire plus de valeur totale produite et non abaisser la valeur des marchandises entrant dans la valeur de la force de travail. Étant donné ce qu’est la plus-value absolue, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction, ce qui est la spécificité du travail salarié, n’a pas encore de manifestation différente d’être simplement producteur de valeur ; si bien que le caractère salarié du travail n’est spécifié que dans le premier moment de l’échange ; dans le deuxième moment, sa forme spécifique est confondue avec la simple création de valeur. Le prolétariat est à même d’opposer au capital ce qu’il est dans le capital, c'est-à-dire de libérer du capital sa situation de classe des travailleurs et de faire du travail la relation sociale entre tous les individus, leur communauté. Cela revient à poser le travail comme dénominateur commun à toutes les activités, cela revient à vouloir faire de la valeur un mode de production égalitaire. Car ce travail, dénominateur commun entre toutes les activités humaines, ce n’est pas la reconnaissance de leur caractère concret comme étant immédiatement leur caractère social, mais n’a pour fonction que d’établir une égalité abstraite entre elles, c’est le travail abstrait et la valeur érigés en mode de production (ce qu’ils ne peuvent jamais être : ou la production marchande demeure dans les pores de la société et ce n’est pas elle qui détermine le mode de production, ou elle devient capital). La période de transition dont nous parlions, c’est la tentative de faire de la valeur un mode de production, c’est l’égalité entre les producteurs, le travail comme relation entre les individus, mais simultanément le travail comme dénominateur commun se différenciant du caractère concret immédiat des multiples activités sociales. Comme mode de production, la valeur nécessitant de prendre le temps de travail comme mesure de la rémunération du travail, moins les défalcations bien connues, c’est en cela qu’elle se présente comme caducité du rapport salarial : alors que la valeur demeure la communauté, la force de travail n’est plus une marchandise, c’est l’utopie de la valeur ne devenant pas capital tout en étant la communauté.

Faire de la caducité du salariat un stade spécifique contre le capital et organiser un nouvel ordre social, une société de dégénérescence de l’aliénation, ce n’est rien d’autre que la façon pour le prolétariat, à partir de sa situation dans le capital, d’intégrer le développement du capital et en cela il est en contradiction avec la reprise du capital s’effectuant au travers de la crise, car le mode selon lequel le prolétariat intègre le développement du capital est un mode de dégénérescence des rapports sociaux capitalistes, donc un mode qui lui est propre, il n’aide ni ne préfigure la restructuration. La crise cyclique se définit comme contradiction entre la révolution et la contre-révolution, entre l’affirmation du prolétariat comme période de transition et la restructuration supérieure du capital.

Toutefois, ce qui est pour le prolétariat sa façon d’intégrer le développement du capital (la caducité du salariat comme stade) fait que la pratique programmatique ne peut aboutir. Non seulement parce qu’elle est une « utopie » dans son contenu, mais encore de par ce qui la détermine.

Dans les crises cycliques, la crise de l’implication et reproduction réciproques du capital et du prolétariat, c’est la restructuration du capital. En fait, le prolétariat est pris dans une contradiction insurmontable entre son rapport à ses propres forces et à ses produits en ce qu’ils sont capital et le fait que cette contradiction avec le capital est un moment nécessaire de la restructuration de celui-ci.

Cette contradiction n’est pas une situation « objective » sur laquelle viendrait se greffer la lutte de classes. Le prolétariat est défini dans l’accumulation et agit selon ce qu’il est ; de plus ce caractère insurmontable n’est pas une infériorité de sa pratique, c’est son rapport à la contre-révolution, car celle-ci est, en tant que restructuration possible du capital, la limite de la révolution qui nécessitait une période de transition. On n’a pas affaire à une situation tragique qui relèverait d’une problématique fausse. Ce n’est pas parce que l’on a simultanément l’impossibilité du communisme et une pratique visant au dépassement du capital, que l’on a une situation tragique. Cette pratique est une pratique déterminée et non une pratique communiste en soi se heurtant à son impossibilité, ce qui serait la situation tragique ; cette pratique vise la communauté du travail et elle est réellement rendue impossible dans la lutte de classes par l’accumulation du capital, qui est la contre-révolution.

Pour comprendre pourquoi et comment, avec la domination réelle, la lutte de classes se transforme jusqu’à poser le communisme comme sa seule résolution possible, il faut revenir un instant à la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Avec la domination réelle du travail sous le capital, c’est la possibilité même que la lutte de classes ait pour contenu l’affirmation du travail qui disparaît ; « […] avec le développement du mode de production spécifiquement capitaliste, ce ne sont plus seulement les objets – ces produits du travail en tant que valeurs d’usage et valeurs d’échange  – qui, face à l’ouvrier, se dressent sur leur pieds comme “capital”, mais encore les forces sociales du travail qui se présentent comme formes de développement du capital, si bien que les forces productives, ainsi développées, du travail social apparaissent comme forces productives du capital : en tant que telles, elles sont ”capitalisées” en face du travail. En fait l’unité collective se trouve dans la coopération, l’association, la division du travail, l’utilisation des forces naturelles, des sciences et des produits du travail sous forme de machines. Tout cela s’oppose à l’ouvrier individuel comme quelque chose qui lui est étranger et existe au préalable sous forme matérielle ; qui plus est, il lui semble qu’il n’y ait contribué en rien, ou même que tout cela existe en dépit de ce qu’il fait. Bref, toutes les choses deviennent indépendantes de lui, simples modes d’existence des moyens de travail, qui le dominent en tant qu’objets. » (Un chapitre inédit du Capital, 10/18, p. 254-250)

La lutte de classes ne peut plus avoir pour contenu la libération du travail. Ce dernier n’est plus l’élément dominant du procès de production et surtout le capital n'apparaît plus comme une puissance extérieure à ce procès mais comme son organisation, son unité, même en ce qu’il est procès de travail. Le procès de travail devient un élément du procès de valorisation.

Il est insuffisant de dire qu’avec la domination réelle la lutte de classe ne peut plus avoir pour contenu la libération du travail et en conséquence de dire que la révolution a pour contenu l’abolition du travail. Cette problématique demeure programmatique car toujours fondée sur ce concept de travail qu’on libère ou qu’on abolit et qui est lui-même une notion programmatique. La révolution est abolition du travail salarié sans être pour autant libération du travail. Le travail distingué du travail salarié est une différenciation qu’effectue le mode de production capitaliste comme double valeur d’usage du capital variable, elle s’effectue à l’intérieur du travail salarié, la prendre pour une différence absolue suppose que l’on a réduit le travail salarié à un rapport de distribution, que l’on ne prend dans le rapport salarial que le premier moment de l’échange. On a vu comment ensuite le travail vivant engagé dans le procès de production, peut, en domination formelle, considérer le capital comme une unité extérieure et donc poser sa libération, qui ne tient alors qu’à la suppression du premier moment, auquel semble se réduire le travail salarié.

Le prolétariat, classe du travail vivant comme travail salarié, est contradictoire au moment nécessaire de la socialisation de son activité à la valorisation et par là, simultanément, à l’existence valeur-capital de la forme sociale du surtravail, leur relation contradictoire étant l’exploitation et son corollaire, la baisse du taux de profit.

Pour saisir comment, avec la domination réelle, la lutte de classe se transforme et ne peut se résoudre que par la production du communisme, donc pour saisir la signification historique du capital, il faut poser que dans le mode de production capitaliste le caractère social du travail n’est pas posé au travers de l’échange, ce dernier n’en est que la concrétisation, mais dans le procès de production lui-même, c’est la subsomption du travail sous le capital, le procès de production est un procès de valorisation. Le fait que le caractère social du travail soit posé au travers de la subsomption dans le procès de production lui-même, et cela, quel que soit le développement du capital, détermine nécessairement une transformation radicale du procès de travail.

« L’appropriation du travail vivant par le travail objectivé – de la force et de l’activité valorisante par la valeur en soi – est inhérente à la nature du capital. Or dans la production basée sur la machinerie, elle devient le fait du procès de production lui-même, tant pour ce qui est de ses éléments physiques que pour ce qui est de son mouvement mécanique.

« Dès lors, le procès de production cesse d’être un procès de travail, au sens où le travail en constituerait l’unité dominante. Aux nombreux points du système mécanique, le travail n'apparaît plus que comme être conscient, sous forme de quelques travailleurs vivants. Éparpillés, soumis au processus d’ensemble de la machinerie, ils ne forment plus qu’un élément du système dont l’unité ne réside pas dans les travailleurs vivants, mais dans la machinerie vivante (active) qui, par rapport à l’activité isolée et insignifiante du travail vivant, apparait comme un organisme gigantesque. À ce stade le travail objectivé apparait réellement, dans le procès de travail, comme la puissance dominante vis à vis du travail vivant, alors que, jusque là, le capital n’était que la puissance formelle et s’appropriait ainsi le travail.

« Le procès de travail n’étant plus qu’un simple élément du procès de valorisation, il se réalise, même du point de vue physique, une transformation de l’outil de travail en machinerie, et du travailleur en simple accessoire vivant de celle-ci ; il n’est plus qu’un moyen de son action.

« Comme nous l’avons vu, le capital tend, de toute nécessité à augmenter les forces productives et à diminuer au maximum le travail nécessaire. Cette tendance se réalise avec la transformation de l’instrument de travail en machinerie. Au sein de celle-ci, le travail objectivé apparait, physiquement, comme la force dominante en face du travail vivant : non seulement il se l’approprie, mais encore il le domine activement dans le procès de production réel […].

« Dans la machinerie, le travail objectivé n’est pas un simple produit servant d’instrument de travail, c’est la force productive elle-même. Pour le capital, le développement du moyen de travail en machinerie n’est pas du tout fortuit, c’est la transformation historique des instruments de travail traditionnels en moyens adéquats à la forme capitaliste. » (Fondements, t. 2, p. 212-213)

Avec la domination réelle du capital sur le travail, les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit ne disparaissent pas ipso facto, mais elles se confondent avec la dynamique de l’accumulation (ce n’est qu’en ce sens que l’on peut parler de « disparition »), c’est ce que nous avons, dans d’autres textes, comme Théorie communiste n°1, par exemple, analysé comme dévalorisation contrecarrée par la dévalorisation. Avec la subordination réelle du travail sous le capital, le capital développe sa signification historique : le développement des forces productives sociales du travail. Ainsi, le procès de disparition des causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit, qui se résument toutes à une dévalorisation du capital existant n’est pas un préalable à ce que la lutte de classes ne puisse immédiatement porter le communisme.

La contradiction entre le prolétariat et le capital se transforme en ce qu’elle contient non seulement l’impossibilité du capital mais cette impossibilité comme développement des conditions matérielles de l’immédiateté sociale de l’individu, cette transformation c’est le développement des forces sociales du travail dans leur opposition au travail. Le prolétariat est contradictoire au moment nécessaire de la socialisation de son activité, c'est-à-dire au rapport capitaliste dans lequel il est lui-même défini, cette contradiction s’accentue et son accentuation se confond avec la forme de plus en plus sociale du procès de production qui est simultanément le procès de disparition des causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit. Cette contradiction a alors en elle-même la nécessité de ne pouvoir se résoudre que dans le communisme, et cela immédiatement. L’élément fondamental du développement historique de la lutte de classe, c’est la transformation du procès de travail en procès adéquat au capital, c’est là, simultanément, le grand rôle historique du capital et la puissance communiste de la lutte de classe qui oppose et relie les classes du rapport social capitaliste.

L’impossibilité du capital, qu’il développe lui-même, c’est la transformation de la contradiction entre le prolétariat et le capital en ce qu’elle ne peut porter que le communisme, l’immédiateté sociale de l’individu. La différence d’avec la période précédente, c’est l’impossibilité du capital, c'est-à-dire le procès de disparition des causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit (comme on vient de le voir, cette disparition signifie qu’elles deviennent le principe même de l’accumulation).

Il ne s’agit pas cependant de voir cela seulement comme une impossibilité, cette impossibilité c’est, dans la contradiction entre le prolétariat et le capital, la nécessité de l’immédiateté sociale de l’individu, parce que la contradiction n’est plus seulement formelle mais réelle de par la transformation du procès de travail en procès adéquat au capital. Contradiction réelle, c'est-à-dire : la contradiction entre le prolétariat et le mouvement nécessaire de la socialisation de son activité n’est plus le simple fait du procès de valorisation, mais du procès de valorisation en ce que le procès de travail en est devenu un simple élément, contradiction qui est devenue la condition de sa propre résolution immédiate comme immédiateté sociale de l’individu.

Les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit étant devenues le principe même de l’accumulation, la crise qui résulte de cette situation ne peut porter aucune restructuration supérieure du capital, en effet, ce qui dans les crises précédentes est la possibilité de cette restructuration se trouve maintenant donné dans les causes mêmes de la crise, d’où la présupposition du capital au second degré, sa forme de cycle et ses trois phases.[5]

Il apparait donc que la production des conditions historiques de l’immédiateté sociale de l’individu est le mouvement même de la contradiction qu’est l’exploitation, en ce qu’elle n’est que comme transsubstantiation c'est-à-dire extranéisation, reproduction du capital. « Le système de l’économie bourgeoise suit un développement progressif et développe sa propre négation comme ultime résultat.

Nous avons encore affaire ici au procès de production immédiat. Si nous considérons la société dans son ensemble, c’est toujours comme résultat dernier du procès de production qu'apparaît la société, c'est-à-dire l’homme dans ses rapports sociaux. Tout ce qui, tel le produit, etc., a une forme solide, n'apparaît que comme un moment qui s’évanouit dans ce mouvement. Le procès de production immédiat n'apparaît ici que comme un moment. Les conditions et objectivations de ce procès en sont elles-mêmes des moments uniformes. Certes, les individus ne se présentent que comme sujets de ce procès, mais ils entretiennent également des rapports entre eux, qu’il reproduisent soit simplement, soit d’une manière élargie. C’est donc leur propre procès en mouvement constant qu’ils renouvellent, parallèlement au monde de la richesse qu’ils créent. » (Fondements, t. 2, p. 230-231) Ainsi le développement dans lequel le capital se manifeste dans le mouvement de son abolition est celui du renouvellement même des classes, du prolétariat et de la classe capitaliste, qui s’effectue comme procès d’abolition du capital. Si le développement du capital est non seulement le procès de son abolition, mais aussi positivement celui de son dépassement, s’il n’y a aucune différence entre abolition et dépassement, c’est parce qu’il est lutte de classe.

Ces conditions de l’immédiateté sociale de l’individu que le capital produit selon la nature même de son rapport contradictoire avec le prolétariat, c’est tout d’abord l’universalité des relations sociales dans lesquelles entrent les individus, l’universalité de leurs besoins et de leurs jouissances, dont nous avons parlé, qui est le fait que le capital contient dans son concept le marché mondial, car le but de la production est la plus-value, l’accumulation, donc de par la contradiction entre le prolétariat et le capital. C’est d’autre part le fait que le travailleur ne se trouve pas subsumé sous autre chose que son activité. Enfin ces conditions de l’immédiateté sociale de l’individu s’expriment dans son activité immédiate productive, non seulement celle-ci par l’intermédiaire du capital circulant est en relation avec le marché mondial, mais encore elle ne peut s’effectuer que comme une activité sociale, que présupposée par l’activité générale de la société. En ce sens est posée la base de ce qu’est l’immédiateté sociale de l’individu, c'est-à-dire la pratique de sa propre activité immédiate comme pratique de la société, car incluant toute l’activité de cette société.

Nous avons déjà vu que le développement du capital fixe indique le degré où la science sociale en général, le savoir, est devenue une force productive immédiate, jusqu’à quel point les forces productives sociales sont produites comme organes immédiats de la praxis sociale, du procès vital réel. Dans ce procès, le travail immédiat devient travail social contrairement au mode antérieur de la production faisant apparaître ainsi comment l’abolition de l’échange ne peut qu’être l’immédiateté sociale de l’individu, et comment ce mouvement est une contradiction dans le capital. « Dans l’échange direct entre producteurs, le travail individuel immédiat se trouve réalisé dans un produit particulier (et non dans une partie du produit), et son caractère social commun – objectivation du travail général et satisfaction du besoin général – n’est posé qu’au travers de l’échange. C’est le contraire qui se produit dans le procès de production de la grande industrie. Lorsque la force productive a atteint le niveau du procès automatique, la prémisse est la soumission des forces naturelles à l’intelligence sociale, tandis que le travail immédiat de l’individu cesse d’exister, ou mieux est transformé en travail social. » (Fondements, t. 2, p. 227) Le produit résulte de la combinaison sociale et de cette concentration de l’activité sociale qu’est la science. « Désormais, le travail individuel cesse, en général, d’apparaître comme productif. Le travail de l’individu n’est plus productif que dans les travaux collectifs assujettissant les forces de la nature. Cette promotion du travail immédiat au rang de travail social montre que le travail isolé est réduit à l’impuissance vis à vis de ce que le capital représente et concentre de forces collectives et générales. » (Fondements, t. 2, p. 215) Ainsi la production des conditions historiques du communisme n’est jamais un mouvement tendanciel faisant éclater le capital mais le procès contradictoire de celui-ci, l’antagonisme entre le prolétariat et la communauté, le procès de la lutte de classes.

La crise actuelle

La crise n’est pas restructuration du capital

Si toutes les crises sont crises de la valorisation c'est-à-dire proviennent d’une faiblesse du surtravail, d’une baisse du taux de profit, elles ne sont pour autant pas la répétition de situations identiques. En effet, les crises ne sont pas des accidents du capital, mais des moments nécessaires de son développement ; la crise est en elle-même restructuration du capital, c'est-à-dire accroissement de sa valorisation sous quelques modes que ce soient. Le capital doit traverser une phase de crise pour être à même de reprendre sa valorisation, les caractéristiques de la crise sont essentiellement liées au développement antérieur du capital, le mode de restructuration qu’elles sont est restructuration par rapport à un stade de développement du capital, la restructuration n’est pas retour à un état qui aurait été perturbé, mais toujours accroissement de la valorisation par rapport au développement antérieur.

Avec la domination réelle du capital sur le travail qui devient la structuration mondiale du capital entre les années 1910 et la fin de la Deuxième guerre mondiale (on pourrait même dire que pour certains pays capitalistes développés, comme la France ou l’Italie, ce mouvement n’existe que contrarié par son effectuation au niveau mondial et qu’il ne se résout qu’avec les prémisses de la crise actuelle), les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit deviennent le principe même de l’accumulation fondée sur la plus-value relative. La dévalorisation devient le principe même de l’accumulation du capital ; il n’y a pas de contradiction entre la valorisation et la dévalorisation, simplement la valorisation (production de plus-value relative) est une dévalorisation constante du capital existant.

La dévalorisation se noue à deux niveaux, tout d’abord : « la création de richesse dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail utilisée, et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail », en deuxième lieu : « le surtravail des grandes masses a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale. » Le capital est une contradiction en procès : valeur se valorisant, il supprime son fondement absolu, le travail créateur de valeur et de plus de valeur que ne coûte sa reproduction ; c’est le procès de cette suppression qu’exprime la dévalorisation : « Dès que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d’être sa mesure. »

La dévalorisation constante du capital et de la force de travail ne peut éviter la crise[6], car l’accumulation du capital ne croît pas dans la même proportion que le surtravail, la dévalorisation inhérente au mouvement du capital n’assure pas une baisse du travail nécessaire qui augmente la partie de la journée correspondant au surtravail de façon suffisante à assurer la valorisation du capital. S’il s’ensuit une dévalorisation accélérée du capital, zones mises en jachère ; impossibilité de trouver des capitaux additionnels – cf. Révolution et contre-révolution, « La crise actuelle »), ce n’est pas pour autant une restructuration supérieure du capital qui se produit, car celle-ci ne peut être, comme on l’a vu, un retour en arrière, mais une progression dans son mode d’accumulation, or la crise survenant en domination réelle fondée sur le plus-value relative (crise de l’extraction de plus-value relative) signifie que le capital a poussé à son terme toutes ses contradictions, c'est-à-dire son procès de valorisation.

En domination réelle, la valorisation étant une dévalorisation inhérente constante, il s’ensuit que la crise ne peut porter simplement sur une modalité de la valorisation qui trouverait sa solution dans la contre-tendance qu’est la dévalorisation, la crise signifie d’emblée qu’il n’y a plus aucune contre-tendance qui peut être principe de restructuration (la contre-tendance est dans le développement antérieur lui-même et la crise signifie l’insuffisance de celle-ci) ; la crise ne peut signifier que le développement à terme de toutes les contradictions du capital, qu’il a supprimé ses propres bases.

Cependant, il est insuffisant de montrer que les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit étant devenues le principe même de l’accumulation, il ne peut y avoir aucune restructuration supérieure possible. Si l’on s’arrête là, la crise est vue comme une simple impossibilité et la signification historique du capital comme la réunion d’un ensemble de conditions objectives ; il faut ajouter que la crise est un rapport entre les classes et que l’accomplissement de la signification historique du capital c’est le rapport entre les classes qui se noue comme crise du capital et donc pose cette crise comme dynamique. Il faut en effet que, non seulement de par son contenu, la crise n’ait aucune restructuration du capital possible, mais encore que ce même rapport entre les classes qui est l’impossible restructuration, porte le dépassement du capital. Comme on le verra, il faut que le contenu de la crise qui empêche toute restructuration aboutisse à faire du rapport du prolétariat au capital, le rapport à une prémisse.

Le contenu de la crise qui est l’impossible restructuration du capital et porte le dépassement du capital, c’est d’une part, par le fait que le travail vivant n’est absorbé par le capital que parce que s’effectuant comme travail social, mais ne peut que demeurer travail individuel face au capital ; d’autre part, le travail objectivé est la négation du travail comme principal producteur de la richesse, mais ne vaut comme capital que parce que posé comme valeur, c'est-à-dire valorisé par le travail immédiat.

D’une part : « […] le travail immédiat et sa quantité cessent à présent d’être l’élément déterminant de la production, et donc de la création de valeurs d’usage […]. C’est ainsi que le capital, comme force dominante de la production œuvre lui-même à sa dissolution […] ; désormais, le travail individuel cesse en général d’apparaître comme productif. Le travail de l’individu n’est plus productif que dans les travaux collectifs, s’assujettissant les forces de la nature. Cette promotion du travail immédiat au rang de travail social montre que le travail isolé est réduit à l’impuissance vis à vis de ce que le capital représente et concentre de forces collectives générales. » (Fondements, t. 2, p. 215)

D’autre part : « Dans la machinerie, le travail objectivé n’est pas un simple produit, servant d’instrument de travail, c’est la force productive elle-même – l’accumulation du savoir, de l’habileté ainsi que toutes les forces productives générales du cerveau social sont alors absorbées dans le capital qui s’oppose au travail » (Fondements, t. 2, p. 213) ; « […] comme le machinisme se développe avec l’accumulation de la science sociale – force productive générale – ce n’est pas dans le travail, mais dans le capital que se fixe le résultat du travail social général. » (Ibid., p. 214)

En conséquence, le processus d’approfondissement de la crise, sa dynamique unifiant l’impossible restructuration et le dépassement du capital est le suivant : « […] ce n’est ni le temps de travail utilisé, ni le travail immédiat effectué par l’homme qui apparaissent comme le fondement principal de la production de richesse, c’est l’appropriation de sa force productive générale, son intelligence de la nature et sa faculté de la dominer, dès lors qu’il s’est constitué en un corps social ; en un mot, le développement de l’individu social représente le fondement essentiel de la production de richesse. » (Ibid., p. 221-222) « […] sa base (du capital), à savoir l’appropriation du temps de travail d’autrui, cesse de représenter ou de créer la richesse. Le travail immédiat en tant que tel cesse d’être le fondement de la production, puisqu’il est transformé en une activité qui consiste essentiellement en surveillance et régulation ; tandis que le produit cesse d’être créé par le travailleur individuel immédiat, et résulte plutôt de la combinaison de l’activité sociale que de la simple activité du producteur. » (Ibid., p. 226-227) ; enfin, « lorsque la force productive du moyen de travail a atteint le niveau du procès automatique, la prémisse est la soumission des forces naturelles à l’intelligence sociale, tandis que le travail immédiat de l’individu cesse d’exister, ou mieux, est transformé en travail social. C’est ainsi que disparaît l’autre base de ce mode de production. » (Ibid., p. 227)

Lorsque les causes qui contrecarrent la baisse du taux de profit sont devenues le principe de l’accumulation et que sur la base de cette dernière le capital entre en crise, c’est tout le développement antérieur qui se trouve soudain posé dans cette crise comme la limite du capital, comme son impossible restructuration, comme la dynamique de la crise.

Pour le capital, la dynamique de la crise, sa façon d’aller de l’avant, ce n’est pas sa restructuration, mais l’accentuation même de ses contradictions identiques à sa signification historique, c’est alors simultanément le mouvement qui tend à poser le rapport du prolétariat au capital comme à une simple prémisse.

Les trois phases de la crise

Il existe deux façons erronées de considérer la révolution. La première consiste à considérer une nature révolutionnaire du prolétariat attendant pour éclater que mûrissent les conditions objectives ; la deuxième consiste à considérer que le rapport entre le prolétariat et le capital n’aboutit qu’à la crise du capital, qui, elle, révèle dans le prolétariat une situation ou une contradiction dépassant sa simple existence de classe et par laquelle il devient révolutionnaire. En fait d’un côté comme de l’autre, c’est le rapport entre la lutte de classe , le développement du capital et la révolution qui n’est plus compris. On ne parvient pas simultanément à saisir que la lutte de classe puisse être le développement même du capital et la révolution.

Quand on considère la révolution comme action d’une classe telle qu’elle est définie dans le mode de production capitaliste, le développement du capital devient une condition régissant cette lutte dont la nature est invariante ; quand on considère que la contradiction entre le prolétariat et le capital est le développement du mode de production capitaliste, il semble falloir autre chose pour que précisément ce mode de production soit dépassé.

Concrètement, le problème de la révolution, c’est le problème d’un rapport entre les classes tel que le prolétariat en tant que classe particulière, contradictoire au capital, produise l’abolition des classes. Il n’y a pas de rupture de continuité entre la lutte de classes, telle qu’elle est le développement du capital et la révolution. C’est pour cela que la révolution n’est ni une action déclenchée par un capital parvenu à terme (théorie des conditions), ni une action déjà au-delà de la crise du capital. La révolution est le véritable aboutissement du rapport entre les classes dans le mode de production capitaliste, elle est une phase de la crise. C’est donc du rapport que prolétariat et capital définissent entre eux, comme étant le cours de la crise, qu’il faut partir.

Un simple survol du déroulement de la crise permet d’y distinguer, jusqu’à maintenant, deux phases, la révolution étant la troisième. De la récession de 1966-1967 à la crise de 1975, la crise a une allure cyclique ; c'est-à-dire qu’elle apparait comme toutes les crises en domination réelle, d’abord comme une simple récession, en effet en domination réelle les causes contrecarrent la baisse du taux de profit tendant à devenir le principe même de l’accumulation, leur fonctionnement ouvrant la reprise ne nécessite plus une chute brutale de la production, des prix et des salaires. En fait, une restructuration s’amorce bien pendant cette période, les années 1967 à 1975 connaissent une augmentation de la production sans que l’on puisse dire que l’on sorte de la crise, la restructuration en effet qui s’amorce s’articule autour de deux directions, une augmentation de la productivité qui n’est que recherche de surprofit et qui, tendanciellement, n’est pas une extension du cycle du capital ; et concurremment, une extension du cycle du capital que l’on peut qualifier de temporelle au travers de l’inflation et du crédit. La fictivation du capital n’est pas une recette, un moyen permettant de suppléer ou d’échapper à une pénurie de plus-value, c’est dans l’accumulation du capital la transformation de la plus-value en capital additionnel, en assignation sur du travail futur. La pénurie de plus-value n’est ni occultée, ni déjouée, c’est la plus-value des cycles à venir qui est immédiatement engagée dans la transformation de la plus-value en capital additionnel (processus inflationniste dans lequel le taux de profit obtenu n’est jamais égal au taux de profit présupposé). Le capital s’accumule en anticipant sur de la plus-value à venir, la pénurie de plus-value n’est pas masquée car cette pénurie c’est le fait même que l’accumulation se poursuive comme anticipation sur les cycles à venir. Bien sûr le crédit, les surprofits et, dans une certaine mesure, l’inflation son consubstantiels au capital, cependant accompagnés de la dématérialisation de la monnaie, leur extraordinaire développement quantitatif dans la crise traduit une transformation qualitative. Alors que dans les crises cycliques, on assiste à un effondrement de ces anticipations, car le capital s’y restructure et reproduit son accumulation réelle, dans la crise actuelle leur persistance et leur croissance reposent sur l’incapacité à reprendre cette accumulation, ces développements sont alors la seule extension et présupposition du capital.

C’est cette allure cyclique de la crise dans sa première phase qui nous avait amenés, dans le travail poursuivi depuis TC 1, dans les Notes de travail, à parler d’autoprésupposition de la dévalorisation, puis de présupposition du capital au second degré. En fait, la périodisation de la crise que nous faisions reposait sur une ambiguïté : tout en disant clairement que la présupposition au second degré, la fictivation du capital, était fondamentalement impossible, nous raisonnions comme si elles avaient réellement lieu. Nous découpions la crise en une mise en place de la présupposition au second degré, fonctionnement de celle-ci et enfin effondrement. Nous faisions comme si cela fonctionnait. Non seulement une telle ambiguïté reposait sur l’allure cyclique de la crise dans la première phase, mais encore elle supposait que l’impossible restructuration du capital devait alors s’effectuer comme un mouvement impossible. La crise devait être une impossible reproduction du capital, dans laquelle il se reproduisait quand même, d’où cette présupposition au second degré qui était impossible, mais que nous utilisions comme si elle fonctionnait. Or l’impossible restructuration du capital n’est pas donnée d’emblée, mais se produit dans la crise, elle n’est que son aboutissement, elle n’est que le rapport révolutionnaire avec lequel elle se confond.

La restructuration qui s’amorce dans les années 1967 à 1975, déterminée dans son allure par le développement antérieur du capital, ne peut déboucher sur une reprise, mais ne peut qu’aboutir à un redoublement de la crise. Il n’y a pas d’échappement au capital. La crise de 1975 signifie l’échec du mouvement de restructuration amorcé dans la phase précédente, c’est la liquidation de la forme cyclique qu’avait jusqu’alors revêtu la crise. À partir de là, la reproduction du capital suit le processus qu’expose Marx dans les « Contradictions internes de la loi », comme tendance vers zéro du capital additionnel ; c’est là, dans la reproduction même du capital en crise, la liquidation de toute restructuration du capital. La crise perd son caractère de crise cyclique : crise et restructuration ne sont plus confondues (voir Révolution et contre-révolution, fascicule I : « Surproduction du capital et capital additionnel »).

Le capital continue de se reproduire, mais sa reproduction en crise, comme liquidation de toute restructuration, contient la production du rapport du prolétariat au capital comme à une simple prémisse. C’est là la troisième phase de la crise, c’est là l’impossible restructuration du capital. En effet, même dans la deuxième phase, la liquidation de toute restructuration est toujours comprise dans la reproduction du capital et celle-ci a un sens ; il y a rationalisation du capital, assainissement, accroissement de la productivité, même si cela est compris dans la tendance vers zéro du capital additionnel. Le mouvement de reproduction est une concentration, une accumulation de la productivité toujours supérieure à celle de la production, c’est en cela que ce mouvement est réellement liquidation de toute restructuration.

L’impossible restructuration, c’est le rapport du prolétariat au capital comme une simple prémisse. Cependant, si l’impossible restructuration n’est pas donnée d’emblée avec le début de la crise, elle n’est pas non plus un hasard final. Ce qui est « donné », c’est le développement antérieur du capital et à partir de là le mouvement général de tentative de restructuration dans la crise. C’est parce que dans sa deuxième phase, la crise de la présupposition du capital est la liquidation de toute restructuration qu’elle est la production du rapport du prolétariat au capital comme à une simple prémisse. Rapport qui est rapport entre une classe particulière du mode de production et le capital, mais rapport qui est réellement l’aboutissement de la crise, son impossible restructuration, parce qu’il est la production révolutionnaire du communisme : il n’y a pas de solution de continuité entre la crise et la production du communisme. Cette dernière, c’est la dernière phase de la crise.

Ce qui caractérise l’aliénation, c’est toujours cette reproduction de la particularité sociale de l’individu, l’existence comme présupposition d’une particularité sociale qu’il faut reproduire, qui définit son propre mouvement de reproduction (l’exploitation). Or l’aboutissement de la crise actuelle, crise de l’autoprésupposition du capital, définit le prolétariat dans un rapport contradictoire au capital qui est simultanément reproduction de sa particularité sociale et où le développement du capital apparait comme une simple prémisse. Il ne s’agit pas d’une condition venant déterminer la pratique du prolétariat, mais du rapport que les classes définissent entre elles. Se rapporter au capital comme à une simple prémisse n’est pas une situation donnée ; le prolétariat défini par le capital et le reproduisant, produit cette réalité du capital comme prémisse. Le prolétariat se trouve alors dans un rapport révolutionnaire au capital immédiatement porteur de communisme. Par cette notion de rapport de simple prémisse, il faut entendre la signification historique du capital en ce qu’elle n’est pas une accumulation de conditions, mais un rapport entre les classes posant à partir de lui-même la nécessité d’un mode supérieur de production de la vie. C’est en cela que ce rapport peut être qualifié de rapport de simple prémisse. Le prolétariat est dans la crise de l’autoprésupposition du capital défini comme classe révolutionnaire en ce que sa reproduction le place face au capital comme face à la prémisse d’un développement impliquant l’abolition du capital et sa propre abolition. Son rapport au capital en tant que classe particulière est simultanément la signification historique du capital, ce rapport est la prémisse d’un libre développement, cette simultanéité, c’est le rapport révolutionnaire du prolétariat au capital qui, classe du mode de production capitaliste abolit les rapports sociaux dans lesquels il se définit et se reproduit comme classe. Dans sa contradiction avec le prolétariat qui est sa reproduction, le capital ne pose pas une contradiction avec son développement antérieur comme limité, ce qui était le processus de toute restructuration ; c’est en cela que l’on peut dire que la signification historique du capital est la contradiction entre le prolétariat et le capital. C’est alors la liquidation de toute restructuration, c’est le rapport que l’on peut définir comme absence de restructuration supérieure tout en étant rapport dans lequel le capital se reproduit, mais rapport révolutionnaire où, contre le capital, le prolétariat produit le communisme. En effet, la contradiction qui oppose le prolétariat au capital est alors abolition de son autoprésupposition (pas de restructuration) ; contradiction entre le prolétariat et le capital et production du communisme sont une seule et même chose, cette contradiction n’est plus le mouvement même de restructuration du capital parce que le capital lui-même est posé dans sa contradiction avec le prolétariat, dans sa signification historique, comme prémisse d’un mode nouveau de production de la vie humaine.

Ne posant pas, du fait du développement antérieur, dans sa contradiction avec le prolétariat, une contradiction avec son développement antérieur comme limité, le développement historique antérieur du capital comme condition du communisme devient pratiquement un rapport révolutionnaire. Le prolétariat est en contradiction avec le capital en ce que le capital est la nécessité d’un mode supérieur de production de la vie.

« Mais au fait, que sera la richesse une fois dépouillée de sa forme bourgeoise encore limitée ? Ce sera l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, etc., des individus, universalité produite dans l’échange universel. Ce sera la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui. Ce sera l’épanouissement entier de ses capacités créatrices, sans autre présupposition que le cours historique antérieur qui fait de cette totalité du développement un but en soi ; en d’autres termes, développement de toutes les forces humaines en tant que telles, sans qu’elles soient mesurées d’après un étalon préétabli. L’homme ne se reproduira pas comme unilatéralité, mais comme totalité. Il ne cherchera pas à demeurer quelque chose qui a déjà été, mais s’insèrera dans le mouvement absolu du devenir. » (Fondements, t. 1, p. 450)

Nous n’avons pas affaire là à un état social indépendant du développement même du capital, mais à la résultante nécessaire de ce développement contradictoire, la production de cet état par le capital s’effectuant comme lutte de classes est précisément la contradiction qui l’abolit : « La limitation du capital, c’est que tout son développement s’effectue de manière antagonique, et que l’élaboration des forces productives, de la richesse universelle, de la science, etc. apparait comme aliénation du travailleur qui se comporte vis à vis des conditions produites par lui-même comme vis à vis d’une richesse étrangère et de sa pauvreté à lui.

« Mais cette forme contradictoire est elle-même transitoire et produit les conditions réelles de sa propre abolition. Le résultat, c’est que le capital tend à créer cette base qui renferme, de manière potentielle, le développement universel des forces productives et de la richesse ainsi que l’universalité des communications, bref la base du marché mondial. Cette base renferme la possibilité du développement universel de l’individu. Le développement réel des individus, à partir de cette base, où constamment chaque barrière se trouve abolie, leur donne conscience : nulle limite n’est tenue pour sacrée.

« L’universalité de l’individu ne se réalise plus dans la pensée ni dans l’imagination ; elle est vivante dans ses rapports théoriques et pratiques. Il est donc en mesure de saisir sa propre histoire comme un procès et de concevoir la nature avec laquelle il fait véritablement corps, d’une manière scientifique (ce qui lui permet de la dominer dans la pratique). Dès lors, le procès de développement est lui-même produit et conçu comme une prémisse. Mais il est évident que tout cela exige le plein développement des forces productives comme condition de la production : il faut que les conditions de production déterminées cessent d’apparaître comme des entraves au développement des forces productives. » (Fondements, t. 2, p. 35)

Le prolétariat est dans la crise de l’autoprésupposition de capital défini comme classe révolutionnaire en ce que sa reproduction le place face au capital comme face à la prémisse d’un développement impliquant l’abolition du capital et sa propre abolition. La reproduction de sa particularité est simultanément l’existence du développement antérieur concentré dans le capital comme prémisse d’un libre développement, cette simultanéité, c’est la situation révolutionnaire du prolétariat.

Avec la prédominance dans la reproduction du capital de la subsomption réelle du travail sous le capital, la pratique programmatique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital est en décomposition. En effet, le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital ne porte plus la lutte pour la liberté du travail qui est totalement spécifié en tant que travail salarié par rapport à son caractère de créateur de valeur (voir plus-value relative). Abolir le capital, c’est nécessairement, pour le prolétariat, s’abolir lui-même, classe du travail salarié et non pas se « dégager » en tant que classe des travailleurs productifs de valeur. À ses débuts la crise actuelle est l’accentuation de cette décomposition de la pratique programmatique.

La décomposition du programmatisme est alors le contenu de la lutte de classes du prolétariat contre le capital, comprendre cette décomposition comme venant simplement accompagner le mouvement du capital, organiser la dévalorisation, ou même aider ce mouvement, c’est finalement ne plus considérer le mouvement du mode de production capitaliste comme lutte de classes, c’est voir l’unité qui relie les classes entre elles, mais ne plus voir cette unité comme une contradiction. Mais inversement, comprendre cette décomposition du programmatisme comme des vagues révolutionnaires venant buter sur l’immaturité des conditions, c’est ne pas comprendre la puissance même de la contre-révolution, c’est comprendre la contradiction, mais ne plus saisir simultanément l’unité entre le processus révolutionnaire et la contre-révolution.

La dissolution du programmatisme, c’est alors dans cette première phase de la crise, d’une part un réformisme de la crise, d’autre part son corollaire le néo-programmatisme. D’une part, la dissolution du programmatisme consiste à confondre la décomposition des rapports sociaux avec le procès de la révolution (autogestion, mouvements de la pénurie, autoprésupposition du travail nécessaire, quotidiénisme), d’autre part à poser à partir de cette décomposition l’impossibilité de toute transition et affirmation du prolétariat, à poser l’immédiateté du communisme portée par la prolétariat, classe de la reproduction impossible du capital, dont cette décomposition est la preuve et à s’opposer à toutes les tentatives d’organisation dans cette décomposition (néo-programmatisme –cf. TC 1, partie II, p. 89)

Dans la deuxième phase de la crise, la reproduction du capital est la liquidation de toute possibilité de restructuration, en se reproduisant, en liquidant toute gestion cyclique de la crise. Le rapport entre le prolétariat et le capital se transforme. La liquidation de toute possibilité de restructuration implique réciproquement une abolition immédiatiste du capital. Abolition immédiatiste, c'est-à-dire que la pratique de classe du prolétariat dans cette suppression de toute possibilité de restructuration est posée immédiatement comme la pratique révolutionnaire qui, dans sa simple extension, est production du communisme. La pratique du prolétariat n’est là qu’un simple « commentaire » de la décomposition des rapports sociaux, elle demeure contradictoire au capital et même en implication réciproque avec ce qu’est alors la contre-révolution, mais simplement au sens où elle ne ferait que profiter de l’absence de résolution supérieure, comme si celle-ci n’était pas un mouvement de reproduction du capital, mais un vide ouvert pour que le prolétariat organise la société. C’est une abolition du capital non pas médiée par le capital (médiation dans laquelle il y a réellement la production du communisme), mais comme développement de la situation du prolétariat, le procès révolutionnaire s’enferme alors dans cette situation, et ne peut que répéter sa contradiction avec le capital ; la pratique contradictoire au capital qui « oublie » le capital ne fait que développer une autonégation du prolétariat qui, non médié par la contradiction avec le capital, ne peut dépasser le pillage, l’émeute, la grève sans revendications, le sabotage, l’absentéisme.

Cependant, se reproduisant comme contre-révolution, dans ce rapport contradictoire à cet immédiatisme, le capital apparait sans cesse comme le résultat social de ce mouvement contradictoire. Il est par là lui-même posé comme la médiation entre la pratique du prolétariat et la production du communisme. Le mouvement d’ensemble du rapport entre les classes dans la deuxième phase de la crise est une critique de l’immédiatisme de la pratique du prolétariat en même temps qu’il est son propre mouvement de transformation et de production d’un nouveau rapport. Ce n’est pas comme un développement de sa situation immédiate que le prolétariat produit le communisme, même si c’est à partir de sa situation de classe que le prolétariat abolit les classes dans sa contradiction avec le capital.

C’est dans le processus du dépassement du rapport entre les classes, dans la deuxième phase, que se situe la production du mouvement théorique. Lorsqu’on dit que la théorie devient mouvement théorique, on exprime d’abord le travail de dépassement du fait que la théorie est un produit critique de la décomposition du programmatisme. Simultanément, le mouvement théorique, c’est dans le procès révolutionnaire, poser le fait qu’il est activité d’une classe prise dans l’automaticité de l’histoire ; le procès révolutionnaire travaille à l’affirmation de la conscience qui est la sienne, il n’y a pas d’automaticité de la conscience, car c’est à partir de l’aliénation qu’on abolit l’aliénation.

Avec la troisième phase de la crise, et le rapport du prolétariat au capital comme simple prémisse, ce que porte cette contradiction de la reproduction du mode de production capitaliste, avec le contenu qu’elle a, c’est la formation de fractions communistes du prolétariat. La contradiction communiste de la troisième phase se trouve dans la reproduction du capital, c’est par là la pratique d’une fraction communiste (le pluriel désigne la multiplicité de leurs apparitions et non celle de leur contenu ou de leur pratique) est la contradiction à l’intérieur de la reproduction du capital. Avec le début de la troisième phase, la lutte de classe tend à faire que pour le capital reproduire le prolétariat et inversement pour le prolétariat reproduire le capital, c’est produire le rapport du prolétariat au capital comme à une simple prémisse d’un libre développement, c’est poser la relation du prolétariat au capital comme pratique révolutionnaire.

Dans les phases précédentes de la crise, la décomposition du programmatisme était une exarcerbation des contradictions du programmatisme, un procès de radicalisation de ces contradictions, elle était le contenu de l'activité de classe du prolétariat. On sait que la lutte de classe a un contenu programmatique, lorsque la contradiction entre le prolétariat et le capital est le rapport entre la tentative de libération du travail et d’affirmation du prolétariat et la restructuration du capital. La domination formelle du capital sur le travail est le fondement général du programmatisme. Dans celui-ci la forme générale de la lutte classe du prolétariat, à savoir le fait qu’elle soit pratique d’une classe particulière de la société qui vise à abolir les classes, devient une contradiction et en engendre une série d’autres destinées à la résoudre.

Schématiquement, ces contradictions sont les suivantes :

–       le prolétariat doit s’affirmer pour se nier ;

–       le procès contradictoire du capital est porteur du communisme/c’est une classe qui est porteuse du communisme (le dernier terme renvoie au fatalisme de certains passages du Capital de Marx ; le mode de production s’effondre avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature… par exemple ; le second terme à la question des « conditions objectives » comme extériorité vis à vis de la pratique de classe ; ce qui nous amène à la contradiction suivante) ;

–       le prolétariat porte toujours l’abolition du capital, mais il ne peut pas toujours faire la révolution (sur ces deux derniers points, voir le chapitre « Le capital se manifeste dans le procès de son abolition : la lutte de classes »).

Le point fondamental est donc que le programmatisme est une limite historique de la lutte de classe et non une erreur d’appréciation de la théorie sur la pratique, une mystification ou une déviation (limite posée comme telle par la période suivante).

Le rapport entre les classes qu’est la troisième phase de la crise amorce la résolution des contradictions du programmatisme car la contradiction générale de la lutte de classe, qui était pour le programmatisme une limite infranchissable, devient le mouvement même de la révolution, dans le rapport du prolétariat au capital comme prémisse ; c'est-à-dire où l’on a simultanément la reproduction de la particularité sociale du prolétariat le définissant comme classe et cette reproduction comme rapport révolutionnaire au capital, que le prolétariat pose comme une prémisse d’un libre développement (c’est la crise de l’autoprésupposition).

Les contradictions du programmatisme ne sont totalement résolues que par le triomphe de la révolution, dans la révolution la production théorique consiste simplement à produire l’aboutissement que porte immédiatement le mouvement en tant que mouvement, c'est-à-dire en tant que procès défini par le rapport du prolétariat au capital : la révolution. Celle-ci est un mouvement qui crée ses propres conditions et se produit lui-même comme abolition du capital.

Les fractions communistes n’existent que comme action de classe abolissant le capital et se niant, donc que comme pratique consciente, car abolition de l’extranéisation des forces sociales, donc du caractère étranger du procès historique. Cependant, en tant que pratique de classe, elle est encore pratique humaine ayant ses forces en face, d’où le fait que l’abolition de l’aliénation, pour être le procès conscient qu’elle est nécessairement, elle doit travailler à l’affirmation de la conscience.

Dans le capital, les hommes font l’histoire, mais leurs rapports prennent la forme de rapport entre les choses, la production de leur propre vie ne s’effectue que comme le mouvement automatique de leurs propres forces sociales qui les affrontent. Cette fraction communiste du prolétariat que nous avons posée comme résultante du devenir contradictoire de la reproduction du capital n’est évidemment définie que par son activité. Son activité n’est pas réalisation immédiate de l’être socialement donné de la classe, c’est son dépassement. Cependant, c’est comme classe particulière que le prolétariat s’oppose au capital. Ainsi il faut éviter deux positions unilatérales : premièrement, la révolution ne triomphe que comme une application de la théorie. C’est reconnaître un mouvement automatique de l’histoire et une volonté consciente (c’est la démarche de l’utopie). Deuxièmement, les hommes font l’histoire, l’opposition du prolétariat au capital a intrinsèquement, naturellement la conscience de son dépassement communiste, parce qu’elle est ce qu’elle est. On ne tient pas compte de la réalité de l’aliénation et du fait que la révolution est effectuée par une classe et est donc encore prise dans l’extranéisation de ses propres forces.

L’activité des fractions communistes du prolétariat dans leur opposition au capital, pour être la pratique consciente abolissant l’extranéisation de son activité et donc s’abolissant elle-même, est une activité de classe prise dans le caractère automatique de l’histoire qui n’a pour contenu que l’abolition de cette automaticité. L’abolition du capital pour être le procès conscient qu’elle est nécessairement doit donc travailler à l’affirmation de sa conscience car elle est simultanément procès dans lequel, le capital se reproduisant (la fin de cette reproduction, ce n’est que le communisme et non la révolution), le procès historique de la révolution est procès d’une classe de l’aliénation qui s’abolit en tant que classe (c’est ce que nous avons vu comme reproduction du capital le posant comme une prémisse face au prolétariat).

L’activité du prolétariat dans la révolution est extranéité qui s’abolit. L’activité communiste du prolétariat n’est pas un dégagement par rapport au capital ; dans la révolution, le prolétariat demeure un classe par et dans le capital. La révolution est alors elle-même le contenu du rapport social qui fait du prolétariat une classe. C’est par le rapport avec le capital qu’est sa lutte contre lui pour son abolition que le prolétariat demeure une classe. La lutte du prolétariat comme classe devient identique à son abolition en tant que classe.

Dans sa lutte contre le capital, le prolétariat ne s’organise pas sur la base du communisme, son activité dans la révolution a pour contenu la dissolution de ce qui fait de lui une classe, c’est en tant que classe particulière qu’il s’abolit. Pour le prolétariat, son antagonisme à la communauté qui le définit entraîne qu’il n’est porteur d’aucune organisation sociale ; aucune organisation sociale ne peut donner aux prolétaires de contrôle sur les forces productives, sur leur existence sociale ; le nouveau mode social est le résultat de la lutte de classe.

Le communisme n’est pas un état social, c’est une période de l’histoire humaine qui s’inaugure par la création des conditions du libre développement humain. Dans la révolution, le prolétariat ne produit pas une organisation sociale à partir de sa situation. Même s’il n’agit qu’en tant que classe particulière, en tant que telle, il ne peut promouvoir aucune organisation sociale qui serait l’appropriation de ses rapports sociaux, ce mouvement et son négatif sont même le procès de la dissolution du programmatisme[7] que sa lutte dépasse. Dans la révolution, le prolétariat n’agit comme classe qu’en s’abolissant comme classe, par là le contenu de son activité n’est ni l’affirmation de ce qu’il est, ni immédiatement le communisme.

Dire que dans sa lutte contre le capital, le prolétariat n’organise pas la société sur la base du communisme, ne signifie pas l’installation d’une période de transition ou que la puissance de la révolution ne provienne pas de ses mesures communistes immédiates, cela signifie que la communisation de la société est effectuée comme lutte contre le capital et en cela n’est pas libre développement de l’individu ; ces mesures sont encore posées dans un rapport au capital.

De façon concrète, le prolétariat dans sa lutte, abolit la valeur, mais le mode d’être social qui en résulte n’est pas l’immédiateté sociale de l’individu, car l’activité du prolétariat abolissant la valeur est médiée par le capital, la lutte contre celui-ci qui est en face de lui. Il en est de même de l’abolition du travail salarié (nous avons vu que l’abolition du travail salarié n’est pas libération du travail, que la notion d’abolition du travail réfère directement à la dissolution du programme) : l’activité n’est manifestation de soi, c'est-à-dire est suppression de son caractère reproducteur de quelque chose qui a déjà été, qu’en étant imposé par la nécessité de la lutte contre le capital.

La révolution effectuée par une classe particulière ne peut être d’emblée le communisme. La complexité réelle de son procès résulte de ce que le prolétariat ne peut promouvoir à partir de ce qu’il est aucune organisation sociale et qu’il ne peut non plus faire du communisme son mode d’être, il y a production du communisme, ce qui recouvre le fait que si la révolution n’est pas le communisme, on ne fait pas la révolution pour le communisme mais par le communisme. De cette double tendance résulte la persistance de la dissolution du programme à l’intérieur de la révolution, soit comme affirmation du prolétariat, soit comme immédiatisme du communisme, sur la base du prolétariat (classe particulière), dans un cas comme dans l’autre, on ne pose pas réellement les forces sociales extranéisées comme capital, mais simplement comme envers du prolétariat. Le procès de la révolution comme lutte contre le capital est par là aussi, posant réellement le capital comme la communauté face au prolétariat, résolution du programmatisme en dissolution et dépassement des fractions communistes.

L’activité communiste du prolétariat a toujours pour contenu de médier l’abolition du capital par son rapport au capital ; ce n’est ni un dégagement (libération) du capital comme affirmation du prolétariat, ni un immédiatisme du communisme. La production de la communauté humaine dans la révolution est l’activité d’une classe définie par la séparation d’avec la communauté, communauté qui se pose face au prolétariat et que la contradiction du prolétariat à elle définit comme une simple prémisse.

Addendum

Il est évident que ce dernier chapitre ne fait qu’ouvrir une perspective : il n’aborde pas la dynamique de la décomposition du programmatisme, le problème de la contre-révolution et de ses rapports avec les limites de la révolution, enfin le déroulement de la révolution est à peine esquissé. Ces questions là font déjà l’objet d’un texte qui sera incessamment publié en Notes de travail (Notes 6 : « Problèmes actuels de la révolution »)

Si nous n’avons pas attendu la mise au point de ces développements pour publier Théorie communiste n°2, c’est tout d’abord que précisément ces développements feront l’objet de Notes avant leur mise au point (c’est bien là le rôle de ces Notes), mais c’est aussi que la question centrale de TC 2 se trouve dans la définition de la contradiction entre le prolétariat et le capital comme une vraie contradiction et non comme opposition ou domination, et dans l’intégration dans cette contradiction de l’accumulation. C'est-à-dire qu’il fallait exposer comment le procès historique de la lutte de classe n’était pas la réalisation de cette contradiction, mais que celle-ci était forcément procès déterminant de par son contenu, celui de son dépassement. Il fallait enfin montrer les transformations radicales de la lutte de classe dans la crise actuelle. À ce propos, nous entreprenons un travail destiné à fonder la périodisation de la crise de façon apodictique et non simplement assertorique comme elle l’est encore à bien des égards, même si le fascicule I de Révolution et contre-révolution lui donne de solides bases.

 

[1] Cf. Invariance, supplément au n°2 série III : « Contre une trop lente disparition », p. 1.

[2] « Il y a donc en même temps que l’analyse des possibles qui sont fenêtre sur le futur, prise de conscience de ce qui a été perdu ; les deux mouvements sont intimement liés » (Invariance n°3, série III, p. 44).

[3] Nous aurons l’occasion de revenir dans un prochain texte sur ce qui différencie la décomposition du programme avec les Gauches communistes et la décomposition actuelle.

[4] Voir Fondements, p. 256-257, surtout p. 257

[5] Si la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est plus seulement formelle mais réelle, il faut encore pour qu’elle devienne rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital que cette contradiction soit l’effondrement de l’autoprésupposition du capital, c’est la transformation capitale qui s’effectue dans la troisième phase de la crise. L’effondrement de l’autoprésupposition du capital, cela signifie que non seulement le prolétariat est dans un rapport contradictoire (qui le définit) au mouvement nécessaire de la socialisation de son activité, mais encore que l’abolition du capital est une pratique dans lequel le prolétariat se nie (cf.  la révolution dans les Notes de travail n°1).

[6] Cela explique cependant pourquoi la crise cyclique « classique » disparaît au profit des récessions.

[7] Retour en soi du sujet, immédiatisme du communisme.

Théorie Communiste 3 (1980)

Mars 1980/March 1980
- Notes sur la restructuration du rapport ente le prolétariat et le capital.
- Le programmatisme.
- La décomposition du programmatisme et les luttes de classes de 1967 à 1975.
- Le développement économique de la crise (1965-1975).
Sur la révolution.

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Introduction

De Théorie communiste n°2 à Théorie communiste n°3

La nécessité d’une restructuration du rapport entre les classes

Ces quelques pages sont destinées à introduire la série de textes qui suit et qui ont pour dénominateur commun de poser la nécessité d’une restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital pour qu’il y ait production du communisme à partir de la contradiction qui les oppose. Quelques mots sont nécessaires pour expliquer l’évolution poursuivie depuis Théorie communiste n°2 paru en janvier 1979. Bien que la critique actuelle ne fut pas le sujet de ce texte – mais plutôt l’analyse de la contradiction entre le prolétariat et le capital – celui-ci se terminait sur un survol de la crise qui concluait à une absence de restructuration possible.

Si la contradiction entre le prolétariat et le capital se confond avec le développement du capital en ce qu’elle est l’exploitation, si donc il n’y a pas de nature révolutionnaire inhérente du prolétariat se modelant et s’actualisant selon les conditions du cours historique du capital (ce qui est la thèse centrale de TC 2), il s’agissait de poursuivre le travail alors entrepris par une analyse de la nature de la crise commencée au milieu des années soixante, seule façon de déterminer le contenu présent de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Le contenu du rapport entre les classes dans la crise actuelle est donné par la crise de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent, c'est-à-dire la crise d’un stade spécifique de celle-ci (cf. les textes « Notes sur la restructuration » et « Développement économique de la crise », dans le présent numéro). La crise actuelle se caractérise comme crise de l’appropriation par le capital de cette force de travail dans le procès de production, ou au niveau de sa reproduction collective.

À ce niveau, les axes qui ont porté la baisse du taux de profit se confondent avec le contenu des luttes du prolétariat (luttes d’OS, luttes extra-travail, luttes contre le travail). C’est à un développement adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail que nous assistons dans la restructuration en cours. À partir de ce contenu de la crise et de la restructuration, les luttes actuelles apparaissent comme limitées en ce que la restructuration du capital leur est une réponse adéquate, elle est par là contre-révolution. Elle ne vient pas briser des luttes qui sans elles seraient révolutionnaires ; s’il y a restructuration, cela est corollaire de l’absence de perspective révolutionnaire de ces luttes.

Dans la crise actuelle, la lutte de classes du prolétariat ne pourra que poser la défense de la condition du prolétariat comme la limite du processus révolutionnaire et cela à travers les formes radicales que celle-ci revêt. La crise actuelle permet au prolétariat de se poser en force autonome, de s’organiser pour elle-même, et simultanément interdit tout développement révolutionnaire, du fait de la domination réelle, à partir de ce dégagement. C’est là le contenu spécifique de la phase de développement du capital entrant en crise que l’on retrouve (développement du capital inadéquat à l’appropriation des forces sociales du travail) et qui caractérise et détermine celui des luttes du prolétariat qu’il ne peut alors dépasser.

Tout le contenu de la lutte de classe du prolétariat n’est rien d’autre que cette crise, il s’agir alors de savoir si le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital peut simplement résulter de l’extension de ces luttes, ou bien si la transformation de la nature et du contenu de ces luttes – leur devenir révolutionnaire – est possible sur la base du rapport actuel entre les classes, ou encore si une restructuration, une transformation du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital est nécessaire.

La forme la plus avancée prise par les luttes du prolétariat est actuellement donnée par l’auto-organisation, l’autonomie, le débordement des syndicats. Il ne s’agit plus d’une question de « forme » des luttes, mais de l’apparition de la production de plus-value comme contradiction centrale du mode de production et la manifestation du rôle spécifique du prolétariat dans celle-ci. Avec la crise, l’opposition entre le prolétariat et le capital cesse d’être un simple antagonisme sur le partage de la valeur nouvellement produite (syndicalisme), il y a éclatement de la contradiction au niveau de la production de plus-value elle-même. Il n’empêche qu’apparaissent là les limites mêmes du processus révolutionnaire.

Il n’est pas suffisant d’axer une critique sur le seul fait que l’on ne peut poser en eux-mêmes des mouvements tels que l’auto-organisation, le débordement des syndicats ou l’autonomie, en insistant sur ce que fait le prolétariat. Ces luttes ne sont pas de simples formes, elles ne peuvent être que la défense de la condition prolétarienne. Elles sont la limite du processus révolutionnaire en ce qu’elles reposent sur la tentative de faire de la classe ouvrière quelque chose de positif à dégager face au capital, en même temps que dans leur allure même elles signifient que l’on ne peut plus passer – comme en domination formelle – de la défense de la condition prolétarienne à la révolution. En effet, tous ces mouvements retournent peu ou prou à un syndicalisme branlant, l’auto-organisation n’a rien à organiser de façon stable. Le débordement des syndicats et l’auto-organisation ne sont et ne peuvent être que la défense de la condition prolétarienne dans le cours heurté qui est le sien dans le procès de la lutte actuelle.

On ne peut, de la même façon, poser que l’approfondissement des luttes accélère la crise du capital, celle-ci pouvant alors devenir révolutionnaire. Il y a là une double erreur. D’une part, si l’on considère séparément les luttes du prolétariat et la crise du capital, l’un déterminant l’autre, au choix. D’autre part, et c’est la raison de la première erreur, les luttes sont appréhendées sans les caractériser, elles sont simplement « luttes contre le capital », comme si elles n’avaient aucun contenu. Les luttes sont les luttes d’un stade historiquement déterminé du rapport entre les classes. Il s’agit donc de poser la question de savoir si les luttes de ce stade déterminé peuvent produire le communisme. Si l’approfondissement de la crise est l’approfondissement de la crise d’un stade spécifique du rapport entre les classes ne pouvant produire la révolution, ce n’est pas parce que la crise devient plus aiguë qu’elle deviendra révolutionnaire ; cela ne signifierait que le haut niveau que doit atteindre la dévalorisation du capital et de la force de travail. Le processus révolutionnaire ne pourra être que le dépassement du rapport actuel entre les classes et non son extension, son approfondissement.

Il faut alors qu’il y ait transformation du rapport entre les classes pour que ces luttes qui manifestent un stade spécifique de la domination réelle (développement du capital non adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail), soient dépassées. La restructuration peut alors être saisie de deux manières : soit elle est considérée comme possible, soit elle s’amorce mais elle est considérée comme impossible, car entrant en contradiction avec ce qu’est le capital, non pas au terme de son développement mais dans l’œuf. Dans le cas de l’impossibilité, deux voies s’ouvrent.

La première de ces voies consiste à considérer que l’impossibilité provient d’un développement aberrant du capital, du genre valorisation sur la base exclusive de la plus-value relative, fictivation totale du capital. En gros, le capital chercherait à surfuser (Invariance), mais on resterait dans les limites de « l’orthodoxie », d’où l’impossibilité de la restructuration. Cependant, le mouvement vers celle-ci aurait été suffisant pour prouver l’inanité du capital et fonder le prolétariat à l’abolir, lui faire dépasser les limites antérieures de ses luttes. Non seulement on considère là le développement du capital comme venant régir sa contradiction avec le prolétariat et non se confondant avec elle, on considère la révolution comme un acte déclenché par un capital parvenu à terme. Mais encore, c’est la dynamique du capital qui n’est pas comprise.

Toute crise ramène au premier plan la contradiction fondamentale du capital, c'est-à-dire la production de plus-value à quoi se résout finalement le profit, toute restructuration est alors déterminée par ce contenu, il ne peur y avoir d’axe de restructuration du capital qu’au niveau de la recherche d’une augmentation de la plus-value produite tant intensivement qu’extensivement. Poser des restructurations comme développement absurde du capital, c’est ne pas savoir ce qu’est le capital, ce qu’est la crise, ce qu’est la restructuration.

La deuxième de ces voies consiste à considérer que l’impossibilité provient du rapport mis en place entre le prolétariat et le capital. Il y aurait simultanéité de la restructuration et du rapport révolutionnaire entre les classes, télescopage entre les deux. La restructuration est alors considérée comme s’effectuant selon des axes possibles mais tels qu’immédiatement c’est la révolution.

Dans une telle vision, l’on ne considère pas le prolétariat comme classe du capital, comme impliqué par celui-ci. S’il y a restructuration, c'est-à-dire possibilité de reprise de la valorisation, d’augmentation de la productivité, d’extension du cycle du capital, il y a alors raffermissement de l’autoprésupposition du capital. La contradiction entre le prolétariat et le capital ne devient plus alors qu’un moment de la reproduction du capital, il ne peut y avoir de rapport révolutionnaire qui se produise.

À partir du moment où l’on considère qu’une transformation du rapport entre les classes est nécessaire, et non une simple accentuation du rapport existant, une simple intensification ou extension des luttes actuelles, après l’impossibilité de la restructuration, la deuxième grande branche de l’alternative consiste à la considérer comme possible. Mais là aussi deux voies sont à nouveau ouvertes : soit on la considère comme possible, et plus encore, comme nécessaire, soit on tombe dans une problématique que l’on peut qualifier d’alternativiste.

Ce dernier cas, très répandu, consiste à considérer la révolution et le communisme comme une alternative à la restructuration. Tout dépendrait de l’issue des luttes : soit le prolétariat laisse faire, soit il résiste, rend la restructuration qui était possible, caduque dès son origine et impose sa solution. En fait, dans ce cas, on retourne à la case précédente, on ne saisit pas le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste, comme produisant le communisme dans son opposition au capital, on ne considère pas le communisme comme résultant de la contradiction elle-même, mais comme inscrit dans l’être du prolétariat, il le porte en lui et peut à tout moment mettre bas.

On pose des « luttes » indéterminées, indéfinies, des luttes qui s’accentuent, refluent, triomphent, des luttes en soi, sans s’apercevoir que si on admet que le capital se restructure, il faut admettre que l’on ne peut avoir que de tels types de luttes. Telle contradiction, telle lutte. S’il s’agit simplement de dire que le capital se restructure dans et par sa contradiction avec le prolétariat, c’est là un truisme.

Il en résulte enfin que considérer la restructuration comme possible nécessite de la considérer en réalité comme nécessaire à la production du communisme.

Le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital n’est pas n’importe quel rapport plus ou moins violent, autonome ou étendu ; il se caractérise par son contenu. Il faut que l’accomplissement de la signification historique du capital soit devenu le contenu du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital, il faut que le développement qui en résulte entre en crise pour qu’il y ait rapport révolutionnaire, production du communisme.

La signification historique du capital, c’est l’objectivation des forces productives, de la richesse naturelle, des forces sociales du travail face au prolétariat, c'est-à-dire comme aliénation. L’accomplissement de la signification historique du capital, c’est l’objectivation des forces sociales du travail dans le capital fixe de façon adéquate à leur appropriation (cf. dans ce numéro, les « Notes sur la restructuration »). Ce n’est qu’à partir de là que sont reliés au niveau de leur contenu la contradiction entre le prolétariat et le capital et le communisme en ce qu’il est l’immédiateté sociale de l’individu.

L’objectivation des forces sociales du travail est la signification historique du capital. Mais ce n’est pas une nécessité absolue. Cette objectivation trouve en elle-même sa propre limite en ce qu’elle est capital, en ce qu’elle ne se produit que comme exploitation du travailleur. Tout le contenu de l’activité révolutionnaire du prolétariat ne peut consister qu’à poser le capital comme prémisse d’un libre développement de l’humanité, c'est-à-dire non reproduction de quelque chose qui a déjà été. L’accomplissement de la signification historique du capital signifie que le prolétariat est simultanément défini et impliqué par le capital comme classe des travailleurs salariés, et qualitativement impuissant à le valoriser de par le développement mis en place par la restructuration. Développement de la contradiction entre le prolétariat et le capital et le communisme sont liés dans leur contenu. Il ne s’agit pas d’un combat où, à tout moment, un adversaire pourrait mettre l’autre KO.

Parler de restructuration nécessaire pour que se crée un rapport révolutionnaire entre les classes, ce n’est ni se désintéresser des luttes actuelles, ni y opposer une vision normative de la révolution. Il s’agit, dans les luttes actuelles, de dégager tout ce qu’elles contiennent ; ce sont les luttes elles-mêmes qui butent sur les limites que sont l’autonomie, le débordement des syndicats, l’auto-organisation, et cela parce que ces contenus ne peuvent que renvoyer à la défense de la condition prolétarienne.

S’il faut développer tout ce que les luttes contiennent, c’est parce que c’est dans le rapport contradictoire qu’elles entretiennent avec le capital que s’effectue la transformation du rapport entre classes. Il ne s’agit pas là de simplement se placer dans un cours historique du capital, mais dans un cours historique de la révolution. Il s’agit de faire que la défense de la condition prolétarienne, dans toutes les formes plus ou moins radicales qu’elle peut revêtir en tant que limite du processus révolutionnaire, devienne en quelque sorte un acquis du rapport entre les classes.

Enfin, en arriver à la conclusion que la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital est nécessaire n’est pas simplement le fruit, l’aboutissement d’un raisonnement purement logique qui tendrait à poser la nécessité de la restructuration comme la seule issue rationnelle au problème de départ.

Ce développement rationnel a un sens théorique : il consiste à poursuivre la critique du programmatisme, à toujours plus profondément critiquer tout processus révolutionnaire se fondant sur une affirmation du prolétariat. Reconnaître le rapport révolutionnaire comme l’accomplissement de la signification historique du capital, ce n’est rien d’autre que la poursuite de cette critique dont les bases sont posées dans Théorie communiste n°2, ce n’est rien d’autre que se livrer à l’élaboration d’une théorie de la révolution adéquate à la période actuelle et dont les deux axes fondamentaux sont les suivants : la contradiction entre le prolétariat et le capital est identique au développement du capital, il ne peut donc y avoir de position alternativiste ; deuxièmement, le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste, la révolution ne peut être dégagement du capital.

Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, le mode de production capitaliste connaît une importante transformation qualitative : c’est le passage de la subsomption formelle du travail sous le capital à la subsomption réelle. Cette transformation qui se définit centralement par le passage de la prédominance de la plus-value absolue à la prédominance de la plus-value relative, pose la fin d’une période de la lutte de classes, durant laquelle la lutte du prolétariat a un contenu programmatique. C'est-à-dire durant laquelle il s’agit, pour le prolétariat de s’affirmer, de libérer le travail, d’imposer sa dictature durant une période de transition, durant laquelle la lutte prolétarienne connaît une articulation immédiate entre la défense de la condition prolétarienne et la révolution, car cette dernière est momentanément (le but final de la société sans classes n’est jamais absent) l’affirmation de cette condition, sa généralisation (cf. Théorie communiste n°2).

Le passage du mode de production capitaliste en domination réelle se définissant essentiellement par la prédominance de la plus-value relative signifie que la reproduction de la force de travail perd toute autonomie par rapport à la reproduction du capital ; le travail n’est plus l’élément dominant du procès immédiat (le procès de production n’est pas adéquat au capital, l’appropriation du travail vivant par le travail mort n’est pas le fait du procès de production lui-même, la prédominance du travail vivant est un certain type de rapport d’exploitation) ; l’unité sociale des capitaux est fixée par l’échange aux prix de production, c'est-à-dire d’une façon telle que la différence entre capital variable et capital constant est niée ; la défense de la condition prolétarienne n’est plus qu’un moment de la reproduction générale des rapports sociaux capitalistes. Le travail est totalement spécifié comme travail salarié.

La subsomption réelle du travail sous le capital est donc une modification du contenu de la lutte de classes du prolétariat qui ne peut plus avoir le contenu programmatique défini précédemment. La révolution ne peut plus être affirmation du prolétariat, libération du travail, période de transition ; l’abolition du capital ne peut qu’être autonégation du prolétariat, immédiatement société sans classes. La défense de la condition prolétarienne tend à devenir un des fondements de la contre-révolution.

Le passage du capital en domination réelle inaugure donc une période de décomposition du programmatisme. Cependant, il serait faux de considérer celle-ci comme un simple essoufflement, comme la lente agonie d’un mouvement jadis vigoureux. La subsomption réelle du travail sous le capital est un dépassement des limites de la subsomption formelle, elle ne vient pas se juxtaposer à celle-ci, mais se produit dans les contradictions de la domination formelle. C’est par là que la décomposition du programmatisme peut avoir son propre contenu, être une période spécifique de la lutte de classe et ne pas être un simple processus de pourrissement.

En domination formelle, la croissance de la plus-value bute sur la division du travail dans les ateliers, fondée sur les métiers (le capital reprend un procès de travail qui lui est antérieur) : « La manufacture butait, non seulement sur l’étroitesse de sa base productive, mais aussi et surtout sur la base contradictoire de la reproduction de la force de travail, toujours organisée autour du métier avec l’exigence du maintien d’une large couche d’ouvriers habiles, la longueur du temps de formation (apprentissage), l’autonomie de cette couche sociale de compagnons (devenus ouvriers manufacturiers), s’appuyant sur le milieu d’origine, alors que s’imposait la nécessaire dévalorisation de cette force de travail entrée en même temps dans le cours de la parcellisation et de la déqualification, ce qui va être obtenu par le machinisme et la fabrique. » (Palloix, Du fordisme au néo-fordisme in La Pensée, février 1976)

C’est parce que la subsomption formelle intègre un procès de production antérieur au capital qu’elle ne peut qu’être fondée sur la plus-value absolue et que peuvent se présenter les limites de celle-ci : extensibilité éternelle du temps, épuisement destructeur de la force de travail. La limite fondamentale à dépasser, c’est cette intégration d’un procès antérieur, c’est la qualification ouvrière, car c’est d’elles que dépendent la prédominance de la plus-value absolue et les limites de celle-ci à l’extraction du surtravail.

Le développement de la subsomption réelle du travail sous le capital est une contradiction de classe. Le passage à la subsomption réelle ou valorisation intensive ne peut être appréhendé comme une dynamique autonome du capital, mais comme dynamique contradictoire entre le prolétariat et le capital, il s’agit en effet du passage à un mode supérieur de l’exploitation. L’erreur à ne pas commettre serait inversement de saisir cela comme la lutte de deux forces autonomes et non comme la dynamique même du développement du capital. Le dépassement des limites de la plus-value absolue dans la plus-value relative, donc la transformation du procès de production en procès adéquat au capital (développement du capital fixe), s’effectue comme destruction du procès antérieur de travail intégré dans le mode de production capitaliste, de l’ouvrier qualifié. C’est la création d’un nouveau rapport entre le capital et le travail. La subsomption réelle du travail sous le capital, c’est la création d’un nouveau mode d’exploitation. Le rapport entre le prolétariat et le capital devient rapport entre le capital et le travailleur collectif que cette phase de développement du capital produit comme dépassement des limites de l’exploitation en domination formelle.

Comme dépassement de la domination formelle, l’extraction de la plus-value relative se développe comme exacerbation de la division du travail, de l’éclatement du travailleur qualifié, exacerbation de l’association, de la coopération, de l’emploi de la science, de toutes les forces sociales du travail : « avec le développement du mode de production spécifiquement capitaliste, ce ne sont plus seulement les objets – ces produits du travail, en tant que valeurs d’usage et valeurs d’échange – qui, face à l’ouvrier, se dressent sur leurs pieds comme “capital”, mais encore les forces sociales du travail qui se présentent comme formes de développement du capital, si bien que les forces productives du capital : en tant que telles, elles sont “capitalisées”, en face du travail. En fait l’unité collective se trouve dans la coopération, l’association, la division du travail, l’utilisation des forces naturelles, des sciences et des produits du travail sous la forme des machines. Tout cela s’oppose à l’ouvrier individuel comme quelque chose qui lui est étranger et existe au préalable sous forme matérielle, qui plus est, il lui semble qu’il n’y ait contribué en rien, ou même que tout cela existe en dépit de ce qu’il fait […]. Les forces sociales du travail des ouvriers individuels – aussi bien subjectivement qu’objectivement – ont en d’autres termes la forme de leur propre travail social, sont les rapports établis d’après un mode tout à fait indépendant d’eux : en étant soumis au capital, les ouvriers deviennent des éléments de ces formations sociales, qui se dressent en face d’eux comme formes du capital lui-même, comme si elles lui appartenaient – à la différence de la capacité de travail des ouvriers – et comme si elles découlaient du capital et s’y incorporaient aussitôt. » (Marx,  Un chapitre inédit du Capital, Ed. 10/18, p. 250-251)

C’est maintenant que va pouvoir apparaître cette base spécifique de la décomposition du programmatisme dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle. On peut dire que dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée dépassant les limites de la subsomption formelle, l’appropriation des forces sociales du travail par le capital n’est que « formelle ». En effet, même si elle est le fait du procès de production lui-même, dans ce procès de production, il y a homogénéité entre l’activité du travail vivant et le mouvement du capital fixe dans lequel réside l’appropriation de ces forces sociales – dans le travail à la chaine, par exemple, il y a homogénéité entre l’activité du travailleur et le mouvement non autonome de la machine.

En tant que valeur d’usage, le capital fixe est en réalité soumis à la collection des travailleurs et à la décomposition de leurs mouvements. Le développement du système des machines en système automatique n’est pas du tout fortuit : c’est la transformation historique du système des machines qui avait créé le rapport du capital au prolétariat comme rapport au travailleur collectif, en moyen adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail. Avec le système automatique des machines, le mouvement du capital fixe en ce qu’il est appropriation des forces sociales du travail fait réellement face au travail vivant, en ce qu’il devient autonome par rapport à lui, en ce qu’il y a alors hétérogénéité dans le contenu et l’allure du travail vivant et du mouvement des machines.

S’il y a donc réellement appropriation des forces sociales du travail dans le capital avec le système des machines, si donc elles font face au travail en tant que capital, ce face-à-face n’est pas le fait du procès de production lui-même. L’appropriation est le fait du procès de production, mais pas le face-à-face ; il n’y a face-à-face que parce que c’est du capital. Le capital fixe doit donc évoluer vers la forme adéquate de cette appropriation des forces sociales du travail face au travailleur : le système automatique des machines.

Cette limitation de l’appropriation des forces sociales du travail dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle pose la spécificité de la décomposition du programmatisme : la lutte de classe du prolétariat peut alors rester dans une problématique de dégagement par rapport au capital alors qu’il n’y a plus aucune positivité à dégager (cf. dans ce même numéro, l’analyse des luttes de classes entre 1967 et 1975). C’est le fait que l’appropriation des forces sociales du travail n’est pas, dans son opposition au travailleur, le fait du procès de production lui-même qui pose cette problématique générale de dégagement par rapport au capital.

Avant de voir comment, dans la crise actuelle, la restructuration qui se dessine consiste en une transformation du procès de reproduction du capital en un procès adéquat d’appropriation des forces sociales du travail, et cela pas uniquement dans le procès immédiat de production – qui joue cependant un rôle central en tant que procès de production de la plus-value – il faut dire quelques mots des origines de la crise actuelle. De cette façon, nous allons voir que la restructuration en cours est bien la réponse adéquate aux limites sur lesquelles a buté la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à maintenant.

Comme toutes les crise du mode de production capitaliste, la crise qui s’ouvre au milieu des années soixante (cf. dans ce même numéro, le texte sur le développement économique de la crise) a pour origine la baisse du taux de profit. Cependant, dans chaque crise, cette baisse du taux de profit est portée par de mouvements spécifiques au mode de développement du capital alors dominant. Toutes les façons selon lesquelles s’est modulée la baisse du taux de profit dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est formée comme dépassement des limites de la domination formelle, et telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle tiennent au rapport entre le capital et le travailleur collectif que cette phase de développement du capital a produit comme dépassement des limites de l’exploitation en domination formelle. Les lignes sur lesquelles s’est modulée la baisse du taux de profit sont les suivantes :

  1. a)     De par l’homogénéité du travail vivant et du mouvement des machines, l’augmentation de la productivité bute sur les limites de la décomposition du travail comme support de la valorisation. D’autre part, pour la même raison, l’augmentation de la masse de production comme accroissement de la masse du profit pour lutter contre la baisse de son taux ne peut être que difficilement accroissement de la productivité, car tout accroissement de la production accroit la partie variable du capital dans une proportion sensiblement égale à la partie fixe.

Ce mode de parcellisation du travail comme support de la valorisation et ses conséquences au niveau de l’augmentation de la productivité détermine ce qui est souvent appréhendé comme des limites techniques du travail à la chaine : problème de transfert et d’équilibrage[1]– on retrouve là le fait que le mouvement général du procès de travail est soumis à l’individu isolé à son poste.

  1. b)     D’une part, la valorisation intensive développe le travailleur collectif et la nécessaire continuité de son cycle d’entretien en intégrant celle-ci dans le cycle propre du capital (plus-value relative –  le texte sur la décomposition du programmatisme dans ce numéro). D’autre part, « le procès de travail du fordisme pousse à l’extrême le principe mécanique de la collectivisation du travail. Ce principe ne trouve son efficacité que dans la production répétitive en grande série de produits banalisés. Il est totalement inadéquat à la production de services dits collectifs. Ou bien ces services sont produits par des capitalistes avec des méthodes non évolutives et leur coût croit vertigineusement […]. Ou bien ces services sont produits par des collectivités publiques. Ils absorbent alors du travail qui est improductif du point de vue de la création de plus-value. » (M. Aglietta, Régulation et crise du capitalisme, Ed. Calmann-Lévy, p. 142-143) La tendance générale à la hausse du taux de la plus-value finit par être gravement atteinte.

Il y a donc une contradiction qui se développe tout au long de cette période de la valorisation intensive entre le développement de la reproduction collective de la force de travail et le procès de travail. Ce développement et ce procès de travail ayant tous deux la même origine dans le dépassement des limites de la domination formelle.

Nous retrouvons la même limite à l’appropriation des forces sociales du travail, dans le fait que l’État, en tant que représentant du capital en général, doive prendre en charge cette reproduction, dans le fait que la reproduction sociale de la force de travail ne soit pas le fait de capitaux particuliers, dans le fait que le mouvement même de capitaux particuliers ne puisse être cette reproduction sociale de la force de travail.

Voilà donc les deux principaux axes selon lesquels s’est développée la baisse du taux de profit. Ces deux axes tiennent au rapport que le capital entretient avec l’appropriation des forces sociales du travail, tant au niveau de la consommation productive de la force de travail que de sa reproduction.

C’est sur cette base qu’à partir du milieu des années soixante s’est engagée la crise, c'est-à-dire un formidable mouvement de dévalorisation du capital permettant la restructuration du capital. Il ne peut s’agir pour cette restructuration d’être une simple reprise du mode de valorisation antérieur à la crise. La restructuration qui s’amorce est le dépassement des limites sur lesquelles est venue buter la valorisation intensive, c'est-à-dire plutôt un dépassement de sa contradiction interne : le développement du travailleur collectif et son intégration dans la reproduction du capital au travers d’un procès de production inadéquat à l’appropriation des forces sociales du travail.

La restructuration est indissolublement accroissement de la productivité et développement adéquat du capital comme dépassement de cette contradiction interne. On peut même dire qu’elle est le second parce qu’elle est le premier. Le capital ne recherche pas essentiellement ce développement adéquat, c’est la recherche d’une augmentation de la productivité qui, vu ce qu’est le capital –appropriation du travail vivant par le travail objectivé – est ce dépassement. En passant du système des machines au système automatique, le capital approfondit le mouvement inhérent à la domination réelle (appropriation du travail vivant par le travail objectivé du fait même du procès de production), mais cet approfondissement est une transformation qualitative quant au rapport du capital et du prolétariat en tant que travailleur collectif face au capital dépassant le limites précédentes.

Tout le mouvement de la restructuration en procès dans la crise tend à faire de l’appropriation des forces sociales du travail par le capital face au prolétariat, le fait du procès de production lui-même. C’est l’évolution historique du capital en un procès de production adéquat à cette appropriation. Comme on va le voir, c’est tout le procès de reproduction du capital, du rapport entre le prolétariat et le capital qui est restructuré dans ce sens, même si jusqu’à présent on a surtout insisté sur le procès immédiat de production, en ce qu’il est le centre du processus d’exploitation. C’est donc par les transformations de ce procès immédiat de production que nous commencerons l’analyse des grands axes de cette restructuration, qui a pour contenu la transformation de la reproduction du capital de façon adéquate à l’appropriation des forces sociales du travail. L’approfondissement de l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé qui est accroissement de la productivité contient ce changement qualitatif à l’intérieur de la valorisation intensive elle-même.

  1. Le procès de production immédiat : nous avons vu précédemment la différence qui sépare le système des machines du système automatique de machines ; nous avons vu que dans cette transformation, on assiste à la transformation du procès de production qui est appropriation des forces sociales du travail en procès adéquat à cette appropriation. Ce sont les principes mêmes du système automatique qui déterminent cette adéquation.

Ces principes de base sont : l’autonomie du mouvement des machines par rapport à l’activité du travail vivant (l’hétérogénéité) ; la cohérence logique interne du mouvement des machines qui n’est plus soumis à la parcellisation du travail et à la mesure des temps et des mouvements ; l’intégration, c'est-à-dire « l’intégration du processus partiel de production jusqu’ici discontinu, dans un processus ordonné qui associe les machines-outils les plus perfectionnées sous la direction des appareils électroniques » (Pollock, l’automation, ses conséquences économiques et sociales, cité dans un rapport de l’Institut de recherche économique et de planification – IREP : Incidences de l’informatique sur le volume de l’emploi et les conditions de travail, p. 8) ; l’asservissement : « L’asservissement est constitué par un système interne ou associé aux machines leur imposant les règles opératoires de leur propre fonctionnement. Le fait nouveau avec l’automatisation est que l’asservissement ne dépend plus de l’homme, mais est purement mécanique. C’est ce principe qui détermine la diffusion de l’automation dans la mesure où un système d’asservissement pourra être trouvé pour chaque type particulier de machine ou de groupe de machines. Les machines étant asservies, il est possible de les relier entre elles, conférant au cycle productif une autonomie. » (IREP, p. 8) ; la rétroaction : « la différence de nature entre la mécanisation et l’automation est basée sur la présence de commandes par rétroaction permettant à la machine de contrôler son fonctionnement à tout moment à l’aide de données fournies par un bloc de commande qui supervise l’opération. » (IREP, p. 9)

L’appropriation des forces sociales du travail, qui, en domination formelle était le fait soit de l’agencement même de l’atelier en vue de la surveillance panoptique, ou du personnel qui régissait la coopération, qui, en domination réelle devient le fait du procès de production, devient avec le système automatique le fait d’un procès de production adéquat à cette appropriation.

En outre, il est toujours capital de considérer que cette transformation qualitative est le fait d’un approfondissement de l’appropriation fondamentale du travail vivant par le travail objectivé, donc est portée par un très grand accroissement de la productivité. Il ne faut cependant pas négliger le fait que cet accroissement de productivité s’accompagne d’une forte croissance du capital fixe. Mais les taux d’accroissement de la productivité, après introduction de l’automation, sont très élevés, et d’autre part, il est évident que l’augmentation de la productivité touche également le matériel entrant dans le capital fixe, de plus la croissance de la vitesse de production, la faiblesse des rebuts, la meilleure utilisation du capital fixe, accroissent considérablement la vitesse de rotation de celui-ci, ce qui importe énormément pour la fixation du taux de profit.

  1. La combinaison sociale de la force de travail. « Avec le développement de la soumission réelle du travail au capital ou mode de production spécifiquement capitaliste, le véritable agent du procès de travail total n’est plus le travailleur individuel, mais une force de travail se combinant toujours plus socialement. Dans ces conditions, les nombreuses forces de travail, qui coopèrent et forment la machine productive totale, participent de la manière la plus diverse au procès immédiat de création des marchandises ou, mieux, des produits : les uns travaillent intellectuellement, les autres, manuellement […]. Un nombre croissant de fonctions de la force de travail prennent le caractère immédiat de travail productif, ceux qui les exécutent étant des ouvriers productifs directement exploités par le capital et soumis à son procès de production et de valorisation.

« Si l’on considère le travailleur collectif qui forme l’atelier, son activité combinée s’exprime matériellement et directement dans un produit global, c'est-à-dire un masse totale de marchandises. Dès lors, il est parfaitement indifférent de déterminer si la fonction du travailleur individuel – simple maillon du travailleur collectif – consiste plus ou moins en travail manuel simple. L’activité de cette force de travail globale est directement consommée de manière productive par le capital dans le procès d’autovalorisation du capital : elle produit donc immédiatement de la plus-value ou mieux, comme nous le verrons par la suite, elle se transforme directement elle-même en capital. » (Marx, op. cit., p. 226-227)

Avec le développement de l’automation et de l’informatique, le capital crée dans le procès de production les organes spécifiques de l’absorption de cette activité combinée du travailleur collectif, l’intégration du travailleur collectif trouve dans ces développements ses organes spécifiques. Cette intégration devient une transformation immédiate du procès de travail. Le caractère collectif du travail prédétermine le système automatique des machines, accentue la mobilité, la polyvalence, la rotation des postes ; ce système entre en contradiction avec l’individualisation des tâches. La division du travail dans l’usine est affectée, le travail d’entretien devient non pas un travail occasionnel ou de maintenance, il devient directement le travail d’accompagnement de la marche de la machine. Enfin, tout en renforçant la séparation entre travail d’exécution et travail de conception, le système automatique des machines intègre directement le travail de conception au niveau immédiat du mouvement de la machine, sous la forme de la programmation de celle-ci. L’interpénétration des fonctions, leur intégration au sein de l’activité productive du travailleur collectif, outre d’être le fait de la réunion des travailleurs sous un même capital, devient le fait même du procès de travail – procès qui va même jusqu’à objectiver les fonctions de direction et de commandement.

  1. Toute la classe capitaliste exploite toute la classe ouvrière : cette proposition essentielle qui relève de la définition de la péréquation du taux de profit acquiert dans les modifications actuelles de l’exploitation, de la consommation de la force de travail, une réalité concrète bien plus immédiate.

Avec la crise présente, c’est le noyau dur de la population active qui est touché : le travailleur masculin, national, adulte, ayant une qualification, bref, le travailleur syndiqué. Il y a fondamentalement une modification dans le premier moment de l’échange entre travail et capital, dans l’achat-vente de la force de travail.

Touchant au noyau dur de la population active, ce mouvement s’accompagne du développement du travail précaire. Ce dernier n’est pas un travail d’appoint dépendant des hauts et des bas de l’activité économique, il devient structurel. En effet, les grandes entreprises qui emploient des travailleurs temporaires le font au travers d’une spécialisation des activités au sein de l’ensemble productif que forme l’entreprise. Certaines activités sont structurellement confiées soit à des travailleurs temporaires, soit à des maisons sous-traitantes. L’ensemble de la force de travail au sein de la même unité de production n’est pas immédiatement subsumée sous le même capital. Là se réalise concrètement le fait que l’ouvrier appartient à toute la classe capitaliste avant d’appartenir à tel ou tel capitaliste, et cela dans la modification, qu’il ne suffit pas de comprendre comme simplement formelle, du premier moment de l’échange entre le capital et le travail.

Cette forme sociale du travail qui consiste en ce qu’il fait face au capital, non en tant que créateur de valeur d’usage liée à une activité particulière, à un procès de travail déterminé, mais en tant que créateur de valeur, détermine immédiatement les modalités de l’échange entre travail et capital après avoir déterminé sa consommation dans le procès productif, en tant que travail simple. L’autre pôle du même mouvement est constitué par la mensualisation, la revalorisation du travail manuel, etc.

  1. Reproduction de la force de travail : nous avons vu précédemment que la continuité du cycle d’entretien de la force de travail était un des axes de la baisse du taux de profit dans la valorisation intensive telle qu’elle s’était développée jusqu’à présent. La transformation essentielle de la crise actuelle dans ce domaine est la privatisation de cette reproduction.

Avec la subsomption réelle du travail sous le capital qui a pour fondement la production de plus-value relative, l’échange au prix de production l’emporte définitivement sur l’échange à la valeur et donc la péréquation du taux de profit devient un procès physiologique de la reproduction du capital. En domination réelle, l’État se définit comme gestion de cette péréquation, il ne s’agit pas là d’une fonction, mais de ce qu’il est – il n’est pas quelque chose faisant cela – ; ainsi défini, l’État a pour définition plus immédiate la gestion de deux marchandises dont l’uniformité et la mobilité sont les vecteurs de la péréquation : la force de travail et la monnaie. La gestion de ces deux marchandises dépasse donc la simple reproduction des capitaux particuliers pour être celle du capital en général. Il y a donc une relation particulière structurelle entre ce qu’est l’État et la reproduction de la monnaie et de la force de travail. Cela n’empêche qu’il puisse y avoir privatisation de la production des marchandises et des services nécessaires à cette reproduction, au sein d’un cadre défini par l’État ou au sein d’entreprises d’économie mixte.

La privatisation de la production de telles marchandises et de tels services, outre le fait d’ouvrir de nouveaux secteurs de valorisation au capital, dépasse la limite du rapport entre le prolétariat et le capital consistant dans le fait que le mouvement même des capitaux particulier ne puisse être la reproduction sociale de la force de travail. La reproduction des capitaux particuliers est à même d’assurer la reproduction de cet élément fondamental du rapport social capitaliste dans son ensemble qu’est la force de travail.

On assiste là à l’achèvement de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, au travers de  l’intégration dans le cycle du capital productif de la production des marchandises entrant dans la continuité du cycle d’entretien de la force de travail. C’est en tant que force sociale de travail que la reproduction de la force de travail s’intègre dans le cycle du capital et non plus comme somme de travailleurs productifs individuels. C’est là une transformation du procès de reproduction des rapports sociaux qui rend celui-ci adéquat à l’existence du travailleur collectif comme force valorisante du capital.

En outre, de la même façon que le rôle particulier de l’État dans la reproduction de la force de travail et le procès de travail à la chaine avaient tous deux la même origine dans le dépassement des limites de la domination formelle, de la même façon, le mouvement de privatisation fait partie du même processus de restructuration que le système automatique des machines qui rend possible la rentabilisation de la production de ces marchandises et services spécifiques.

Il ne s’agit pas là d’un heureux concours de circonstances, mais du même processus de restructuration dans lequel le procès de production et de reproduction du capital devient un procès adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail :

« Les condition de la production doivent être modifiées d’une manière telle que la valeur de reproduction sociale de la force de travail soit abaissée dans le cadre d’un processus qui permette le développement des consommations collectives. Un tel processus peut être en gestation dans l’émergence du procès de travail désigné sous le nom de néo-fordisme. Il s’agit là d’un bouleversement considérable du procès de travail fragmenté et discipliné par directive hiérarchique, par le principe informatif du travail organisé en groupe semi-autonomes, disciplinés par contrainte directe de production. On sait que ce principe a pour base un complexe de forces productives centrées sur l’autocontrôle des moyens de production par un système intégré de mesures et traitement d’informations, d’analyse de données et d’élaboration de programmes formalisant le processus productif, de transmission des instructions inhérentes à ces programmes. Les expériences pilotes poursuivies dans les hôpitaux, au sein du système éducatif, dans le contrôle de la pollution, dans l’organisation des transports collectifs, font penser qu’il s’agit d’un principe d’organisation du travail apte à provoquer une économie considérable de forces de travail dans la production des moyens de la consommation collective, tout en transformant profondément leur mode d’utilisation.

« D’autre part, le développement du néo-fordisme dans la production des marchandises en général donne une grande souplesse dans l’implantation des procès de travail qui peuvent être séparés en unités semi-autonomes. Cette souplesse peut être la condition d’un remodelage en profondeur de l’urbanisation dans lequel s’inscriraient les nouvelles méthodes de production des services collectifs. L’essor de la socialisation de la consommation serait un soutien essentiel de l’accumulation de la section I pour y développer de nouvelles forces productives. Un nouveau régime d’accumulation intensive, le néo-fordisme, sortirait de la crise en faisant progresser l’accumulation capitaliste par la transformation de la totalité des conditions d’existence du salariat, alors que le fordisme était axé sur la transformation de la norme de consommation privée, la couverture des frais sociaux de la consommation de masse demeurant à la lisière du mode de production capitaliste. » (Aglietta, op. cit., p. 144)

C’est dans son ensemble que le procès de production et de reproduction du capital et des rapports sociaux capitalistes devient, au travers de la crise actuelle, adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail par le capital. Pour compléter l’appréhension de ce vaste mouvement de restructuration, il faudrait encore aborder trois points qui seront ici à peine esquissés.

  1. L’appropriation du développement scientifique : avec la production en flux continu et les biotechniques, cette force sociale du travail qu’est la science n’est plus appropriée simplement dans le capital fixe en tant, finalement, qu’agent de la production, mais son appropriation se confond avec le procès productif lui-même. La transformation peut être appréhendée au niveau où Marx distingue le fait de placer entre le travailleur et la matière l’outil ou la machine et le procès naturel maitrisé lui-même.
  2. L’internationalisation du capital : « Il a été largement montré que la firme transnationale remonte au début du XXe siècle (Andreff, Franko, Palloix, etc.), pour ne pas dire au XIXe (Cameron).

« Néanmoins le processus de transnationalisation de la production est beaucoup plus récent, si l’on entend par là le processus au cours duquel les marchés s’internationalisent, le capital tend à devenir le “rapport social international” (Palloix) et la FTN le mode dominant de la production capitaliste.

« Amorcée au niveau des marchés peu de temps après la Seconde Guerre mondiale (CECA, CEE, négociations Dillon et Kennedy, accord européen de libre échange, mais aussi ALALC, etc.), cette mutation structurelle s’impose réellement au sein de l’appareil productif à la fin des années soixante. » (Destanne de Bernis, in Ruptures d’un système économique, Ed. Dunod, p. 106). « La production se faisant sur une base toujours plus transnationale, cela signifie que l’exploitation est non seulement au niveau essentiel, celle d’une classe ouvrière mondiale par une classe bourgeoise mondiale, mais qu’elle tend à l’être de plus en plus concrètement. » (Dockes et Rosier, op. cit., p. 17)

Dans la crise actuelle, l’on assiste à une destruction accélérée de ce qui pourrait subsister comme restes de modes de production antérieurs au capital dans les aires sous-développées, ainsi qu’à une transformation des modes anciens d’exploitation de la force de travail dans ces aires, fondées sur un partage de activités économiques relevant de la distinction biens primaire et biens industriels. Il s’agit de libérer la force de travail de ces zones pour l’intégrer plus profondément dans les cycle international du capital, ce qui ne pourra avoir lieu en tant extensif du cycle du capital que par une reprise de son développement intensif, c'est-à-dire un accroissement de la productivité dans les zones les plus développées.

Il ne faut cependant pas négliger toute la difficulté de l’affaire qui réside dans le fait que la reprise d’un développement équilibré entre plus-value relative et multiplication des journées simultanées de travail (plus-value absolue) est de plus en plus difficile du fait de la masse croissante de capital nécessaire à tout bourgeonnement frais de capital additionnel (cf. Révolution et contre-révolution fascicule I, supplément à TC 1, mai 1978). À ce moment là, peuvent être rattachées les émeutes qui sporadiquement secouent les pays sous-développés, ainsi que la stratégie générale des « Droits de l’homme », qui accompagne l’intégration de masses de travailleurs dans le cycle du capital.

Le caractère social de l’exploitation de chaque prolétaire par l’ensemble du capital devient concrètement le fait du procès de production, c’est la tendance à la formation de la valeur non plus sur des aires nationales mais mondialement. Le capital ne subsume plus simplement sous lui l’ensemble de la classe ouvrière mondiale au niveau des échanges entre capitaux nationaux, mais au niveau de son procès productif lui-même, directement défini mondialement.

  1. La monnaie : en tenant compte du fait que la monnaie est un rapport social, il devrait être possible d’analyser les transformations monétaires dans la crise actuelle dans la perspective de la restructuration en cours, autour des trois axes suivants : « privatisation » de sa production, accentuation de sa dématérialisation, accentuation de son caractère international.

 

De façon générale, la restructuration dans la crise actuelle a pour contenu la transformation du procès de production et de reproduction du capital et des rapports sociaux capitalistes en un procès adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail. C’est l’ensemble du rapport entre prolétariat et capital qui se modifie, que ce soit au niveau de l’appropriation de la coopération, de la division du travail, de l’association, de la science, ou du fait que la force de travail est exploitée comme une seule puissance de travail par le capital social.

Après l’étude sommaire des différents axes de la restructuration et de leur fondement commun, ce que l’on disait au début de ces notes apparaît plus clairement : on ne peut se contenter pour parler de restructuration de parler d’accroissement de la productivité. Bien sûr, il n’y a pas de restructuration sans accroissement de la productivité, mais tout accroissement de la productivité répond à des contradictions spécifiques d’un stade de développement du capital et ce sont les modalités de cet accroissement qui répondent à ces contradictions.

Ainsi, dans la crise actuelle, l’accroissement de la productivité qui est un approfondissement du mouvement général du capital en domination réelle en tant qu’appropriation du travail vivant par le travail objectivé, est une transformation qualitative quant au rapport du capital et du prolétariat en tant que travailleur collectif, quant à l’appropriation des forces sociales du travail. Ne voir que l’accroissement de productivité masque les transformations dans le rapport entre le prolétariat et le capital et finalement renvoie à la position courante du capital comme condition de l’action du prolétariat. La restructuration elle-même demeure extérieure à l’action du prolétariat, elle la régir tout au mieux, mais elle ne lui est pas consubstantielle.


[1]Transfert : « On peut définir le temps de transfert comme celui qui sépare deux interventions ouvrières le long de la chaine, temps pendant lequel le produit en cours de fabrication “transfère” d’un poste à l’autre sans être travaillé […]

« […] le problème nait de ce qu’on ne peut parcelliser le travail qu’en accroissant le temps de transfert, les temps morts évacués d’abord de la production reviennent par un autre côté. » (B. Coriat, L’Atelier et le chronomètre, Ed. C. Bourgeois, p. 204-205)

Équilibrage : « Défini d’abord au plus simple, on peut dire que le problème de l’équilibrage nait de la nécessité de “gérer et coordonner”  un ensemble de postes séparés de travail de façon tout à la fois à :

–       respecter du point de vue technique des contraintes d’antériorité ;

–       minimiser la main-d’œuvre nécessaire ;

–       maximiser le temps d’occupation de chaque ouvrier sur chaque poste et à “équilibrer” le temps global d’occupation de chacun des ouvriers employés.

Autrement dit encore, on peut définir “l’équilibrage” comme une procédure visant à “optimiser” – du point de vue des temps et des coûts – un ensemble de postes individuels de travail, dont la succession est soumise dans son principe à certaines contraintes d’antériorité et/ou de simultanéité […]. Le problème est de parvenir à ce résultat que chaque ouvrier posté soit occupé sans interruption, malgré les variations du cycle opératoire de l’un à l’autre. » (Op. cit., p. 205 et 208)

Le programme

Analyse des thèmes principaux de la pratique programmatique du prolétariat

Système économique du programme de transition

« La structure du travail social se manifeste sous la forme d’un échange privé de produits individuels du travail » (Marx à Kugelmann, le 11 juillet 1868)

Pour le programme, le « scandale » que représente l’économie capitaliste est que l’ensemble des forces productives sociales que sont la coopération ou la science sont aux mains de capitalistes privés. La structure atomistique de la société marchande entraine d’autre part que le caractère social des travaux ne peut se manifester que de manière indirecte et a posteriori dans l’échange. « Les travaux privés ne se manifestent en réalité comme division du travail social que par les rapports que l’échange établit. » (Le Capital, t. 1)

Initiative privée et régulation sociale a posteriori entrainent l’anarchie et le gaspillage du travail productif, que ce soit dans la régulation qu’assure le marché ou plus fondamentalement, celle qui découle de la péréquation des taux de profit en tant qu’elle a pour fonction d’assurer une juste répartition des capitaux au sein des différents secteurs de production. Cette régulation est toujours gaspillage car elle ne résulte que de dysfonctionnements, de crises, qui rétablissent l’équilibre à travers des destructions de capitaux ou de marchandises (cf. l’analyse de la crise découlant de la métamorphose de la marchandise, in Théories sur la plus-value, t. 2, Ed. Sociales, p. 606-609).

Le mouvement général de l’analyse économique que fait le programme du capital, qu’il met en avant, se résout toujours à  la contradiction qui existe entre le caractère nécessairement (génériquement) social de la production et l’appropriation privée des moyens et des résultats de celle-ci, débouchant sur l’anarchie et le gaspillage, résultant du fait que le caractère social ne se manifeste qu’a posteriori comme interaction des initiatives privées.

L’essentiel du programme économique de la transition sera donc de mettre en œuvre les moyens d’une régulation réellement sociale et consciente d’un procès de production qui est par nature social et, avec le mode de production capitaliste, de plus en plus évidemment socialisé. L’essentiel de cette organisation rationnelle de l’économie est décrit à travers la « société des producteurs associés ».

« Représentons-nous une société d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant d’après un plan concerté leurs nombreuses forces de travail individuelles, comme une seule et même force de travail […]. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert à nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l’autre partie est consommée et par conséquent doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur et le degré de développement historique des travailleurs.

« Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur le soit en raison de son temps de travail, le temps de travail jouerait ici un double rôle ; d’un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 613)

Ce passage condense l’essentiel du programme économique de la transition et appelle plusieurs séries de remarques :

  1. La référence au « plan concerté », au « rapport exact » qui renvoie au caractère commun des moyens de production, s’oppose ici au caractère anarchique du marché et au caractère privé de la production qu’il présuppose. La société des producteurs associés est abolition du marché en une organisation rationnelle de la production.
  2. Cette organisation rationnelle de la production et de la distribution reste fondée sur le temps de travail comme instrument de mesure et de régulation. De même, elle est fondée sur la dichotomie de ce qui « reste social » d’une part (ce qui est réinvesti comme moyen de production) et de ce qui est consommé individuellement.
  3. L’organisation de la production par une répartition a priori du temps de travail, qui présuppose la propriété commune des moyens de production, entraine la « transparence » des relations sociales entre les différents travaux et corollairement, la transparence dans la relation aux objets lors de la distribution.

La possession commune des moyens de production entraine donc la disparition de l’échange marchand et son anarchie, mais elle entraine également la disparition du fétichisme. Cependant, tout comme dans l’économie marchande, cette régulation se fait par l’intermédiaire du temps de travail. C’est ce point qu’il nous faut d’abord préciser pour bien mettre en évidence la nature du programme économique de la transition.

Quoique, dans le capital, Marx parle le plus souvent de la marchandise comme unité de la valeur d’usage et de la valeur d’échange, il introduit cependant une précision qui pour la compréhension du programme est essentielle : « Si donc, au début de ce chapitre, pour suivre la manière de parler ordinaire, nous avons dit : la marchandise est valeur d’usage et valeur d’échange, pris à la lettre, c’était faux. La marchandise est valeur d’usage et valeur. Elle se présente pour ce qu’elle est, chose double, dès que sa valeur possède une forme phénoménale propre, distinct de sa forme naturelle si on la considère isolément. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 591)

Si, en analysant une société où l’échange marchand est la règle générale, l’emploi d’un terme pour l’autre va de soi, dans la mesure où toute marchandise passe par le marché, c'est-à-dire reçoit la bonne valeur d’échange, la distinction valeur/valeur d’échange devient essentielle, puisque dans la société des producteurs associés, la mise en commun des moyens de production entraine la disparition du marché et donc de la forme valeur d’échange, ce qui n’implique nullement la disparition de la valeur.

Marx l’écrit explicitement à la fin du Livre III : « après abolition du mode de production capitaliste, le caractère social de la production étant maintenu, la détermination de la valeur prévaudra en ce sens qu’il sera plus essentiel que jamais de régler le temps de travail et la répartition du travail social entre les divers groupes de production et enfin de tenir la comptabilité de tout cela. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1457)

Dans la phase de transition, la production privée et le marché disparaissent, ainsi que la régulation sociale a posteriori. Ce n’est plus dans l’échange que le caractère social du travail se manifeste après coup, et simultanément, avec l’échange disparaît le fétichisme inhérent à la marchandise et au capital. Ce que Marx démontre dans le chapitre consacré à l’analyse du caractère fétiche de la marchandise, c’est que celui-ci ne peut provenir ni de la valeur d’usage, ni de la valeur, mais bien du fait que, dans l’échange, cette valeur revêt une forme phénoménale propre, distincte de sa forme naturelle. La suppression de l’échange marchand aboutit alors à la disparition du fétichisme de la marchandise d’une part, et corollairement, dans la société des producteurs associés, la loi de la valeur s’imposera en toute clarté et non sous une forme fétichisée, travestie par le rapport social échangiste. Elle apparaîtra donc pour ce qu’elle est réellement : une loi économique générale.

« Aucune société ne peut empêcher que, d’une manière ou d’une autre, le temps de travail de la société règle la production. Mais aussi longtemps que cette réglementation, au lieu de s’effectuer par le contrôle direct et conscient exercé par la société sur son temps de travail – ce qui n’est possible qu’avec la propriété commune – sera soumise au mouvement des prix des marchandises. » (à Engels, 8 janvier 1868)

D’autre part, à propos du capital : « Tout se passe comme si les différents individus avaient mis en commun leur temps de travail et avaient donné la forme de valeur d’usage différente aux différentes quantités de temps de travail dont ils disposaient collectivement. »

Dans la société des producteurs associés, il ne s’agit plus d’une métaphore destinée à faire comprendre le rôle régulateur du temps de travail socialement nécessaire, mais bien d’une « réalité ». La loi est toujours agissante et agit toujours de la même manière, mais le travail social n’est reconnu social qu’à travers des formes particulières qui travestissent ce caractère social (l’échange) ou en manifestent l’évidence (la SPA).

La loi de la valeur agit comme régulation, elle est une loi sociale générale qui se manifeste à l’intérieur des formes sociales différentes. Pour le programme, la révolution abolit la forme sociale capitaliste (caractérisée par le détour obligatoire du travail individuel par le marché et par le fait de l’exploitation, c'est-à-dire : un non-producteur s’empare d’une partie du produit du producteur sans fournir un travail équivalent – cf. Gotha --), mais non la loi de la valeur, à qui elle donne une autre forme sociale (caractérisée par l’inexistence du détour marchand et la généralisation du travail qui supprime l’exploitation) où s’exercer.

Dans l’analyse de l’économie du programme, la distinction entre la forme de la valeur, liée à l’échange, et la valeur de la marchandise isolée est essentielle, car si la forme de la valeur disparaît dans la transition, la valeur, elle, demeure.

 Si la valeur et loi de la valeur perdurent, cela découle immédiatement du fait que le temps de travail reste toujours, même lorsque la valeur d’échange est supprimée, la substance créatrice de richesse et la mesure des coûts exigés par la production.

« L’économie du temps aussi bien que la répartition méthodique du temps de travail dans les différentes branches de la production, demeure la première loi économique dans le système de la propriété collective. Elle y prend même une importance considérable. Mais tout cela diffère fondamentalement de la mesure des valeurs d’usage par le temps de travail. » (Fondements, t. 1, p. 3)

La différence d’avec la mesure de la valeur d’échange (et aussi du système des bons de travail), c’est que l’équivalence abstraite qu’exige la réduction de l’ensemble des travaux des différents secteurs et individus n’existe plus. Ce qui décrit ici est la phase supérieure à celle de l’inégalité du « droit égal », visée dans la critique du programme de Gotha.

Ce que montre bien le paragraphe cité, c’est la logique qui fonde le raisonnement : toute économie se résout en une économie de temps, du temps nécessaire à la satisfaction des besoins généraux et individuels. Plus profondément, cela présuppose que toute production de valeur d’usage nécessite une dépense de force physique et intellectuelle, dépense dont la mesure est le temps, toute société disposant d’une masse globale de temps qu’elle doit « répartir judicieusement ».

Nous retrouvons, avec le problème du rapport entre nécessité et liberté, un raisonnement similaire, lorsque Marx écrit : « À la vérité, la règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures… L’homme civilisé est forcé de se mesurer avec la nature pour satisfaire ses besoins, conserver et reproduire sa vie,  cette contrainte existe pour l’homme dans toutes les formes de société et sous tous les types de production… La liberté ne peut consister qu’en ceci : les producteurs associés – l’homme socialisé – règlent de manière naturelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d’être dominés par la puissance de ces échanges … C’est au-delà que commence l’épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1488)

Pour le programme, les échanges organiques avec la nature, c'est-à-dire la production de valeurs d’usage, nécessitent toujours du travail, quelle que soit la forme sociale qui prédomine, ceci étant simplement lié à la relation entre l’homme et la nature (système des besoins et médiation du travail, lié à une fin extérieure, naturelle).

Dans les Théories sur la plus-value, on trouve la référence à « une libre activité qui ne doit pas être accomplie comme le travail, sous la contrainte d’une fin extérieure devant être réalisée, qu’il s’agisse d’une nécessité naturelle ou d’une obligation sociale. »

Le raisonnement se noue autour de deux termes, nécessité naturelle d’une part, obligation sociale d’autre part. De la mise en relation des deux textes, ce que l’on peut en tirer, c’est que si le travail persiste, c’est à cause de la nécessité naturelle, tandis que, d’une certaine manière, dans la société des producteurs associés, il disparaît en tant que contrainte sociale.

C’est dans les échanges organiques avec la nature que, pour le programme, se noue pour l’homme une contrainte immuable et intangible qui fonde son activité comme travail soumis à une fin extérieure : la nécessité de se reproduire comme être naturel, en affrontant la nature, d’où dépense d’énergie intellectuelle et physique, le développement des forces productives développant une abondance relative qui n’empêche pas cette confrontation essentielle. En tant qu’être naturel, soumis à la nécessité de sa reproduction naturelle, l’homme reste soumis à une fin extérieure et développe, au-delà, sa liberté en se prenant lui-même pour fin.

C’est le même type de problématique qui fonde ce que dit Marx des sociétés humaines : « Si on suppose une production sociale de n’importe quel type, on peut toujours distinguer entre la partie du travail dont le produit est directement consommé à titre individuel… et – abstraction faite de la partie destinée à la consommation productive – une autre partie, le surtravail, dont le produit sert toujours à la satisfaction de besoins généraux de la société, quelle que soit la répartition du surproduit et quel que soit le représentant de ces besoins sociaux. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1475-1476)

Ainsi, l’erreur que commettent les économistes apologistes du capital, est de négliger la différence spécifique, pour ne plus mettre en évidence que l’unité des formes. Il n’en reste pas moins que, toujours pour le programme, cette unité existe, à travers des formes spécifiques certes, mais en tant que réalité immuable découlant du substrat naturel de toute société humaine : ses échanges organiques avec la nature.

Ce qui fonde le raisonnement, c’est l’existence, derrière la forme sociale, d’un substrat naturel, lié au substrat naturel de l’homme comme être de la nature et comme être social. La révolution n’est donc pas modification de la nature anthropologique de l’homme – qui fonde l’unité de diverses formes sociales – mais bien de relations sociales que l’homme instaure lors de ses échanges organiques avec la nature, et en fonction des forces productives qu’il y met en œuvre.

Ce que la révolution supprime, ce n’est pas le travail découlant de la contrainte extérieure que représentent les nécessaires échanges organiques, mais le travail découlant d’une contrainte sociale. En effet, si la distinction entre travail nécessaire et surtravail existe toujours au niveau de la société toute entière, cette distinction n’existe plus pour un individu pris à part. Comme Marx l’a écrit à propos de Proudhon : « Ce qui importe, c’est plutôt que le temps de travail nécessaire à la satisfaction des besoins absolus laisse du temps libre […] et que l’on puisse créer du surproduit en faisant du surtravail. Le but c’est d’abolir ce rapport afin que le surproduit lui-même apparaisse comme nécessaire et que la production matérielle laisse encore à chacun du temps libre pour d’autres activités. » (Fondements, t. 2, p. 115)

On a ici deux éléments : 1) dans le cadre de la production matérielle, le rapport entre travail nécessaire et surtravail est supprimé ; 2) une distinction entre le temps consacré à la production matérielle et le temps laissé libre.

La distinction entre surtravail et travail nécessaire s’estompe donc : tout travail devient nécessaire. Pour bien comprendre cela, il faut se souvenir que pour Marx, le propre de la société capitaliste ne réside nullement dans le surtravail, mais dans la conversion de celui-ci en capital. Et d’autre part, « transformer du profit en capital, ce n’est rien d’autre que d’employer une partie du travail excédentaire, pour créer des nouveaux moyens de production additionnels. Et cela signifie que ce n’est pas l’ouvrier qui dispose de ce surplus de travail, mais le capitaliste. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 2, p. 1455)

Cela renvoie au fait que c’est une nécessité absolue pour la société que d’avoir du travail excédentaire – ne serait-ce que pour nourrir ce qui sont inaptes, eux, à travailler (enfants, vieillards). Ce qui distingue la société des producteurs associés, ce n’est donc pas l’existence d’un surtravail, puisque « en tant que travail accompli au-delà des besoins immédiats, le surtravail devra toujours exister. » (Ibid., p. 1486) La différence réside dans le fait que « ce surtravail ne revêt plus de forme antagonique », c'est-à-dire celle de « l’oisiveté complète d’une classe de la société », et que, d’autre part, qu’il n’apparaît plus comme du travail forcé, découlant d’une contrainte sociale (directe ou contractuelle). Il apparaît entièrement comme nécessaire à la société et parallèlement, pour le producteur individuel, il n’est plus contrainte mais le « premier des besoins vitaux ».

La distinction n’apparaît donc plus de manière interne au travail, mais entre travail et temps libre. Celui-ci vient après le temps consacré au travail ; il est le champ du libre développement de l’individu, développement physique et intellectuel qui n’aura d’autre fin que lui-même. Il est la véritable richesse, tandis que la production – accumulation de valeurs d’usage – n’en est que la condition nécessaire (cf. Fondements, t. 2, p. 226).

Le système économique du programme s’articule donc ainsi :

–        la base du développement de la production, c’est le surtravail accumulé, « le capital fixe », que Marx qualifie de richesse impérissable, accumulation qui ne rencontre plus d’autres obstacles que la nature, puisque avec la révolution, la limite que constituait pour l’accumulation la valorisation nécessaire disparaît.

–        On a donc une diminution ininterrompue du temps de travail nécessaire à la satisfaction des besoins individuels et sociaux, liée à une augmentation continue de la production permise par l’accumulation.

–        « économiser du temps de travail, c’est accroitre le temps libre, c'est-à-dire le temps servant au développement complet de l’individu, ce qui agit en retour sur la force productive et l’accroit. » (Fondements, t. 2, p. 230).

–        Délivrée des chaines qui l’enserrent (la contrainte de la valorisation), le travail, premier besoin de la vie, voit sa productivité croitre, créant du temps libre pour le développement de l’homme. Sur la base de la sphère de la nécessité s’accroit alors celle de la liberté.

Cependant, pour le programme, la question ne se pose qu’en termes de quantité de temps consacré à chacune des sphères et jamais celle de leur bouleversement qualitatif. Certes, l’individu qui jouit de temps libre n’est plus le même individu que le travailleur exploité, certes, avec la médiation de la machinerie, le travail immédiat – pure dépense de force physique – tend à disparaître au profit du travail général, dont le modèle est l’activité scientifique et régulatrice du procès des échanges organiques. Certes, la division entre travail manuel et intellectuel est abolie, mais le travail comme activité liée à une contrainte extérieure à l’homme lui-même, naturelle, demeure.

Dans Théories sur la plus-value, à propos des socialistes ricardiens, Marx écrit : « Comme si la division du travail n’était pas tout aussi possible… dans le cas où ce sont les travailleurs associés qui en détiennent les conditions et considèrent ces dernières comme ce qu’elles sont naturellement, c'est-à-dire comme leur propre produit et les éléments concrets de leur propre activité », leur reprochant de vouloir fonder une forme sociale spécifique, la forme capitaliste, sur un plan technologique, afin de l’éterniser.

La société des producteurs associés connaît donc toujours la division du travail, mais sous une forme très différente, dans la mesure où, grâce à la simplification opérée par le capital, l’homme est polytechnique, ce qui entraine que cette division du travail n’est pas sociale mais technologique, c'est-à-dire qu’elle a pour modèle non pas la division sociale du travail, génératrice de l’échange marchand et de l’anarchie qui en découle, mais la division telle qu’elle apparaît dans la manufacture d’un autre point de vue dans la société communautaire (indienne ou inca). Voir, à ce propos, Misère de la philosophie.

On connaît la définition que Marx donne de la technologie : « Darwin a attiré l’attention sur l’histoire de la technologie naturelle, c'est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux, considérés comme moyens de production pour leur vie. L’histoire des organes productifs de l’homme social, base de toute organisation sociale… » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 915), et aussi : « la technologie découvrit le petit nombre de formes fondamentales dans lesquelles tout mouvement productif du corps humain doit s’accomplir. » (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 990)

La technologie renvoie donc à la nature et au travail comme activité anthropologique, comme ensemble des actions que l’homme doit accomplir pour exercer sur la matière un effet utile. La division technique du travail se fonde, parallèlement sur l’analyse et la rationalisation de ces éléments, donnant naissance à une forme sociale que le capital confisque à son profit, mais que les travailleurs peuvent sans danger récupérer au leur. Or cette définition de la technologie suppose la définition du travail comme travail en général, ou travail tout court, acte qui se passe entre l’homme et la nature et qui, en tant que tel, est commun à toutes les formes sociales. (voir Le Capital, Livre I, Chapitre VII, I)

Le fondement de l’économie de la période de transition réside dans la séparation qui est faite entre le travail comme relation organique de l’homme à la nature, d’une part, et les formes sociales qui médiatisent ce travail, cette relation, tout en se fondant sur elle, par l’intermédiaire de la notion de développement des forces productives. Les facteurs naturels et le rapport de l’homme à la nature n’agissent pas de façon directe, mais seulement de façon médiate sur le rapport humain, par l’intermédiaire des forces productives développées. Cependant, ces bases naturelles restent le point de départ et le substrat de toute l’histoire humaine, qui est l’histoire des formes édifiées sur ce substrat naturel, et qui en médiatisent son influence.

Cette distinction est indispensable pour comprendre que la nature puisse toujours rester un règne de la « nécessité » pour l’homme, et que pour le programme, il puisse seulement régler de manière rationnelle cette dépendance dans la mesure où il connaît mieux les lois et s’y soumet de manière volontaire. La société des producteurs associés est l’application consciente de ces lois naturelles et non leur bouleversement, ce qui n’aurait pas de sens.

Fondamentalement, dans le programme, l’homme est un être naturel, lié à la nature, et un être social dans la mesure où ce substrat naturel n’a de sens pour lui que par la médiation de ses rapports sociaux. De même, dans la division du travail qui perdure, l’homme apparaît comme une totalité de manifestations. Tout le système économique du programme tient donc sur le fait que « le processus de travail tel que nous venons de l’analyser dans ses moments simples et abstraits – l’activité qui a pour but la production de valeur d’usage, l’appropriation des objets extérieurs aux besoins –  est la condition générale des échanges matériels entre l’homme et la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également commune à toutes. (Le Capital, Ed. Gallimard Pléiade, t. 1, p. 735)

Là se fonde la séparation possible et primordiale pour le programme, entre la relation entre l’homme et la nature (qui est de l’ordre du travail en général et de la valeur d’usage comme utilité physique) et les interrelations humaines (la forme sociale), dans lesquelles ces échanges ont lieu (forme socialement déterminée du travail, valeur d’échange et capital).

De la même manière que le « travail » découle du lien immuable de l’homme à la nature extérieure, la valeur d’usage représente la substance, indépendante de toute forme sociale, de la richesse… « objet de besoins sociaux certes, et par là rattachés à l’ensemble social, la valeur d’usage s’exprime cependant par un rapport de production social… Dans cet état d’indifférence vis à vis de toute détermination économique formelle, la valeur d’usage comme telle est en dehors du domaine d’investigation de l’économie politique. » (Critique de l’économie politique, Pléiade, t.1, p. 278)

Poser la valeur d’usage comme une simple utilité, en faire un simple porte-valeur, quelque chose qui satisfait à un besoin, renvoie à la notion naturaliste du « travail » sur laquelle fonctionne le système économique du programme. Au mieux, en reconnaissant une genèse historique et sociale des besoins, on débouche sur une anthropologie historique.

La question n’est cependant pas de savoir si la valeur d’usage est un rapport social. Proclamer, face à la vision naturaliste de la valeur d’usage, celle comme rapport social, ne relève pas de la problématique évoquée. Tout au plus, en prend elle le contrepied. Dans TC 1, p. 28, en affirmant la valeur d’usage comme rapport social, nous poussons jusqu’au bout la problématique du programme. Alors que pour le programme, le substrat des rapports naturels n’agit que par l’intermédiaire des rapports sociaux, dans TC 1, tout rapport naturel est un rapport social, ce qui découle de la construction générale du texte (tout rapport de l’homme à la nature est un rapport à lui-même, c'est-à-dire à l’autre homme…).

En fait, le problème n’est pas de savoir si la valeur d’usage est un rapport naturel ou un rapport social, ce qu’il convient de comprendre, c’est la fonction qu’assume dans le programme la notion de travail et celle de valeur d’usage (puisque l’objet du travail comme relation homme-nature ne peut être qu’un objet défini par ses qualités naturelles : valeur d’usage).

Le risque serait, à essayer de résoudre le problème rapport naturel/rapport social, de disserter uniquement sur le rapport entre l’homme, la nature et la société de manière abstraite.

Forces productives et rapport de production

Dans son commentaire de Marx, Roubine résume ainsi la problématique du programme : « le caractère double du travail reflète donc la différence  entre le procès matériel technique de production et sa forme sociale… De cette différence fondamentale découle la différence entre travail concret et travail abstrait qui, à son tour, s’exprime dans l’opposition entre valeur d’usage et valeur. » (I. Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Ed. Maspero, p. 109)

Cette différence s’appuie explicitement (p. 39) sur le texte de Marx selon lequel : « cette combinaison de tous les éléments de la production, des hommes et des choses est indispensable dans toutes les formes d’économie sociale, mais c’est la manière spéciale d’opérer cette combinaison qui distingue les différentes époques économiques. » (Le Capital, Livre II, t. 4, p. 38, Ed. Sociales)

Comme l’explicite bien Roubine, cette distinction entre le procès matériel technique et sa forme, fonde deux distinctions essentielles à la compréhension interne du programme.

La première est la distinction que Marx établit dans l’introduction à la Critique de l’économie politique, entre forces productives et rapport de production.

Roubine écrit à ce propos : « il y a tout d’abord des modifications dans les moyens de production et les méthodes techniques par lesquelles l’homme agit sur la nature, en d’autres termes, il y a des modifications dans les forces productives de la société ; il y a d’autre part, en relation avec ces modifications, des modifications dans toute la structure des rapports de production. » (p. 15-16)

Bien que l’économie capitaliste représente l’unité de ces deux procès, la science doit d’abord les séparer, en faire deux domaines distincts : la technologie sociale d’une part, et l’économie politique technique d’autre part, l’une traitant de l’interaction des forces productives, dans leur interaction avec les rapports de production, l’autre traitant des rapports de production capitalistes dans leur interaction avec les forces productives de la société. (p. 16)

La deuxième distinction est celle, classique, faite entre matérialisme historique d’une part, et économie marxiste d’autre part.

Si toutes deux ont le même objet d’analyse, « les changements des rapports de production dans leur dépendances à l’égard du développement des forces productives » (p. 17), elles ont un champ d’investigation différent : « le procès d’ajustement des rapports de production aux forces productives », pour le matérialisme historique, tandis que l’économie politique analyse les rapports de production de la société capitaliste, et leur modification, telle qu’elle résulte de la modification des forces productives. (p. 17) Autrement dit, l’économie politique présuppose une forme concrète – le capitalisme – dont la genèse est donné par le matérialisme historique.

Ces distinctions sont d’ordre méthodologique, puisque dans toute formation sociale concrète, ces aspects sont unis. « Les rapports sociaux de production entre les hommes dépendent causalement des conditions matérielles de la production et de la répartition des moyens techniques de production entre les différents groupes sociaux. Du point de vue du matérialisme historique, c’est là une loi générale, qui vaut pour toutes les formations sociales. » Ce qui différencie la société capitaliste marchande, c’est que les rapports de production s’établissent au moyen des choses et non « sur la base de la répartition des choses entre les hommes. » (p. 52)

C’est sur ce fait, avec la réification qu’il implique, que se fonde, de fait, l’économie politique et sa critique par Marx.

En effet, pour Roubine, la manière dont s’établit la connexion entre procès matériel technique d’une part et rapport de production d’autres part, permet de distinguer deux types de formation sociale.

Dans les société à économie régulée : « les rapports de production entre les individus sont établit consciemment, dans le dessein de garantir le développement régulier de la production… L’unité qui existe dès le départ rend possible une correspondance entre le procès matériel technique de production et les rapports qui lui donne sa forme. » (op.cit., p. 33) Cette unité découle du fait que le « rapport social précède et rend possible la combinaison des éléments de production. » (p. 39)

À l’inverse, dans la société marchande capitaliste, le rapport social prend la forme d’une transaction privée d’individus formellement indépendants, transaction qui n’instaurent entre eux qu’un lien momentané et postérieur à l’acte de production. Ce rapport privé, momentané et contingent, doit cependant assurer la perpétuation et la continuité du procès social de production, d’où le caractère perpétuellement contradictoire de l’économie marchande capitaliste, qui découle du fait que procès de production et rapport de production ne sont indissolublement liés que dans l’acte d’échange, et non dans une cohérence a priori, précédant l’acte de production.

Le modèle que Roubine, citant Marx, donne de la société à économie régulée est que : « les rapports sociaux des personnes dans leurs travaux respectifs s’affirment nettement comme leurs propres rapports personnels, au lieu de se déguiser en rapports sociaux des choses, des produits du travail. » (Le Capital, Livre I, cité par Roubine, p. 52)

Ceci définit la bonne méthode économique, celle de Marx, qui en séparant nettement l’aspect matériel technique et l’aspect socio-économique, peut éviter le fétichisme découlant de la confusion entre fonction sociale et fonction technique des choses. Se plaçant dans une société donnée, le capitalisme, il peut bien concevoir celui-ci, par delà les apparences du marché, comme des rapports des hommes aux hommes – même s’ils se dissimulent derrière des rapports entre choses – et éviter les deux erreurs de l’économie classique, rapport des choses aux choses pour l’économie vulgaire, rapport des hommes aux choses pour les marginalistes.

C’est à travers cette définition de l’économie régulée par différence avec la société capitaliste, différence qui se fonde sur l’existence d’un rapport de production direct et consciemment établi, que l’on peut comprendre pourquoi dans la catégorie des économies régulées, on trouve aussi bien les communes indiennes ou russes, que le féodalisme, le socialisme et aussi l’entreprise capitaliste sur la base de la division technique du travail. Ici la notion de rapport de production direct recouvre l’ensemble des unités dans lesquelles il n’y a pas d’échanges, point essentiel de la définition du capital.

Dans la relation entre serfs et seigneurs, tout comme dans la relation entre ouvriers et techniciens, il y a dans l’acte de production un rapport direct, non médié par l’échange. Ainsi, au sein de l’entreprise, la division technique du travail est un rapport qui précède et rend possible la combinaison harmonieuse des éléments du procès de production. D’où l’opposition faite entre le caractère organisé du procès matériel technique dans l’entreprise, et le caractère anarchique de la division sociale du travail qui génère de l’échange privé, opposition qui ne va cesser de croitre avec le développement des forces productives.

Nous avons ici le thème fondamental de la révolution, tel que le conçoit le programme : « les forces productives sont devenues trop vastes pour les rapports de production. » Dans L’Anti-Dürhing (IIIe partie, chapitre 2), Engels résume parfaitement ce mouvement :

« La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l’antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie…

« Le mode de production se rebelle contre le mode d’échange, les forces productives se rebellent contre le mode de production pour lequel elles sont devenues trop grandes. » (Ed. Sociales, p. 309-310-313)

La situation qui prévaut est donc la suivante :

« D’une part, le mode de production capitaliste est [à travers les crises] convaincu de sa propre incapacité de continuer à administrer ces forces productives.

« D’autre part, ces forces productives elles-mêmes poussent avec une puissance croissante, à la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de forces productives sociales. » (p. 313)

Cette « incapacité à gérer », cette « pression croissante des forces productives » trouvent leur expression claire dans les sociétés par actions, dans la propriété d’État, dans le capitalisme collectif. « La propriété d’État sur les forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d’accrocher la solution. » (p. 315)

La véritable solution ne peut résider que « dans le fait que la nature sociale des forces productives modernes est effectivement reconnue, et que donc le mode de production, d’appropriation et d’échange est mis en harmonie avec le caractère social des moyens de production. » (p. 316)

Ici, la distinction programmatique entre procès matériel technique et forme sociale d’une part, entre forces productives (parmi lesquelles travail socialisé), et rapports de production d’autre part révèle toute son importance.

On a en effet, en découlant, quelques uns des traits fondamentaux du programme :

–        l’extériorité du capital (appropriation privée par l’échange du caractère social du travail) ;

–        le caractère inéluctable de la révolution (les forces productives poussent à l’éclatement des rapports de production) ;

–        la nature de la révolution, telle que la conçoit corollairement le programme (donner à ces forces productives sociales un cadre adéquat de rapports sociaux.

Il convient à présent de considérer de manière plus précise la façon dont se déroule ce processus, pour faire émerger les autres traits du programme (classe ouvrière, parti, État, etc.).

État et socialisation des forces productives

Dans L’Anti-Dürhing, Engels décrit ainsi la révolution prolétarienne : « le prolétariat s’empare du pouvoir public, et en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie, en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s’imposer. Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. Le développement de la production fait de l’existence ultérieure des classes sociales différentes un anachronisme. Dans la mesure où l’anarchie sociale de la production disparaît, l’autorité publique de l’État entre en sommeil. » (p. 321)

Le premier acte de la révolution, celui qui inaugure la période de transition, c’est donc que « le prolétariat s’empare du pouvoir d’État et transforme les moyens de production en propriété d’État. » (Ibid., p. 316)

Ayant par cet acte libéré les moyens de production, développant les forces productives au-delà des limites que leur imposait le capital, il résout ainsi les antagonismes de classe, et entraine l’extinction de l’État, devenu inutile en tant que tel (dans ses fonctions politiques).

Le procès d’extinction de l’État, tel que le décrit Engels, repose sur une dynamique double : « le premier acte par lequel l’État apparaît réellement comme un représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production au nom de toute la société – est en même temps son dernier acte propre en tant qu’État » (Ibid., p. 317)

L’idée essentielle (que Lénine développe sous la forme : « le prolétariat a besoin d’un État, mais d’un État qui dépérit », cf. L’État et la révolution) est celle souvent développée par Marx et Engels, que l’État prolétarien, l’État de la période de transition n’est plus au sens strict un État.

Pour bien comprendre ce paradoxe apparent, il faut se référer à l’analyse de l’État telle que Engels la synthétise et la développe dans son ample fresque historique L’Origine de la famille…, analyse que tous les programmes antérieurs reprendront à leur compte, en tirant parfois les dernières conséquences. La thèse que développe Engels est celle d’un État qui est celui de la classe « qui domine du point de vue économique, grâce à lui elle devient politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens d’exploitation de la classe opprimée » (L’Origine de la famille, Ed. Sociales, p. 180). La société s’étant « scindée en antagonismes irréductibles qu’elle est impuissante à conjurer », l’État devient nécessaire à assurer la cohérence de l’édifice tout entier.

L’État devient, comme capitaliste général, l’organisation que la société se donne pour maintenir les conditions générales de l’économie capitaliste, travaux d’intérêts généraux d’une part, mais surtout contrainte organisée d’une classe sur l’autre pour maintenir la cohérence sociale, appareil répressif d’oppression.

L’État exprime à la fois la société de classes dont il est le produit nécessaire et l’appareil répressif, et assure la cohérence de celle-ci, au profit de la classe dominante. C’est par exemple ce que développera Boukharine : « qu’est-ce qui rend possible le maintien d’un équilibre social relatif, la stabilité d’un système social fondé sur la scission de la totalité sociale… Une organisation qui domine non seulement les choses, mais surtout les hommes, indispensable à la conservation de ce système. Cette organisation, c’est l’État. » (Système économique de la période de transition, p. 59) et de citer Engels : « l’État est une organisation de la classe possédante pour se protéger de la classe non possédante. » (L’Origine de la famille, p. 158)

Mais parallèlement, cet État véhicule des intérêts de la classe dominante, « issu de la société, il veut se placer au-dessus d’elle et s’en dégage de plus en plus. » (Ibid.)

Certes l’autonomie de l’appareil d’État n’est pas circonstancielle, c'est-à-dire ni complète ni durable, liée à une situation d’équilibre des classes (Napoléon III, Bismarck), mais une telle autonomie présuppose qu’en quelque sorte, l’appareil d’État puisse apparaître comme agissant pour son propre compte quand, en raison de l’équilibre des forces, aucune classe ne peut s’en emparer à son profit.

Dans la définition fonctionnaliste de l’État que donne Engels, il y a l’appareil et la classe qui généralement s’en empare, mais il y a une certaine autonomie des deux termes. C’est la raison pour laquelle d’une part le prolétariat peut s’emparer de l’appareil d’État sans que d’autre part cet État ne soit réellement un État.

Dans le transfert à l’État des secteurs les plus socialisés, dans le « capitalisme d’État », l’État conserve l’ensemble de ses caractères : appareil centralisateur, moyen de maintenir l’équilibre social, instrument au service de la classe dominante. Il représente donc seulement en apparence la société toute entière, puisqu’il ne fait que la résumer telle qu’elle est, fondée sur la domination d’une classe.

Lorsque le prolétariat s’empare du pouvoir d’État, au contraire, comme il n’a pas vocation à la domination en tant que classe, en libérant les forces productives, il rend caduques les classes et donc l’État n’est plus un État politique dans la mesure où il n’a pas à pérenniser une domination. Dans les mains du prolétariat, seule classe universelle qui n’a aucun intérêt propre à faire valoir, l’État pour la première fois représente réellement la société, au lieu de confisquer celle-ci au profit d’une seule classe.

La prise du pouvoir d’État, représentant réel de la société, définit la forme politique de la révolution, mais le contenu de celle-ci est social, l’État cessant d’exister comme une sphère particulière et relativement autonome.

«  La liberté consiste à transformer l’État, organisme qui s’est mis au-dessus de la société, en un organisme entièrement subordonné à elle. » (Marx, Critique du programme de Gotha)

l’État ouvrier perd ses fonctions politiques, et organisme au service de la société, prend des fonctions sociales, assurant la rationalité du système, en assurant de manière planifiée ce que le marché et la péréquation du taux de profit réalisaient à travers les crises. Il conserve de même son caractère centralisateur, en prélevant et répartissant le surproduit social en fonction des besoins généraux et des nécessités de l’accumulation. Enfin, il conserve un caractère « répressif » afin de prévenir et d’empêcher tout retour en arrière.

L’analyse en détail de ce processus de soumission de l’appareil d’État n’est pas directement envisagée par Engels, et ce sera à travers le débat sur l’organisation, le problème technique essentiel de la période postérieure (1905-1921).

Il est cependant possible de faire d’ores et déjà quelques remarques qui éclaireront les termes de ce débat.

La remarque essentielle à faire, c’est que dans la révolution le prolétariat mène à terme le processus que la bourgeoisie a ébauché et auquel elle se heurte : la reconnaissance du caractère social des forces productives.

Dans les sociétés par actions, dans l’étatisation, on a l’aveu du caractère social des force productives et de son conflit avec l’appropriation privée par les capitalistes. Mais l’étatisation se heurte immédiatement au fait que « l’État moderne n’est que l’organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste… » (dans l’État des capitalistes) « le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble, mais arrivé à son comble, il se renverse. » (L’Anti-Dürhing, p. 315) Lorsque le prolétariat fait de l’État le représentant réel de la société – ce que ne peut faire la bourgeoisie qui a des intérêts particuliers à le faire prévaloir comme universel –- propriété sociale et propriété d’État peuvent coïncider, l’État n’étant plus au service de la bourgeoisie.

Ce que révèle le capitalisme d’État, c’est que « la bourgeoisie s’avère comme une classe superflue, toutes ses fonctions sociales étant maintenant remplies par des employés rémunérés », elle peut donc être balayée.

La deuxième remarque, c’est que la prise de pouvoir d’État par le prolétariat conduit celui-ci à devenir un instrument technique au service de la société. Cette fonction technique, corollaire à la suppression du marché, est l’extrapolation rationnelle qui prévaut dans l’entreprise (d’où l’importance pour le programme, des distinctions relevés dans le paragraphe précédent).

Pour Engel, en effet, il y a une insistance toute particulière sur « l’antagonisme entre l’organisation de la production dans la fabrique individuelle et l’anarchie de la production dans l’ensemble de la société. (L’Anti-Dürhing, p. 310, mais aussi p. 313, 314, 307, etc.) Avec la suppression des rapports de production capitalistes, le prolétariat met fin à l’anarchie sociale, en développant la rationalité que contient le procès de production immédiat. De là, l’importance pour Marx du fait que la concentration des forces productives, la croissance continue du « capital fixe », et la division technique du travail, n’impliquent pas automatiquement des rapports sociaux capitalistes, mais même, au contraire, peuvent être amenés à rentrer en conflit avec eux.

La soumission de l’État à la société, c'est-à-dire sa transformation en organe de « planification », corollaire au développement des forces productives et de la suppression des classes qu’elle induit, renvoie à la suppression de la différence entre l’intérêt individuel, privé et l’intérêt général.

Pour le programme, dans la société des producteurs associés, dans l’homme « socialisé », individus et espèce humaine sont une unité, chaque individu représente l’espèce et l’espèce est représentée dans chaque individu.

La période de transition qui réalise l’intérêt commun de l’ensemble des hommes – création de temps libre par le développement des forces productives – est donc simultanément procès de disparition de toute légalité (système juridique, institutions, politique), parce que, du moins pour Marx, la question de savoir qui décide, qui planifie, n’a aucun sens, à partir du moment où intérêt général et intérêt individuel coïncident, puisque alors toute relation humaine réalise la « vie générique ». c’est cette coïncidence de l’intérêt général et de l’intérêt particulier qui fonde l’intérêt théorique de Marx pour toutes les formes de production communautaire et coopératives ouvrières qui représentent à un niveau historiquement limité, ce que la société des producteurs associés réalise à l’échelle humaine.

En ce sens, Marx peut dire d’elle qu’elle représente une forme importante de transition au socialisme, qui existe déjà dès la société capitaliste elle-même.

C’est là, le point fondamental du programme.

État et parti

« La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné, les expropriateurs sont à leur tour expropriés. » (Marx, Le Capital, Pléiade, t. 1, p. 1239, et sur le même thème, cf. Livre III, Pléiade, t. 2, p. 1025)

La révolution programmatique est libération des forces productives – au premier rang desquelles on a le travail socialisé, la classe ouvrière – de la gangue capitaliste qui l’enserre. Elle fait « éclater l’enveloppe » des rapports de production trop étroits. Elle est avant tout libération et développement d’une socialisation – rationalisation du travail qui, comme concentration du capital et division technique du travail dans l’entreprise, existe sous une forme étriquée au sein même de la société capitaliste. Quoique pour Marx, le prolétariat ne soit porteur d’aucune forme d’organisation sociale, la période de transition est le développement d’éléments qui existent de manière positive au sein de l’ancienne société. Développement de quelque chose qui existe déjà, la révolution prolétarienne a des analogies formelles avec la révolution bourgeoise, notamment sa forme politique. La prise du pouvoir d’État par le prolétariat se fonde sur le caractère social des forces productives, dont il représente la partie vivante, née au sein de l’ancienne société. C’est ce caractère social, qui rendant  la bourgeoisie superflue, démontrant son incapacité, s’affirme à travers la victoire du prolétariat, dont le premier acte est politique : prise du pouvoir, prise de l’appareil d’État.

De la même manière que la bourgeoisie, sur la base de sa domination économique acquise dans l’ancienne société, conclut cette domination en s’emparant de l’État et en l’adaptant à sa nature propre, le prolétariat conclu le développement des forces productives, en s’emparant de l’État : forme politique de la révolution.

  Cependant, à la différence de la bourgeoisie, pour le prolétariat, adapter l’État à sa nature propre, c’est l’abolir, puisque en généralisant sa condition, le prolétariat aboutit à supprimer les classes : contenu social de la révolution.

La période de transition est période de dépérissement du caractère politique (répressif) de l’État, sa dissolution en fonction technique au profit de son ensemble, ce qui présuppose une distinction entre les fonctions techniques de l’État (organe central assumant les tâches générales) qui existent toujours et ne sont pas caractéristiques, et le caractère de classe de l’État (fonction politique, machine de domination) qui est ce qui dépérit, parce que c’est cela qui est caractéristique de l’État. C’est ce qui Boukharine développe (op. cit., p. 61-62) : « il serait tout à fait erroné de rechercher l’essence de l’État dans ses attributs techniques et organisationnels, par exemple dans le fait qu’il représente un appareil centralisé. Le concept abstrait de centralisation peut en effet recouvrir des types de rapports sociaux diamétralement opposés… Ce qui est « essentiel » à l’État, ce n’est pas qui celui-ci soit un appareil centralisé, mais plutôt que cet appareil centralisé incarne un rapport déterminé entre les classes, à savoir le rapport de domination, de pouvoir, d’oppression et d’asservissement… », rapport qui disparaitra avec la disparition des classes, sans préjudice du caractère centralisé qui est, lui un concept technique, porteur d’une rationalité qu’il convient d’étendre.

Parce que l’État est « synthèse de la société », en ce sens qu’il représente l’unité des classes antagoniques – besoins généraux de la société – et l’accaparement de cette unité au profit d’une classe – appareil répressif – la constitution en classe dominante passe nécessairement par la prise du pouvoir d’État, comme le décrit le schéma classique du Manifeste Communiste, qui décrit trois phases successives : organisation économique de la classe, organisation politique de la classe par le parti, condition indispensable à la troisième phase : érection en classe dominante.

L’idée qui sous-tend la succession des phases est que le prolétariat est d’abord une classe au sens économique du terme, une classe objective, sans identité propre malgré les groupements économiques (coopératives, syndicats).

Ce n’est qu’au second stade que le prolétariat devient une classe pour lui-même, en se donnant une organisation politique unitaire : le parti.

C’est le parti qui assure l’efficacité de l’État du prolétariat, lorsque celui-ci  s’érige en clase dominante, car face au caractère local de l’État, il représente les intérêts généraux (historiques) de la classe.

« Pour qu’au jour de la décision, le prolétariat soit assez fort pour vaincre, il est nécessaire qu’il se constitue en un parti autonome, un parti de classe conscient, séparé de tous les autres. » (Engels à Trier, le 18 décembre 1888)

« Si la production capitaliste engendre sa propre négation, avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature », c’est dans la mesure où ce mouvement est aussi celui de la production d’un sujet révolutionnaire conscient et non pur effondrement. En ce sens, la position orthodoxe est celle de Bordiga, pour lequel le rapport du parti à la classe est organique par l’intermédiaire du programme immuable et non une forme d’organisation (parti de masse ou d’avant-garde, qui feront les beaux jours de la polémique germano-russe).

« La constatation purement objective, extérieure, de l’analogie des conditions économiques et sociales d’un grand nombre d’individus ne permet pas d’individualiser la classe … (même si le parti n’est qu’une fonction de la classe). »

« La classe présuppose le parti parce que pour être et pour agir dans l’histoire la classe doit posséder une doctrine critique de l’histoire et trouver dans celle-ci le but à atteindre. » (Rassegne Communiste, 1921)

L’État et la révolution

La conception du parti à travers lequel la classe devient réellement, effectivement une classe agissante, est adéquate à la conception que le programme a de l’État – machine oppressive au service de la bourgeoisie – et de la révolution comme prise du pouvoir politique dans lequel le prolétariat devient classe dominante.

La question de la forme politique de la révolution renvoie à celle de la maturité des forces productives. Si celles-ci ne sont pas suffisantes pour instaurer immédiatement le communisme (d’où le programme du développement des forces productives sous le contrôle de l’État prolétarien), elles sont toujours analysées comme suffisantes pour liquider la bourgeoisie dont la « mission » historique est achevée par des employés et des fonctionnaires (trusts et capitalisme d’État).

La révolution est l’aboutissement de la socialisation des forces productives et de leur antagonisme aux rapports de production qu’elles font éclater.

Mais d’autre part, l’État est un moyen d’élargir et de maintenir la domination de classe, appareil répressif qui vient renforcer et garantir la violence, l’exploitation, comme si le cycle du capital n’y suffisait pas de lui-même. Ceci est adéquat à la conception de deux classes, chacune porteuse en soi d’une organisation sociale, qui s’affrontent et dont le lien (exploitation) est en quelque sorte externe donc susceptible d’être renforcé par l’organisation politique… de l’extérieur.

À la fois synthèse et pivot de la société de classe, l’État devient d’autant plus l’enjeu de la lutte que la phase inférieure du communisme est le développement du capital sous le contrôle – politique – du prolétariat, instauration de rapports de production conformes au développement de forces productives sociales, rapports que l’État prolétarien incarne (par la généralisation de la rationalité centralisatrice) et garantit (par la dictature armée).

À partir du moment où l’État est conçu comme le facteur essentiel de la pérennité des rapports capitalistes qu’il maintient par la coercition, même si sa puissance politique est en relation « dialectique » avec la puissance économique de la bourgeoisie, les deux niveaux – économique et politique – viennent se conforter mais sont différents. La domination politique généralise la domination économique et aide à son maintien.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que l’État est un organisme superfétatoire, qui ne sert à rien, ce qui est en cause c’est la problématique même du programme.

Pour lui, la question est celle de l’utilité de l’État.

On le définit comme un organisme, un appareil dont on recense les fonctions. La question de la nature de l’État se résout dans celle de son rôle, ce qui rend alors possible d’opérer une discrimination entre celles que l’on conservera et les autres. On ne peut accepter la théorie engelsienne de la genèse de l’État comme atténuant et cimentant  l’existence commune de classes antagoniques (au profit de l’une), sans accepter que les classes sont deux être qui s’affrontent, ce qui renvoie à la définition programmatique des classes (« juridique »), cf. supra, et à leur lutte (« politique », usant du pouvoir d’État).

Cette définition de l’État n’est rien d’autre qu’une super-fonction englobant les autres, une généralité dont les fonctions recensables (idéologie, répression, etc.) ne sont que les applications particulières. Nous avons ici affaire à une véritable problématique fonctionnaliste pour laquelle une institution n’existe que parce qu’elle répond à un besoin social qu’elle satisfait. La question qui est posée est alors de savoir en quoi l’exploitation a besoin de l’État pour se perpétuer, question qui présuppose l’exploitation comme « vol » et la société en sphères (économie, politique, idéologie, etc.) qui viennent toutes s’épauler. Le corollaire de l’exploitation « économiste » est alors l’oppression militaro-policière.

Une fois l’exploitation posée comme un rapport social se reproduisant de lui-même, la question valide ne peur plus être celle du rôle de l’État, mais celle de savoir en quoi le rapport social qu’est l’exploitation, par la relation qu’il établit entre les classes, la communauté, les individus, comprend nécessairement la forme étatique.

La problématique de la révolution programmatique peut alors se nouer à travers cette distinction de deux « instances ».

D’un côté, on a la maturité des forces productives qui rend la bourgeoisie superflue, qui lui « ôte » sa mission historique (cela est acquis pour Marx dès 1848, cf. Engels à Lafargue… La Chine, p. 46, Ed. 10/18)

Mais d’un autre côté, cette maturité n’est pas une condition suffisante, même si elle est une condition nécessaire.

Il faut une révolution politique, qui puisse d’emparer et détruire l’État bourgeois, ériger le prolétariat en classe dominante, pour poursuivre sous sa férule, l’accumulation des forces productives. Et à ce niveau, le prolétariat peut perdre (s’il est fourvoyé, mal organisé… si le parti fonctionne de manière insuffisante ou si la conjoncture est défavorable. Cf. les jugements de Marx sur la Commune).

Si le prolétariat ne peut pas s’ériger en classe dominante, la victoire de la bourgeoisie est toujours une victoire à la Pyrrhus, dans la mesure où le déterminisme économique est tel qu’elle ne peut qu’assurer le développement des forces productives – ce qu’aurait, humainement, fait aussi le prolétariat – : « la révolution de 1848 a fait exécuter la tâche de la bourgeoisie par des combattants prolétariens, sous l’enseigne du prolétariat ; de plus, elle a réalisé par l’intermédiaire de Louis Bonaparte et de Bismarck, ses exécuteurs testamentaires, l’indépendance de l’Italie, etc. » (Préface à l’édition polonaise du Manifeste, 1892, Pléiade, t. 1, p. 1490-1491)

Le schéma de la révolution double entraine que, d’une part, le prolétariat face à la débilité de bourgeoisie, joue un rôle de plus en plus important dans la « purification » du capital, et que, d’autre part, après sa défaite, le capital se charge lui-même de faire ce qu’aurait fait le prolétariat dans un premier temps, en prenant des mesures « bourgeoises » (voir aussi bien les revendications du parti communiste en Allemagne – 1848 – que les considérants du Programme du Parti ouvrier français – 1880). À propos des revendications, Marx écrit qu’elles ne sont pas socialistes et « finalement nécessaires pour river les intérêts de la bourgeoisie conservatrice à la révolution » (cf. Écrits militaires, p. 186)

L’évolution naturelle des forces productives est telle que même si la révolution de rapports de production n’a pas lieu, cette évolution s’impose au capital triomphant, qui en devient « l’exécuteur testamentaire ».

De fait, parler « d’exécuteur testamentaire » des révolutions bourgeoises faites par le prolétariat, et qu’il ne parvient pas à mener à terme, présuppose l’incapacité de la bourgeoisie qui fait alors du prolétariat le seul acteur réel, et qu’ensuite la défaite du prolétariat n’implique pas la victoire de la bourgeoisie, puisque celle-ci est incapable et historiquement débile. D’où le fait que se soit Louis Napoléon ou Bismarck qui prennent alors le pouvoir en « émancipant » l’appareil d’État et en renvoyant dos à dos toutes les classes.

« L’armée, véritable vainqueur, prend la tête, appuyée sur la classe où elle recrute de préférence : les petits paysans. » (Engels, Écrits militaires, p. 483)

Tout le secret de son succès réside dans… « l’équilibre momentané entre les classes de la société française qui sont en lutte pour conquérir le pouvoir » (in Mouvement ouvrier français, p. 152)

Tout se passe alors comme si, aucune classe ne pouvant s’emparer du l’État, celui-ci s’émancipait, en devenant la proie d’un aventurier. D’où le terme usurpation appliqué à Napoléon III (p. 154).

La théorie de la révolution double

La théorie de la révolution double (révolution en permanence chez Marx) synthétise tous les éléments de la problématique du programme. C’est ce schéma qui va prévaloir dans l’explication des mouvements sociaux et l’élaboration de la stratégie de 1848 à l’Internationale communiste (qui, à Bakou, l’explique aux pays coloniaux).

Au départ, il y a l’analyse de la révolution française (Vorwarts, Sainte Famille) et le constat que même lorsque la bourgeoisie est agissante, révolutionnaire, le prolétariat ne reste pas inactif dans la révolution même sous sa forme « embryonnaire » des plébéiens. Dans cette situation où le bourgeoisie représente une classe progressive, l’intervention du prolétariat ne fait qu’accélérer le processus.

« Si le prolétariat reverse le pouvoir politique de la bourgeoisie, sa victoire n’est que passagère, qu’un élément au service de la révolution bourgeoise elle-même, comme ce fut le cas en l’an 1794. Il en est ainsi, tant qu’au cours de l’histoire, les condition matérielles ne sont pas créées pour rendre nécessaire l’élimination du mode de production bourgeois et donc aussi le renversement définitif du règne politique bourgeois. » (Marx, La critique moralisante…, novembre 1847)

Pour Marx, en 1847-48, les conditions matérielles sont toutes différentes. La faiblesse de la classe bourgeoise en France et en Allemagne détermine le fait que le prolétariat tend à se substituer à la bourgeoisie. C’est la célèbre analyse des trois pôles du mouvement ouvrier, économie en Angleterre, théorie en Allemagne, politique en France.

Dans l’analyse de la situation des classes en France avant 1848, Marx conclut de manière paradoxale que la France n’est à la fois pas mûre pour le socialisme (le capitalisme y étant tout juste développé – importance de la paysannerie parcellaire qui fait obstacle à l’accumulation) et que les conditions politiques (neutralisation mutuelle des autres classes) y sont favorables à le conquête du pouvoir par le prolétariat. Cette prise du pouvoir dans un pays économiquement « attardé » est possible de par la situation internationale.

En liaison avec le développement rapide et mondial du mode de production capitaliste, des pays où le capitalisme est encore progressif et la bourgeoisie déjà incapable de prendre la direction politique, le prolétariat peur assurer un passage rapide du « féodalisme » au socialisme.

Or en 1848, pour Marx, les conditions économiques sont mûres au niveau international, en Angleterre, mais la vitalité même du capitalisme y empêche une révolution politique (aristocratie ouvrière qui reçoit les miettes de la colonisation…).

Ce qui est théorisé simultanément dans la révolution double, c’est à la fois l’existence d’obstacles nationaux à la révolution socialiste dus à l’immaturité des rapports sociaux et l’existence nationale d’un capitalisme suffisamment mur pour le socialisme au niveau économique.

Aucun pays ne possède en lui-même les trois éléments nécessaires au socialisme (le triptyque France, Angleterre, Allemagne), mais globalement la révolution est possible si, par bonds successifs, ces éléments séparés sont réunis. D’où la révolution au maillon le plus faible politiquement (puisque c’est la prise de pouvoir dont il s’agit) et sa nécessaire extension à l’Angleterre, à l’Allemagne. « Toute révolution sociale en France échoue sur l’écueil de la bourgeoisie anglaise… la vieille Angleterre ne sera renversée que par une guerre mondiale qui, seule, peut offrir au parti chartiste les conditions pour un soulèvement victorieux…

« Or une guerre européenne sera la conséquence directe et première d’une révolution ouvrière triomphant en France. » (Marx, Nouvelle Gazette Rhénane, janvier 1849)

D’où, à partir du mouvement français, une réaction en chaine, assurant le triomphe du socialisme à l’échelle du continent.

« Février et mars 1848 ne pouvaient avoir le sens d’une véritable révolution que si, au lieu de représenter un terme, ils devenaient au contraire le point de départ d’un long processus révolutionnaire. » (Engels in Marx-Engels, Le Parti de classe, Maspero, t. 1, p. 170)

repoussée après 1848, à la crise de 56-57, l’analyse sera déplacée vers la Russie après 1871, lorsque les diverses unifications, allemande, italienne, etc. rendront caduque une politique social-démocrate, le prolétariat n’y ayant plus de tâche bourgeoise à accomplir (cf. Préface russe au Manifeste – Engels 1880, et l’article de 1875 d’Engels sur la Russie, in Marx-Engels, La Russie, Ed. 10/18)

La théorie de la révolution double est fondamentale car elle fonde les thèmes essentiels du programme : rôle de l’État, programme minimum, question paysanne. L’État par son intervention despotique intervient pour garantir un changement qualitatif de structure, alors que ce sont des tâches bourgeoises qu’il faut accomplir pour le prolétariat, à sa manière. D’où l’importance qu’il soit comme nous l’avons vu, conçu comme une machine oppressive au service d’une classe et non une stricte émanation du rapport social capitaliste.

Concurremment, avec la parti et l’Internationale, il assure l’accrochage international, sur la base d’une organisation nationale, résultant de données économiques et sociales (liaison internationale des capitaux, mais aussi autonomie nationale de chacun).

D’autre part, ayant des tâches bourgeoises à accomplir, il ya nécessairement un programme minimum. La condition de la victoire du prolétariat est l’existence d’un parti propre – qui concrétise sa constitution en classe doté d’un programme propre – mais la nécessité d’accomplir des tâches encore bourgeoises ne permet même pas l’application du programme de transition.

Le programme minimum représente la conciliation nécessaire entre les buts généraux (historiques) que les communistes doivent nécessairement faire valoir et les buts immédiats liés à la situation politique. C’est dans le même contexte que se situent les mesures nécessaires à se concilier la petite paysannerie pauvre, qui du fait du caractère « attardé » qui fonde la révolution « double », sont une force sociale importante. De même les classes moyennes.

L’ambigüité de la révolution double, qui révèle la contradiction de la pratique programmatique, découle de ce que celle-ci procède d’une situation où, simultanément, tout est possible et impossible.

Dans les pays économiquement en avance, la révolution est difficile à démarrer parce qu’elle induit nécessairement un choc frontal entre les deux classes, choc dans lequel la bourgeoisie peut plus aisément manier l’arme économique, notamment en suscitant avec les bénéfices de la conquête coloniale une « aristocratie ouvrière », d’autre part son pouvoir politique est, conséquence de sa puissance économique, moins fortement dévitalisé par la crise que dans les économies faibles.

Dans les pays économiquement attardés, on a la situation inverse. La nécessité de réaliser avec un prolétariat minoritaire, mais généralement concentré, une révolution « antiféodale » à laquelle d’autres classes sont intéressées (paysannerie, moyenne bourgeoisie, voire même bourgeoisie industrielle) fournit un tremplin à l’action du prolétariat, qui lui, poussant le mouvement « jusqu’au bout » selon l’expression significative de Marx, tente de s’emparer du pouvoir d’État.

Dire que le prolétariat est la seule classe révolutionnaire, « jusqu’au bout » est cohérent à la prémisse théorique de la révolution double : le constat que, dans les révolutions bourgeoises classiques – 1789 mais aussi 1648 – le prolétariat agit de concert avec la bourgeoisie, et alors que celle-ci s’arrête devant la transformation radicale des rapports sociaux et même régresse – restauration de la religion par Napoléon III par exemple – le prolétariat lui, « prenant au sérieux » la philosophie bourgeoise, pousse en avant et radicalise le processus (les Enragé et les Égaux en France, les Niveleurs en Angleterre).

Cette « poussée du prolétariat est cohérente avec le fait que le prolétariat s’affirme – pour mieux se nier ensuite – communisme porteur d’une organisation sociale en tant que classe particulière (transition).

Ce « tremplin » qui fournit la nécessité d’une double révolution contre le féodalisme puis immédiatement contre la bourgeoisie – révolution en permanence – explique pourquoi, « pour assurer des chances de succès, les mouvements révolutionnaires sont forcés, dans la société moderne, d’emprunter leurs couleurs, dès l’abord, aux éléments du peuple qui tout en s’opposant au gouvernement en vigueur, vivent en totale harmonie avec la société existante. En un mot, les révolution reçoivent leur billet d’entrée pour la scène officielle des mains des classes dominantes elles-mêmes. » (Marx, New York Tribune, 17 juillet 1857)

En 1648 ou en 1789, aucune des conditions n’étaient réunies ; c’est la naissance du capitalisme et il n’y a donc aucune « possibilité » de transcroissance de cette participation prolétarienne à la révolution bourgeoise.

Par contre en 1848 en France, après 1848 en Allemagne, et après 1871 en Russie, cette possibilité existe dans la mesure où l’Angleterre est un pays capitaliste mûr et d’autre part domine les conditions économiques internationales – donc tout événement politique international réagit sur lui et affaiblit sa puissance et son rame économique liées au « colonialisme ».

Dès lors pour le programme, une révolution double est possible dans les pays peu développés. L’absence de puissance économique – capitalisme impur, c'est-à-dire minoritaire et restreint – permet la prise du pouvoir par le prolétariat seule classe internationalement progressive mais nationalement la prise de pouvoir se heurte immédiatement à ce qui le rend possible : l’immaturité des conditions économiques. On a donc la nécessité d’une extension de la révolution aux pays avancés et cette extension ne peut se faire qu’à partir d’une révolution politique. Elle est une extension politique si la révolution faite joue le rôle de détonateur, de modèle et de pédagogue (voir la pratique bolchéviste dans l’IC par exemple).

Ce que théorise la révolution double, c’est ce que Lénine développera dans Loi sur l’inégal développement des capitaux et des nations.

Le développement du capital de certaines zones implique nécessairement le sous-développement des autres zones. On a donc toujours cette situation où des zones sont « mûres » et d’autres « non ».

Le capital, internationalement, est développé, mais il y a des obstacles nationaux, c'est-à-dire des pays non développés. De plus le développement international est en fait le développement d’une nation qui domine les autres, rien de plus.

Par définition, la révolution double se situe au niveau des États-nations, puisque son premier acte est la prise du pouvoir d’État.

Il est d’autre part intéressant de connaître le critère de maturité des forces productives telle que la pose le programme.

Pour Boukharine, par exemple, « la socialisation du travail permet d’introduire techniquement une organisation planifiée sous une formule sociale concrète quelconque… Il en résulte que si le capitalisme est mur pour le capitalisme d’État, il est tout aussi mûr pour l’époque de l’édification du communisme » (op. cit., p. 95-96)

Ce qui est ici essentiel, outre le caractère technique de l’organisation planifiée que nous avons déjà relevée et sur laquelle nous allons revenir, c’est l’assimilation entre capitalisme d’État et socialisme comme deux fins possibles de la maturité des forces productives.

Nous avons déjà vu chez Engels et dans le Capital, que dans les société par actions, le capitalisme d’État, la bourgeoisie montrait que sa mission historique était terminée puisque ses fonctions étaient assurées par des employés salariés. Elle devient donc une classe superflue.

De même, l’échec des révolutions double aboutit aux révolutions « par le haut », où l’appareil d’État renvoie dos à dos bourgeois et prolétaires.

L’éviction de la bourgeoisie rendue historiquement caduque par le développement des forces productives peut donc se mener de deux manières : capitalisme d’État ou État prolétarien, qui l’un comme l’autre ont la même prémisse, la superfluité de la bourgeoisie.

Définition programmatique de la classe bourgeoise

Fonction assurée par des employés salariés, c'est-à-dire non propriétaires d’une part ; expropriation des expropriateurs d’autre part ; tout cela renvoie à une définition, modèle pour le programme de la classe bourgeoise en termes de propriété juridique. A contrario, cela est confirmé par le fait que le communisme primitif est défini par l’absence de propriété privée et le socialisme par le transfert à la société – représentée par l’État – de la propriété des moyens de production. C’est cette appropriation privée qui définit les rapports de production capitaliste dans leur contradiction aux forces productives sociales.

Une telle définition ne peut se comprendre qu’en référence à la période de la domination formelle du capital, période qui fonde historiquement le programme « classique ». dans cette phase transitoire, où le capital ne bouleverse pas le mode de produire en le rendant adéquat à ce que lui-même exige (capital fixe comme forme adéquate du capital), dans la personne du capitaliste, fonction du capital et propriété personnelle d’un capital peuvent coexister (dans des formes hybrides, le capitaliste peut être aussi un producteur direct, travailler lui-même). Cependant, le capital est une puissance sociale et l’histoire de son développement vers la domination réelle peur se schématiser par le fait que : « augmentant de valeur pour atteindre des dimensions sociales, le capital doit dépouiller tout caractère individuel. »

Dans la période de domination réelle (société par action, État, etc.), lek devient réellement une puissance sociale abstraite, dépouillée de tout caractère personnel, mais cela nécessite une accumulation de celui-ci.

Dans la période antérieure, gestion et propriété personnelle du capital coïncident et, pour le programme, définir la classe bourgeois en termes juridiques de propriété n’est pas une erreur, mais correspond à une étape historique bien déterminée.

On peut d’ailleurs remarquer que Marx opère une différence entre les deux périodes, par exemple, lorsqu’il écrit : « le capitaliste doit être le propriétaire ou le possesseur des moyens de production à une échelle sociale. » Marx utilise cette distinction, reprise de Hegel dans Formes…, à propos des communautés primitives, où les individus ne sont que possesseurs, la commune, c'est-à-dire eux-mêmes, sous une forme extranéisée, étant propriétaire.

Du point de vie de la philosophie du droit, la possession est un état de fait – chez Hegel, subsumer une chose sous son vouloir, pour Marx, une pratique, une activité faisant sienne la chose ; la propriété est un état de droit pour Hegel : la possession reconnue par autrui, chez Marx par le droit régulier ou coutumier – (Hegel, Propédeutique, Marx, Formes), l’exemple type de la dissociation entre propriété et possession étant l’acte de location.

Lorsque le capital se constitue en totalité, domination réelle, propriété personnelle et possession (gestion du capital qui assure la valorisation de celui-ci) se séparent. Le capitaliste est simplement fonctionnaire du capital, c'est-à-dire se personnification, en tant qu’il est avant tout procès de valorisation-accumulation, mouvement qui suffit à le constituer, face au travail, en capital par la reproduction des rapports sociaux que cette valorisation implique et reproduit sans cesse, sans l’intermédiaire juridique de la propriété personnelle du capital en soi.

C’est cette insistance, dans le cadre de la révolution double, sur la propriété personnelle du capital comme constituant la classe bourgeoise (particulièrement évidente chez Lénine), qui constitue la limite essentielle de la critique programmatique et qui explique la « confusion » possible entre transfert des moyens de production comme propriété de l’État ouvrier et abolition du capital. Si on se souvient d’autre part qu’en période de domination formelle, le capital apparaît avant tout comme contrainte au surtravail et que la mystification du capital fixe, se présentant comme créateur de valeur, n’est pas développée, on peut alors comprendre pourquoi l’État apparaît comme une machine qui vient grâce à son appareil juridico-répressif, garantir l’exploitation en se posant en garant de la propriété privée.

Révolution russe et définition programmatique du prolétariat

Pour la compréhension du programme, les analyses de la révolution russe, « seule expérience réussie de la révolution prolétarienne », offrent un intérêt tout particulier, en ce sens que pour la théorie programmatique, elle constitue un problème crucial, puisque pour celle-ci la remise en cause de la révolution russe revient à la mise en cause de ses propres prémisses théoriques.

Au départ de toutes les critiques de « gauche » de l’URSS, il y a le constat de la nature capitaliste des pays de l’Est.

À partir de là, on peut poser le problème de la révolution russe comme une simple révolution bourgeoise faite par le prolétariat. Le problème est alors que l’on débouche aisément sur la remise en cause du caractère révolutionnaire du prolétariat, celui-ci n’étant qu’un moyen radical de la révolution bourgeoise, réalisant sans cesse des buts démocratiques-libéraux (ce qui est le résultat de 1848, 1871…). On a alors le fondement théorique du « révisionnisme » (Kautsky, Bernstein, etc.), le prolétariat parachevant la révolution bourgeoise dont il réalise les idéaux (liberté, égalité, démocratie, etc.).

Pour le programme, théorie révolutionnaire, il y a nécessairement rupture révolutionnaire entre capital et socialisme, rupture dont le prolétariat est le sujet, non réductible à un simple complément critique de la révolution démocratique.

Le simple fait de conserver le prolétariat comme classe révolutionnaire porteuse du communisme empêche que l’on puisse simplement considérer une substitution pure et simple du prolétariat à une bourgeoisie défaillante. Il faut donc nécessairement analyser la révolution russe à travers le schéma de la révolution double, l’échec de celle-ci, évident avec Staline, mais déjà consommé et dénoncé dès 1920 (cf. le Rapport sur Moscou de Rühle, à l’occasion du IIe congrès de l’IC, publié dans Der Kommunist de Dresde de septembre 1920, cité in La Gauche communiste en Allemagne, Authier-Barrot, Ed. Payot, p. 178 et suivantes).

La révolution russe serait une révolution prolétarienne dans le cadre d’une révolution double et son échec une involution, c'est-à-dire une transcroissance arrêtée à cause d’un développement national arrêté et qui donc, restreinte par force à sa base nationale, évolue nécessairement vers le développement d’un capitalisme moderne en Russie.

L’échec de la révolution russe s’expliquerait alors par l’échec de la révolution allemande, qui devait fournir les conditions économiques, les deux mouvements n’ayant pas pu réaliser leur jonction.

C’est à ce schéma que se ramènent la majorité des critiques de « gauche » de la révolution russe (Gorter, Bordiga… et plus récemment J. Barrot, etc.).

Si ces théories ont l’immense avantage de montrer le caractère strictement capitaliste de la Russie (au lieu de forme hybride type État ouvrier déliquescent ou bureaucratie totalitaire genre SoB), elles restent une critique interne au programmatisme dans la mesure même où de telles explications procèdent de la notion de révolution double. Le postulat étant la maturité des forces productives au niveau mondial avec des maillons faibles où une révolution est possible (voir supra), les conditions économiques existent – comme toile de fond – et l’explication de l’échec sera politique et organisationnelle, trait révélateur du caractère programmatique de ces critiques. La faute en sera aux « Gauches » allemandes, hollandaise, etc., qui par leur radicalisme ont affaibli le parti, notamment par le refus des compromis (cf. Le Gauchisme…, Lénine, qui dès 1920 fournit déjà les prémisse s de toutes les analyses futures de sycophantes de l’État ouvrier dégoulinant). De l’autre côté, la faite en sera à l’impérialisme théorique des russes, au caractère anti-démocratique, voire ensuite bourgeois du PCR. On s’opposera dictature du parti et dictature des masses, soviets et parti ; dans tous les cas, de tous les côtés, on parlera organisation et défaillance stratégique.

Avec le constat d’échec des mouvements de 1914-1921 et l’ère de contre-révolution qui s’ouvre, deux voies théoriques sont possibles :

Soit théoriser l’intégration du prolétariat, détourné de ses buts par l’emprise de l’idéologie et œuvrer à regrouper les prolétaires révolutionnaires dans une nouvelle organisation (voir les lignes directrices de la KAI), soit reproduire une fois encore le schéma de la révolution double – soutien au mouvement anti-impérialiste dans les aires non blanches – et dans cette perspective d’un déblocage – par l’effondrement colonial – de la situation dans les métropoles blanches, maintenir la doctrine (voir Bordiga, le PC internationaliste et la prévision de la crise pour 75 qui couronne l’édifice).

Ce que tous ces courants ont de commun entre eux, c’est avant tout (ce que l’on retrouve aussi dans Le Mouvement communiste, Barrot, et chez RI, etc.) le fait que tous théorisent la décadence du capitalisme depuis 1914, c'est-à-dire sa perdurabilité, alors que depuis l’aube de la révolution russe, d’où son importance cruciale, sa mission historique est close.

Ceci est révélateur de la perspective programmatique et de la définition (corollaire de celle de la classe bourgeoise, qu’elle donne) qu’elle donne du prolétariat. Théoriser la décadence depuis 1914, c'est-à-dire depuis le passage du capital en domination réelle, cela revient à théoriser que le capital n’est plus progressif, à partir du moment où il commence à rendre le travail inessentiel au procès de production (croissance du capital constant et surtout fixe dans le procès immédiat). Cela découle du fait que le prolétariat est conçu comme travail, c'est-à-dire comme une force productive au même titre que les machines, etc. Lorsque le capital rend le travail superflu, il en revient alors à « gaspiller » des forces productives (chômeurs à vie…), des produits (complexe militaro-industriel…), la dévalorisation étant alors conçue de manière unilatérale, le rapport de production se maintenant contre la maturation des forces productives, en les détruisant ou en les laissant en jachère, notamment la force de travail.

C’est une définition du même type qui sous-tend les mécanismes évoqués dans le Manifeste (1848) : « le salariat repose exclusivement sur la concurrence des travailleurs entre eux. Le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est le véhicule passif et inconscient, remplace peu à peu l’isolement des travailleurs né de la concurrence, par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. » (Pléiade t. 1, p. 183) La concentration du capital est à la fois l’aveu du caractère superflu de la bourgeoisie (appropriation personnelle) et d’autre part, la condition objective de l’union des prolétaires, qui sont unifiés de fait de leur concentration au sein d’un même procès de travail, sous l’autorité d’un même capitaliste (voir aussi la « rude discipline acquise au sein de la fabrique – dont Lénine et Trotski se serviront amplement).

Définissant le prolétariat comme classe associée de fait, objectivement, dans le procès de travail lui-même, association qui est la condition de sa prise de conscience (constitution de la classe à travers le parti), l’accession du capital à la domination réelle pose au programme un problème essentiel de définition de la classe, puisque le travail n’est plus dominant dans le procès de production.

C’est cette transformation qui explique que Bordiga théorise près 21, et jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la société russe comme instable, comme une société dont le devenir n’est pas définitif. Le cycle révolutionnaire dont la Russie était le pivot se clôt en 1945, c'est-à-dire lorsque le capital a mondialement atteint la domination réelle, sa période d’accession à celle-ci (1914-1945) étant considérée comme instable dans la mesure où l’ancienne vision paraît encore applicable.

De même, c’est dans cette période et après 1945 que se manifestent les théories de « l’intégration définitive » du prolétariat, conduisant à chercher un autre sujet révolutionnaire (SoB, Prudhommeaux, Pannekoek dans Conseils ouvriers…), procès de genèse du programmatisme impossible.

Nature révolutionnaire du prolétariat dans le programme

Nous avons déjà vu chez Engels que Bismarck ou Napoléon III étaient les exécuteurs testamentaires des révolutions de 1848 et de 1871. L’idée qui sous-tend une telle affirmation est que, d’une part le développement des forces productives matérielles est historiquement nécessaire et que, d’autre part, aucune fatalité n’implique que ce développement soit conduit par le capital plutôt que par le prolétariat.

Il en découle que, sur la même base, on peut affirmer, soit que la contre-révolution réalise à sa manière le programme, soit que le prolétariat ne fait que réaliser les tâches du capital. La succession cyclique des révolutions et des contre-révolutions représenterait alors le même contenu : l’accumulation du capital. « Lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement (…), elle ne peut dépasser d’un saut ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel ; mais elle peut abréger la période de gestation. (Préface au Capital)

Là dessus se fonde toute la stratégie « prolétarienne » de Marx qui « soutient » tout ce qui permet l’accumulation du capital (cf. Discours sur le libre-échange).

Par son intervention, le prolétariat pousse à l’accumulation du capital, au développement des forces productives, préalable de la révolution communiste et ceci, qu’il prenne ou non le pouvoir lui-même. En ce sens c’est le mode de production capitaliste qui est révolutionnaire et non l’une ou l’autre des classes qui le composent, le prolétariat venant se substituer à la bourgeoisie défaillant pour accomplit ses tâches, historiquement nécessaires. On peut dès lors affirmer que le prolétariat n’est pas – en soi – une classe révolutionnaire (puisque son rôle est le développement des forces productives que pourrait aussi bien faire le capital) et chercher un nouveau sujet, un messie quelconque, sinon, de manière sectaire, on se fixe sur le programme en attendant l’ouverture d’une nouvelle période.

L’argument le plus employé en faveur de cette théorie est la description que donne Marx de la lutte pour la journée de travail qui débouche sur l’extraction de plus-value relative par l’intensification du travail et la hausse de la composition organique.

La lutte du prolétariat pour la journée de dix heures est ici cause du développement des forces productives. C’est ce qui amène par exemple les modernes « opéraïstes » italiens à refuser la lutte économique parce que celle-ci, en définitive, profite au capital, qui nourrit son rajeunissement de celle-ci. L’opéraïsme est intéressant car il résume bien le devenir des contradictions du programme, par exemple lorsque Tronti écrit dans Ouvrier et Capital : « le saut du prolétaire à l’ouvrier comporte sur le plan de la violence sociale, le passage de la récolte à la révolution sociale. » Simultanément est posée la nécessaire abolition du prolétariat, défini sur la base du programme classique : sans réserve, dépourvu de toute propriété, pauvre (d’où la révolte), dans l’ouvrier, défini comme producteur porteur d’un ordre social (d’où la révolution), on a donc glorification du travail (contenu) et refus de la forme sociale actuelle (salariat comme pauvreté, chômage…). L’opérateur du saut, c’est la conscience, voire l’organisation qui déclenche cette prise de conscience. Le refus de la lutte économique entraine alors la divinisation de la politique, qui agit de l’extérieur sur les mécanismes de l’économie : « l’unique voie pour bloquer le mécanisme économique, le mettre au moment décisif dans l’impossibilité de fonctionner, c’est le refus politique de la classe ouvrière de fonctionner communisme articulation du capital. » (Potere Operaio, n°2)

Dans la médiation de la conscience et de la politique, il s’agît toujours de fonder une unité de la classe, autre que celle que lui donne le capital, ce qui découle d’une fausse compréhension de ce qu’est l’exploitation. 

Le passage du prolétaire à l’ouvrier est le passage de l’individu isolé et pauvre – impuissant contre le capital – à l’ouvrier membre conscient d’une classe, porteur d’un dépassement du capital. C’est là le fondement de toute politique : chercher un moyen d’organiser des hommes considérés comme isolés.

Cependant, « l’isolement de l’individu est l’apparence fétichiste de la surface de la société capitaliste … L’isolement des individus est un moment nécessaire qui n’est donc pas une forme extérieure à l’organisation sociale capitaliste, mais elle n’en constitue pas la substance même… la reproduction du rapport social capitaliste est toujours reproduction de l’individu particulier, c'est-à-dire de l’individu comme isolé et membre d’une classe. » Faute de comprendre la simultanéité de ces deux moments, « d’une part on oppose le dénuement du prolétaire à la richesse accumulée en face de lui, d’autre part on pose l’isolement des individus auquel la logique impose d’opposer l’organisation de ces individus », base de la politique et de la démocratie – qui n’est pas uniquement conciliation des classes.

Partir des individus, isolés dans la concurrence, et faire de celle-ci la cause du maintien du salariat (cf. Manifeste), puis refuser la lutte économique (Potere Operaio), parce que se situant à l’intérieur de cette concurrence, c'est-à-dire présupposant le salaire et la répartition de la valeur, revient à réifier chaque moment de l’exploitation et à les considérer « en soi », et non dans leur unité interne.

L’exploitation est un procès qui est la succession et l’unité de trois moments qui tous se présupposent mutuellement. « Ce procès inclut :

  1. le rapport réciproque de l’argent et de la puissance de travail en tant que marchandise, l’achat et la vente entre le possesseur de l’agent et le possesseur de la puissance de travail.
  2. La subsomption directe du travail sous le capital.
  3. La transformation réelle du travail en capital dans le procès de production (…) la création de plus-value pour le capital. » (Théories…, t. 1, p. 467)

C’est dans l’ensemble de ce procès que le prolétariat est constitué en classe, par et dans le capital, et que sa constitution en classe est posée immédiatement comme contradiction du et au capital.

Ce n’est qu’au terme de ce procès que la prémisse du procès – séparation de la force de travail et des moyens de production – devient le résultat du procès.

Dans le deuxièmement, le travail devient un élément réel du capital, fonctionne comme tel, consommé par le capital comme valeur d’usage au sein du procs immédiat.

Dans le troisièmement, résultat du procès immédiat comme procès de travail et de valorisation, la plus-value produite apparaît en face du travailleur communisme capital additionnel, prêt à fonctionner dans un nouveau cycle de production à une échelle élargie. En ce sens la production capitaliste est reproduction des rapports de production capitaliste, et tous ces moments s’impliquent. Ce qui, par delà l’isolement des individus, définit le prolétariat comme classe, c’est le renouvellement « automatique » de ce procès, conséquence du procès initial, la plus-value n’étant telle que si, par la reproduction du rapport de séparation, elle devient capital additionnel, posant la reproduction élargie comme sa conséquence et sa prémisse.

Définir le prolétariat au seul niveau du premier moment du cycle – l’acte d’achat-vente – revient à définir le prolétaire comme « pauper » et comme un individu isolé, dont l’unité doit être recherchée dans le parti ou la conscience.

Le définir au niveau du deuxième moment, dans le procès immédiat, quand il est fonction du capital parmi d’autres éléments, et en même temps dans ce procès antagonique au travail mort, à la machinerie, amène dans ses formes radicales à l’apologie du turnover et du sabotage, l’opposition travailleur-capital étant saisie alors de manière immédiate, comme ennui, cadences infernales… Hors de cette version « moderne », qui rejoint celle du refus de la lutte salariale – c'est-à-dire de la définition du prolétariat dans le premier moment, voir Potere Operaio – il y a une position historiquement plus ancienne, celle du KAPD, qui découle de la même base.

Pour le KAPD, il s’agit de définir un prolétariat révolutionnaire, non abruti par le parlementarisme et les revendications réformistes, d’où le refus de la lutte salariale et du parlementarisme, qui peuvent se définir au niveau du premier moment, comme conciliation partageuse.

Le lieu où ce prolétariat existe, hors de toute influence pernicieuse, c’est le lieu de travail. Dans le deuxième moment, le travail affronte directement le capital, dans l’opposition fonctionnelle entre travail vivant et travail mort. Ceci implique la création des Betriedorganisations (organisation des hommes de confiance = shop-steward), qu’il faut ensuite unir dans des unités plus vastes selon les principes de l’unionisme (voir IWW et AAVE).

On a donc une définition du prolétariat qui privilégie le lieu de production, le procès immédiat, ce qui revient à définir le prolétariat par le moyen terme de l’usine, ce qui valut au KAPD les critiques de Bordiga à cause de leur position gestionnaire.

Schématiquement, on pourrait poser que l’hypothèse du premier moment correspond à la période de domination formelle – qui prévaut à l’époque du Manifeste et en 1917 en Russie – tandis que celle du deuxième moment correspond déjà à une transition avancée vers la domination réelle – l’Allemagne en 1920-24 – où le capital se manifeste plus éminemment comme la communauté aliénée du travail sans que soit réellement abandonnée la définition programmatique du prolétariat, les deux positions demeurant sur la même base.

Cependant la prise en compte des deux moments et leur reconnaissance comme deux moments successifs ne saurait suffire. En effet, cela revient à dire que : « le capital dans son procès de vie est cause de la séparation du travailleur et de ses moyens de production, il devient ensuite l’élément qui permet l’unification, laquelle n’est plus entre le travailleur individuel et son outil parcellaire, mais entre ouvrier collectif et moyens de production socialisés. » (Invariance, série II, n°1, p. 17) « Le capitalisme n’existe que parce qu’il y a deux éléments complémentaires, le capital et le travail salarié. » (p. 19)

Que l’on interprète cette succession comme celle de deux moments d’un cycle, ou comme succession de deux modes de domination, ce qui fait problème c’est que l’unité de ces deux moments est celle des premier et deuxième moments hypostasiés, parce que séparés du troisième moment qui est à la fois le moment final et décisif du procès.

En posant à la fois la séparation dans le procès de circulation et l’unification dans le procès immédiat, on arrive au capital comme communauté (ce qui unifie présupposant donc un isolement) du travail en le pompant (s’attribuant les caractères sociaux du travail), bref au monstre automatique.

Le troisième moment est celui dans lequel le travail produit réellement le capital, dans la mesure où la plus-value devient du capital en soi, trouvant dans le cycle antérieur de reproduction élargie du rapport social qui lui permet de fonctionner comme du capital additionnel.

Ne pas comprendre que le prolétariat se définit dans la totalité du cycle, en tant qu’il implique le renouvellement d’un nouveau cycle et en produit les conditions, revient à poser l’accumulation comme quelque chose d’extérieur au prolétariat – condition externe de sa victoire ou de sa défaite, conjoncture. C’est finalement ne pas comprendre la nature du programme. Cette incompréhension de la nature du programme trouve son expression la plus claire dans les questions posées à propos de la révolution russe.

Pour Gorter, Pannekoek, etc., celle-ci est successivement analysée comme révolution prolétarienne (1917), révolution bourgeoise menée par le prolétariat (1920), révolution bourgeoise tout court après 1921.

Une variante de la même position consiste à poser une phase prolétarienne qui succombe face à la contre-révolution.

Une troisième variante est celle d’une révolution double dont la transcroissance est arrêtée à cause de l’échec du prolétariat allemand…

Ce que toutes ces positions ont en commun, c’est l’affirmation d’une possibilité pour le programme de s’appliquer, pour le prolétariat de se constituer en classe dominante.

Il est à la limite peu important que celui-ci soit à un moment ou à un autre défait par la contre-révolution. Ce qui importe c’est qu’il puisse pendant une période triompher. Sans ce triomphe momentané, ce serait toute la conception programmatique qui s’effondrerait, si elle reconnaissait l’impossibilité pour le prolétariat de devenir classe dominante.

De même, lorsque Gorter ou Rühle, après 1920, déclarent la révolution russe pure et simple révolution bourgeoise, ils sauvent négativement le programme, en remettant à plus tard sa réalisation.

Définir le prolétariat dans la conversion de la plus-value en capital additionnel, dans l’unité des trois moments, amène à bien considérer le prolétariat comme un rapport social et non comme un être qui évoluerait selon une accumulation extérieure à lui.

« Les présuppositions qui apparaissent à l’origine comme les conditions de son devenir, (….) apparaissent maintenant comme résultat de sa propre réalisation, (…) le capital se présuppose lui-même et crée les conditions de sa conservation et de sa croissance. » (Fondements, t. 1, p. 423-424)

Ces conditions sont exprimées par le rapport originel lui-même : « 

  1. Il y a d’un côté, la force de travail sous sa forme purement subjective, séparée des éléments de sa réalité objective…
  2. Il y a de l’autre côté la valeur ou le travail matérialisé.
  3. Il doit y avoir entre les deux un libre rapport d’échange fondé sur la valeur… médiation entre les deux extrêmes.
  4. Le côté représentant les conditions objectives doit avoir la forme valeur et pour but l’autovalorisation… »

(Fondements, t. 1, p. 427-428)

L’existence de ces conditions est à la fois la prémisse et la nécessité du rapport capitaliste puisqu’elles définissent et impliquent l’exploitation. L’existence même de ces conditions, conditionne et rend certain le procès d’exploitation. « Ce procès ne reproduit pas seulement le capital, mais encore le produit… Dire que le procès de production crée le capital, n’est qu’une autre façon de dure qu’il crée la plus-value. Mais ce n’est pas tout. La plus-value est reconvertie en capital additionnel et se manifeste comme création de capital nouveau ou de capital élargie. » (VIe chapitre…, p. 258-259)

Définir le procès capitaliste comme exploitation, c’est donc immédiatement le définir comme reproduction du rapport social et accumulation, c'est-à-dire comme reproduction du rapport social à une échelle élargie.

« La plus-value est reconvertie en capital additionnel et se manifeste donc comme création de capital nouveau ou de capital élargi. Le capital ne se réalise pas seulement, il crée encore du capital. Le procès d’accumulation est donc immanent au procès de production capitaliste. » (VIe chapitre…, p. 259) De manière immanente au procès capitaliste, puisque la plus-value n’est accroissement réel du capital, accumulation, que si elle est à même de fonctionner à son tour comme capital (nouveau ou élargi, peu importe pour l’instant).

Si on considère le procès « sous l’angle de la continuité », c'est-à-dire plusieurs cycles de production successifs, « la forme de médiation, inhérente au mode de production capitaliste, sert donc à perpétuer le rapport… Elle masque sous le simple rapport monétaire, la transaction véritable, et la dépendance perpétuelle, grâce à la médiation de l’achat-vente qui se renouvelle constamment » (VIe chapitre…, p. 262)

La reproduction des conditions du rapport originel, de par le résultat qu’il implique (exploitation, plus-value, accumulation), fait du retour à la situation originelle d’une part, et de l’élargissement du rapport social d’autre part, création de capital additionnel, des moments inhérents au processus lui-même. C’est cette reproduction à une échelle élargie, impliquée par le processus lui-même, qui fait « du travail présent une assignation sur le futur (travail futur) », constituant la présupposition du capital par lui-même.

Il découle de cela une conséquence importante : « bien que l’argent se trouvant en la possession de l’acheteur de puissance de travail – ou s’il est exprimé en marchandises : les moyens de production et les moyens de subsistance pour le travailleur – ne deviennent du capital que par le procès – ne soient transformées en capital que dans le procès – et que, par conséquent, ces choses avant d’entrer dans le procès, ne soient pas du capital, mais doivent seulement devenir du capital, elles sont pourtant en soi du capital. Elles ne le sont par la forme autonome dans laquelle, respectivement, elles et la puissance de travail se font face réciproquement : ce rapport conditionne et rend certain l’échange donc la puissance de travail et le procès de transformation effectif du travail en capital qui s’ensuit. Elles ont d’emblée, face aux travailleurs, la détermination sociale qui les constitue en capital et leur donne pouvoir sur le travail. Elles sont donc, face au travail présupposées capital ; » (Théories…, t. 1, p. 464)

Dans la crise, c’est le mécanisme de la reconversion de la plus-value en capital, son existence comme capital additionnel devant se valoriser, qui est remis en cause. L’accumulation, c'est-à-dire cette tendance que Marx décrit, à la limite, dans le Livre III : « il y aurait surproduction absolue de capital dès le moment où le capital additionnel destiné à la production capitaliste serait égal à zéro (…). Dès que, par rapport à la population ouvrière, le capital se serait donc accru dans une proportion telle que ni le temps de travail absolu fourni par cette population, ni le temps de surtravail ne pourraient être étendus (…) ; dès que le capital accru ne produirait donc qu’autant, voire moins de plus-value qu’avant son accroissement, il y aurait surproduction absolue de capital. » (Le Capital, Pléiade, t. 2, p. 1033-1034)

Marx décrit ici un état limite qu’il considère comme impossible puisque des contre-tendances se déclenchent, qui viennent rétablir le mécanisme. Cependant, toute crise réalise peu ou prou ce mécanisme.

C’est en cela que la crise n’est pas la crise d’un objet économique, mais est crise de la reproduction élargie des rapports sociaux, « crise de la présupposition » du capital sur son ancienne base. C’est alors définir le prolétariat comme classe particulière, pôle d’un rapport social entièrement défini par sa relation à l’autre pôle et à la totalité du mouvement et non comme un être qui agirait, selon les conditions dans lesquelles il se trouve, conformément à son être (cf. Notes de travail n°5 et la théorie de la « plasticité » dans Théorie communiste n°2).

Ce qui alors tombe, c’est l’ensemble de l’interprétation programmatique de l’être et de la mission du prolétariat, résumée dans la phrase célèbre de Marx : « ce qui nous intéresse ce n’est pas ce que pense tel ou tel prolétaire, ni même le prolétariat tout entier, c’est ce que le prolétariat est et ce qu’il sera historiquement obligé de faire. » (La sainte famille, Marx)

Si on a une prémisse méthodologique juste, à savoir que les fromes individuelles et immédiates de la conscience ne sont d’aucun « intérêt » dans l’élaboration théorique, parce que produit immédiat du fétichisme des rapports sociaux, la référence à l’être réel – accompli dans le devenir nécessaire de celui-ci – revoie à une fausse conscience qui réduit le problème du fétichisme à une démarche « pédagogique ». Même si la « fausse conscience », immédiate et inversée, n’est pas révélée au rang de pure et simple illusion, elle est dissoute par la théorie, comme conscience vraie et scientifique, la prise de conscience, le parti...

La référence à ce qu’est le prolétariat et ce qu’il sera obligé de faire en fonction de ce qu’il est, revoie à une définition du prolétariat comme à un être, défini un fois pour toutes, et à un devenir nécessaire de celui-ci, modification fatale des conditions dans lesquelles cet être existe, ce qui le contraindra à agir conformément à ce qu’il est.

Cette séparation qui oppose l’être et l’existence du prolétariat toujours ontologiquement porteur du communisme et d’un communisme toujours renvoyé à plus tard, étant donné les conditions existentielles de cet être, trouve son expression dans la séparation entre le parti formel et le parti historique qui sépare la pratique immédiate (tactique et stratégie) et la pratique historique, adéquate, qui découle de l’être du prolétariat lui-même.

C’es dans cette trilogie : être du prolétariat, conscience vraie (théorique, scientifique), devenir nécessaire du capital comme condition adéquate à la nature ontologique du prolétariat, que se noue la problématique d’un prolétariat qui peut être trompé, dévoyé de ses tâches réelles et plus fondamentalement, jouer le pur et simple rôle de substitut, à cause d’une évolution fatale de l’histoire, d’une bourgeoisie défaillante.

Cette problématique ne peut conduire qu’à deux impasses :

–        Le prolétariat est toujours par essence révolutionnaire dans un contexte qui lui interdit de faire la révolution. Dans ce cas, la pratique programmatique de celui-ci devient l’étalon universel de toute pratique (voir la reproduction du schéma de la révolution avec des centres déplacé selon les moments, dans les diverses préfaces de Dangeville).

–        Ou bien l’analyse des échecs de la pratique programmatique du prolétariat, qui est toujours suivi d’un développement du capital, conduit à conclure à l’impossibilité de la révolution. Le prolétariat est alors posé en tant que classe, comme réformiste ne faisant d’autre révolution que celle de la modernisation du capital.

On jette alors le bébé avec l’eau du bain, négation des classes, et on recherche un nouveau sujet révolutionnaire (voir par exemple Invariance avant et après l’autonomisation).

L’opposition entre l’être du prolétariat et son devenir nécessaire – à travers l’accumulation du capital, que ce soit pour la reproduire ou renvoyer le prolétariat et les classes au réformisme (dans le premier cas les conditions ne sont pas mûres, dans le deuxième c’est l’être classiste du prolétariat qui est vicié et sans devenir) – demeure le fondement de l’explication programmatique du programme, ou dans la dissolution de celui-ci, la cause du rejet final des classes.

Comprendre le prolétariat comme un rapport social défini dans la reproduction élargie de celui-ci et donc incluant l’accumulation comme conséquence nécessaire de l’exploitation, c’est comprendre que le prolétariat agit toujours conformément à ce qu’il est, être n’étant pas ici une essence modelée par des conditions extérieures, mais renvoyant à la notion de classe particulière, définie par rapport à une autre classe et à la totalité, rapport social contradictoire et évoluant de par cette contradiction même, rapport qui est toujours définition de la pratique de la classe.

Le problème ne peut plus être alors de savoir si le prolétariat ruse ou allemand, etc. a été dans telle ou telle circonstance vraiment révolutionnaire, ou s’il s’est trompé sur ses tâches, s’est laissé dévoyer, etc. Une telle problématique, qui prévaut dans la majorité des analyses de la période 1917-1920 en Russie-Allemagne (et dont le symptôme est l’emploi de « aurait du », « il aurait fallu », etc.) recouvre une démarche éthique, morale qui présuppose une norme (ce qu’est le prolétariat) et des volontés (le prolétariat a pris l’offensive, a hésité, s’est fait avoir, etc.)

Une telle démarche aboutit alors à prendre position (on est pour Rose contre Lénine), on distribue les bons points (deux pour le KAPD, un pour Bordiga…), et à se rechercher une filiation unique ou multiforme, filiation qui distingue des autres ? en fait, le programme classique n’est pas plus ou moins révolutionnaire que la théorie actuelle.

Que l’action du prolétariat dans la révolution russe débouche sur le développement du capitalisme en Russie n’est un grave problème que pour ceux qui entendent reproduire – dans des conditions autres et plus favorables – le même schéma.

Le seul problème valide est, dès lors que l’on définir le prolétariat comme classe particulière (et non comme un être), de comprendre la nature de sa pratique programmatique pour en expliquer « l’échec ».

Crise et restructuration : la pratique programmatique

Pour parvenir à une compréhension correcte de la nature de la pratique programmatique du prolétariat, il est nécessaire de rompre avec une vision de la crise en trois étapes : crise – restructuration – expansion, qui découle de la théorisation de la phénoménologie de la crise, de ses symptômes.

Une telle description de la crise renvoie en effet à l’idée de période de crise favorisant la rupture révolutionnaire du prolétariat et de période d’intégration de celui-ci, s’il n’a pu, ou su, profiter de la crise. On a alors la crise d’une extériorité qui fournit, puis cesse de fournir, des conditions favorables au prolétariat, ce qui renvoie à deux positions :

  1. toute crise est favorable, mais il manque l’acteur principal de la révolution (dévoyé et mystifié par les « social-traîtres » divers) ;
  2. mais aussi à une autre idée fort répandue, que c’est la résistance du prolétariat, qui en résistant à l’augmentation de plus-value, provoque la crise (voir le néo-trostkysme de la revue Critique de l’économie politique, mais aussi les « autonomes » (Tronti), le « refus du travail » d’Échanges et mouvement, etc.).

On a alors une théorie de la crise dans laquelle les conditions objectives, économiques, sont mûres, mais dont l’issue politique qui a été soit le développement (Front Populaire), soit la répression (fascisme).

Le capital entre en crise et une fois le prolétariat battu, sa résistance brisée, il est à même de trouver une solution à ses problèmes, il se restructure.

Il faut donc revenir sur la nature de la crise classique (c'est-à-dire débouchant sur une restructuration supérieure du capital).

Comme nous l’avons déjà dit, toute crise, sur une base donnée, découle d’une suraccumulation du capital, impossibilité à reconvertir la plus-value en capital additionnel, puisque sur la base d’une masse donnée de plus-value, cette masse nouvelle reviendrait à diminuer le taux de profit.

Comme l’écrit Marx : « le simple énoncé du conflit qu’il s’agit d’aplanir implique déjà la manière de la résoudre. Dans tous les cas l’équilibre se rétablirait par la mise en friche, voire la destruction des capitaux plus ou moins importants. » (Livre III, Pléiade, t. 2, p. 1086)

Le résultat, comme restructuration supérieure, est que : « une parie du capital déprécié retrouverait son ancienne valeur. Au demeurant, le même cercle vicieux serait à nouveau parcouru, dans des conditions de production amplifiées, avec un marché élargi et un potentiel productif accru. » (Ibid., p. 1037)

La description que fait Marx de la crise (dévalorisation du capital argent, arrêt de la production, impossibilité à réaliser les marchandises…) implique immédiatement leur contraire : « mais, en même temps, d’autres facteurs seraient entrés en jeu… La stagnation survenue dans la production aurait préparé – dans les limites capitalistes – une expansion subséquente de la production. » (Pléiade, t. III, p. 1037)

Ce que l’on décrit comme la crise (faillites des petits capitaux, fermetures d’usine, chômage, etc.) et immédiatement la mise en œuvre des contre-tendances à la suraccumulation du capital, restructuration du capital à une échelle supérieure.

Il n’y a pas, du point de vue théorique, crise puis restructuration supérieure, mais eu contraire, la crise est restructuration supérieure du capital, notamment à travers la liquidation de tous les secteurs « attardés » par rapport à la nouvelle base qui se met en place à travers (dans et par) la crise.

La crise n’est donc jamais la crise d’un objet économique, créant une situation dont le prolétariat viendrait tirer parti, mais crise d’un rapport social, celui de son impossible reproduction élargie, reproduction dans laquelle les classes se fondent.

S’il n’y a pas de problème « de la constitution des individus en classe », c’est bien parce que la séparation et l’isolement des prolétaires entre eux (manifesté dans la concurrence), lors de la vente de la force de travail, est « lui-même un moment immanent de la domination du travail vivant par le travail objectivé qui s’est instauré avec la production capitaliste » (VIe chapitre, p. 259), moment qui trouve son corollaire dans l’immanence de l’accumulation, comme résultat final du procès d’exploitation.

La crise de la reproduction élargie est donc beaucoup plus que sa manifestation immédiate et phénoménale, armée de réserve, concurrence interne, baisse du prix de la force de travail, qui en posant le problème au niveau du salaire, insiste surtout sur le caractère de pauvre du prolétaire.

La crise n’est pas simplement aggravation « des conditions de vie » (voir par exemple le thème, crucial dans la polémique de la deuxième Internationale, de la paupérisation), mais la crise même de « l’être » de la classe, être au sens de crise du rapport social qui fait de la classe un pôle particulier du rapport et non une somme d’individus liés par une misère et des intérêts communs.

Dans les textes précédents, nous avons toujours défini la crise comme crise d’un rapport social, crise de l’implication réciproque des deux pôles de la contradiction, travail salarié et capital.

Du point de vue du travail, celui-ci ne peut plus être compris comme travail salarié au sens strict, puisqu’il poserait alors immédiatement sa connexion nécessaire avec le capital. On a alors la réalisation de ce que Marx note dans les Manuscrits de 1844 : « le travail se scinde en soi et en salaire » (Ed. 10/18, p. 145) ; c'est-à-dire en un acte concret et en une forme de rémunération, ce qui n’est pas une simple illusion, mais bien une distinction qu’opère en permanence le procès capitaliste. On sait bien en effet que la fraction du capital qui sert à acheter la force de travail, si elle fait bien partie du capital avancé et donc du coût de production, ne rentre pas en tant que telle dans le procès de production, puisque dans celui-ci c’est le travail qui agit et non la force de travail. Cela recouvre la dualité de l’échange entre le travail et le capital, la distinction que lui-même opère entre le premier moment (achat-vente de la force de travail) et le deuxième moment (procès de production, c'est-à-dire consommation productive de la force de travail : exploitation). Cela recouvre encore la notion de double valeur d’usage de la force de travail, différente pour l’ouvrier et le capitaliste.

Cependant, la problématique ne s’articule pas simplement autour de cette opposition duelle entre un acte de travail concret et une forme historique de distribution.

Dans le chapitre du Capital intitulé « la Formule trinitaire », s’esquisse une autre problématique : « pour parfaire la trinité, un “pur” fantôme : « le » travail, qui n’est qu’une abstraction et qui, pris en soi, est inexistant, ou, si nous nous en tenons aux caractéristiques communes, qui désigne l’activité productive de l’homme en général… » (Pléiade, t. 2, p. 1429) (est indépendant de toute forme sociale).

Pour le programme, l’opposition n’est pas simplement entre travail en général et forme salariale, il y a un troisième terme :

Dans la mesure où il crée de la valeur et s’exprime dans la valeur des marchandises, le travail n’a rien à voir dans la répartition de cette valeur entre catégories diverse. En tant qu’il a le caractère spécifiquement social du travail salarié, il n’est pas créateur de valeur (…). Les conditions dans lesquelles celle-ci (la force de travail) se vend, n’ont rien de commun avec le travail en tant que facteur général de la production (…). De manière générale, quand nous considérons le travail comme créateur de valeur, nous ne le considérons pas dans sa forme concrète de facteur de production, mais dans sa détermination sociale, distincte de celle de travail salarié. » (p. 1431)

L’idée qui articule cette dernière distinction est que le travail producteur de valeur est toujours « le travail de l’individu isolé, exprimé en général » (Théories…, t. 1, p. 461). Ceci est le cas général de tout travail produisant de la valeur. Ce qui est par contre spécifique au mode de production capitaliste, c’est que « la puissance de travail est productive du fait de sa différence entre sa valeur et sa mise en valeur ».

En tant qu’il produit de la valeur, le travail est toujours celui de l’individu isolé qui ne s’exprime qu’en général, mais dans le cas du mode de production capitaliste, cette généralisation du travail individuel est spécifique dans la mesure où elle est un procès de valorisation. Dans celui-ci, le travail productif de valeur est toujours travail de l’individu isolé, mais le travailleur isolé ne peut y exister (à la différence de l’échange marchand) que comme travail en puissance, simple capacité de travail.

Lorsque le programme entend fonder sur la valeur, la période de transition, c’est cette coalescence entre travail salarié et travail productif de valeur qu’il veut rompre.

En d’autres termes, il s’agit de fonder une période dans laquelle la valeur – temps de travail exprimé en général – agisse directement comme mesure et comme régulateur, sans pour cela prendre la forme de la valeur d’échange (transit intermédiaire par le marché), ni a fortiori celle du capital considéré alors procès de valorisation et uniquement cela – extraction de plus-value.

Il ne s’agit pas ici d’une « illusion », puisque c’est le mouvement même du capital qui pose constamment la différence entre valeur et valorisation (différence et non attaque de celle-là par celle-ci).

D’autre part, la période de domination formelle reposant essentiellement sur l’extraction de plus-value absolue, il y a un rapport direct entre la masse de travail et la masse de plus-value, l’augmentation de plus-value ne pouvant résulter que de l’accroissement de la masse de travail mise en œuvre (soit à travers l’allongement de la journée, soit à travers la multiplication des journées de travail simultanées) et non d’une diminution de la masse relative du travail nécessaire. Cependant, ce qui importe ici, ce n’est pas tant le rôle quantitatif du travail, ni sa nature (mode de coopération, qualification) au sein du procès immédiat, que ce que ce rôle et cette nature indiquent sur le procès total du capital. Ce qui importe, c’est la manière dont se résout la contradiction qui fonde le capital.

« Le capital est une contradiction en procès, d’une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et, d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail pour l’accroitre sous la forme du surtravail. » (Fondements, t. 2, p. 222)

De même, « le capital tend à combiner la plus-value absolue et la plus-value relative, c'est-à-dire la plus grande extension de la journée de travail et l’augmentation croissante des journées de travail simultanées, tout en réduisant au minimum le temps de travail nécessaire d’une part et le nombre des ouvriers nécessaires d’autre part. Ces revendications contradictoires se développeront sous des formes diverses : surproduction, surpopulation, etc. » (Fondements, t. 2, p. 302)

Comme le dit Marx (Capital, Livre III, section III, Pléiade, t. 2, p. 1036) : « le plus simple énoncé du conflit qu’il s’agit d’aplanir implique déjà la manière de le résoudre. » Cette contradiction qui engendre suraccumulation et baisse du taux de profit, est nécessairement résolue dans une accumulation supérieure du capital intensivement et extensivement. Il faut cependant bien préciser que cette accumulation supérieure, qui « résout » la contradiction qui a éclaté en crise, n’est pas une période neutre pendant laquelle se déciderait le vainqueur.

La crise, par sa forme et ses manifestations, est d’emblée, mise en place de la restructuration et des formes de celle-ci, et cette possibilité d’une accumulation supérieure dont la crise exprime la nécessité, en même temps qu’elle en est le moyen, trouve son expression dans la pratique propre de chacun des pôles du rapport social capitaliste.

La condition de la restructuration supérieure n’est pas la victoire de la contre-révolution sur le prolétariat, qui, défait, se soumettrait jusqu’à la prochaine fois.

La nature même de la crise qui produit l’antagonisme du prolétariat au capital, comme pratique révolutionnaire, inclut ses erreurs et sa défaite, dans la mesure où cette pratique révolutionnaire du prolétariat ne résulte pas d’une nature métaphysique, qui viendrait se heurter à la restructuration, mais inclut comme sa limite cette restructuration, en tant que telle, elle est programmatique.

Il résulte de ce qui précède que, si toutes les crises ont la même cause (suraccumulation) et la même solution (extension de la production), cette suraccumulation n’est effective que dans les formes immédiates de la crise. Parler de crise commerciale (mévente) ou financière, n’est pas une erreur théorique, liée à une vision trop étroite de la crise, dont la vérité serait la baisse du taux de profit. Cette dernière n’existe pratiquement que dans les formes qui la manifestent. Si toutes les crises mettent à jour le caractère contradictoire et historique du capital, celui-ci a une histoire réelle et chaque crise révèle cette contradiction de manière spécifique et donc la solution particulière que cette crise implique (et qui pose déjà les bases particulières de la crise suivante).

La crise comme nécessité et moment de la restructuration, est crise du rapport capitaliste fondamental (exploitation), c'est-à-dire crise du rapport entre les classes. c’est donc dans ce rapport qu’il convient de rechercher ce qui fait de la crise un moment critique de l’autoprésupposition du capital. Comme nécessité et moyen de la restructuration, elle n’existe que comme ce rapport et cette pratique des classes, comme lutte de classes qui constitue la dynamique unique du mode de production capitaliste.

La restructuration n’intervient donc pas après la victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat, mais elle est la pratique effective du capital (et corollairement du prolétariat) dans cette crise, dans la nature des mesures que prennent capital et prolétaires dans cette lutte.

C’est en ce sens que nous avons pu écrire que la contre-révolution (la pratique du capital visant à permettre la reconversion de l’ensemble de la plus-value en capital additionnel) se fondait sur les limites de la révolution. Il ne faut pas comprendre cela comme une succession temporelle – la reprise s’effectuant parce que la révolution n’est pas allée assez loin – parce que cela présupposerait une crise qui soit une sorte de période de vacance du pouvoir où chaque classe présenterait sa solution (guerre ou révolution).

Il s’agit d’affirmer que la lutte de classe – qui débouche nécessairement sur le communisme – est la seule dynamique du capital qui se manifeste ainsi toujours, dans le procès de son abolition, d’où le fait que c’est la contre-révolution qui se fonde sur les limites de la révolution et non l’inverse, les deux classes en présence n’étant pas au « même niveau », mais que, en même temps, le rapport spécifique entre les classes que représente chaque crise en particulier définit la pratique de chacune des classe dans ce rapport qui les unit nécessairement. Il y a alors adéquation entre la pratique révolutionnaire du prolétariat et la contre-révolution, les limites de l’une n’existant que comme développement de l’autre, non pas comme résultat d’un combat militaro-politique, mais comme l’expression de l’unité antagonique de ces deux classes dans le mode de production capitaliste, qui implique que l’une se définit nécessairement par rapport à l’autre.

Il en découle une conséquence importante pour la bonne compréhension du programme.

Le fait que la pratique du prolétariat soit programmatique a pour corollaire (puisque la crise est un rapport social déterminé entre les classes) que cette crise, à travers la pratique de la contre-révolution, soit un moment de la restructuration supérieure du capital.

Ce qui fait de la crise, comme rapport social entre les classes, comme lutte de classe, un moment de l’autoprésupposition du capital, pose nécessairement la pratique du prolétariat comme pratique programmatique, qui effectue dans la lutte de classe, ce caractère restructurant de la crise.

En tant que tel, il n’y a pas contradiction générale de la lutte de classe qui fonde le programmatisme, mais une contradiction en général qui recouvre l’ensemble des crises dans lesquelles le capital continue de s’autoprésupposer, mais qui s’exprime toujours dans des pratiques spécifiques à chacune des crises.

Le programmatisme étant la pratique révolutionnaire du prolétariat dans une crise qui est corollairement restructuration du capital, il en découle que la crise, de par sa nature même qui définit donc la pratique du prolétariat, ne peut déboucher que sur une accumulation supérieure du capital qui pose les bases d’une crise nouvelle.

Il en résulte donc que, puisque la crise qui fonde la pratique révolutionnaire du prolétariat comme pratique programmatique, est restructuration du capital, création des conditions sociales d’une reprise de l’accumulation, le programme ne peut jamais s’appliquer de manière complète. Il ne peut s’appliquer que comme programme minimum, c'est-à-dire réaliser uniquement ce qu’il est possible d’obtenir dans le cadre du capital (syndicats, organisations politiques « autonomes » dans le cadre de la démocratie parlementaire) en renvoyant aux calendes éthiopiennes le programme maximum (abolition du salariat) et surtout, ce que théorise Bernstein, en rompant le lien organique que le programme classique établit entre le programme minimum comme création des conditions et des moyens du programme maximum ; lien que maintiendra l’orthodoxe Kautsky, défaisant en théorie un révisionnisme qu’il expliquera en pratique.

On comprend dès lors pourquoi – chez Invariance par exemple – toute erreur sur la pratique programmatique du prolétariat entraine à brève échéance le rejet du prolétariat à une bourgeoisie super-radicale.

La décomposition du programmatisme et les luttes de classes de 1967 à 1975

Plus-value relative et décomposition du programmatisme

L’intégration de la reproduction de la force de travail

Avec le passage du capital à la subsomption réelle du travail, l’ancien contenu de la lutte de classe du prolétariat se décompose. Cet ancien contenu était l’affirmation du prolétariat, son érection en classe dominante, la production d’une période de transition, la formation d’une communauté fondée sur le travail créateur de valeur, enfin la libération du prolétariat de la domination du capital. Le prolétariat était déjà, dans la contradiction qui l’opposait au capital, l’élément positif que la lutte devait faire triompher, devait dégager. C’est tout ce contenu là de la lutte d classe du prolétariat que nous appelons programmatisme et qui se décompose avec la subsomption réelle du travail sous le capital.

L’analyse de la subsomption réelle ou valorisation intensive ne peut être complète que si elle est comprise comme transformation du rapport qu’est l’exploitation ; transformation qui porte la décomposition du programmatisme. Nous ne rentrerons pas dans l’analyse historique de cette décomposition, c'est-à-dire des luttes de classes depuis le début du siècle, nous nous contenterons de donner les causes qui font que la lutte du prolétariat ne peut plus avoir pour contenu sa libération d’avec le capital.

Dans la domination formelle, la reproduction de la force de travail est largement assurée par les secteurs précapitalistes (agriculture, artisanat). Avec la domination réelle, c’est le capital lui-même qui produit les marchandises entrant dans la valeur de la force de travail. On a l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle de reproduction du capital lui-même. Dans la même période, on a une extension de la reproduction de la force de travail de manière collective : gestion étatique du salaire reporté (retraite, pensions, maladie, chômage). Cette intégration est donnée dans la notion même de plus-value relative qui n’est accroissement du surtravail qu’en faisant baisser la valeur des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail, elle implique donc que le capital ait fait de cette reproduction un moment de son procès propre de reproduction.

Cette intégration est adéquate au rapport de production qu’est le capital. « Dans cette circulation (circulation de la partie du capital transformée en salaires), le capital rejette du travail matérialisé pour s’assimiler la force de travail vivante, son oxygène. La consommation de l’ouvrier reproduit celui-ci en tant que force de travail vivante. Étant donné que la production de l’ouvrier est une condition pour le capital, la consommation de l’ouvrier apparaît comme reproduction, non pas directement du capital, mais des rapports qui seuls le mettent en état d’être du capital.

La force de travail vivante fait partie des conditions d’existence du capital au même titre que la matière première et l’instrument. Le capital se reproduit donc sous une forme double, la sienne propre, et celle de la consommation de l’ouvrier, mais seulement pour autant qu’elle reproduit sa force de travail vivante (…), étant donné que le capital est un rapport et que celui-ci le lie essentiellement à la force de travail vivante, c’est la consommation de l’ouvrier qui reproduit ce rapport (…). Il se reproduit comme rapport grâce à la consommation de l’ouvrier qui se reproduit en tant que force de travail échangeable contre le capital (le salaire étant une partie du capital). » (Fondements, t. 2, p. 191-192)

Avec la domination réelle, le capital crée un type de consommation qui lui est totalement conforme, la reproduction de la force de travail est un moment de sa propre reproduction et plus encore, avec la plus-value relative, le fondement même de la détermination du surtravail.

La valorisation intensive fondée sur la plus-value relative est simultanément, de façon corollaire et même indissoluble, modification du procès de travail et intégration de la reproduction de la force de travail. Elle transforme également la lutte de classes du prolétariat en ce sens que la défense de la condition prolétarienne n’est plus la base de sa libération, n’est plus l’élément positif à dégager, mais au contraire implique immédiatement le capital. C’est un stade important de la décomposition du programmatisme, contre lequel il est vain de lutter en le stigmatisant comme intégration ou trahison syndicale.

Les économistes appellent « fordisme » cette concomitance de la défense de la condition prolétarienne, de l’intégration de la reproduction de la force de travail, de l’évolution du procès de travail : « le fordisme est l’application des principes du taylorisme à toutes les espèces du procès de travail et la généralisation de la logique du machinisme dans les modes de consommation. » (Aglietta in Rupture d’un système économique, Dunod, p. 51) « Le fordisme est un dépassement du taylorisme en ce sens qu’il désigne un ensemble de transformations majeures du procès de travail étroitement liées au changement dans les conditions d’existence du salariat qui engendrent la formation d’une norme sociale de consommation et tendent à institutionnaliser la lutte économique de classes sous la forme de la négociation collective (…). Il caractérise un stade nouveau de la régulation du capitalisme, celui du régime de l’accumulation intensive où la classe capitaliste recherche une gestion globale de la reproduction de la force de travail salariée par l’articulation étroite des rapports de production et des rapports marchands par lesquels les travailleurs salariés achètent leurs moyens de consommation. » (Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Calman-Lévy, p. 96)

La séparation des travailleurs vis-à-vis des moyens de production, qui est à l’origine du rapport salarial, entraine une destruction des modes divers de consommation traditionnels et aboutit à la création d’un mode de consommation propre au capitalisme. « Il y a formation d’une norme sociale de consommation ouvrière qui est un déterminant essentiel de l’extension du rapport salarial, parce qu’il est une modalité fondamentale de la plus-value relative. Par la norme sociale de consommation, le mode de consommation est intégré dans les conditions de production. Les mutations des forces productives engendrées dans la section I, trouvent leur destination capitaliste dans la section II, par l’abaissement de la valeur de la force de travail et l’augmentation corrélative du taux de plus-value. » (Ibid., p. 130)

La valorisation intensive de par les modifications du procès de travail qu’elle implique, non seulement intègre la reproduction du travailleur dans la reproduction du capital, mais encore l’intègre de manière collective.

La productivité des forces productives évolue vers une indépendance de plus en plus grande vis-à-vis de la dépense en travail vivant parce que la puissance productive réside essentiellement dans la capacité grandissante des forces productives modernes à réaliser une intégration organique des procès de production, « dans la mesure où elle (cette intégration) se développe au sein de la production marchande, elle affaiblit la relation entre salaire individuel ou même salaire de groupes de travailleurs et rendement, au point de la rendre inexistante. Une puissante force d’homogénéisation dans la détermination des salaires des travailleurs parcellisés se fait jour. Les formes les plus récentes du salaire expriment donc de plus en plus nettement le rapport de distribution global imposé au salariat par l’appropriation capitaliste des forces productives (…). La masse salariale est un salaire garanti alloué, non plus à chaque force de travail, mais à un collectif de travail. » (Ibid., p. 127-128) C’est dans le même mouvement que s’inscrit l’importance de plus en plus grande prise par le salaire différé.

Nous voyons déjà avec la subsomption réelle se transformer le rapport social entre le prolétariat et le capital. Ce rapport demeure toujours une contradiction, l’exploitation, mais l’exploitation, l’extraction de plus-value relative intègre la reproduction du prolétariat dans le cycle propre du capital, en même temps qu’elle intègre par là même, la défense de la condition prolétarienne comme moment de la reproduction des rapports sociaux capitalistes. La domination du travail par le capital n’est plus seulement formelle en tant que contrainte au surtravail, mais réelle en ce qu’elle intègre la reproduction du prolétariat.

Cette décomposition de la condition prolétarienne comme élément positif à dégager contre le capital s’enracine dans le procès immédiat de production lui-même (unité de procès de travail et de procès de valorisation).

« L’appropriation du travail vivant par le travail objectivé – de la force de travail valorisante par la valeur en soi – est inhérente à la nature du capital. Or dans la production basée sur la marchandise, elle devient le fait du procès de production lui-même, tant par ce qui est de ses éléments physiques que par ce qui est de son mouvement mécanique. Dès lors le procès de production cesse d’être un procès de travail , au sens où le travail en constituerait l’unité dominante. Aux nombreux points du système mécanique, le travail n’apparaît plus que comme être conscient, sous forme de quelques travailleurs vivants. Éparpillés, soumis au processus d’ensemble de la machinerie, ils ne forment plus qu’un élément du système dont l(unité ne réside pas dans les travailleurs vivants, mais dans la machinerie vivante (active) qui, par rapport à l’activité isolée et insignifiante du travail vivant, apparaît comme un organisme gigantesque. À ce stade, le travail objectivé apparaît réellement, dans le procès de travail, comme la puissance dominante vis-à-vis du travail vivant, alors que, jusque là, le capital n’était que la puissance formelle de s’approprier ainsi le travail.

« Le procès de travail n’étant plus qu’un simple élément du procès de valorisation, il se réalise , même du point de vue physique, une transformation de l’outil de travail en machinerie et de travailleur en simple accessoire vivant de celle-ci, il n’est plus qu’un moyen de son action. » (Fondements, t. 2, p. 212)

Avec la valorisation intensive, c’est tout ce qui faisait de la condition prolétarienne quelque chose à dégager contre le capital qui se décompose, tout ce qui tenait à ce que la domination du capital n’était que formelle. La valorisation intensive est donc une réelle transformation du rapport entre les classes.

La reproduction de la force de travail perd toute autonomie par rapport à la reproduction du capital ; le travail n’est plus l’élément dominant du procès immédiat ; l’unité sociale des capitaux est fixée par l’échange aux prix de la production, c'est-à-dire d’une façon telle que la différence entre capital variable et capital constant est niée ; la défense de la condition prolétarienne n’est plus qu’un moment de la reproduction générale des rapports sociaux capitalistes. Le travail est totalement spécifié comme travail salarié.

Durant la période de subsomption formelle du travail sous le capital, le facteur travail est l’élément dominant du procès de production ; il ne s’agit pas de comprendre la prédominance du facteur travail somme une simple prédominance technique, elle signifie que l’extraction de plus-value sous son mode absolu est le mode dominant de valorisation, qu’elle est le processus d’exploitation par lequel capital et prolétariat s’impliquent réciproquement (ce qui dans un premier temps semblerait annihiler toute lutte ayant pour contenu la libération du prolétariat, celui-ci n’existant que dans son implication réciproque avec le capital). Mais cette implication comporte le fait que le procès de production n’est pas un procès de production adéquat  au capital dans lequel l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé devient le fait même du procès de production lui-même. Ce n’est qu’à ce niveau là que l’on peut dire que le capital n’est qu’une « puissance formelle et s’approprie ainsi le résultat ».

Il en résulte que la valorisation du capital est une contrainte au surtravail à laquelle le prolétariat se soumet par le premier moment de l’échange salarial. Le caractère salarié du travail ne possède sa spécificité que dans le premier moment ; dans le second, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction ou produire de la valeur sont indifférenciés, car produire de la plus-value, c’est forcément produire de la valeur totale et non abaisser la valeur des marchandises entrant dans la valeur de la force de travail. Étant donné ce qu’est la plus-value absolue, produire plus de valeur que ne coûte sa reproduction, ce qui est la spécificité du travail salarié, n’a pas encore de manifestation différente d’être simplement production de valeur ; si bien que le caractère salarié du travail n’est spécifié que dans le premier moment de l’échange ; dans le deuxième, sa forme spécifique est confondue avec la simple création de valeur.

Le prolétariat est alors à même d’opposer au capital ce qu’il est dans le capital, c'est-à-dire de libérer du capital sa situation de classe des travailleurs, et de faire du travail la relation sociale entre tous les individus, leur communauté. Cela revient à poser le travail comme dénominateur commun à toutes les activités, cela revient à vouloir faire de la valeur un mode de production égalitaire. Le travail vivant en domination formelle est fondé à considérer le capital comme une unité extérieure et donc à poser sa libération, qui ne tient alors qu’à la suppression du premier moment de l’échange.

Tout rapport de cet ordre disparaît en domination réelle. Avec la prédominance de la plus-value relative, le travail est totalement spécifié comme travail salarié. C’est cette totale spécification que nous avons précédemment analysée.

La fonction des syndicats en valorisation intensive

La crise actuelle remet au centre des problèmes de reproduction du capital la question de la valeur de la force de travail, à travers le mode de l’intégration de sa reproduction dans celle du capital.

Dans la période de domination formelle, les marchandises entrant dans la valeur de la force de travail sont produites per des couches précapitalistes. La reproduction temporelle de la classe ouvrière est alors assurée avant tout par la destruction et la prolétarisation de ces couches et classes antérieures au capital. D’autre part, le procès de production étant essentiellement un procès de travail, on a la création des syndicats en tant que syndicats de métiers. Avec le passage à la domination réelle, la reproduction de la force de travail dans le temps, sa pérennisation, est alors assurée et prise en charge par l’État (éducation, santé, droit au travail, etc.), tandis que la prédominance de l’accumulation intensive entraine l’apparition des syndicats d’industrie.

Dans cette mutation (gestion étatique et déqualification) qui recouvre essentiellement le fait que le capital produit lui-même dans ses conditions propres les marchandises couvrant la contrepartie du salaire, la défense de la condition prolétarienne, base du syndicalisme, n’est plus le point de départ de sa libération, on est dans la décomposition du programme. Si dans la domination formelle, la constitution des syndicats est une étape dans la constitution du parti révolutionnaire, dans la domination réelle, la fonction syndicale change du tout au tout (changements qui annoncent déjà les trade-unions anglaises – cf. Salaires, prix et profit, Marx).

Quand il ne s’agir plus de libérer le travail en tant qu’il est créateur de valeur, en tant qu’il est l’activité valorisante dominée par le capital, le syndicalisme ne peut fonctionner qu’en posant le problème au seul niveau du salaire comme revenu, dans une juste répartition des « fruits de la croissance ». Il s’agit avant tout de gérer un antagonisme, l’exploitation n’étant plus considérée comme une contradiction, mais comme un injuste partage des revenus ou une incohérence de la gestion capitaliste qui stérilise le progrès technique, vol ou gaspillage égoïste d’après les syndicats et les partis de gauche.

C’est en ce sens que les syndicats participent des mythes de la croissance fondée sur l’innovation technique d’une part, de la politique des revenus d’autre part, donc en ce sens on peut effectivement parler d’une fonction para-étatique des syndicats.

Fondamentalement, cette fonction découle du rôle de la valeur de la force de travail et des variations de celle-là dans l’établissement du profit moyen. Avec le fonctionnement généralisé de la péréquation du taux de profit, il se produit une « inversion » (identique à celle que Marx décrit dans le chapitre « La concurrence et ses illusions », Le Capital, Livre III, section 7, chapitre XXVII). Pour chaque capital individuel, le taux de profit moyen n’apparaît pas pour ce qu’il est, un résultat, mais comme une présupposition, et ce à tel point que le bénéfice tend à s’évaluer comme écart par rapport à ce profit moyen qui est résolu en intérêt du capital investi et salaire de direction, cet écart déterminant les transferts de capitaux entre les branches.

Il ne s’agit pas là d’une illusion au sens banal, mais d’une conséquence du fonctionnement de la péréquation des profits qui, normalement, implique une stabilisation de celui-ci sur une longue période. C’est sur le changement périodique de celui-ci que se fonde toute la théorie des crises cycliques. La stabilité de ce taux implique une stabilité relative de tous les éléments qui le déterminent et notamment de la valeur de la force de travail que définit directement le degré d’exploitation de celle-ci. C’est dans la nécessité de cette stabilisation qu’apparaît la pratique syndicale moderne : obtenir une valeur stable et raisonnable (eu égard aux nécessités globales du capital) de la force de travail.

Avec l’accumulation intensive, sur la base du capital fixe, étant donné le mode de circulation de celui-ci, le capital engage l’avenir. Le syndicalisme apparaît comme l’autre face de cette pérennisation relative du capital ; c’est la pratique des négociations collectives, contrat de progrès, etc., qui stabilise pour plusieurs rotations la valeur de la force de travail, la limite de cette stabilisation apparaissant dans la revendication constante de l’indexation sur le coût de la vie.

La meilleure illustration de cette nécessité d’une fonction para-étatique des syndicats dans la gestion de la valeur de la force de travail est la mise en place dans les régimes autoritaires des syndicats uniques avec obligation d’adhésion. Dans les régimes libéraux, le problème est du même ordre, on y rencontre souvent le « closed-shop » (monopole d’embauche) et de plus malgré la multiplicité des syndicats, la reconnaissance officielle n’est accordée qu’aux grandes centrales, c'est-à-dire à celles qui regroupent une masse suffisante de la force de travail.

Centré sur la défense du salaire comme revenu, le syndicalisme regroupe l’ensemble de la force de travail salariée sans distinction du caractère productif ou non de ces salariés (des syndicats d’OS aux syndicats des gardiens de prison). Ceci découle de leur fonction para-étatique (puisque au niveau de l’État cette différence est occultée – fondements des pratiques keynésiennes) d’une part ; du mouvement de généralisation de la forme salariale mettant en évidence le fait que le syndicalisme se situe au niveau d’un antagonisme (dans la distribution de la valeur nouvellement ajoutée) et non d’une contradiction (production de la plus-value).

Ce rôle des syndicats dans l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle global du capital est une donnée de la domination réelle. Il faut préciser que cette intégration ne signifie pas une occultation de la contradiction prolétariat-capital, mais découle de cette contradiction même et de la manière dont le capital la produit, de ses modes.

Crise du rapport prolétariat-capital de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à la récession de 1975

La crise du procès de travail

La crise de la valorisation intensive, en même temps qu’elle est une remise en cause de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le capital, remet eu centre des problèmes de reproduction du capital la valeur de la force de travail. On peut même dire que si l’intégration de la reproduction est remise en cause dans la crise c’est parce qu’il y a nécessité de remettre en cause de façon accélérée la valeur de la force de travail. La baisse du taux de profit moyen qui provoque la crise ramène les problèmes de l’accumulation, de la répartition du capital social entre les divers capitaux, au taux d’exploitation. La crise signifie que la stabilisation (antérieure) du taux de profit n’est plus à même d’assurer la reproduction du capital, il faut qu’il y ait dévalorisation de la valeur de la force de travail. Ce n’est qu’au travers de cette dévalorisation que le taux de profit pourra à nouveau assurer la reproduction générale du capital. enfin, la baisse du taux de profit, en provoquant la crise, signifie que l’augmentation de la composition organique qui semblait, pour chaque capital particulier, résoudre ses problèmes de valorisation, et qui posait donc le capital comme productif, entraine un  recentrage des contradictions du capital sur la valeur de la force de travail. C’est alors une nécessité que d’attaquer la valeur de celle-ci, et cette attaque ne peut passer que par une remise en cause de l’intégration telle qu’elle s’était développée dans la valorisation intensive.

Dans la première phase de la crise (1967-1975), il n’y a pas encore de transformation au niveau de la reproduction collective de la force de travail, mais une attaque de celle-ci, tant au niveau du salaire « réel » (pouvoir d’achat), que des conditions de son exploitation (procès de travail). On a avant tout une phase de rationalisation de l’appareil productif d’une part, et de la reproduction de la force de travail d’autre part.

La rationalisation de l’appareil productif, c’est du point de vue du capital global, la liquidation des entreprises où la productivité est la plus faible, et du point de vue de chaque procès particulier, une intensification de l’extraction de la plus-value, par une modification du procès de travail aussi bien industriel (accélération des cadences, dégradation des conditions de travail) que tertiaire (généralisation de l’informatique bancaire). Il s’agit aussi de rationnaliser la reproduction collective de la force de travail : logement, santé, etc.

C’est à partir de là que se développent les luttes de classes de cette première période. Il faut avant de les aborder de façon plus détaillée, saisir leurs deux aspects principaux : elles sont tout d’abord le procès conflictuel dans lequel le mode de production capitaliste se restructure et où se crée un nouveau rapport entre le prolétariat et le capital dans la valorisation intensive, d’autre part, apparaissent les limites de la lutte de classe en tant qu’elle est décomposition du programmatisme, limites non par rapport à un procès révolutionnaire idéal, mais par rapport à la décomposition du programmatisme elle-même.

Nous avons donc tout d’abord une crise de l’ancien rapport entre les classes défini par la valorisation intensive telle qu’elle s’était développée depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette crise s’articule autour des luttes sur la rationalisation du procès de travail et la fermeture des entreprises les moins compétitives, elle met également en cause le secteur extra-travail, c'est-à-dire la reproduction collective de la force de travail inaugurée par la valorisation intensive, elle s’articule enfin autour du dépassement des syndicats.

Une des contradictions de la valorisation intensive telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent réside dans son procès de production immédiat. En effet, la production de masse en grande série de produits standardisés par le travail à la chaine connaît une contradiction qui lui est propre : « plus les principes de la fragmentation des tâches individuelles et de l’intégration des postes de travail par le mécanisme ont été développés dans le passé, plus le durcissement ultérieur de la norme de rendement est coûteux en moyens de production. Cela tient à la grande rigidité technique du système des machines. C’est pourquoi cette façon de faire progresser la productivité du travail entraine que l’investissement nourrit l’investissement sur une échelle toujours plus colossale, que l’élargissement des marchés doit se faire coûte que coût, que les risques de dévalorisation du capital fixe immobilisés s’élèvent. » (Aglietta, op. cit, p. 99)

La crise de la valorisation intensive implique donc une crise de son procès de travail, crise qui se manifeste dans l’importance des grèves d’OS dans cette première phase de la crise, grèves sur les conditions de travail et les cadences. Pour résoudre la crise, le capital doit, dans celle-ci, produire un autre rapport entre l’augmentation de la productivité et l’augmentation des investissements à travers le caractère de plus en plus automatisé du procès de travail.

À travers les grèves d’OS du Mans, de Billancourt, de Pennaroya, du Joint Français, c’est le procès de travail de la valorisation intensive qui est en crise. La contradiction entre le prolétariat et le capital s’axe sur une limite de l’exploitation que constitue le travail à la chaine, qui devient une entrave à l’accroissement de la productivité. Il convient de bien saisir que l’on n’a pas affaire ici à une limitation technique, mais à une limitation de la valorisation du capital, valorisation qui avait développé un procès de production immédiat qui lui est adéquat. La crise de la valorisation intensive, c’est donc la crise d’un mode de valorisation passant nécessairement par la remise en cause d’un certain procès de travail. Ce qui est remis en cause, ce qui entre en crise, c’est le rapport investissement-productivité du travail inhérent à ce procès de travail.

La rationalisation nécessaire du procès de travail s’effectue au niveau du capital social. C'est-à-dire qu’il ne s’agit pas de transformer le rapport investissement-productivité dans chaque capital existant, mais dans le capital social pris comme un seul et même capital. Cela implique soit un accroissement extraordinaire de l’exploitation dans les entreprises les plus archaïques, soit purement et simplement leur fermeture.

On va voir que durant cette première phase, c’est dans ces entreprises de petite ou moyenne importance que se déroulent les grèves les plus dures ; la valorisation intensive suppose dans le cadre de la valorisation des unités de production à forte composition organique, la surexploitation de la force de travail engagée dans les unités moins développées et cela même parfois à l’intérieur d’un même groupe industriel. Réciproquement, même incorporant des surprofits, les marchandises produites dans ces unités à haute composition organique, permettent aux entreprises de se procurer du matériel relativement bon marché, de plus, si ces marchandises entrent dans la consommation de la classe ouvrière, la baisse de la valeur de la force de travail profite à tous les capitaux. C’est ce mécanisme de compensation qui éclate avec la baisse du taux de profit et le renforcement consécutif de la concurrence, la stabilisation du taux de profit qui permettait ces avantages mutuels est remise en cause par la course à la productivité et la nécessité d’une restructuration supérieure du capital.

En 1972, en France, on assiste à un certain nombre, relativement important, de mouvements durs, longs, débordant souvent les syndicats et cela en général dans des petites entreprises provinciales. Les raisons de ces grèves sont diverses, depuis la riposte à des licenciements dans des petites entreprises en faillite (chaussures Ours à la Souterraine), jusqu’à des revendications de salaires dans des secteurs particulièrement sous-payés (Joint Français à Saint-Brieuc).

La grève du « Joint Français » est particulièrement significative de ces petites entreprises dont nous parlions, où la force de travail est surexploitée. Les salaires y étaient en moyenne de 1 000 francs par mois pour 46 ou 47 heures ; la grève est décidée le 28 février, le patronat est intransigeant (filiale de CGE). « Le 5 avril, la direction daigne se déplacer de Paris pour discuter avec les délégués syndicaux. Mais ces messieurs proposent 19 centimes d’augmentation sur les 70 demandés. Devant une telle provocation, les ouvriers envahissent la direction départementale de l’emploi où se déroulent les discussions et exigent de rester dans la salle pendant les négociations, les bureaucrates syndicaux refusent. Finalement la base ouvrière impose sa présence et contraindra bureaucrates et patronat à négocier toute la nuit dans un atmosphère pour le moins houleuse… Le lendemain, ils seront libérés par les CRS qui par ailleurs occupent l’usine. » (Luttes de classe, mai 1972)

Dans le numéro de mai 1973 : « Depuis quelques mois on a vu se multiplier, en France, des luttes limitées mais dures, concernant en général les fractions les plus exploitées de la classe ouvrière (immigrés, femmes, jeunes), c’est ce qui s’est passé dans ce secteur de Billancourt (atelier des presses). » C’est le même mouvement que l’on rencontre encore en 1974 dans les Houillères, à Moulinex, avec les chantiers de l’Atlantique, dans les banques.

Il en est bien sûr de même à l’étranger : au Danemark, où en 1973, les grèves sauvages sont de plus en plus fréquentes, surtout dans les secteurs les plus soumis à la concurrence étrangère, donc les plus faibles (conserves de viande, construction navale), où l’augmentation des cadences et la réorganisation du travail sont les plus dures (cf. Luttes de classe, juillet/août 1973). En Espagne, à Vigo (Galicie), une grève de 16 jours, du 9 au 26 septembre 1972 paralyse 25 entreprises. C’est une région arriérée, même pour l’Espagne, l’industrialisation y est lente, les salaires sont très bas dans de petites unités de production archaïques ; on y trouve une importante armée de réserve pour l’Espagne elle-même (Luttes de classe, février 1973). On pourrait multiplier les exemples, en France, en Belgique, en Finlande, en Italie et même aux États-Unis avec les luttes contre les cadences dans l’industrie automobile.

Crise de la reproduction collective de la force de travail

La crise de la valorisation intensive n’est pas seulement bouleversement du rapport entre le prolétariat et le capital, tel qu’il se définissait dans le procès immédiat de production. Ce procès de production immédiat, en ce qu’il est fondé sur la plus-value relative dont nous avons parlé précédemment. La valorisation intensive, en effet, crée un rapport d’ensemble entre le prolétariat et le capital totalement englobé dans la reproduction du capital. la crise de la valorisation intensive remet donc en cause également la reproduction collective de la force de travail, c’est ce qui se manifeste dans cette première phase dans les luttes sur le salaire et dans le secteur extra-travail (logement, transport, santé, retraite, etc.).

« Le fordisme caractérise un stade nouveau de la régulation du capitalisme, celui du régime de l’accumulation intensive où la classe capitaliste recherche une gestion globale de la reproduction de la force de travail salarié par l’articulation étroite des rapports de production et des rapports marchands par lesquels les travailleurs salariés achètent leurs moyens de consommation. Le fordisme est donc le principe d’une articulation du procès de production et du mode de consommation, constituant la production de masse qui est le contenu de l’universalisation du salariat. » (Aglietta, op. cit., p. 96)

La valorisation intensive entraine une intégration très poussée entre les deux sections de la production, par là le salaire est non seulement le prix de la force de travail mais encore, en tant que revenu, le salaire est devenu un élément primordial de la reproduction du capital. D’autre part, toujours à propos du salaire, avec le développement du machinisme, la relation entre efficacité du travailleur individuel et masse de la production est très affaiblie ; toutes les formes prises par le salaire garanti proviennent de ce que la collectivisation du travail a atteint un degré si élevé que l’efficacité productive devient une force sociale entièrement déterminée par le système intégré des forces productives.

Tout comme dans cette première phase, l’enjeu de la lutte de classe se centrait, comme on l’a vu, sur les cadences et la rationalisation, principalement dans les petites unités de production (« archaïques », mais indispensables à la reproduction d’ensemble du capital telle qu’elle se déroulait) ; il y a également concentration de la lutte de classe sur la transformation de ce rapport entre les classes qu’est la façon dont s’est développé le salaire avec la valorisation intensive.

Il y a crise de cette globalisation de la masse salariale dans son rapport avec le prolétaire individuel à partir du moment où il y a crise générale du rapport capitaliste, remontée de l’insécurité, nécessité de l’attaque de la valeur de la force de travail. Il s’agit également de transformer ce rapport et non simplement de revenir après la crise à la forme ancienne rajeunie par la crise.

Dans toutes ces luttes et dans leur enjeu, il ne s’agit pas simplement de la crise de l’ancien mode de valorisation, mais si la lutte de classe s’y concentre, c’est qu’il s’agit également de la transformation du rapport entre le prolétariat et le capital.

Intégrer la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, c’est également intégrer sa reproduction temporelle, c'est-à-dire intégrer dans le procès du capital la continuité du cycle d’entretien des forces de travail : entretien du chômeur et du malade, couverture des charges familiales, moyens d’existence des retraités. Cependant, dans la valorisation intensive, les consommations collectives se dégradent, et leurs coûts s’élèvent rapidement, finissant par annihiler la tendance générale à la hausse du taux de plus-value.

En effet, la collectivisation du travail, telle qu’elle s’est développée jusqu’à présent, avait pour base le système des machines, de cette façon là, elle répondait aux limites de la plus-value absolue en domination formelle, le procès de travail ne trouve alors sa plus haute efficacité que dans la production répétitive en grande série de produits banalisés. Il est totalement inadéquat à la production des services dits collectifs.

Il est important de comprendre que nous n’avons pas affaire ici à un impondérable technique. Abaisser la valeur de la force de travail ne pourrait qu’être abaisser la valeur des marchandises entrant dans la consommation individuelle du travailleur et de sa famille, pour la bonne raison que la collectivisation de la force de travail et l’intégration de la continuité du cycle d’entretien dans la reproduction du capital sont l’œuvre de la valorisation intensive qui détruisit toutes les formes spécifiquement précapitalistes de cette continuité (liaison avec la terre, charité, mutuellisme). C’est en abaissant la valeur individuelle de la force de travail que sont crées la collectivisation de celle-ci et l’intégration dans la reproduction du capital de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail.

Lorsqu’avec la crise la valeur de la force de travail revient au centre des problèmes de reproduction du capital, cette contradiction enfantée par la domination réelle devient très aiguë.

« Ou bien ces services sont produits par des capitalistes avec des méthodes non évolutives et leur coût croit vertigineusement au fur et à mesure que leur demande sociale progresse. C’est le cas des services de santé. Ce coût soit nécessairement se retrouver en hausse rapide du salaire direct. Ou bien, ces services sont produis par des collectivités publiques. Ils absorbent alors du travail qui est improductif du point de vue de la création de plus-value. Loin d’être un complément de travail productif de plus-value, ce travail improductif lui est antagonique du point de vue du capitalisme, lorsqu’il absorbe une part du travail social qui s’accroit plus vite que le montant total de la plus-value. Il se produit alors une hausse du coût social de reproduction de la force de travail qui se manifeste par diverses conséquences financières. Le financement peut peser sur l’accumulation capitaliste se plusieurs manières. Ou bien il gonfle le salaire direct avec reprise par l’impôt sur le revenu. Ou bien il est prélevé sur le profit global par différentes modalités. Dans tous les cas, il s’agit d’une limitation de la plus-value relative et par conséquent d’une entrave à la loi d’accumulation. Tant que les transformations majeures de marchandises banalisées et l’essor correspondant du mode de consommation étaient les forces prédominantes, les coûts collectifs de la reproduction du salariat pouvaient être contenus et la hausse du taux de plus-value parvenait à s’imposer. Mais ces forces elles-mêmes engendrent un accroissement de plus en plus rapide des coûts collectifs en même temps qu’elles épuisent les potentialités contenues dans la mécanisation du travail. Il n’est donc pas étonnant que la crise de l’organisation du travail soit en même temps le moment d’une offensive générale de la classe capitaliste pour comprimer les dépenses sociales et l’époque du délabrement financier des collectivités publiques. Tous ces phénomènes sont des manifestations indissolubles de la crise de reproduction du rapport salarial. » (Aglietta, op. cit., p. 143) Alors que le coût du salaire direct par unité de valeur ajoutée globale est celui qui a le moins augmenté depuis la Seconde Guerre mondiale, le coût unitaire du salaire indirect est au contraire celui qui a, de loin, le plus augmenté et dont la croissance a véritablement explosé à partir de 1965, du début de la crise.

L’intégration de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail est donc un des axes sur lesquels se fixe la lutte de classe dans la crise de la valorisation intensive et son procès de restructuration. Cette intégration est partie prenante de la restructuration en cours qui vise à poser la reproduction des rapports sociaux capitalistes comme reproduction de chaque capital particulier, ce qui naturellement induit une transformation du procès de travail.

En France, au cours de cette période, de nombreuses grèves éclatent, comme à Billancourt en 1971 sur les catégories, les qualifications. C’est le rapport entre le reproduction collective de la force de travail directement engagée dans le processus de production et le  travailleur individuel qui est en jeu ; nous avons vu les fondements du bouleversement de ce rapport dans l’évolution du procès de production immédiat en valorisation intensive. Si l’on rencontre le même moment en Angleterre, c’est en Italie qu’il est le plus virulent. À partir de 1968 : « les deux revendications les plus importantes et qui marquent la rupture d’une certaine forme de consensus ouvrier, seront : l’abolition des “zones” salariales et la révision des pensions. La première, en effet, qui engendrait de graves facteurs de division interne chez les travailleurs, et qui de plus faciliterait leur surexploitation dans plusieurs secteurs privilégiés où la main-d’œuvre était dite à meilleur marché, renforçait la division Nord-Sud, accentuait le sous-développement du Mezzogiorno en favorisant l’hémorragie humaine et rendait possible le maintien dans ces mêmes régions d’un système industriel figé, fondé sur l’existence de microentreprises versant de bas salaires (…). La demande d’abolition des “zones” est donc une manière encore détournée mais produisant des effets directs, de contrôler le nouveau mode d’accumulation mis en place par la bourgeoisie italienne et l’orientation prise par la restructuration d’ensemble de l’économie au cours des années 1964-1965. » (Grisoni et Portelli, Luttes ouvrières en Italie de 1960 à 1976, Aubier-Montaigne)

Dans ces luttes sur le caractère collectif de la force de travail engagée dans le procès de production, on retrouve naturellement l’unité qui dans la valorisation intensive domine les diversités de stades de développement et qui se manifeste avec les nécessités de la rationalisation dont nous venons de parler.

Une autre caractéristique des revendications portant sur la force de travail engagée est leur égalitarisme à propos des qualifications et des catégories. Le développement du capital en effet [élimine] toutes références aux distinctions techniques entre travailleurs, les catégories ne sont qu’une hiérarchisation nécessaire dans un procès de travail dont le capital est l’unité et qui a pour substance la production de plus-value.

La formation d’une force de travail gérée collectivement face au capital est, nous le savons, corollaire de l’intégration de la continuité du cycle d’entretien des forces de travail, c’est pourquoi on passe en droite ligne des revendications portant sur la collectivisation de la force de travail engagée à celles portant sur la continuité du cycle d’entretien. Les luttes en Italie montrent ce mouvement : « avec la revendication et l’assistance sont posés des problèmes traditionnellement exclus du chap. des luttes sociales, à savoir le statut des handicapés physiques et mentaux, l’aide aux vieillards, aux invalides, etc., c'est-à-dire les problèmes concernant une minorité sociale délaissée, sous-assistée et confinée dans des “territoires” de gardiennage plus que de soins. » (Ibid., p. 123) Les revendications des chômeurs, des exclus, des handicapés sont intégrées à celles de la force de travail engagée dans le procès de production immédiat et cela parce que les revendications de celle-ci portent sur son caractère collectif.

La revendication du salaire garanti, ou même du salaire « politique », si elle apparaît de la façon la plus forte en Italie est générale dans cette période de la crise. Nous avons vu son origine dans les développement du capital et même si l’on dépasse les simples louanges à la solidarité ouvrière, il ne s’agirait pas de voir dans ces revendications l’amorce d’un processus révolutionnaire en ce qu’elles briseraient la relation entre travail et productivité. Nous savons que c’est le développement du capital lui-même sui brise cette relation et même si la revendication du salaire garanti est impossible à satisfaire par le capital, elle n’en est pas pour autant révolutionnaire. Cette revendication marque la crise d’un type particulier de développement de la valorisation intensive qui a crée cette force de travail collective et intégré la continuité de son cycle d’entretien et la restructuration du capital vers un âtre mode de développement de la valorisation intensivef. Prise dans la décomposition du programme, elle marque une volonté de généralisation du travail salarié, d’extension et d’uniformisation de la condition prolétarienne, mais cela sur la base de la reconnaissance de l’inessentialisation du travail dans le procès de production immédiat. Cette contradiction n’est qu’apparente une fois replacée dans la décomposition du programmatisme.

Le caractère collectif de la reproduction de la force de travail où les « coûts sociaux de la croissance », ne tiennent pas seulement à la continuité du cycle d’entretien, mais aussi aux conditions de mise en œuvre de cette force de travail : logements, transports. Ainsi le secteur extra-travail dans lequel est intégré la reproduction collective de la force de travail va de l’éducation aux transports en passant par la santé, le logement, la retraite, les pensionnés, etc. avec la valorisation intensive, logements et transports sont devenus des services collectifs dont la rationalisation dans la première phase de la crise est indispensable à l’abaissement de la valeur de la force de travail.

Dans cette première phase de la crise, il n’est pas rare de voir la lutte d’une ou plusieurs entreprises d’une ville ou d’une région mettre en cause l’ensemble des processus sociaux de reproduction de la force de travail matérialisé dans le contrôle de la ville. On pourrait citer la grève de la Seat à Barcelone, fin 1971  (Luttes de classe, février 1972), ou alors en 1972, les grèves qui se déroulèrent dans la province de Québec.

Dans cette province, les activités furent paralysées, les stations de radio aux mains des travailleurs, certaines villes sous contrôle ouvrier. À l’origine, on a un conflit entre les fonctionnaires et le gouvernement du Québec. À la suite de nombreuses revendications salariales et après l’échec des négociations, la grève illimitée est décidée la 11 avril (200 000 grévistes). Le 9 mai, jour où trois leaders syndicaux entrent en prison, mouvements de grève, occupations et manifestations naissent un peu partout. Le lendemain, 10 mai, Sept Îles, agglomération de 22 000 habitants devient ville « libre », paralysée par la grève et « contrôlée » par les travailleurs : métallurgistes, ouvriers du bâtiment, fonctionnaires, enseignants, employés du port, cheminots et machinistes. Pendant ce temps, les grévistes occupent les stations de radio CKCN, les routes d’accès sont bloquées et les commerces fermés. Le mouvement fait tâche d’huile dans les villes avoisinantes, notamment dans les centres miniers de Port Castres, Gagnon, et Murdochville et sur la côte nord où plusieurs villes sont aux mains des grévistes. À partir du 15 mai, le mouvement s’essouffle et les syndicats parviennent à reprendre la direction du mouvement qui s’arrête avant même que ne reprennent les négociations (cf. Luttes de classe, novembre 1972).

En Italie, les luttes portent plus directement sur quelques objectifs particuliers, comme le logement ou les transports, elles peuvent être comprises comme un moment de cette unification du prolétariat dont nous parlions car elles mettent alors en mouvement des fractions du prolétariat non directement intégrées dans le processus de production. Elles ont cependant aussi la signification propre d’avoir pour enjeu l’intégration de la reproduction collective de la force de travail dans le cycle du capital. La rationalisation de ces secteurs de production entrant directement dans la reproduction de la force de travail en tant que force de travail collective est un élément important des tentatives d’abaisser la valeur de la force de travail dans la première phase de la crise.

Rationaliser la reproduction de la force de travail, c’est, en France, avec les lois Chalandon puis Galley, la « crise du logement social » qui se traduit par une attaque tous azimuts contre la petite propriété foncière (réforme des coefficients d’occupation des sols), contre la petite industrie dispersée du bâtiment à travers la politique de modèle de logements agréés par le ministère (1969) qui ouvre la voie à l’industrialisation du secteur du bâtiment et travaux publics. Tout cela se traduit par une hausse généralisée des prix et des loyers, parallèle à une baisse de qualité du logement social, l’objectif déjà présent dans cette politique étant que le secteur privé prenne le relais afin que « les maisons soient produites dans les mêmes conditions que les automobiles » (Entreprise, juin 1969). Cependant, il s’agit là d’une tendance (la privatisation) sans cesse contrecarrée dans cette phase :échec du projet Chalandon–Chaban-Delmas à l’Assemblée Nationale sur la réforme de la propriété foncière, mais qui contient déjà tout ce qui se passera en 1975 avec la rapport Barre sur la réforme du financement du logement, qui débouche sur « la vérité des prix » (reforme de l’épargne logement, gestion privée des offices HLM et aide personnalisée au logement qui revient à transférer aux entreprises de construction une part du salaire différé).

Les limites de la lutte de classe

Refus du travail, marginalisme, autogestion et gauchisme

Il y a comme enjeu de toutes ces luttes extra-travail (autant celles portant sur la continuité du cycle d’entretien que sur les conditions sociales de mise en œuvre de cette force de travail collective) une formidable réorganisation du rapport entre le prolétariat et le capital[3]. Ces luttes ont, comme on l’a déjà remarqué, une signification propre dans la décomposition du programmatisme. On peut dès l’abord relever l’inanité de la théorisation du couple intégration/autonomie. Il faut bien comprendre que l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle du capital n’est qu’un mode d’être du rapport d’exploitation entre le prolétariat et le capital, donc de leur contradiction, sur la base de la plus-value relative. « L’autonomie » qui apparaît à cette époque n’est que la façon dont se comporte la lutte du prolétariat dans la crise de cette intégration, dans la transformation du rapport entre le prolétariat et le capital. Elle ne peut être l’amorce d’un processus révolutionnaire car son « originalité » ne repose en fait que sur une pratique programmatique fondée sur l’inessentialisation du travail, contradictoire dans son fondement, elle est multiforme dans ses manifestations et ne peut que déboucher sur l’impasse qui lui est consubstantielle (le terrorisme). Elle manifeste à bien des égards les limites de la lutte de classe, dans cette première phase de la crise, limites dues à une exacerbation de la décomposition du programmatisme.

Ces limites que l’on trouve dans les fondements mêmes de l’autonomie sont celles aussi que manifestent le refus du travail, le marginalisme ou même les tendances à l’autogestion et à la fin du gauchisme. Ce que l’on retrouve dans le refus du travail au travers de l’absentéisme, du sabotage, des changements constants de lieux de travail, des grèves sauvages, surtout développé aux États-Unis, c’est la même impasse que celle que fonde l’idéologie autonomiste ou que le marginalisme pousse à l’extrême. Le grand développement du marginalisme dans ces années de la crise manifeste bien la limite de la décomposition de l’action programmatique du prolétariat, le marginalisme étant à la fois tentative de réorganisation de toute la vie sociale et impossibilité manifeste que le travail soit la base de cette réorganisation. Le marginalisme n’est pas à opposer dogmatiquement au « moment ouvrier », il constitue bien la limite de ce mouvement, en ce que, dans son rapport au capital, il ne peut encore dépasser le programmatisme alors que le travail ne peur plus être libéré afin d’être la base nouvelle de la société.

C’est également la même situation contradictoire et la même limite que l’on rencontre dans les tendances à l’autogestion qui apparaissent, que ce soit en France ou en Angleterre. En France, après Lip, c’est à Romans et à Cerizay que l’on pratique la production et la paie sauvages. De la même façon, en Angleterre, l’occupation, même quand elle s’accompagne de production et de paie sauvages, n’est pas une prise en mains des moyens de production dans le plus pur style programmatique, mais, dans la valorisation intensive, le travail est si totalement spécifié comme travail salarié (cf. supra) que cette occupation ne peut être que la recherche d’un nouveau patron.

« Ce qui se passait à Fakenham, à l’usine de chaussures, étai certainement des plus intéressants ; l’usine appartenait à un trust de Norwich qui travaillait à perte et voulait la fermer. Les ouvrières n’occupèrent pas seulement les ateliers, mais continuèrent la production. Ici aussi, on parlait de « work-in » (comme aux chantiers navals UCS et pour la même raison). Mais la comparaison s’arrêtait là. Il n’y avait pas à Fakenham de shop-stewards pour donner des ordres. Le work-in était organisé démocratiquement, entièrement sous contrôle de la base. Les femmes occupaient l’usine nuit et jour ; elles y avaient même amené leurs mômes. Poursuivre la production ne signifiait pas continuer à faire des chaussures. Elles fabriquaient des ceintures, des jupes, des sacs, qu’elles vendaient en ville à bas prix pour acheter du cuir. Le trust renonça à faire appel à la police. Les ouvrières le forcèrent même à autoriser l’utilisation des machines. L’occupation dura plus de trois mois. Là aussi, l’usine fut vendue, mais les emplois furent maintenus. » (Luttes de classe autonomes en Grande-Bretagne, 1945-1977, Cajo Brendel, Échanges et mouvement, p. 69)

Le plus souvent, les nombreuse occupations avec « work-in » qui se déroulent en Grande-Bretagne dans les années 1971 et 1972 n’aboutissent qu’à la reprise de l’usine par une nouvelle firme. Une telle conclusion de ces mouvements, qui n’est bien souvent qu’un dernier épisode avant la fermeture définitive, signifie que le travail, en tant qu’il est totalement spécifié en tant que travail salarié, ne peut qu’impliquer le capital dans des tentatives d’affirmation.

On ne peut séparer l’aboutissement de ces luttes, et le processus lui-même de la lutte, qui lui manifesterait un contenu révolutionnaire, ne serait-ce que de façon embryonnaire. Une telle démarche refuse de reconnaître que le prolétariat est une classe du mode de production capitaliste et dans le processus de décomposition du programmatisme, on est contraint à toutes sortes de contorsions théoriques pour poser, dans les tentatives d’affirmation du travail, une amorce de processus révolutionnaire. La décomposition du programmatisme ne pouvait reconnaître l’appartenance totale du prolétariat au mode de production capitaliste et la révolution comme autonégation du prolétariat ne comprend les échecs des mouvements de classe non pas de façon intrinsèque mais toujours comme des insuffisances du développement et est toujours contrainte de séparer les résultats d’un pseudo processus d’auto-organisation ouvrière, qui seul compterait.

En fait, c’est à la décomposition pratique du contenu programmatique de la lutte de classe que l’on assiste dans cette première phase de la crise : la libération du travail comme nouvelle organisation de la société est en crise de décomposition. C’est là la limite de toutes les luttes de cette période qui ne peuvent encore dépasser le programmatisme.

De façon générale, on peut dire que la décomposition du programmatisme n’est pas le simple essoufflement de ce qui existait avant, une fin de course en quelque sorte, la décomposition du programmatisme fait naturellement partie de l’ère historique du programmatisme, mais elle a également une signification et une base propre, c’est le programmatisme fondé sur l’inessentialisation du travail, ce n’est donc pas seulement un essoufflement, mais un processus qui a sa propre positivité.

Appartiennent également à cette période l’importance puis le rapide déclin du « gauchisme ». À partir de la fin des années 1960, la crise du rapport entre les classes qu’est la valorisation intensive, est une crise de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, c’est sur cette crise, qui remet en cause les organisation « traditionnelles » (et leur contenu) de la classe ouvrière, que se fonde le gauchisme. Simultanément à cette remise en cause, la crise de la valorisation intensive comme crise de la domination réelle permet de « généraliser » chaque lutte au niveau de la reproduction des rapports sociaux (c’est l’époque des grandes campagnes), elle permet, en ce qu’en domination réelle, la société n’est plus que le vaste métabolisme du capital, de « passer de l’usine à l’État ».

Il y a de la part du gauchisme revivification de la politique. Dans la crise de la valorisation intensive, le gauchisme se présente comme un processus de « politisation des conflits ». cependant, cette politisation échoue. Le déclin du gauchisme est inséparable des causes de son émergence. Il s’agit de l’impossibilité dans la décomposition du programmatisme de déboucher directement de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société, d’où l’allure de processus de marginalisation dans les zones extra-travail que prend le déclin du gauchisme.

En France, c’est dès le début des années 1970, que le processus s’enclenche, la manifestation la plus typique de celui-ci étant l’évolution du groupe « vive la révolution » ; il y a déclin du gauchisme en quotidiennisme (« Front de libération de la jeunesse », « Front homosexuel d’action révolutionnaire », « Mouvement de libération des femmes »), c’est l’époque de « Tout » et de son slogan « Tout est politique », la grande vogue de Charlie Hebdo et bientôt, la synthèse de tout cela dans le quotidien Libération.

D’autre part, en Italie, durant les mêmes années, les groupes gauchistes florissant depuis l’Automne chaud de 1969 fondent comme neige au soleil selon un mouvement signifiant bien cette impossibilité, qui forme la décomposition du programme, de passer de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société, sur la base de ce qu’est le prolétariat dans le capital. Les groupes gauchistes laissent la place à des groupes strictement ouvriéristes. Durant l’année 1972, à Turin, des ouvriers sortis de « Lotta continua », de « Potere Operaio », etc. forment des groupes ouvriéristes qui publient un journal intitulé Compagni della Fiat ; des initiatives analogues se rencontrent dans d’autres villes. À Milan, un groupe d’ouvriers avait adressé une lettre à tous les groupes pour annoncer son retrait de la prétendue « Assemblée ouvrière autonome » de l’Alfa Roméo.

Le non dépassement des syndicats

C’est finalement le non dépassement des syndicats, malgré les très nombreuses grèves sauvages, qui synthétise le mieux les limites de la lutte de classe dans cette première période en tant qu’elle n’est que décomposition du programmatisme. Même si de par sa base propre, elle manifeste la rupture du rapport entre les classes de la valorisation intensive, elle ne peut déboucher que sur une impasse et ne peut dépasser la défense de la condition prolétarienne.

La flambée internationale de grèves sauvages au début des années 1970 manifeste la crise du rapport entre les classes de la valorisation intensive, c'est-à-dire une crise de la reproduction de la force de travail dans la reproduction générale du capital. Cependant, il ne faut pas opposer de façon simpliste les grèves sauvages à cette intégration. Nous savons en effet que cette intégration c’est l’extraction de plus-value relative, donc une forme particulière de l’exploitation et de la contradiction entre le prolétariat et le capital. il ne s’agit donc pas, sauf si on a une vision formelle de la révolution, de comprendre ces grèves comme l’amorce d’un processus révolutionnaire, en ce qu’elle serait auto-organisation des travailleurs.

Dans cette première phase de la crise, la lutte de classe du prolétariat, si elle est bien la rupture et la crise de « l’intégration », ne l’est qu’en ne dépassent pas un programmatisme radical, qu’en étant pratiquement ce programmatisme très instable et en dissolution, fondé sur l’inessentialisation du travail. Inessentialisation qui, prise sous un autre aspect, est la même chose que la totale spécification du travail comme travail salarié, c'est-à-dire le rapport force de travail/capital en domination réelle.

L’impossibilité de passer en droite ligne de la défense de la condition prolétarienne à la réorganisation de la société sur la base du travail libéré de la domination capitaliste, explique l’échec de ces grèves sauvages dans leur aspect de dépassement du syndicat. Ce non dépassement manifeste clairement que ce qu’est le prolétariat dans le capital n’est pas l’élément positif à dégager pour produire le communisme, comme le laissent entendre les théorisations de la grève sauvage : « il s’agit d’encourager de toutes les manières, l’organisation des travailleurs à la base, la prise par des assemblées démocratiques de toutes les décisions (…), le véritable succès d’une lutte se mesure aux progrès que fait, grâce à elle, l’organisation de base des travailleurs, germe de la future société communiste. » (Luttes de classe, septembre 1969) Faisant le bilan des luttes en 1971, dans son numéro de juin 1972, Luttes de classe écrit : « (…) la classe ouvrière n’a pas su dépasser le palier sur lequel elle avait placé ses luttes des trois années précédentes. N’ayant pas avancé, elle a reculé. Mais pour avancer, il aurait fallu donner une nouvelle impulsion aux grèves sauvages, c'est-à-dire notamment, s’organiser de telle sorte que, une fois lancé, le conflit puisse déborder le cadre où il était né (ateliers, usine ou secteur d’activité) et reste sous la seule autorité de la base. Les nouvelles formes d’organisation n’étant pas apparues, les syndicats ont pu récupérer des mouvements qui leur avaient échappé au début (grève du métro à Paris), et les condamner ainsi à l’échec. De plus en plus, en 1971, les syndicats prennent l’initiative des grèves et les contrôlent de bout en bout (les postes britanniques, l’industrie métallurgique du Wurtemberg, les cheminots en France). Cette syndicalisation des grèves, que l’on retrouve également en Italie, s’est confirmée au cours des premiers mois de 1972 (…), renversement de tendance par rapport à la période 1967-1970, au cours de laquelle la proportion des conflits sauvages n’avaient cessé d’augmenter. »

Si, comme le remarque Luttes de classe, les conflits n’ont pu s’étendre géographiquement et demeurer organisés à la base, « préfigurant » ainsi la société communiste, cela tient précisément à quelque chose que Luttes de classe ne peut reconnaître : le fait que la défense de la condition prolétarienne ne peut en tant que telle dépasser le capital, d’où le fait qu’elle ne peut corrélativement dépasser la syndicalisme que momentanément, quand les rapports de la valorisation intensive sont en crise. Le non dépassement des syndicats, c’est l’impossibilité de faire de ce qu’est le prolétariat dans le capital la base de l’organisation de la société communiste. Cela apparaît également dans l’impossibilité, par exemple en Italie, des ouvriers à créer des relations directes, le travail est totalement spécifié comme travail salarié, il ne peut plus être une base propre d’organisation en dehors de son implication réciproque avec le capital, ce qu’exprime le syndicat (voir, en Italie, dans l’année 1972, les luttes de Siemens, Philips, Burletti, Alfa-Roméo, Luttes de classe, juin 1972). On pourrait relever la même chose en Grande-Bretagne avec le déclin des shop-stewards, ou alors avec cette grève exemplaire contre les syndicats qui ne fait rien d’autre que donner naissance à un nouveau syndicat : « une grève sauvage éclate le 2 avril 1970  à la verrerie de Pilkington, Saint Helens, près de Liverpool. Elle dura sept semaines. Les grévistes durent se battre sur deux fronts : d’un côté, le réactionnaire n°1, Lord Pilkington, patron de la verrerie, d’un autre, le syndicat de Lord Cooper (NGMWV), briseur de grève. C’était tellement évident qu’une idée surgit au cours de la grève : formons un nouveau syndicat : The Glass Workers Union. Ce qui fut dit, fur fait. Peu après, c’était aussi l’échec. Pour une raison toute simple, les deux Lords, Pilkington et Cooper, la main dans la main, ne laissèrent pas la moindre place au syndicat formé par la base. Les travailleurs de Saint-Hélens comprirent aussitôt que le capitalisme moderne ne laisse aucune place pour un tel syndicat. » (Cajo Brendel, Ibid., p. 24-25) Et qu’aurait fait ce nouveau syndicat, de différent de ses confrères, nés eux aussi (il y a longtemps), à partir de la base, c’est au moins ce que se demande Luttes de classe racontant la même grève.

Tout aussi explicite est le bilan du comité d’action cheminot de Tours (Lutte de classe, juin 1973). Le comité d’action est crée après la grève de mars 1969. La plateforme de départ tourne autour de l’antisyndicalisme, des revendications antihiérarchiques, des conditions de travail, des formes de luttes et de la démocratie à la base. Déjà, lors de la grève de mars 1969, sur l’initiative du CA, les roulants avaient imposé des AG, avec décisions prises par celles-ci. Un article exprimant les préoccupations du CA fut envoyé aux Les crises de mai, qui le publièrent. À la suite de celui-ci, des cheminots de Lyon, Limoges et Paris répondirent et très vite une réunion fut organisée : liaisons, journal commun. Dans le but d’aboutir à une critique globale de la société, des cycles de réunions furent organisés sur des problèmes tels que l’école, la médecine et l’urbanisme (qui n’eurent pas lieu). Cependant, le CA poursuit son bilan en écrivant : « au cours des grèves dernières et notamment celles de juin 1971, notre manque d’initiative face aux syndicats (incapacité d’organiser une autre réunion lorsque les syndicats nous empêchèrent de prendre la parole), démontre à l’évidence que nous sommes encore victimes d’un complexe syndical. Devant la force encore importante à la SNCF du syndicat, nous sommes encore timorés et nous n’osons pas prendre d’initiatives. Toute notre action est fonction de celle des syndicats. » Ensuite, le comité d’action rappelle un texte écrit en avril 1970 : « pour les CA, la finalité est le socialisme, et les voies pour y parvenir. Ce postulat posé, la recherche, parmi l’arsenal revendicatif, de revendications qui, si elles sont posées, accentuent les contradictions du capitalisme et rapprochent l’aube du socialisme, est leur objectif. Ce sont les 40 heures immédiates, le chômage, les conditions de travail et de vie en général. Aujourd’hui, ces revendications son travail posées par les ouvriers en luttes. Mais elles sont posées dans un cadre réformiste (…). Il reste à unir l’élément “social” de ces problèmes, de ces luttes, à l’aspect “politique”, à donner un cadre révolutionnaire. Faire passer les masses de la conscience “sociale” à la conscience “politique”, le rôle de CA est pédagogique, “suicidaire”. »

Mise à part  l’idéologie sous-léniniste, agrémentée de dépérissement de l’organisation qui enveloppe tout ça, pratiquement, le comité d’action constate l’impossibilité de passer de la défense de la condition prolétarienne au socialisme, et cela dans son impossibilité pratique à dépasser le syndicat, et même, on pourrait ajouter, à dépasser dans sa propre pratique, le syndicalisme.

Puisqu’il s’agit de « pédagogie », l’enseignement que l’on peut tirer, c’est que dans la crise de la domination réelle, on ne peut pas passer de la défense de la condition prolétarienne à la révolution comme développement de ce qu’est le prolétariat dans le capital. cette impossibilité est déjà, si l’on veut, présente à la racine d’une telle pratique, dans sa nécessité à déborder le cadre syndical, qui n’est que la situation normal dans le capital, de la défense de la condition prolétarienne et de ses avatars.

La même incapacité, normale dans un rapport de classe qui ne peut dépasser le programmatisme, à dépasser les syndicats, se retrouve même en Italie. La lutte de classe en tant que rapport entre les classes comme crise de la valorisation intensive, ne peut être qu’une décomposition du programmatisme. En Italie, « face aux pressions de la base, à la croissance et au développement de l’autonomie ouvrière, qui dans sa phase spontanéiste échappait souvent au contrôle des centres syndicaux, ceux-ci on travail été obligés de concéder un modèle d’organisation plus proche de la base, qui toutefois leur donne en même temps de plus grandes possibilités de contrôle sur cette base elle-même. Si on fait un bilan, depuis la constitution des conseils, jusqu’à aujourd’hui, nous ne pouvons que constater que ceux-ci sont restés toujours suffisamment contrôlés par les centres syndicaux. Ces derniers les font fonctionner lorsqu’ils sanctionnent ce que les syndicats ont décidé d’avance et les bloquent lorsqu’ils expriment la position de la base. Nous avons vu comment lors de l’élaboration de la plateforme pour la convention collective des métallurgistes, une série de positions avancées, qui avaient prévalu dans les plus grandes usines de Milan, on tété supprimées dans la phase finale du congrès de Gênes (…). C’est l’action ouvrière directe qui doit conditionner les conseils d’usine et le syndicat. » (texte de Proletari autonomi, cité par Luttes de classe, janvier 1974)

« Indéniablement, ce sont les syndicats qui ont encaissé la première onde de choc émanant des initiatives ouvrières des années 1968-1969. Depuis lors, ces organisations ont su s’adapter et renforcer leurs structures propres en demeurant l’instrument privilégié des négociations avec le patronat, mais aussi en adoptant une structure suffisamment souple – on le verra notamment avec le problème des délégués – de représentation ouvrière qui leur donne la possibilité, lorsqu’une lutte prend naissance en dehors d’elles, de la canaliser, rapidement, pour en prendre le contrôle et en même temps, de connaître assez précisément le degré de mobilisation comme les éléments de mécontentement des travailleurs. » (Grisoni et Portelli, Ibid., p. 24)

Partant de la défense de la condition prolétarienne et faisant pratiquement la démonstration que de celle-ci, on ne passe plus en domination réelle à la révolution, les organes de luttes spontanées n’ont jamais réellement constitué une alternative à l’organisation syndicale car justement, à cause de l’impossibilité précédente, la défense de la condition prolétarienne ne pouvait que demeurer d’une façon ou d’une autre le contenu du syndicalisme : « mais, aux assemblées ouvrières spontanées (FIAT), succèdent bientôt des assemblées contrôlées par les organisations syndicales. Celles-ci, d’ailleurs, dès la fin de l’année 1969, on travail réussi à implanter dans les usines des structures organisationnelles, de type démocratique, qui viennent d’abord se juxtaposer, puis supprimer les organisations autonomes de masse issues des premiers mouvements spontanés. » (Ibid., p. 134)

Que ce soit en Italie ou ailleurs, à propos du non dépassement des syndicats, il faut éviter deux compréhensions unilatérales. Le non dépassement ne provient pas d’une récupération syndicale, il est évident comme on l’a cru, que s’il y a non dépassement, c’est bien parce que ces mouvements spontanés ne dépassent pas la défense de la condition prolétarienne et que celle-ci n’est plus, en domination réelle, l’antichambre de la révolution, il ne peut donc s’agir de « récupération » au sens où il y aurait étrangeté entre le récupéré et le récupérant. Le fait que ces mouvements spontanés ne dépassent pas les syndicats leur est bien intrinsèque.

Mais, inversement, il ne s’agit pas de voir là qu’un épisode d’un processus de refonte des syndicats, que quelque chose de mineur ; il ne s’agit pas, sous prétexte de non dépassement des syndicats, de gommer l’opposition de ces mouvements spontanés aux syndicats, ce serait oublier la crise de la valorisation intensive, la décomposition du programmatisme.

Durant la première parie de la crise, toutes les caractéristiques et les limites de la lutte des classes se trouvent parfois concentrées dans de vastes mouvements sociaux comme Mai 68 en France, l’Automne chaud de 1969 en Italie, les émeutes de Pologne en décembre 1970, les événements du Portugal en 1973. Par rapport à ce que nous avons déjà dit, l’élément nouveau de ces mouvements est la concentration de ce qui par ailleurs est épars. Cette concentration est toujours le fait d’aires capitalistes où la crise a un caractère duel, à la fois crise de la valorisation intensive et  crise de restructuration du capital au niveau de la valorisation intensive, d’où le caractère général des mouvements qui touchent plus ou moins tous les aspects de la société même si tous manifestent que la situation immédiate du prolétariat n’est plus une positivité à dégager et si c’est sur ce point que butent tous ces mouvements.

Ce dernier point est le fil conducteur de toutes les luttes de classes de cette période dans la diversité de leurs aspects. Elles signifient la crise de la valorisation intensive et des rapports entre les classes qu’elle définissait, d’où « l’autonomie » de ces luttes, c'est-à-dire leur contradiction avec « l’intégration » définissant les rapports entre les classe dans la valorisation intensive et simultanément la limite qui est intrinsèque à ce retour radical au prolétariat lui-même : le fait qu’il n’y a plus en domination réelle branchement immédiat entre la situation donnée de la classe et la révolution (bien sûr, il n’y a que le prolétariat qui fait la révolution, mais ce ne pourra être comme dégagement de la domination capitaliste de ce qu’il est dans le capital).

Nous avons dans cette simultanéité, toute la pratique qu’est la décomposition du programmatisme dans son opposition au capital et dans les limites de cette opposition. Dans « l’autonomie », en tant que théorie, la décomposition du programmatisme parvient même à parler d’autonégation du prolétariat sur une base programmatique, cela en se fondant sur le procès d’inessentialisation du travail. Il s’agit toujours d’une démarche programmatique : autonégation du prolétariat sur la base de ce qu’il est dans le capital, et qui se dégage (inessentialisation du travail).

Nous avons dit au cours de cette analyse, qu’il ne fallait pas seulement comprendre la décomposition du programmatisme comme un processus d’essoufflement, d’extinction : c’est un mouvement qui a une dynamique propre qui est la crise de la valorisation intensive. n’étant pas simple essoufflement, il est par là aussi quelque chose de transitoire.


[2] Cf. « Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle ».

[3] Cf. « Notes sur la restructuration du rapport entre le prolétariat et le capital dans la crise actuelle ».

Le développement économique de la crise (1967-1975)

À partir du milieu des années soixante, toutes les données qui avaient fait la vigueur de la phase d’expansion capitaliste depuis la crise de 1930 et la Deuxième Guerre mondiale se retournent et s’orientent à la baisse. L’enjeu de la crise de 1930 avait été le passage à la valorisation intensive, passage qui impliquait le développement des « rapports contractuels » ente directions capitalistes et organisations ouvrières ; la socialisation d’une partie des dépenses de la reproduction de la force de travail (salaire reporté) et enfin une extension et une diversification des interventions économiques de l’État. Pour ce dernier point, sur lequel nous reviendrons, contentons nous de dire que la dévalorisation, en devenant le principe même de l’accumulation promouvait l’intervention étatique en lieu et place des crises cycliques classiques que la nouvelle organisation du rapport entre la dévalorisation et l’accumulation transformait en simple récession, supprimant ainsi leur rôle éminemment régulateur.

Le retournement de tendance au milieu des années soixante est visible au niveau de l’évolution de la productivité, du coût salarial social réel et, finalement, du taux de profit. Si l’on prend le cas des États-Unis, sur la période 1947-1971, « l’accroissement de la composition valeur du capital sur l’ensemble de la période est reflété par la croissance de l’amortissement du capital fixe par unité de produit plus rapide que celle du salaire des travailleurs productifs par unité de produit. On remarque également l’approfondissement spectaculaire de la plus-value relative dans la période 1958-1966, confirmant l’accélération de la baisse du coût salarial social réel dans cette période. La charge salarial et la charge d’amortissement par unité produite ont diminué toutes les deux, dégageant un profit accumulable par unité produite en croissance très rapide. On mesure par contraste l’ampleur et la brutalité de la cassure inaugurée en 1966 dans le rythme de progression de la productivité du travail et dans la décroissance du coût salarial réel. Cette rupture a provoqué une compression très forte du coût salarial unitaire des travailleurs productifs qui croit beaucoup moins vite que les autres composantes de la valeur ajoutée unitaire, sans pour autant empêcher le fléchissement du profit unitaire parce que la composition valeur du capital s’élève rapidement. » (M. Aglietta, Régulation et crises de capitalisme, Ed. Calmann-Lévy, p. 77)

En ce qui concerne le coût salarial social réel qui évolue en sens inverse se la plus-value relative, les tendances sont les suivantes :

–        constance de 1900 à 1917 ;

–        décroissance moyenne dans l’entre-deux-guerres (avec de fortes fluctuations dans les années 1930) au rythme de 0,9 % par an ;

–        décroissance plus rapide et beaucoup plus régulière dans l’après Deuxième Guerre mondiale jusqu’en 1966, au rythme de 1,4 % par an ;

–        constance en moyenne à partir de cette dernière date.

En ce qui concerne l’évolution du taux de profit, toujours aux États-Unis, Goux, dans Ruptures d’un système économique (Ed. Dunod, p. 278-279), conclut après avoir discuté la manière de calculer le taux de profit à partir des données statistiques existantes : « vrais profits non distribués. Il s’agit ici des profits non distribués corrigés de l’évaluation des stocks et de celle des amortissements. Ce sont donc les véritables profits de l’entreprise qui résultent de la bonne marche de l’affaire – bonne gestion – productivité accrue, etc. On restes stupéfait devant leur évolution. Ils passent de 4,3 milliards en 1946 à 23,4 milliards en 1976, soit une augmentation moyenne annuelle de 5,8 %. Non seulement ils n’ont pas suivi, et de loin, la moyenne de la hausse de la valeur ajoutée qui a été sur la même période de 8 %, mais ils se situent maintenant à des niveaux très bas, à peine la moitié de la somme totale des vrais profits. » Entre 1946 et 1976, les taux ont chuté d’environ 50 % en trente ans, passant de la valeur moyenne de 12 % à celle de 6 %. Ce résultat est d’autant plus significatif que 1976 est une année moyenne. On passe d’une année moyenne du taux de profit de 12,9 % en 1950 à 8,3 % en 1960 et 6,3 % en 1970. En ce qui concerne la France, « de 1956 à 1970, le taux de profit des sockeyes françaises a continué de progresser. La différence avec les États-Unis est donc nette. La période de reconstruction puis de forte croissance, au prix certes d’une durée de travail la plus forte d’Europe et d’une bonne productivité, a permis de dégager des taux de profit en augmentation. Depuis 1970, et surtout 1972, le mouvement s’est inversé. Les taux de profit ont fortement chuté et se sont retrouvés en 1976 en dessous de ceux de 1956. » L’évolution est la suivante : 12,8 % en 1956 ; 16,4 % en 1960 ; 18,2 % en 1970 ; 11,1% en 1976. On verra ensuite pourquoi la France n’est touchée que plus tardivement par le crise.

Pour fonder le début de la crise au milieu des années soixante, il suffirait encore de rappeler les récessions de 1964-1965 au Japon, de 1967 en Allemagne, dans lesquelles l’accumulation du capital de ces pays change de signification, la dévaluation de la livre sterling en 1967 qui ouvre l’ère du stop and go au Royaume-Uni et officialise la crise monétaire mondiale, ou encore de rappeler l’arrêt de l’expansion du capital américain durant cette période en Europe, selon les branches motrices de la phase d’expansion.

Le processus inflationniste comme crise de la valorisation en domination réelle

Cette première phase de la crise qui va se dérouler jusque dans les années 1974-75 correspond à un moment que l’on retrouve dans toutes les crises, la phase d’euphorie des affaires, de booms spéculatifs, de recherche de surprofits. Sa caractéristique nouvelle est sa longueur, son étalement, durant lequel se succèdent des périodes de plus ou moins haute conjoncture. La brève phase euphorique devient processus inflationniste s’étalant sur plusieurs années. Il faut ancrer dans la phase de prospérité antérieure cette transformation de la phase d’euphorie en processus inflationniste.

Conformément à la loi de la valeur, la métamorphose de la valeur du capital fixe dans celle des marchandises produites s’accomplit dur la période totale pendant laquelle il est en usage, de sorte que sa valeur s’annule au moment même où il est déclassé. Par conséquent, la capital fixe perd graduellement de sa avaleur à chaque cycle de production : « une fraction croissante de sa valeur totale se retrouve sous forme monétaire en tant que provision financière destinées à acheter ultérieurement les marchandises qui sont les moyens de production remplaçant ceux qui sont déclassés. » (Aglietta, Ibid., p. 82) En domination réelle, la mutation  accélérée des forces productives est la base matérielle de la productivité du travail en tant que source de la plus-value relative. Il n’y a cependant aucune raison pour que le rythme de modernisation des forces productives satisfasse la conservation de la valeur du capital constant au sens où les rythmes de renouvellement et de modernisation seraient identiques, il y a même de très fortes raisons qui militent en sens inverse : d’une part, la masse de capital constant est de plus en plus importante, augmentant également en valeur, d’autre part, cette augmentation de la composition organique elle-même nécessite son propre bouleversement pour qu’un accroissement supérieur de l’extraction de plus-value relative vienne valoriser cette masse croissante de capital. D’une part, dans le mode de production capitaliste, la reproduction des conditions de production implique la conservation de la valeur du capital fixe. Il y a une dévalorisation du capital. Il convient de ne pas confondre ce concept de dévalorisation avec la dépréciation du capital, puisque le premier entraine l’impossibilité de satisfaire complètement le second. » (Aglietta, Ibid., p. 83) Une partie du travail cristallisé dans les moyens de production n’est pas validée comme travail social dans l’échange. Avec la valorisation intensive, cette dévalorisation devient un phénomène intrinsèque au processus d’accumulation, elle en est même un mode de régulation. « L’obsolescence devient généralisée et permanente, ce processus est le substrat matériel de nouvelles modalités de la dévalorisation du capital. Étant intimement liée à la formation du capital, la dévalorisation ne se manifeste plus principalement comme une interruption brutale du cour de la dépréciation du capital. Elle fait partie des métamorphoses de la valeur en étant prise en compte dans formation de la provision financière pour le remplacement du capital fixe. » (Aglietta, Ibid., p. 89) L’inflation rampante inhérente à la valorisation intensive même en dehors des crises, est la façon dont sont supportées des pertes de valeur selon cette modalité de la dévalorisation du capital.

La renouvellement du capital fixe implique la création d’une provision financière « évidemment avancée à crédit puisqu’elle est incorporée dans les dépenses courantes, à laquelle ne correspond pas la réalisation d’un travail passé, puisque les éléments correspondants du capital constant sont dévalorisés par obsolescence. Mais cette provision financière entre dans le circuit du revenu pour acheter des moyens de production nouvellement crées. » (Ibid., p. 313-314) Il en résulte que la monnaie qui achète le produit du travail nouveau de la société dépasse constamment celle qui a été intégrée dans la formation du revenu : « comme le flux de monnaie intégrée doit nécessairement égaler le reflux de monnaie désintégrée, puisque l’un et l’autre proviennent de la même créance bancaire qui doit être éteinte après réalisation du revenu, l’adjonction au cours du circuit du revenu d’un flux monétaire dérivé de la réalisation du capital constant se porte sur le même produit du travail nouveau et doit réaliser la même valeur. La solution de cette contradiction est univoque : l’adaptation se fait par hausse de l’expression monétaire de l’heure de travail abstrait, c'est-à-dire par baisse de la valeur de la monnaie. Cette adaptation n’est possible que grâce à l’unification de toutes les monnaies bancaires en une seule monnaie nationale établie par la monnaie centrale sur le marché monétaire. » (Ibid., p. 313) La valorisation intensive connaît donc de façon permanente un régime d’inflation rampante et d’affaiblissement de la contrainte monétaire (réalisation de la valeur créée). On peut rajouter que cette inflation rampante est un mode de régulation de l’échange entre les deux secteurs du capital (biens d’équipement, biens de consommation). En effet, même si dans la valorisation intensive il y a élargissement rapide de la section II du fait de l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, cela n’empêche pas le développement inégal de la section I qui mène le rythme d’accumulation du capital. L’intensification de l’obsolescence (dévalorisation) avant que la dépréciation soit parvenue à son terme ouvre les débouchés requis par le développement inégal de la section I ; cela tend à neutraliser ce développement inégal.

Le début de la crise de la valorisation intensive marque une accélération de l’inflation rampante inhérente à ce mode de valorisation et sa transformation en accumulation cumulative au travers de la formation d’un structure instable d’endettement due à la suraccumulation du capital. L’accumulation est trop forte pour la valorisation. La suraccumulation du capital n’est pas étrangère à l’échange entre les deux sections de la production capitaliste, elle détermine la rupture de l’équilibre de ces échanges. Le capital n’entre pas en crise en raison d’une disproportionnalité entre ces sections, cette disproportionnalité de croissance étant sans cesse résorbée par l’accroissement de la plus-value relative, l’extension de la production et la dévalorisation du capital, c’est la crise de la valorisation, ou suraccumulation du capital qui détermine l’impossibilité delà réalisation effective du produit global dans l’échange entre les deux sections. Nous retrouvons une de nos propositions fondamentales selon laquelle c’est le rythme de la valorisation et l’évolution du taux de profit qui est cause des contractions ou extensions des échanges.

En 1966, la première phase de la crise se manifeste aux États-Unis comme un manque de moyens de financement qui naturellement ralentit la croissance des investissements des entreprises : « ces dernières années, les disponibilités des entreprises n’ont pas suffi à financer les investissements, en outre leur progression a été plus lente que celle des investissements, de sorte que les besoins en moyens de financement extérieurs se sont accrus rapidement. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, décembre 1966) En RFA, l’endettement extérieur des entreprises allemandes augmente considérablement, on assiste à une forte contraction des liquidités bancaires, les banques empruntent à l’étranger (OCDE, Études économiques, RFA, mars 1967). En France (OCDE, Études économiques, mai 1967), les coefficients de trésorerie sont abaissés à plusieurs reprises pour permettre aux banques de faire face aux échanges, les taux d’intérêt sont très tendus : « les caractère modéré de la reprise des investissements dans la nouvelle phase d’expansion de la demande semble correspondre pour une bonne part à des difficultés de financement des entreprises renforcées par l’atonie du marché des capitaux en 1966. » Au Royaume-Uni, 1966 et 1967 sont des années de manque de liquidités, avant même la dévaluation de la livre sterling ; on fait de nombreux appels au FMI et aux banques centrales étrangères. En 1967, en France, sont supprimés les derniers restes d’encadrement du crédit, ce qui permet de faire passer l’augmentation du total des crédits à l’économie de 4 % en 1966 à 8,7 % en 1967 (OCDE). Au Japon, par contre, en 1966-1967, l’économie ne réagit que faiblement aux mesures d’assouplissement de la politique monétaire, les investissements sont limités par les possibilités de crédits (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1967). Toujours en 1967, la RFA connaît une restriction très forte des liquidités, des secteurs de l’économie sont de plus en plus tributaires de l’emprunt, l’autofinancement qui au début des années cinquante représentait la moitié des investissements n’en représentait plus que le cinquième en 1965.

C’est à partir de cette situation que s’engage le processus inflationniste cumulatif en tant que phase euphorique des affaires et des investissements. La validation sociale des investissements réalisés, c'est-à-dire leur renouvellement et leur valorisation nécessite un affaiblissement constant de la contrainte monétaire. L’augmentation des investissements va s’accompagner d’un rythme de plus en plus soutenu de l’inflation ainsi que de la mise en place d’une structure d’endettement de plus en plus instable. Jusqu’en 1971, la phase d’euphorie n’en est qu’à ses débuts.

Aux États-Unis, en 1968, l’accroissement de la productivité se ralentit à nouveau, les coûts unitaires de main-d’œuvre augmentent, mais, malgré une orientation rigoureuse de la politique monétaire, la masse monétaire augmente rapidement ainsi que les taux d’intérêt. On assiste à une tension considérable sur le marché des capitaux : « la demande de capitaux émanant des sociétés non financières, des États et des collectivités locales, qui avait atteint des niveaux records en 1967, diminue quelque peu tout en restant élevée par rapport à ce qu’elle était généralement dans le passé. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, décembre 1968) En 1968, au Japon, l’économie connaît une phase d’expansion rapide, sans qu’aient été résolus les problèmes de financement des investissements ; la haute conjoncture ne fait même que renforcer ces problèmes.

Peu à peu, les contradictions de cette phase se font jour de façon plus claire. Aux États-Unis, 1969 est une année de ralentissement de la demande avec augmentation des prix et malgré la baisse de la consommation individuelle et de l’indice d’utilisation des capacités industrielles de production, la demande d’investissements fixes productifs se maintient et augmente même de 7,5 %. Il s’agit d’augmenter la productivité, de faire des économies de main-d’œuvre, plutôt que d’accroitre les capacités de production. Dans le même temps, malgré le caractère de plus en plus coûteux du crédit, la demande reste très forte, les entreprises empruntent de plus en plus à court terme et les banques se ravitaillent sur le marché de l’Eurodollar (OCDE, Études économiques, États-Unis, mars 1970). La recherche de gains de productivité devient devant la baisse du taux de profit une nécessité vitale, c’est ça la phase d’euphorie : course aux investissements, à la productivité, course aux emprunts. Cependant, le mouvement ne fait que renforcer la baisse du taux de profit et accroitre le décalage entre la masse des investissements et leur valorisation, donc rendre très instable l’endettement qui fut à leur origine. De la même façon qu’aux États-Unis, en 1969 au Japon, les investissements s’accroissent rapidement, en même temps que la trésorerie des entreprises se détériore et qu’il est de plus en plus difficile d’obtenir des crédits et que les taux d’intérêt augmentent régulièrement. Tout naturellement, ces investissements sont dans leur quasi-totalité destinés à obtenir des gains de productivité. Il s’agit d’une vraie course à la productivité et aux surprofits, quand on sait qu’en 1969, 53 % du parc des biens capitaux du secteur privé a été installé en cinq ans. Le même mouvement s’observe en RFA où là aussi, les investissements servent surtout à rationnaliser la production. Ces investissements augmentent tandis que s’accroissent les tensions sur la liquidité des banques et que la masse monétaire s’accroit rapidement, et cela malgré la réévaluation du deutschemark (OCDE, Études économiques, RFA, avril 1970).

Nous voyons donc entre 1966 et 1967 se développer le processus inflationniste et ses contradictions. Contrairement à la crise financière classique, les monnaies bancaires ne décollent pas de la contrainte monétaire (réalisation du produit global, validation du travail cristallisé) pour se transformer en simples créances qui ultérieurement seront brutalement démonétisées. « Au contraire, c’est la contrainte monétaire qui s’affaiblit, parce que la banque centrale peut en toutes circonstances assurer l’unité des monnaies bancaires par l’émission de sa propre monnaie. En le faisant dans une situation où les monnaies bancaires portent des assignations sur des valeurs futures de plus en plus aléatoires, la banque centrale opère une pseudo-validation sociale du revenu. C’est pourquoi, l’endettement cumulatif, croissant beaucoup plus vite que la valeur d’échange du produit et de plus en plus instable, qui se développe dans cette phase de la crise financière, se traduit pas une accélération de la perte de valeur de la monnaie nationale. » (Aglietta, ibid., p. 315) Dans cette phase initiale de la crise, la réaction de chaque capital à la situation de suraccumulation de capital passe par la formation de capital nouveau, ce qui est le mouvement inhérent de la concurrence dans l’accumulation intensive. Mais alors, le temps de rotation (dépréciation) du capital investi entre violemment en contradiction avec la création de conditions nouvelles de production. De plus, la disjonction entre la masse de capital investi et la valorisation de ce capital crée une pénurie persistante de ressources financières disponibles pour cette course à la productivité. Le financement de ces investissements nouveaux tend à ne plus résulter d’une accumulation du profit, mais d’une incorporation dans les coûts d’exploitation courante de la dévalorisation du capital antérieurement investi (c'est-à-dire que la dévalorisation est considérée comme une dépréciation normale – achèvement de la rotation). Le processus inflationniste est donc bien une tentative de solution de la contradiction, de plus en plus aiguë dans cette phase de la crise, entre le temps de travail cristallisé dans le capital investi qui implique une certaine durée à la rotation, et le temps de travail social moyen, c'est-à-dire la valeur réelle de ces investissements déterminés non pas par le temps de travail cristallisé en eux, mais par le temps de travail que nécessite actuellement leur reproduction. Il en résulte que pour les entreprises, l’accroissement du cash-flow, au travers de ces provisions financières fondées sur la dévalorisation du capital considérée comme dépréciation, engendre au niveau du capital social une augmentation cumulative de l’endettement. En effet, le crédit vient valider cette dévalorisation considérée comme dépréciation, et permettant des investissements nouveaux, accélère le phénomène ; il est évident que pour les entreprises les mieux placées, un accroissement rapide de productivité et de part du marché peut justifier ce mouvement entre dévalorisation et dépréciation ; il ne peut en être ainsi pour le capital social. Aux États-Unis, « l’augmentation de l’endettement est plus rapide que celle du cash-flow. Pour un dollar de cash-flow, l’endettement net annuel des entreprises était de 0,65 dollar en 1965. Il est monté jusqu’à 0,95 dollar en 1969, lors de la première poussée d’inflation cumulative. Retombé à 0, 75 dollar dans la récession qui a suive en 1970-1971, le ratio s’est élevé jusqu’à 1,60 en 1974. Ces fortes augmentations, dès que la formation de capital s’accroit, expriment le manque durable de capitaux monétaires disponibles pour l’investissement en égard aux incertitudes de l’avenir. » (Aglietta, ibid., p. 317-318)

Ce système d’endettement repose de plus en plus sur l’endettement du système bancaire lui-même, les banques ont besoins d’emprunter de plus en plus de liquidités pour nourrir une trésorerie tendue vers l’expansion du crédit. Aux États-Unis, l’endettement des banques sur le marché monétaire est passé de 2,3 % en 1967 à 13,3 % en 1974. À travers ses contradictions, le processus inflationniste ne peut supprimer la crise, d’une part, il est la forme que prend, en domination réelle, la première phase de celle-ci, d’autre part, les contradictions propres qui le portent ne font que préparer la crise en tant que phase profonde de récession somme ce sera le cas en 1974-1975. Lorsque ces structures d’endettement instable se sont généralisées à l’ensemble de l’économie avec l’accentuation corrélative entre les investissements, l’endettement et les profits, la contrainte monétaire s’affirme brutalement, sous la forme d’une contrainte de liquidités. C’est cette tendance qui se développe entre 1971 et 1974.

Tout d’abord, on assiste à un premier ébranlement des structures d’endettement (1971), puis on assiste au boom spéculatif lui-même (1972-1973) qui n’avait fait que s’ébaucher entre 1966 et 1970. L’année 1970 voit aux États-Unis un grand ralentissement de l’activité économique, une baisse des investissements des entreprises, le taux d’utilisation des capacités baisse de 8 % en 1970 sur 1969, cependant, les sociétés non financières accroissent leur emprunts à long terme d’environ 60 % par rapport à 1969, la masse monétaire augmente fortement et l’inflation s’accélère. L’écart entre l’endettement et la valorisation du capital devient patent et va s’accroissant, c’est l’année de la faillite de la Penn-Central (OCDE, Études économiques, États-Unis, avril 1971). Le processus inflationniste s’accélère comme desserrement de la contrainte monétaire (contrainte de la réalisation déterminée par la valorisation). C’est le premier ébranlement des structures instables d’endettement qui s’internationaliseront et s’unifieront mondialement en 1971 avec la dévaluation et l’inconvertibilité du dollar (15 août 1971). Cet ébranlement va accélérer le caractère cumulatif de l’inflation pour tenter de le résoudre, l’accentuation des structures instables d’endettement va être après ce premier ébranlement, sa tentative même de résolution, c’est une fuite en avant ; ainsi sera donné naissance à la période de boom spéculatif elle-même.

De son côté, la RFA connaît les mêmes problèmes : l’essor économique depuis 1967 a perdu de son dynamisme, la productivité augmente très lentement, cependant les prix continuent à augmenter (+ de 7,5 % en 1970 – sans précédent), ainsi que la masse monétaire. On assiste à une forte détérioration des liquidités des banques et à une élévation des taux d’intérêt. Comme aux États-Unis, l’écart se creuse entre l’endettement et la valorisation, ce qui entraine un processus cumulatif par recours à nouveau à l’endettement pour tenter de combler l’écart (OCDE, Études économiques, RFA, juin 1971). Au Japon, l’été 1970 voit la fin de la phase de haute conjoncture, ce qui entraine un appel de plus en plus pressent au crédit. Entre septembre 1969 et octobre 1970, les taux d’intérêt ont violemment augmenté et les grandes sociétés sont très gênées. De plus, des demandes de prêts de plus en plus importantes sont destinées à couvrir les échéances d’investissement déjà réalisés, une telle situation illustre bien l’échec du processus inflationniste, il faut bien qu’éclate l’écart entre l’endettement, les investissements et la valorisation du capital. Une fois de plus, on voit que le processus devient cumulatif par recours à nouveau à l’endettement (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1971).

À partir de 1971-1972, la masse monétaire  augmente aux États-Unis à des taux exceptionnels, + 10,25 % pour les sept premiers mois de 1971 au lieu de 5,5 % en 1970 ; de 1957 à 1969, le taux d’augmentation tendanciel avait été de 3,25 % par an (OCDE, Études économiques, États-Unis, avril 1972). L’année 1971 est avant tout aux États-Unis, l’année de la dévaluation et de la suppression de la convertibilité du dollar, nous avons déjà dit que nous avions là l’extension et l’unification mondiale du processus inflationniste et des structures instables d’endettement, c’est pour les États-Unis le mécanisme bien connu de la crise sans pleurs. La dévaluation du dollar, c’est également une étape de la dégradation continue de la compétitivité des entreprises américaines, selon un processus amorcé dans les années soixante et accéléré depuis 1970. Cette dégradation n’est rien d’autre que le procès même de la crise de la valorisation intensive, touchant les branches motrices de ce type d’accumulation, là où elles étaient le plus développées. Ces branches, comme on le verra, continuent de se développer ailleurs (Allemagne, Japon), alors que les États-Unis tentent déjà ou plutôt parce que les États-Unis tentent déjà une restructuration du capital dont nous parlerons plus loin (cette dévaluation rentre également dans le procès de la crise où est recherchée une réforme du système monétaire telle que la monnaie soit dissociée de la valeur – DTS –, recherche utopique mais typique de la crise actuelle).

Durant l’année 1972 et début 1973, la crise monétaire s’internationalise : fermeture des principaux marchés des changes durant la première moitié de 1973, le deutschemark est réévalué de 3 %, six des pays de la CEE décident un flottement concerté de leur monnaie. La crise des branches motrices de la phase d’expansion précédente, crise au niveau mondial, mais qui comprend leur extension en Allemagne et au Japon, accroit le déficit de la balance commerciale des États-Unis, ce qui renforce mondialement les structures instables d’endettement. « Le déficit de 1972, s’est encore traduit en majeure partie par un accroissement des engagements des États-Unis à l’égard des institutions officielles d’autres pays, de sorte que la situation monétaire aux États-Unis n’en a pas ressenti les effets directs. » (OCDE, Études économiques, États-Unis, juin 1973) Tout cela n’empêche, dans cette phase d’euphorie, la production de connaître une forte croissance avec recrudescence de l’inflation, une forte demande de fonds et une augmentation des taux d’intérêt.

La RFA, quant à elle, entre également, début 1972, dans la phase du boom spéculatif lui-même : « l’économie est sortie de la phase descendante, sans que les prix et les coûts aient recouvré une stabilité comparable à celle de 1967. » (OCDE, Études économiques, RFA, juin 1972) le desserrement de la contrainte monétaire propre au processus inflationniste entraine en mai 1971 le flottement du deutschemark, qui ne connaître un réalignement de parité qu’en décembre 1971. Les crédits à l’économie augmentent très vite, malgré la forte réduction des réserves liquides des banques, crédits tout naturellement destinés à des investissements de substitution du capital au travail. En mais 1973, l’OCDE écrit qu’en RFA depuis 1970, la situation se caractérise par la simultanéité de trois phénomènes : croissance rapide des agrégats monétaires, des taux d’intérêt très élevés, une étroitesse des réserves liquides ; en 1973, pour la première fois depuis quinze ans, les banques allemandes empruntent auprès de la Bundesbank.

Au Japon, l’année 1971 et le début de l’année 1972 se caractérisent également par une baisse globale des investissements des entreprises, sauf en ce qui concerne les investissements économisant de la main-d’œuvre, l’extension des capacités recule de 8,3 %. Dans ce contexte, la masse monétaire continue à augmenter au rythme très rapide de 24 % dans l’année et les crédits bancaires s’accélèrent ; l’OCDE note que l’augmentation des crédits est un trait marquant de la récession actuelle tout au long de 1971 (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1972). Lors de la reprise, amorcée début 1972, la hausse de la production et de la productivité est parallèle à celle des prix, illustrant bien là la nature de la reprise : début du boom lui-même dans le processus inflationniste. Cela s’accompagne naturellement d’une très forte augmentation de la masse monétaire et des crédits. « La phase de haute conjoncture actuellement en cours est la plus vigoureuse qu’ait connue la zone OCDE depuis plus de vingt ans et elle entraine partout de fortes hausses de prix, en particulier sur les marchés des produits primaires. » (OCDE, Études économiques, Japon, juillet 1973) L’OCDE confond le début du boom spéculatif qui va atteindre son plus haut niveau au cours de l’année 1973 avec une phase de reprise. La poursuite des anticipations expansionnistes s’appuie sur des crédits destinés à des investissements que la valorisation du capital ne vient jamais valider, c’est par là que le processus devient cumulatif et engendre les structures instables d’endettement dont nous avons parlé. Avant de voir l’année 1973 où le boom spéculatif atteint son plus haut niveau, il nous faut revenir sur le cas de deux pays dont nous avons peu parlé jusqu’à présent : la France et le Royaume-Uni.

Durant les premières années de la crise, en gros entre 1966 et 1970, la France connaît une crise qui a un double caractère (double caractère qui se retrouve dans un mouvement comme celui de Mai 68). La crise, au niveau mondial de la valorisation intensive, est la contrainte pour la France de se restructurer, au niveau de ce qui entre dans en crise. c’est pour cela que dans ces premières années, la France ne connaît pas les vagues de haute et basse conjonctures qui frappent les autres pays. Le pays ne sera au diapason mondial qu’à partir de 1971-1972. En France, à la fin de 1968, la production avait dépassé de 7,4 % son niveau d’avant les grèves et cela surtout grâce à une rapide augmentation de la productivité dans l’année qui avait annulée pour les entreprises l’accroissement des salaires. De plus, cette augmentation de la productivité avait été rendue possible par l’absence de freinage des prix. Au cours de l’année 1970, les fusions d’entreprises s’accélèrent et les gains de productivité ; depuis la dévaluation du franc d’août 1969 (11,1 %), l’économie française tente de se restructurer en faisant des exportations une de ses activités motrices. La crise mondiale de la valorisation intensive est pour la France, dans un premier temps, un procès de restructuration. En 1971, le 6ème plan prévoit que les exportations devront être le principe stimulant de la production. Durant les années 60, selon l’OCDE (Études économiques, France, février 1972), l’augmentation des coûts unitaires avait été en France plus rapide que dans les autres pays de l’OCDE, et toujours d’après ce texte, ce qui caractérisait l’économie française depuis 1967, c’étaient les gains de productivité, les groupements d’entreprises, et de fortes tendances monopolistiques. L’année 1971 marque l’entrée de la France dans le processus inflationniste : les prix augmentent de 6 %, les taux d’intérêt sont relativement élevés, expansion très forte des liquidités, augmentation de 16,5 % de la masse monétaire dont 14 % est due à l’augmentation des crédits. Le même mouvement se poursuit au cours de l’année 1972 : la part du crédit dans l’expansion de la masse monétaire passe de 2/3 (66 %) à 80 %, la substitution capital/travail s’accélère et la compétitivité delà production française s’améliore fortement. « Face, ces deux dernières années, à une tendance à la récession dans de nombreux pays, la France a maintenu un taux de croissance relativement élevé. » (OCDE, Études économiques, France, février 1973). On sait que cette tendance à la récession n’était autre que le premier ébranlement des structures instables d’endettement, ce n’est qu’en 1972 que la France quant à elle se trouve pleinement intégrée au processus inflationniste mondial.

Durant cette période de la première phase de la crise : « des trois pays étudiés (France, Royaume-Uni, RFA), c’est la France qui a enregistré la croissance la plus vive et la plus régulière : 5,4 % l’an en moyenne entre 1960 et 1974 ; vient ensuite la RFA avec un taux de 4,2 % suivi du Royaume-Uni avec 2,6 %. C’est en France également que l’évolution de la productivité des facteurs de la rentabilité s’avère pour l’ensemble des branches marchandes la plus favorable. La productivité du travail (mesurée par valeur ajoutée par tête) y croit de 5,3 % en moyenne par an sur cette période, alors qu’elle n’a progressé respectivement que de 4,7 % et de 2,6 % dans les autres pays. » (INSEE, Économie et statistique n0 105, novembre 1978). Ce qui n’empêche pas bien sûr la rentabilité de l’industrie allemande d’être plus élevée que celle de l’industrie français, le niveau de productivité était en Allemagne au début de la période beaucoup plus élevé qu’en France. Ce qui est aussi très significatif de cette expansion française dans les premières années de la crise, c’est le rôle joué par le secteur des biens d’équipement : « En France, le secteur des biens d’équipement détient le record du rythme de croissance dans l’ensemble des activités marchandes… Ceci conduit à une augmentation de sa part dans le total d’environ 30 % entre 1960 et 1974. » (Ibid.) Ce secteur est le secteur moteur dans la valorisation intensive, avec les biens de consommation durables, il impulse et rythme la croissance, son développement en France est significatif de la dualité de la crise dans ce pays. De la même façon, alors que entre 1970 et 1973, l’industrie allemande perdait 203 000 emplois salariés, son homologue française en créait 273 000, mais de 1973 à 1976 (années à partir desquelles la France est totalement intégrée dans le processus inflationniste mondial, dans la crise de la valorisation intensive) comme la RFA, l’industrie française perd des salariés (140 000).

Le cas du Royaume-Uni est différent, la restructuration du capital en domination réelle s’est fondée sur son rôle financier mondial, si bien que s’est développée une contradiction entre celui-ci et la restructuration industrielle qu’il devait fonder. « Dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, apparaît pour la première fois le divorce entre la nécessité d’exporter et le souci de restauration du taux de change. Les financiers qui souhaitent maintenir Londres comme centre financier international refusent d’entériner le recul de la livre par rapport au dollar. Au prix de gros efforts budgétaires, et profitant des difficultés du dollar, la livre peut retrouver dès 1925 sa parité antérieure. Le sacrifice des conditions de production au taux de change est d’autant plus lourd que, comme le note Keynes, les prix intérieurs et les salaires ne s’adaptent pas en baisse à ce nouveau taux de change. Cette appréciation de la livre qui n’allait pas pouvoir être maintenue au-delà de 1930 est fondée sur un calcul dangereux : le choix, pour rétablir la confiance dans la monnaie, d’une politique de déflation de longue durée entraine bien une limitation de l’expansion et un chômage élevé, mais ne permet pas de restaurer les profits industriels. Après la Seconde Guerre mondiale, et dans les années 50, la situation apparaît à bien des égards comparable. Ayant accumulé des dettes pendant la guerre, le Royaume-Uni doit accepter une dévaluation de la livre de 30 %. Il ne s’agit pas en l’occurrence d’une dévaluation exagérée, puisque les monnaies dévaluent au même moment, en moyenne de 25 % par rapport au dollar. Elle s’avère rapidement insuffisante, mais malgré les crises successives de la balance des paiements, il faudra attendre 1967 pour qu’une nouvelle dévaluation intervienne. En effet, pendant les années 50, la stabilité monétaire reste l’objectif prioritaire qui paraît à lui seul suffire à rétablir la place du Royaume-Uni dans le monde. Il correspond aussi à l’impératif de consolidation des balances sterlings qui se sont accumulées et conduisent le Royaume-Uni à vivre sous la menace permanente des retraits. En conséquence, entre 1950 et 1967, le prix relatif des exportations britanniques ses relève régulièrement. » (INSEE, Économie et statistique n0 97, février 1978). Le Royaume-Uni n’avait pas réellement le choix entre le maintien de la livre et la restructuration de son appareil productif, la livre avait son rôle à jouer au niveau du cycle mondial et son maintien était, pour le Royaume-Uni, la seule façon de restructurer son capital dans le cycle mondial au niveau de la valorisation intensive, cela passait nécessairement par l’affaiblissement de son appareil productif. Il faut attendre le début de la crise actuelle pour qu’éclate cette contradiction. Durant les années 50-60, l’industrie britannique se caractérise par la vétusté de ses équipements, par la faiblesse de la progression des investissements, par une faible productivité, par de très grandes difficultés à introduire le travail posté ; tout cela ne fera que s’aggraver avec la crise. L’impératif de course à la productivité, imposé par la crise, va donner naissance à la politique des stop-and-go : toute relance entraine une augmentation des importations, une accentuation du déficit de la balance commerciale et donc un nécessaire coup de frein. À cause de son faible développement dans les années antérieures, toute modernisation est obligatoirement un appel aux importations : « globalement, la proportion des biens manufacturés dans les importations totales est passée de 19 % en 1967 à 28 % en 1976. » (Ibid.)

De par son rôle mondial dans la valorisation intensive jusqu’au début de la crise, le Royaume-Uni a vécu sur la contradiction entre le maintien de la livre et la restructuration de son appareil productif. Cependant, cette non restructuration sapait les bases de l’autre terme de la contradiction : le maintien de la livre.

« En 1967, après la dévaluation de 14 % de la livre, la compétitivité s’améliore de 10 %. Ce gain sera épuisé au cours des années suivantes, le prix des exportations britanniques s’accroissant chaque année d’environ 2 % de plus que ceux des concurrents ; la seule amélioration, celle de la fin 1969, s’explique par le fait de la réévaluation du mark. À la mi 1972, la compétitivité se retrouvait donc au niveau de 1967 et une nouvelle dévaluation était nécessaire. Elle a lieu de fait puisque la livre se met à flotter à la baisse. » (Ibid.) Le retard pris par la restructuration de l’appareil productif durant les années 50 et 60 empêche comme on l’a vu, les dévaluations de produire leurs effets, car pour que les entreprises puissent jouir de leur avantage de compétitivité extérieure, il leur faut hausser leur productivité et faire appel aux importations que précisément la dévaluation rend plus chères. Après la dévaluation de 1967, en 1968, et jusqu’à la mi 1969, le déficit commercial se creuse au lieu de se combler. C’est cette situation qui explique qu’au Royaume-Uni, le processus inflationniste ne prenne jamais l’allure d’une euphorie des affaires, mais purement et simplement de catastrophe économique. La situation de la balance commerciale rend immédiatement catastrophique au Royaume-Uni l’établissement des structures instables d’endettement. Même dans la période de « reprise » mondiale qu’est l’année 1972, les investissements déclinent au Royaume-Uni, ce qui n’empêche pas la masse monétaire de croitre de 23 % dans l’année avec un gonflement considérable des prêts bancaires. Jamais au Royaume-Uni le processus inflationniste ne donne naissance à une amélioration des investissements à des périodes d’euphorie, même pas durant l’année 1973.

L’année 1973 se caractérise, aux États-Unis et dans d’autres pays, par une situation générale de surchauffe. Dans les industries de base, le taux d’utilisation des capacités s’établit à 93,5 % au troisième trimestre 1973. Il apparaît de nombreuses pénuries sur les produits de base et même sur les moyens de production. Les crédits et la masse monétaire augmentent très vite (crédits, +25 % en 1973). Les entreprises sont de plus en plus lourdement endettées et connaissent des difficultés de trésorerie de plus en plus graves. Malgré l’accroissement des taux d’intérêt, il est de plus en plus vital pour les entreprises d’emprunter, elles connaissent en effet une grande étroitesse de leurs liquidités par rapport à leurs engagements. Nous sommes dans la phase la plus haute du boom spéculatif (OCDE, Études économiques, États-Unis, février 1974).

Toujours en 1973, l’Allemagne connaît l’expansion la plus forte depuis la guerre de Corée, avec accélération de l’inflation. Les limites de la situation et sa caractéristique de surchauffe apparaissent dans le fait qu’en 1973, l’augmentation des prix ne s’est pas accompagnée d’une amélioration des marges bénéficiaires comme dans les autres phases de haute conjoncture (OCDE, Études économiques, RFA, mai 1974). C’est la même situation de baisse des liquidités des entreprises et d’augmentation des taux d’intérêt que l’on trouve au Japon avec accélération de l’inflation.

Que l’on regarde les États-Unis, la RFA ou le Japon, ce qui caractérise cette année 1973, c’est que : « alors que la production se mettait à stagner en volume sous le double effet du déclin de la demande des ménages, consécutive à l’érosion des salaires réels et à leur propre comportement de précaution qui les incita à accroitre leurs réserves monétaires, et des goulots d’étranglement dans les secteurs amonts liés à la très forte demande de biens intermédiaires, la demande des entreprises prit un aspect nettement spéculatif. Au début de 1974, le ratio des stocks au PNB était de loin le plus élevé de l’après-guerre, la formation de capital fixe déclinait à son tour par disjonction du cash-flow et manque total de fonds extérieurs à long terme, le gonflement du crédit à court terme faisait monter les taux d’intérêt du marché monétaire à leur plus haut niveau historique. Lorsqu’il en est ainsi, il n’y a plus de place pour la poursuite des anticipations expansionnistes. L’accroissement du crédit et des flux monétaires ne fait qu’absorber le coût croissant des échanges de marchandises nécessaires à la continuité des cycles de production. Les liquidités qui se forment sont déjà absorbées par le renouvellement des engagements antérieurs, ce qui met l’économie en crise potentielle de liquidités. » (Aglietta, op. cit., p. 320). C’est alors une situation de « surchauffe », où les demandes de crédit ne sont destinées qu’à rééquilibrer les structures instables d’endettement, alors qu’elles ne font que les accentuer. La « surchauffe » est l’aboutissement normal du processus d’inflation cumulative, il ne s’agit plus alors de l’écart entre engagements, investissements et valorisation, mais de combattre les engagements antérieurs, celui-ci résultant de la disjonction entre endettement, investissements et valorisation du capital se développant comme une course à la productivité (qui finalement renforce le processus) provoque une telle accélération de la baisse du taux de profit qu’il aboutit à la solution où la reproduction du capital n’a plus pour but que la couverture des engagements passés, couverture qui bien sûr ne peut se faire que par de nouveaux appels au crédit.

Le processus inflationniste ne supprime pas la dévalorisation effective qui doit s’effectuer dans la crise. Il conduit à la dévalorisation effective par son caractère cumulatif à travers la formation des structures d’endettements instables. La contrainte monétaire s’affirme brutalement comme contrainte de liquidités. Alors commence la phase de dévalorisation effective. Aux États-Unis, en juillet 1974, « la croissance exceptionnelle de la demande de crédit, combinée au malaise général provoqué par les difficultés que la “Franklin National Bank” a alors commencé à connaître et par l’effondrement de la banque Herstatt en Allemagne, a fait monter les taux d’intérêt à des niveaux rarement atteints dans le passé et provoqué des perturbations considérables sur les marchés financiers » (OCDE, Études économiques, États-Unis, juillet 1975).  Le processus inflationniste devient alors un facteur de récession sur l’investissement des entreprises, il réduit la marge brute d’autofinancement. Aux États-Unis, la production industrielle en dollars constants a chuté de 9 % et le pouvoir d’achat de la masse salariale s’est contracté de 11  %, le taux d’utilisation des capacités manufacturières est tombé à 68,3 %, le chômage s’est établi à 9,2 % de la population active. Le manque de liquidités est général tant pour l’administration centrale que pour les états et les entreprises. Entre 1965 et 1972, l’augmentation de la dette de l’administration fédérale ne représentait que 8,5 % de l’accumulation totale des dettes, elle représentait 35 % en 1975. Il y a là un risque grave d’entrainer que d’autre secteurs soient évincés des marchés de crédits et de capitaux. Il y a là un manque général de liquidités. Les banques restreignent leurs prêts : début 1975, les prêts des banques aux entreprises ont diminué de 20 % en taux annuels. Le même processus peut s’observer en RFA et au Japon ainsi qu’au Royaume-Uni, où les banques prêtent de moins en moins alors que les entreprises cherchent à emprunter de plus en plus (OCDE, Études économiques, Royaume-Uni, mars 1975).

Ainsi, à travers le processus inflationniste, dont nous avons vu au début de ce chapitre les racines, nous sommes parvenus jusqu’à la dévalorisation effective des années 1974-1975. Il reste à bien saisir en quoi dans ce processus inflationniste, nous avons bien affaire à la crise de la valorisation intensive. Tout d’abord, le caractère de crise de la valorisation intensive de cette première phase est ce qui détermine l’allure même du processus inflationniste au travers du passage de l’inflation rampante à l’inflation cumulative. Constamment, le processus inflationniste est une course à la productivité qui repose sur la disjonction grandissante entre endettement, investissement et valorisation du capital.

L’inflation est bien une crise de la valorisation intensive en ce que tout son processus est déterminé par le rapport entre l’évolution de la productivité et celui de la valorisation, elle implique donc que dès l’origine l’accroissement de la productivité soit devenue la dynamique dominante de l’accroissement de la valorisation, mais elle en est d’autre part la manifestation de l’échec.

Le relais entre la course à la productivité, la recherche de surprofit et l’inflation se situe dans la sphère du crédit. Chaque capitaliste individuel a une soif inextinguible de crédit, que ce soit pour financer les investissements continuellement nécessaires, pour maintenir un avantage de productivité, ou que ce soit pour acheter les marchandises que les autres capitaux lui vendent à un prix incluant un maximum de surprofit. Cependant, il faut remarquer que ni la recherche d’un accroissement de productivité, ni le crédit ne sont inflationnistes en eux-mêmes. Le crédit repose sur une anticipation de la plus-value à venir, et si celle-ci est effectivement produite, l’augmentation de la masse monétaire qu’il a occasionnée est justifiée. Le crédit ne se présente comme la cause de l’inflation que lorsque la formation de capital qu’il est destiné à promouvoir ne débouche plus sur une augmentation suffisante de la productivité. Mais, c’est alors la formation du capital qui est inflationniste, car elle est alors plus rapide que la libération du capital qui accompagne la hausse de la productivité, de sorte qu’une partie du capital nouveau ne correspond à aucune valeur existante. Ceci revient à dire que l’augmentation du surtravail est trop lente par rapport au développement des forces productives nécessaires pour l’obtention du surprofit. Il faut alors que le surcroit de valeur exigée provienne de la sphère monétaire : les crédits d’une première phase n’ayant pas donné d’augmentation de productivité escomptée, le déficit doit être couvert par un nouveau crédit. Il y a ainsi accumulation de dettes et ce sont ces créances sur l’économie qui, du côté des émetteurs de monnaie constituent de plus en plus la contrepartie de la masse monétaire, c’est de cette façon que s’établissent les structures d’endettement instable et que l’inflation devient cumulative.

La hausse des prix n’est pas un phénomène arbitraire ; chaque capital est contraint de majorer ses prix en prévision des investissements importants qu’il sera obligé de faire pour maintenir son avantage de productivité pour ne pas se faire distancer. Certes, la concurrence impose que cette majoration soit aussi restreinte que possible, mais à l’autre pôle elle devra être d’autant plus élevée que l’écart de productivité à creuser ou à combler est large. Une entreprise sera d’autant plus forte qu’elle aura moins besoin d’augmenter ses prix afin de dégager les surprofits nécessaires à sa valorisation. Une entreprise à productivité plus faible sera obligée de son côté de procéder à des augmentations plus fortes pour obtenir, proportionnellement, des bénéfices égaux à ceux de la première. Naturellement, à la première contraction du marché, elle est éliminée par la première. À partir de là, les hausses de prix fantastiques dans les pays sous-développés par exemple, ne sont qu’un phénomène de résistance à des termes d’échange par trop inégaux, c'est-à-dire à une fuite trop importante de plus-value vers les zones à haute composition organique.

De façon générale, tandis que dans le crédit, le capital anticipe sur une plus-value à venir, dans l’inflation, il s’agit « d’inventer » une plus-value présente pour pouvoir anticiper sur des gains de productivité et des surprofits futurs. Fondamentalement, cela signifie pour le capital global que l’augmentation de la productivité ne permet d’augmenter le surtravail qu’en raison inférieure à la croissance des investissements requis par cette augmentation de productivité. La validation sociale de cette croissance des investissements disjonctée d’avec la valorisation ne peut alors provenir comme on l’a vu d’un affaiblissement de la contrainte monétaire. Il apparaît bien alors dans cette disjonction que le processus inflationniste est typique d’une crise de la valorisation intensive.

Le processus inflationniste résulte du moment classique de surproduction par lequel se manifeste la crise de la valorisation. Les transformations du système monétaire en valorisation intensive entrainent que la baisse des prix des marchandises provoquée par la surproduction, elle-même déterminée par la crise de la va, est remplacée par une pseudo-validation sociale d’une fraction de la production, ce qui se traduit par une érosion de la monnaie nationale (cette érosion se manifeste comme une hausse du niveau général des prix). L’érosion monétaire n’est que la nouvelle forme en valorisation intensive de l’allure de surproduction de toute crise : « la manière dont s’exprime la contrainte monétaire par l’obligation d’acceptation sociale de la monnaie centrale constitue la possibilité formelle de l’inflation. En effet, en assurant le règlement d’engagements bancaires, alors que le règlement effectif par désintégration des monnaies bancaires et extension des créances ne s’est pas produit, la banque centrale fait une pseudo-validation sociale de travaux privés. La convertibilité des monnaies bancaires privées en monnaie centrale à cours forcé est garanti préalablement à la conversion des marchandises en monnaie. En situation de crise, elle peut être garantie alors que les assignations sur valeurs futures que les monnaies bancaires anticipent ne se produiront jamais. » (Aglietta, op. cit., 296)

Début de la restructuration

Déplacement des branches motrices

Ces premières années de la crise sont également typiques en tant que crise de la valorisation intensive telle qu’elle se déroulait depuis trente ans, en ce qu’elles sont une remise en cause de l’organisation de la production et des branches industrielles qui avaient été les supports de l’accumulation. En cela, elles amorcent une restructuration qui se poursuivra.

Telles qu’elle s’était développée depuis la guerre, la valorisation intensive se caractérisait par un procès de travail particulier et la domination de certaines branches industrielles. Le procès de travail était celui du taylorisme puis du fordisme appliqué dans de grandes unités de production en vue d’une production de masse standardisée. Tout naturellement, les branches dominantes étaient celles des biens d’équipement et les industries de base (chimie, sidérurgie), d’autre part, l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital impliquait l’extension de la section II et donc, faisait des biens de consommation durable une autre branche motrice. Toutes ces caractéristiques « techniques » ne font que découler de la nature de la valorisation intensive et non l’inverse. C’était à partir de ces branches que s’effectuait la nécessaire extension de la valorisation intensive et de son mode de produire.

L’ampleur des changements en cours, au niveau de cette forme prise par la valorisation intensive depuis la Seconde Guerre mondiale se voit en premier lieu dans les changements de champ d’application des investissements directs américains à l’étranger. « Des travaux récents ont montré que sur un échantillon de 180 sociétés-mères américaines, 717 des 6 500 filiales à l’étranger ont été liquidées entre 1968 et 1974, 449 d’entre elles étaient établies de longue date. On peut ajouter à cela que 1359 filiales, soit 10 % de l’ensemble des filiales américaines, on été vendues entre 1971 et 1975, dont plus d’un tiers en Europe. En outre, l’accroissement du nombre de désinvestissements coïncide avec le déclin de la formation de nouvelles filiales, le rapport de 3,3 créations pour une disjonction en 1971, était tombé à 1,4 en 1974. Ce mouvement n’est pas uniforme : c’est dans les secteurs à faible technologie et forte concurrence internationale, tel que le textile, l’agroalimentaire et une fraction de la chimie, que se produisent ces désinvestissements ; la pharmacie ou les machines, en revanche, sont peu touchés. En cela, parce qu’à la disparition des facteurs qui étaient à l’origine de la multinationalisation (coûts relatifs, gains de productivité, expansion des marchés) vient s’adjoindre une incertitude telle qu’elle ne justifie pas le maintien de ces filiales. Les entreprises produisant des marchandises incorporant une haute technologie, au contraire, ne subissent pas les mêmes contraintes à la délocalisation et peuvent adopter une stratégie différenciée. » (Économie et Statistique, n°97, février 1978)

Cette réorganisation mondiale reflète les débuts de la restructuration en cours aux États-Unis. Plus que les variations du montant total de l’investissement, ces caractéristiques technico-économiques et sa composition sectorielle sont révélatrices des transformations de l’économie américaine. « Contrairement à la fin des années 50, la contraction prolongée de l’investissement atteint avant tout l’industrie lourde (production de métaux, chimie de base), les industries motrices de la consommation de masse (automobile, biens de consommation, industries mécaniques et électriques, textile) et l’industrie aéronautique. Plus fondamentalement, l’investissement actuel correspond à une logique de l’organisation de la production qui remodèle les filières économiques en recherchant systématiquement une économie de capital fixe et une rotation plus rapide des équipements… Constituer des ensembles productifs lourds et rigides par l’intégration technique d’équipements spécialisés et la parcellisation corrélative du travail, avait été la logique dominante de la production en grande série de marchandises banalisées… La tendance générale semble être la mise en place de systèmes productifs plus flexibles centrés sur des machines polyvalentes et autocontrôlables. L’industrie américaine amorcerait un processus à long terme de renversement à la tendance de l’accroissement du coût en capital fixe de la valeur ajoutée, en mettant en œuvre une logique de la production capable de subordonner le mécanisme à un contrôle programmé beaucoup plus précis des transformations productives. Ainsi, à l’intérieur de la filière informatique, c’est l’autonomie des processus de contrôle qui inspire les tendances nouvelles du progrès technique. Les investissements pour l’élaboration de nouvelles générations d’ordinateurs géants de gestion ont été freinés en faveur des micro-ordinateurs adaptables au contrôle direct de la production. Les études déjà faites montrent qu’on peut en attendre la floraison de nouveaux produits, en séries diversifiées et courtes, à des prix inférieurs aux prix actuels de la production de masse. L’abaissement des coûts fixes qui peut être tiré de changements aussi considérables dans les méthodes de production et dans la nature de ce qui est produit pourrait être le déterminant principal des caractéristiques actuelles d’une vague d’investissements, peu importants en volume, mais ayant de grandes implications à long terme. » (Ibid.) Corrélativement au désinvestissement dans les secteurs qui portaient la façon dont était organisée la valorisation intensive depuis la Seconde Guerre mondiale, le capital américain développe des industries telles que la micro-électronique, les instruments de mesure, les systèmes de contrôle économisant l’énergie, les équipements de commande à distance, le remplacement des méthodes mécaniques par des méthodes chimiques de traitement des matériaux. On verra plus longuement dans un autre texte de ce numéro quel est le contenu de la restructuration du capital dans la crise actuelle, mais déjà on peut dire qu’il ne s’agit pas de dépasser la valorisation intensive, mais le mode selon lequel elle s’est développée jusqu’ici : transformation au niveau des filières de production, du procès de travail, du rôle de l’État, de la péréquation du taux de profit, c'est-à-dire de l’organisation mondiale du capital. Pour l’instant, seules nous intéressent les transformations au niveau des filières de production et des branches industrielles. En effet, la crise de la valorisation intensive a frappé, comme nous l’avons vu, en premier lieu les États-Unis, du fait de leur plus fort développement et aussi de la plus grande ancienneté de ce développement. C’est la conjonction de l’extension mondiale de la valorisation intensive qui a provoqué aux États-Unis la nécessité de cette restructuration.

Alors que la position des États-Unis se renforce dans les biens d’équipement, ce sont des pans entiers de l’industrie américaine qui cèdent devant les importations, en ce qui concerne les marchandises banalisées et certains biens intermédiaires (sidérurgie, chimie de base). Parallèlement, au moment du désinvestissement au niveau international que nous avons vu, il y a augmentation rapide des investissements des sociétés étrangères aux États-Unis. Cependant, alors que la plupart des firmes multinationales américaines créaient leurs filiales de toutes pièces, les sociétés étrangères réalisent plus de la moitié de leurs investissements par acquisition d’entreprises existantes (la dépréciation du dollar et la chute des cours en Bourse facilitent ce procédé) ; de plus, il s’agit le plus souvent de secteurs anciens. Il en résulte que le déficit de la balance commerciale américaine, l’implantation accélérée de firmes européennes ou japonaises aux États-Unis, n’indiquent pas un changement d’hégémonie capitaliste, mais bien plutôt une avance des États-Unis dans le processus de restructuration en cours. Il est en effet certain, surtout dans la crise elle-même, que l’abandon des secteurs anciens a des conséquences beaucoup plus rapides que la création de nouvelles formes de production et surtout, que leur concrétisation en de nouvelles générations de marchandises. Les États-Unis, dans ce mouvement, maintiennent leur position dominante dans les moyens de l’investissement : avance technique dans des domaines (micro-électronique, processus d’autoréglage, logique des systèmes complexes asservis) capable de modifier à long terme la composition du commerce mondial ; très forte position exportatrice dans l’échange international des biens d’équipement ; centre d’intermédiation financière à l’échelle mondiale. Il s’agit dans ce mouvement technique de s’attaquer au rapport entre l’augmentation du capital fixe et l’augmentation de surtravail tel qu’il existait depuis la guerre. Il faut avant tout s’attaquer à l’activité des machines, à leur efficacité, supprimer leur porosité dans leur emploi, donc s’attaquer à un problème central de la valorisation intensive : le fait qu’une augmentation infime du surtravail nécessite une croissance de plus en plus grande du capital fixe. Simultanément, la remontée du taux de profit que cela entrainerait, permettrait une croissance de la productivité du travail car ainsi serait rendu possible une expansion de la production.

Crise du dollar et de l’énergie

C’est également dans ce processus de restructuration qui s’amorce dès le début de la crise comme une apparente faiblesse du capitalisme américain qu’il faut comprendre la crise du dollar et celle de l’énergie. Il ne s’agit pas de les aborder simplement sous leur aspect d’armes dans la concurrence ; il faut saisir la base et l’unité de cette concurrence. La base de cette accentuation de la concurrence, c’est la baisse du taux de profit, la crise de la valorisation intensive, c’est le fait que la valorisation intensive était nécessairement une structure hiérarchique (plus-value relative qui entraine péréquation, échange inégal, pompage de valeur) et que cette structure est non seulement accentuée dans la crise, mais encore qu’elle devient le fondement de niveaux différents dans le processus de restructuration. L’unité c’est ce processus de restructuration. Enfin, à travers ce par quoi passe cette concurrence n’est pas innocent, à travers la crise du dollar et du pétrole, c’est une unification plus poussée du cycle mondial qui est en jeu, l’impossibilité pour le taux de profit moyen de se fixer sur une aire nationale. Si ce sont donc bien des moments d’une lutte concurrentielle, cette lutte s’explique à travers le mouvement qui est sa résultante (nous verrons plus loin qu’en ce qui concerne la crise du dollar, il ne s’agit que du premier moment d’un mouvement beaucoup plus vaste au niveau monétaire).

Paradoxalement, la position financière des États-Unis s’est renforcée dans les années 70 sous l’effet de trois mesures : l’inconvertibilité du dollar en 1971, l’instauration du régime des changes flottants en 1973, la suppression de tous les contrôles sur les mouvements de capitaux en 1974. Le résultat de ces mesures est de concourir à pratiquer une dévaluation compétitive du dollar favorisant la reconversion de l’économie : « les modifications considérables dans le flux d’investissements directs et dans les reflux de profits des sociétés américaines indiquent en effet que l’internationalisation du capitalisme américain n’a plus pour principe central à l’heure actuelle, le renforcement de l’intégration avec l’Europe occidentale, sous l’égide des firmes multinationales. La simultanéité de la crise du mode de croissance établi après la Seconde Guerre mondiale dans les pays occidentaux industrialisés et de l’émergence de nouveaux centres d’accumulation du capital, ont sensiblement modifié les objectifs des États-Unis à l’égard des principes de l’intégration économique internationale. Accélérer la capacité de l’économie américaine à développer et imposer internationalement de nouvelles filières économiques, atténuer les effets néfastes sur l’organisation industrielle d’un changement rapide dans la composition du commerce extérieur, établir des conditions propices à un essor des investissements directs dans des régions du monde qui sont déjà entièrement dans la mouvance du dollar, tels sont les objectifs qui inspirent la politique monétaire externe des États-Unis. » (Ibid.)

La crise du dollar correspond pour les États-Unis à une monétisation « indéfinie » des difficultés nées de la restructuration. L’échappatoire monétaire n’a rien de nouveau, mais avec la non convertibilité d’août 1971, ce recours paraît indéfini, aucun mécanisme ne semble pouvoir interférer avec le cours forcé imposé par l’État. Les tendances qui ont anéanti les arrangements monétaires n’ont fait que renforcer le rôle international du dollar, le système monétaire est devenu purement et simplement un système d’étalon-dollar.

Non seulement, la crise du dollar est intégrée dans la restructuration du capital américain comme une arme concurrentielle décisive, mais encore elle a dans le mouvement de cette restructuration une signification en elle-même. Elle signifie, comme on l’a dit, un accroissement de l’unification capitaliste mondiale et l’impossibilité en tendance d’une péréquation du taux de profit au niveau d’une aire nationale.

La crise pétrolière peut être appréhendée dans le même mouvement. Elle débute réellement dès 1971 avec les accords de Tripoli. Sa signification est assez semblable à celle de la crise du dollar, arme concurrentielle, elle a également en elle-même la même signification que la crise du dollar. Le quadruplement du prix du pétrole fin 1973, début 1974 s’inscrit d’abord dans l’apogée de la phase de surchauffe, de boom spéculatif, d’euphorie des affaires. Les tensions sur l’appareil de production entrainent l’apparition de pénurie et la formation de stocks de précaution face à ces pénuries et face à de nouvelles hausses prévisibles. Cependant, une telle explication n’est pas suffisante, en effet, une fois passée cette conjoncture particulière, les prix auraient du retomber. En fait, cette hausse intervenait au moment où agissaient deux tendances structurelles : le passage d’une phase de coûts décroissants à une phase de coûts croissants ; la situation énergétique américaine dont le déséquilibre commandait une hausse du prix mondial du pétrole.

« En 1970, les États-Unis produisent environ 80 % du pétrole qu’ils consomment. Ils payent ce pétrole à un prix approximatif de 3,50 $/baril, et ils importent le surplus à un prix qui, compte tenu du fret, est de l’ordre de 2,15 $/baril. Pendant ce temps-là, l’Europe et le Japon importent la totalité du pétrole qu’ils consomment à un prix de 2 $/baril. La situation énergétique des américains est donc intenable : d’abord il payent leur pétrole 1,6 fois plus cher que les autres nations industrialisées et ceci réduit d’autant plus leur compétitivité ; ensuite, les coûts de production du pétrole américain ont fortement tendance à augmenter et l’écart de prix risque donc de s’accentuer d’année en année. La crise de l’énergie arrive à point : par la voie du Shah d’Iran, les pays producteurs réclament une hausse générale des prix ; cette hausse est officialisée par les accords de Téhéran et de Tripoli (février et avril 1971), qui, comme par miracle, portent le prix mondial du pétrole vendu sur la côte est des États-Unis au niveau des prix intérieurs américains. Désormais, tout le monde paiera son pétrole à 3,5 $/baril.

Provisoirement, la situation énergétique américaine est rééquilibrée. Ce n’est que provisoire, car à 3,5 $/baril, il est exclu que l’on puisse découvrir beaucoup de nouveaux gisements nationaux et que l’on puisse développer à grande échelle et de façon compétitive les autres sources d’énergie nationale comme le charbon et le nucléaire ou les schistes bitumeux. Une nouvelle augmentation du prix mondial du pétrole est souhaitable ; elle paraît même indispensable.

Cette fois, deuxième volet de la crise, c’est la guerre d’octobre 1973 qui donne à l’Arabie Saoudite l’occasion de demander de nouvelles augmentations. En janvier 1974, les prix affichés du pétrole sont plus que doublés : le brut d’Arabie, type arabe léger, départ Golfe, passe de 5,17 à 11,65 $/baril… La libération des prix encourage les nouvelles découvertes sur le territoire national et au niveau international, la situation est l’inverse de ce qu’elle était avant 1970, puisque ce sont désormais les États-Unis qui payent leur pétrole moins cher que leurs concurrents européens et japonais… En 1977, la position économique américaine est donc bien meilleure que ce qu’elle était en 1970, mais le volume des importations pétrolières continue à augmenter. En effet, le nouveau prix mondial de l’énergie et le déblocage des prix du nouveau pétrole national n’ont pas suffi à arrêter le ralentissement de la production nationale. En 1976, les États-Unis ont importé 41 % de leur consommation nationale. À terme, la situation énergétique reste donc préoccupante… Le développement massif de nouvelles sources d’énergie dépend de leur compétitivité vis-à-vis du pétrole et donc, en dernier ressort, du prix de celui-ci. Il est donc tout à fait vital pour les États-Unis qu’ils maintiennent leur position de contrôle dur le prix mondial du pétrole brut. Toute augmentation de celui-ci améliore objectivement leur position économique puisqu’elle accentue l’avantage énergétique dont disposent les États-Unis par rapport à leurs concurrents et qu’elle améliore par ailleurs la compétitivité des autres sources d’énergie nationales. » (Chevalier, Rupture d’un système économique, Dunod, p. 127-130)

Les tendances structurelles relevées au début de ces considérations sur la crise pétrolière se sont accélérées et révélées dans la crise, parce que le passage à de nouvelles sources d’énergie qu’elles impliquaient fait partie intégrante de la restructuration en cours, en tant qu’elles intéressent des secteurs industriels à très forte valeur ajoutée, à très haut niveau de recherche développement (nucléaire, énergie solaire, gazéification du charbon, extraction des schistes bitumeux). Les caractéristiques de ces secteurs impliquaient donc, dans le cadre de la restructuration amorcée aux États-Unis et pour mener à bien celle-ci, le contrôle total du marché mondial de l’énergie de la part des États-Unis. D’autre part, comme il apparaît de plus en plus, un contrôle total du cycle mondial de l’énergie est déterminant dans l’unification du cycle mondial du capital et l’impossibilité de fixer une péréquation du taux de profit au niveau d’aires nationales. Pour ces deux raisons, il ne s’agit donc pas dans cette affaire d’une simple arme concurrentielle, n’étant qu’un moyen et n’ayant pas de sens en elle-même. Il faudrait également ajouter comment le recyclage des pétrodollars a favorisé l’industrie américaine.

Pour conclure sur ce sujet, il est à noter qu’actuellement (juin 1979), c’est à nouveau dans une phase accélérée de l’inflation et juste avant une nouvelle récession importante que se produit une nouvelle augmentation conséquente du prix de base du pétrole qui, de 14,55 $/baril, passe à des prix compris entre 18,5 $/baril et 23,5 $/baril. Chaque phase de récession joue comme un aiguillon sur la restructuration en cours. Il est remarquable qu’en cinq ans, entre le début de 1974 et fin 1978, le prix de base du pétrole ne soit passé que de 11,65 $/baril à 12,70 $/baril, et cela malgré les taux d’inflation et la dépréciation du dollar. Cela montre bien que l’on a pas affaire à une stratégie machiavélique, mais à une contrainte de restructuration quand s’accentue la crise.

Montée de l’Allemagne et du Japon

Dans tout ce processus de restructuration qui est entamé, les États-Unis se trouvent dans une position charnière entre l’ancien et le nouveau, l’abandon, comme on l’a vu, de pans entiers de l’économie, de secteurs anciens à la concurrence étrangère explique la montée économique dans cette première phase, de pays comme l’Allemagne et le Japon.

Au Japon, durant la récession de 1964-65, c’est l’excédent extérieur qui soutient la production, et même, la récession est l’occasion d’une expansion vigoureuse de la demande extérieure (OCDE, Études économiques, Japon, juin 1967). Le mouvement se confirme dans les années suivantes et en 1968 il apparaît clairement que c’est grâce aux exportations que l’économie est entrée dans une phase de haute conjoncture. À nouveau, durant la récession de 1971, la balance des paiements connaît un fort excédent, la balance commerciale quant à elle évolue aussi très favorablement. Les exportations continuent durant la phase de récession entre la fin de l’été 1970 et le premier trimestre 1972 au même rythme que pendant l’expansion. C’est la première période dans l’histoire économique du Japon où ce dernier ne connaît pas de contradiction entre expansion et équilibre extérieur. Il faut dire que la crise dans sa première phase, en tant que processus inflationniste entraine une course à la productivité et une augmentation des investissements qui bien que creusant l’écart investissement/valorisation n’en transforme pas moins le tissu industriel : la productivité de la main-d’œuvre industrielle a accusé dans cette période des progrès sans précédent ; la production se modifie au profit des branches consommant une moindre proportion de matières premières ou dans lesquelles la valeur ajoutée nette est élevée ; disparition progressive de la caractéristique de l’économie japonaise comme économie de main-d’œuvre excédentaire ; très important transfert d’emploi et de production de l’agriculture vers l’industrie (encore plus important qu’en Espagne ou en Italie). Il serait donc faux de comprendre le développement du Japon ou de l’Allemagne comme profitant de secteurs laissés par les États-Unis. Nous avons vu pourquoi les États-Unis laissent ces secteurs (plus grand développement et développement plus ancien), si le Japon et l’Allemagne y supplantent les États-Unis, c’est donc non seulement du fait de leur abandon et de l’amorce de restructuration aux États-Unis, mais encore du fait de leur propre développement très concurrentiel par rapport aux États-Unis.

On peut analyser de façon plus précise la fonction reportatrice du Japon. Pour cela, il faut rappeler la distinction des produits en cinq catégories proposées par le GATT :

  1. fort contenu en recherche développement, main-d’œuvre qualifiée à hauts salaires ;
  2. fort contenu en recherche développement, hauts salaires et forte intensité en capital ;
  3. hauts salaires et forte intensité en capital ;
  4. autres biens à forte intensité en capital (fils et fibres artificiels, biens de consommation électroniques, autre machines) ;
  5. autres biens à forte intensité en travail (textiles, matériaux de construction, alimentaire…).

« En 1955, les exportation japonaises étaient au deux tiers constituées de produits de la catégorie 5 (textile et habillement, industrie alimentaire, motos, bateaux, etc.) (…) de 1955 à 1965 (…) la structure des exportations s’est considérablement transformée. La part des produits à haute intensité de main-d’œuvre et faible technologie (du moins tels qu’au États-Unis (…) pour les motos et la construction navale) a chuté de 65 % à 53 %, la baisse étant exclusivement due aux produits du textile et de l’habillement (36 % à 16 %). À l’inverse, la proportion des produits à haute intensité de capital et hauts salaires augmente fortement. De 1965 à 1973, le mouvement s’accentue encore et en particulier, les exportations japonaises de produits textiles ne constituent plus que 6 % de l’ensemble. Il est intéressant de comparer cette répartition des exportations japonaises avec celle des exportations américaines. Un retard certain apparaît : la structure des exportations américaines est en 1970 beaucoup plus centrée sur les catégories 1 et 2, les plus sophistiquées, alors que les exportations japonaises sont même en 1973, encore axées sur la catégorie 3. » (INSEE, économie et statistique, n° 97, février 1978). Le gonflement des exportations n’est rien d’autre que l’apogée du Japon d’un mode de développement axé tout d’abord sur la production de biens standardisés à fort contenu de capital, de main-d’œuvre moyennement qualifiée et ensuite sur une diffusion foudroyante des biens de consommation durables à l’intérieur du Japon. Actuellement, l’économie japonaise tente de sortir de ce rôle, ce qui correspond tout naturellement à l’extension de la nécessité de la restructuration à tous les capitaux : « les nouvelles orientations sectorielles sont axées sur le relais des industries lourdes et chimiques par les industries d’intelligence qui réunissent des fabrications qui ne semblent avoir aucun rapport entre elles, puisqu’elles vont de l’exploitation des océans aux produits de consommation axés sut la mode, en passant par les centrales nucléaires et les usines clés en mains, sauf de répondre aux quatre critères suivants : demande mondiale croissante, haut contenu en recherche développement et en main-d’œuvre qualifiée, faible contenu en énergie et matières premières importées, intensité en capital souvent faible. » (Ibid.)

nous assistons à un processus assez semblable en ce qui concerne la RFA. C’est durant la récession de 1966-67 que la demande étrangère ne cesse de progresser vigoureusement, redressant le déficit extérieur de 1965. Au niveau de la balance des paiements, il apparaît en 1968 que la récession a considérablement renforcé la position extérieure de l’Allemagne. La balance des opérations courantes qui était déficitaire de 1,6 milliards de dollars en 1965 connaît un excédent de 1,2 milliards de dollars au deuxième semestre 1966, excédent qui double en 1967. Ce sont ces années là, du début de la crise, qui sont pour l’économie allemande des années charnières. Au deuxième semestre de 1968, les exportations en sont parvenues à représenter la moitié de la demande globale. En 1972, c’est encore les exportations qui sont à l’origine de l’essor après la récession de 1971.

Le rôle particulier de l’Allemagne dans le processus de restructuration qui s’amorce, déterminé par la position dominante des États-Unis, se voit par la place occupée par l’industrie dans l’ensemble de l’économie nationale. « Il est établi que dans un processus de développement, la part relative du secteur secondaire dans la valeur ajoutée et dans l’emploi commence par croitre, pour reculer ensuite à partir d’un certain niveau de revenu par habitant. Des études empiriques montrent que, en égard au niveau du revenu par tête, la part du secteur secondaire en Allemagne fédérale est nettement supérieure à la norme du modèle international et que les parts des secteurs primaire et tertiaire lui sont sensiblement inférieures. Et jusqu’en 1970, non seulement la proportion du secteur secondaire ne s’est pas réduite, mais elle a même légèrement augmenté, bien que l’économie allemande ait depuis longtemps dépassé le seuil de développement à partir duquel, d’une part on doit avoir un recul relatif du secteur secondaire, et d’autre part le secteur tertiaire doit jouer un rôle déterminant dans l’emploi et la croissance. » (Ibid.) L’Allemagne a joué le rôle de secteur secondaire principalement pour le capital américain : « la République Fédérale a été pendant longtemps un lieu d’implantation industrielle extraordinairement favorable ; de fait, elle a attiré les investissements directs, les technologies et les travailleurs immigrés, au lieu, comme d’autres pays fortement développés, de faire elle-même davantage de recherche développement et d’exporter des capitaux, des emplois et de la technologie… De nombreuses fabrications standardisées et à forte intensité de main-d’œuvre, qui en général ne trouvent pas dans un pays hautement industrialisé des conditions d’implantation favorables, ont pu pendant longtemps résister à la concurrence des importations, grâce à la protection constituée par le cours du change. Également, l’obligation d’être à la pointe des technologies et de fabriquer des produits modernes pour pouvoir s’affirmer sur les marchés mondiaux comme un pays de hauts salaires a été pendant longtemps en partie retardée en raison de la sous-évaluation de la monnaie. Ces conditions ont renforcé la position de l’industrie dans la concurrence avec les autres secteurs de l’économie, et surtout les services, pour attirer la main-d’œuvre et les capitaux à investir. Le secteur secondaire a ainsi pu se développer plus fortement que cela n’aurait du être autrement le cas. Le – relatif – processus de recul qu’on aurait pu en fait attendre dans les années 1960 n’a pas eu lieu. » (Ibid.) Sur la période 1962-1976, la compétitivité de l’industrie allemande est principalement axée sur les biens de consommation intermédiaires et les biens d’équipement, c'est-à-dire, comme pour le Japon, sur ce qui correspond à la catégorie 3 de la classification du GATT.

Comme en ce qui concerne le Japon, à partir de 1974-75, l’extension de la nécessité de la restructuration à tous les capitaux, touche l’industrie allemande par l’intermédiaire de la concurrence des pays sous-développés dans les secteurs qui sont les siens et par la compression des marges bénéficiaires dans ces secteurs pour soutenir la réévaluation du mark, provoquée précisément par le gonflement de ces secteurs. En fait, comme pour le Japon, l’effet déflationniste de la surévaluation du mark montre que cette nécessaire restructuration, que l’extension mondiale de cette nécessité, s’effectuent au travers de la domination américaine. La récession de 1974-1975 est pour la RFA une cassure, une attaque du rôle qui lui était dévolu. Cependant, du fait de leur rôle pendant ces premières années de la crise, l’Allemagne et le Japon ont mené à son apogée l’ancien mode de valorisation, ce qui les place en bonne position dans le processus de restructuration.

Arrivé au terme du déroulement de cette première phase de la crise entre le milieu des années 60 et la récession, dévalorisation effective de 1974-1975, nous pouvons conclure que dans tous ses aspects, cette première phase est bien déterminée comme crise de la valorisation intensive. Elle est telle, tout d’abord dans son allure processus inflationniste, dans les causes que lui font prendre cette allure, dans le mode de valorisation qui entre en crise, lié à un certain procès de travail et déterminant certaines branches industrielles comme motrices, dans la restructuration qui débute, dans les transformations du procès de travail et des filières industrielles que cette restructuration détermine. C’est tout le mode de valorisation intensive mis en place depuis la Seconde Guerre mondiale qui entre en crise, c’est par là aussi intrinsèquement, une transformation du rapport entre le prolétariat et le capital.

Sur la révolution

Dans toutes les crises, le contenu de la contre-révolution est de préparer les conditions de la reprise et de la restructuration supérieure du capital. En préparant cette reprise dans le mouvement de la contradiction avec le prolétariat, elle st l’activité pratique rendant impossible la pratique révolutionnaire programmatique du prolétariat. Celui-ci n’est pas dans une situation tragique, car il est lui-même défini par et dans l’accumulation du capital ; pratique programmatique et restructuration supérieure s’impliquent. La pratique programmatique implique la contre-révolution comme restructuration supérieure, comme sa propre limite.

En effet, la révolution comme libération du travail manifeste ses limites dans la nécessité d’une période de transition, période de dégénérescence de l’aliénation et de développement des forces productives. Ce sont précisément ces limites qui constituent la contre-révolution, restructuration supérieure et reprise de l’accumulation du capital. le procès de l’exploitation qui forme le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital transforme les limites mêmes de cette contradiction révolutionnaire en contre-révolution.

Il ne faut pas figer la notion de limite de la révolution, ce n’est ni la révolution qui a des limites sur lesquelles se fonderait la contre-révolution, ni ce qu’est la contre-révolution qui transformerait certains aspects du procès révolutionnaire en limites. Il n’y a pas de moment premier entre la révolution et la contre-révolution, les limites de la révolution et la contre-révolution se produisent réciproquement dans le mouvement de l’exploitation, par le contradiction elle-même. Si l’on peut parler de limites de la révolution, ce n’est pas par rapport à une « révolution » qui se dégauchirait au cours de l’histoire, mais par rapport à elle-même, c'est-à-dire à ce qu’est dans une période historique donnée son mouvement d’abolition du capital, donc à ce qu’est le capital

Si par exemple, la nécessité d’une période de transition est une limite, et ce par rapport à la pratique programmatique elle-même, c’est que là le procès révolutionnaire implique explicitement une restructuration supérieure du capital. Cela ne signifie pas qu’il porte sa propre impossibilité en lui-même comme une contradiction interne, cela signifie que la contre-révolution étant cette restructuration supérieure dans son opposition au prolétariat rend la pratique programmatique impossible, parce que l’une et l’autre s’impliquaient.

La pratique programmatique est une pratique révolutionnaire contre un capital qui se restructure ; la restructuration est une pratique contre-révolutionnaire contre un prolétariat qui a une pratique programmatique (la contre-révolution n’est pas une simple défense de ce qui existe, elle est un renouvellement, une reproduction supérieure de ce qui existe s’effectuant en contradiction avec la révolution, ce renouvellement ne pouvant s’effectuer que comme cela). C’est pour cela qui limites de la révolution et contre-révolution se produisent réciproquement et qu’aucune n’est par rapport à l’autre un moment premier fondateur.

C’est l’exploitation, c'est-à-dire la contradiction elle-même qui est cette reproduction, parce que l’accumulation qui est ce processus contradictoire de l’exploitation est définitoire du prolétariat et de sa pratique, ainsi que de sa propre reproduction supérieure en contradiction avec le prolétariat.

Avec la prédominance dans la reproduction du capital, de la subsomption réelle du travail sous le capital, la pratique programmatique du prolétariat dans sa contradiction avec le capital est en décomposition. En effet, le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital ne porte plus la lutte pour la libération du travail qui est totalement spécifié en tant que travail per rapport à son caractère de créateur de valeur (voir la plus-value relative). Abolir le capital, c’est nécessairement pour le prolétariat s’abolir lui-même, classe du travail salarié, et non pas se dégager en tant que classe des travailleurs productifs de valeur. À ses débuts, la crise actuelle est l’accentuation de cette décomposition de la pratique programmatique.

La décomposition du programmatisme est alors le contenu de la lutte de classe du prolétariat contre le capital. Comprendre cette décomposition comme venant simplement accompagner le mouvement du capital, organiser la dévalorisation, ou même aider ce mouvement, c’est finalement ne plus considérer le développement du mode de production capitaliste comme lutte de classe, c’est voir l’unité qui relie les classes entre elles, mais ne plus voir cette unité comme une contradiction.

Inversement, comprendre cette décomposition du programmatisme comme des vagues révolutionnaires venant buter sur l’immaturité des conditions, c’est ne pas comprendre leur échec autrement que comme répression, c'est-à-dire ne pas comprendre la puissance même de la contre-révolution, c’est comprendre la contradiction, mais ne plus saisir simultanément l’unité entre le processus révolutionnaire et la contre-révolution.

Les limites de la révolution sont toujours celles du programmatisme : c’est fondamentalement le fait que la situation générale de la lutte de classe soit une contradiction, mais le rapport contradictoire avec le capital implique que la situation donnée de la classe n’est plus une positivité à dégager. Ce qui est là une nouvelle limite et simultanément une exacerbation de la décomposition du programmatisme.

La restructuration que nous analysons par ailleurs est, dans la période actuelle, le procès de la contre-révolution en ce qu’elle est la réponse adéquate aux luttes présentes et pose la décomposition du programmatisme qu’elles manifestent comme les limites du processus révolutionnaires. Seule une transformation du rapport entre les classes telle qu’elle peut résulter de cette restructuration peut être productrice d’un rapport révolutionnaire du prolétariat au capital. Dans celui-ci, l’accomplissement de la signification historique du capital étant devenu le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, le prolétariat, dans le moment même où il est impliqué comme classe par le capital, le pose comme la prémisse d’un libre développement de l’humanité. Face au capital, comme classe des travailleurs salariés, il est simultanément qualitativement impuissant à le valoriser en ce que l’ensemble des forces sociales du travail se trouve objectivé dans le capital ; la contradiction comporte alors en elle-même le contenu de sa résolution : l’immédiateté sociale de l’individu.

Si la transformation du rapport actuel entre les classes est nécessaire pour en arriver là, il n’en demeure pas moins que l’on peut tenter de définir le processus révolutionnaire dans ses grandes lignes.

En ce que c’est son rapport même au capital qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire, et non une modalité de son être, on peut d’ores et déjà dire que le processus révolutionnaire n’est ni une libération du prolétariat, ni un immédiatisme du communisme sur la base de ce qu’est le prolétariat. Le communisme se produit contre le capital et médié par cette contradiction.

Seule la révolution est dépassement des contradictions du programmatisme. Rapidement, celles-ci sont les suivantes :

–        le prolétariat doit s’affirmer pour se nier ;

–        le procès contradictoire du capital est porteur du communisme/c’est une classe qui est porteuse du communisme (le premier terme renvoie au fatalisme de certains passages de Marx dans Le Capital : le mode de production s’effondre avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature… par exemple ; le second à la question des « conditions objectives » comme extériorité vis-à-vis de la pratique de la classe. Ce qui nous amène à la contradiction suivante) ;

–        le prolétariat porte toujours l’abolition du capital, mais il ne peut pas toujours faire la révolution (cf. Notes de travail n°4 et Théorie communiste n°2).

Le processus révolutionnaire est le mouvement dans lequel le prolétariat est amené à résoudre les contradictions du programmatisme. Ce qui était pour le programme une limite infranchissable devient le procès même de la révolution. Les contradictions du programmatisme sont résolues en tant que telles au travers du fait que la seule limite de la révolution est qu’elle soit médiée par le capital et non le développement du communisme en soi contre le capital – l’adversaire – comme le développe l’immédiatisme, ou libération du travail.

Ce que porte le rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital dans lequel ils se reproduisent réciproquement en tendant à poser le rapport du prolétariat au capital comme simple prémisse d’un libre développement, c’est la formation des fractions communistes du prolétariat. Le procès de formation de celles-ci (le pluriel désigne la multiplicité de leurs apparitions et non celle de leur contenu ou de leur pratique), c’est le rapport révolutionnaire à l’intérieur du mode de production capitaliste. Il n’y a pas à développer ce qu’est le rapport de simple prémisse entre les classes en dehors ou comme base de l’activité des fractions communistes, c’est cette activité elle-même qui est ce rapport.

Si le prolétariat est la classe des travailleurs salariés, c’est seulement au sens où travail salarié et capital sont contradictoires. Être un prolétaire n’est pas un étiquetage social sur un individu, c’est la manifestation active d’une classe déterminée et définie par sa contradiction au capital. Par travail salarié, nous entendons évidemment le travail salarié au sens propre du terme, c'est-à-dire le travail productif de plus-value.

À ce niveau, l’erreur à ne pas commettre c’est, une fois reconnue la contradiction entre le travail salarié et le capital, faire en quelque sorte le chemin à l’envers et poser la question « qui est productif ? ». Ce serait à nouveau tenter de formuler la contradiction sociale centrale du mode de production capitaliste au niveau d’une manifestation des individus isolés. Ce serait non pas considérer que c’est à partir de la totalité que se développe et se résout la contradiction, mais à partir de l’être d’individus isolés qui, dans leurs intérêts communs, formeraient la totalité sociale.

Cela ne doit pas aboutir à dire que la différence entre travail productif et improductif n’existe pas, mais il importe de considérer que la reproduction contradictoire du travail productif et du capital, c’est la reproduction de toute la société fondée sur le capital, qu’elle est la contradiction du prolétariat en tant que classe contre le capital, et non la contradiction d’individus isolés réunis par leur caractéristique commune de travailleurs productifs. La lutte de classe entre le prolétariat et le capital, c’est la contradiction entre le travail salarié productif et le capital, sans que la caractéristique de travailleur productif soit une détermination à replacer dans l’individu. La contradiction est le contenu de l’activité du prolétariat, car elle est celui de la reproduction de la société fondée sur le capital ; elle définit par là, à partir de la totalité, la contradiction, et non à partir de déterminations inhérentes aux individus.

Nous parlons de fractions communistes au sens où ce n’est pas d’emblée l’ensemble de la classe structurée par cette contradiction qui se trouve dans un rapport révolutionnaire avec le capital. Mais son action crée la généralisation de la situation révolutionnaire qui est la sienne, simultanément au fait que la contre-révolution tire sa force de ce caractère encore limité de la pratique des fractions communistes (la limitation géographique est une limitation du contenu lui-même quant il s’agit de produire l’immédiateté sociale de l’individu).

La production par la révolution de ses conditions, c’est la lutte de classe elle-même : la généralisation et l’approfondissement de la pratique révolutionnaire des fractions communistes contre la contre-révolution qui s’appuie sur ce caractère encore limité du au fait que le rapport révolutionnaire entre le prolétariat et le capital existe dans la reproduction du mode de production capitaliste. Contradiction dans la reproduction, l’activité révolutionnaire implique face à elle la contre-révolution comme reproduction du capital et de la condition prolétarienne.

Le rapport entre le prolétariat et le capital comme simple prémisse est encore reproduction du capital dans laquelle sa contradiction avec le prolétariat ne produit pas une contradiction avec son développement antérieur comme limité, son universalité n’est pas en contradiction avec son développement antérieur, mais avec l’absence de nouvelles limites au développement humain que contient sa contradiction avec le prolétariat.

L’apparition des fractions communistes caractérise la période révolutionnaire. Cette période est celle où, d’un côté comme de l’autre, se généralise l’affrontement entre la révolution et la contre-révolution. C’est celle où l’universalité du capital, sa signification historique est son rapport contradictoire au prolétariat, c’est le mouvement de reproduction du capital dans son unification, l’exacerbation de la valorisation intensive, c’est simultanément, parce que contradiction posant l’abolition du capital, la généralisation de la pratique révolutionnaire. Ce n’est qu’en abolissant le capital que la pratique révolutionnaire se généralise, et non l’inverse, c’est pour cette raison que l’on peut parler de fractions communistes.

Même si le prolétariat n’est pas défini comme classe par rapport à une somme de capitaux particuliers, mais par rapport au capital en général à travers le taux de profit, la généralité du capital n’est pas cependant une entité totalitaire recouvrant une uniformité.

Si le profit moyen est la mesure de la valorisation du capital, s’il s’établit par la concurrence, c'est-à-dire par un mouvement où ce sont les lois générales du capital qui sont imposées aux capitaux particuliers comme des lois extérieures, cela signifie que sa généralité même est le mouvement de ses différences de composition organique, de mode de valorisation, de capitalisation du monde. Inversement, ces différences n’ont aucune existence en elles-mêmes, elles ne sont que mouvement dans lequel le capital se manifeste dans sa généralité.

Le prolétariat a dans sa pratique contradictoire avec le capital la même généralité que lui, il n’es pas une somme algébrique de caractères communs et de différences, ni une essence dont l’unité est uniformité. Dans la transformation de la plus-value en profit, l’unicité de son existence de classe est mouvement de diversités qui ne sont à leur tour que la seule façon d’être de cette unicité en tant que telle.

Pour le prolétariat, l’abolition du capital est le procès dans lequel il abolit sa propre diversité puisqu’il s’abolit comme classe (contenu de la période révolutionnaire et de l’activité des fractions communistes) ; c’est là le mouvement même de son abolition comme classe dans l’abolition du capital par lequel il est cette unicité comme mouvement de diversités. Le prolétariat s’abolissant en abolissant le capital, cela implique que le prolétariat en tant que classe, dans son unicité, abolit sa propre diversité en abolissant l’unicité de son existence de classe, car il abolit ce par quoi son unicité est mouvement de diversités.

Le mouvement de généralisation de la pratique révolutionnaire des fractions communistes ne peut par là être que celui de l’abolition du capital et de l’autonégation du prolétariat. Il n’y a pas généralisation de cette pratique pour abolir le capital, ce n’est pas une unification en vue d’une action commune, cette généralisation ne peut s’effectuer, ne s’effectue, que comme étant déjà partie prenante de la pratique d’abolition du capital par le prolétariat qui se nie lui-même.

Le mouvement de généralisation de la pratique révolutionnaire des fractions communistes n’est donc pas différent du contenu même de cette pratique qui est abolition du capital, autonégation du prolétariat. Le prolétariat trouve dans son rapport au capital, à travers la généralisation de sa pratique révolutionnaire, le contenu même de son action, la généralisation n’est pas une forme. C’est en effet toujours par la transformation de la plus-value en profit que ce contenu est donné. La généralisation de la pratique révolutionnaire et ce qui fait précisément de cette pratique une pratique révolutionnaire sont donnés par le même procès.

La pratique des fractions communistes ne part pas de la résolution des contradictions du programmatisme, mais elle est elle-même la résolution de ces contradictions. Les limites de la révolution constituées par la décomposition du programmatisme sont dépassées par cette pratique dans son rapport contradictoire à la contre-révolution, mais par là cela implique qu’elles sont encore présentes dans cette pratique qui les dissout.

La persistance des contradictions du programmatisme et donc des limites de la révolution provient de ce que le prolétariat ne lutte pas contre la contre-révolution autrement qu’en communisant la société, mais que d’autre part, cette communisation s’effectuant contre le capital n’est pas un libre développement de l’individu, mais un mouvement déterminé précisément par cette lutte et cette contradiction. Il n’y a que le triomphe de la révolution qui soit la disparation des ces contradictions.

Les contradictions du programmatisme dépassées par la pratique révolutionnaire, et qui deviennent en tant que limites de la révolution, les fondements même de la contre-révolution, dérivent toutes de l’impossible affirmation du prolétariat. En effet, toute tentative de libération du prolétariat, qui fait du communisme une transcroissance de la situation de classe, ne peut être dans les conditions actuelles de la révolution que tentative de reproduction de la condition prolétarienne, ce qui implique nécessairement celle du rapport capitaliste.

La révolution n’étant pas l’œuvre d’un quelconque groupe social qui serait déjà plus ou moins au-delà du capital, ou même d’une classe qui incarnerait une contradiction se situant au-delà du capital, mais l’œuvre d’une classe particulière de cette société, qui, abolissant le capital, s’abolit comme classe, la révolution est la situation qui résout ce qui dans le programmatisme constituait la contradiction fondamentale. Effectuée par une classe particulière communisant la société contre le capital, la révolution ne peut être d’emblée le communisme.

La complexité de son procès résulte de ce que le prolétariat ne peut promouvoir, à partir de ce qu’il est, aucune organisation sociale, et qu’il ne peut non plus faire du communisme son mode d’être, alors qu’il ne peut triompher qu’en prenant des mesures communistes, et non pas transitoires. La spécificité de la révolution est que ces mesures communistes sont prises contre le capital. On abolit pas le capital pour le communisme, mais par le communisme, dans sa lutte contre le capital, le prolétariat produit le communisme. La notion de mesures communistes doit être distinguée du communisme : ce ne sont pas les embryons du communisme, c’est sa production par le prolétariat.

Le dépassement des contradictions du programmatisme n’est pas autre chose que le mouvement de production du communisme par le prolétariat, donc par une classe particulière contre le capital. C’est dans cette contradiction de la pratique révolutionnaire que résident les limites programmatiques de la révolution ainsi que le mouvement de leur dépassement par la lutte contre le capital (ce qui est la limitation elle-même). La lutte contre le capital est bien ce qui différencie les mesures communistes du communisme et donc pose la limitation de la révolution, mais par là même, cette limitation est dynamique, car la pratique révolutionnaire crée elle-même ses conditions par sa lutte contre le capital.

C’est donc de cette situation complexe de la pratique révolutionnaire, de cette double tendance relevée plus haut, que résulte la persistance de la dissolution du programme à l’intérieur de la révolution en constituant les limites : soit comme affirmation du prolétariat qui fait du communisme une transcroissance de la situation de classe ; soit comme immédiatisme du communisme sur la base du prolétariat (classe particulière). Dans un cas comme dans l’autre, on ne pose réellement les forces sociales extranéisées comme capital, mais simplement comme un envers du prolétariat. Le procès de la révolution comme lutte contre le capital est par là aussi, posant réellement le capital comme communauté face au prolétariat, et comme prémisse, réduction du programmatisme en dissolution et dépassement des fractions communistes, c'est-à-dire généralisation de la pratique révolutionnaire.

L’activité révolutionnaire du prolétariat a toujours pour contenu de médier l’abolition du capital par son rapport au capital ; ce n’est ni un engagement (libération) du capital comme affirmation du prolétariat, ni un immédiatisme du communisme.

De façon concrète, le prolétariat dans sa lutte abolit la valeur, mais le mode d’être social qui en résulte immédiatement n’est pas l’immédiateté sociale de l’individu, car l’activité du prolétariat abolissant la valeur est médiée par le capital, la lutte contre celui-ci qui est en face de lui. La lutte de classe est une médiation. Il en est de même de l’abolition du travail salarié (nous savons – cf. Théorie communiste nO2 que l’abolition du travail salarié n’est pas libération du travail ; de son côté la notion d’abolition du « travail » réfère directement à la dissolution du programme) : l’activité n’est manifestation de soi, c'est-à-dire est suppression de son caractère reproducteur de quelque chose qui a déjà été, qu’en étant imposée par la nécessité de la lutte contre le capital.

Ce qu’il y a d’essentiel dans le procès révolutionnaire, c’est qu’en tant que production consciente de l’histoire le contenu de son action s’impose à lui-même comme mesure pour assurer sa victoire, abolition de la valeur, du salariat, de la propriété, du cadre de l’entreprise, de la division du travail, de l’État, production de l’immédiateté sociale de l’individu, ne sont pas des buts que le prolétariat tendrait à réaliser après sa victoire, mais des nécessités immédiates qui apparaissent dès qu’il se heurte à la contre-révolution ayant pour contenu le capital qu’il pose face à lui comme une simple prémisse dans le mouvement où celui-ci se pose de façon de plus en plus précaire comme procès de reproduction de la société.

Production de l’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie que la révolution abolit les classes, c'est-à-dire toute position sociale spécifique, par rapport à la production de la vie, c’est simultanément l’abolition du travail. Cette abolition de la répartition de la production selon des secteurs différents qui est inhérente à la loi de la valeur, et à la péréquation du taux de profit, s’effectue dans la révolution, où elle est une mesure communiste et non évidemment durant le communisme qui ne passe pas son temps à abolir la valeur (elle est d’autre part mesure communiste, pour la raison déjà vue, car déterminée par la contradiction avec le capital et non libre développement).

Dans la pratique révolutionnaire des fractions communistes, ce n’est plus le travail abstrait qui est la substance de la répartition et la norme de la production, c’est une fixation autoritaire des besoins de la lutte (généralisation de la pratique révolutionnaire – ce qui est une question de contenu), il ne s’agit pas que la société se fixe tant d’heures de travail à affecter à telle ou telle production ou activité, il faut produire ou s’emparer (l’équivalence de ces deux actes est déjà une négation de la répartition par le travail abstrait) d’une certaine quantité de tels ou tels biens, et si ce n’est pas fait en dix heures, c’est fait en quinze. La révolution a encore une mesure fixée a priori : c’est la généralisation de sa pratique, sa contradiction avec le capital.

L’abolition de la propriété dans la révolution n’est pas une mesure juridique, mais résulte du rapport immédiat entre le prolétariat et le capital. Celui-ci a une tendance illimitée à se développer, il se pose lui-même comme entrave en ce que son développement ne peut qu’être accumulation de plus-value. Or, c’est sa propre accumulation, son propre développement, qui est une entrave à sa valorisation, son développement est ainsi celui de la caducité du salariat. C’est cette contradiction de son développement qui apparaît dans la crise de son autoprésupposition impliquant la pratique du prolétariat comme pratique révolutionnaire posant le développement capitaliste comme une prémisse.

L’abolition de la propriété est devenue à travers le développement capitaliste, absolument inhérente à celle du capital et du salariat, par le développement des conditions de l’immédiateté sociale de l’individu. On pourrait dire de même pour la division du travail et les classes qui sont des relation sociales que les hommes définissent entre eux comme indépendantes d’eux (cf. Théorie communiste nO1, p. 41).

Les conditions de l’immédiateté sociale de l’individu que le capital produit selon la nature même de son rapport avec le prolétariat – l’exploitation (les « conditions » étant alors le procès même de leur dépassement) –, c’est tout d’abord l’universalité des relations sociales dans lesquelles entrent les individus, l’universalité de leurs besoins et de leurs jouissances, qui est le fait que le capital contient dans son concept le marché mondial, car le but de la production est la plus-value, l’accumulation, donc de par le fait de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Ces conditions de l’immédiateté sociale de l’individu s’expriment dans son activité immédiate productive ; non seulement celles-ci, par l’intermédiaire du capital circulant est en relation avec le marché mondial, mais encore elle ne peut s’effectuer que comme une activité sociale, que présupposée par l’activité générale de la société. En ce sens est posée la base de ce qu’est l’immédiateté sociale de l’individu, c'est-à-dire la pratique de sa propre activité immédiate comme pratique de la société car incluant toute l’activité de cette société.

C’est dans son rapport révolutionnaire au capital que ce développement devient immédiatement le contenu de la pratique du prolétariat ; l’abolition de la valeur, de l’échange, du cadre de l’entreprise, du capital et du salariat, ne sont rien d’autres que des mesures que le prolétariat prend dans sa contradiction avec le capital de par le contenu même de cette contradiction, et qui sont le mouvement de production du communisme, de l’immédiateté sociale de l’individu.

Les nécessités même de la lutte de classe sont le contenu social de cette lutte, même si elle ne sont pas le communisme ou des embryons de communisme. En effet, abolir le cadre de l’entreprise ça peut n’être qu’unification du prolétariat, abolir l’échange et la valeur, on a vu que ça ne pouvait qu’être poser une autre présupposition à l’activité, abolir la division du travail, ça peut n’être qu’une répartition des activités dans la révolution médiée par le caractère commun que leur conférait le capital (répartition des activités entre prolétaires). C’est en cela que la révolution résout elle-même les contradictions du programmatisme qu’elle implique et dépasse en tant que procès, qui n’est ni l’organisation de la société à partir du prolétariat, ni immédiatement le communisme, mais activité d’une classe produisant le communisme à partir de sa situation de classe, en contradiction avec le capital.

Le fait qu’une classe abolit les classes devient le procès même de la révolution ; c’est là dessus que bute la décomposition du programmatisme pour qui la contradiction est insoluble et figée : on cherche soit à affirmer le prolétariat, soit à poser un immédiatisme du communisme sur la base de ce qu’es travail le prolétariat. Dans un cas comme dans l’autre la dialectique de la contradiction est niée et c’est le procès révolutionnaire qui devient une énigme.

Parler de l’abolition de la valeur, du travail salarié, de la division du travail, de l’échange, de la propriété comme mesures communistes, cela peut paraître à première vue faux, car en fin de compte, tout cela est identique. En fait, ce n’est pas l’abolition de la valeur, du travail salarié, de l’échange, de la propriété qui sont elles-mêmes ces mesures communistes, car sinon il n’y en aurait qu’une, les mesures communistes sont des mesures « conjoncturelles » et c’est leur  caractère partiel, limité, qui fait qu’elles prennent le même problème sous des aspects et des angles d’attaque différents, leur unification est même le procès de la révolution.

Par les mesures communistes, ce sont les contradictions du programmatisme qui sont résolues. Limites programmatiques inhérentes au procès de la révolution, elles posent constamment soit la libération du travail qui, impossible dans son opposition au capital, devient simple reproduction de la condition prolétarienne, soit immédiatisme du communisme. Cette reproduction de la condition prolétarienne qui peut être plus ou moins violemment opposée au mouvement révolutionnaire, n’est pas combattue en soi, mais en approfondissant le contenu révolutionnaire du mouvement.

Il ne s’agit pas d’opposer au programmatisme un antiprogrammatisme. Les manifestations de la crise de la décomposition sont inhérentes au procès de la révolution en ce qu’il ne connaît qu’une seule limite : être médié par le capital, être communisation contre le capital. C’est dans cette médiation que peuvent s’enraciner les défaites du procès révolutionnaire qui sont alors le développement des deux tendances dont nous avons parlé précédemment : reproduction de la condition prolétarienne et immédiatisme du communisme.

C’est en approfondissant sa contradiction avec le capital que la révolution détruit en les dépassent ces manifestations de la crise de la décomposition, car ces dernières peuvent être la fixation sur une mesure communiste autonomisée, ce qui ferait de la révolution une affirmation du prolétariat ou une opposition du l’immédiateté du communisme à ces mesures ; dans ce cas, c’est toujours en ne les figeant pas, donc en bien posant le procès de communisation, que l’on dépasse cette immédiateté dans la production du communisme. Ne pas figer une mesure communiste, c’est la poser pratiquement comme lutte contre le capital et non comme embryon de communisme (immédiatisme).

Théorie Communiste 4 (1981)

Décembre 1981/December 1981
- Des luttes actuelles à la révolution – notes sur la restructuration et le nouveau cycle de luttes

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Des luttes actuelles à la révolution

« La limitation du capital, c’est que tout son développement s’effectue de manière antagonique, et que l’élaboration des forces productives, de la richesse universelle, de la science, etc. apparaît comme aliénation du travailleur qui se comporte vis-à-vis d’une richesse étrangère et de sa pauvreté à lui.

« Mais, cette forme contradictoire est elle-même transitoire et produit les conditions de sa propre abolition. Le résultat, c’est que le capital tend à créer cette base qui renferme, de manière potentielle, le développement universel des forces productives et de la richesse, ainsi que l’universalité des communications, bref la base du marché mondial. Cette base renferme la possibilité du développement universel de l’individu. Le développement réel des individus à partir de cette base, où constamment chaque barrière se trouve abolie, leur donne cette conscience : nulle limite n’est tenue pour sacrée.

« L’universalité de l’individu ne se réalise plus dans la pensée ou dans l’imagination ; elle est vivante dans ses rapports théoriques et pratiques. Il est donc en mesure de saisir sa propre histoire comme un procès et de concevoir la nature avec laquelle il fait véritablement corps, d’une manière scientifique (ce qui lui permet de la dominer dans la pratique). Dès lors le procès de développement est lui-même conçu comme une prémisse. Mais il est évident que tout cela exige le plein développement des forces productives comme conditions de la production. »

(Marx, Fondements, Ed. Anthropos, t.2, p. 35)

Crise d’un stade spécifique du rapport d’exploitation en domination réelle

Le dépassement de la subsomption formelle du travail sous le capital se caractérise par le passage de la prédominance de la plus-value relative sur la plus-value absolue. Les limites de la domination formelle qui tenaient à ce que celle-ci intégrait un procès de production non adéquat au capital (elle ne pouvait par là n’être fondée que sur la prédominance de la plus-value absolue) sont détruites. Le procès de production au travers du développement du capital fixe devient conforme au capital (appropriation du travail vivant par le travail objectivé).

En domination formelle, la croissance de la plus-value bute sur la division du travail dans les ateliers fondés sur les métiers. inextensibilité éternelle du temps, épuisement destructeur de la force de travail, sont les manifestations de cette limite sociale de la domination formelle. Toutes ces limites montrent que le capital ne domine pas la production des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail. Rendre le reps plus productif, c’est réduire le temps de travail nécessaire, c’est dominer la production de ces marchandises. La transformation du procès de travail en procès adéquat au capital ne pourra que signifier simultanément l’intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital. La limite fondamentale à dépasser, c’est cette intégration d’un procès de travail antérieur, c’est la qualification ouvrière, car c’est d’elle que dépendent la prédominance de la plus-value absolue et les limites de celle-ci à l’extraction du surtravail.

Les axes de la baisse du taux de profit durant la phase inférieure de la domination réelle

Dépassement de la domination formelle, l’extraction de plus-value relative se développe comme exacerbation de la division du travail, de l’éclatement du travailleur qualifié comme développement de l’association, de la coopération, de l’emploi de la science, de toutes les forces sociales du travail.

« Avec le développement du mode de production spécifiquement capitaliste, ce ne sont plus seulement les objets – ces produits du travail, en tant que valeurs d’usage et valeurs d’échange – qui face à l’ouvrier, se dressent sur leur pieds comme « capital », mais encore les forces sociales du travail qui se présentent comme formes du développement du capital, si bien que les forces productives, ainsi développées, du travail social apparaissent comme forces productives du capital : en tant que telles, elles sont « capitalisées, en face du travail. En fait, l’unité collective se trouve dans la coopération, l’association, la division du travail, l’utilisation des forces naturelles, les sciences et les produits du travail sous forme de machine. Tout cela s’oppose à l’ouvrier individuel comme quelque chose qui lui est étranger et existe au préalable sous forme matérielle ; qui plus est il lui semble qu’il n’y ait contribué en rien, ou même que tout cela existe en dépit de ce qu’il fait (…).

« Les formes sociales du travail des ouvriers individuels – aussi bien subjectivement qu’objectivement – ou en d’autres termes la forme de leur propre travail social, sont des rapports établis d’après un mode tout à fait indépendant d’eux : en étant soumis au capital les ouvriers deviennent des éléments de ces formations sociales, qui se dressent en face d’eux comme formes du capital lui-même, comme si elles lui appartenaient – à la différence de la capacité des ouvriers – et comme si elles découlaient du capital et s’y incorporaient aussitôt. » (Marx, Un chapitre inédit du Capital, Ed. UGE, p. 250-251).

Cependant, l’on peut dire que dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est mise en place entre 1914 et 1945, dépassant les limites de la subsomption formelle le développement du capital n’est pas adéquat à l’appropriation des forces sociales du travail.

Si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est qu’en tant que valeur d’usage, il est en réalité soumis à la collection des travailleurs et à la décomposition de leurs mouvements. Cependant, s’il est soumis à cette collection et à cette décomposition, c’est parce qu’il les a lui-même créées, elle lui correspondent. L’inadéquation du développement du capital à l’appropriation des forces sociales du travail ne caractérise pas le développement du capital face à un travail qui serait immuable et dont il s’approprierait plus ou moins bien les forces sociales, elle caractérise le rapport que le capital fixe produit entre lui-même et un type de développement du travailleur collectif qui est son produit. Si l’on peut parler d’inadéquation, c’est parce que dans ce rapport, et vu le travailleur collectif qui lui correspond, le capital fixe est soumis à cette collection et décomposition dont nous parlions.

En effet, même si cette appropriation est le fait du procès de production lui-même, dans ce procès il y a homogénéité entre l’activité du travail vivant et le mouvement du capital fixe dans lequel réside l’appropriation de ses formes sociales – dans le travail à la chaine, par exemple – il y a homogénéité entre l’activité du travailleur et le mouvement non autonome de la machine. Jusqu’à présent, le développement de la domination réelle s’est effectué comme résolution des contradictions et des limites de la domination formelle du capital.

Comme toutes les crises du mode de production capitaliste, la crise qui s’ouvre au milieu des années soixante a pour origine la baisse du taux de profit. Cependant, dans chaque crise, cette baisse est portée par des mouvements spécifiques du mode de développement antérieur du capital. Toutes les façons dont s’est modulée la baisse du taux de profit dans la valorisation intensive telle qu’elle s’est formée comme dépassement des limites de la domination formelle et telle qu’elle s’est développée jusqu’à la crise actuelle, tiennent au mode d’exploitation de cette force de travail collective que cette phase de développement a produit.

  1. a)         de par l’homogénéité du travail vivant et du mouvement des machines, l’augmentation de la productivité bute sur les limites de la décomposition du travail comme support de la valorisation. Pour la même raison l’augmentation de la masse de la production comme accroissement de la masse du profit pour lutter contre la baisse de son taux ne peut être que difficilement accroissement de la productivité car tout accroissement de la production fait augmenter la partie variable du capital dans une proportion sensiblement égale à la partie fixe. L’accroissement de la production se rapporte donc à un nombre accru de travailleurs.

Ce mode de parcellisation du travail comme support de la valorisation et ses conséquences au niveau de l’augmentation de la productivité détermine ce qui est souvent appréhendé comme des limites techniques du travail à la chaine : problèmes de transfert et d’équilibrage[1].

  1. b)         D’une part la valorisation intensive développe le travailleur collectif et la nécessaire continuité de son cycle d’entretien (chômage, maladie, éducation, retraite, etc.) en intégrant celle-ci dans le cycle propre du capital (plus-value relative). D’autre part, « le procès de travail du fordisme pousse à l’extrême le principe mécanique dans la collectivisation du travail. Ce principe ne trouve son efficacité que dans la production répétitive en grande série de produits banalisés. Il est inadéquat à la production des services dits collectifs. Ou bien ces services sont produits par des capitalistes avec des méthodes non évolutives et leur coût croit vertigineusement (…). Ou bien ces services sont produits par des collectivités publiques. Ils absorbent alors du travail qui est improductif du point de vue de la création de plus-value. » (M. Aglietta, Régulation et crise du capitalisme, Ed. Calmann-Lévy, p. 142-143). La tendance générale à la hausse de la plus-value finit par être gravement atteinte.

Il y a donc une contradiction qui se développe tout au long de cette période de la valorisation intensive entre le développement de la reproduction collective de la force de travail et le procès de travail. Ce développement et ce procès de travail ayant tous deux la même origine dans le dépassement des limites de la domination formelle, ils ne pouvaient, dans ce mouvement de dépassement, que s’impliquer l’un l’autre.

Les luttes

La baisse du taux de profit pose le développement du capital comme inadéquat à l’appropriation des forces sociales du travail qu’il a développées tant au niveau du procès de la consommation productive de la force de travail qu’à celui de la reproduction collective que ce développement implique ; c’est dans la contradiction entre le prolétariat et le capital qu’existe cette crise. C’est bien un certain stade du développement de la valorisation intensive (du développement de l’exploitation) entrant en crise que manifestent les luttes de cette période. Toutefois, manifestant la crise du rapport entre le prolétariat et le capital, tel qu’il s’était développé, ces luttes sont surtout caractéristiques de la période allant jusqu’aux alentours de 1975, c'est-à-dire jusqu’à ce que se précise la restructuration en cours. On saurait donc les promouvoir en modèles de la lutte de classe.

D’autre part, on ne peut réduire la lutte de classe à ce qu’on appelle communément les « luttes ». La lutte des classes, c’est le rapport fondamental d’exploitation entre le prolétariat et le capital, ce qu’on appelle « les luttes » ne sont que les manifestations exacerbées de cette contradiction, la partie visible et décisive de l’iceberg. Elles ne manifestent pas une contradiction qui les sous-tendrait, elle ne peuvent être appréhendées comme manifestation que dans la mesure où elles posent la nécessité du dépassement ou de la résolution de la contradiction dont elles sont l’émergence qui pousse à la décision.

Ainsi va la vie en harmonie


[1]Transfert : « On peut définir le temps de transfert comme celui qui sépare deux interventions ouvrières le long de la chaine, temps pendant lequel le produit en cours de fabrication “transfère” d’un poste à l’autre sans être travaillé […]

« […] le problème nait de ce qu’on ne peut parcelliser le travail qu’en accroissant le temps de transfert, les temps morts évacués d’abord de la production reviennent par un autre côté. » (B. Coriat, L’Atelier et le chronomètre, Ed. C. Bourgeois, p. 204-205)

Équilibrage : « Défini d’abord au plus simple, on peut dire que le problème de l’équilibrage nait de la nécessité de “gérer et coordonner”  un ensemble de postes séparés de travail de façon tout à la fois à :

–       respecter du point de vue technique des contraintes d’antériorité ;

–       minimiser la main-d’œuvre nécessaire ;

–       maximiser le temps d’occupation de chaque ouvrier sur chaque poste et à “équilibrer” le temps global d’occupation de chacun des ouvriers employés.

Autrement dit encore, on peut définir “l’équilibrage” comme une procédure visant à “optimiser” – du point de vue des temps et des coûts – un ensemble de postes individuels de travail, dont la succession est soumise dans son principe à certaines contraintes d’antériorité et/ou de simultanéité […]. Le problème est de parvenir à ce résultat que chaque ouvrier posté soit occupé sans interruption, malgré les variations du cycle opératoire de l’un à l’autre. » (Op. cit., p. 205 et 208)

Théorie Communiste 5 (1983)

Mai 1983/May 1983
- La production de la théorie communiste

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Introduction

La période actuelle est celle de la fin d’un cycle de luttes, c’est corollairement une phase de restructuration du capital.

Le cycle de luttes qui s’achève à la fin des années 70 nait dans la crise des années 20, elle-même crise charnière de l’ancien et du nouveau. Ce cycle de luttes est marqué par le temps fort de la fin des années 30, les luttes salariales des années 50 et 60 qui, au travers de la lutte sur les salaires, sur les horaires, posent l’hégémonie dans l’usine, le contrôle de celle-ci, mettent en jeu des rapports sociaux et non seulement des questions quantitatives. La crise de la fin des années 60 est le moment où tout le mouvement de cycle de luttes peut déboucher sur un projet de réorganisation sociale. Avec la crise, le cycle de luttes se développe pleinement comme projet de réorganisation sociale, car la crise du capital est crise de l’autoprésupposition, c'est-à-dire crise du fait que toutes les conditions de la reproduction de la société se retrouvent sans cesse posées dans le capital.

Le fondement de ce cycle de luttes qui s’achève est la domination réelle telle qu’elle s’est développée depuis la Première Guerre mondiale. Sur la base du passage à la domination de la plus-value relative, il y eut bien intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, le travail fut bien totalement spécifié comme travail salarié, l’absorption de travail par le capital devint bien le contenu même du procès immédiat par le développement du capital fixe, la société devint bien ce vaste métabolisme du capital que ce dernier implique dans son concept même, mais tout ce processus se caractérisa par la particularisation du procès de valorisation par rapport à tous les autres moments de la reproduction du capital comme rapport de production. Le procès de valorisation, de production de la plus-value, se constitue en moment distinct et opposé au cycle d’entretien de la force de travail, à sa formation, aux périodes de chômage, opposé aux modes de production traditionnels que le capital intègre dans son cycle tant dans les « métropoles » qu’à la « périphérie », opposé à la circulation, opposé aux différents moments d’une « vie privée ». Le rapport de la production de la plus-value aux moments de la reproduction de ses propres conditions était catholique, il devient protestant dans la restructuration actuelle.

C’est de cela que procèdent les caractéristiques du cycle de luttes qui s’achève aujourd’hui. Abolir et dépasser sa contradiction avec le capital, c’est alors pour le prolétariat devenir maitre d’un monde dans lequel il est totalement défini, c’est dire théoriquement et pratiquement que la contradiction n’a plus lieu d’être, qu’elle est le fait d’un despotisme du capital réduit à quelque chose d’artificiel, de superfétatoire, à une domination. Il s’agit pour le prolétariat de s’emparer du monde existant sur la base de cette identité de classe productive, de cette particularisation qui fait sa force programmatique, qui fait encore de la révolution une affirmation de la classe.

De façon immédiate, les caractéristiques de ce cycle de luttes se développent alors comme visée autogestionnaire, pouvoir ouvrier, devenir hégémonique, promotion de l’autogestion, développement sur toute la surface de la société d’une contradiction entre dirigeants et dirigés, prise en mains de sa vie… La critique de la défense de la condition prolétarienne n’est que formelle, elle ne s’adresse qu’à la pratique syndicale, on en appelle à des formes radicales comme l’autogestion qui serviront de marchepied à la révolution. Ce cycle de luttes dont le contenu a traversé depuis la fin des années 60 tant les luttes d’OS que les luttes extra-travail ou le refus du travail a trouvé dans ce qu’il est convenu d’appeler l’«autonomie » son achèvement.

En se fondant sur les limites de ce cycle de luttes dont elle fait sa propre force, la contre-révolution qui n’est rien d’autre que la restructuration du capital, permet de dépasser théoriquement cette phase en tirant les conséquences que le retournement contre-révolutionnaire des limites de l’ancien cycle imposait (autogestion, toutes les idéologies de la libération, dilution du procès de travail, etc.).

Les points théoriques qui sont dorénavant acquis sont les suivants : la révolution comme autonégation du prolétariat, la défense de la condition prolétarienne comme limite, la théorisation et la critique du programmatisme, de la domination réelle et de la domination formelle, l’identité entre la contradiction prolétariat/capital et le développement du capital, l’identité entre ce qui fait du prolétariat une classe du mode de production capitaliste et de ce qui en fait une classe révolutionnaire, la compréhension de la période précédente comme cycle de luttes achevé.

La critique de cet ancien cycle qui s’effectue dans et sur la base du procès de retournement de la force du mouvement en force de la contre-révolution débouche sur une critique fondamentale de la défense de la condition prolétarienne et sur l’élaboration du concept de programmatisme (le processus révolutionnaire comme développement de ce qu’est la classe dans le capital, et la révolution comme son affirmation, sa libération) ; il ne s’agissait plus de critiques formelles : avant-gardisme, bureaucratie, syndicat.

Actuellement, la non compréhension de l’ancien cycle de luttes comme tel et donc l’incapacité à en tirer les conclusions et à le dépasser entrainent une tentative de retour à des formes pures et dures de programmatisme dont le non respect, la méconnaissance seraient à la racine d’« errances » et de « mystifications ». On retourne aux Gauches, à Bordiga…, on reprend la critique du réformisme sans toutes ses formes, de la bureaucratie, de la démocratie, etc., c'est-à-dire que face à l’« échec » de cycle de luttes, on le juge à l’aune de ce que furent ses acquis originaux.

« Jusqu’à présent notre travail théorique (…) s’inscrivait dans l’ancien cycle de luttes qui comprenait autant le processus lui-même d’éclatement et de développement de la contradiction de la domination réelle telle qu’elle s’était développée, que les limites intrinsèques de ce processus, et sa propre critique qui y était incluse et conséquente. » (Théorie communiste n°4, p. 40) Même si notre travail, de ce fait, était à même de trouver dans la lutte de classe ses fondements, on ne peut nier les conséquences de cet ancrage particulier sur lui. Ce qui était en jeu, c’était le retournement dans la contre-révolution d’un cycle de luttes, retournement que nous appréhendions à travers les limites du cycle. On pouvait difficilement sur cette base produire une analyse stable et définitive.

Depuis le début des années 70, la production théorique dans ce qu’elle a eu de plus important s’est effectuée sur la base d’un malentendu. Toute la critique de l’autogestion, de la défense de la condition prolétarienne, toute la compréhension du programmatisme, toute l’analyse de la domination réelle et de la révolution comme autonégation du prolétariat qui lui était conséquente, tout cela on le doit à la contre-révolution, au fait qu’elle effectue pratiquement la critique de l’ancien cycle en en retournant les limites. Il ne restait plus qu’à la reconnaître.

Le reconnaître, c’était comprendre qu’un cycle étant achevé, qu’une restructuration se dessinant, le malentendu sur lequel s’était construit la production théorique jusque-là pouvait être dissipé. Les expressions théoriques les plus avancées visaient à une révolution « immédiate » alors qu’elles n’existaient que grâce au développement de la contre-révolution ; c’était là un malentendu mortel car il menait à poser sa propre existence comme étant la preuve de l’imminence de la révolution. Reconnaître sur quelle base s’était effectuée la production théorique, dissiper le malentendu, poser la restructuration du capital, c’était remettre en cause toute une façon de comprendre la production théorique antérieure et sa propre situation immédiate.

La production théorique peut actuellement se stabiliser, jeter un regard en arrière, faire le point, avancer un certain nombre d’acquis, mais cette stabilisation n’est pas le premier pas d’une poussée expansionniste : c’est la contre-révolution qui est la base de cette stabilisation.

Les limites de l’ancien cycle deviennent patentes vers 1973-1974 : ce fut la fin des revues comme Le mouvement communiste, Négation, Intervention communiste et Invariance (première série). Il s’agit alors de poursuivre le travail entamé dans ces revues qui avaient commencé la compréhension et la critique interne de ce cycle : texte de Jean Barrot « Contribution à la critique de l’idéologie ultragauche » (avril 70) ; le premier numéro de la revue Négation : « le prolétariat comme destructeur du travail » ; « prolétariat et communistes » dans le Bulletin communiste, supplément au numéro 1 d’Intervention communiste (mai 1973) ; le texte critiquant « l’idéologie conseilliste autogestionnaire » à l’œuvre dans ICO (publié dans ICO n°118 – mai 72) ; l’unique numéro du journal Le voyou (mars 73) ; « Lordstown 72 » publié par « Les amis de quatre millions de jeunes travailleurs » ; « Avortement et pénurie », supplément au numéro 2 de Négation (janvier 74) ; « Lip et la contre-révolution autogestionnaire », Négation n°3 (mai 74) ; la critique du numéro 4 de Le mouvement communiste – « Révolutionnaires ? » parue dans Intervention communiste n°2 – « les classes » (décembre 73)…

Le retournement des limites de cet ancien cycle vers la formation de la contre-révolution devient de plus en plus rapide : ce sont les Assises du Socialisme et le Programme socialiste, l’euphorie des congrès de la CFDT, le développement du féminisme, de la libération homosexuelle, de l’écologie, de l’antinucléaire, des premières tentatives de transformation du procès de travail, la prise en charge du secteur extra-travail par les intéressés eux-mêmes, l’éducation libre des enfants, les nouveaux rapports amoureux, les prisons, etc.

Les expressions théoriques soit pataugent dans cet ancien cycle, s’y vautrent, s’enduisent de modernisme ; soit se cabrent en prônant la « vraie autogestion » (voir tous les véritables autogestionnaires s’en allant combattre à Besançon les tares de Piaget), la négation du travail, la subversion de la vie quotidienne. D’autres appelaient au regroupement des révolutionnaires qui aurait fait défaut, d’autres chassaient le réformisme, d’autres l’esprit démocratique… En fait, si l’ancien cycle en était arrivé là, c’était parce que, pour une raison ou pour une autre, il n’aurait pas été pur et dur. Poursuivre le travail de reconnaissance de l’ancien cycle de luttes comme tel, et sa critique de façon fondamentale, c’était se marginaliser, car c’était accepter de ne se reconnaître dans aucun moment immédiat de la lutte de classes.

 

Nous n’avons rien à promouvoir dans les luttes : pas plus le débordement des syndicats qu’autre chose, même si l’on signale par ailleurs le caractère positif de ces mouvements-là par rapport à la révolution, caractère positif qu’ils ne possèdent que parce qu’ils appellent leur dépassement, parce qu’ils posent la défense de la condition prolétarienne comme limite à dépasser et l’auto-organisation comme affirmation de la classe à dépasser en tant que telle. Ce que la lutte de classe peut avoir de plus radical ne l’est que parce qu’il appelle son dépassement. Il ne s’agit pas simplement par là de la nécessité de faire mieux, d’élargir, d’universaliser une pratique, il s’agit d’un dépassement qualitatif car la révolution est action d’une classe qui s’abolit en tant que classe : elle est par là essentiellement dépassement de toute pratique antérieure de la classe, pratiques qui ne peuvent avoir comme radicalité extrême que d’appeler leur dépassement.

Réciproquement, nous n’avons rien de particulier à attaquer, ni les syndicats, ni les antifascistes, ce qui ne signifie pas que l’on ne se livre pas par ailleurs à une critique des syndicats ou de l’antifascisme, nous ne sommes pas les dénonciateurs spécialisés des pays de l’Est ou de l’impérialisme américain. Notre rapport à l’immédiateté des manifestations quotidiennes du mouvement social pourrait être qualifiée de théorique : les moments particuliers de la lutte de classes sont compris comme une totalité au sein de laquelle ils s’impliquent mutuellement (limites d’un cycle ; retournement dans la contre-révolution ; nécessité du dépassement d’un cycle ; amorce d’un nouveau cycle) et en cela, tous sont posés comme nécessaires et moments du processus de la révolution se faisant, y compris dans le développement du capital (contre-révolution).

Inversement, pour un rapport à l’immédiateté que l’on pourrait qualifier de politique, certains moments particuliers de la lutte de classe sont compris comme la base de la révolution à faire, et la révolution, dans cette problématique, est un possible dont il convient d’assurer le triomphe. Les visions « politiques » sont nécessairement multiples, car les moments particuliers ne sont pas conçus comme s’impliquant et constituant par là une totalité unique. Il est normal dès lors que s’affrontent dans des réunions, des assemblées, des débats ou des articles, les diverses méthodes destinées à faire triompher ce possible ; la gestion de l’immédiateté est alors l’enjeu de la dispute, immédiateté mystifiée à qui il faut révéler le sens de sa démarche. L’identité de démarche fonde l’antagonisme entre toutes ces théorisations et réciproquement l’antagonisme est le ciment du « grand débat permanent » qui les oppose et les conforte. Pour tous, depuis la Première Guerre mondiale, le capital a accompli sa « mission », tout est dit, la lutte de classe se résume à du bon, du mauvais, du sens communiste caché, des choses à encourager et naturellement beaucoup de mystification. La révolution n’est pas la résultante de l’ensemble du rapport, mais la croissance et la libération de certaines pratiques.

Notre situation par rapport à ce « milieu » n’est pas antagonique, mais contradictoire. Pour décrire ce fait, les modalités de notre participation à la réunion d’« Échanges et mouvement » de Pâques 80 est un bon exemple. Les antagonismes n’étaient pas absents de la discussion : appréciation divergentes sur l’importance de tel ou tel phénomène, heurt entre les diverses recettes pour favoriser l’éclatement de l’autonomie du prolétariat, exposé de la situation dans son pays, sa région ou sa boite, insistant surtout sur les différences locales qui jouent alors le rôle d’aplanissement des antagonismes et de ce fait, leur permet de se développer et d’exister.

Il nous était impossible de participer à cette réunion sur une base identique à celle des autres participants, apportant une pierre à l’édifice ou proposant d’en remplacer une par une autre mieux adaptée, mais s’opposer en bloc à tout l’édifice, attaquer immédiatement tout l’ensemble, faire forcément de l’obstruction, développer un discours systématique.

Si nous étions à cette réunion, comme nous pourrions être présents dans d’autres réunions semblables, c’est sur la base du fait que dans ce mouvement et dans son expression théorique, il devient évident que les luttes de l’ancien cycle butent elles-mêmes sur leurs propres limites ; c’est par là que nous nous relions à de tels groupes même s’il y a incompréhension théorique. Il était impossible que notre production théorique soit envisagée comme antagonique à la leur, c'est-à-dire dans laquelle on soit en mesure de se reconnaître : au travers d’une critique ou d’une reprise en compte.

La production de la théorie communiste

La théorie est théorie de la lutte des classes

Le théoricien orphelin

La théorie, même si elle parle du communisme dans une période qui ne l’a pas immédiatement pour résolution, n’est pas une avant-garde ni cette tension vers la communauté née du sol de la société, mais qui ne se reconnaitrait dans rien. Même appréhendée comme la fin d’un cycle de luttes et amorce d’une restructuration du mode de production capitaliste, la période qui s’ouvre n’est pas un no man’s land de la lutte de classes ; que celle-ci demeure à l’intérieur du capital n’est en aucune façon, en soi, une limitation ; c’est bien comme contradiction du mode de production capitaliste qu’existera la révolution. La théorie n’est pas fondée par le communisme conçu comme une sorte de but final que la théorie découvre peu à peu dans sa totalité invariante et immuable.

La théorie n’est théorie communiste qu’en ce qu’elle est théorie du procès de la révolution, théorie du procès contradictoire entre les classes qu’est le mode de production capitaliste et qui produit le communisme. On ne peut faire le cheminement inverse : « je sais ce que sont la révolution et le communisme, comment faire alors de la théorie communiste dans cette sombre réalité ? ». L’approche faite actuellement de la révolution comme abolition des classes, autonégation du prolétariat, et de façon générale le dépassement du programmatisme, c’est à partir de l’évolution de la lutte de classes, à partir des limites sur lesquelles ce mouvement lui-même a buté, que nous l’avons produite. Les problèmes que nous soulevons sont ceux que pose cette lutte chaque fois qu’elle bute elle-même sur ses propres limites et cela depuis il y a dix ans le conseillisme et l’autogestion… Depuis, les luttes n’ont pas eu le communisme pour but, mais le communisme et le procès contradictoire qui y mène, c’est à partir de  l’analyse de ces contradictions de classes, l’analyse de ce procès de la lutte de classes depuis dix ans, que nous le comprenons, que nous le découvrons. Une certaine modestie rend le théoricien moins angoissé.

On ne peut poser face à face la théorie communiste et la lutte de classes même si celle-ci est dynamique du mode de production capitaliste. En fait, ce n’est pas la nature de la théorie qui est en jeu, mais plutôt la façon de concevoir les contradictions qui produisent le communisme. Il n’y a de problème de la nature de la théorie que si l’on considère d’une part une théorie qualifiée de communiste et d’autre part des luttes qui, se déroulant dans le cadre du capital, n’auraient par là aucun « sens communiste ». Ce n’est qu’à ce moment-là que nait le problème et l’angoisse du théoricien qui se demande d’où lui vient et ce que ce signifie cette étrange chose qu’il produit. Les communistes, aussi, sont à l’intérieur du capital. À partir du moment où l’on oppose pas classe et révolution en fondant celle-ci sur le fait que le prolétariat y manifesterait autre chose que sa stricte situation de classe, où l’on oppose pas reproduction du capital et contradiction entre le prolétariat et le capital, à partir de ce moment-là, la théorie n’est plus cette étrangère qui s’angoisse sur son identité.

La révolution est bien résultat du développement du capital, dans ce développement ce n’est pas de montrer que le contenu des luttes n’est pas révolutionnaire qui est l’objet de la théorie, la révolution ou le communisme ne sont pas une norme jaugeant la réalité, mais de montrer comment le mouvement contradictoire du capital se produit comme révolution. La théorie n’est pas cette activité consciente du communisme au sein du capital qui serait son contraire absolu, le communisme lui-même est le produit des contradictions internes du capital, contradictions bien réelles et immédiates et pas de simple tensions.

Théorie communiste et procès de la lutte de classes

L’action des communistes vise à détruire le capitalisme et à abolir les rapports sociaux qui lui sont liés, ils n’ont donc pas à participer à une action qui n’aurait pour but, ou du moins comme résultat prévisible qu’un aménagement de ces rapports. Cependant, ces luttes ne se situent pas hors du champ du communisme, et pas seulement parce qu’elles seraient des objets d’analyse.

Toute velléité d’intervention ne peut, en domination réelle, que choir dans l’avant-gardisme, la pédagogie, la manipulation ou le laisser-faire autonome. Il y a en domination réelle transformation des luttes revendicatives qui ne sont plus l’antichambre de la révolution qu’elles étaient, la révolution n’étant plus affirmation du prolétariat. Avec l’intégration, dans son existence même de pôle du rapport, de la contradiction qui l’oppose au prolétariat, le capital en fait sa dynamique et le procès même de son autoprésupposition[1] – c’est là que s’enracinent les syndicats qui ne sont pas des appareils posés sur la classe, mais mode d’existence de celle-ci dans son rapport au capital. Cependant, l’action des communistes visant à détruire le capitalisme n’est pas une position que ces derniers possèderaient de toute éternité, la destruction du capital n’est pas une sorte de but final qui attend que les aléas de la contradiction entre le prolétariat et le capital soient passés et dépassés pour se réaliser ; le but serait alors tout, le mouvement ne serait rien.

Ce n’est pas une participation à des luttes immédiates, revendicatives que nous défendons, l’important est la façon dont s’effectue leur critique, la façon dont on pose cette non participation. La production théorique ne ses situe pas à l’autre pôle d’une dichotomie par rapport à ces luttes et au développement du capital compris comme développement de la contradiction entre le prolétariat et le capital. C’est dans le processus de ces luttes, dans la manifestation de leurs limites, dans le retournement de celles-ci dans le procès de la contre-révolution, que la théorie a d’abord pu effectuer la critique de l’avant-gardisme, a pu élaborer le concept de programmatisme, a pu poser la révolution comme autonégation du prolétariat. La théorie n’est pas quelque chose qui préexiste à l’objet qu’elle analyse, elle n’est ni méthode, ni science. Le procès de la lutte de classes n’est pas simplement cet objet dont la théorie s’emparerait, elle ne se forme qu’en s’emparant de cet objet, le cours de la lutte de classes est son propre cours.

Mais il ne s’agit pas là d’un problème concernant la façon de concevoir ce qu’est la théorie. Il n’y a pas de problème de la nature de la théorie. Un tel problème ne surgit que quand cette dernière est conçue comme une étrangère face à un développement qui n’a rien à voir avec elle, quand on sépare de façon mécanique abolition du capital et luttes immédiates, luttes revendicatives. C’est le processus de la lutte des classes dans ses mouvements les plus triviaux qui est le procès de production d’un rapport que l’on pourra qualifier de révolutionnaire, même si ce dernier ne peut être en aucun cas conçu comme transcroissance. La théorie ne peut simplement opposer ces deux moments, il faut montrer qu’il y a rupture, dépassement, mais que cette rupture, ce dépassement, ne sont pas indifférents au cours antérieur de la lutte de classes, au cours antérieur de la contradiction dans ses manifestations les plus immédiates. C’est dans l’articulation de cette dialectique que s’enracine la production théorique.

Il s’agit de ne pas éviter la position qui consiste à dire : « ces luttes ne sont pas révolutionnaires, on va tenter de les faire devenir révolutionnaires » en disant : « ces luttes ne sont pas révolutionnaires, aucune transcroissance n’est à espérer, elles se situent donc hors du champ communiste ». C’est par ce qui fait qu’elles ne sont pas révolutionnaires qu’elles ne sont pas exclues du champ communiste, il faut saisir comment elles butent elles-mêmes sur leur propre contenu : la défense de la condition prolétarienne. Une telle approche doit également historiciser la notion de « luttes revendicatives », c'est-à-dire concevoir de quel stade du rapport entre le prolétariat et le capital elles participent, afin de pouvoir saisir leur rapport au communisme.

Il n’y a aucune velléité d’intervention à avoir sur le terrain des luttes revendicatives, non parce qu’elles seraient de nature essentiellement indifférentes à la révolution (c’est le même rapport contradictoire, l’exploitation, qui est luttes revendicatives et son dépassement, révolution), mais parce qu’elles sont elles-mêmes le processus d’une contradiction dans laquelle autre chose se produit. Il ne s’agit pas d’un germe qu’elles contiendraient, mais de considérer que l’on a affaire réellement au procès de production de la révolution. L’articulation du communisme et des luttes immédiates s’effectue au travers de ce qui fait que ces luttes ne sont pas révolutionnaires, c'est-à-dire du retournement de leur force comme contenu de la contre-révolution. La défense de la condition prolétarienne suit un cours heurté qui de l’éclatement de la contradiction au niveau du rôle spécifique du prolétariat dans la production de la valeur et de la plus-value mène à une régénération de l’autoprésupposition du capital. Ce processus fonde socialement une véritable filière dans laquelle la force du processus révolutionnaire est retournée contre lui-même. Auto-organisation, autonomie locale, durée du travail, débordement des syndicats, refus du travail, luttes sur les conditions de travail, se transforment en processus moteur de la restructuration au travers de l’action sociale et politique de groupes, syndicats ou partis qui expriment ce cours heurté, depuis la radicalisation de la lutte jusqu’au simple antagonisme. On n’a pas là une « récupération », mais simplement le fait que le développement du capital est le procès contradictoire de la lutte de classes, qu’il en est constamment le résultat. Dans le même mouvement, où la restructuration se fonde sur les limites du processus révolutionnaire, c’est elle qui fait des formes les plus avancées de ce processus des limites ; aucun des deux termes n’est premier par rapport à l’autre. La solution est dans le mouvement que nous venons de décrire où les points les plus avancés de ce processus sont retournés contre eux-mêmes ; si ce n’est que par là qu’ils deviennent limites du processus révolutionnaire, le mouvement lui-même n’est d’emblée possible que par le contenu de ces luttes posé par la crise d’un stade chaque fois spécifique du capital.

Dire que l’articulation du communisme avec les luttes immédiates s’effectue au travers de ce qui fait qu’elles ne sont pas révolutionnaires, c’est dire qu’elles s’effectuent au niveau de ce retournement. De façon schématique, c’est le retournement dans la restructuration de l’auto-organisation, de l’autonomie,… qui fait de la défense de la condition prolétarienne la limite à dépasser pour la révolution, car à travers ce retournement c’est elle-même au niveau du rôle spécifique du prolétariat qui est apparu comme limite, et non simplement son mode d’être dans l’autoprésupposition du capital (le syndicat). À travers leur contradiction aves le capital les luttes revendicatives butent sur leur propre contenu, c’est là que se forme la nécessité de la résolution de la contradiction entre le prolétariat et le capital comme autonégation du prolétariat, et que le corps de cette nécessité se confond avec celui du capital en tant que procès contradictoire entre les classes.

L’abolition des rapports sociaux capitalistes n’est pas quelque chose existant pour soi, indifférent à ce qui la précède et la produit. Et c’est parce que c’est cela que produit et nécessite la lutte de classes (au travers du mouvement immédiat de la contradiction entre le prolétariat et le capital), que nous critiquons et ne pouvons participer à aucune lutte revendicative. C’est parce qu’elles produisent et nécessitent dans leur propre existence, c'est-à-dire leur rapport au capital qui s’en nourrit, leur dépassement et que ce dépassement n’est pas indifférent à la façon même dont elles se déroulent que nous pouvons dire qu’elles ne contiennent pas de germes révolutionnaires. Cependant, montrer comment la contradiction entre le prolétariat et le capital est développement du capital ne doit pas faire oublier que c’est dans le procès de son abolition qu’il se développe. La destruction du système capitaliste est un produit historique, le résultat d’une histoire dont les luttes revendicatives, la façon dont elles se déroulent, sont la scansion.

Si l’on considère, en effet, que ces luttes sont la manifestation du caractère contradictoire du rapport entre le prolétariat le capital, il faut en tirer le maximum de conclusions en considérant que la révolution n’est rien d’autre que le dépassement parce que le résultat de ce développement contradictoire dont les luttes revendicatives sont la manifestation. L’on a pas affaire à deux mondes entre ces luttes et la révolution. Ce qui est à montrer, c’est comment elles participent de ce développement, comment elles appellent (et non contiennent) ce dépassement qu’est la révolution : de par leurs propres limites, de par la façon dont elles se déroulent, de par le niveau, le stade de la contradiction qu’elles manifestent dans leurs revendications et leur forme même, de par le développement du capital auquel elles participent, développement qui est pour le capital, parce que procès contradictoire (exploitation), procès dans lequel il se manifeste dans le mouvement de son abolition (baisse du taux de profit, socialisation de la production…), et enfin de par ce qui synthétise le tout : leur retournement dans le procès de la contre-révolution qui fait constamment de la défense de la condition prolétarienne la limite que la contradiction entre le prolétariat et le capital nécessite de dépasser.

À partir du moment où l’on reconnaît l’identité entre la contradiction entre le prolétariat et le capital, et le développement du capital, que l’on reconnaît que c’est ce qui fait du prolétariat une classe du mode de production capitaliste qui en fait une classe révolutionnaire[2], que le communisme est une production historique résolvant la contradiction du capital, que celui-ci a une signification historique, on ne peut se contenter d’opposer unilatéralement et de façon figée luttes revendicatives et abolition du capital. On ne peut analyser d’une part la situation actuelle dans toute sa misère et poser d’autre part la destruction du capital en faisant l’économie du procès qui mène de l’une à l’autre. C’est là toute l’importance, nous y reviendrons, de la définition de cycle de luttes et principalement, dans la restructuration actuelle, d’un nouveau cycle de luttes.

Production théorique et cycle de luttes

Toute lutte qui n’a pas pour contenu la destruction du capital, c'est-à-dire la négation du prolétariat, n’est pas pour autant une lutte de type syndical. Il s’agit de ne pas faire de la notion de lutte syndicale un concept trop vaste. Le syndicat n’est pas, bien sûr, un appareil extérieur, intégrateur, posé sur la classe ouvrière ; il est un mode d’existence de l’opposition entre le prolétariat et le capital, mais en tant que mode d’existence de cette opposition il est défini par trois critères :

  1. la motricité de la contradiction;
  2. le salaire comme revenu;
  3. l’autoprésupposition du capital.

La défense de la condition prolétarienne, qui recouvre toutes les luttes en question, suit quant à elle un cours heurté et le débordement des syndicats a une signification spécifique, ces actions ne sont pas simplement du syndicalisme en plus radical.

Les luttes ouvrières en dehors des syndicats, et même contre eux, révèlent que la reproduction du prolétariat n’est pas qu’un moment de l’autoprésupposition du capital où lui-même dans toutes ses fractions se pose comme productif, mais une contradiction de ce développement. Cependant, tant que dans sa lutte, le prolétariat ne dépasse pas la défense de la condition prolétarienne, il ne peut que déborder les syndicats et non effectuer un réel dépassement de ceux-ci. En période de crise, c’est la même défense de la condition prolétarienne qui suit un cours heurté entre le syndicalisme et son débordement. Le débordement des syndicats s’inscrit de l’autoprésupposition du capital ; il ne s’agit plus alors de savoir si la répartition de la valeur nouvellement créée est « juste », mais de savoir où celle-ci se crée, de savoir que le profit se rapportant à l’ensemble des fractions du capital n’est finalement qu’une forme mystifiée de la plus-value dont le prolétariat est l’unique source. C’est le rôle spécifique du prolétariat dans la création de la valeur et de la plus-value qui porte le débordement des syndicats, rôle spécifique qui éclate lorsque les augmentations de composition organique qui semblaient pour chaque capital résoudre ses problèmes de valorisation, qui posaient donc le capital comme productif, devient baisse du taux de profit et crise. La crise de l’autoprésupposition du capital, c’est aussi la crise du rapport syndical.

À ranger toutes les luttes sous la dénomination de luttes syndicales, on introduit une dichotomie complète entre celles-ci et la révolution. C’est par là que l’on retrouve le point précédent. Tout le cours contradictoire du rapport entre prolétariat et capital est alors subsumé sous la catégorie de l’autoprésupposition du capital, compris comme un espace où rien ne manifeste le prolétariat comme classe spécifique. La révolution ne viendrait alors qu’achever un mouvement avec lequel elle aurait bien peu de choses à voir. D’un coup, le prolétariat serait placé dans une position de classe absolument différente de sa position antérieure. Dans la révolution le prolétariat pose le capital comme simple prémisse d’un développement ultérieur, il est alors impliqué par le capital comme classe du travail salarié et simultanément incapable de le valoriser (cela de façon qualitative – cf. « La signification historique du capital » dans TC n°4, Des luttes actuelles à la révolution), c’est bien alors sa position spécifique de classe productive de plus-value qui en fait une classe révolutionnaire, position spécifique qui n’était pas absente dans sa pratique dans le développement antérieur. Ranger toutes les luttes sous la dénomination de luttes syndicales, c’est faire d’un cycle de luttes (nous limiterons pour le moment cette notion à son aspect empirique : les luttes correspondant à un stade du capital) un procès uniforme dans lequel autoprésupposition du capital, crise de cette autoprésupposition, apogée du cycle et de la tension vers la révolution telle qu’elle se présente, et retournement de ces limites dans la contre-révolution, sont confondues. C’est que la révolution, comment elle est produite, devient chose quasi miraculeuse par rapport au développement antérieur à partir du moment où celui-ci a été uniformisé, a-historicisé, à partir du moment où finalement on a abandonné cette notion de cycle de luttes.

Ce que sont la révolution et le communisme sont des choses qui se produisent historiquement dans le cours heurté de la lutte de classe à travers les cycles de luttes qui le scandent[3]. Ainsi la conception que nous avons actuellement de la révolution (et la façon réelle dont elle doit se présenter), c’est au cours de ce cycle de luttes et de son retournement dans la contre-révolution qu’elle s’est forgée théoriquement et pratiquement : présents Mai 68, absents en adversaires à Lip. Ce processus peut encore nous arriver, la révolution n’est pas quelque chose d’établi, de connu une bonne fois pour toutes et vers quoi tendrait le mouvement, mais quelque chose que celui-ci produit. La façon dont la révolution se présentait au début de ce cycle n’est pas la même que vers sa fin et cela simplement parce qu’il n’avait pas eu lieu. Si par exemple, on peut dire maintenant que Mai 68 est en deçà de la critique communiste, c’est parce que c’est Mai 68 (entre autres) et son retournement dans la contre-révolution (Lip, etc.) qui ont produit cette critique. Il y a un monde entre les réserves que nous pouvions alors formuler (pas de formation de conseils, pas d’attaque de la valeur) et la théorie que le mouvement et son retournement permirent de produire : la révolution comme autonégation du prolétariat, la défense de la condition prolétarienne comme limite, la théorisation du programmatisme, de la domination formelle et réelle, l’identité entre la contradiction prolétariat/capital et le développement du capital. Bien sûr, ces luttes n’avaient pas pour contenu l’abolition du capital, mais on ne peut faire l’amalgame entre l’apogée d’un cycle de luttes dans laquelle se croisent son développement maximum et la transformation de ces limites en principe de la contre-révolution, et le moment où ce retournement domine (Mai 68 et Lip par exemple), cet amalgame participerait d’une vision statique de la production de ce qu’est la révolution. La vision que l’on peut maintenant avoir de tout ce qui s’est passé au cours de ce cycle de luttes, dans la perspective de la révolution telle qu’elle est la notre actuellement, ne préexiste pas à ce qui l’a produite.

Depuis que l’on est en domination réelle, la révolution ne s’est jamais présentée comme transcroissance à partir des luttes revendicatives en tant que telles, dans les luttes immédiates ce n’était pas tant les aspects revendicatifs qui étaient mis en avant et présentés comme l’apanage de la révolution, que les tendances antisyndicales, anti-aliénation, anti-domination du capital, gestionnaires, anti-travail, auto-organisées, etc. Il ne s’est jamais agi de pousser un mouvement revendicatif (ce qui est le propre du gauchisme), mais pour « Socialisme ou Barbarie », avant 1968, ou pour toute la mouvance conseilliste en mai, il s’agissait de se définir dans le mouvement au niveau de la critique de l’avant-gardisme, du gauchisme, au niveau de l’auto-organisation, de la critique de la bureaucratie, du capitalisme d’État, c'est-à-dire à partir de ce qui nous paraissait être directement le processus de la révolution, et tout cela existant bel et bien dans le mouvement lui-même ; nous ne poussions pas quelque chose à devenir autre chose, nous tentions de présenter la tendance la plus avancée du mouvement et de la pousser au maximum en nous élevant même contre l’aspect revendicatif du mouvement (nous nous bornons ici à une description du cycle de luttes qui s’achève). Bien sûr, ce n’était pas la révolution, il s’agissait toujours de défense de la condition prolétarienne, mais pour que nous puissions voir dans cette dernière la limite à dépasser il fallut le procès de retournement dans la contre-révolution.

La critique de nos positions d’alors qui s’effectua dans et sur la base du procès de retournement de la force du mouvement en force de la contre-révolution en constituant en limites ces positions, déboucha sur une critique fondamentale de la défense de la condition prolétarienne et sur l’élaboration du concept de programmatisme ; il s’agissait plus d’une critique formelle : avant-gardisme, bureaucratie, syndicats, etc. Une des conséquences les plus importantes fut de séparer luttes immédiates et révolution, en effet si la contre-révolution n’était plus formelle, la révolution de son côté ne pouvait plus se voir non plus dans les formes de la revendication, même si ces formes ne sont pas simplement la même chose que le syndicat en plus radical. Enfin ce mouvement nous permit d’établir une liaison essentielle entre révolution et contre-révolution.

De façon générale, l’erreur serait d’avoir une vision a priori de la révolution ; non que l’on ne puisse pas la définir, mais cette définition doit être historique, ne peut faire l’économie du procès qui la relie à la situation présente, l’économie de la compréhension de la révolution comme produit historique. Que l’on pose le communisme comme une norme jaugeant la réalité présente, que l’on fasse du prolétariat le porteur d’une contradiction ou d’une tendance humaine qui le dépasse et qu’il manifestera pour se nier, que l’on cherche une nature révolutionnaire qui s’actualise selon les conditions, que l’on abandonne enfin le prolétariat totalement intégré dans la reproduction du capital et son autoprésupposition, c’est toujours la même erreur corollaire à la non conception comme identique du prolétariat comme classe du capital et comme classe révolutionnaire.

Les impasses de la production théorique

Toute problématique dans laquelle la révolution n’est pas réellement conçue comme une production historique repose sur une « fausse question » : comment le prolétariat peut-il à la fois reproduire le capital et être une classe révolutionnaire ? Fausse question dans la mesure où l’on ne conçoit les deux termes comme ne pouvant qu’être contradictoires. En effet, si une telle question est corollaire d’une vision non historique de la révolution, c’est qu’à poser les deux termes comme ne pouvant qu’être contradictoires, on considère qu’en tant que produisant le capital, il masque, occulte, nie, l’autre terme qui est d’être classe révolutionnaire. Le développement du capital dans lequel existerait le premier terme fait donc face à l’autre qui par là serait préexistant ou serait présupposé antérieurement au développement historique. En fait cela reviendrait toujours à poser le processus révolutionnaire comme contradiction interne au prolétariat ; le capital est évacué. Le communisme ne résulterait pas du dépassement de la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais de quelque chose formant une nature révolutionnaire du prolétariat.

Il n’y a pas d’ambivalence dans l’activité du prolétariat : sujet du capital, sujet de la révolution ; c’est la même chose. Le prolétariat n’est pas « sujet » du capital sans être contradictoire à ce dernier et c’est cette contradiction qui, dynamique de sa propre transformation est développement du capital, procès d’abolition de celui-ci, formation d’un rapport révolutionnaire. Le prolétariat ne met pas au vestiaire une « nature révolutionnaire » quand il reproduit le capital, et il ne manifeste pas, ne révèle pas, quelque chose qui surpasse l’implication réciproque quand il abolit le capital, ou plutôt c’est à partir de ce qu’il est dans cette implication qu’il abolit le capital et non en manifestant un aspect de sa nature qui serait dégagement par rapport à cette implication ; ce n’est pas en dehors de cette dernière, même si c’est contre elle, que le prolétariat se définit comme classe révolutionnaire.

La position normative

Dans la position normative (cf. La Guerre sociale ou le tract « À bas le prolétariat – Vive le communisme ! », 2ème trimestre 1979), la description qui est faite du communisme n’est pas en elle-même fausse au niveau des éléments énumérés, le caractère normatif git dans le fait que le procès qui y mène a disparu, n’est pas présent dans l’analyse. On a une situation qui est celle du capital, une autre qui est le communisme, et au milieu, des conditions accumulées par le capital que le prolétariat actualise parce qu’il est révolutionnaire par postulat (Barrot) ou parce qu’il n’est pas complètement intégré (La Guerre sociale).

En fait, la position normative remplace le processus historique de production de la révolution et du communisme, l’histoire en fin de compte, par une succession d’échecs, d’erreurs, de réussites parfois, de mystifications. En effet, la révolution on sait ce que c’est d’emblée, elle est telle qu’en elle-même une bonne fois pour toutes, toute action ne peut qu’être réussite ou erreur, mystification souvent. Fleurissent alors les « on aurait du », « il fallait alors », et autres n’utilisant XXX pas toutes les possibilités dont le livre de Barrot sur l’Allemagne fourmille (cf. La Gauche communiste en Allemagne, J. Barrot, D. Authier, Ed. Payot). Le concept clé de l’histoire normative, c’est la mystification. La révolution étant donnée d’emblée, le prolétariat est par nature révolutionnaire, il a un être révolutionnaire, son intégration dans l’autoprésupposition du capital n’est que mystification. L’implication réciproque entre le prolétariat et le capital devient vision politicienne, l’intégration c’est le parti communiste, les syndicats, les hauts salaires, la démocratie, l’antifascisme, contre lesquels résiste plus ou moins bien un prolétariat par nature étranger à tout cela.

Un des plus beaux exemples est fourni par l’analyse de la démocratie (cf. La Guerre sociale n°2, « La question de l’État » et le projet de plateforme pour la participation à une réunion avec divers groupes anglais, voir également l’engagement dans l’affaire Rassinier/Faurisson). L’incapacité à relier dans une même totalité contradictoire le prolétariat et le capital se manifeste en ce que l’analyse demeure, lorsque l’on critique la démocratie en tant que mystification, au stade fétichiste de l’atomisation de la société avec un État qui est là pour empêcher les gens de se dévorer entre eux. À ce niveau, les individus ne sont que des monades isolées dont l’appartenance à une société, leur appartenance de classe, a autant d’importance que la couleur de leurs cheveux ou la longueur de leur gros orteil. Le prolétariat ne se définit que par et dans le capital, en ce sens il est intégré, mais cette intégration qui le définit comme classe, c’est une contradiction, c’est l’exploitation. Cet arrêt sur l’apparence fétichiste de l’isolement entraine de singulières positions sur la démocratie (dans les textes sus-cités de Guerre Sociale par exemple). La démocratie est critiquée, mais critiquée parce que mystificatrice, parce qu’elle s’est perdue dans l’étatisme, et la révolution « accomplira à sa manière les aspirations véritablement radicales de la bourgeoisie montante ».

En fait, il n’y a la aucune critique de la démocratie, et cela parce qu’incapable d’appréhender la société au-delà de l’apparence de l’échange, de l’atomisation, elle est la forme universelle des relations humaines, forme qui s’est pervertie sous le capitalisme et qui, sous une autre manière, s’accomplira avec le communisme.

À la racine de la position normative, il y a le programmatisme qui est son horizon indépassable, le processus de la révolution serait le même, mais mené à bout, à son terme, et dans de meilleures conditions. Ainsi on parle simultanément de conseils ouvriers et d’autonégation, d’aspects révolutionnaires des luttes revendicatives en tant que telles et on critique violemment la défense de la condition prolétarienne. Cependant, le programmatisme devient cette position normative lorsqu’a disparu le fil qui relie la situation immédiate de la classe à la révolution, c'est-à-dire la défense de la condition prolétarienne, base de la transcroissance révolutionnaire comme libération du prolétariat. Ne pouvant d’une part se fonder solidement et organiquement sur les luttes revendicatives en tant que telles, ne pouvant d’autre part continuer à dire tout bonnement que la révolution est libération du prolétariat de la domination du capital, la relation n’est plus maitrisée, le problème de la relation du procès de passage de l’un à l’autre est évacué au profit d’une norme de jugement que serait un programmatisme radical réussissant, d’échecs passés, de déviations, de mystifications, de conditions à réunir. La position normative ne peut que mettre côte à côte une nature révolutionnaire, des mystifications, des conditions objectives, la première autorisant une utilisation révolutionnaire des dernières ayant permis de combattre (moyen terme) les secondes. Le processus historique de la lutte de classes n’est plus vraiment nécessaire par rapport à la révolution, cela commande le glissement de l’analyse où la contradiction entre le communisme et le capital vient se substituer à la contradiction entre le prolétariat et le capital. La position normative aboutit à avoir affaire à un système qui s’oppose à une autre, mais pas au développement de la contradiction interne de l’un des deux systèmes (le capitalisme) qui produit l’autre (le communisme).

À ce point là, la position normative rejoint une autre impasse qui elle aussi ne considère pas la révolution comme résultat et création historique du mode de production capitaliste et de la contradiction entre prolétariat et capital, qui ne considère pas le procès contradictoire comme étant le seul et unique procès produisant la révolution : le prolétariat comme figure de l’humanité, comme support d’une contradiction qui vient de loin. Ne pouvant aborder le communisme comme une réelle production historique, il est supposé d’emblée comme tension, tendance, qui déjà s’oppose au capital et vise à le faire éclater. Le mode de production capitaliste n’est plus alors que le stade de maturité de cette tension qui plonge dans l’histoire de l’humanité. Chaque période historique n’est plus conçue comme totalisatrice et dynamisée par ses conditions propres, le cours de l’histoire n’est que procès de réalisation, d’adéquation d’une tendance inhérente évoluant vers sa maturité, se réalisant, l’histoire est téléologique.

L’humanité, alias le prolétariat ou quand le prolétaire venge le chasseur paléolithique

La démarche qui fonde cette deuxième impasse pourrait se résumer ainsi : le prolétariat est sujet révolutionnaire parce qu’en lui existe la possibilité de nier sa position de classe au profit de l’humanité qu’il réalise, ce n’est qu’alors et par cela qu’il fait la révolution. Le prolétariat nierait sa position de classe, se révèlerait comme humain et alors serait révolutionnaire.

Une telle perspective semble au premier abord ne pas tomber sous la critique générale de ne pas considérer la révolution comme une production historique, de faire l’impasse sur le procès qui conduit de la situation actuelle à la révolution. Cependant, sous des dehors qui prennent souvent l’aspect de maitrise de l’histoire universelle, la disparition du procès historique est beaucoup plus fondamentale que dans le premier cas, celui de la position normative. Pour que le prolétariat fasse la révolution il faut qu’il ne soit plus le prolétariat, classe particulière du mode de production capitaliste, c’est qu’alors on a à l’œuvre une autre dynamique que celle stricte des rapports de production capitaliste ; il y aurait donc, au-delà de ce qui ne serait qu’une apparence : la succession des modes de production et la totalisation de l’histoire passée dans le mode de production capitaliste, une dynamique présidant depuis la nuit des temps au déroulement de l’histoire. Le procès historique n’est plus alors réellement un procès de création, mais procès de réalisation ou d’adéquation. Ce ne sont pas les contradictions de l’aliénation en général qui sont à l’œuvre et dynamisent le procès historique, l’illusion provient du fait que si chaque stade historique n’a pour moteur que ses contradictions spécifiques, l’histoire n’en est pas moins un procès totalisateur et pas simple juxtaposition de séquences qu’une dynamique originelle, qui les transcenderait, parcourrait.

Il faut alors, pour la position humaine, montrer comment le prolétariat défini comme classe à l’intérieur du mode de production capitaliste, sur la base du travail salarié, peut avoir une pratique qui signifie la « caducité de l’activité d’aliénation », c'est-à-dire la tendance transcendante dont nous parlions. Une telle perspective s’accompagne le plus souvent de vastes constructions historiques où l’Histoire, d’aventures en aventures, produit l’adéquation des concepts et de leurs manifestations. Le prolétariat va enfin pouvoir venger le chasseur paléolithique. L’histoire n’est pas créatrice, elle est processus de réalisation, d’adéquation.

Ce qui sort de la boite à malices des « adéquations », des « sens de dépassement », des « tendances », des « activités générales d’aliénation », c’est la bombe humaine : le prolétariat fait la révolution à titre humain. Dans tout ce système théorique on trouve le fait de mettre dans la contradiction (en germe, en tendance, en conditions préalables : la négation du prolétariat), ce qui sera sa révolution. Si le prolétariat fait la révolution « à titre humain », c’est que le communisme est abolition des classes et non qu’il est le représentant de l’humanité faisant la révolution en tant que tel. C’est parce que sa contradiction de classe avec le capital, l’exploitation, se produit comme abolition des classes (nous y reviendrons) que le prolétariat dans la révolution produit le communisme. À l’inverse, dans la perspective humaine le plus important ce n’est pas la contradiction avec le capital, c’est que le prolétariat ne soit plus le prolétariat, à cette seule condition il ferait la révolution. Le capital, dans le processus de la révolution, il n’en est qu’à peine question, ce n’est même pas dans l’effondrement d’une présupposition réciproque entre le prolétariat et le capital que se produit la révolution, mais dans l’effondrement de la reproduction du prolétariat par rapport à lui-même, le prolétariat ne se reconnaît plus, ou plutôt apparaît alors l’individu prolétaire (voir certaines tendances dans Échanges et mouvement ou dans Crise communiste).

Après le communsime par impossibilité du capital nous voilà dans le communisme par impossibilité du pr, mais il ya a toujours un point commun : la solution de la contradiction préexiste (en germe) dans un des termes de la contradiction.

Dans toutes ces problématiques, le « refus du travail », les « luttes anti-travail » deviennent la preuve d’une contradiction interne du prolétariat (nous critiquerons plus loin la notion même de refus du travail). Puisque le prolétariat est la classe du travail et qu’il y aurait des luttes contre le travail, ou plutôt que ces luttes proviendraient d’une contradiction entre le prolétariat et le travail, il faudrait  bien alors que le sujet qui lutte contre le travail soit engagé dans un processus de distinction d’avec la « classe-prolétaire » ; ce sujet c’est l’individu. Dégagé de la contradiction avec le capital, l’autonégation devient un processus interne de distinction à l’intérieur du prolétariat dans lequel les luttes anti-travail deviennent primordiales. Cela demande en outre de comprendre souvent la classe de façon très étroite (toujours l’indépassable horizon du programmatisme) : lorsque les prolétaires se battent en dehors de l’usine, c’est qu’ils ne se reconnaitraient plus dans la classe ; est-ce que l’appartenance de classe se limite au procès de production immédiat ? Est-ce qu’on cesse d’être prolétaire en sortant du travail ? Il y a une incapacité constante à imaginer et à concevoir que le prolétariat puisse se remettre lui-même en cause à partir de sa situation de classe, qu’il puisse être en tant que classe le sujet même de son autonégation ; et cela parce que son autonégation n’est conçue que comme mouvement se déroulant à l’intérieur du prolétariat.

Le prolétariat ne se nie que parce qu’il abolit le capital et par le contenu de sa contradiction, produit du développement du capital, c'est-à-dire de la contradiction elle-même ; mettre le travail à la place du capital, c’est déplacer la contradiction à l’intérieur du prolétariat et nécessite alors de dégager un être hybride qui tienne à la fois du prolétariat et de l’« humanité » : l’individu-prolétaire. En fait, on ne reconnaît pas le prolétariat comme sujet révolutionnaire dans sa situation même de classe.

L’abandon du prolétariat dans sa situation de classe comme sujet révolutionnaire s’accompagne de la dilution de la contradiction spécifique du mode de production capitaliste dans une vaste contradiction avec l’aliénation qui a pour cadre cette tendance à l’œuvre depuis la nuit des temps et parvient à maturité avec le capital : l’humanisation de l’homme. Que le communisme soit la fin de la « préhistoire de l’humanité » n’implique pas qu’il soit la résolution d’autre chose que la contradiction entre le prolétariat et le capital dans le mode de production capitaliste. Que le communisme soit la résolution des contradictions de toute l’histoire passée signifie que le capital a une signification historique, qu’il est lui-même le développement qui identifie le dépassement de sa contradiction spécifique et de toute la production humaine, c’est la propre existence du capital qui fait de son dépassement le dépassement de toute l’histoire humaine qui l’a précédé.

La problématique de l’autonégation du prolétariat comme processus interne, contradiction interne, conduit à poser un individu préalablement défini qui appartiendrait à une classe de la même façon qu’il habite Marseille ou Paris et qui pourrait ne plus s’y reconnaître, de la même façon qu’il peut déménager. Dire que l’individu peut entrer en contradiction avec son appartenance de classe, c’est poser la classe comme une entité qui viendrait subsumer les individus, le problème de l’appartenance de classe renvoie toujours immanquablement à un individu-personne ; on pose d’un côté les individus et de l’autre la société, ensuite l’on se demande comment les premiers font partie de la seconde. L’appartenance de classe devient une simple liaison qui fonctionne quand la société se reproduit, qui se brise quand il y a crise laissant la voie libre à un individu indéfini qui est le prolétaire qui ne se reconnaît plus dans le prolétariat ou en contradiction avec sa classe. Cependant pour supprimer la classe, il faut lui trouver une contradiction interne, un mouvement interne de critique, c’est le rôle du refus du travail. Ensuite, il faut montrer que la révolution c’est bien autre chose que l’action d’une classe, et que le communisme c’est bien autre chose que l’abolition du capital.

À ce niveau intervient le procès général d’aliénation, ou le procès de l’humanisation de l’homme ; l’expression, dans son flou permet de parler du capital sans en prononcer le nom. Mais cela permet aussi de réduire la contradiction qui met en jeu les classes au cadre du procès de production immédiat, laissant ainsi un vaste champ ouvert à un refus général qui relève de l’individu et d’un mouvement plus ou moins nouveau qui supplée la lutte des classes (classique). Dans ce domaine, nous n’aurions plus affaire à deux classes, au procès d’exploitation en ce qu’il présuppose et parcourt l’ensemble des conditions de son propre renouvellement, mais à l’aliénation, à la domination, au procès contradictoire de l’humanisation de l’homme, domaine que la trivialité des rapports de classe ne parviendrait pas recouvrir.

Tout le procès historique est reconstruit comme histoire de l’individu, de la famille, des rapports à la nature, ou de l’unité entre production et reproduction, en bref il faut que le procès historique soit autre chose que la lutte des classes. L’histoire de la famille est là pour ça ; faire l’histoire de la famille (thème très en vogue) synthétise les autres problématiques, elle devient l’histoire des rapports entre production et reproduction, elle devient histoire de la relation entre rapport à la nature et rapport de l’homme à lui-même, elle devient le critère de l’individualisation.[4]

Toute cette reconstruction du procès historique n’est pas erreur historique, les considérations qui l’accompagnent n’existent que par leur signification théorique, elles permettent de substituer à une histoire de la lutte de classes une histoire de l’individu qui sous le capital se modulera comme lutte de classes, mais cela comme une étape transitoire qui à nouveau fera apparaître l’individu comme le ferment du communisme. On analyse les modes de production précapitalistes sous l’angle du rapport entre famille et individu et on fait une histoire de l’individu, ensuite le capital produisant l’individu, c’est ça qui le fait éclater. C’est la façon même de concevoir la contradiction révolutionnaire dans le capital qui détermine la vision des modes de production précapitalistes dans lesquelles l’individu n’existerait pas.

Un tel arc historique nécessite qu’avant le capital il n’y ait pas d’individu, ou un individu non séparé de sa communauté puisque c’est le procès de production de cet individu qui va faire éclater le capital, la séparation d’avec la communauté c’est la cassure de l’unité entre production et reproduction. Pour les modes de production antérieurs au capital, on ne peut parler d’une telle unité que si on limite sa vision au niveau strict de la famille et que si on conçoit la société comme composée d’un ensemble de familles à peu près égales. Ce ne sont pas par exemple les rapports internes à la famille du serf qui structurent sa production, encore moins dans le cas de l’esclave, ce sont ses rapports au maitre ou au seigneur, pareil pour sa reproduction.

Ce n’est pas l’individu qui est séparé de sa communauté avec le capital, mais l’individu contingent qui prend la place de l’individu particulier. L’individu, cela n’existe pas, sauf dans l’histoire de l’individu. Ce qui est perçu comme procès d’individualisation, c’est la production de l’individu comme individu contingent, c'est-à-dire en fait la production du capital comme communauté. Il n’est pas indifférent que les rapports sociaux capitalistes mettent en mouvement des individus contingents, mais ce n’est pas cela qui fait du prolétariat une classe révolutionnaire. Cette contingence, cet isolement, ne sont compréhensibles que si on inverse la problématique, c'est-à-dire si l’on part de l’analyse de la communauté comme séparée des individus parce que communauté de classes antagoniques. La reproduction du rapport social capitaliste est toujours reproduction de l’individu particulier, c'est-à-dire de l’individu comme isolé et membre d’une classe, sans que l’isolement et l’appartenance de classe ne soient contradictoires. L’indifférence réciproque des individus (leur isolement les uns des autres et de la communauté) est un fondement nécessaire de la société capitaliste, mais la société capitaliste ne se résout pas dans cet isolement, parce que sa substance est l’existence de ces individus comme membres de deux classes antagoniques. Parler d’individualisation ne peut se limiter à constater l’isolement de l’individu par rapport à la communauté, sa séparation d’avec elle, cela reviendrait à faire de la relation immédiate des individus entre eux (fétichisme des rapports d’échange) la réalité elle-même. Cependant, que le rapport d’exploitation soit individualisation n’est pas indifférent, car il signifie par là la création de rapports universels et surtout que le prolétariat abolissant le capital ne peut rien s’approprier, qu’il ne peut dans cette abolition se fonder sur un rapport à une des conditions de production qui lui soit propre, il ne peut, abolissant le capital, se subordonner à une nouvelle limitation (cf. l’Idéologie allemande, Ed. Sociales, p. 103).

Sur cette base, l’histoire du capital peut se poursuivre comme histoire de la famille, de l’individu, de la relation entre production et reproduction. En domination formelle, cette dernière relation se présenterait en deux pôles : travail des hommes à l’extérieur, travail des femmes à l’intérieur ; elle serait ensuite remise en cause comme dualité en domination réelle, puis elle retrouverait de nos jours une unité avec la réactivation de la fonction familiale, le travail à domicile, la création d’un revenu composé, le démantèlement des grandes unités de production, la segmentation de la force de travail. Dans toute cette façon de prendre les choses, c’est de l’individu singulier dont il est question, le terme de reproduction ne recouvre pas la reproduction d’une particularité sociale, l’appartenance de classe, mais la reproduction de la singularité de l’individu (alimentaire, généalogie). Toutes ces remarques ne font que montrer que l’appartenance de classe est un rapport au capital qui est autoprésupposition et que dans la restructuration actuelle la valorisation parcourt l’ensemble des conditions de son propre renouvellement (nous y reviendrons).

Il existe une version moins théoriciste et plus militante de cette perspective humanoïde, celle que l’on retrouve dans deux livres : Le travail et après et La grève et la ville de Auffray et Baudoin, auxquels s’ajoutent pour le second Colin et Guillerm. Le programmatisme est toujours en négatif l’horizon indépassable. On se fonde sur les luttes d’OS, sur le refus du travail. Ne pouvant plus se reconnaître dans le travail, en faire le fondement de leur existence sociale, les luttes des OS avanceraient des spécificités au sujet desquelles la ville en tant qu’entité régionale joue un grand rôle. Le concept de prolétariat disparaît au profit de celui de « population ». Dans ces luttes, il s’agirait d’affirmer une identité contre le capital, identité qui ne soit pas produite par lui, qui lui échappe, le capital n’intervenant alors que comme un pôle de la contradiction qui n’est plus dans ces deux pôles interne au mode de production capitaliste. Ces luttes avanceraient des spécificités humaines : femmes, immigrés, Bretons…

La domination réelle n’a pas d’histoire

Une autre perspective qui abandonne le procès historique comme production de ce que sont la révolution et le communisme et corollairement comme production de la théorie, consiste à poser que la domination réelle étant le stade ultime du capital elle est d’emblée le rapport qui, en tant que tel, porte la révolution. Là aussi on fait l’économie du procès qui mène de la situation présente à la révolution ou plutôt la question n’a aucune raison d’être posée, la domination réelle, prise comme concept non historicisé, est en elle-même ce procès, évacue la question : la révolution est présente puisqu’on est en domination réelle. Jusque là le capital avait une histoire, il n’en aurait plus ; stade ultime, la domination réelle, par définition, n’aurait pas d’histoire. Il s’ensuit qu’à ce stade la contradiction entre prolétariat et capital pourrait à tout moment devenir révolution ou, plus finement, qu’une crise de la domination réelle ne peut pas avoir de restructuration supérieure. C’est là une position qui vient souvent compléter les deux perspectives analysées précédemment.

S’il est bien certain qu’il n’existe que deux modes d’extraction de la plus-value, le mode absolu et le mode relatif et que donc il ne peut, au-delà de la domination réelle, y avoir de troisième époque du capital, cela n’empêche pas la domination réelle d’avoir en elle-même un développement, une histoire. Le développement jusqu’à aujourd’hui de la domination réelle s’est effectué, en bref, comme résolution des contradictions et des limites de la domination formelle : fonctionnement de la société comme vaste métabolisme du capital, c'est-à-dire conquête par le capital de tout le secteur productif et extension de la péréquation à l’ensemble de la société ; le procès de production devient conforme au capital, ce qui signifie destruction de la qualification ouvrière, le temps devient productif ; intégration de la reproduction de la force de travail dans le cycle propre du capital, ce qui signifie que le capital détermine lui-même la valeur de la force de travail, condition d’existence de la plus-value relative.

Cependant ce développement de la domination réelle crée ses propres contradictions spécifiques qui sont les axes sur lesquels se modula la baisse du taux de profit qui conduisit à la crise actuelle : non-adéquation du procès immédiat de production à l’appropriation des forces sociales du travail qui s’y développent (coopération, division du travail, science, association), incapacité à rentabiliser la continuité du cycle d’entretien du la force de travail en tant que travailleur collectif segmenté en diverses instances (malades, éducation, chômeurs, reproduction familiale, etc.).

Tout tient au mode d’exploitation de cette force de travail sociale que cette phase de développement a produit, ce qui alors synthétise les contradictions de ce stade de développement de la domination réelle, produit du dépassement de la domination formelle, ce sont les rapports du procès de valorisation proprement dit avec les conditions de son propre renouvellement ; s’il les détermine, si ces conditions sont bien celles du capital, le procès de valorisation s’y perd, il ne le parcourt pas.

De façon générale, l’appropriation des forces sociales du travail tant dans le procès de production immédiat que dans le rapport du procès de valorisation à ses conditions (division sociale du travail ; le prolétariat comme force de travail sociale exploitée en tant que telle par le capital) devient adéquate au capital (procès de valorisation). La force de travail en tant que force sociale est appropriée dans tous ses aspects par le procès de valorisation, en tant que forces collectives ces forces sociales sont objectivées dans le capital (automation). Les transformations techniques qui ses déroulent à ce niveau du procès de production immédiat sont adéquates à son propre niveau mais aussi à celui du procès d’ensemble, elles sont la concrétisation générale de cette appropriation des forces sociales dans le capital fixe ; pour le procès de valorisation, parcourir l’ensemble de ses propres conditions s’objective dans ses transformations.

Quand on parle d’histoire de la domination réelle, il ne s’agit pas d’une histoire linéaire, il ne s’agit pas d’imaginer que de crises en restructuration cette dernière s’approfindit telle qu’elle est sortie du dépassement de la domination formelle. Ce n’est pas le dépassement de la domination formelle qui se poursuit, la domination réelle se produit, se crée selon sa propre histoire ; la restructuration actuelle n’est pas approfondissement du dépassement de la domination formelle, masi résolution des contradictions spécifiques de la domination réelle telle qu’elle s’ets développée jusqu’à présent.

Jusque là avec une telle conception de la domination réell nous n’avions affaire qu’à une postition particulière et non pas comme dans les cas précédents à une conception corollaire de la théorie. Il n’en est rien. Dire qu’il ne peut y avoir crise et restructuration en domination réelle entraine un total porte-à-faux des développements théoriques qui s’articulent sur, précisément, l’ancien cycle de luttes et le retournement de ses limites dans la contrerévolution. Alors que, on l’a vu précédemment, c’est dans le retournement des limites de l’ancien cycle de luttes (auto-organisation, autogestion, critique formelle de la défense de la condition prolétarienne, le prolétariat se pose comme classe hégémonique) dans la contrerévolution, qu’il y a dépassement du programmatisme, que c’est grâce à ce mouvement qu’il s’effectue, si l’on supprime ce mouvement l’existence même d’une théorie tendant à dépasser le programme devient la preuve de l’imminence de la révolution. Si l’on ne pose pas le processus dans lequel la théorie a amorcé ce dépassement, sa propre existence devient garantie de la révolution. La nécessité du dépassement du programmatisme commença à se former lorsqu’apparurent aux alentours de 1973 les limites de l’ancien cycle de luttes, faire l’impasse sur cela conduit à vouloir mettre la réalité de la crise à l’heure de ce dépassement du programmatisme, conduit à considérer sa propre existence comme garantie de la révolution. Ne pas historiciser la domination réelle conduit à ce porte-à-faux de la théorie pour autant que l’on ne sombre pas dans une théorie de la décadence, cas où la question ne se pose même pas. En effet, dans la théorie de la décadence la domination réelle devient paradoxalement la situation idéale de réalisation du programmatisme, l’évolution du capital en montrerait négativement la nécessité.

Comme dans la perspective précédente, il existe également dans celle-ci un type théorique et un type militant. Le type théorique consiste à partir d’une caractéristique de la domination réelle : péréquation du taux de profit sur l’ensemble des secteurs productifs, augmentation de la composition organique, prédominance de la plus-value relative, de montrer que cette caractéristique entre en crise et comme par définition la domination réelle est le stade ultime du capital, c’est forcément le mode de production capitaliste qui s’effondre. Par définition, toute crise est la dernière. On pose comme s’excluant totalement crise et capital. L’autre type est le type militant, il est en gros représenté par l’autonomie.

« L’ouvrier-masse international » remet en cause le développement antérieur de la domination réelle et montre son instabilité. Le refus du « fordisme » et sa déstabilisation sont alors considérées comme perspectives révolutionnaires car l’exploitation est elle-même appréhendée comme domination. Considérer l’exploitation comme domination du capital sur le travail permet de maintenir contre vents et marées une perspective de libération du travail à partir du refus du travail. La restructuration qui est aperçue par l’autonomie n’est pas vue comme réorganisation du rapport entre les classes mais comme une série de réponses du capital visant à découper cet ouvrier-masse. Face à un capital conçu comme domination, la « composition de classe » est un succédané d’« être » du prolétariat qui le fonde essentiellement à dépasser le capital. la simple résistance désorganisant un rapport social ravalé à la domination, prend alors rang de perspective révolutionnaire. Une fois le capital réduit au rang de domination, la simple résistance au travers du refus du travail, du combat contre l’institutionnalisation de la classe ouvrière devient mouvement de la révolution. Le capital peut « avancer une restructuration », mais ce ne sont que des réponses, le prolétariat quant à lui peut être révolutionnaire.

Fin du programmatisme, fin du prolétariat

On ne peut s’étendre longuement sur cette position là ; elle est à la limite en dehors du cadre des impasses de la théorie communiste. L’impossibilité du programmatisme, la constatation que la révolution ne peut plus être libération du prolétariat devient : le prolétariat n’est plus la classe révolutionnaire, ou alors il n’y a plus de prolétariat. La décomposition du programmatisme est comprise comme la disparation de toute contradiction révolutionnaire entre le prolétariat et le capital. Le prolétariat ne peut plus s’affirmer comme il ne peut plus faire la révolution. Une variante supérieure, qui pourrait aussi se rattacher à la perspective précédente  est offerte par l’évolution d’Invariance. C’est de la reconnaissance de la  domination réelle qu’on aboutit à la surfusion du capital et à l’abandon des classes ; l’activité du prolétariat ne peut qu’être pragmatique, la domination réelle est ipso facto la disparition du prolétariat si tant est qu’il ait jamais existé.

Dans cette perspective également de façon évidente malgré des accents très modernistes et dans le cas d’Invariance, une démarche au départ critique sur l’histoire du mouvement ouvrier, le programmatisme demeure un horizon indépassable.

Chacune des quatre grandes perspectives indiquées ne recouvrent pas à elle seule un groupe ou une revue ; il n’y a pas de correspondance. L’analyse est thématique ; les thèmes peuvent donc, dans chaque élaboration particulière se recouper, et surtout ils ne rendent pas compte de l’ensemble de l’activité d’une revue ou d’un groupe même s’il peuvent en constituer l’épine dorsale.

Ces impasses ne sont pas non plus de simples erreurs, elles ont toutes en commun de ne pas concevoir la révolution, le communisme et donc la production théorique comme un processus historique et par là de faire l’impasse sur ce qui fait que la situation actuelle devient rapport révolutionnaire. Dans tous les cas, les deux sont séparés et souvent opposés. Même si la situation présente est conçue comme contradictoire, c’est ce qui fait que cette contradiction éclate qui n’est pas analysé. S’il ne s’agit pas de simples erreurs, c’est que ce manque est lui-même partie intégrante de la production théorique actuelle.

La théorie qui se développe depuis les alentours de 1973 part bien de l’ancien cycle de luttes mais n’existe dans ses caractéristiques les plus importantes que par le retournement de celui-ci dans la contrerévolution, c’est dans cette critique pratique de l’ancien cycle de luttes effectué par le capital que s’inscrit le dépassement du programmatisme : critique non formelle (c'est-à-dire non limitée aux organisations) de la défense de la condition prolétarienne ; centralité du concept d’autonégation du prolétariat ; critique de la période de transition ; reconnaissance du prolétariat comme classe révolutionnaire mais simultanément comme classe à part entière du mode de production capitaliste ; critique de la dualité : nature révolutionnaire du prolétariat/développement du capital comme condition.

Le dépassement du programmatisme par ce qui le portait venait s’opposer au cycle de luttes antérieur, les propositions théoriques qu’il produisit pouvant simultanément s’opposer à cet ancien cycle comme norme et trouver dans le simple fait qu’elles-mêmes existaient la garantie que tout était réuni pour que se produise la révolution. La façon même dont se déroulait le dépassement du programmatisme évacuait alors la question du procès qui mène de la situation actuelle à la révolution, d’autant plus que le refus du travail semblait confirmer dans la pratique du prolétariat le dépassement du programmatisme. Mais c’est par là même que la question s’imposait aussi, en effet les notions mêmes issues du dépassement du programmatisme en s’opposant unilatéralement à l’ancien cycle faisaient de celui-ci un processus révolutionnaire non accompli, à parfaire, et donc du programmatisme un horizon indépassable : le dépassement du programmatisme venait paradoxalement chercher à le revigorer. Résoudre ce paradoxe, c’était admettre que les rapports entre les classes tels que la crise les définit doivent être transformés pour qu’il y ait révolution, c’était admettre la nécessité de la révolution.

On a vu dans l’« Introduction » à Théorie Communiste n°3 (mars 1980), qu’admettre qu’il faille qu’il y ait une transformation du rapport entre les classes c’est nécessairement considérer la restructuration comme possible et nécessaire. Sans cela, on tombe dans d’autres impasses, comme le télescopage de la restructuration et de la révolution ou une situation alternative entre restructuration et communisme.

Dans ces deux cas l’impasse réside dans le fait que l’on ne saisit pas le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste, on ne considère pas le communisme comme résultant de la contradiction elle-même mais inscrit dans l’être du prolétariat. S’il y a restructuration, c'est-à-dire possibilité de reprise de la valorisation, d’augmentation de la productivité, d’extension du cycle du capital, il y a alors raffermissement de l’autoprésupposition du capital. Alors, « où en est-on quant à la production théorique, aujourd’hui où se révèle la nécessité d’une restructuration ? »

Dynamique actuelle de la production théorique

L’analyse de la restructuration est la base de la production théorique actuelle. Cependant, en faire cette base c’est définir le cours d’une contradiction entre les classes qui est simultanément procès de caducité du capital. Il ne s’agit pas en parlant de restructuration du capital de présenter un désintérêt pur et simple pour le cours immédiat de la contradiction entre le prolétariat et le capital, il s’agit bien plutôt de placer la production théorique dans le cours de la révolution, c'est-à-dire de la produire comme bilan critique de l’ancien cycle qui est positivement dépassement du programmatisme, et de la produire simultanément comme partie intégrante du cours historique de la révolution, c'est-à-dire comme critique du nouveau cycle de luttes sur la base de sa propre dynamique en ce qu’il produit son dépassement comme révolution. Tel sera le mouvement de cette troisième partie.

La restructuration base de la production théorique

Nature de la restructuration

La description de la restructuration en cours a déjà été abordée dans les numéros 3 et 4 de Théorie Communiste (mars 80 et décembre 81). Il semble que la façon la plus satisfaisante de l’aborder, la plus globale, et s’articulant comme on le verra avec le nouveau cycle de luttes, soit celle qui part de la transformation su rapport entre la valorisation et ses conditions, c'est-à-dire qu’il faut fonder la restructuration au niveau de l’autoprésupposition du capital.

La tendance essentielle de la restructuration réside dans le fait que le mouvement de la valorisation ne se distingue pas comme moment particulier par rapport aux conditions de sa reproduction. On peut dire qu’elle s’en empare, qu’elle les parcourt. Ces conditions de reproduction étaient bien déjà totalement définies par le capital et spécifiquement capitalistes, le capital en domination réelle s’est emparé des conditions de sa reproduction. Cependant dans le mouvement d’ensemble de la reproduction des rapports sociaux capitalistes, la valorisation était définie comme moment particulier ; c’est cela qui se transforme. Il n’y a appropriation des forces sociales du travail (problème central de la restructuration comme transformation du rapport entre le prolétariat et le capital) que si l’interdépendance générale du travail humain, tant comme marché mondial, comme moment de la reproduction de la force de travail en tant que force sociale (éducation, famille, chômage, maladie, etc.) que comme circulation, est posée comme une totalité que la valorisation parcourt.

Il ne s’agit plus simplement que tous ces mouvements concourent à la valorisation, mais que la valorisation ne s’y perde pas ; ce n’est qu’ainsi que cette force de travail sociale que le capital a créée devient en tant que telle force productive du capital en même temps que la coopération, l’association, la division du travail, la science, dans le procès de travail immédiat. Les transformations techniques qui se déroulent dans ce dernier (automation – cf. TC 3) sont adéquates à son propre niveau à l’appropriation des forces sociales du travail, mais aussi au niveau du procès d’ensemble, elles sont l’objectivation générale de cette appropriation dans le capital fixe : rendre productive la segmentation de la force de travail, ou faire que la valorisation parcoure la circulation, nécessitent cette objectivation dans le capital fixe des forces sociales du travail qui se développent dans le procès immédiat du production. Il n’y a pas deux aspects mais un seul mouvement.

Ce n’est qu’ainsi que l’ensemble des forces sociales du travail sont appropriées par le capital, parce que c’est l’appropriation elle-même qui devient sociale. En effet, l’exploitation au sens strict n’est plus ce moment particulier de la reproduction de la société ; même si elle la définissait, elle la parcourt, l’innerve et s’y retrouve. L’appropriation des forces sociales du travail c’est avant tout une appropriation sociale du travail comme force productive, appropriation sociale c'est-à-dire étendant l’exploitation sur l’ensemble de la reproduction des rapports sociaux. C’est dans ce processus que division sociale et technique du travail, coopération, science, association, sont appropriés par le capital de façon adéquate et objectivés dans le capital fixe. Appropriation sociale, c'est-à-dire appropriation du travail vivant comme force sociale, exploitation sur l’ensemble du procès de reproduction du capital comme rapport social.

Inversement, c’est dans la mesure où s’effectue ce processus que se produisent en tant que telles les forces sociales du travail, c'est-à-dire qu’elles ne se produisent et n’existent qu’en tant qu’elles sont appropriées de façon adéquate par le capital. Ces quelques considérations poursuivent ce qui a été avancé à propos de l’histoire de la domination réelle. En effet, la restructuration répond là de façon spécifique aux axes qui avaient porté la baisse du taux de profit dans la période précédente.

Ce mouvement d’appropriation sociale de la force de travail signifie également une extension des secteurs productifs. Dans la restructuration actuelle, la transformation des secteurs ayant trait à la reproduction de la force de travail en tant que force sociale et au niveau de la continuité de son cycle d’entretien se situe dans ce procès général de modification du rapport entre la valorisation et le conditions de son renouvellement.

Cette transformation n’est pas simplement privatisation ou rentabilisation de secteurs anciens, elles est modification de la façon dont se déroule l’autoprésupposition. Elle en fait partie au niveau de la segmentation de la force de travail, et parfois même de la prise en charge « autogestionnaire » de fragments de cette reproduction. Ainsi ce n’est pas la privatisation ou la rentabilisation de quelque chose de déjà existant. Tout le problème de l’extension des secteurs productifs dans ce domaine se situe donc dans la crise actuelle, c’est dans la restructuration qu’il prend son sens, ce n’est pas une simple question de « théorie fondamentale ».

Cependant là où l’on aborde en quelque sorte un problème de théorie fondamentale, c'est-à-dire la dénomination de productif appliqué à ces secteurs (éducation, médecine, loisirs, etc.). Il s’agit d’établir s’ils peuvent être productifs au sens strict, c'est-à-dire productifs de plus-value. En effet, la rentabilisation des banques, des assurances, des sociétés commerciales, ne les métamorphosera jamais en secteurs productifs au sens strict, elle ne fera qu’amoindrir les faux-frais de la circulation.

Si l’on met de côté une vision qui n’accorde le statut de productif qu’à la production de biens matériels, il semblerait qu’au travers de l’œuvre de Marx on puisse dégager quatre critères pour définir un secteur productif :

  1. qu’il ne fasse pas circuler une valeur déjà produite (banque, commerce, publicité);
  2. que le travail y fasse face au capital (exclusion des cas atypiques de la petite production marchande);
  3. qu’il y ait production ou transformation de la valeur d’usage (ce critère permet d’inclure les transports dans les secteurs productifs); on rejoint ici le point 1. En effet, on ne travaille pas deux fois, une fois pour produire une valeur d’échange, une autre pour une valeur d’usage ;
  4. que le capitaliste achète le travail en tant que capitaliste et non en tant que consommateur achetant un service. Ce dernier critère n’est qu’une restriction apportée par Marx dans le «sixième chapitre » pour montrer que le capitaliste n’agit pas en tant que tel chaque fois qu’il dépense son argent. Ce qui n’empêche pas que le travail fournit à ce premier capitaliste peut être du travail productif s’il est fournit par un ouvrier travaillant pour un autre capitaliste, qui lui, emploiera alors son argent comme capital.

Si l’on parle de secteur et non pas de travailleur productif, c’est pour éviter dans le sujet qui nous intéresse ici, les problèmes qui tournent autour du travailleur collectif évoqués dans le « sixième chapitre ». Le problème de savoir si tel ou tel travailleur pris individuellement était productif, était essentiel pour le programme en domination formelle, tant en ce qui concerne son but (une société fondée sur la valeur), qu’en ce qui concerne sa tactique (formation d’un parti ouvrier, alliance de classe… la politique en quelque sorte).

Pour en revenir à la question, il semblerait donc au travers de ces quatre critères que l’on puisse parler non seulement de rentabilisation de ces secteurs, mais bel et bien de création de secteurs productifs. Cela est essentiel pour la masse totale de plus-value produite au niveau de la société. En effet, dans un premier temps, on peut considérer que cette masse étant déterminée par le taux d’exploitation et le nombre d’ouvriers employés à ce taux, elle augmente si la force de travail rejetée de l’industrie (secteurs productifs classiques) est compensée par une augmentation du taux d’exploitation. Dans un deuxième temps, considérer les modifications de ces secteurs nouveaux comme transformation en secteurs productifs, c’est non seulement considérer qu’elles vont permettre un abaissement de la valeur de la force de travail qui rejaillirait sur le taux d’exploitation dans les secteurs productifs (ce qui serait une simple rentabilisation) mais c’est encore considérer que la force de travail employée dans ces secteurs agit comme multiplicande sur le taux d’exploitation, donc fait par elle-même croitre la masse de la plus-value au niveau social.

On a là, encore une fois, la confirmation que la restructuration n’est pas simplement augmentation de la masse de la plus-value, ou simplement transformation du rapport entre les classes, mais qu’elle n’est l’un que par l’autre. Il n’y a pas dans l’histoire du capital de simple progression quantitative, mais il n’y a pas non plus de transformation du rapport entre les classes qui ne soit pas croissance quantitative, parce que le capital est exploitation.

Une présentation de la restructuration dans ses grandes tendances doit également la saisir comme contrerévolution.

En effet, non seulement elle répond aux axes qui avaient porté la baisse du taux de profit dans la période précédente, mais par là même, elle répond au cycle de luttes antérieur se définissant autour de la gestion ouvrière, l’hégémonie du prolétariat, expression de la valorisation comme moment particulier de la reproduction des rapports sociaux. Il y a, comme on le verra, un développement spécifique du programmatisme en domination réelle qui n’est pas seulement décomposition comprise comme une sorte d’essoufflement.

Mais si la restructuration est contrerévolution, c’est que non seulement elle répond au cycle de luttes antérieur mais encore retourne ses limites dans son propre mouvement. Ainsi tant les transformations réalisées au niveau du procès immédiat de production que la possibilité pour la valorisation de parcourir ses propres conditions de renouvellement au travers de la segmentation de la force de travail, ne peuvent s’effectuer qu’au travers d’une « autre façon de travailler », une gestion locale, des formes d’autogestion. Nous avons là simplement le fait que la restructuration n’est pas un projet du capital, que les luttes ouvrières aident ou contrecarrent, mais qu’elle n’a, comme tout le développement du capital, d’autre dynamique que la contradiction entre le prolétariat et le capital, qu’elle n’est rien d’autre.

On ne peut décrire la restructuration et surtout la comprendre comme une succession, un assemblage, de déterminations économiques, une suite d’éléments. C’est un procès de restructuration du rapport entre les classes, c’est le retournement dans la contrerévolution des limites de l’ancien cycle, c’est la réponse aux axes qui avaient porté la baisse du taux de profit dans la période précédente, c’est également la réalisation de la signification historique du capital.

Dire que la contradiction entre le prolétariat et le capital n’est pas différente du développement du capital, c’est dire qu’il n’y a pas besoin de concevoir le prolétariat comme ambivalent pour qu’il soit simultanément élément de la contradiction motrice du capital (et non sujet du capital, le capital est tout autant sujet que le prolétariat) et révolutionnaire, mais par contre il devient alors indispensable d’arriver à poser comment la contradiction entre le prolétariat et le capital, le développement du capital, devient révolutionnaire. Sans une telle perspective, toute analyse de la restructuration devient analyse d’éléments disparates, participants d’un projet que la crise ou les luttes viennent remettre en cause (comme si la crise pouvait être un frein à la restructuration), analyse de la condition favorisant ou contrecarrant l’apparition du prolétariat en tant que « sujet révolutionnaire ». Dans notre perspective, le problème de la restructuration a donc une importance capitale, le problème du développement du capital est consubstantiel à celui de la production du rapport révolutionnaire.

La restructuration, moment du procès historique de la révolution

La phase qui s’ouvre n’est pas une phase qualitativement différente de la domination réelle. Il n’y a pas de troisième phase de l’évolution du capital après la domination formelle et la domination réelle. La restructuration actuelle, on l’a vu, n’est pas un approfondissement de la domination réelle telle qu’elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui, ce n’est pas la poursuite du dépassement de la domination formelle. La restructuration ne répond pas en plus poussé à la domination formelle, aux limites de la plus-value absolue ; elle répond aux problèmes soulevés par la domination réelle elle-même, aux axes qui portèrent la baisse du taux de profit dans la période antérieure et sur lesquels éclata la crise : la création d’une force de travail sociale tant au niveau du procès de production immédiat, qu’au niveau de la reproduction de la société devenue métabolisme du capital. Les axes qui portèrent la baisse du taux de profit tiennent à la domination réelle elle-même. L’automation, les transformations dans le rapport entre la valorisation et ses conditions, le fait que l’exploitation parcoure ses propres conditions de renouvellement, se mettent en œuvre dans l’éclatement de la contradiction entre le prolétariat et le capital à l’intérieur de la crise. une fois que le travail est totalement spécifié par le capital, c'est-à-dire avec la prédominance de l’extraction de plus-value relative, apparaît une série de contradictions que le capital peut résoudre à l’intérieur de lui-même, en domination réelle. Considérer la restructuration comme « retouche » ou approfondissement c’est ne pas considérer que la domination réelle crée ses propres contradictions, ses propres « difficultés ».

On l’a vu dans le paragraphe précédent, l’importance du problème de la restructuration, et c’est en cela qu’il structure la production théorique, vient du caractère indispensable d’arriver à poser comment la contradiction entre le prolétariat et le capital devient rapport révolutionnaire. Si poser la nécessité d’une restructuration c’est poser la nécessité du développement maximum des potentialités du mode de production capitaliste, c’est que ce développement maximum c’est la création d’un rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital tel qu’il puisse devenir rapport révolutionnaire, il est évident que ce rapport même est développement du capital.

On ne peut se contenter de raisonner sur une possibilité abstraite de la révolution provenant de ce que l’on est de façon générale en domination réelle ; à partir du moment où l’on pose que la révolution est la résolution d’une contradiction qui est l’exploitation et que celle-ci est développement du capital, il faut alors analyser ce développement lui-même. C’est un point de méthode. Analyser ce développement ce n’est pas analyser des potentialités mais analyser le rapport contradictoire lui-même, donc le procès de la lutte des classes. À la limite, il est exact que le communisme n’est possible qu’une fois développées toutes les possibilités du capital, parce que la potentialité maximum du capital, son développement suprême, c’est le rapport révolutionnaire. Ce dernier n’est pas un moment pouvant survenir simplement parce qu’on est en domination réelle, mais il est lui-même un stade de cette domination réelle et de son développement.

L’évacuation d’une telle histoire de la domination réelle détermine une approche de la crise dans laquelle celle-ci s’ouvre sur deux possibles : restructuration ou caducité des rapports sociaux capitalistes. Avoir une vision unitaire du développement du capital et de la lutte de classes ne consiste pas à parler en même temps des deux, à dire que les deux sont possibles, à les juxtaposer, à dire que la crise a un procès contradictoire : procès de la restructuration ou procès de caducité du capital. comme si la restructuration excluait la caducité. C’est dans son développement que le capital se manifeste dans les procès de son abolition, les deux termes ne sont pas deux ouvertures constamment possibles mais un seul procès. Pour les comprendre séparément comme deux termes d’une alternative, il faudrait montrer comment dans toute crise se manifeste cette caducité en dehors de la restructuration et du développement même du capital. Lors du passage en domination réelle, on peut en effet montrer comment l’amalgame des travailleurs productifs et improductifs dans un travailleur collectif, comment la dévalorisation inhérente (accroissement de la productivité) se confondent avec la valorisation, sont des mouvements qui manifestent la caducité du rapport salarial, il n’empêche que cette « caducité » n’était pas un autre terme, contradictoire à ce qui était alors la restructuration du capital. il en est de même dans la crise actuelle : inessentialisation du travail immédiat, dilution dans l’ensemble du cycle de reproduction du capital de la contradiction entre valorisation et dévalorisation ; ces deux éléments entre autres manifestent la caducité du rapport salarial mais ne la manifestent pas autrement que comme moment de la restructuration.

Parler de restructuration c’est définir le cours d’une contradiction entre les classes et non d’un côté un projet du capital et de l’autre des luttes ouvrières. Le rapport entre crise et restructuration n’est pas la base d’une alternative, n’a pas deux issues possibles : la restructuration (reprise du capital), la révolution. Poser l’alternative nécessite de faire appelé à une nature révolutionnaire du prolétariat que la crise vient faire éclater et que la restructuration tente d’occulter. Le prolétariat serait à nouveau scindé en deux : d’un côté une nature révolutionnaire, de l’autre une nature de classe du capital.

Il est évident que parler de restructuration en refusant une position alternativiste revient à ne pas reconnaître de caractère communiste à l’ancien cycle de luttes, mais c’est dès que l’on parle de cycle de luttes que l’on récuse une position alternativiste. La notion de cycle de luttes s’enracine dans le fait d’inclure toutes les luttes du prolétariat dans un rapport entre prolétariat et capital. La notion de cycle de luttes n’est pas une simple notion descriptive, une synthèse commode de la diversité des luttes à une époque donnée, elle renvoie à l’analyse de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Une fois critiquée toute nature révolutionnaire d’un être du prolétariat, toute vision où le prolétariat est révolutionnaire par autre chose que sa situation de classe du mode de production capitaliste, toute appréhension où sa contradiction avec le capital révèlerait autre chose par quoi il se nierait, ce par quoi seulement il deviendrait révolutionnaire ; une fois toutes ces critiques faites et l’exploitation définie comme étant la seule contradiction et simultanément le développement du capital, la notion de cycle de luttes c’est cette contradiction qu’est l’exploitation dans son approche historique et simultanément ce en quoi elle porte le communisme comme résolution au travers même du développement du capital qui est sa propre histoire.

La restructuration ne peut donc jamais être considérée comme une ensemble de conditions ou un projet du capital, elle est processus de la contradiction entre le prolétariat et le capital, elle est articulation réelle, le passage dynamique entre l’ancien et le nouveau cycle de luttes. Faire de la restructuration la base de la production théorique c’est définir celle-ci dans l’articulation de ces deux cycles, tant dans son contenu que dans sa possibilité même d’existence en tant que théorie de la lutte de classes et perspective de la révolution.

Bilan critique de l’ancien cycle

L’ancien cycle comme décomposition du programmatisme

Le bond essentiel effectué par la lutte des classes quant à son contenu en domination réelle est pour nous le fait que la révolution ne peut plus être autonégation du prolétariat. Cela signifie corollairement l’impossibilité de formuler tout programme minimum destiné à assurer la liaison entre la défense d’un être de la classe dans le capital et le communisme, l’impossibilité et le caractère contrerévolutionnaire de toute période de transition et surtout l’impossibilité de passer en droite ligne de la défense de la condition prolétarienne au communisme. C’est la décomposition du programmatisme : en domination réelle le rapport contradictoire entre les classes ne contient plus le prolétariat comme élément positif à dégager de la domination du capital. De façon générale, on peut dire qu’il y a intégration de la reproduction du prolétariat dans la reproduction élargie du capital et cela comme dynamique de cette reproduction. Cela ne signifie pas la fin de la lutte de classes mais plutôt qu’elle ne peut se résoudre immédiatement que par le communisme, l’abolition du capital devient synonyme d’autonégation du prolétariat. C’est dans son rapport à la défense de la condition prolétarienne et dans l’impossibilité de passer de celle-ci à la révolution que se situe l’essentiel de la décomposition du programmatisme.

C’est dans cette période de la domination réelle que s’enracine socialement le gauchisme. Historiquement, le gauchisme moderne apparaît à la fin des années trente ; la période du Front Populaire est, en France, le moment où l’on peut commencer à le saisir de façon propre. Dans la situation précédemment décrite, le gauchisme consiste à persister à établir une liaison révolutionnaire entre défense de la condition prolétarienne et communisme. Cependant, la décomposition sociale de ce lien entraine que pour la première on ne fera que titiller les syndicats ou le parti communiste, les accuser de détourner la lutte des classes, et pour le second on n’aura plus affaire qu’à une vague période de transition ou un but final inreliable avec le premier point, si ce n’est au travers de conditions accumulées par le capital ou au prix de conditions mythiques que précisément la dilution du passage de la défense de la condition prolétarienne au communisme empêche réellement de constituer.

Les luttes élémentaires ne sont plus que luttes sur la répartition de la valeur marchande engendrée, elles mettent en cause le partage du fruit de l’exploitation non l’exploitation elle-même. La lutte pour le partage de la valeur nouvellement produite ne peut avoir pour cadre que l’autoprésupposition du capital. Au niveau de cette répartition prolétariat et capital s’affrontent comme deux éléments égaux ayant participé à la création de cette valeur. L’exploitation n’y apparaît pas comme contradiction mais comme injuste partage des revenus ; à ce niveau le salaire ne fonctionne que comme revenu. Et c’est précisément là-dessus que fonctionne le syndicalisme qui ne détourne pas le prolétariat mais est un mode d’existence de celui-ci dans l’autoprésupposition du capital. Si les syndicats deviennent un mécanisme d’intégration du prolétariat à l’entreprise, à la nation, au capital, c’est bien parce qu’ils sont ce mode d’existence du prolétariat dans l’autoprésupposition du capital. Dans la décomposition du programme, le gauchisme se situe au même niveau que les syndicats et ne préconise qu’une radicalisation des luttes syndicales. Les syndicats ne sont pas un appareil posé sur la classe ouvrière mais un mode de se reproduction dans son rapport au capital : rapport au capital dans l’autoprésupposition de celui-ci, sur la répartition de la valeur nouvellement produite, c'est-à-dire au niveau du profit, et du salaire comme revenu.

Si ce n’est pas en tant que telles que ces luttes manifestent un caractère révolutionnaire, l’antagonisme qu’elles expriment est le procès dans lequel le capital résout sans cesse et porte à un niveau supérieur sa contradiction mortelle : l’extraction de plus-value et le rapport de celle-ci à la masse du capital. C’est par là que périodiquement les luttes élémentaires débordent le cadre syndical, mais là l’essentiel est dans le débordement qui signifie la résurgence du rôle spécifique du prolétariat comme seul producteur et non pas comme ayant droit aux fruits de la croissance ou de sa propre exploitation. Ce n’est pas dans les luttes élémentaires en tant que telles mais à ce niveau que se situe la relation avec le procès historique de la révolution et, empiriquement, c’est à ce niveau qu’ont toujours existé, dans l’ancien cycle, en domination réelle, les rapports entre les groupes révolutionnaires et les luttes élémentaires, même si ces groupes se limitaient à une critique formelle de la défense de la condition prolétarienne. Actuellement l’activité théorique et révolutionnaire ne soit pas tenter de faire mieux que les syndicats mais de mettre en évidence, même dans le débordement des syndicats, que c’est la défense de la condition prolétarienne, et non les syndicats eux-mêmes, qui constitue la limite sur laquelle vient butter la lutte des classes.

La domination réelle est la perspective historique qui fait du programmatisme un gauchisme de groupuscule. C'est-à-dire que la conjonction des luttes immédiates et du communisme, reliés entre eux par l’accumulation de conditions objectives, une situation politique, par la démystification de la conscience du prolétariat, la façon dont s’effectue cette conjonction est un phénomène typique de la domination réelle. Lorsqu’en effet on ne peut plus passer de façon quasi automatique de la défense de la condition prolétarienne au communisme, c’est alors qu’apparaît le gauchisme. Relier les luttes immédiates à la révolution (ce qui n’est plus le problème des grandes organisations syndicales) devient le fait de groupuscules qui ne peuvent, au mieux, que vivre en surenchérissant sur les syndicats et partis traditionnels défenseurs de la condition prolétarienne dans l’autoprésupposition.

La décomposition du programmatisme c’est aussi le problème de la période de transition. Cette dernière n’était pas qu’une mesure technique, une nécessité pour accumuler les conditions, c’est la façon dont se posait la révolution comme libération du travail qui, contre le capital, nécessitait l’instauration de la valeur comme mode de production. Cette notion de période de transition est critiquée dès le début de la crise (nous verrons plus loin ce qu’il en était advenu en domination réelle avant la crises actuelle) tant théoriquement que pratiquement.

Théoriquement, par tout ce qui sort au début des années 70 de l’ultragauche (Négation, Intervention Communiste ; Barrot dans son premier livre Le Mouvement communiste – Ed. Champ libre – est très réservé sur la question) ; pratiquement par tous le mouvement exprimant que la libération du travail ne pouvait plus être la perspective historique de la révolution : refus du travail, émeutes des ghettos, sabotages, pillages divers. De façon générale, dès qu’éclate la crise, le problème est balayé, ne se pose pas, comme cela apparaît en Mai 68. Il faut créer de nouveaux rapports sur l’ensemble de la société en prenant « l’homme » au-delà de sa caractérisation de producteur, le prendre comme dirigé, soumis ; l’aliénation devient le concept clef dans une problématique humaniste. C’est par là que le problème éminemment ouvrier, « producteur », de la transition se trouve évacué, lorsqu’éclate l’ancien cycle de luttes dans la perspective de réorganisation sociale que lui ouvre la crise de l’autoprésupposition. Il y a bien sûr des groupe qui continuent, tout au long des années 70, cette problématique de la période de transition (comme « Révolution internationale », par exemple), mais pour cela il faut déployer des trésors d’âneries assez peu souvent égalés.

Avec la domination réelle, dès la révolution, le communisme se présente pour ce qu’il est même s’il a une histoire. Cependant dire que le communisme apparaît d’emblée ne signifie pas qu’il préexiste comme élément de la contradiction ; il ne s’agit pas de substituer à la contradiction entre le prolétariat et le capital une contradiction en capital et communisme sous prétexte que la révolution débouche d’emblée sur le communisme et qu’elle est autonégation du prolétariat.

La formulation du concept de programmatisme et par là même le dépassement d’une critique simplement formelle de la défense de la condition prolétarienne, constitue le point fondamental de la critique de l’ancien cycle de luttes, celui qui détermine tous les autres : position par rapport aux luttes immédiates, aux syndicats et organisations ouvrières, par rapport à la période de transition, par rapport à ce qu’est la révolution. C’est cette compréhension qui permet de rejeter toute vision faisant de l’idéologie « ouvrière », des syndicats, une mystification. On pourrait prendre tous les thèmes du programmatisme et analyser comment, s’organisant comme libération du travail, s’effectue leur décomposition en domination réelle, et cela à partir du thème central que constitue le rapport entre les luttes immédiates et la révolution. La décomposition du programmatisme c’est la disjonction de ces deux termes.

Établissement de liaisons nouvelles entre luttes immédiates et révolution, appréciation nouvelle de l’organisation, de la période de transition, critique formelle de la défense de la condition prolétarienne, sont des thèmes qui entre autres font de l’ancien cycle de luttes un procès de décomposition du programmatisme. Cependant cette décomposition n’est pas un simple essoufflement c’est quelque chose de nouveau qui se produit, le programmatisme tel qu’il se développe durant cette phase de la domination réelle trouve dans celle-ci sa spécificité, il ne s’agit pas d’une lente destruction.

C’est un développement spécifique du programmatisme qui peut être appréhendé comme décomposition du programmatisme. Si on continue à la saisir comme décomposition c’est que le moment fondamental du programme c’est l’affirmation du travail, la libération du prolétariat, la réappropriation. Dans les rapports de classes de la domination formelle, l’affirmation du travail est dépassement du capital, fondation d’une autre société (transition), dictature du prolétariat. La décomposition du programmatisme recouvre d’abord la disjonction de cette liaison entre affirmation du travail et dépassement du capital. Plus fondamentalement, la décomposition du programmatisme recouvre le fait que le programmatisme en domination formelle est capable de résoudre la contradiction générale de la lutte de classe : une classe en tant que classe abolit les classes ; dans le programmatisme, le but final, le programme maximum, n’est jamais oublié. Le programmatisme étant capable de poser la résolution de cette contradiction comme mouvement de libération du travail, comme possible transcroissance à partir des luttes immédiates. C’est donc par rapport à cette situation que la disjonction entre révolution et luttes immédiates peut être appréhendée comme décomposition du programmatisme. Dépendant c’est l’organisation spécifique du programmatisme en domination réelle qui est ce processus de décomposition, il ne s’agit jamais d’un simple essoufflement. La décomposition du programme c’est un cycle de luttes spécifique à la domination réelle.

L’ancien cycle comme spécifique à la domination réelle

Concevoir qu’en domination réelle la décomposition du programmatisme n’est qu’essoufflement, c’est concevoir que le but demeure le même qu’antérieurement, mais que les moyens d’y parvenir ont disparu (la conjonction entre luttes immédiates et révolution). Le but à atteindre serait le même et n’apparaitrait que par défaut dans les luttes de ce cycle. On ne comprend pas alors la domination réelle comme un rapport spécifique entre le classes, on ne comprend pas l’ancien cycle comme ayant une base propre, une autonomie, une existence en lui-même. Toutes les luttes de cette période n’ont pas comme seul point commun d’être contemporaines, elles sont les éléments d’une seul cycle qui a sa dynamique et son unité. La disjonction des deux termes dont il a été question dans le paragraphe précédent donne naissance à une autre unité, une autre problématique, une autre perspective de la lutte de classe, un autre cycle de lutte.

C’est en tant que cours heurté de la défense de la condition prolétarienne qu’on peut définir ce cycle de luttes, ou plutôt au travers de cette notion. Dans « Des luttes actuelles à la révolution » (Théorie Communiste N°4), nous appelions ainsi le passage de l’antagonisme entre prolétariat et capital (antagonisme se situant au niveau du profit, de l’autoprésupposition du capital, posé comme la dynamique même du capital dans son rapport à lui-même) au rôle spécifique du prolétariat au niveau de la plus-value. C’est dans ce mouvement que nous expliquions les syndicats en domination réelle. Il s’agissait, en résumé, du passage d’un antagonisme sur la « juste répartition des fruits de la croissance » dans le cadre de l’autoprésupposition où tous les éléments du procès de production se présentent comme également productif, à la contradiction sur la production de cette valeur et de la plus-value où apparaît le rôle spécifique du prolétariat.

Cette problématique est un peu trop simpliste. C’est une réduction de l’apparition du rapport entre prolétariat et capital comme contradiction à la phase de crise et une limitation à cette phase du « cours heurté de la défense de la condition prolétarienne » ; si bien que l’autoprésupposition devient une sorte de processus automatique, un espace bétonné par le capital où en fin de compte la lutte de classes est entièrement exprimée par la pratique syndicale. Il est évident qu’une telle simplification aboutit à une vision fausse. On ne peut limiter le cours heurté de la défense de la condition prolétarienne aux seules phases de la crise.

La transformation de la plus-value en profit est un procès qui se déroule constamment dans le mouvement du capital ; c’est parce que le procès de production est extraction de plus-value qu’à la fin de chaque cycle la valeur produite affronte le prolétariat comme quelque chose qui lui est étranger et se rapporte à la valeur avancée (rapport du profit, rapport du capital à lui-même).

Il ne s’agit pas simplement de dire à partir de l’analyse théorique que le profit se ramène constamment à la plus-value, mais de dire que l’autoprésupposition du capital, le rapport du capital à lui-même ne s’effectue que parce que le procès du capital est extraction du plus-value. Il ne s’agit pas de dire que le profit vient masquer le plus-value, mais plutôt à l’inverse, que l’extraction de plus-value implique sa transformation en profit. L’autoprésupposition du capital est impliquée par l’extraction de plus-value, il n’y a pas d’espace bétonné de l’autoprésupposition.

Dans le cycle de luttes qui s’achève, le cours heurté de la lutte de classes évoluait d’une pratique, fondée sur le rôle spécifique du prolétariat qui avait pour contenu la gestion, le pouvoir ouvrier, à une pratique de simple antagonisme qui avait pour contenu le salaire et l’intégration de celui-ci dans la reproduction d’ensemble du capital. Ce qui liait les deux et en faisait deux moments d’un seul mouvement, c’était la reconnaissance dans le développement de la domination formelle que la contradiction n’avait plus lieu d’être – ce à quoi se limitait la pratique syndicale – mais ce à quoi visait également le prolétariat dans sa spécificité ; la revendication selon laquelle la contradiction n’avait plus lieu d’être devait devenir gestion ouvrière.

L’analyse de la défense de la condition ouvrière (principalement les luttes autour du salaire) dans l’ancien cycle, doit mettre en avant comment en domination réelle la contradiction entre prolétariat et capital devient une contradiction motrice se résolvant à l’intérieur du mode de production capitaliste. La défense de la condition prolétarienne n’est plus l’antichambre de la révolution, mais l’on doit montrer le cours heurté de cette défense. Si l’unité du processus réside dans la revendication selon laquelle la contradiction n’a plus lieu d’être on retrouve là tant le cycle de luttes à son niveau syndical qu’au niveau des revendications gestionnaires. C’est ce dernier aspect qui est essentiel dans l’ancien cycle de luttes : l’ancien cycle comme pouvoir ouvrier, tentative d’hégémonie.

Ce ne sont pas seulement les moyens qui on travail disparu que les but qui s’est transformé par rapport au programmatisme classique. Il y a autant de différences entre le programmatisme classique et l’ancien cycle de luttes qu’entre la dictature du prolétariat et l’autogestion. Poser que la contradiction n’a plus lieu d’être c’est pour le prolétariat reconnaître que sa reproduction fait partie du cycle propre du capital, qu’il est même devenu un élément de la contradiction motrice du mode de production, mais aussi reconnaître cela dans le rapport tel que l’a dorme la domination réelle jusqu’à présent, c'est-à-dire distinguant la valorisation comme momentn particulier de sa reproduction, particularisant dans son propre mouvement le rôle spécifique du prolétariat. Devenir classe hégémonique contre le capital, c’est chercher à résoudre la disjonction établie par celui-ci entre la particularisation du procès de valorisation où se forge son identité entant que classe productive et la complète intégration de sa reproduction dans le cycle propre du capital. C’est pour le prolétariat résoudre cette disjonction sur sa propre base de classe productive.

C’est le rapport entre la valorisation et ses conditions qui fournit la clef de cette apparente contradiction entre la domination réelle et le fait que l’on ait tout de même une forme de programmatisme typique de la domination réelle. Il ne s’agit pas pour la classe ouvrière de se libérer du capital, mais à partir d’une situation de classe totalement déterminée par le capital de revendiquer que la contradiction n’a plus lieu d’être. L’hégémonie, le pouvoir ouvrier, l’autogestion par quoi se définit l’ancien cycle de luttes depuis les années 30, ne sont pas des erreurs de théoriciens oubliant que l’on est en domination réelle et qu’il ne peut donc plus y avoir d’affirmation du prolétariat ; ce sont les conséquences explicables du rapport entre prolétariat et capital en domination réelle quand il y a particularisation du procès de valorisation. Théoriquement, cette particularisation pourra être saisir par « l’autonomie » comme « la grande usine », face à « l’usine diffuse » de la restructuration actuelle ; ce n’est pourtant pas la taille de l’usine qui importe, que cette particularisation qui s’exprime dans cette taille.

Ce ne sont pas seulement les théories de l’autonomie ouvrière mais la pratique dont elle était l’expression théorique la plus radicale qui s’effondre. Le passage à une « autonomie métropolitaine » appartient au nouveau cycle de luttes comme on le verra, ainsi que les nouveaux rapports entre luttes et absentéisme. Ne rien voir dans « l’hégémonie » qu’une idéologie est corollaire de ne pas comprendre la phase qui s’achève comme une phase de particulière de la domination réelle. En effet, si nous étions dans « La Domination Réelle », comment pourrait-il y avoir une forme de programmatisme ? Il est évident que si l’on a une conception non historique de la domination réelle, on ne peut concevoir ce qui fait l’essentiel de l’ancien cycle de luttes que comme idéologie, détournement ou mystification. L’ancien cycle de luttes dans ce qu’il a d’essentiel ne correspond pas à une domination réelle pure et dure, il nécessite une appréhension historique de la domination réelle, une périodisation. Pour que se forme « l’identité ouvrière » qui caractérise en superficie cet ancien cycle, il faut qu’il y ait spécificité de la valorisation dans le cycle général de reproduction des rapports sociaux capitalistes. La domination réelle ne détruit pas une fois pour toute le programmatisme ne laissant subsister qu’une sorte d’essoufflement et des idéologies plaquées extérieurement sur des mouvements qui ne pourraient en aucune façon se rattacher au programme.

Tous les éléments abordés dans le paragraphe précédent qui apparaissent au premier abord comme simple décomposition du programmatisme, poursuite déliquescente d’une dynamique antérieure, n’ont en réalité d’existence que dans la totalité que forme l’ancien cycle de lutte, que par rapport à son point central : le pouvoir ouvrier, l’hégémonie, la gestion. La liaison, par exemple, avec les luttes immédiates s’effectuera sur ce critère, car c’est par leur contenu gestionnaire, leur auto-organisation, qu’elles pourront être reliées à la révolution elle-même. Par rapport à cela, la finalité de la critique de la défense de la condition prolétarienne prend tout son sens, c’est le syndicat objet de la critique qui paraît être la limite, non cette défense elle-même. L’organisation quant à elle se conçoit, assez en porte-à-faux en cela, comme avant-garde de l’auto-organisation ; il faudra alors se débattre dans toutes les implications contradictoires d’une telle existence. Enfin, la question de la transition elle-même n’est pas abordée dans la même perspective que dans le programmatisme classique, on ne peut la comprendre également qu’en référence à ce qui structure l’ensemble de l’ancien cycle : l’hégémonie.

Avant l’éclatement de la crise (fin des années 60), lorsque le problème de la transition était soulevé, il se présentait comme une prolongation des visées gestionnaires du prolétariat et non pas comme sa dictature. Les définitions théoriques, les descriptions qui en sont faites ne sont rien d’autre que le généralisation de l’autogestion et excluent de leur dynamique le passage au stade supérieur : le communisme. Ce qui subsiste théoriquement de cette question dans l’ancien cycle de luttes ne peut être rattaché au programmatisme « classique » auquel on ne fait qu’emprunter la forme et le langage mais au projet révolutionnaire tel qu’il se présente en domination réelle jusqu’à la restructuration actuelle. En outre, même dans les descriptions de sociétés de transition qui sont faites (« Socialisme ou barbarie », par exemple), la possibilité même de cette description repose sur un abandon de l’exploitation comme étant la contradiction entre le prolétariat et le capital. En lieu et place on met une contradiction entre dirigeants et dirigés. Ce n’est qu’au prix de cette substitution qu’on parvient à décrire un stade transitoire. La substitution elle-même est bien incluse dans l’appréhension théorique de l’ancien cycle de luttes, elle en fait partie. Il ne s’agit pas de déboucher en effet, sur la dictature du prolétariat, sur la libération du travail de la domination du capital, mais de déboucher sur l’hégémonie du prolétariat sur la société capitaliste qui le définit lui-même. La contradiction qu’est l’exploitation ne porte de projet révolutionnaire pratiquement et théoriquement qu’en devenant contradiction de domination, revendication de liberté, de prendre sa vie en mains ; c’est là également un des points essentiels de l’ancien cycle que l’on retrouvera dans l’éclatement de la crise, dans la façon dont le point central, l’hégémonie, se manifestera.

À partir de la domination réelle, il n’y a plus de période de transition possible, de libération du travail possible, de dégagement du rapport du capital. Il n’y a plus que le prolétariat qui, sur la base de la particularisation du procès de valorisation oppose la spécificité de sa position de classe à sa complète définition par et dans le cycle du capital. C’est la dynamique de l’autogestion, de l’hégémonie : la contradiction n’a plus lieu d’être. Elle doit être abolie. Tel est le programmatisme en domination réelle, simultanément décomposition et spécifique à la domination réelle.

Si en tant que théorie du procès historique de la révolution la théorie communiste est produite comme partie intégrante du moment de la restructuration comme bilan critique de l’ancien cycle en ce que celui-ci a, dans la perspective de la révolution, sa propre critique dans la restructuration elle-même, elle est pour la même raison partie intégrante du nouveau cycle de luttes. Ce n’est pas que le procès immédiat de ce cycle de luttes puisse être perçu comme procès de la révolution, la théorie est également critique de ce nouveau cycle, critique sur la base de sa propre dynamique, en ce qu’il produit son dépassement comme révolution.

En domination réelle, le mouvement de la révolution est toujours celui de la contradiction entre le prolétariat et le capital, mais cela en ce que les formes immédiates de cette contradiction appellent leur dépassement. Avec le nouveau cycle de luttes comme avec l’ancien, ce n’est pas tellement que la théorie ne reconnaisse dans la réalité aucun moment qui lui corresponde (vision qui, à la limite, aboutit à faire de la théorie un mouvement pour lui-même) qui importe, mais que ces mouvements appellent leur dépassement, ainsi la critique perpétuelle de la théorie n’est pas pour autant une extranéité.

Nouveau cycle de luttes et révolution

Nouveau cycle de luttes et autoprésupposition du capital

L’autonégation du prolétariat n’est pas l’impossibilité du programmatisme

Il faut éviter de concevoir ce nouveau cycle de luttes au travers de l’épuisement du programmatisme. La contradiction qui se met en place au travers de la restructuration ne porte pas le communisme parce qu’elle ne pourrait plus être programmatique, par impossibilité du programme. Dans cette perspective, ce n’est pas à un nouveau cycle de luttes que l’on aurait affaire, mais à l’ancien poussé à son paroxysme. C’est naturellement au refus du travail que reviendrait ce rôle de ferment révolutionnaire, de principe de l’autonégation du prolétariat comme acte de décès du programmatisme. Il est exact que dans le nouveau cycle de luttes le refus du travail semble se radicaliser en s’élaguant de toute connotation de gestion ouvrière ou de pouvoir ouvrier. Il semble se développer pour lui-même. Mais le refus du travail ne donnera jamais le communisme à moins de l’engrosser d’une dimension humaine qui devient alors l’élément positif qui fait éclater et le capital et le prolétariat , mais à ce moment là on abandonne plus ou moins une stricte contradiction de classes car le prolétariat est déjà animé d’une contradiction interne dans laquelle ce qui porte la révolution n’est plus ce qui fait de lui une classe. Si la radicalisation du refus du travail ne portera jamais le communisme c’est parce que le refus du travail n’est qu’une notion descriptive pour un miment de la contradiction entre le prolétariat et le capital.

Il n’existe pas de contradiction entre le prolétariat et le travail. en domination réelle, le prolétariat entre en contradiction avec son activité parce que le procès de travail est totalement déterminé par le capital. L’appropriation du travail vivant devient le fait du procès de reproduction lui-même, et l’opposition à l’exploitation, à l’aliénation, devient le refus de ce qui est l’activité immédiate du travailleur dans le procès de production. C’est l’activité même du travailleur dans le procès de production qui s’oppose directement à lui et non plus, simplement, en ce qu’elle se concrétise dans un produit qui est propriété du capital. Il n’y a refus du travail que parce que c’est du travail salarié ; même s’il ne s’agit pas de dégager du carcan salarié une activité qui serait dominée, le communisme crée un nouveau mode d’activité en se fondant sur le dépassement du capital et du travail salarié.

La seule contradiction est celle qui oppose le prolétariat au capital, il n’y a rien à espérer d’une contradiction qui opposerait le prolétariat au travail car on ne se fonderait là que sur une apparence de cette contradiction essentielle, que sur une manifestation prise pour substance. Ce n’est pas de la radicalisation du refus du travail que peut résulter le communisme mais des transformations de la contradiction dont le refus du travail n’est qu’une apparence, qu’un moment que l’on ne peut théoriser pour lui-même en une contradiction entre le prolétariat et le travail. Les suites « humaines », toujours apportées à cette contradiction, témoignent en réalité de l’impasse théorique dans laquelle s’enferme cette perspective.

Le seul problème à résoudre, problème qui fonde toutes les difficultés actuelles de la théorie, est le suivant : comment le prolétariat agissant strictement en tant que classe peut-il être dans une contradiction avec le capital telle qu’abolissant celui-ci, il s’abolisse lui-même. Tout le problème est celui du contenu historique  de la contradiction.

Identité entre autonégation du prolétariat et abolition du capital

Cette identité pourrait être la définition du nouveau cycle de luttes. Jusque là l’autonégation du prolétariat n’était qu’un but final auquel l’abolition du capital servait de médiation (en domination formelle), ou bien une dynamique interne au prolétariat dont la réalisation, l’actualisation, le rendait à même d’abolir le capital (ce qu’il ne faisait plus alors en tant que classe spécifique).

Avec le nouveau cycle de luttes, c’est l’exploitation dans la totalité de ses trois moments qui est devenue le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital[5]. Pour simplifier, on pourrait dire que c’est l’exploitation en ce qu’elle est nécessairement reproduction des rapports sociaux capitalistes et cela parce que le procès de valorisation lui-même envahit tous les aspects de cette reproduction. Dans la période précédente, l’exploitation se confond avec le procès de production immédiat, moment particulier, qui rejette comme mouvement de la dévalorisation tous les autres moments du cycle du capital. Le prolétariat y étend sa lutte, elle n’y prend pas racine. Le procès de reproduction qui replace le prolétariat face au capital est un lieu d’extension de la contradiction qui prend sa source et s’enracine dans un procès d’exploitation spécifié comme moment particulier. La contradiction qu’est l’exploitation au sens strict, ne parcourt pas l’ensemble du procès d’autoreproduction du rapport capitaliste même si elle le détermine et que par là le prolétariat l’inclut dans ses luttes.

Dans l’ancien cycle, la contradiction s’ancre au niveau du procès de valorisation spécifié comme moment particulier face à la reproduction de ses conditions et de son renouvellement (dévalorisation), et c’est de la lutte à ce niveau que le prolétariat fonde la nécessité de la gestion de la société dans son ensemble : le procès de valorisation étant nécessairement reproduction de lui-même, autoprésupposition, même si les conditions de cette dernière ne sont pas elles-mêmes procès d’exploitation.

Dans le cycle de luttes qui se met en place, dire que la contradiction a pour contenu l’exploitation, c’est dire qu’elle a pour contenu la reproduction de l’exploitation, car l’exploitation parcourt l’ensemble de son cycle de reproduction. Le point central de la lutte des classes, là où se noue la contradiction, n’est plus ce moment de l’extraction de la plus-value à partir duquel seulement se joue le contrôle sur la société et sa réorganisation mais qui ne remet pas en cause l’intégrité des protagonistes. Dire que la reproduction de l’exploitation est devenue le contenu empirique des luttes, c’est dire que le prolétariat dans sa contradiction avec le capital se remet lui-même en cause comme classe ; la reproduction de l’exploitation c’est sa propre reproduction. C’est l’autoprésupposition du capital qui est devenue le théâtre de la lutte de classes.

Le nouveau cycle de luttes consiste à remettre constamment en cause que le capital soit la base du capital, que son développement débouche sur sa reproduction. Cela signifie pour le prolétariat que dans cette contradiction avec le capital, c’est aussi lui-même qu’il remet en cause. Il ne s’agit plus de dire que la contradiction n’a plus lieu d’être, il ne s’agit plus d’hégémonie, de gestion, mais d’entrer en contradiction avec le capital parce que son développement est sa propre base, de mettre en cause cela en se remettant par là même soi-même en cause.

Le contenu de ce cycle de luttes n’est pas l’épuisement du programmatisme, une impossibilité de la libération du travail qui devrait bien se muer en autonégation, il n’y a pas de contenu positif autre que le communisme  et ce contenu il ne peut le développer qu’avec la crise de la phase qui s’ouvre. Ce contenu communiste ne se produira que dans la crise de l’autoprésupposition, après le développement de la phase à venir et conformément au contenu de ce développement (appropriation sociale, signification historique du capital).

Dans ce cycle de luttes, il ne s’agira pas de se libérer du capital ou de devenir classe dominante en abolissant la contradiction, il s’agira, parce que le prolétariat est contradictoire avec le capital au niveau où il est sa propre base, en tant qu’il est son propre renouvellement (l’exploitation parcourt tout le cycle de production), de créer le dépassement de la contradiction qui ne peut alors passer pour le prolétariat dans sa lutte, vu la contradiction et son contenu, que par sa propre négation. En devenant contradiction à ce niveau, l’exploitation pose comment la lutte d’une classe peut contenir, être, sa propre négation, et comment une contradiction entre les classes peut avoir pour contenu et pour dynamique autre chose que la reproduction de cette contradiction (qui est le principe même du procès du capital) ou la victoire de l’un des deux termes données de la contradiction. Ce cycle de luttes est la résolution empirique des contradictions du programmatisme ; tout au moins il porte pratiquement cette résolution.

De façon immédiate, l’analyse des luttes de ce nouveau cycle doit donc montrer comment c’est l’exploitation dans la totalité de ces trois moments qui est devenue le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, comment le prolétariat situe sa lutte au niveau de l’autoprésupposition. Pour cela c’est le fait que la lutte de classes prend racine et ne fait pas que s’étendre à tous les secteurs de la reproduction sociale qui importe. L’affrontement avec l’État, médiation nécessaire de la reproduction des rapports sociaux, devient l’organisation des luttes et non le cadre de l’entreprise : la lutte s’organise sur la base de cette affrontement et non sur la base de l’usine (voir la Lorraine en 1978 ; Boussac dans les Vosges) ; les luttes sortent de l’usine. Il n’y a pas comme dans le cycle précédent « extension » de la lutte de classes en dehors de l’entreprise, mais directement contradiction de classes à tous les niveaux, contradiction qui se développe et prend racine pour soi-même : logement, transport, femmes, jeunes, etc. On ne se pose plus la question de « la liaison avec la classe ouvrière », avec l’usine. Ce qui compte également ce sont les luttes contre le chômage, les transformations techniques, la vie chère, luttes qui ne peuvent être limitées au niveau de leurs manifestations syndicales.

Le cœur de la lutte contre le capital au niveau de son autoprésupposition c’est que le prolétariat se retrouve à la fin du procès de production immédiat dans sa situation d’origine, toutes les conditions de la production lui faisant face comme capital. Dans ces luttes toutes perspectives gestionnaires ont disparu, elles sont devenues simplement la lutte contre le fait que les conditions produites doivent fonctionner comme capital, doivent affronter le prolétariat comme valeur devant à nouveau se valoriser pour se conserver. Dès qu’une lutte contre, par exemple, une fermeture d’entreprise prend une quelconque ampleur, elle est « paradoxalement » corollaire de la critique de la condition prolétarienne ; ce n’est pas la gestion du capital qui est en jeu mais la reproduction d’un rapport de classes. On peut lutter contre le chômage et critiquer la condition prolétarienne. Nous verrons plus loin le cours heurté de ce cycle de luttes ; nous nous intéressons pour l’instant à ce en quoi la contradiction se situe au niveau de l’autoprésupposition et la remet en cause, nous verrons que le cours heurté de ce cycle de luttes vient du fait que simultanément la contradiction peut si situer à ce niveau et ne pas remettre en cause l’autoprésupposition, n’en être qu’un moment étant l’expression de la contradiction motrice du capital.

Ce que l’analyse de luttes doit également montrer en deuxième lieu après le fait que la contradiction se situe au niveau de l’autoprésupposition, c’est précisément cette critique de la condition prolétarienne que contiennent quasiment toutes les luttes actuelles. C’est là un point central à dégager : « refus du travail » sous toutes ses formes, désintérêt pour la grève en elle-même, l’occupation, non entretien du matériel, non prise en compte des besoins sociaux.

De la même façon qu’il y a contradiction avec les conditions produites comme devant être du capital, cette contradiction implique, contient, la remise en cause de soi-même comme devant valoriser cette valeur produite. Pour ce point là, les exemples abondent. On peut également inclure dans cet aspect du cycle de luttes, les luttes contre l’intérim qui, comme pour les fermetures d’entreprises, ne sont pas une apologie a contrario de la situation de prolétaire stable.

Ce qui sur ces deux points distingue la manifestation syndicales de ces luttes, c’est que cette dernière gomme que la contradiction se situe au niveau de la remise en cause de l’autoprésupposition – cette dernière est la terre nourricière des syndicats – en gommant que le prolétariat se remet lui-même en cause dans sa contradiction avec le capital.

Enfin le troisième point que l’analyse des luttes doit montrer c’est comment quand la contradiction se module au niveau de l’autoprésupposition du capital, quand cette contradiction porte le communisme dans la crise de cette phase, il n’y a aucune manifestation positive de projet de dépassement du capital qui se manifeste. Le prolétariat n’a plus aucune positivité à dégager, ne serait-ce que celle provenant de la particularisation du procès de valorisation, la contradiction parcourt l’ensemble du procès de reproduction des rapports sociaux. Abolir et dépasser la contradiction avec le capital ce n’est ni s’affirmer, ni s’emparer de la société, ce ne peut être qu’abolir le capital, ce qui est alors identique à sa propre abolition. Aucun mouvement social, aucun projet qui part de ce qu’il est dans la société capitaliste et en le conservant ne peut lui donner le moindre pouvoir sur ce qu’il est.

C’est là, dans cette absence totale de projet de réorganisation sociale prenant pour base ce qu’est le prolétariat dans la société capitaliste, que se lite le fait que le seul dépassement que peut porter cette phase dans sa crise, c’est le communisme qui s’impose comme abolition du capital identique à l’abolition du p. La période n’autorise la formation d’aucun autre projet de réorganisation sociale comme cela fut le cas avec l’hégémonie ou l’autogestion, le seul autre projet c’est celui des syndicats se développant dans l’autoprésupposition, c’est leur stratégie sociopolitique (cf. infra). Toute tentative d’auto-organisation, de vivre autrement, etc. est maintenant immédiatement un vulgaire réformisme se confondant de plus en plus avec la contrerévolution.

Participe de cet aspect du nouveau cycle l’organisation des luttes, c'est-à-dire leur côté informel et pas seulement le dépassement des syndicats et l’auto-organisation, les luttes ne s’organisent pas sur des bases préexistantes de la reproduction du capital ; entreprise, métier (voir certaines grèves de la FIAT, textes de Collegamenti, et la sidérurgie lorraine) ; c’est là le contenu comme forme.

Cette absence de développement positif que manifeste ce cycle de luttes (absence qui est sa principale force) c’est le simple refus du travail, la manifestation sauvage (Caen, La Rochelle), c’est le drop-out, la grève prétexte à faire autre chose, c’est la multiplicité ponctuelle des affrontements de classes dans tous les domaines de la reproduction de la société sans que s’y développe et s’y fixe la moindre visée gestionnaire ou auto-organisatrice. Chaque affrontement important avec le capital aura pour contenu la mise en cause par le pp de sa propre condition et l’incapacité pour celui-ci de se poser comme base d’une réorganisation de la société.

À côté de la façon dont se déroulent ces luttes, le point le plus important pour l’appréhension de ce troisième aspect est l’attitude ouvrière à l’intérieur de l’entreprise, dans son fonctionnement même : désorganisation–réorganisation, sabotage, détournement d’une partie de la production au cours de la lutte. Si c’est avec cet aspect là que se pose la limite de ce cycle de luttes, cela ne tient pas à ce qu’il serait le fait d’une classe, le communisme est aussi le produit du prolétariat, mais cela tient à ce qu’il est le point extrême que peut atteindre ce cycle. Il n’est pas question ici de « radicalité », mais de constater que cette absence de projet de réorganisation ne se développe que par l’absence d’un rapport de classes permettant la production du communisme dans un cycle de luttes qui l’a cependant pour aboutissement.

Ce troisième aspect peut également se lire dans les manifestations de Zurich, Berlin et Amsterdam : une lutte contre le capital qui se nourrit d’elle-même, qui est son propre motif, qui ne pose de revendications que pour les critiquer, réclamer autre chose et le critiquer à nouveau. Des luttes contre le capital qui ne revendiquent, n’organisent rien.

De façon générale, pour expliquer ces transformations, dans les luttes ce qui importe ce n’est pas de dire que la classe ouvrière se transforme, comme si elle avait un être propre, mais que sa contradiction avec le capital se transforme ; ce qui importe c’est le contenu de cette contradiction et non le contenu de la classe ouvrière, ce dernier n’est qu’une conséquence sociologique. Enfin l’aboutissement de ce cycle de luttes, avec la crise de l’autoprésupposition, c’est le rapport de prémisse tel qu’il est abordé dans Théorie Communiste n°4 avec « Des luttes actuelles à la révolution » (impliqué par le capital comme classe du travail salarié, et incapable de la valoriser, le prolétariat dans son rapport au capital le pose comme fondement d’un développement supérieur qui n’est plus reproduction de ce qui a déjà été : prémisse).

Tout au long de ce cycle ce qui le supporte et simultanément mine le développement du capital, constitue l’axe de la baisse du taux de profit, c’est l’incapacité qualitative du travail à valoriser le capital, c’est cette incapacité qui est pour le capital la contradiction de ce stade de développement, qui fait qu’éclate et se manifeste tout au long de celui-ci la contradiction qu’est l’exploitation avec les caractéristiques nouvelles qui sont les siennes.

Enfin l’aboutissement de ce cycle de luttes c’est également le dépassement des contradictions du programmatisme, leur résolution comme cours immédiat de la lutte de classes et non de façon générale comme révolution (c'est-à-dire par définition). Le prolétariat dans ce cycle de luttes remet en cause la reproduction de son rapport au capital car c’est l’autoprésupposition du capital qui est devenue le contenu immédiat de l’exploitation comme contradiction antre le prolétariat et le capital, c’est donc avec la reproduction de sa propre existence face au capital et présupposé par lui que le prolétariat entre en contradiction en tant que classe définie dans ce rapport d’exploitation. C’est le prolétariat qui est contradictoire au capital et à sa propre situation de classe, à lui-même ; l’autonégation du prolétariat ne nécessite pas un troisième larron plus ou moins net à côté du prolétariat comme classe du capital ; l’humanité, l’individu ou l’individu–prolétaire.

Le cours heurté de ce cycle de luttes

Jusqu’à maintenant nous avons abordé le nouveau cycle de luttes en tant que défini comme existence d’une contradiction (l’exploitation) ayant pour contenu l’autoprésupposition du capital. Cette contradiction nous ne l’avons explicitée qu’en ce qu’elle est, à l’intérieur de l’autoprésupposition, remise en cause de celle-ci, c'est-à-dire remise en cause par le prolétariat de sa propre situation. Si nous avons bien appréhendé le fondement général de ce cycle de luttes, nous n’avons pour l’instant que privilégié un de ses moments, celui qui le définit comme transitoire et comme porteur de son propre dépassement : le communisme.

Cependant, même si l’autoprésupposition devient le contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital, il n’empêche que ce n’est pas une longue période de crise révolutionnaire qui s’ouvre. La contradiction, en acquérant pour contenu les trois moments de l’exploitation est, comme on l’a vu avec l’analyse de la restructuration, un stade du développement du capital en domination réelle. L’autoprésupposition comme contenu de la contradiction entre le prolétariat et le capital est le fondement du cours heurté de la lutte de classes dans la phase qui s’ouvre. Comme contenu de cette contradiction elle est autant la dynamique du développement que ce qui le remet en cause et porte son dépassement, elle est autant la dynamique du développement que le contenu de cette contradiction quand elle s’axe sur le rôle spécifique du prolétariat.

Dire que l’autoprésupposition du capital est devenue le contenu de la contradiction entre le capital et le prolétariat signifie comme on l’a vu dans le paragraphe précédent que le prolétariat se remet lui-même en cause dans cette contradiction, mais aussi que l’autoprésupposition est devenue le cadre à l’intérieur duquel se déroule la lutte du prolétariat, que sa contradiction avec le capital n’est dynamique de son développement que pour autant qu’elle se situe à ce niveau.

Dans ce cycle de luttes qui s’ouvre la contradiction au niveau de l’autoprésupposition du capital est l’axe autour duquel évolue le cours heurté de la lutte de classes : entre la tactique sociopolitique des syndicats et la remise en cause de cette autoprésupposition. Par tactique sociopolitique nous entendons la pratique que définit entre autres la CGIL italienne : « un saut qualitatif en direction du contrôle social de la production, contrôle qui part du cycle de production à l’intérieur de l’usine pour arriver aux questions plus vastes du rapport avec la branche et avec la programmation. » (Les syndicats et l’organisation du travail, Ed. Galilée, p. 57).

Il s’agit de ne pas simplement considérer le prolétariat comme vendeur de sa force de travail mais comme producteur, amère victoire du programmatisme. En tant qu’elle se développe comme simple antagonisme, c'est-à-dire qu’elle devient syndical, la contradiction entre le prolétariat et le capital exprime bien là le retournement dans la contrerévolution du contenu de l’ancien cycle de luttes : auto-organisation et réorganisation d’ensemble de la société. Cette tactique sociopolitique peut avoir plus ou moins de mal à s’imposer selon les pays, mais de la CGIL en Italie, aux Commissions ouvrières en Espagne, en passant par la CFDT en France et même la CGT, c’est bien là la tendance dominante.

Sur le terrain cela peut donner naissance à de nombreuses frictions comme en témoigne le livre de G. Noiriel Vivre et lutter à Longwy (Ed. Maspero) : antagonismes entre syndicats, antagonismes également entre les unions locales et leurs fédérations (le projet alternatif de la CFDT par exemple a été rejeté par l’union local refusant de négocier autre chose que le maintien des effectifs). La réorganisation syndicale ne se fait pas sans contradictions internes et sur les limites de l’ancien cycle de luttes.

La grande différence entre ces deux moments de cet unique processus qu’est le cours heurté de la lutte de classes réside dans le fait que la tactique sociopolitique des syndicats, même si elle est antagonique à l’autoprésupposition du capital, reste à l’intérieur de celui-ci car elle exclut que la contradiction soit simultanément remise en cause du prolétariat lui-même. Que la contradiction se situe au niveau de l’autoprésupposition ne signifie pas que l’on ait affaire à une phase se confondant avec une longue période révolutionnaire. Cela signifie simplement que c’est à ce niveau que la contradiction entre le prolétariat et le capital est la contradiction dynamique du capital parce que c’est à ce niveau que se situe le procès d’exploitation : voir les transformations du rapport entre la valorisation et ses conditions. Il ne s’agit pas de se demander comment il est possible que la contradiction se situant au niveau de l’autoprésupposition reste dans le cadre de celle-ci, le problème se pose en réalité de façon inverse : c’est la façon même dont se déroule l’autoprésupposition du capital telle que la définit la restructuration, qui fait que la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe dans ce cadre. La possibilité au cours de cette phase de développement que la contradiction remette ce cadre lui-même en cause réside dans le rapport entre plus-value et profit qui fait de l’autoprésupposition du capital autre chose qu’un espace bétonné.

Si nous avons dit précédemment qu’on ne peut limiter la notion de cours heurté de la défense de la condition prolétarienne aux périodes de crise, que la lutte de classes dans les phases de prospérité ne peut être entièrement recouverte par la notion de lutte de type syndical, il faut alors se demander quelle est la spécificité, de ce point de vue, des périodes de crises.

La crise du capital, c’est la crise de son autoprésupposition, c'est-à-dire d’un rapport entre les classes où est sans cesse reproduit du côté du capital le principe du renouvellement de la société. À la fin de chaque cycle, de par ce qu’est l’exploitation, toutes les conditions du renouvellement de la pratique sociale se trouvent réunies du côté du capital. Même si durant les phases de prospérité le prolétariat développe son caractère de classe particulière, il ne peut faire du contenu de la contradiction qui l’oppose au capital le point de départ d’une réorganisation de la société (il ne s’agit pas de libérer quelque chose, d’une variante du programmatisme, mais la révolution et le communisme ont tout de même pour fondement la contradiction qui dans le mode de production capitaliste oppose le prolétariat au capital, ce qu’est le prolétariat dans cette contradiction qui le définit).

La remise en cause de l’autoprésupposition qui ne débouche pas sur un projet de réorganisation totale de la société, c’est le refus du travail. Ainsi la période de crise n’est pas un simple élargissement de pratiques jusque là limitées. La crise de l’autoprésupposition, c’est la crise du rapport d’implication réciproque, il y a crise du fait que le capital est sa propre base de renouvellement. Ce n’est pas alors une période de flottement social qui s’ouvre avec plusieurs possibles à la clef. Le prolétariat demeure toujours une classe dans son rapport au capital, mais ce qu’il y a de nouveau c’est qu’il est incapable de le valoriser et que le capital de par son propre développement n’est plus la base de sa propre reproduction. C’est ce rapport qui transforme des pratiques limites dans tous les sens du terme en pratiques posant le dépassement de la société : une révolution. Il ne s’agit pas d’un simple élargissement, elles acquièrent en quelque sorte un contenu positif. Pour simplifier, à partir d’un point particulier, le « refus du travail » devient autonégation du prolétariat dans un rapport au capital où le prolétariat le pose comme prémisse.

Nécessité de la phase qui s’ouvre

À partir du moment où on analyse les axes qui ont porté la baisse du taux de profit dans la période précédente et la restructuration comme produite et répondant à ces axes et à ce cycle de lutte qui leur est consubstantiel, c'est-à-dire que l’on définit la restructuration également comme contrerévolution, à partir du moment où l’on pose un nouveau cycle de luttes produisant son dépassement comme révolution, on reconnaît alors que la révolution n’est pas le produit de n’importe quel stade du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital et cela même à l’intérieur de la domination réelle. Il faut alors pousser le raisonnement et admettre que le capital a une signification historique et que le communisme n’est pas n’importe quel dépassement du capital, qu’il y a une liaison essentielle entre son contenu et celui de cette signification historique du capital. C’est là que s’enracine la nécessité de la restructuration actuelle et de la phase de développement qu’elle inaugure.

Défini par l’immédiateté sociale de l’individu, le communisme est le résultat de la contradiction entre le capital et le prolétariat parvenue au stade où l’objectivation des forces sociales du travail dace aux travailleurs est devenue le mouvement de l’exploitation à travers le procès de production lui-même, parvenue au stade où l’objectivation des forces sociales est le fait du procès immédiat. Ce stade lui-même n’est pas fortuit, l’accumulation n’est pas un simple procès quantitatif, il n’est tel que comme objectivation de l’activité, des forces productives et des forces sociales, face aux prolétaires qui en sont totalement exclus. C’est parce que la contradiction qu’est l’exploitation a ce contenu qu’elle peut devenir rapport révolutionnaire produisant le communisme. Il y a un unique mouvement, un seul processus qui recouvre l’exploitation comme contradiction entre le prolétariat et le capital, le développement du capital et le contenu du communisme, et c’est pour cela que le problème de la révolution et du communisme ne peut éluder la signification historique du capital, son développement. Il ne s’agit pas de problèmes de « conditions objectives », mais de considérer la production du communisme dans son propre mouvement, c'est-à-dire la contradiction qu’est l’exploitation, c'est-à-dire le développement du capital.

Ce n’est pas en fait tel ou tel développement nouveau qui en lui-même est nécessaire par rapport à ce qu’est le communisme, qui apporterait quelque chose de nouveau à une contradiction définie une fois pour toutes, ce sont les transformations dans le contenu même de la contradiction qui importent. L’immédiateté sociale de l’individu, cela signifie l’abolition de la scission de la société en classes, scission par laquelle la communauté est étrangère au prolétaire. Le prolétaire n’est pas simplement séparé de la communauté en tant qu’individu isolé, il l’est parce qu’il n’est être de cette communauté que par la contradiction et la séparation qui l’implique avec le capital. Il n’est être de la communauté qu’en tant que membre d’une classe, que par la scission, la contradiction qui forme cette communauté, c’est par là que l’on peut simultanément dire qu’il est membre de la communauté du capital et que cette communauté lui fait face. L’immédiateté sociale de l’individu implique l’abolition des classes dont le prolétariat, il faut donc que la contradiction entre le prolétariat et le capital contienne simultanément, de façon intrinsèque, l’abolition du prolétariat. Et cela ce n’est que la contradiction de la phase qui s’ouvre actuellement qui le porte au travers de la remise en cause dans la contradiction qu’est l’exploitation, de sa propre situation de classe par le prolétariat.

L’ancien cycle de luttes ne portait cette autonégation qu’à travers les limites, l’impossibilité, l’échec de la gestion ouvrière, de l’hégémonie. L’autonégation du prolétariat n’était pas l’axe central de l’ancien cycle de luttes, sa nécessité n’apparut même théoriquement qu’au travers de la critique de cet ancien cycle (critique du « conseillisme » principalement), et à partir des notions limitées et partielles de « communisme négatif » (émeutes, pillages, sabotages), de « refus du travail ». Notions partielles qui elles-mêmes renvoyaient à des pratiques qui n’existaient que comme limites, impasses de cet ancien cycle de luttes. L’autogestion du prolétariat n’était pas corollaire de la contradiction avec l’autoprésupposition du capital, de la tendance à poser le capital comme prémisse, elle ne se manifestait que sur la base de l’impossibilité de l’ancien cycle dont le centre était la gestion ouvrière. Opposée à cet ancien cycle, elle fut théorisée comme « refus du travail », « abolition du travail », « communisme négatif », c'est-à-dire à travers une série de contradictions qui substituaient une contradiction entre le prolétariat et le travail (ou contradiction du travail, etc.) à la contradiction entre le prolétariat et le capital, parce que cette dernière ne la portait pas de façon centrale et en quelque sorte positive par rapport à la production du communisme à partir de cette contradiction.

La nécessité de cette phase de développement qu’ouvre la restructuration actuelle n’est donc pas à chercher dans de quelconques conditions pour le communisme, mais dans le stade de la contradiction atteint, c’est cela la seule condition, et c’est cela que contiennent les transformations du rapport entre le procès de valorisation et ses conditions, que contient l’appropriation des forces sociales du travail.

Dire que la contradiction porte alors directement le communisme doit impliquer également que la crise de cette phase ne peut être au sens strict restructuration. Toute crise n’est pas restructuration, le capital n’est pas un éternel recommencement avec à chaque tour augmentation quantitative, il a une histoire, un sens de développement. Dans la phase qui s’ouvre le prolétariat se trouve dans son existence de classe de la valorisation, telle que la définit son rapport réciproque au capital, en contradiction avec la valeur accumulée comme capital (c’est là le contenu de la baisse du taux de profit qui n’est pas un processus économique objectif, mais contradiction de classes), cela ne sera pas seulement en vertu du développement quantitatif du capital, mais en vertu d’un transformation qualitative que nous avons décrite dans « Des luttes actuelles à la révolution » (Théorie Communiste n°4), comme objectivation des forces sociales du travail dans le capital, impuissance du travail immédiat. Surveillance et régulation signifient que le travail immédiat en tant que tel cesse d’être le fondement de la production ; transformation des relations entre procès de valorisation et conditions de son renouvellement signifie que le produit résulte de la combinaison de l’activité sociale et non de la simple activité du producteur au sens strict. L’objectivation des forces sociales du travail dans le capital, l’impuissance du travail immédiat, les transformations dans le rapport de la valorisation à ses conditions expriment les pôles opposés d’un même rapport qui est l’accomplissement de la signification historique du capital.

Dans la crise de cette phase, le capital ne pourra poser sa contradiction avec le prolétariat comme contradiction avec son développement antérieur comme limité, ce qui est le principe de toute restructuration s’effectuant par cette contradiction et non comme projet du capital. Le prolétariat, impliqué par le capital, sera incapable de le valoriser (rapport de prémisse), non pas en vertu d’une simple accumulation quantitative, mais en vertu du rapport qualitatif établi par la restructuration. L’absence de restructuration dans la crise à venir ne signifie pas que le capital n’approfondira pas en sapant l’équilibre entre plus-value relative et plus-value absolue ; mais on ne peut parler ici de restructuration.

Cependant même si l’on admet la nécessité de la restructuration dans la crise actuelle, c'est-à-dire si l’on critique et rejette une position reposant sur une nature révolutionnaire du prolétariat qui se manifeste quasiment librement, même si l’on reconnaît que le rapport actuel entre les classes ne peut transcroitre en rapport révolutionnaire, il faut également critiquer la possibilité d’une simultanéité entre restructuration et rapport révolutionnaire ; les luttes relevant de l’amorce du nouveau cycle manifestant la caducité du salariat. Cette dernière position appelle deux critiques, nous venons de voir la première : le rapport essentiel entre développement du capital, signification historique du mode de production capitaliste et contenu du communisme. La seconde a trait plus directement à la conception même d’un télescopage entre procès de restructuration et rapport révolutionnaire.

S’il y a restructuration, c'est-à-dire possibilité de reprise de la valorisation, d’augmentation de la productivité, d’extension du cycle du capital, il y a alors raffermissement de l’autoprésupposition du capital. On ne peut considérer à partir d’une situation unique comme tout autant possibles la révolution et le communisme d’une part et une phase de développement du capital d’autre part. si les luttes actuelles participent de la restructuration cela ne signifie en aucune façon qu’elles l’aident au sens où la restructuration serait un projet. Même si l’on reconnaît dans le nouveau cycle de luttes le procès de caducité du capital et du travail salarié, on ne peut a priori opposer ce procès à celui du développement du capital lui-même. Bien sûr, la révolution abolit le capital, mais ce n’est pas pour autant qu’il y a extériorité et mouvement toujours indépendant des deux termes précédents. On ne peut séparer comme deux termes qui se repoussent caducité du capital et développement du capital. Le procès de la restructuration ne signifie pas que la pratique du prolétariat soit devenue contrerévolutionnaire.

Dans une conception se fondant sur un télescopage ou une alternative, ce sont les mêmes luttes, le même rapport de classes qui peut déboucher sur l’une ou l’autre branche de l’alternative. Il faut alors déterminer ce qui peut faire pencher la balance soit d’un côté soit de l’autre, qu’est-ce qui peut faire la décision. Fondamentalement, dans la position alternativiste, tout comme dans le télescopage, la restructuration n’est pas comprise comme impliquant de façon contradictoire le prolétariat, mais simplement comme un « en face » du prolétariat, réponse à son action ou prévention de celle-ci. Il n’y a pas un rapport qui se crée mais deux termes libres l’un par rapport à l’autre et qui s’affrontent. La pratique du prolétariat aurait pour base la restructuration mais pourtant elle n’en ferait pas partie, la restructuration serait strictement l’affaire du capital, ce ne serait pas un rapport où le capital et le prolétariat s’impliqueraient réciproquement. Admettre qu’il y a restructuration, c’est admettre qu’il y a formation d’un nouveau rapport qui soit contradictoire et dynamique du mode de production capitaliste, ou alors on n’admet pas qu’il y ait restructuration. Réduire la restructuration à un projet, une réponse du capital face à une pratique prolétarienne « libre », c’est abandonner l’implication réciproque entre prolétariat et capital, faire appel à une nature révolutionnaire, poser la révolution comme résultant d’autre chose que du développement contradictoire du mode de production capitaliste.

Admettre que la restructuration est transformation du rapport entre prolétariat et capital et non simplement transformation du capital, que le prolétariat n’a pas une nature révolutionnaire qui lui soit inhérente, que sa seule nature par quoi il est révolutionnaire c’est son rapport au capital (rapport historique et s’autoproduisant), c’est poser comme nécessaire que ce rapport pour devenir révolutionnaire soit l’organisation centrale de la classe, sa définition.

La phase à laquelle nous assistons n’est qu’une amorce du nouveau cycle de luttes. La poursuite présente de la crise montre que le capital n’est qu’en train de modeler une nouvelle phase du rapport d’exploitation et de fixer un nouveau taux de profit moyen. Les luttes qui se situent dans cette perspective, dans cette mise en place, portent la marque de cette amorce : leur caractère fragmentaire, leurs références, même critiques, à l’ancien cycle. La révolution est le produit et un stade de la contradiction entre el prolétariat et le capital, elle est en même temps un stade du développement du capital. Pour qu’une contradiction de classes, un cycle de luttes deviennent rapport révolutionnaire, il faut qu’il soit devenu la contradiction autour de laquelle s’effectue le développement et la reproduction même du capital, il faut que ce soit cette contradiction qui entre en crise.

Dans la révolution, le prolétariat résout la contradiction qui l’oppose au capital en l’abolissant et en s’abolissant lui-même, mais le communisme n’est pas n’importe quel dépassement du capital, il est relié dans son contenu à la contradiction dont il est le dépassement, il faut donc que celle-ci soit l’organisation même du rapport entre le prolétariat et le capital. Un cycle de luttes, c'est-à-dire un certain stade de la contradiction entre le prolétariat et le capital, ne peut être révolutionnaire que lorsque cette contradiction est devenue l’organisation centrale du rapport de classe et qu’elle entre en crise. Un cycle de luttes étant contradiction entre le prolétariat et le capital ne peut exister pour cette raison même qu’en se définissant également comme phase du capital. On ne peut poser l’amorce d’un cycle de luttes comme portant la révolution, cela reviendrait à poser la résolution de la contradiction avant la contradiction elle-même, et partant, la contradiction qui porte le communisme comme différente de celle qui porte le développement du capital.

Par rapport à la révolution, la nécessité d’une phase de développement se pose donc à un niveau de « méthode » : on ne peut poser la révolution comme n’étant pas l’organisation du développement même du capital. Deuxièmement, cette nécessité est posée par la liaison qu’il doit y avoir entre le communisme et le développement du capital : le communisme a un contenu, il n’est pas n’importe quel dépassement du capital. Troisièmement, et c’est là le point qui en quelque sorte synthétise pratiquement les deux précédents, ce n’est que dans cette phase qui s’ouvre que l’abolition du capital inclut immédiatement l’autonégation du prolétariat, que cette dernière est intrinsèque à la contradiction entre le prolétariat et le capital. Enfin, quatrièmement, se cette phase porte le communisme, cela implique que l’impuissance du prolétariat à valoriser le capital résulte des transformations qualitatives dans leur rapport : la production du communisme ne peut pas ne pas être simultanément l’impossibilité du capital. Si cette dernière doit se démontrer comme étant le communisme, il faut inversement que le communisme se démontre comme impossibilité du capital.

Production théorique et contrerévolution

La restructuration est lutte de classes

Dans les chapitres précédents, nous avons vu que l’autoprésupposition du capital n’était pas une sorte de période close pour la lutte des classes, que celles-ci ne s’y limitaient pas à la lutte syndicale et que s’y définissait pour la phase actuelle un nouveau cycle de luttes. Comprendre une pratique du prolétariat dans le développement du capital ce n’est pas ipso facto en faire u ne pratique purement et simplement contrerévolutionnaire, sauf à poser que la pratique révolutionnaire vient d’un ailleurs, d’un à côté des contradictions mêmes du développement et non de contradictions engendrées par ce développement ce qui ravalerait ce dernier au rang de conditions objectives. Placer le nouveau cycle de luttes dans le développement du capital ce n’est pas en faire des aides à ce développement des pratiques contrerévolutionnaires, c’est définir le développement du capital comme, de façon substantielle, contradiction de classes. on ne peut d’un part concevoir les pratiques correspondant au nouveau cycle de luttes comme résultantes de la restructuration et d’autre part ne pas les comprendre comme pratiques contradictoire entre le prolétariat et le capital dans le cadre de la restructuration, ce qui serait alors les poser comme contrerévolutionnaires.

Ces pratiques ne sont pas d’une part résultat de la restructuration et d’autre part opposition à la restructuration. Il en résulterait qu’encore une fois cette dernière serait comprise comme projet que les luttes viendraient soit aider, soit empêcher, jamais comme processus contradictoire de la lutte de classes. Mais c’est bien parce que les luttes de prolétariat ne peuvent être comprises séparément du développement du capital que la théorie communiste ne se confond pas avec elles dans un rapport immédiat. Elle est critique du nouveau cycle sur la base de sa propre dynamique, en ce qu’il produit son dépassement comme révolution.

Dans « Des luttes actuelles à la révolution » (TC n°4), nous écrivions : « Reconnaître la nécessité d’un transformation du rapport entre les classes pour que se produise le communisme, ce n’est pas abandonner le terrain des luttes présentes mais tout au contraire se battre contre toutes les limites des luttes actuelles, non normativement mais parce que ce sont ces luttes elles-mêmes qui butent sur leur propre contenu, qui posent celui-ci comme limite. C’est se placer dans un cours historique de la révolution qui est le cours de la lutte de classes.

« Travailler à la victoire de la révolution communiste ce n’est pas s’aveugler soi-même en se plaçant la révolution devant le nez, c’est travailler au développement de la lutte de classes comme développement de toute ce qu’elle porte immédiatement comme critique du programmatisme. Si, par exemple, actuellement, tout mouvement un tant soit peu important s’attaque à la fonction contrerévolutionnaire des syndicats, les luttes de Mai 68 en France ou de l’Automne 69 en Italie (sans remonter à la période 1918–1923) n’y sont pas étrangères, non qu’il y ait une mémoire psychologique ou organisationnelle du prolétariat, mais parce que c’est dans ces luttes que s’effectue la transformation du rapport entre les classes. Si maintenant, à partir du contenu même des luttes actuelles, c’est la défense de la condition prolétarienne qui apparaît comme une limite, si c’est le débordement des syndicats ou encore l’auto-organisation, c’est travailler dans la lutte de classes à la manifestation de ce qu’elle contient, qui est travailler à la victoire de la révolution communiste et non pas y opposer dogmatiquement un processus révolutionnaire pur et dur ou un désintérêt pur et simple, parce qu’elles ne porteraient pas immédiatement la révolution. »

Ainsi, dans la phase qui s’ouvre, par rapport au nouveau cycle de luttes la production théorique ne peut être ni un dogme ni se confondre purement et simplement avec celui-ci. C’est de son propre mouvement qu’il faut partir, montrer comment il produit son propre dépassement, faire de la théorie la compréhension critique de ce cycle de luttes parce qu’il appelle lui-même son dépassement ; la critique n’est pas un dogme, l’expression, l’appartenance ne sont pas confusion.

Perspectives de la théorie communiste

Actuellement la théorie doit partir de la reconnaissance du sens restructurateur de la crise actuelle, autrement dit de la mise en place de la contrerévolution, mais aussi de l’amorce d’un nouveau cycle de luttes et du retournement dans la contrerévolution des limites de l’ancien cycle.

Le travail théorique que l’on effectue et la façon de l’effectuer sont forcément différente selon la perspective immédiate que l’on a, selon que celle-ci est la révolution communiste à brève échéance (c'est-à-dire surtout sans que doive intervenir une modification du rapport entre les classes) ou bien la contrerévolution et le redémarrage de l’autoprésupposition du capital. Jusqu’à présent notre travail théorique s’inscrivait dans l’ancien cycle de luttes qui comprenait autant le processus lui-même d’éclatement et de développement de la contradiction de la domination réelle telle qu’elle s’était développée, que les limites intrinsèques de ce processus et sa propre critique qui y était incluse et conséquente. Ce travail était donc à même de trouver dans le processus de la lutte de classes ses fondements même s’il n’était l’expression d’aucun mouvement particulier.

Actuellement le travail théorique, pour conserver sa perspective de dépassement du capital ne s’enracine plus dans les limites et la critique d’un cycle de luttes mais sur la restructuration du capital et les contradictions de classes qui s’y produisent. Ce n’est pas seulement à la caducité d’un cycle de luttes pris dans son immédiateté (auto-organisation, etc.), mais aussi à celle de la critique qui y était incluse à partir de ses limites que nous avons actuellement affaire au niveau de la production théorique.

Jamais notre travail théorique ne s’est compris comme l’expression de mouvements particuliers, de formes de luttes particulières, il fut toujours porté, en gros depuis 1973 (époque de l’évidence du retournement des limites de l’ancien cycle dans le processus de la contrerévolution), par la critique interne que ce cycle contenait (élaboration du concept de programmatisme et critique). Sur cette base nous n’avons jamais conçu ce qui se passait, les axes de l’ancien cycle, comme une erreur par rapport à une ligne juste, nous avons chaque fois essayé d’analyser chaque mouvement, chaque lutte comme étape nécessaire par rapport à la révolution, nous n’avons jamais opposé formellement révolution et situation présente si bien qu’il fallait continuellement intégrer cette situation dans la perspective de la révolution et considérer cette dernière comme un produit historique, la considérer par rapport à ce qui se passait. C’est cette nécessité de ne pas considérer la révolution et le communisme comme une norme mais de comprendre en quoi la situation présente est constamment le procès de production de la révolution qui explique les errements de notre production théorique et ses problèmes.

Pour la période qui s’ouvre, il nous faut éviter une sorte de pur « resserrement théorique » qui, de façon juste, prendrait en compte les transformations survenues et considérerait que la reprise et la stabilisation à venir de l’autoprésupposition du capital entraine que la théorie doit, pour conserver sa perspective de dépassement du capital, s’ancrer dans l’analyse de cette restructuration. Une telle démarche laisse de côté le fait que la restructuration est remodelage de rapports de classes et non processus économique ne faisant que préparer un éclatement futur de la lutte de classes. La reprise de l’autoprésupposition n’est pas un no man’s land de la lutte de classes.

À l’inverse, ne pas tenir compte de cette reprise de l’autoprésupposition pour simplement s’attaquer au retournement dans la contrerévolution des limites de l’ancien cycle, ou pour se contenter de débusquer les signes annonciateurs de l’amorce d’un nouveau cycle de luttes, en arriverait à suivre au coup par coup le processus de la contrerévolution parce qu’elle n’aurait pas, paradoxalement, été prise globalement dans le travail théorique comme point dominant.

Dans le premier cas la perspective communiste est projetée comme un aboutissement autonomisé par rapport au processus qui la porte, processus simplement posé comme développement du capital pour lui-même. Dans le deuxième cas, cette perspective est posée comme résultant en droite ligne, continuation du cycle de luttes qui s’enclenche. Concevoir que le nouveau cycle de luttes avec les caractéristiques qui sont les siennes est simultanément consubstantiel à la phase du capital qui s’ouvre, amène à concevoir la perspective communiste sur la base de ce nouveau cycle mais comme devant en être le dépassement. On ne peut se contenter en effet de considérer ce nouveau cycle comme révolutionnaire si on le considère simultanément comme consubstantiel au développement du capital, il est révolutionnaire en ce qu’il porte son propre dépassement, qu’il appelle. En lui la contradiction entre le prolétariat et le capital peut être dépassée en ce qu’elle appelle en les posant comme identiques l’abolition du capital et l’autonégation du prolétariat. La contradiction n’est révolutionnaire qu’en ce qu’elle est capable de se supprimer, elle ne serait sinon que dynamique du mode de production capitaliste.


[1] Cette intégration recouvre un mouvement qui s’exprime à trois niveaux :

  1. Le capital avec la plus-value relative détermine la valeur de la force de travail tant dans son existence individuelle qu’au niveau de son cycle d’entretien. Le salaire apparaît au niveau du capital social comme investissement. La reproduction de la force de travail est intégrée dans le cycle propre du capital. la péréquation du profit s’établit sur l’ensemble de la société, il y a affermissement de la dynamique de la reproduction élargie au travers de l’échange entre les deux sections du capital.
  2. La défense de la condition prolétarienne devient élément dynamique de la reproduction d’ensemble tout en demeurant antagonique au capital. C’est une obligation à se réformer sans cesse, à tenir les deux bouts de l’élargissement de l’accumulation: augmentation de la productivité, accroissement du marché. La concurrence entre les capitaux n’existe que parce que chaque capital a tous les attributs du capital en général : la contrainte à l’exploitation. C’est à partir de cette dernière que la concurrence s’impose et en impose à chaque capital, elle est elle-même dépendante de la lutte sur le partage de la valeur produite. Mais par là, la contradiction est incluse comme moment de la concurrence entre les capitaux, c’est la médiation qui en fait un élément dynamique de l’autoprésupposition du capital.

Enfin, en domination réelle, le capital est devenu l’Unité, il y a compénétration totale entre la production et la société : soumission de tous les rapports sociaux à la production de plus-value.

[2] Cette identité c’est l’exploitation. Cette dernière est un rapport social définitoire du prolétariat et du capital, elle contient leur implication réciproque, leur définition l’un par l’autre (l’exploitation n’est pas domination) ; c’est par l’exploitation que le prolétariat est une classe, qu’il est membre de la communauté. L’exploitation est un rapport social contradictoire : chaque terme trouve dans l’autre sa négation, c’est le mouvement de la baisse du taux de profit (rapport contradictoire entre le travail vivant créateur de plus-value et la valeur déjà créée, accumulée). L’exploitation est donc implication réciproque (cela détermine le prolétariat comme classe du mode de production capitaliste), elle est d’autre part contradiction entre les deux termes (luttes de classes se définissant réciproquement, ayant un rapport unitaire entre elles et non éléments opposés ayant des intérêts divergents), enfin elle porte en elle son dépassement.

C’est au niveau de ce dernier point de la contradiction qu’apparaît son identité avec le développement du capital. L’exploitation est nécessairement accumulation : mouvement quantitatif parce que ayant pour base le rapport qualitatif qui est l’appropriation de l’activité du prolétariat, de sa puissance créatrice individuelle et sociale (c’est de l’activité que le capital accumule et non des objets, machines ou monnaies). Si l’exploitation est à fois implication réciproque et accumulation, cela signifie qu’il n’y a pas d’essence révolutionnaire du prolétariat et des conditions objectives pour la réussite ou l’échec de la réalisation de cette essence, mais qu’on assiste à un procès contradictoire qui est le développement du capital parce que lutte de classes et inversement ; procès qui se transforme, q